Chapitre 83:
Chapitre 19.1
(par
lambertine, ajouté le 28/11/09 22:27)
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J'ai peur. Je ne devrais pas, sans doute. Ce qui m'attend n'est qu'un entretien familial. Un entretien avec ma mère et ma soeur Jeanne. Un entretien dont je ne voulais pas. Dont ma mère ne voulait pas non plus. Mais qui nous a été imposé par l'Equipe. - Ca se passera bien. Aurélien tente de me rassurer. Ses paroles ne me font aucun effet. Pourquoi cela se passerait-il bien pour moi, alors que ça s'est mal passé pour lui ? - Parce que toi, tu n'es pas une fille indigne ! Bien sûr que si ! Bien sûr que si, je le suis ! Une fille indigne dont l'époux a éparpillé l'héritage à tous les vents. Une fille indigne qui a gaspillé ses talents. Une fille indigne qui s'est réfugiée au fond d'une canette de bière. - Au moins, ta mère le sait. Elle ne risque pas l'infarctus en l'apprenant, comme mes parents. - Ils sont vivants, tes parents ! Ils n'ont pas fait d'infarctus en apprenant pourquoi tu te trouves au Centre. - Ils sont vivants, mais dans quel état ! Ils doivent être en train de se morfondre et de se demander ce qu'ils ont fait au Bon Dieu pour avoir mis au monde un fils tel que moi. - Ils feraient mieux de se demander ce qu'ils t'ont fait à toi. Et, n'exagérons rien. Il y a plus grave comme cas que le tien, ici. - Tu crois ? Je n'ai peut-être jamais été un clochard héroïnomane, mais je suis un drogué quand même. Et moi, je n'ai aucune excuse à l'être devenu. - moi non plus. - Si. Et tu le sais très bien. Et c'est pour ça que tu a peur. Peur que de vieilles histoires reviennent à la surface. - Les vieilles histoires ne sont que ce qu’elles sont. De vieilles histoires. Du passé. Ce ne sont pas elles qui m’ont menée à la boisson. - Peut-être. Mais ce sont elles qui ont fait de toi ce que tu es devenue. Du moins en partie. Elles ont contribué à te rendre fragile. A saper ta confiance en toi. Ah non ! Pas lui ! Pas ça, et pas lui ! Aurélien est le dernier à pouvoir me reprocher mon « manque de confiance en moi ». D’ailleurs, je n’ai jamais eu confiance en moi. Même avant ces vieilles histoires que je redoute tant de voir évoquées. Que je redoute de devoir évoquer devant ma mère qui refuse, qui refusera, de tout son être, de tout son cœur, de tout son corps, de les entendre. Parce qu’elle a peur de ce qu’elles signifient. Parce qu’elle a peur d’être coupable. Coupable de quoi ? De n’avoir pas été parfaite ? Ce n’est pas pour ça que je bois, et je n’ai pas envie de faire du mal à ma mère en faisant revivre un passé mort depuis bien longtemps. - Alors tu stresses. Et tu oublies de te réveiller. Décidément, Aurélien est déterminé à me reprocher tous ses propres travers. Mais il a raison sur un point : la nervosité, bizarrement, m’a empêché de me réveiller à temps pour ma séance de sport matinale. Et m’a donc valu d’être inscrite au cahier des transgressions. Je serai sanctionnée lundi ! - Je m’en remettrai. - Je sais. On n’en meurt pas. Pas plus que d’un entretien familial. Ou d’un week-end refusé. A quoi fait-il allusion ? Ils n’auraient quand même pas osé… ? - Ils ont refusé de signer ma feuille de sortie. Il paraît que je suis encore trop fragile. Que je risque de rechuter. - Alors, tu dois passer le week-end ici ? Il acquiesce silencieusement. Résigné. A sa place, je grimperais aux rideaux. Je ferais un scandale. J’aurais tort. Certainement. Je suis moins raisonnable qu’Aurélien. Peut-être parce qu’une part, une part infime de moi-même, croit encore en l’avenir.
- Vous êtes éducatrice ? - Non. Je suis une patiente. Comme votre fille. Ma mère écarquille les yeux. Incrédule. Il est incompatible avec sa vision du monde qu’une femme aussi élégante, aussi distinguée, aussi comme-il-faut que Marie-Line ait sa place dans Centre tel que celui-ci. Qu’une femme comme Marie-Line soit alcoolique. - Et pourtant, elle l’est, dis-je, en les guidant, elle et ma sœur, à travers le restaurant, jusqu’au bureau de thérapeute familial. Elle ne parvient pas à l’admettre. Pour elle, une femme alcoolique se doit d’être moche et négligée. - Comme moi ? Je suis maquillée, coiffée. Je porte une tenue de grande marque – achetée en solde, mais là n’est pas la question, un foulard assorti, des escarpins élégants. - Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Mais c’est ce que, malgré elle, elle a dit. Sans doute parce que c’est ce que, malgré moi, j’étais. Moche et négligée. Et qu’elle me voit toujours telle.
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