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Les Hautes Fagnes

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 209: Chapitre 40.1
(par lambertine, ajouté le 29/05/00 22:13)


Je m’installe sur la banquette arrière de l’autocar. A la place que j’affectionnais déjà enfant. La place des sales gosses, même si je n’étais pas une sale gosse. Les « sales gosses » du Centre prennent place juste devant moi. Le véhicule démarre, après un nouveau contrôle des présences. Comme autrefois, chez les bonnes sœurs, j’ai envie de répondre « non » à l’appel de mon nom. C’est stupide et infantile, je le sais très bien. Donc, je ne le fais pas. Je me contente d’un « oui », comme tout le monde. Je me contente de m’installer confortablement sur mon siège. Je me contente de me laisser conduire jusqu’à la ville d’eau voisine, à travers la forêt, en rêvant, plus ou moins. Je somnole, à moitié. L’ambiance est plutôt calme, comme toujours dans les bus qui nous mènent à nos activités du samedi. Nous ne sommes plus des écoliers, même si nous sommes traités comme tels.
Un éclat de rire de Ben me sort de ma rêverie. Le garçon me tend le téléphone portable de Célestin, sur l’écran duquel s’affiche la photo de moi que mon jeune ami vient de prendre. Je grogne un peu, pour la forme. Je ne suis pas un très beau modèle pour un photographe amateur.
- Tu as peur que je te fasse chanter avec cette photo ?
Est-il sérieux ? Il le paraît, à coup sûr, et je le rassure. Non, bien sûr que non. Il peut prendre toutes les photos qu’il veut de moi, et les diffuser si ça lui chante, même si c’est interdit par le règlement. Je n’ai pas honte d’être au Centre, si je ne suis pas fière de la vie qui m’y a conduite.
- … mais je suis grosse, vieille et moche. C’est gâcher de la pellicule de m’immortaliser ainsi.
Les garçons se regardent en fronçant les sourcils, puis se mettent à se moquer ostensiblement de ma bêtise. Il n’y a pas plus de pellicule dans ce succédané d’appareil photo que d’alcool dans un verre de Canada Dry. Et j’ai raison sur un point : je suis vieille, ça c’est sûr, pour avoir fait une réflexion pareille.
- Mais je te l’ai déjà dit, Diane. Tu es ronde, mais pas moche. Pas moche du tout. Tu es même très mignonne, sur ces photos, avec ta casquette de Che Guévara. Tu as un air rebelle, et révolutionnaire. C’est sympa.
S’il entendait ça, mon pauvre papa se retournerait dans sa tombe. Sa fille si convenable, si bien élevée dans de si bons principes, ressembler à une révolutionnaire canaille ! Il aurait bien d’autres raisons de se retourner dans sa tombe. Mon alcoolisme, ma pauvreté, mon divorce en cours. Jamais il n’aurait, le pauvre, imaginé ainsi mon avenir. Quel parent le ferait ? Il n’empêche : je l’aurais certainement déçu, en échouant. Mais en tournant le dos aux idées qui furent les siennes, et les miennes pendant la plus grande partie de ma vie, je le trahis. Ou, du moins, il serait persuadé que je le trahis.
- C’est tellement important, pour toi, de ressembler à ton père ?
Important ? Non. Une part de moi, peut-être, aimerait être cette brillante juriste dont il avait rêvé, ressembler à l’image parfaite qui correspondait à son rêve. Une toute petite part de moi, enfouie quelque part au cœur de mes souvenirs. Le reste, la presque totalité de mon être, ne veut plus de ce fantasme auquel, vaille que vaille, j’ai tenté de me conformer pendant des années. Je suis heureuse d’assumer enfin ce que je suis vraiment, à mille lieues de cette bourgeoise hautaine et coincée pour laquelle j’éprouve à présent autant de pitié que de mépris. Peut-être à tort.
- Je ne savais rien de la vie. Je ne me rendais pas compte des réalités du monde, des gens. De leur souffrance, et de leur richesse. Leur vraie richesse. Votre richesse à vous. Je ne vous aurais jamais adressé la parole, en ce temps-là.
- Tu nous aurais dédaigne, méprisé ?
- Oui.
- Tu aurais également méprisé la femme que tu es devenue.
Ce n’est pas une question, mais l’énoncé d’une évidence.
- Je me méprisais déjà. Telle que j’étais.
Parce que je baissais la tête, cette tête que je croyais tenir haute, dominatrice. Parce que je savais ne pas être à la hauteur de ce qu’on attendait de moi. Parce que je ne voulais pas, au fond de mon âme, être ce que l’on attendait de moi, accepter ce monde que je ne pouvais pas changer, et auquel je me forçais à me conformer.
La ruine peut-elle être vécue comme une délivrance ?

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.