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Je me propose ici d'aborder la question de la finalité dans le Légendaire.
Question incidente à notre discussion autour de Mythopoeia.
Auparavant, je ferai quelques posts pour expliciter, autant que le je peux, la notion de finalité telle qu'on l'entend en philosophie. Pour cela, je partirai d'Aristote, sans conteste je crois le premier et probablement meilleur défenseur de ce que l'on peut appeler le finalisme (il existe une cause finale au devenir) par opposition au mécanisme (il n'en existe pas).
Par commodité et pour d'autres raisons, je me limiterai, au moins au début, à la finalité des êtres vivants.
La perspective aristotélicienne est explicitée dans Des parties des animaux, livre I, chapitre 1.
Et elle a été commentée et éclairée par l'éminent historien de la philosophie Étienne Gilson dans D'Aristote à Darwin et retour : essai sur quelques constantes de la biophilosophie. Grâce soit rendue à la finalité de la librairie Cartusia grâce à laquelle j'ai pu me procurer le précieux ouvrage à un prix correct. C'est cet ouvrage que je vais citer essentiellement, dans les posts suivants.
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La finalité des êtres vivants
Aristote observe que le vivant diffère du non vivant en ce qu'il nécessite une hétérogénéité de ses parties, une structure cohérente de parties qui ne sont pas uniformes entre elles :
Que le vivant se meuve soi-même entraîne comme conséquence qu'il se compose de parties hétérogènes. [...] Toutes les opérations vivantes, tout le devenir de la plante ou de l'animal impliquent et requièrent la différenciation de certaines parties capables d'agir les unes sur les autres ; l'hétérogénéité des parties est exigée pour la possibilité même de cette causalité sur soi-même qui caractérise le devenir des êtres vivants. [...] Tant qu'il s’agit de problèmes où les parties intéressées sont toutes homogènes, la matière est la seule cause à prendre en considération, car la matière elle-même est homogène. À ce niveau, les explications mécaniques, par la matière seule, rendent compte de la réalité de manière satisfaisante. Au contraire, les êtres de structure hétérogène exigent un mode d'explication plus complexe. L'hétérogénéité de leurs parties composantes fait qu'elles ont nécessairement une structure, et la question se pose, si l'existence de telles structures est susceptible du même genre d'explication matérielle qui réussit si remarquablement dans le cas des êtres homogènes ?
É. Gilson, p. 14-16
C'est pour rendre compte de cette structure des êtres vivants qu'une cause autre que matérielle est requise pour le stagirite — la forme, ou, plus précisément ici, l'âme.
Pour le mécanisme (aussi bien celui d'Empédocle, avant Aristote, que celui de Descartes, après lui), la cause matérielle suffit à expliquer la structure : ce que nous appelons structure (ou encore la fonction qui en dépend) ne résulte que de la disposition des particules matérielles, disposition elle-même donnée par le hasard ou la chance, par des rencontres « accidentelles », ou encore par la « nécessité ». On y reviendra.
C'est impossible pour Aristote, pour qui cette structure suppose une « raison » en vue de laquelle la matière et les parties sont organisées. Pour l'expliquer, il se sert d'une analogie avec l'art. Il prend, entre autres, l'exemple d'une statue :
Dans ce type d'explication [mécaniste], on dit d’abord que la cause de la statue faite par le sculpteur est le bois, on ajoute que les outils dont le sculpteur s'est servi en sont aussi la cause, on précise enfin que cette cause se trouve exactement dans les coups de ciseau, donnés pour la sculpter, et tout cela est vrai, mais on laisse encore une chose inexpliquée, savoir les raisons qu'a eues le sculpteur de frapper le bloc de bois de manière à obtenir ici une concavité, là une surface plane. Il importerait, surtout de dire quelle fin le sculpteur se proposait, savoir, donner au bloc de bois telle ou telle forme.
