Chapitre 230:
Chapitre 43.3
(par
lambertine, ajouté le 07/07/00 14:12)
|
Je n’ai pas le temps de m’y attarder. D’ailleurs, qu’ai-je fait, sinon dire la vérité ? Léon s’approche de nous, me tend un sarcloir, et me demande de désherber les allées. Je regarde l’engin avec suspicion, m’attaque à un malheureux pissenlit qui ne m’a rien fait. - Et je les mets où, les mauvaises herbes ? Il m’indique une grande poubelle verte. - Ne les jette surtout pas dans le compost. Je ne tiens pas à ce qu’elles fassent des petits. Quant à toi, ajoute-t-il en se tournant vers Célestin, tu t’assieds et tu m’attends. Tu es certain que tu ne vas pas tomber dans les pommes, au moins ? - Ca va aller. Je préfère être dehors, plutôt que dans mon lit. - C’est toi qui vois, gamin. Allez, Diane, au travail. Je n’ai pas besoin de toi pour ce que nous avons à faire. Je me mets à sarcler consciencieusement les allées de gravier. Ce travail n’est ni particulièrement compliqué, ni particulièrement dur. Une attardée octogénaire pourrait parfaitement l’accomplir. Autour de moi, je vois des garçons laver les voitures des membres de l’Equipe, d’autres bêcher le potager. Les filles repiquent délicatement de jeunes plantules dans des godets en carton. Léon, heureusement, m’a évité se travail. Heureusement pour les plantes, pas pour moi, bien sûr. Je n’ai pas la main verte, et je le déplore. Je suis donc chargée de donner la mort, pendant que les autres font pousser la vie. Le jardinier, lui, aidé de Célestin, s’affaire autour du cerisier du Japon, un mètre à la main. - Qu’est-ce que vous faites ? demande Ben à mon jeune ami, qui se dirige vers la resserre. - Léon construit un banc autour du cerisier. Philippe et toi, est-ce que vous pourriez m’aider à lui amener du matériel ? Vous retournerez à votre chantier ensuite. Ils passent devant moi, transportant maillets, corde, et piquets métalliques. - Un banc autour du cerisier ? - C’est une bonne idée, non ? C’est même une excellente idée. Les beaux jours revenant, le jardin risque d’être bien plus fréquenté que le salon, et les sièges n’y sont pas assez nombreux. Ce banc le fera ressembler à un parc d’agrément, plutôt qu’au préau d’une prison. Ou au cloître d’un couvent.
- Tu n’as pas une mentalité de bonne sœur, paraît-il, me dit Soazig en jetant de vieux chiffons à la poubelle. - Euh… non. Je ne crois pas que beaucoup de bonnes sœurs ont une mentalité d’alcoolique. - Ce n’est pas ce que je voulais dire. Comment ça, ce n’est pas ce qu’elle voulait dire ? Qu’est-ce qu’elle peut bien avoir en tête ? - Tu aimes bien les gamins, non ? - Les miens me manquent. - Ce n’est pas… - … ce que tu voulais dire. Je sais. Alors, qu’est-ce que tu veux dire ? Qu’est-ce que tu imagines, bon sang ? Ce qu’elle imagine, je m’en doute. Trop bien. Il n’y a aucune raison que seule Danielle ait l’esprit mal tourné. Mais ces suspicions m’énervent, m’écœurent, et je sens la colère monter en moi en même temps que le dégoût. - Tu couches avec Célestin. Tout le monde le sait. - Retire ça. Je n’ai pas crié. Mon courroux est trop violent, mon dégoût trop profond. Je reste longtemps muette avant de reprendre, comme un murmure. - Tu ne sais pas ce que tu dis. Retire ça. - Tout le monde le dit. - Alors, tout le monde est stupide. Tu ne te rends même pas compte… Tu ne me connais pas, ni Célestin. Tu ne sais rien de nos vies. Tu… Je sens les larmes me monter aux yeux. Ne pas pleurer. Surtout, ne pas pleurer. Ne pas lui montrer à quel point elle m’a blessée. Elle serait capable de penser qu’elle a visé juste. Je voudrais la gifler. - Je sais qu’une femme de ton âge ne peut pas être amie avec un garçon de vingt ans. - J’ai d’autres amis de vingt ans. Dehors. - Tu les paies, ou tu les fais chanter ? - Fous le camp. Le cœur me monte aux lèvres. J’ai la nausée. Une irrépressible envie de vomir. Et de frapper. De frapper. De frapper encore. Mais je me retiens. Je ne peux pas. Je… - Soazig ? Elle plante ses yeux dans les miens, et je soutiens son regard. Longtemps. Très longtemps. Jusqu’à ce qu’elle finisse par baisser la tête. - Si tu dis quoi que ce soit au gamin, si qui que ce soit dit quoi que ce soit allant dans ce sens au gamin, je te jure, je te jure sur ce que j’ai de plus cher que toi, et que cette personne, pourrez numéroter vos abattis. Peu importe que je me fasse renvoyer pour violence. Peu importe même que je me retrouve en prison. Je frapperai. Et je frapperai fort. - Des menaces ? - Une promesse. Fais passer le message, Soazig. Je ne veux pas savoir qui sont tes petits copains. Déblatère tant que tu veux en leur compagnie. Faites-vous du cinéma, si ça vous amuse. Mais un mot, un seul, devant Célestin, et… Je suis incapable de terminer ma phrase. Tant mieux, sans doute. Je laisse tomber mon sarcloir, et m’enfuis vers les toilettes. La, à genoux dans la puanteur des petits cochons, je vomis, tant et plus, sans même prendre la peine de refermer la porte. Je vomis, encore, et encore, et je voudrais vomir encore plus, tandis que montent les sanglots. Je tire la chasse. Me cacher. Je veux me cacher. M’enfoncer à dix pieds sous terre. Et plus encore. A cent pieds. A mille pieds. Je sens des mains sur mon corps. Des mains d’homme. Des mains d’homme mûr. Et j’ai treize ans à peine. Je ne peux pas. Je ne pourrai jamais. Pas avec un garçon qui n’a pas la moitié de mon âge. Il fait noir dans ce cachot. Noir. Et c’est très bien ainsi. Noir. Pas assez noir. J’ai froid. Ils ne savent pas. Ils ne savent rien. Rien du tout. Rien.
Rien…
Rien.
- Diane ?
|
|
Voir le
chapitre 230 sur 395
|
|
|
Script fourni par
,
adapté et modifié par .
|