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Les Hautes Fagnes

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 8: Chapitre 2.2
(par lambertine, ajouté le 07/07/09 01:33)


Regard des autres que je redoute. Car au diner succède le sport. D’abord la marche dans la gadoue, jusqu’à la salle omnisports. Ensuite, le badminton. Ou le mini-foot. Mais si je n’ais pas le sens du ridicule très développé, il l’est assez pour m’éviter de tenter de shooter dans un ballon en public. Au badminton, si je suis loin d’être un foudre de guerre, je me débrouille, plus ou moins. Ou du moins, je croyais me débrouiller. Car la vue des jeunes gens se défoulant sur le volant avec une force qui me parait herculéenne a vite fait de me faire ravaler mon peu d’assurance. A tort. Il y a plus maladroit que moi. La malheureuse Dominique se révèle incapable de toucher une seule fois ce malheureux volant. Dépitée, elle abandonne.

Elle abandonne, et Damien m’apostrophe.
- Viens jouer avec nous !
Ce garçon est fou. Ou masochiste. Ou il se moque de moi. Je ne sais pas jouer.
- Allez, viens ! Delphine est fatiguée. Prends sa place !
Je me tâte. J’hésite.
Lambert insiste à son tour. Tout comme son partenaire, le mangeur de mayonnaise. Honoré, de son prénom. A contrecœur, j’obtempère. J’obtempère, et je m’étonne moi-même. Je suis loin d’être ridicule. Je suis même plutôt bonne. Enfin, bonne pour une joueuse cinquantenaire, portant 30 kilos de trop et n’ayant plus joué depuis 20 ans. A croire que ma force augmente proportionnellement à celle de mes adversaires. Car Honoré se révèle un excellent joueur, et Lambert un spécialiste de l’amortie vicieuse. Je me sens heureuse, fière de moi. Jeune.
Enfantine. Je ris. Je tente de rattraper un smash d’Honoré. Je glisse et m’étale. Je m’esclaffe. Damien me tend la main, me relève. Il resplendit de santé, de jeunesse. Qui verrait en lui un toxicomane ? Mes préjugés commencent à s’effriter. J’ai soif. D’eau, pas de vin. J’ai couru et sué deux heures durant. Je suis trempée, fatiguée. Mon dos et mes pieds me font mal. Je me sens bien. Je bois avec volupté une bouteille d’eau plate, bon marché, au vague gout de plastique. Meilleure que du Champagne !

- Mais j’ai rien fait de mal ! Célestin. Encore ! Ce n’est que notre deuxième jour de cure, et j’en viens déjà à penser « Qu’est-ce qu’il a encore fait ? » Avec exaspération. Et compassion, aussi.
- C’est interdit, c’est tout.
- Mais c’est un sac de sable. C’est fait pour boxer dedans, un sac de sable. Je le sais bien. J’ai fait de la boxe, avant…
- Il n’a pas tort, le môme. Il est rebelle, indiscipliné, mais il n’a pas tort.
- D’autres peuvent boxer dedans. Pas vous. Et tu n’es pas censé utiliser le matériel sans autorisation de ma part. Va t’habiller.
Il quitte la salle en trainant les pieds. Honoré le fixe d’un air désolé.
- Il ne tiendra pas longtemps, ce gamin !
J’ignore pourquoi, j’ai envie qu’il se trompe. Visiblement, Damien aussi, qui plaide pour son jeune et nouveau cocuriste.
- Il ne pouvait pas savoir…
- Il n’avait qu’à garder ses poings chez lui. Et à ne pas défier Richard. Règle n°1, respecter le règlement. Règle n°2, obéir aux éducs.
Sous ses airs de gros nounours, l’ancien fonctionnaire énonce la « loi » de manière implacable.

Puis se radoucit.
- J’irai lui parler, au petit. Je n’ai pas l’impression qu’il est méchant garçon. Mais il est en train de se mettre l’Equipe à dos. S’il ne se soumet pas, ils le briseront. Ce ne sera pas le premier.
- Ils le… briseront ?
Nous sommes là pour être guéris, pas pour être brisés !
- S’ils doivent en passer par là, oui. Ici, ça passe ou ça casse. Il a une sacrée paire de couilles, ce petit. Sans doute plus de courage que nous tous réunis. Mais il est fragile. Trop fragile. Il se brisera.
Tant d’amertume dans la voix. Tant de chagrin. Et comment a-t-il pu analyser Célestin aussi vite ? Il ne sait rien de lui.
- Il n’a pas toujours été gratte-papier.
Damien, lui aussi, semble triste. Triste, parce qu’il fait confiance au jugement d’Honoré.
- Il n’a pas toujours été alcoolique. Il était éducateur spécialisé. En IPPJ ou IPH. Les jeunes à problèmes, il les connait. Et il les aime. Peut-être un peu trop, hélas.
Je ne peux masquer mon étonnement. Ne vaut-il mieux pas que les enfants perdus soient pris en charge par des gens qui les aiment ?
- Parce que c’est pour ça qu’il s’est mis à boire, tiens ! Que crois-tu ? Il s’est trop souvent attaché à ces « graines d’orties ». Il en a trop vu terminer dans le caniveau. Ou pire.
Je ne lui demande pas ce qu’il veut dire. Je m’en doute. Trop bien.
Il y a de ça très longtemps, j’ai travaillé pour un avocat. Je me souviens des procès perdus. De l’un d’entre eux. De…
Je ne veux pas me souvenir.
Je veux penser à mes enfants. A leur sourire. A leurs amours. A leurs études, plus ou moins brillantes.
Je veux penser à des jeunes qui vont bien. Aurélien ne va pas bien. Si tel était le cas, il ne serait pas ici. Il fait pourtant un compagnon de marche agréable et sympathique.
Intellectuel, ce qui ne gâche rien. Idéaliste, ce qui ne m’étonne guère. Il me parle de Saint-Jacques de Compostelle, d’architecture contemporaine, de littérature française. Pas de lui. Il évite le sujet. Je ne lui pose pas de questions. J’évoque mon travail passé, mes souvenirs de voyage. Il s’intéresse, m’interroge. Le temps passe vite, le Centre me parait proche de la salle de sport. Presque trop proche. J’éprouve une sympathie instinctive pour ce jeune homme. Une sympathie doublée d’inquiétude. Même si j’ignore pourquoi.

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.