É. Gilson, p. 26-27
Plus généralement :
Ce qui vient en premier lieu, dans les opérations de l'art, est la présence à l'esprit de l'artiste d’une certaine image où notion de l'objet à produire. [...] Cette notion est cause, parce qu'elle est ce sans quoi quelque chose d'autre n'existerait pas. Puisque sa causalité consiste à être le terme ou but de l'opération, on dit qu'elle est sa « fin ». Et puisque c'est la présence de cette fin dans la pensée qui met en marche toutes les opérations requises : pour l'atteindre, y compris le choix et l’organisation des moyens, on dit aussi qu'elle est la cause première et principale, la « cause des causes », comme étant la raison qu'il faudra alléguer pour expliquer qu’une chose soit et soit telle qu'elle est. Partant de là, et inférant une fois de plus de l’homme aux autres parties de la nature, Aristote conclut que si on demande, de la cause matérielle et mécanique, ou de la fin, quelle cause est première, la réponse doit être :
« Manifestement la première des causes est ce que nous nommons la fin. »
Puis il ajoute :
« Car elle est la raison d'être, et la raison d'être constitue le point de départ dans les œuvres de la nature comme dans celles de l'art. »
É. Gilson, p. 18-19
Cette raison, que l'on appelle fin, est manifeste :
Dans l'esprit d’Aristote, il s'agissait là moins d'un raisonnement que d’un fait. Nous voyons la finalité puisque nous voyons les êtres se constituer selon un certain ordre et un certain plan, avec le résultat qu'il existe des espèces dont les caractères sont constants comme si l'avenir de ces êtres était prédéterminé dans les semences dont ils naissent.
É. Gilson, p. 20
Mais si cette raison est manifeste, elle n'est pas pour autant évidente. C'est la limite de l'analogie — l'art imite la nature mais n'est pas la nature :
Pourtant, dès qu'on y pense, la notion de fin devient obscure. On se demande comment il se peut que quelque chose qui n'est pas encore puisse diriger et déterminer ce qui est déjà, ne serait-ce que pour conduire des opérations ou orienter une croissance ?
Dans le cas de l’homme, et tant qu'il s’agit de l'ordre du faire ou de celui de l’agir, le problème comporte une solution. Parce qu'il est doué de connaissance, l'homme peut concevoir la fin non encore existante en vue de laquelle, pour qu'elle soit atteinte, certaines conditions antécédentes doivent être remplies. [...] Tel n'est pas le cas de la finalité naturelle. Si la nature opère en vue de fins, ni le philosophe de la nature ni le savant ne peuvent dire dans quel esprit ces fins sont d'abord conçues.
É. Gilson, p. 20
La difficulté n'empêche toutefois pas de reconnaître le fait :
L'analogie de l'art aide donc à connaître la présence dans la nature d'une cause analogue à ce qu'est l'intelligence dans les opérations de l'homme, mais nous ne savons pas ce qu'est cette cause. La notion d'une finalité sans connaissance et immanente à la nature nous reste mystérieuse. Aristote ne pense pas que ce soit une raison pour en nier l'existence. Mystérieux ou non, le fait est là. Il ne nous est pas incompréhensible à cause de sa complexité [...] mais à cause de sa nature même qui ne se laisse pas mettre en équation.
[Pour Aristote,] penser que l'ordre parfaitement régulier des astres est un effet du hasard lui semblait ridicule, mais plus ridicule encore lui paraissait l'idée que les vivants puissent n’être pas causés par quelque principe qui, s’il n'est pas exactement un art tel que sont les nôtres, leur ressemble du moins beaucoup. La différence est que, dans le cas de l'art, le principe est extérieur à l’œuvre au lieu que, dans celui de la nature, le principe lui est intérieur. D'où ce principe vient-il donc ? Comment pénètre-t-il dans la matière pour la travailler du dedans ? Nous l'ignorons, et si la philosophie est libre de spéculer sur ce point, la science [expérimentale] n'a pas charge de nous le dire. Aristote croit seulement savoir que, pour les plantes comme pour les animaux, ce principe immanent d'organisation ne peut venir que du dehors. Entendons par là : d'en dehors de la matière, dont il est spécifiquement différent :
« Car de même que les productions de l’homme sont des effets de son art, les êtres vivants sont manifestement les produits d'une cause, ou principe, de nature analogue ; cause non externe mais interne, dont l'origine se trouve pourtant, comme celle du chaud, et du froid, dans l'univers qui nous entoure. »
É. Gilson, p. 23-24, 28-29
Voilà pour aujourd'hui.
La suite en son temps ...
