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Les Hautes Fagnes

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 238: Chapitre 44.4
(par lambertine, ajouté le 26/07/00 19:19)


- Que je lui mets dans la tête ?
J’en reste bouche bée.
- Que je lui mets dans la tête ? Tu veux rire ?
Il me fait signe que non, et qu’il est navré de ce dont il doit me prévenir.
- Ils disent que sans toi il n’imaginerait pas …
- Arrête, Aurélien.
C’est la deuxième fois aujourd’hui que je l’interromps de cette façon, et sur le même sujet. Tout ça commence sérieusement à m’agacer. A me lasser, aussi. Je n’aime pas me disputer avec Aurélien. Je n’aime pas me disputer tout court. Mais puis-je me laisser accuser de tout et de n’importe quoi sans réagir ?
- Arrête. Je ne lui mets rien du tout en tête. Tu prends Célestin pour un imbécile ? Tu crois qu’il est incapable de se rendre compte par lui-même du « deux poids, deux mesures » qui règne ici ? Bon sang, il ressent cette injustice depuis le jour de notre arrivée. Tu ne te souviens peut-être plus de votre discussion, dans le jardin, concernant les poubelles du lendemain, mais moi, si.
- Je m’en souviens très bien, mais…
- Mais quoi ? Je n’ai pas eu besoin de lui mettre quoi que ce soit dans la tête. Il s’en est chargé tout seul, et je ne peux pas lui donner tort. Tout le monde devrait se rendre compte de la différence de traitement entre les différents résidents.
- Je m’en rend compte, moi aussi. Mais pourquoi y voir de l’injustice ? Pourquoi pas une adaptation du traitement, au cas par cas ?
- Parce que c’est « adapter le traitement » que de punir quelqu’un injustement ? Non. Je ne sais pas ce que c’est, mais ce n’est pas soigner. Et ne me sors pas les arguments habituels : dehors, nous ne serons pas traités de manière équitable ? C’est vrai, mais nous ne sommes pas « dehors ». Nous sommes ici, et nous n’avons pas à reproduire, ici, les inégalités du monde extérieur. Nous sommes des malades dans un hôpital, nous sommes ici pour réapprendre à vivre, et on ne réapprend pas à quelqu’un à vivre à coups de trique. Ca, c’est mon avis. Celui de Célestin y ressemble peut-être, mais c’est le sien. Je ne le lui ai pas soufflé. J’essaie au contraire, autant que je peux, de le modérer. Même si, en toute franchise, et je te le dis à toi, pas à lui, à sa place, j’aurais déjà claqué la porte depuis longtemps. Maintenant, s’il te plaît, on change de sujet. Je suis fatiguée de tous ces « on dit » et de ces insinuations.

Éric prends quelque chose dans la poche de sa veste. Je suppose, du moins, qu’il s’agit de sa veste. Pourquoi en serait-il autrement ? Je passe mon polar, et je sors dans le jardin. La nuit est belle, et fraîche, et le cerisier du Japon sème ses pétales roses sur la pelouse. Je ne m’attarde pas aux abords du fumoir. Je descends dans le jardin inférieur. Là où personne ne se rend jamais, ou presque. J’ouvre une canette de Coca Cola, pas light, et je me mets à boire lentement. Curieux règlement, qui interdit le café après 20 heures, mais pas le Coca Cola.
- Je t’ai déjà dit que ce n’était pas bon pour ce que tu avais.
- Et je t’ai déjà répondu de te mêler de tes affaires.
Célestin s’assied sur les dernières marches de l’escalier, allume une cigarette. Par la fenêtre, nous pouvons observer les joueurs de ping-pong qui se déchaînent dans la salle récréative.
- Le nouveau a l’air doué en sport, fait remarquer mon compagnon en tirant une longue bouffée, qui brutalement me fait envie.
- Tu m’en donne une ?
- Une clope ? Jamais de la vie. Pas à toi. Qu’est-ce qui te prends ?
Je n’ai rien à lui répondre. Il n’y a rien à répondre.
- J’ai pensé ne pas revenir, me dit-il, après un long silence. Je ne sais même pas pourquoi je suis revenu. Je dois être maso.
- Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Rien. J’ai vu mon avocat, et j’ai passé le reste de ma journée à me faire envoyer de service en service à la Cité administrative. J’ai quand même réussi à récupérer ma nouvelle carte d’identité.
- Je peux voir ?
Il fouille dans sa poche, et me tend le petit carton plastifié.
- Pas mal, fais-je en regardant la photographie. Tu es une des rares personnes à ne pas avoir l’air d’un gibier de potence sur une photo d’identité.
- Sans doute, me répond-il, amer, parce que je suis vraiment un gibier de potence.
- Qu’est-ce qu’il t’a dit, l’avocat ?
- Que je devrai rembourser les dégâts, ce qui est normal. Et ce n’est pas donné, une capote de BM. Pour le reste, ça dépendra du juge. Des TIG, avec un peu de chance. Ca ne sert à rien de s’en faire à l’avance.
- La suspension du prononcé ?
- Vol d’ordonnances, en récidive ? Aucune chance, Diane. Mais au pire, je risque quelques mois de prison. Ce ne sera pas pire qu’ici. Sauf que la came circule, en tôle. Je ne veux plus retomber là-dedans. Je ne veux plus être son esclave. Je veux vivre, maintenant, Diane.
- Tu vivras.
Je serre très fort sa main dans les miennes, il me répond d’un sourire tristounet.
- Tu vivras, Célestin. Je te le promets.
Je ne sais pas pourquoi il se jette brusquement dans mes bras, pourquoi in se blottit contre moi, pourquoi ses mains se crispent sur ma veste. Cela ne dure qu’un instant, un bref instant durant lequel je ressens sa peur. Une peur panique.
- Pardon, me dit-il très vite. Pardon. Excuse-moi.
- Qu’est-ce qui se passe, Célestin ? Qu’est-ce que tu as ?
Il s’essuie rapidement les yeux d’un revers de manche.
- Rien, Diane. Rien du tout. Tout va bien.
Puis, comme pour se donner une contenance :
- Qu’est-ce qui s’est passé, ici, aujourd’hui ?
- Pas grand-chose. Jean-Marc m’a demandé d’aider Jérémie.
- Jérémie ?
Il cherche une nouvelle cigarette, l’allume.
- Jérémie ne tiendra pas jusqu’à la fin de la semaine.

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.