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#1 Aujourd'hui 16:29

Yyr
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Finalité dans le Conte d'Arda

Je me propose ici d'aborder la question de la finalité dans le Légendaire.
Question incidente à notre discussion autour de Mythopoeia.

Auparavant, je ferai quelques posts pour expliciter, autant que le je peux, la notion de finalité telle qu'on l'entend en philosophie. Pour cela, je partirai d'Aristote, sans conteste je crois le premier et probablement meilleur défenseur de ce que l'on peut appeler le finalisme (il existe une cause finale au devenir) par opposition au mécanisme (il n'en existe pas).

Par commodité et pour d'autres raisons, je me limiterai, au moins au début, à la finalité des êtres vivants.

La perspective aristotélicienne est explicitée dans Des parties des animaux, livre I, chapitre 1.

Et elle a été commentée et éclairée par l'éminent historien de la philosophie Étienne Gilson dans D'Aristote à Darwin et retour : essai sur quelques constantes de la biophilosophie. Grâce soit rendue à la finalité de la librairie Cartusia grâce à laquelle j'ai pu me procurer le précieux ouvrage à un prix correct. C'est cet ouvrage que je vais citer essentiellement, dans les posts suivants.

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#2 Aujourd'hui 16:35

Yyr
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Re : Finalité dans le Conte d'Arda

La finalité des êtres vivants

Aristote observe que le vivant diffère du non vivant en ce qu'il nécessite une hétérogénéité de ses parties, une structure cohérente de parties qui ne sont pas uniformes entre elles :

Que le vivant se meuve soi-même entraîne comme conséquence qu'il se compose de parties hétérogènes. [...] Toutes les opérations vivantes, tout le devenir de la plante ou de l'animal impliquent et requièrent la différenciation de certaines parties capables d'agir les unes sur les autres ; l'hétérogénéité des parties est exigée pour la possibilité même de cette causalité sur soi-même qui caractérise le devenir des êtres vivants. [...] Tant qu'il s’agit de problèmes où les parties intéressées sont toutes homogènes, la matière est la seule cause à prendre en considération, car la matière elle-même est homogène. À ce niveau, les explications mécaniques, par la matière seule, rendent compte de la réalité de manière satisfaisante. Au contraire, les êtres de structure hétérogène exigent un mode d'explication plus complexe. L'hétérogénéité de leurs parties composantes fait qu'elles ont nécessairement une structure, et la question se pose, si l'existence de telles structures est susceptible du même genre d'explication matérielle qui réussit si remarquablement dans le cas des êtres homogènes ?

É. Gilson, p. 14-16

C'est pour rendre compte de cette structure des êtres vivants qu'une cause autre que matérielle est requise pour le stagirite — la forme, ou, plus précisément ici, l'âme.

Pour le mécanisme (aussi bien celui d'Empédocle, avant Aristote, que celui de Descartes, après lui), la cause matérielle suffit à expliquer la structure : ce que nous appelons structure (ou encore la fonction qui en dépend) ne résulte que de la disposition des particules matérielles, disposition elle-même donnée par le hasard ou la chance, par des rencontres « accidentelles », ou encore par la « nécessité ». On y reviendra.

C'est impossible pour Aristote, pour qui cette structure suppose une « raison » en vue de laquelle la matière et les parties sont organisées. Pour l'expliquer, il se sert d'une analogie avec l'art. Il prend, entre autres, l'exemple d'une statue :

Dans ce type d'explication [mécaniste], on dit d’abord que la cause de la statue faite par le sculpteur est le bois, on ajoute que les outils dont le sculpteur s'est servi en sont aussi la cause, on précise enfin que cette cause se trouve exactement dans les coups de ciseau, donnés pour la sculpter, et tout cela est vrai, mais on laisse encore une chose inexpliquée, savoir les raisons qu'a eues le sculpteur de frapper le bloc de bois de manière à obtenir ici une concavité, là une surface plane. Il importerait, surtout de dire quelle fin le sculpteur se proposait, savoir, donner au bloc de bois telle ou telle forme.