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Le mécanisme
Le mécanisme, en tant qu'option opposée au finalisme, était déjà tenu par des matérialistes comme Empédocle, Démocrite et Épicure, puis Lucrèce. Voir par exemple :
820. Il existe en ces matières un grave vice de pensée, une erreur qu'il faut absolument éviter. Le pouvoir des yeux ne nous a pas été donné, comme nous pourrions croire, pour nous permettre de voir au loin, de même ce n'est pas pour la marche à grands pas que jambes et cuisses s'appuient à leur extrémité sur la base des pieds et savent fléchir leurs articulations ; les bras n'ont pas été attachés à de solides épaules, les mains ne sont pas de dociles servantes à nos côtés, pour que nous en fassions usage dans les besoins de la vie.
829. Toute explication de ce genre est à contresens et prend le contre-pied de la vérité. Rien en effet ne s'est formé dans le corps pour notre usage ; mais ce qui s'est formé, on en use. Aucune faculté de voir n'exista avant la constitution des yeux, aucune parole avant la création de la langue : c'est au contraire la langue qui a précédé de beaucoup la parole, et les oreilles ont existé bien avant l'audition des sons ; enfin tous nos organes existaient, à mon sens, avant qu'on en fît usage, ce n'est donc pas en vue de nos besoins qu'ils ont été créés.
Lucrèce, De natura rerum, livre IV
L'avènement de la science moderne est, d'une certaine façon, une spécialisation du mécanisme. À partir de Descartes, il exprime une méthode scientifique, à savoir l'union des mathématiques et de l'expérimentation. La nature est géométrisée, elle est étudiée en tant que physique mathématique. Tout comme celui des Anciens, le mécanisme de la science moderne récuse les causes formelle et finale aristotéliciennes. [édit : précision] La seule disposition de la matière suffit à expliquer son organisation et ses effets. Cela ne signifie pas que l'on tienne nécessairement la finalité pour irréelle, mais qu'elle doive être exclue de la méthode. Mais alors il est très intéressant de savoir pourquoi la finalité a ainsi été exclue par principe (et donc niée en pratique) car cela rejoindra Tolkien. Cette éviction ne provient pas de ce que l'on ait réfuté les principes aristotéliciens, mais de ce que ces derniers aient été jugés inutiles :
Bacon et Descartes avaient [...] en commun [...] leur goût du savoir pour son utilité pratique et leur indifférence à l'égard des notions philosophiques qui, peut-être vraies en elles-mêmes, n’accroissent pas notre pouvoir sur la nature. Le mécanisme nous permet de savoir comment les organismes fonctionnent, ce qui nous permet d'agir utilement sur eux où même d'en fabriquer de semblables ; la connaissance de la cause finale nous dit seulement le pourquoi du mécanisme, qui est souvent évident et ne nous permet aucune action utile sur la réalité.
Connaissance toute orientée vers la pratique, la science de Bacon était déjà exactement celle de notre temps, en ce qu’elle postulait le primat de l'action sur la contemplation. [...] Puisque la cause mécanique est la seule qui donne prise sur la nature, elle est la seule utile à connaître. Même s'il y a de la finalité, ce que Descartes nierait mais que Bacon concéderait, il n'y a pas place pour elle dans une science dont la fin est de nous rendre maîtres et possesseurs de la nature. La finalité ne se laisse pas réinventer. Il est superflu de dire que les oiseaux sont faits pour voler ; c'est assez visible : mais si quelqu'un peut dire comment les oiseaux volent, nous pourrons tenter de fabriquer quelque machine volante. Si la philosophie identifie la connaissance vraie à la connaissance utile, comme fait le scientisme moderne, la finalité sera du même coup éliminée de la nature et de la science, comme une fiction inutile.
É. Gilson, p. 34, 36-37
La recherche portée à la finalité (notamment par les scolastiques) était inutile et fut même préjudiciable. Pour Bacon :
« Il vaut mieux disséquer la nature que de l'abstraire »
« Pour avoir été placée au mauvais endroit, cette recherche a été cause d'une grande perte pour les sciences elles-mêmes, ou plutôt d'un grand manque à gagner. Car, en se mêlant au reste dans la recherche en physique, la considération de la cause finale a fait obstacle à la recherche stricte et diligente de toutes les autres causes réelles, invitant ainsi à s'en tenir aux causes belles et agréables à regarder, au grand préjudice et retard de futures découvertes. »
Cité par É. Gilson, p. 42, 43
Et Gilson de commenter :
Semblable au remora collé au flanc du vaisseau et qui l'empêche d'avancer, la recherche des causes finales a eu pour effet de retarder celle des causes physiques. Le jugement de Bacon est ici celui de l'histoire des sciences, il est sans appel. La contemplation de la nature et de sa beauté a certainement retardé la recherche scientifique de sa structure proprement physique. Les savants entendent que cette erreur ne se reproduise pas et la violence de leurs attaques contre le finalisme s'explique au moins en partie par là.
