Chapitre 257:
Chapitre 48.1
(par
lambertine, ajouté le 04/09/00 22:44)
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J’ai enfilé des bottes en caoutchouc, puisqu’il paraît que la randonnée sera boueuse. Je porte un pantalon kaki, et ma casquette de Che Guevara. Le soleil brille. Nous répondons à l’appel de nos noms, et sortons du Centre. Les « malades et invalides » partent en camionnette rejoindre le lieu du barbecue, où ils seront chargés d’allumer le feu, et de préparer le repas. Comme d’habitude, une éducatrice m’a demandé si j’étais, comme on dit, « sous certificat ». Et, comme d’habitude, j’ai répondu « non ». Je suis un peu anxieuse, pourtant. Je me demande si je vais réussir à suivre le rythme de la marche. « Sur le plat », aucun problème. Lorsque nous attaquons la première montée, par contre, je ne peux que « laisser filer » Agnès et les gamins, pour avancer à ma propre allure. Je souffle, et je râle. Je déteste ces bottes. J’aurais dû n’écouter les conseils de personne et n’en faire qu’à ma tête. Nous n’allons pas nous promener au bord de la rivière, nous montons en altitude. Et pas de boue en vue. Je me retrouve bientôt à cheminer aux côtés de Pascal. Le petit camionneur est mélancolique, tracassé. La fin d’un amour. Le début d’un autre. L’héro par-dessus tout. Et la mort de son chien, dans la soirée d’hier. Loin de lui. - On me dira que ce n’était qu’une bête. Et ce n’était qu’une bête. Peu importe. Il était mon ami. Mon chien, quoi. - Et tu as du chagrin. C’est normal, d’avoir du chagrin, quand on perd un ami. - J’aime bien les bêtes. Sans doute plus que les gens. Parce que j’ai peur des gens. Je ne sais pas y faire, avec eux. Surtout avec les filles. Je ne suis pas un beau parleur, comme d’autres. Avec les bêtes, ça n’a pas d’importance. C’est la première fois que je discute vraiment avec lui. De ses passions. De sa vie. L’équitation. La photographie. Une famille pauvre et désunie. Un coup de cafard qui l’a fait plonger dans l’enfer de la came. - Je n’avais jamais fumé, ni bu rien de plus fort qu’un verre de bière. Et puis… je me suis retrouvé tout seul, sans amour, sans espoir. Mon frère connaissait un dealer. Je lui ai acheté quelques doses. Pour m’abrutir. - Quelques doses de quoi ? - A ton avis ? D’héroïne, tiens. Mais comme j’avais peur des piqûres, j’ai piqué un paquet de clopes à papa, et je l’ai fumée. - Tu veux dire… tu veux dire que tu ne buvais pas, que tu ne fumais rien, et que tu as commencé, comme ça, du premier coup, par prendre une dose massive d’héroïne ? - C’est con, hein ? Mais c’est la vérité. Cette fois-là, et puis une autre, et puis une autre encore. Et le mal était fait. - Ca, pout être con, en effet… - C’est à un juge, que je dois de ne plus être un clodo. J’avais déconné. Au lieu de m’envoyer en tôle, il m’a envoyé ici, et ensuite, m’a trouvé une formation de camionneur, et un appartement communautaire. Il croyait en moi. Rechuter, pour moi, c’est un peu le trahir. Alors, quand j’ai commencé à resombrer, après qu’elle m’a quitté, je me suis dit qu’il valait mieux prendre les devants. Je sais que beaucoup me prennent pour un idiot, d’être revenu m’enfermer au Centre après un seul shoot. Ceux-là ne savent pas ce que peut faire un shoot, quand on va mal. - Je ne te prends pas pour un idiot. Chacun d’entre nous a ses raisons d’être ici. Je veux dire, ces raisons, en plus du produit. Tout en parlent, nous continuons à marcher sur les chemins de terre à l’ombre des grands arbres. Des arbres sans feuilles, mais couverts d’aiguilles d’un vert sombre, presque noir. Forêt oppressante, et lourde d’histoires. Histoires de guerre. Histoires de fées. Histoires du Diable, et de poètes disparus, de chasses sauvages et de touristes égarés. Histoires, aussi, de drogués et d’alcoolos en quête de rédemption. Je mets mes pas dans leurs pas. Ils seraient plus facile, si je n’avais eu la mauvaise idée de porter des bottes en caoutchouc.
Un chalet de pierre. Un foyer au milieu d’une pièce meublée de bancs de bois. Un feu dans ce foyer et, par-dessus ce feu, des grilles qui supportent côtelettes, saucisses et boudins. Des pommes de terre enveloppées de papier alu sous la cendre. Des saladiers de crudités. Visiblement, les « invalides » ont bien travaillé. Ben s’approche du barbecue, évalue en connaisseur, émet quelques remarques, la plupart positives. Nous prenons place à table. La balade ne m’a pas donné faim, mais très soif, et je n’ai pas envie d’eau plate. - Tiens. Je sais que ce n’est pas bon pour toi, mais… Je remercie Célestin pour la canette de Coca qu’il me tend en souriant. Elle n’est pas très fraîche, mais, peu importe, je n’aime pas boire froid. Et elle a parcouru un long chemin dans le sac à dos du jeune homme, depuis le Centre et la vallée. Ben dépose devant moi une assiette bien garnie. Je suis persuadée d’être incapable d’avaler tout ça. J’ai raison, mais l’appétit de mes voisins de table fait plaisir à voir, et la demi-saucisse, et la cuisse de poulet que je n’ai pu manger trouvent un accueil chaleureux dans leurs estomacs juvéniles.
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