Chapitre 203:
Chapitre 39.1
(par
lambertine, ajouté le 14/05/00 21:37)
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- Remémorez- vous la dernière fois où vous avez été en colère. La dernière fois… En colère… Je ne dois pas aller chercher très loin. Hier n’est pas loin. Je suis les instructions de Danielle. Je me concentre sur cette colère. Je la laisse revenir à moi. M’envahir. M’étouffer. Intacte. Je serre les poings. Je prends sur moi-même pour ne pas crier. Pur ne pas hurler. Pour ne pas frapper. Il n’y a plus personne dans le Grand Grenier. Que cette voix qui me parle. De loin. De plus en plus loin. De cette voix qui m’ordonne de donner forme à ma colère. Forme animale. - Ce qui vient à vous est juste. Je ne sais pas s’il est juste. Je sais seulement qu’il est là. Présent. Physiquement présent. Immense. Qu’il me regarde de ses yeux rouges et tristes. Si tristes. Il ne me fait pas peur. Il me rassure, au contraire. Il est vieux. Très vieux. Venu du fond des âges, il est sale, sa fourrure mêlée de vermine et de feuilles mortes. Ses cornes recourbées défient le monde entier. Le monde entier, mon Dieu… et me protègent. Il est là, auroch noir et brun, bête préhistorique, puissante et revenue enfin. Il m’apaise. Il est ma colère retrouvée, ressurgie du fond de mon âme. Je sens son souffle, âcre et chaud, sur mon visage. Je tends la main, la plonge dans la toison graisseuse. Je ne suis plus seule. - Ecrivez maintenant les qualités de votre animal de colère. Peu m’importe la voix. Je n’écris rien. Je n’en ai pas besoin. L’auroch est moi, et je suis lui, et je suis ma colère, et je suis moi dans la colère. Ma colère ancienne. Ma colère cachée. Colère contre l’homme qui m’a volé mon corps. Colère contre Dieu qui m’a volé mon fils. Colère contre Charles qui a tué ma confiance. Contre les juges injustes. Contre les bigots hypocrites. Contre l’Equipe qui tire Célestin vers le fond. Contre l’Equipe qui ne me comprend pas. Contre ce que j’étais, moi-même, il y a dix ans encore. - Laissez partir votre animal. Laissez partir votre colère. Non. Pas question. Je ne veux pas qu’il s’en aille. Je veux qu’il reste à mes côtés. Qu’il me permette d’être moi-même. Qu’il me sauve. Je ne veux plus le renvoyer. Je ne veux pas le refouler. Je ne veux plus de l’hypocrisie, ni de la résignation. Je ne veux plus dire que je vais bien quand ce n’est pas vrai. Je ne veux plus laisser croire que les horreurs du monde sont belles. Je ne veux plus me taire devant les puissants, au prétexte qu’ils le sont. Je ne veux plus prétendre que le chef a raison, alors qu’il a tort. Je ne peux prétendre que le chef a raison, alors qu’il a tort. - Ouvrez les yeux. Mes yeux sont ouverts, grand ouverts sur le monde, grand ouverts sur moi-même. Grands ouverts sur le monde. Grand ouverts sur les autres.
Pas assez grands. Les fleurs s’épanouissent dans le jardin. Le cerisier du Japon croule sous les pétales roses. Les résidents se prélassent au soleil. Eric rit haut et fort. - Mais je t’assure, tente de se défendre Hervé. C’est ce que ma grand-mère prépare avec le lait des vaches. - Voyez-vous ça ! Le lait des vaches ! Tu ne vas pas nous faire croire que tu es capable de les traire, les vaches, quand même ? - Mais si. Bien sûr. Ils éclatent de rire, tous ou presque. Les moqueries fusent, plus méchantes les unes que les autres. Je reste là. Tétanisée. Lâche. Je m’étais promis de changer. Je m’étais promis d’être courageuse. Et je ne dis rien. Je suis redevenue l’enfant souffre-douleur qui ne peut réagir face au caïd du coin. Caïd qui met, sans le moindre problème, les rieurs de son côté. C’est si facile, de se moquer d’un innocent. - Allez, viens. Célestin tend la main au gamin, qui lève vers lui de grands yeux étonnés. - Je peux m’en aller ? Je croyais que je devais rester. - Ce n’est pas une réunion, Hervé. Juste une discussion informelle. - Infor… quoi ?
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