É. Gilson, p.44
Pourtant, le mécanisme ne va pas sans difficultés ...
Ce sera l'objet d'un prochain épisode :)
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Les difficultés du mécanisme
Le mécanisme ne va pas sans difficultés. Newton lui-même objectait à ses collègues (et à Lucrèce) beaucoup plus mécanistes que lui :
« Comment se fait-il que la nature ne fasse rien en vain, et d'où viennent cet ordre et cette beauté que nous voyons dans le monde ?… Comment les corps des animaux peuvent-ils être conçus avec tant d'art, et à quelles fins leurs différentes parties servent-elles ? L'œil a-t-il été inventé sans connaissance de l'optique, et l'oreille sans celle des sons ? Comment les mouvements du corps résultent-ils de la volonté, et d'où vient l'instinct des animaux ? »
Cité par É. Gilson, p. 48
Mais c'est Claude Bernard, fondateur de la physiologie, lui qui a fait entrer la biologie et la médecine dans la science expérimentale, à laquelle jusqu'à lui elles résistaient justement à cause de la finalité, qui atteint à la difficulté.
Bernard fait partie de ceux qui récusent la finalité comme loi de la nature et s'en tiennent à un mécanisme strict :
L'organisation, dit-il,
« résulte du mélange de substances complexes réagissant les unes sur les autres. Pour nous, c'est l’arrangement qui donne naissance aux propriétés immanentes de la matière vivante. Cet arrangement est très spécial et très complexe, mais néanmoins il obéit aux lois chimiques générales du groupement de la matière ».
Et voici la conclusion :
« Les propriétés vitales ne sont en réalité que les propriétés physico-chimiques de la matière organisée. ».
É. Gilson, p. 50-51
Et pourtant, ce mécanisme radical ne le laisse pas tranquille. Car le problème demeure : comment ce mélange, cette disposition, cet arrangement, est-il devenu une organisation ?
En fait, le refus d'invoquer la finalité pour expliquer l'organisation dans la nature revient à laisser inexpliquée l'existence même des organismes. Et Claude Bernard le sait :
« Les agents généraux de la nature physique, capables de faire apparaître les phénomènes vitaux isolément, n'en expliquent pas l'ordonnance, le consensus et enchaînement. ».
Et pourtant ce consensus existe dans la nature. Bernard décrit la fonction biologique comme
« une série d'actes ou de phénomènes groupés, harmonisés en vue d'un résultat déterminé. Ces activités composantes se continuent les unes par les autres : elles sont harmonisées, concertées, de manière à concourir à un résultat commun »
Qu'est-ce donc, demanderons-nous à notre tour, que ce résultat en vue duquel les actes d'une série sont groupés, sinon leur cause finale, leur fin ?
É. Gilson, p. 52
Cette difficulté apparaît de façon tout à fait triviale à un niveau plus superficiel : en médecine, il est difficile de parler de la fonction d'un organe sans au moins frôler la notion de finalité. Il est à cet égard difficile pour les adversaires les plus résolus du finalisme de le chasser tout à fait de leur esprit en pratique.
Les théories de l'évolution, en entrant davantage dans les mécanismes, ne font que déplacer le problème en expliquant la finalité apparente par leur « sélection naturelle » i.e. uniquement matérielle. La « téléonomie » du vivant, que Jacques Monod définira comme la caractéristique d'être doté d'un but ou d'un projet, doit bien être concédée. Mais il ne s'agit là, pour les évolutionnistes, que d'une apparence de finalité : cette téléonomie n'est que le résultat improbable d'innombrables « essais & erreurs » liés à l'évolution ; on a là une téléologie sans causes finales si l'on veut.
