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Les Hautes Fagnes

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 84: Chapitre 19.2
(par lambertine, ajouté le 30/11/09 23:33)


Mon cœur reste serré pendant toute la réunion. Je parle peu. J’écoute, vaguement. Ma vie, ou ce qu’elles en pensent. Un échec total. A cause de l’alcool. A cause de ce qui m’a conduite à l’alcool. Mon mari, et le reste. Le reste dont mon mari est la cause. Faillite et ruine. Et adultère. Je les laisse dire. A qui bon les contrarier. Pour partie, elles ont raison. Pour partie, seulement. Ma vie n’a pas été que chagrins. Mon mariage n’a pas été que chagrins. Même s’il a capoté. Même s’il s’est étiolé au fil des catastrophes financières. Je ne peux pas nier les échecs de ma vie. Je ne peux pas nier les bons moments non plus. J’ai été heureuse, parfois plus que de raison. Il m’en reste le meilleur. Mes trois enfants. Et ma mère peut dire ce qu’elle veut, sans ce mari que ma mère voue aux gémonies, ils n’auraient pas vu le jour. Je soupire. Je n’interviens pas. Par lâcheté, sans doute. Par souci d’éviter une dispute que je ne désire pas. Et parce que ce qu’elle dit est aussi la vérité. La vie n’est pas simple.
Le thérapeute nous donne un nouveau rendez-vous. Nous quittons la salle de réunion. J’accompagne les miens jusqu’à la sortie. Je leur dis au-revoir, soulagée. L’explosion n’a pas eu lieu. La crise cardiaque non plus. Je rejoins mes compagnons de galère. Ils ne sont pas ma famille, mais ils me sont plus proches que mes proches, à présent. Ils ne le resteront peut-être pas une fois sortis d’ici. Qu’est donc devenu Joe ? Mais ils le sont. Même si certains m’agacent. Comme Marcello, qui lâche une nouvelle plaisanterie, mi graveleuse, mi incompréhensible.
- Ce type est insupportable ! se plaint Agnès. Un jour ou l’autre, il violera l’une d’entre nous dans un coin.
Je trouve qu’elle exagère. Gervaise pas. Le pizzaïolo n’a pas la sympathie de mes compagnes. Elles le trouvent vulgaire, malsain. Je dois reconnaître qu’il a un comportement de dragueur patenté. Patenté, mais inefficace. Aucune femme d’ici ne succombe à son charme édenté. Ce qui a pour conséquences, parfois, de le mettre en rage. Et de le rendre jaloux. Comme aujourd ‘hui. Il repart dans la cuisine dont il a la charge, en maugréant. Mes compagnes l’imitent en riant. Cruelles, comme des gamines.
- …non, mais ! Vous l’avez vu …
- …c’est un obsédé sexuel…
- …il n’est jamais content…
- …et il est moche, en plus…
- …comme si nous n’avions que lui pour alimenter nos fantasmes…
- …Dracula…
Là encore, je laisse dire. Par lâcheté. Par antipathie aussi. Je n’aime pas cet homme. C’est physique, même s’il ne m’a rien fait. Même s’il est un bon cuisinier. Même s’il n’a pas toujours tort d’être de mauvaise humeur. Ou jaloux. Damien s’installe à table à côté d’Agnès.
Je les rejoins. Ainsi que Marie-Line. Elle est toute excitée à l’idée de rentrer chez elle pour le week-end. A l’idée de rejoindre Joseph. Chez elle. Dans sa maison. Dans sa maison qui n’est qu’à vingt minutes en voiture. Tout près. Si loin. Eloignée de deux heures encore. D’un repas et d’une réunion communautaire. D’une éternité. Marie-Line a cinquante-six ans, mais elle n’est qu’une enfant lorsqu’il s’agit de Joseph. Une petite fille qui vit son premier amour. Qui rêve. Qui espère. Qui est certaine du bonheur à venir. Du bonheur d’après.
- Et que vas-tu faire, ce week-end, interroge Camille qui anime la réunion.
- Prendre du temps pour nous… euh… je veux dire pour moi. Retrouver mon chez-moi. Jardiner. Préparer mes décorations de Pâques. Faire la cuisine.
Faire l’amour, aussi. Du moins si Joseph le veut bien. Mais çà, elle ne le dit pas. Pas en public. Pas devant tous ces regards tournés vers elle.
- Et toi, Gervaise ?
La grande brune hésite. Elle semble mal à l’aise. Elle ne désirait pas sortir, rentrer chez elle. Préparer le mariage de sa fille ? Oui, bien sûr ! Mais ce mariage la tracasse. L’agace, aussi.
- Parler à mes enfants.
Elle le dit d’un ton morne. Et moi, je l’envie. Mes enfants me manquent. Ils me manquent à chaque instant. Encore une semaine. Une semaine !
- Raoul ?
- Aller à la pêche, bien sûr ! C’est l’ouverture, demain matin ! je ne manquerais ça pour rien au monde ! Et demain soir, le foot, avec les garçons.
- Et ta femme ? Tu comptes t’occuper d’elle ?
- No comment.
Le facteur se renfrogne. Il ne désire pas plus parler de sa femme que Gervaise du mariage de sa fille.

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.