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Les Hautes Fagnes

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 21: Chapitre 6.3
(par lambertine, ajouté le 07/08/09 17:43)


Juliette pleure. Juliette hurle. Juliette tente de retenir son amant, son amour. L’homme ne se retourne pas. Il s’en va. Il la laisse. A genoux, vivante image du désespoir, elle s’accroche à lui. Elle le supplie, sans résultat. Elle reste, hébétée, devant la porte close. Se met ensuite à courir vers l’escalier qui mène à nos chambres.
- Je m’en vais. J’arrête.
- -Non.
Sébastien a tout entendu. Il attrappe son amie par le bras. Il lui parle doucement, argumente. Elle le repousse.Elle n’entend plus. Elle est perdue dans son chagrin. Elle monte dans sa chambre. Je la rejoins.
- Que vas-tu faire ?
- Partir
Ca, je l’avais compris. Mais partir où ?
- Chez moi. Auprès de lui. Il m’a donné le choix. Lui ou la Cure. Lui ou mes fils. Et je l’aime. Je l’aime tant !
- Il n’en vaut pas la peine.
Elle referme la fermeture éclair de son sac d’un coup sec, et me plante là. J’ai froid. Je n’aime pas particulièrement Juliette. Elle n’est ni intelligente, ni courageuse. Mais elle est un être humain. Un être humain fragile.
Un être humain qui souffre.
Un être humain qui a besoin d’aide.
Un éducateur vient vers elle. J’imagine, naïve, qu’il va la retenir. Il fait noir. Elle n’a pas d’argent.Les bus ne roulent plus. Mais elle n’en démord pas. Elle veut s’en aller. L’homme ne fait aucun effort pour la retenir.
Célestin s’est planté devant la porte. Il dévisage Juliette de ses yeux sombres et tristes.
- Tu le veux vraiment ?
- Laisse-moi.
- Tu le veux vraiment ? Tu vas faire une belle connerie.
- Oui. Je le veux vraiment. Laisse-moi, j’ai dit.
Il lui tend la main. Elle finit par la prendre, tremblante. Elle sursaute.
- Pour une chambre, et un billet de train. Ce soir, l’argent de la came n’ira pas à la came.
Il s’en retourne vers sa mère. Juliette, elle, s’enfonce dans le tourbillon du Carnaval et disparaît dans la pénombre.
Je suis abasourdie. Pas par le départ de la couturière, auquel chacun s’attendait peu ou prou, mais par les conditions dans lesquelles il s’est déroulé. Elle s’en est allée seule, dans la fête, dans la nuit, sans autre argent que l’aumône d’un petit drogué, dans l’indifférence générale. Dans l’indifférence de l’Equipe, surtout.. Qui me dérange. Qui me choque.Non-assistance à personne en danger.
Je retrouve mes enfants, qui ne comprennent pas ce qui s’est passé. Je tente de le leur expliquer. Ce serait plus facile si je le comprenais moi-même. Nous parlons encore. Nous nous embrassons.
Ils me quittent pour le monde réel.
Je me retrouve seule parmi mes semblables qui reviennent, groupe après groupe, de la fête populaire. Qui époussettent les confetti qui recouvrent leurs vêtements, et ramènent avec eux l’émotion du dehors et des flocons de neige.
Je n’ai pas faim. Je traîne les pieds jusqu’au restaurant qui n’est qu’un réfectoire. J’avise une chaise vide, et je m’assieds. Je suis la seule femme à la table. La seule « plus de trente-cinq ans ». Vieille, quoi, au milieu de ces jeunes hommes, à côté de Célestin qui se sert un verre d’eau, et rien d’autre, avant de me servir à mon tour, et d’attendre.
- Tu ne manges rien ?
Il hausse les épaules en repoussant son assiette vide.
- Je n’aime pas manger froid.
La charcuterie est pourtant appétissante.
- C’est froid, c’est tout. Je...
Il ne va pas plus loin. Je ne le force pas.
- Combien ?
J’ai un peu honte de le lui demander, mais ne peux m’empêcher d’éprouver cette curiosité malsaine.
- Ce qu’il faut pour une nuit d’hôtel, et un billet de train. Tu aurais voulu qu’elle couche dehors ?
Il sait ce que c’est, lui, de coucher dehors, sous la neige.
- Tu as de l’argent ?
De l’argent qui ne s’est pas évaporé en cauchemars futiles...
- Pas de l’argent de la came, même si j’ai dit le contraire. J’avais un compte-épargne. Heureusement, je l’ignorais quand... enfin, quand tu sais quoi. Je l’ai vidé avant d’entrer ici. Je n’ai pas envie que cet argent soit saisi pour payer mes amendes.
Il me montre une liasse de billets de 50.
- L’Etat n’a pas besoin de mes sous. Juliette, si.
- C’est gentil de ta part.
Je suis sincère. Le gamin a bon coeur, et je le lui dis. Il ne le prend pas très bien.
- Non. Ce n’est pas gentil. C’est normal. Et je n’ai pas donné grand chose. D’ailleurs, je n’ai pas grand chose. A peine pour deux semaines d’Héro.
Je soupire. Quel gaspillage. Quel gâchis financier. Et surtout, quel gâchis humain !
- Je pourrais faire vivre ma famille pendant trois mois, avec ton « pas grand chose ».
Il détourne son regard du mien. J’ai l’impression qu’il va se mettre en colère. Mais non. Il me répond d’une toute petite voix, triste et posée.
- Je sais Moi aussi. J’aurais pu acheter une maison à Maman, avec ce que j’ai dépensé pour la came. Mais s’il n’y avait pas eu la came, je ne l’aurais pas gagné non plus, ce fric.
Gagné ? Mendié, volé, ou... ?
Je ne demande pas. Je ne demande rien. Il reprend :
- L’argent que j’ai dans ma poche, Maman a mis vingt ans à l’économiser pour moi. Je ne veux pas le perdre à cause de mes conneries. Et jamais, jamais, tu entends, je n’en dépenserai un cent pour mes crasses.
Il s’excite, tout à coup. S’agite sur sa chaise. Je pose la main sur son bras. C’est interdit, et je m’en fiche.
- Calme-toi. J’ai compris. Jamais pour tes crasses, mais bien pour aider une femme en détresse.
Il opine du chef. Je lui sers un verre de lait.
- Bois au moins ça. Que tu aies quelque chose dans le ventre.
Il s’exécute, mais ne daigne pas toucher à la moindre tranche de pain, ni de jambon.

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.