Chapitre 258:
Chapitre 48.2
(par
lambertine, ajouté le 06/09/00 19:38)
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D’autres résidents s’en donnent à cœur joie. Dominique dévore comme un homme, et Renaud, comme un ogre. Jean-Marc, lui, n’a fait que grignoter. Il est sorti de table avant que Jacob n’entame la distribution des desserts, a quitté le chalet sans que les éducateurs ne réagissent. Pour aller où ? Nous sommes perdus dans la nature, au milieu de nulle part, et personne ne s’inquiète, sans doute à raison. Jean- Marc est adulte et, je le suppose, responsable. - Il sera puni, une fois de retour au Centre, suppose Ben. Euh… dis, Jacob, c’est quoi, ça ? - Un yaourt, quelle question ! - Et on le mange comment ? Car il n’y a aucune petite cuiller en vue. Car il n’y a aucune petite cuiller parmi les couverts prévus par les « invalides-chargés-du-repas ». - Comme ça ! fait Célestin en riant. Pour la première fois de ma vie, je vois quelqu’un déguster un yaourt à la fourchette. Et je l’imite. Le moyen de faire autrement ?
Retrouver Jean-Marc nous a pris près d’une heure. Je commence à me demander franchement ce qui ne tourne pas rond chez lui, et je ne suis visiblement pas la seule dans le cas. Aurélien et Philippe surtout, qui sont beaucoup plus proche de lui que moi, semblent particulièrement tracassés par son attitude déroutante. Julie, elle, lui propose de rejoindre le Centre en voiture, en compagnie des éclopés. Ce qu’il refuse avec violence : il va bien. Il va très bien. Il n’a jamais mieux été de sa vie, par la grâce de Dieu. - Si lui va bien, alors, de toute ma vie à moi, je n’ai jamais bu que de l’eau. Je n’aime pas entendre Célestin parler comme ça. Sans doute parce que je sais que, malheureusement, il se trompe rarement. Julie, cependant, n’insiste pas. Et nous repartons, à pieds, à travers la forêt. Et je peste, à nouveau, contre ces satanées bottes en caoutchouc qui m’échauffent les pieds. Nous discutons, de choses et d’autres, sous les grands arbres, lorsqu’au détour du chemin… Il m’est arrivé au cours de mon existence aventureuse d’avoir le souffle coupé par le paysage. La falaise de Constantine, la baie d’Along, la face nord de l’Eiger ont laissé dans ma mémoire des traces indélébiles. La vallée qui s’offre à ma vue n’a pas leur grandeur indicible, mais me laisse néanmoins bouche bée. Ce n’est pas l’Ardèche, encore moins le Grand Canyon. C’est une gorge encaissée au milieu des forêts, au fond de laquelle mugit un torrent blanc d’écume. Roches grises, buissons verts clair, vert vif, vert sombre, fleurs multicolores, et nous, minuscules, serpentant à flanc de falaise. Je devrais être mal à l’aise, avoir le vertige. Mais non. Je n’ai pas peur. Je me sens le pied ferme, malgré ces foutues bottes. A chaque pas, je contemple, et j’admire. Le soleil danse entre les feuilles des bouleaux, des érables et des hêtres. Il caresse ma peau en petites touches lumineuses. Suis-je la seule à être ainsi éblouie par la nature sauvage ? Devant moi, Agnès et les gamins gambadent tels des cabris insouciants du danger, riant aux éclats d’une liberté inattendue. Aurélien semble en grande discussion avec Julie. Ludovic aide Dominique, qui paraît aux anges, à franchir les passages difficiles. Juste derrière moi, Jean-Marc s’est agenouillé sur la terre humide. Il caresse un rocher. Le… lèche. Le… goûte… Philippe lui parle, calmement. Lui demande de redémarrer. Il obéit, après une dernière caresse à la pierre. Ben court sur le passerelle de rondins qui enjambe le torrent par-dessus une cascade bondissante. Je m’arrête un instant. J’aime l’odeur de l’eau vive. J’aime sentir les gouttelettes de brume sur mon visage. J’aime voir mes jeunes compagnons pour une fois facétieux et heureux, polissons, enfantins. Je n’aime pas voir Jean-Marc se baisser peu après le pont, et manger une fleur inconnue. Le chemin remonte à flanc de gorge, redescend à nouveau vers la rivière qui a perdu sa fougue. Cette fois, notre compagnon entre dans l’eau jusqu’à mi-cuisses, et se met à boire, goulûment, le liquide troublé par la vase. De la berge, Philippe l’appelle. Il semble ne rien entendre. - Il a perdu la boule ! - Pourquoi dis-tu ça ? Il est juste un peu bizarre… - Un peu bizarre, Philippe ? Il boit l’eau de la rivière, il parle aux arbres en les appelant « mon frère », il mange des fleurs sauvages dont il ne connaît pas les effets. - J’étais avec lui, Célestin. Il n’a rien goûté de dangereux. - J’espère bien ! Mais il perd la boule quand même. Et on ne peut pas le laisser là, dans… mais qu’est-ce qu’il fout, nom de Dieu ! Jean-Marc s’est à présent agenouillé, les bras tendus vers le ciel, au milieu du courant. L’eau vive, et glacée, lui arrive à la poitrine, alors qu’il chante des cantiques au Tout-Puissant. Nous sommes seuls, les garçons, Philippe et moi, en pleine nature, face à cet homme qui déraisonne. Les autres nous ont dépassés depuis longtemps, y compris Julie, à la recherche de laquelle est partie Agnès. - Elle ferait mieux de faire son taf, au lieu de draguer Aurélien, marmonne Célestin en enlevant posément ses baskets et ses chaussettes. - Qu’est-ce que tu fais ? - Je ne vais pas abîmer des chaussures qui ont coûté la peau des fesses à Maman. Et je ne tiens pas à rentrer au Centre les pieds trempés. - Mais, tu ne vas pas… proteste Philippe. - Je ne vais pas le laisser attraper la mort dans cette eau glacée sans rien faire, non. Calmement, le jeune garçon remonte les jambes de son pantalon, pénètre dans la rivière, s'approche de l’illuminé. Il prononce des mots que je n’entends pas, lui tend la main. Je reste là, immobile sur la berge, ébahie par cette scène quasi-biblique. Le temps, suspendu, nous enferme dans une bulle. Je vois Célestin s’agenouiller face à Jean-Marc, celui-ci saisir enfin la main tendue, les deux hommes se relever, rejoindre, lentement, très lentement, la rive, et l’atteindre au moment de l’arrivée de Julie parmi nous.
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