Accueil » Fervent hommage » Votre Nouvelle
Apparence  

 

Les Hautes Fagnes

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
Add Chapter
Stories List
Voir les Options:
Sommaire | Plein texte
additions are not allowed l'auteur interdit les ajouts

Chapitre 95: Chapitre 21.3
(par lambertine, ajouté le 16/12/09 22:00)


- Honoré, voudrais-tu expliquer aux nouveaux ce qu’est un Night Meeting ?
L’ancien éducateur toussote, ravale sa salive, ému. C’est son dernier Night Meeting. Il a terminé son séjour au Centre. Demain, il aura droit à sa fête de sortie. Après neuf mois… neuf mois qui ont refait un homme d’un déchet d’humanité.
- Le Night Meeting…
Qu’est-ce qui l’attend dehors ? Il va retrouver un poste de fonctionnaire, mais loin des enfants perdus qu’il aime tant. Loin des enfants perdus dont la détresse l’a mené vers l’ivresse à répétitions.
- … est une réunion qui appartient aux Résidents. Chacun peut y déverser ce qu’il a sur le cœur. Mais sans attaque personnelle contre un autre résident. C’est aussi la seule réunion durant laquelle nous pouvons boire un café, ou un verre d’eau.
Il attend. Julie sourit, le remercie. Le vieux fonctionnaire a réussi à se faire aimer, ici. A raison. Il est d’ailleurs le premier à prendre la parole lorsque le débat est ouvert.
- Je suis très ému, dit-il sans forfanterie. Et anxieux, je l’avoue, à l’idée de quitter le Centre. Vous allez me manquer. Tous. Comme me manquent déjà tous ceux que j’ai connus ici, et qui s’en sont allés. J’espère vous revoir au Groupe des Anciens. Une partie de mon cœur restera ici à jamais.
Nous l’applaudissons. Frédéric le félicite, puis Béatrice, toussant toujours. D’autres y vont de leur petit laïus nostalgique. Il n’y a rien de ridicule dans cette démonstration émotionnelle. La réussite d’un résident est précieuse pour ceux qui restent. Elle prouve que, oui, c’est possible, même pour quelqu’un qui a connu la pire des misères.
Philippe n’a jamais, lui, connu la misère. Juriste, haut fonctionnaire, l’alcool ne l’a jamais conduit dans le ruisseau. Mais il est mal à l’aise de prendre la parole. Parce qu’il se sent ridicule. Stupide. Et il le dit, s’attendant à ce que des éclats de rire saluent ses paroles. Ce qui est le cas, bien sûr. Non contente de s’être blessé au pied, il s’est assis sur ses lunettes qui n’ont pas résisté. Et pour couronner le tout, son lit a cédé sous lui la nuit dernière. Drôle de série noire.
Je lève la main à mon tour. Calme. La règle veut que nous fassions part de notre ressenti. Et c’est ce que je vais faire.
- J’ai difficile à accepter qu’une même transgression soit sanctionnée de façon très différente selon la personne qui la commet.
- Tu as une plainte à formuler ? interroge Julie. Tu as été sanctionnée trop sévèrement ?
- Non. C’est l’inverse. Je n’ai pas été sanctionnée. Alors que d’autres se sont vus condamnés à récurer les Trois Petits Cochons…
L’éducatrice est mécontente. Il est interdit d’appeler les toilettes de cette façon. Même si tout le monde le fait.
- … ou à animer la gym des hommes pendant une semaine. C’est injuste, et je n’aime pas ça.
- Tu mets en cause le travail des coordinateurs ? s’insurge Jean-Jacques, qui se sent visé.
- Je donne mon avis. Cette réunion est faite pour ça. Je trouve cela injuste, et je le dis.
- Tu ne crois pas que nous avons raison de punir plus sévèrement quelqu’un qui a l’habitude de se lever en retard que toi, qui ne l’a fait que par accident ?
- Je trouve que vous avez tort de punir plus sévèrement des garçons qui se sont levés une seule fois en retard que moi, qui l’ai fait trois fois pour se suivre.
- Leur vie n’est pas la tienne. Il leur faut des sanctions plus dures, afin de leur faire entrer dans la tête le respect du règlement.
- Ces sanctions ne sont que des broutilles, par rapport à ce qu’ils ont connu à l’extérieur. Par rapport à ce que j’ai connu aussi, d’ailleurs. Mais peu importe. Ici, tout prend des proportions énormes. Y compris l’injustice. Tout ce que cette inégalité de traitement risque d’apprendre à ces garçons, c’est qu’ils sont différents des autres. Qu’ils sont moins que moi. Et ce n’est pas vrai. Tu devrais comprendre ça, Jean-Jacques. C’est toi le gauchiste, non ?
Silence. J’espère de tout cœur que Jean-Jacques ne va pas prendre mes mots pour une insulte. Ce n’en est pas une. Je respecte son engagement politique. Mais à cause de cela même, je ne comprends pas pourquoi il entre dans ce jeu. Je ne sais pas s’il le comprend lui-même. Julie, elle, n’admet pas que je remette en cause cette manière de fonctionner. Elle se fâche. Me demande où je veux en venir.
- Je l’ai dit. Je ne supporte pas l’injustice.
Je la supporte de moins en moins. Elle me révulse. Je dois devenir plus gauchiste que Jean-Jacques.
- Et tu nous trouve injustes ?
- Je ne le dirais pas, sinon.
- Tu nous trouve injuste vis-à-vis de qui ?
- Vis-à-vis de moi.
Julie fusille Célestin du regard. Elle ne lui a pas donné la parole. Il continue, pourtant. Elle le laisse faire.
- Vis-à-vis de moi, et de Jacob.
- Tu lui donne raison ?
Il hausse les épaules. Je prie pour qu’il se taise. Mais il la fixe, arrogant. Ou en donnant l’impression. Comme moi, quelques heures plus tôt.
- Je sais ce que je suis, ce que je vaux. Et je sais pourquoi je suis ici. J’essaie. Croyez-moi ou pas, j’essaie. Jacob aussi. Pensez ce que vous voulez.

- Diane !
Je me retourne. Julie. Que me veut-elle encore ?

Voir le chapitre 95 sur 395



Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.