Chapitre 23:
Chapitre 8.1
(par
lambertine, ajouté le 09/08/09 06:35)
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Sous-groupe des Bleues. Des femmes. Nous parlons de nous. De nos problèmes de femmes. Ou de toxicomanes. « Nous », mais pas moi. Je n’ai rien à dire. Rien encore. J’écoute. Delphine se trémousse sur sa chaise. Est-ezlle boudeuse, ou mal à l’aise ? Que ressent-elle pour Pierrot, et leur relation va-t-elle être évoquée ici ? Analysée, plutôt. En couple, chacun de leur côté. Elle a une petite fille, qui vit chez sa grand-mère. Lui a eu le choix : le Centre, ou la prison. Héroïne, cocaïne, ils sont accros. Accros à la drogue, à la vie nocturne. L’un à l’autre, depuis peu. L’éducatrice, sèche, dure, réprimande la jeune femme. Elle n’a rien à promettre, qu’une vie de déchéance. Elle rejoue un scénario déjà joué deux ans plus tôt, en compagnie de son précédent partenaire, rencontré ici même. Elle n’a pas changé. Elle n’est pas fiable. Pas contractuelle. Son abstinence est en danger. Sa liaison la rend improbable. Impossible. Elle ne comprend pas pourquoi et, je l’avoue, moi non plus. Si la vie commune de deux toxicomanes profonds me semble propice aux rechutes, un soutien mutuel à l’intérieur du Centre ne serait-il pas bénéfique à la réussite de leur cure ?Ou l’Equipe se place-t-elle sur le plan de la morale, et condamne-t-elle les relations extraconjugales ? Je suis dubitative. Le sexe est ici omniprésent, même si la conclusion charnelle est rare, vu les risques encourrus. Les revues de charme circulent entre les lits des garçons, ainsi que des hommes faits, d’ailleurs. Les femmes comparent les atouts respectifs des jeunes étalons en puissance. Les plaisanteries les plus courantes tournent autour de la gaudriole. Nombre de conversations dévient dans un sens que la morale chrétienne réprouve. Plus sérieusement, les résidents, privés de tout contact physique durant de longues semaines, ressentent un manque qui n’est ni d’alcool , ni de drogue. Particulièrement les jeunes gens en pleine vigueur. Et l’Equipe n’a visiblement trouvé aucun paliatif à cette situation visiblement malsaine. D’où la multiplicité de relations privilégiées amoureuses entre filles et garçons, comme delphine et Pierrot. Si nous n’avons pas la liberté d’agir, il nous reste celle de parler. De parler en groupe de thérapie. Les tabous n’y ont pas cours. Que du contraire ! Nous n’entrons plus seulement dans la vie de Béatrice et Marie-Line, mais dans leur lit conjugal. Evocation de l’amour, où le désir fait place à la maladie, à l’impuissance, au désintérêt. Au chagrin. La jeunesse est loin, tout comme la passion a depuis longtemps fait place à l’habitude, aux soucis d’argent, aux ennuis professionnels. Parfois, l’amour physique n’est pas plus présent dans la vie extérieure qu’au centre. Le Vide représente mieux que tout la vie intime de mes compagnes. Et la mienne, pour d’autres raisons. Quoique je connaisse trop bien, moi aussi, la concurrence de cette implacable maîtresse que peut être le travail. Les larmes ne sont pas absentes de ces témoignages sans équivoque, qui nous renvoient les unes aux autres. L’éducatrice a l’art d’à la fois inspirer confiance, et d’appuyer là où ça fait mal. Comme tous ses collègues, j’imagine.
Comme ses collègues qui, le lendemain, analysent la courbe de consommation de Raoul. Le postier ne s’expose qu’avec grande réticence. Les questions, de l’Equipe comme des résidents, le blessent visiblement.Rétif, il se braque, tergiverse, n’évoque qu’avec parcimonie ses dettes et son épouse trop secrète.Les éducateurs ne cachent pas leur mécontentement. Lui pense terminer l’épreuve par un « No comment » cinglant. Fin de l’épisode. Ou pas. Sa cure ne fait que commencer, et Thomas a la mémoire longue selon Honoré, notre vétéran.
Et si présenter sa courbe ne ressemble guère à une partie de plaisir, lire son roman de vie peur donner lieu à plus de difficultés encore. Dominique en fait l’expérience amère. Dominique, éternelle victime consentante prenant sans cesse la défense de sa bourelle. Non son aînée, comme elle l’affirme haut et fort, mais cette mère étouffante, infantilisante, méprisante aussi. « Il faut te protéger, ma fille, car sule, tu ne vaux rien », voilà l’idée qui lui dictait sa conduite, transformant aux yeux de sa fille une banale dyslexie en infirmité insurmontable. Elle me rappelle ma tante. J’essaie de le lui dire, mais me fais rabrouer. Tout le monde abonde dans son sens. Suis-je un monstre, de vouloir casser cette image maternelle idéalisée ? - C’est sa Maman, chuchotte Célestin dans mon dos. Oui, c’est sa Maman. Et alors ? Dominique n’a plus vingt et un ans, mais quarante-huit ! Il serait temps pour elle de prendre son envol. De comprendre que ses parents étaient loin d’être parfaits. Que personne ne l’est. Même pas moi. Surtout pas moi qui, pour le coup, ai royalement manqué de la psychologie la plus basique en prenant ma cocuriste à rebrousse-poils sur ce sujet plus que sensible. Elle m’en veut, Dominique, plus qu’un peu, d’avoir voulu casser son icône. - Personne, me lance-t-elle, mauvaise, ne dira du mal de ma Maman. On n’en a qu’une, de Maman ! Elle a raison, et tort, et moi aussi. Et tant pis. Je me retrouve encore une fois prise en défaut d’humanité, d’empathie. A certains moments, je me fais horreur. A certains moments, je déteste avoir raison.
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