É. Gilson, p. 26-27

Plus généralement :

Ce qui vient en premier lieu, dans les opérations de l'art, est la présence à l'esprit de l'artiste d’une certaine image où notion de l'objet à produire. [...] Cette notion est cause, parce qu'elle est ce sans quoi quelque chose d'autre n'existerait pas. Puisque sa causalité consiste à être le terme ou but de l'opération, on dit qu'elle est sa « fin ». Et puisque c'est la présence de cette fin dans la pensée qui met en marche toutes les opérations requises : pour l'atteindre, y compris le choix et l’organisation des moyens, on dit aussi qu'elle est la cause première et principale, la « cause des causes », comme étant la raison qu'il faudra alléguer pour expliquer qu’une chose soit et soit telle qu'elle est. Partant de là, et inférant une fois de plus de l’homme aux autres parties de la nature, Aristote conclut que si on demande, de la cause matérielle et mécanique, ou de la fin, quelle cause est première, la réponse doit être : « Manifestement la première des causes est ce que nous nommons la fin. » Puis il ajoute : « Car elle est la raison d'être, et la raison d'être constitue le point de départ dans les œuvres de la nature comme dans celles de l'art. »

É. Gilson, p. 18-19

Cette raison, que l'on appelle fin, est manifeste :

Dans l'esprit d’Aristote, il s'agissait là moins d'un raisonnement que d’un fait. Nous voyons la finalité puisque nous voyons les êtres se constituer selon un certain ordre et un certain plan, avec le résultat qu'il existe des espèces dont les caractères sont constants comme si l'avenir de ces êtres était prédéterminé dans les semences dont ils naissent.

É. Gilson, p. 20

Mais si cette raison est manifeste, elle n'est pas pour autant évidente. C'est la limite de l'analogie — l'art imite la nature mais n'est pas la nature :

Pourtant, dès qu'on y pense, la notion de fin devient obscure. On se demande comment il se peut que quelque chose qui n'est pas encore puisse diriger et déterminer ce qui est déjà, ne serait-ce que pour conduire des opérations ou orienter une croissance ?

Dans le cas de l’homme, et tant qu'il s’agit de l'ordre du faire ou de celui de l’agir, le problème comporte une solution. Parce qu'il est doué de connaissance, l'homme peut concevoir la fin non encore existante en vue de laquelle, pour qu'elle soit atteinte, certaines conditions antécédentes doivent être remplies. [...] Tel n'est pas le cas de la finalité naturelle. Si la nature opère en vue de fins, ni le philosophe de la nature ni le savant ne peuvent dire dans quel esprit ces fins sont d'abord conçues.

É. Gilson, p. 20

La difficulté n'empêche toutefois pas de reconnaître le fait :

L'analogie de l'art aide donc à connaître la présence dans la nature d'une cause analogue à ce qu'est l'intelligence dans les opérations de l'homme, mais nous ne savons pas ce qu'est cette cause. La notion d'une finalité sans connaissance et immanente à la nature nous reste mystérieuse. Aristote ne pense pas que ce soit une raison pour en nier l'existence. Mystérieux ou non, le fait est là. Il ne nous est pas incompréhensible à cause de sa complexité [...] mais à cause de sa nature même qui ne se laisse pas mettre en équation.

[Pour Aristote,] penser que l'ordre parfaitement régulier des astres est un effet du hasard lui semblait ridicule, mais plus ridicule encore lui paraissait l'idée que les vivants puissent n’être pas causés par quelque principe qui, s’il n'est pas exactement un art tel que sont les nôtres, leur ressemble du moins beaucoup. La différence est que, dans le cas de l'art, le principe est extérieur à l’œuvre au lieu que, dans celui de la nature, le principe lui est intérieur. D'où ce principe vient-il donc ? Comment pénètre-t-il dans la matière pour la travailler du dedans ? Nous l'ignorons, et si la philosophie est libre de spéculer sur ce point, la science [expérimentale] n'a pas charge de nous le dire. Aristote croit seulement savoir que, pour les plantes comme pour les animaux, ce principe immanent d'organisation ne peut venir que du dehors. Entendons par là : d'en dehors de la matière, dont il est spécifiquement différent : « Car de même que les productions de l’homme sont des effets de son art, les êtres vivants sont manifestement les produits d'une cause, ou principe, de nature analogue ; cause non externe mais interne, dont l'origine se trouve pourtant, comme celle du chaud, et du froid, dans l'univers qui nous entoure. »

É. Gilson, p. 23-24, 28-29

Voilà pour aujourd'hui.
La suite en son temps ...

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