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Chant de la femme d’Āsemo (Kullervo)
#6
C'est une excellente question, tu mets le doigt sur un gros problème de traduction : car effectivement bird of eve "oiseau du soir" serait nettement plus attendu en contexte. Et pourtant, la majuscule figure bien dans l'édition de Verlyn Flieger, j'imagine qu'elle ne l'a pas mise de son propre chef et qu'elle reproduit un choix typographique de JRRT. On sait bien qu'il aime recourir aux majuscules, mais dans ce poème il n'en met qu'aux noms propres et à quelques personnifications évidentes comme Heaven, Creator, Ocean ou Honeypaw. Inversement, il n'en a pas mis à sun et twilight dans les vers avoisinants, qui auraient pourtant pu s'y prêter.

C'est la raison pour laquelle j'ai favorisé la traduction par le nom biblique. Mais on ne peut certainement pas exclure un oiseau du Soir, même si ce Soir majuscule paraît un peu incongru et que j'imagine difficilement Tolkien passer à côté de l'ambiguïté produite ; il est bien plus probable qu'elle soit voulue, s'il y a bien là dedans une allusion à la première femme en plus de celle au soir. (Jeu de mots évidemment aussi intraduisible, s'il est bien là, que le and I never lie qui conclut le poème de l'Oliphant). Mais j'ignore, s'il y a bien un « oiseau d'Ève » là-dedans, à quoi Tolkien peut faire allusion exactement. Je dois dire que dans ma hâte à traduire je n'ai pas pris là le temps de chercher... Une petite recherche Google rapide sur cette expression suffit à rappeler des attestations chez plusieurs poètes dont James Thomson, Thomas Chatterton, Robert Burns, John Keats, manifestement au sens d' "oiseau du soir" et de"rossignol" ; il est possible que ce soit une expression toute faite (il faudrait que je jette un coup d'oeil dans l'OED).

Pour la nature même de l'oiseau, j'ai aussi pensé immédiatement au rossignol et pour les mêmes raisons que toi... et pas mal de poètes apparemment, pour des raisons évidentes liées au chant nocturne de cet oiseau. Mais il y a aussi le fait que c'est un oiseau qui sera plus tard chez Tolkien lié à l'amour et la femme. Le chant du rossignol est associé avec l'amour de Thingol et Melian, et le nom gris-elfique du rossignol Tinúviel l'est avec celui de Beren et Lúthien. Et l'on retrouve une idée du même ordre sur un registre doux-amer dans l'histoire d'Aldarion et Erendis, avec le couple d'oiseaux chanteurs qu'ils reçoivent des elfes à leur mariage (quoiqu'il ne soit pas dit que ce soient des rossignols)... et qui repartent quand l'amour s'étiole. C'est peut-être chercher un peu loin, mais ce possible « oiseau d'Ève » ne pourrait-il être une préfiguration de cette association d'idées ?
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