Il est intéressant de savoir que cette position, qui était à peu près celle de Darwin, ne lui était pas si simple à tenir :
Jamais lui-même n'a complètement exorcisé le fantôme de la finalité. Si c'est une illusion, il n’a pu s’en délivrer. Dans sa remarquable lettre du 3 juillet à W. Graham, auteur d’un livre intitulé Le Credo de la science, Charles Darwin disait tout l'intérêt qu'il y avait pris, bien qu'il y eût des points sur lesquels il ne pouvait lui donner raison.
« Le principal est que l'existence de ce qu'on nomme les lois naturelles implique la finalité. Je ne peux pas l’admettre (= I cannot see this). »
Après avoir indiqué ses raisons, il fait cette remarque qui montre qu'il se connaissait bien :
« Mais je n'ai pas l'habitude du raisonnement abstrait, et je peux me fourvoyer entièrement. »
Vient alors une déclaration inattendue après ce qui précède :
« Néanmoins, vous avez exprimé ma conviction intime, et même de manière plus frappante et plus claire que je n'eusse pu faire, savoir, que l'univers n’est pas le fruit du hasard. »
Se resaisissant, il continue :
« Mais alors avec moi le même horrible doute surgit toujours : les convictions de la pensée de l’homme, qui s’est développée à partir de la pensée des animaux inférieurs, ont-elles une valeur quelconque, méritent-elles aucune confiance ? Qui voudrait prêter confiance aux convictions de la pensée d'un singe, s’il y a des convictions quelconques dans une pensée de ce genre ? »
En effet, s’il y avait de telles convictions rationnelles dans l'esprit des singes, ils seraient des hommes et leurs raisonnements vaudraient autant que les nôtres. Il est déconcertant que ce soit à l’auteur de la Descente de l'Homme qu'il faille en faire la remarque, car enfin, selon lui, c'est nous qui sommes les singes finalistes et que ce soient des singes qui la conçoivent ne prouve rien contre la finalité.
Un extrait des souvenirs du duc d’Argyll rapporte ce que furent peut-être les derniers mots de Charles Darwin à ce sujet. Ils datent de 1882, la dernière année de sa vie :
« Au cours de cette conversation, je dis à Mr Darwin, à propos de certains de ses travaux les plus remarquables sur la Fertilisation des orchidées et sur les Vers de terre, ainsi que de différentes autres observations qu'il avait faites sur les admirables inventions de la nature, en vue de certaines fins — je lui disais qu'il était impossible de les regarder sans voir qu'elles étaient l'effet et l'expression d’une pensée. Je n'oublierai jamais la réponse de Mr Darwin. Il me regarda bien fixement et dit :« Eh bien ! l'idée s'empare souvent de moi avec une force irrésistible, mais d’autres fois ... »,et hochant la tête vaguement, il ajouta :
« ... cela paraît s'en aller ». »
Darwin pensait naturellement là-dessus comme tout le monde, il voyait, comme tout le monde, que les surprenantes inventions qu'il avait lui-même découvertes dans la nature, étaient, pour reprendre les mots du duc d'’Argyll, l'effet et l'expression d’une forme élémentaire de pensée, ou d’une force apparentée à la pensée, mais parce que l'évidence n'offre aucune prise à la démonstration, il en détournait ses regards.
É. Gilson, p. 142-143
On retrouve, plus proche de nous, la même difficulté sous un autre rapport avec la thèse de Jacques Monod sur Le hasard et la nécessité, publiée en 1970. Il est dommage que cet ouvrage et celui de Gilson, publié en 1971, se soient croisés sans pouvoir tenir compte l'un de l'autre (d'autant plus qu'ainsi je travaille sans filet :)).
Je n'ai pas lu le livre de Monod, mais, si ce résumé de Wikipédia est fidèle, à aucun moment Monod n'affronte le finalisme d'Aristote. Il n'oppose son mécanisme qu'au vitalisme et à l'animisme, ce qui est bien dommage. De même il est dommage que Gilson n'ait pas affronté la thèse de Monod et par là ce qu'est devenue la théorie de l'évolution au XXe s, une forme à laquelle il ne prête pas attention (*).
