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Les Hautes Fagnes

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 45: Chapitre 13.3
(par lambertine, ajouté le 12/09/09 12:08)


Une courbe toute simple pour une vie toute simple. Morne. Triste. Une banlieue ouvrière. L'école et l'usine. Pas d'amant ni d'amour durable. Le travail, monotone. La même boîte depuis vingt-sept ans. Le temps qui passe. Un peu de vin. Beaucoup, lors de fêtes de famille. Beaucoup pour elle. Du porto contre la solitude. Un chien pour toute compagnie. Un chien et une bouteille. Un désir d'enfants. Un rêve d'enfants. Un chagrin noyé dans un verre. Ou deux. Ou trois. Ou...
- J'ai raté ma vie. Je n'ai pas eu de vie.
Tout le monde a une vie. Certaines trop excessives. D'autres grises et plates.
Elle demande trois périodes. N'a pas tort.
L'heure du dîner sonne. Chacun se dirige vers la sortie. Célestin reste assis, abattu.
- Çà va, gamin ?
Je m'attends à le voir crâner, mais il secoue la tête négativement.
- Ma courbe et surtout... voir Ben comme ça... Ça m'a fichu un coup. J'en ai la nausée. Physiquement.
L'éducateur lui presse l'épaule. Rassurant. Pour une fois.
- Vas t'allonger. Tu as une mine de déterré.
- Çà ne va pas du tout, reconnaît-il humblement. Je... j'ai l'impression que je vais tomber dans les pommes.
- Ne te lève pas trop vite. Prends ton temps. Je reste avec toi. Diane, vas dire qu'on lui garde son repas. Et préviens qu'il est dispensé des tâches de cet après-midi.
J'aimerais rester, mais j'obéis. A contrecœur. Dans mon dos, j'entends murmurer un "Merci" reconnaissant.
- Tu sais, gamin, répond l'éducateur, nous ne sommes pas des monstres.
Je ne peux m'empêcher d'être tracassée pendant tout le repas, et les "grandes tâches" de l'après-midi. Je connais peu Ben, qui passe le plus clair de son temps en compagnie de ce Marcello qui ne m'inspire aucune confiance. Mais sa souffrance et sa détresse m'ont profondément touchée. Quant à Célestin, sa réaction et son propre malaise m'inquiètent. Sans doute plus qu'il n'est raisonnable. Après tout, ce garçon ne m'est rien. J'ai trois enfants à moi, pour qui je dois me battre, et aucune raison de m'attacher à un petit voyou toxicomane.
Un petit voyou à qui j'ai dit qu'il m'avait,moi. Qu'il était comme mon petit garçon.

Béatrice lave à l'eau javellisée le frigo des résidents. Elle semble en bonne forme, et plutôt contente que je ne la traite pas comme une infirme. Je ne vois pas pourquoi je le ferais. Elle est convalescente, sans doute, mais parfaitement capable d'accomplir cette tâche ménagère que je lui laisse de bon cœur. Elle fredonne à mi-voix "Laisse mes mains sur tes hanches" en frottant les grilles au moyen d'une éponge jaune et vert. S'arrête. Évoque les grandes qualités de chanteur de son Marcel de mari. Parle de leur rencontre, des mensonges qu'il avait cru devoir sortir pour la séduire. De leur mariage provincial. De leurs filles. Je la laisse s'épancher. Elle ne raconte pas une vie de malheurs, mais une jolie histoire d'amour. Une maison de rêve au cœur d'un grand jardin. Une profonde tendresse. Je ne la pousse pas à parler de Roberto. Elle le fait spontanément. Comme d'un membre de sa famille. Un garçon qui a commencé par l'irriter. Sur lequel elle s'est posé bien des questions. Dont elle a été profondément jalouse. Mais auquel elle a fini par s'habituer. Qu'elle a fini par... oui, par aimer.
- Mais pas comme un fils ! se défend-elle. Alors que pour Marcel il en est vraiment un. Et pas un jeune amant, comme tout le monde le pense.
Comme je l'ai moi-même pensé...
- Comme je l'ai moi-même pensé, au début, reprend-elle. J'ai l'esprit aussi mal tourné que n'importe qui. Peut-être même plus. Et l'homosexualité est tellement mise en exergue, de nos jours ! Je l'ai pensé, et j'en ai souffert, plus qu'on peut l'imaginer. Avoir un gamin pour rival ! C'était le monde à l'envers. Mon monde qui s'écroulait. J'étais honteuse autant que blessée. J'ai failli quitter Marcel. Et puis, il est tombé gravement malade. Roberto l'a soigné comme un fils. Pas comme un amant. J'ai fini par comprendre. Par rester. Par accepter. Je sais que peu de gens l'admettent. Même toi...
- Je l'admets aujourd'hui. J'aurais toujours dû le faire. J'ai moi-même trois enfants de mon sang, mais deux autres dans mon cœur. Le lien entre nous est né spontanément, et je les aime très fort.
- Tes enfants ne sont pas jaloux ?
- Non. Du moins je ne le crois pas. Flora et Gilles comptent même parmi les meilleurs amis de Frédéric. Pourquoi ? L'affection de Marcel pour Roberto pose-t-elle un problème à tes filles ?
Elle pousse un profond soupir. Oui ! Bien sûr ! Mille fois oui ! Ses filles sont infiniment meurtries par cet amour antisocial. Elles se sentent mises à l'écart. Parce qu'elles sont des filles. Parce qu'elles ont le tort de ne pas être ce fils tant désiré par le père. Ce fils qu'il s'est trouvé en la personne d'un jeune Italien marginal.
- Marcel les aime. A la folie. Tout autant qu'avant avoir pris Roberto sous son aile. Plus, même. Mais elles ne le voient pas de cet œil-là. Pour elles, Roberto n'est qu'un petit voyou qui profite de la faiblesse de leur père. Et leur père un pigeon.
L'amour s'accepte difficilement lorsqu'il sort des conventions. Lorsqu'il implique des marginaux, des toxicomanes, des délinquants. Des étrangers. Lorsqu'il fait sauter les barrières de la société. J'éprouve un amour infini pour Florentine. Pour Frédéric. Pour Aurélien. Pour Noé. Tout comme j'aime profondément Flora et Gilles.
Tout comme je m'inquiète pour Célestin.

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.