Chapitre 69:
Chapitre 17.2
(par
lambertine, ajouté le 06/11/09 14:45)
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Moi-même, je le suis très bien. Je raisonne comme lui. Je fonctionne comme lui. J’ai reçu, à quelques détails près, la même éducation que lui. Tutoyer mes cocuristes ne m’est pas très difficile. Béni soit Internet qui m’a habituée à dire « tu » à mes interlocuteurs. A mes interlocuteurs, pas à mes responsables. Pas à mes supérieurs. J’ai toujours dit « vous » à mes grands-parents. J’ai toujours dit « vous » à mes beaux-parents. J’ai, seule parmi les employés, vouvoyé mon patron. J’ai du mal à dire « tu » aux éducs, aux psys, aux assistants sociaux. Ne parlons même pas de Camille ou Thomas… - Ton avis, Diane ? Pas facile de prendre la parole quand on n’en a pas, d’avis, sur la majorité des « joueurs ». D’autant moins que le thème du jeu ne m’inspire pas du tout. Je n’ai jamais compris l’obsession de mes compatriotes pour l’orientation « plein sud ». Mais comme là n’est pas la question, je tente de trouver le positif et le négatif dans l’attitude des uns et des autres. Je n’ai pas droit à l’indifférence. Donc, je triche et j’invente, tentant de deviner ce que désire la psychologue, et de ne pas blesser les patients. Chèvrechoutiste . Sur le fil du rasoir. - Béatrice fait preuve d’un humour décapant, mais je doute que ça puisse l’aider à obtenir ce qu’elle veut. Et je dois féliciter Damien. Il a mené le débat de main de maître. Enfin, de langue de maître. D’école. Mauvais jeu de mots, je l’avoue. Qui a le mérite de faire sourire l’intéressé. Pas la psychologue. - Tu n’es pas ici pour faire rire les autres. Parle-moi plutôt d’Aurélien. Aurélien… Je le comprends, Aurélien. Et je trouve, je ne sais pourquoi, qu’il file un mauvais coton. Mal à l’aise. Fragile. Amer, surtout. - Il se désintéressait totalement de l’exercice. Je ne vois pas quoi dire de plus. - Peut-être… pourquoi ? Pourquoi ? Je n’en sais rien, pourquoi ! Je ne suis ni psy, ni assez proche de lui. Et l’image qu’il me donne, à cet instant précis, est seulement celle d’un jeune homme mal dans ses bottes. Ce qui est logique pour un résident du Centre. Un Résident qui risque de se retrouver bientôt dans le bureau de Camille.
Les règles du Centre veulent que nous changions régulièrement de place à table. Que nous ne nous retrouvions pas à chaque repas en compagnie des mêmes personnes. C’est à la fois logique et pas si simple que ça. Logique, parce que nous sommes censés faire partie d’une communauté, et éviter les relations privilégiées. Pas si simple, parce qu’il n’y a que quatre tables, parfois cinq, et que nous nous installons spontanément auprès des résidents qui nous sont le plus sympathiques. Nous ne sommes que des êtres humains. Comme l’est Jean-Claude, l’un des nouveaux. Un petit bonhomme discret, moustachu et baba-cool. Qui entame la conversation sur le thème de la littérature de l’imaginaire. Un bon point pour lui, selon les critères de Diane. Défilent Tolkien, Eddings et Glenn Cook. La Dame fait fantasmer Damien. Célestin développe le point de vue de Gollum sur l’Anneau. Je tente une comparaison entre Sam Gamegie et Belgarion, que Jean-Claude, lui, rapporte à Aragorn. Les autres convives nous regardent d’un œil plus noir que la Compagnie du même nom. Quel intérêt de discuter de personnes qui n’existent pas et de mondes imaginaires ? - Aucun, peut-être. Mais ces personnages nous renvoient à nous-mêmes, comme ces mondes sont les reflets du nôtre. Sans compter que la fiction nous aide à vivre. A tenir le coup. Il raconte par le menu son séjour à l’hôpital, ses nuits sans sommeil par manque de méthadone. Il parle de ses amis de papier comme de personnes réelles, plus présentes que bien des hommes de chair et de sang dans sa vie marginale d’idéaliste. Il parle de lui. Et pourrait être moi. Moi qui doit la vie, et bien plus que la vie, mes amis, mes idées, le peu de confiance en moi qui me reste, aux fantasmes et aux rêves d’un professeur anglais amoureux de sa femme autant que des langues mortes ou vivantes.
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