20-04-2017, 21:29
Moraldandil Wrote:[...] C'est la raison pour laquelle j'ai favorisé la traduction par le nom biblique. Mais on ne peut certainement pas exclure un oiseau du Soir, même si ce Soir majuscule paraît un peu incongru et que j'imagine difficilement Tolkien passer à côté de l'ambiguïté produite ; il est bien plus probable qu'elle soit voulue, s'il y a bien là dedans une allusion à la première femme en plus de celle au soir. (Jeu de mots évidemment aussi intraduisible, s'il est bien là, que le and I never lie qui conclut le poème de l'Oliphant). Mais j'ignore, s'il y a bien un « oiseau d'Ève » là-dedans, à quoi Tolkien peut faire allusion exactement. Je dois dire que dans ma hâte à traduire je n'ai pas pris là le temps de chercher... Une petite recherche Google rapide sur cette expression suffit à rappeler des attestations chez plusieurs poètes dont James Thomson, Thomas Chatterton, Robert Burns, John Keats, manifestement au sens d' "oiseau du soir" et de"rossignol" ; il est possible que ce soit une expression toute faite (il faudrait que je jette un coup d'oeil dans l'OED).
Pour la nature même de l'oiseau, j'ai aussi pensé immédiatement au rossignol et pour les mêmes raisons que toi... et pas mal de poètes apparemment, pour des raisons évidentes liées au chant nocturne de cet oiseau. Mais il y a aussi le fait que c'est un oiseau qui sera plus tard chez Tolkien lié à l'amour et la femme. Le chant du rossignol est associé avec l'amour de Thingol et Melian, et le nom gris-elfique du rossignol Tinúviel l'est avec celui de Beren et Lúthien. Et l'on retrouve une idée du même ordre sur un registre doux-amer dans l'histoire d'Aldarion et Erendis, avec le couple d'oiseaux chanteurs qu'ils reçoivent des elfes à leur mariage (quoiqu'il ne soit pas dit que ce soient des rossignols)... et qui repartent quand l'amour s'étiole. C'est peut-être chercher un peu loin, mais ce possible « oiseau d'Ève » ne pourrait-il être une préfiguration de cette association d'idées ?
Je remarque qu'Auguste Angellier a précisément consacré à Robert Burns et à John Keats ses deux thèses soutenues à Lille en 1893, et je me demande du coup si sa Légende de l'Oiseau Bleu, dont j'ai parlé précédemment, ne pourrait pas être une sorte d'exercice de style à partir, effectivement, d'une possible expression toute faite employée par les poètes d'Outre-Manche, en supposant que le récit est entièrement le fruit de son imagination. Ceci dit, l'oiseau d'Angellier, très directement associé par lui à l'histoire d'Adam et Ève juste après la Chute, s'il est inspiré peut-être du rossignol par association d'idées et en raison de son chant mélodieux, fait aussi penser, littéralement pour le coup, à une possible variante merveilleuse d'oiseau de Paradis... sachant en sus que le Paradisier bleu (Paradisaea rudolphi) était une découverte ornithologique très récente à l'époque d'Angellier ! ;-)
En ce qui concerne J. R. R. Tolkien et son mystérieux « oiseau d'Ève », peut-être effectivement cette association qu'il semble (?) faire entre un oiseau chantant de nuit (possiblement un rossignol, donc) et la figure biblique d'Ève est-elle une préfiguration d'une association d'idées que l'on retrouvera plus tard plusieurs fois dans son œuvre comme tu l'a signalé : après tout, ce ne serait pas la première fois que des références « externes » explicites apparaissent plus ou moins clairement dans ses premiers écrits (a fortiori dans un exercice de style de jeunesse comme The Story of Kullervo) avant de disparaître par la suite.
Amicalement,
Hyarion.

