Chapitre 28:
Chapitre 9.3
(par
lambertine, ajouté le 13/08/09 00:16)
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Nous restons donc peu nombreux au Centre. Gervaise peint sur verre des personnages d bandes dessinées. Jean-Marc lit un traité philosophique. Béatrice résout un problème de mots croisés. Aurélien propose à Célestin une partie d’Echecs. - Tu nous observes souvent, Jacob et moi. Tu joues ? - Une partie, si tu veux. Ils installent l’échiquier sur la table du fond, près de l’aquarium, d’où je les observe à travers la porte vitrée. Tous deux paraissent épuisés. - Je suis désolé pour hier. C’est moi qu’ils auraient dû punir. - Tais-toi, s’il te plaît ! C’est toi qu’ils auraient dû, et c’est moi qu’ils ont, point final. Tu es Aurélien de Rocourt, fils de baron, fils d’ingénieur, architecte, universitaire et toxicomane par accident. Je suis Célestin Perez, ouvrier intérimaire et dealer, j’accumules les échecs scolaires depuis dix ans, mon père est un joueur et un ivrogne et moi, aux yeux du monde, un héroïnomane par vocation. - Pas à mes yeux. Et, si tu veux mon avis, ça ne veut rien dire, tout ça. Tu n’es pas plus ton père que je ne suis le mien. - Ca veut tout dire, au contraire. Ne sois pas naïf. Pour l’Equipe, tu as toutes tes chances. Pas moi. Moi, je leur fais perdre leur temps. Je suis destiné à finir en prison, ou à la morgue avec vingt grammes de brune dans le sang. Au mieux, dans un asile de nuit. L’éducateur de service referme la porte vitrée, et je n’entends pas la suite de la conversation. Je m’applique une heure durant à tracer ma courbe en grand, pestant plus souvent qu’il ne conviendrait contre la piètre qualité des feutres, et la fragilité du rouleau de tipp-ex. Je m’apprête à aller me coucher quand Célestin, que je n’ai pas entendu entrer, se permet de commenter mes bêtises d’adolescente. - Jamais je n’aurais cru qu’une personne aussi comme-il-faut sniffait des solvants quand elle était gamine. Je lui rétorque qu’il n’a pas de leçons à me donner, et, curieusement, il me s’en offusque pas. - Je ne suis pas une personne comme-il-faut, moi ! - Tu peux le devenir. - M’intéresse pas. Il va chercher sa farde dans l’armoire, trouve une feuille quadrillée, s’assied et la regarde en suçotant son crayon. - Je ne sais pas par quel bout m’y prendre. Tu n’aurais pas des crayons de couleurs ? - Pour quoi faire ? La consigne est… - … en trois couleurs. Seulement, je ne suis pas une personne comme-il-faut, mais un gibier de potence. En trois couleurs, personne ne comprendra rien. Tu verras, quand j’aurai terminé. Il regarde à nouveau la feuille vierge, pousse un profond soupir. La fatigue se lit sur ses traits tirés. - Tu serais mieux ans ton lit. - Je suis de fermeture. - Je sais. Par la faute d’Aurélien. Tu ne l’as pas dit ? - Je ne suis pas une balance, même pour des bêtises pareilles. D’ailleurs, Aurélien l’a dit. Et tu ne devrais pas écouter aux portes. - Aurélien l’a dit ? Et ? - Ils s’en fichent. Il voit sur mon visage que cette explication ne me suffit pas. - Aurélien a du mal à se lever, alors je le tire du lit. Je veux dire, insiste-t-il, que je le tire vraiment du lit. Sinon, il y serait encore à midi. Il leur a dit, et je me suis fait engueuler, comme d’hab’. Je fronce les sourcils, me demandant où il veut en venir. Où les membres de l’Equipe veulent le mener, plutôt. - Pour lui, la punition c’est « mettre les tapis de gym ». Pour moi, la fermeture. Parce que je ne suis pas seulement arrivé en retard. Je me suis aussi mêlé de ce qui ne me regardait pas. Il repousse son travail et s’excite. - Si devenir quelqu’un de comme-il-faut, c’est ne pas aider un copain, je préfère rester un voyou. Quitte à prendre toutes les baffes. « Ils te changeront » lui avait dit Stefano. Et à moi : « Veille sur mon pote ». - Reste l’homme que tu es. Je lui effleure la joue. Je le trouve fiévreux, fragile. - Ils ne m’auront pas, Diane. Je tiendrai le coup. Je dois réussir. Je n’ai pas le choix. Je bâille. La cure me fatigue plus qu’il me semble naturel. Je ne suis pas seule dans le cas. - Vas dormir, me conseille mon compagnon. Toi aussi, tu es crevée.Ca ne sert à rien, que tu restes. Et ça me donne mauvaise conscience, que tu fasses ça pour moi. Vas dormir. Je lui serre l’épaule. Il s’accroche à moi, durant quelques secondes, puis me répète : « Vas dormir ». Lâchement, je le laisse et j’obéis.
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