Si ce résumé est fidèle, également, alors la thèse de Monod s'achève sur un chapitre où la question du sens est posée de façon là encore remarquable :
Il parle brièvement de la façon dont les idées sont sélectionnées en fonction de leur valeur de rendement. L'auteur pense que nous avons un besoin génétique inné de rechercher le sens de l'existence et que c'est ce qui explique la création des mythes, de la religion et de la philosophie. Il implique que cette composante génétique explique que la religion soit la base de la structure sociale et que la même forme essentielle réapparaisse dans les mythes, la religion et la philosophie. Il admet que l'idée d'une connaissance objective [i.e. mécaniste et positiviste] comme seule source de vérité peut sembler austère et peu attrayante en ce sens qu'elle ne fournit pas d'explication susceptible de calmer l'anxiété de l'homme ; « elle mettait fin à l'ancienne alliance animiste entre l'homme et la nature, ne laissant à la place de ce lien précieux qu'une quête anxieuse dans un univers glacé de solitude » (Monod, 170). L'auteur souligne ce qu'il considère comme l'acceptation de la science objective dans la pratique mais pas dans l'esprit.
Wikipedia
Remarquable à deux titres.
D'une part, aucune fin mais uniquement la matière en général, l'évolution en particulier, ont sélectionné des êtres pour lesquels la base de la structure sociale consiste à en chercher les fins — soit la contradiction que j'avais pointée ici. Alors, certes, ce n'est pas contradictoire stricto sensu. Mais cette explication me paraît être aussi convaincante que celle, symétrique, de ces fixistes qui considèrent que Dieu a créé le Monde tel qu'il nous apparaît, en laissant ça et là des fossiles comme si il y avait eu évolution.
D'autre part, cette vision est tellement austère et, disons-le, lâchons le mot, contre-nature à l'homme, que le scientifique ne peut l'accepter que dans sa pratique et non dans l'esprit ! Monod, lui aussi, comme ses prédécesseurs et c'est tout à leur honneur, réfléchit jusqu'au bout de sa thèse et en tire de justes conclusions.
________________________
(*) Sauf pour une note de bas de page qui réfute la Leçon inaugurale de Monod publiée 3 ans avant Le hasard et la nécessité :
[...] l'argument finaliste [...] des singes dactylographes tapant au hasard pendant une quasi-éternité sans réussir à réinventer le théâtre complet de Shakespeare [,] comme le pari de Pascal, [se] prête à de longues discussions. Par exemple : « Ce raisonnement inattaquable n'a qu'un seul défaut : il est applicable à n'importe quel événement particulier survenu dans l'univers, puisque a priori la probabilité d'un tel événement est infinitésimale » (J. Monod, Leçon inaugurale de la chaire de biologie moléculaire au Collège de France, faite le 3 novembre 1967, p. 26). Ce n'est peut-être pas assez dire. Le théâtre de Shakespeare n'est pas un événement, c’est une suite innombrable d'événements ordonnés et liés, elle-même liée à l'existence de la langue anglaise, du peuple anglais, de l'individu Shakespeare (car s’il n'avait pas existé, le théâtre réalisé sans lui ne Serait pas le théâtre-de-Shakespeare) et ainsi de suite à l'infini. J. Monod ne s'en inquiète pas : « Mais l'univers existe, il faut bien qu'il s’y produise des événements tous également improbables, et l’homme se trouve être l’un deux. Il a tiré le gros lot. » (p. 26). Tous les événements ne sont également improbables que s’ils sont tous de même nature, ce qui est en question. En outre, si faible Soit-elle, la probabilité de gagner un gros lot n'est jamais nulle, car il existe, au lieu que dans la loterie en question, le gros lot n'existe pas. Quant à l'ADN, cette « pierre philosophale de la biologie » (p. 12), puisqu'il est « par lui-même inerte et dépourvu de propriétés téléonomiques » (p. 16) il n’explique aucune finalité, c'est plutôt lui que la finalité a charge d'expliquer. Enfin, recourir aux notions d’information et de « communication moléculaire » (pb. 21) pour rendre raison de la fécondité morphogénique du mécanisme, c’est user de métaphores linguistiques sans rien expliquer.
É. Gilson, p. 193
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Début de discussion qui pourrait bien être particulièrement intéressante. Je ne suis pas expert du sujet, mais je risque fort d'intervenir à un moment ou un autre. 
J'espère en tout cas qu'Yyr a prévu d'aborder la question des propriétés émergentes de la matière et des objets, lesquelles sont (à mon sens) un point d'achoppement potentiel du finalisme.
E.
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