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hiswe-category/pmap.gifGéographie - Mystère géographiques (1) : Mont Dolmed et cités naines...

Mystères géographiques n°1 :

Mont Dolmed & cités naines —
« Lhúndirien » ou le recollage du Beleriand et de l'Eriador

Article issu de Hiswelókë, Premier Feuillet, pp. 13-22
© 1999-2001 Didier Willis

To East in peaks of blue were piled
in silence folded, mist-enfurled,
the mountains of the Outer World.

The Lays of Beleriand [III:156-160] ¹

Dans cet article, je vais essentiellement vous parler des Ered Luin, les Montagnes Bleues. Quelques aspects remarquables seront d'abord étudiés par le biais d'une reconstruction méthodique de la géographie du monde avant la submersion du Beleriand, puis nous nous livrerons ensuite à une critique de l'atlas de Karen Fonstad.

Les références sont identifiées par une abréviation entre crochets, généralement suivie d'un numéro de page :

    [aMe] The Atlas of Middle-earth (K. Fonstad)
    [GoMe] The Complete Guide to Middle-earth (R. Foster)

    [RK] The Lord of the Rings, vol. III : The Return of the King
    [S] The Silmarillion
    [UT] Unfinished Tales

    [III] The History of Middle-earth, vol. III : The Lays of Beleriand
    [IV] The History of Middle-earth, vol. IV : The Shaping of Middle-earth
    [VII] The History of Middle-earth, vol. VII : The Treason of Isengard
    [XI] The History of Middle-earth, vol. XI : The War of the Jewels
    [XII] The History of Middle-earth, vol. XII : The People of Middle-earth

Cet article dérive principalement d'une publication interne à la Faculté des Etudes Elfiques (le bulletin de géographie Hiswelóce HS1, hiver 1994), et d'un projet avorté d'article (en 1992-1993) auquel quelques réflexions nouvelles ont été ajoutées depuis.

INTRODUCTION

Dans l'oeuvre de Tolkien, les Montagnes Bleues occupent une position frontalière particulière : aux premiers temps de la mythologie antique du Silmarillion, elles sont perçues comme un ultime rempart rocheux à l'est du Beleriand, et les textes qui parlent des terres se situant au-delà sont relativement peu nombreux. A l'inverse, à l'époque du Seigneur des Anneaux, elles constituent la dernière barrière montagneuse à l'ouest de l'Eriador et elles bordent alors les dernières côtes de l'Ossiriand englouti.

Dans les deux cas, nous n'avons donc qu'une vision partielle des Terres du Milieu. Nous ne saurons sans doute jamais à quoi ressemblait l'Eriador avant la submersion (où donc se jetait le fleuve Lhûn ?). A défaut, une reconstruction partielle peut cependant nous donner quelques éléments de réflexion.

LE RECOLLAGE

Pour effectuer un recollage entre la carte du Beleriand (au Ier Age) et la carte de l'Eriador (au IIIe Age), nous disposons de trois sources :

    [M·UT] La carte de l'Eriador au IIIe Age remaniée par C.Tolkien pour la publication de Unfinished Tales (c'est-à-dire Contes & Légendes Inachevés, mais la carte de l'édition française est imprécise et inexploitable).

    [M·XI] La seconde carte du Beleriand, publiée dans The War of the Jewels, pp. 182-185 (qui dérive de [M·V] p. 409 et dont C. Tolkien s'inspira pour dessiner la carte du Silmarillion).

    [M·VII] La première carte des terres à l'est des Ered Luin, dans The Treason of Isengard, p. 302. Cette carte, qui servit de brouillon à celle dessinée par C. Tolkien, présente quelques détails intéressants.

Sur [M·XI] et [M·UT], les distances sont indiquées, et il nous est donc possible de ramener les deux cartes à une même échelle. En outre, grâce à [M·UT] nous connaissons la position de l'île d'Himling, dernier vestige de la colline Amon Himring du Beleriand ; nous pouvons ainsi recoller les deux cartes en superposant la colline et l'île (voir figure 3 plus bas).

A LA RECHERCHE DU MONT DOLMED

Le mont Dolmed - ou Dolm, dans les textes anciens - était une des montagnes les plus importantes des Ered Luin. Les demeures des Nains, Tumunzahar (Nogrod) et Gabilgathol (Belegost), se trouvaient non loin de là. Dans son Complete Guide to Middle-earth, R. Foster écrit :

"Dolmed was probably destroyed at the breaking of Beleriand." [GoMe:89]

Cependant, si l'on étudie plus précisément la carte [M·UT], on remarque, juste au-dessus de la forêt la plus au sud du Forlindon, une montagne se tenant un peu à l'écart des autres, et à la hauteur du lac Nenuial. Il nous suffit de consulter notre carte reconstruite pour observer que cette montagne se superpose exactement sur le mont Dolmed de [M·XI].

tkmap02.gif

Figure 1 : Le Mont Dolmed retrouvé sur la carte d'Unfinished Tales.

