Chapitre 4:
Chapitre1.2
(par
lambertine, ajouté le 16/06/09 21:45)
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Un escalier, un couloir. J’ouvre une porte. Celle d’un bureau. J’en ouvre une autre. Je passe la tête. C’est là, visiblement, que se tient la réunion. Mes compagnes d’hôpital s’y trouvent, assises en cercle en compagnie d’autres personnes. Deux hommes d’age moyen, quatre garçons. L’un d’eux me semble vaguement familier. Il est le premier à prendre la parole après l’arrivée et les consignes de l’animatrice. - Je m’appelle Aurélien. Aurélien, comme le plus jeune de mes fils. -… j’ai trente ans. Sous ses longs cheveux bouclés, il en paraît dix de moins. - Je suis architecte. Je suis ici pour un problème de drogue. On lui donnerait le bon Dieu sans confession, ou sa fille en mariage, sans crainte aucune. Il ne ressemble en rien à une caricature de toxicomane. Il n’est pas une caricature, mais un être humain. Toxicomane. - Je suis au Centre depuis une semaine. Ma phrase d’intégration est … Phrase d’intégration ? - « Je suis ouvert au partage des expériences, mais accordez-moi un peu de patience. » Je le regarde. Il baisse les yeux et sourit. Mélancolique.
- Je m’appelle Sébastien. La parole est à un blondinet maigrichon, nerveux, triste. Lui aussi, en deuxième semaine de cure. Puis à un Maghrébin costaud, Mohammed. Puis à Raoul, le facteur à l’air revêche. Ces prénoms, tous ces prénoms… Ces gens…
A notre tour. A nous, les « nouveaux ». Nous nous regardons en chiens de faïence. Je me décide à parler la première. - Je m’appelle Diane. Je suis ici pour un problème d’alcool et de médicaments… Les substances illicites ne m’ont jamais posé de problème. -… et je n’ai pas de phrase d’intégration. L’animatrice ne rit pas. Elle me reproche ma démission vis-à-vis des méthodes du Centre, puis nous explique ce qu’est cette fameuse phrase, notre sésame d’entrée dans la communauté. Quelques mots pour nous définir, nous et nos craintes. Quelques mots que nous sommes censés trouver au cours de cette réunion. Je garde la tête haute, commence à réfléchir. Je repasse dans mon esprit les phrases des plus anciens. « Laissez moi le temps d’observer et respectez mes moments d’isolement. » « Je me sens perdu. Aidez-moi à m’y retrouver. » « Je n’ai pas le droit à l’erreur. Aidez-moi à tenir le coup. » Quelle sera la mienne ? - Je suis ici pour dépression… Je reprends contact avec mes semblables. J’ai visiblement manqué la présentation de Dominique. Et là, Juliette raconte n’importe quoi ou presque. Dépression ? Sans doute, tous les patients présents dans cette pièce dèpriment-ils. Mais Juliette boit de la vodka et s’assomme au Valium. C’est pour cette raison là qu’elle se trouve au Centre, pas pour soigner son mal de vivre. Ce que lui fait remarquer l’animatrice. Elle se met à pleurer. - Il m’arrive de trop boire, finit-elle par avouer entre deux sanglots.
Il lui arrive ! Je soupire intérieurement. Nous sommes tous là pour raison d’addiction. Il est inutile, et passablement stupide, d’avoir honte de nous les uns devant les autres. Nous sommes dans le même bateau. Pourtant, seule une minorité d’entre nous atteindra le point d’arrivée.
Il ne reste maintenant que deux gamins à devoir se présenter. Le premier le fait de bonne grâce. Il se prénomme Stéphane, est âgé de 23 ans, est ouvrier métallurgiste et cocaïnomane. L’autre regarde obstinément ses pieds. Il n’a cessé de regarder ses pieds depuis le début de la réunion. - A toi ! l’interpelle l’animatrice. Il se redresse, relève la tête. Fermé malgré tout. « Je dois ? » murmure t-il, comme pour lui-même. - Ça vaudrait mieux. Il me semble que tu es ici pour ça. Il se braque, la défie un instant du regard. Se soumet. - Je m’appelle Célestin. Je suis poly-toxicomane. Pas d’âge, pas de profession. Rien. - Et ? - Et rien d’autre. Mon âge n’a pas d’intérêt. Je l’observe. Il porte un polo noir dont l’inscription vulgaire me rebute. - Pour nous, il en a. Ta profession aussi. - Je n’en ai pas. De profession, ou d’âge ? Il a le visage d’un enfant, le regard d’un vieillard. Une beauté sombre d’ange déchu. Elle abandonne, passe à une explication complexe des travaux à remettre dans une semaine. Le roman de notre vie. Notre courbe de consommation. Courbe de consommation ! Je me vois revenue à l’école. Au pensionnat. Ne manquent que les religieuses.
