Chapitre 160:
Chapitre 32.2
(par
lambertine, ajouté le 13/03/00 15:37)
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C’est faux, bien entendu. Il est intéressant, touchant, dans sa vulnérabilité enfantine. Fragile. Il n’a pas, contrairement à Célestin, cette révolte mêlée d’orgueil qui aide à rester debout contre vents et marées. Cette révolte qui amortit les chocs, avant de les démultiplier. Les chocs, il les encaisse en direct, Ben. Qu’ils l’atteignent lui, ou ceux qu’il aime. Démuni face à l’adversité. N’ayant pour armes qu’une gentillesse et une naïveté déconcertantes. A cent mille lieues du toxicomane de l’imaginaire collectif. - Ils prenaient tous de la coke, là où je travaillais. C’est un bon dopant, tu sais. On l’utilise beaucoup, dans la restauration. A cause des horaires. On se couche tard, on se lève tôt, tout çà. Enfin, c’est peut-être une excuse. Mais on s’en sert tous. Moi comme les autres. Et puis… les sorties en boîte, l’impression d’être le plus fort. Tu peux pas savoir, si t’en as jamais pris. On est le roi du monde, dans sa tête. Alors, on abuse. Et on joue. On mélange. J’ai abusé. Et j’ai mélangé. J’ai été loin, tu sais, avec la coke et avec l’héro. Et j’ai pas vraiment d’excuses. C’est venu comme ça. Je me suis drogué, et voilà. Et c’est tout. Et c’est con. Oui, c’est con. Et c’est dommage. Vraiment dommage. - Tu mets le doigt dans l’engrenage, et ton corps y passe tout entier. Quant à ton âme, elle part avec, et elle se casse avant. - Rien n’est perdu, Ben. Tu as vingt ans… Il a vingt ans. Il a vingt ans, oui, et alors ? Je m’aperçois que, comme à Jacob, à Célestin, à Aurélien, je lui ressors sa jeunesse comme argument. Je lui dis que sa vie ne fait que commencer, qu’il pourra sans problème tout reconstruire, ou tout construire. Mais je radote. Je ne lui dis que ce que je veux croire. Je ne lui dis que l’espoir auquel je me raccroche. Désespérément. Sans véritable espérance. Sans véritable foi. Car la jeunesse ne répare pas l’estime de soi brisée. Car la jeunesse ne fournit pas la colle pour réparer les âmes. Elle ne signifie que le temps est plus long, pour peut-être permettre de rebâtir sa vie. Qu’il reste plus d’années, ou devrait en rester. - Ben ! appelle Frédéric derrière lui. Qu’est-ce que tu fais encore ici ? Tu devrais être au Grand Grenier, à accomplir ta tâche. Je suis désolé, mais je devrai t’appeler dans l’Aquarium, ce soir. En théorie, il devra m’appeler aussi. Mais il n’est pas mon coordinateur. Alors, peut-être, oubliera-t-il ? Ben quitte le salon, à grande vitesse. Moi aussi, pour me rendre aux cuisines. Où mes compagnes me râlent dessus. Je suis « cuisine 1 », et j’arrive en retard. Manque de rigueur ! Je verse un sachet de julienne de légumes dans une énorme marmite. Allons ! les résidents ne manqueront pas de soupe.
- Tu es en retard ! - Mais je suis là. J’ai réussi. J’ai réussi, Diane ! Tu comprends. Il n’en dit pas plus. Pas pour l’instant. Je n’ajoute pas grand-chose, sinon que je suis fière de lui. Et qu’il devrait manger un morceau. - Tu adores ça, la pizza. - J’en ai mangé à midi, des pizza. Au Pizza-Hut. Buffet à volonté. Il se sert, malgré tout, généreusement. - Et ici ? demande-t-il la bouche pleine. Ici, comme d’habitude. Jeudi, grandes tâches. L’Equipe cuisine brique la cuisine. Cuisine 1 nettoie la gazinière. Rien de très original, ni de très folichon. - Sonia a préparé de la soupe au poivre. Ou plutôt, j’ai préparé une soupe aux légumes, que Sonia a trouvée trop peu assaisonnée à son goût. Dans laquelle Sonia a rajouté une cuillerée de poivre blanc moulu. Comme indiqué dans la recette. Mais Sonia ignorait que le poivre du Centre ne ressemble pas à du poivre normal. Sonia ignorait que le poivre du Centre est particulièrement costaud. Et que les quantités indiquées dans les feuilles de recettes sont à l’origine d’une spécialité très particulière, que nous avons surnommé « la soupe au poivre ». - Je l’ai échappé belle, alors ! - Tu l’as dit, Célestin ! La soupe au poivre n’est pas immangeable. La soupe au poivre n’est pas vraiment piquante. La soupe au poivre a ceci de spécial que, quels que soient les autres ingrédients qui la composent, elle goûte le poivre, et rien que le poivre. Etre peut sentir la tomate, ou le poireau. Elle peut être rouge, verte ou blanche. Elle peut être aqueuse, ou moelleuse. Peu importe. Elle goûte le poivre et rien que le poivre. Elle est unique. Elle est inoubliable. - Pauvre Sonia. Elle a dû être bien déçue. Comme tous les nouveaux qui se mêlent d’assaisonner le potage, Sonia n’a pas compris ce qui lui arrivait. Elle n’avait fait que suivre les instructions. La recette. Jamais elle n’aurait cru… Et pourtant ! La soupe au poivre a ceci de spécial que seuls les nouveaux résidents sont à même de la préparer. Les anciens, eux, se méfient trop pour commettre autre chose qu’une soupe trop poivrée. Elle est unique, la soupe au poivre. A sa façon.
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