Nous sommes ensuite conviés à réfléchir à notre phrase dite d’intégration. Je me triture la cervelle, tente de trouver une piste. Qu’est-ce qui m’empêche d’avoir de bons contacts avec les autres ? Comment aimerais-je être accueillie ? Pourquoi ne m’aime t-on pas ? J’ai toujours eu la réputation d’être prétentieuse, hautaine. Méprisante. Je n’ai jamais méprisé personne. Je ne méprise pas la pleurnicheuse Juliette. Je ne méprise même pas ce foutu gamin qui s’est remis à contempler ses lacets. Et qui, chose curieuse, lève la main. - Je suis prêt. - Déjà ? L’animatrice, l’éducatrice plutôt, puisque tel est son métier, ou son statut, s’étonne et insiste sur le sérieux de la démarche. - Je suis sérieux, et je suis prêt. - Bien, vas-y alors. Il hésite. Sa récente confiance en lui n’est qu’apparente. - Ce n’est pas grand chose. C’est peut-être mauvais. Mais… enfin… Il prend une profonde respiration. Se lance. - « Je n’arrive pas à engager la conversation. Voulez vous bien venir vers moi ? » Il a sorti sa phrase d’un trait, replonge ensuite en lui-même. N’entends pas les retours, les remarques de l’éducatrice. - Pas mal. Bien, même. Mais « je n’arrive pas » est trop négatif. Mets plutôt « j’ai du mal ». Et « venez vers moi » plutôt que « voulez-vous bien venir »… Pourrais-tu répéter ta phrase, s’il te plait ? Pas de réaction. - Célestin, s’il te plait ! - « Voulez-vous bien venir » est plus poli. Aurélien éclate de rire, suivi par Sébastien. Je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire, même si l’éducatrice apprécie peu la répartie du gamin. - Ce n’est pas drôle ! souligne t-elle. Répète ta phrase et cesse de faire le malin. Ta situation est suffisamment dramatique comme ça. Il était pale. Il devient livide. La lueur d’espièglerie qui avait fait briller ses yeux disparaît. Il bafouille sa phrase modifiée, se recroqueville, se replonge dans la contemplation de ses chaussures. Dominique prend sa place. Elle décrit avec complaisance des difficultés d’élocution que je n’ai jamais remarquées, un complexe d’infériorité réel, des problèmes face à la lecture. D’après elle, elle serait incapable de faire quoi que ce soit correctement. - J’ai besoin d’aide. - Bon début, acquiesce l’éducatrice, au grand étonnement de notre corésidente. Pour quoi faire ? - Pour lire, pour écrire. Je ne sais pas écrire. Encore ! Elle l’a déjà dit dix fois. - D’aide concrète, alors ? Dominique grimace. « Si vous voulez ». Le résultat finit par sortir de leur dialogue. « J’ai besoin d’aide concrète et de beaucoup d’explication pour m’y retrouver. » Nous aussi. Surtout cette pauvre Juliette qui me semble plus mal à l’aise que jamais. Qui s’emberlificote dans les mots et manque d’abandonner l’exercice à plusieurs reprises. - « Je suis perdue »… Je n’écoute pas la suite. Pas non plus les tâtonnements de Stefano. J’ai chaud. Je dénoue mon foulard, le pends au dossier de ma chaise. J’ai du mal à ne pas tripoter mon collier. - A toi ! Je reviens au monde. A ma phrase d’intégration. - « J’ai l’air de regarder les autres de haut, mais je suis très timide et j’ai peur d’être rejetée. N’hésitez pas à venir avec moi. » J’ai fini.
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