Les textes nous apportent une confirmation supplémentaire :

"There were and always remained some Dwarves on the eastern side of Ered Lindon, where the very ancient mansions of Nogrod and Belegost had been - not far from Nenuial." [UT:235]

La première carte [M·VII] vient appuyer cette hypothèse. La montagne, légèrement à l'intérieur des terres, y figure également ; l'angle et la distance conviennent parfaitement. Cette montagne semble bien être le mont Dolmed, toujours présent au IIIe Age.

Pourquoi R. Foster, alors, prétend-il que la montagne a été détruite ? A mon avis c'est une déduction un peu hâtive, inspirée par le passage suivant du Seigneur des Anneaux :

"After the end of the first age (...), the ancient cities of Nogrod and Belegost in the Blue Mountains were ruined at the breaking of Thangorodrim" [RK:438]

La citation d'Unfinished Tales donnée plus haut affirme cependant le contraire, et les annales vont dans le même sens :

"c.40 Many Dwarves leaving their old cities in Ered Luin go to Moria and swell its number." [RK:454]

Si les nains ont mis une quarantaine d'années pour migrer vers Khazad-dûm, c'est que leurs demeures existaient encore - et a fortiori le mont Dolmed aussi. Sans doute faut-il comprendre "ruined" dans un sens plus général : Nogrod et Belegost n'étaient pas seulement des places fortes, mais aussi le lieu d'intenses échanges commerciaux avec les Elfes. Après la submersion du Beleriand, elles se retrouvent totalement inadaptées et perdent tout leur attrait.

ET AMON EREB ?

Sur [M·XI] une ligne sinueuse longe la côte. Dans le bas de la case J3 elle se double d'un petit cercle, ce dont C. Tolkien s'étonne :

"I cannot explain the wavy line that extends roughly parallel to the coast from H4 to K3." [VII:301]

Et il ajoute en note :

"[In my 1943 map] neither the inner wavy line nor the small circular area are present." [VII:322]

Cependant en reportant la distance entre l'îlot d'Himling et ce cercle sur la carte du Beleriand, on arrive exactement sur la colline Amon Ereb. Pour moi, il ne fait aucun doute que Tolkien a dessiné une première ligne côtière en considérant qu'Amon Ereb avait survécu en tant qu'île, puis il est revenu sur cette décision et a déplacé la côte de la manière que nous connaissons.

Cette région, le Lindon, reste ainsi intacte, conformément aux textes qui affirment que la contrée où Beren et Lúthien vécurent ne fut pas submergée avec le reste du Beleriand.

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Figure 2 : Amon Ereb et Dolmed d'après [M·VII].

UN MOT SUR LE GOLFE DE LHÛN

Sur notre carte reconstruite, la baie de Balar apparaît sensiblement à la même latitude que le golfe de Lhûn. Lors de la submersion du Beleriand, les Montagnes Bleues se sont donc effondrées à l'endroit où la langue de terre entre la chaîne montagneuse et la mer est la plus étroite : l'impact consécutif au raz-de-marée y a été plus violent.

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Figure 3 : Recollage du Beleriand et de l'Eriador.

CRITIQUE DE L'ATLAS DE K. FONSTAD

The Atlas of Middle-earth de Karen Fonstad est certainement le plus célèbre des atlas consacrés au monde de Tolkien. Il contient un grand nombre de cartes inédites et formule des hypothèses intéressantes et des observations souvent judicieuses. Après la publication de The History of Middle-earth par C. Tolkien, cet Atlas avait pris un sérieux coup de vieux ; Fonstad en a alors publié une seconde édition, entièrement révisée et complétée des diverses informations que l'on peut extraire de ces imposants volumes.

A côté des cartes farfelues du jeu de rôles M.E.R.P. (J.R.T.M. en français) et des dessins imprécis des éditions françaises du Seigneur des Anneaux et de Contes & Légendes Inachevés, l'Atlas reste un ouvrage de référence.

Il est regrettable, cependant, que Fonstad n'ait pas davantage approfondi son travail. Elle se contente trop souvent de reprendre les cartes de sa première édition, sans tirer profit des History et sans les confronter aux textes. L'atlas est parsemé de fautes d'orthographe dans les noms de lieux (par exemple « Gabilgathod » pour « Gabilgathol »), et dans de nombreux cas les erreurs de Fonstad auraient pu être évitées par une analyse plus minutieuse des documents.

Nous allons passer quelques exemples en revue.

Sur la carte du Beleriand dessinée par Fonstad [aMe:74], la projection du mont Dolmed serait située sur le parallèle K, qui passe aussi par le golfe de Lhûn. Fonstad, reprenant The Complete Guide of Middle-earth, se trouve alors confortée dans son idée :

"Lindon was the only portion of Beleriand that survided as part of the mainland, although Mount Dolmed and Rerir were both absent." [aMe:37]

Mais si l'on examine bien les cartes de Fonstad, on y découvre une erreur de près de 112 miles dans son recollage entre le Beleriand et l'Eriador ! En effet, sur [aMe:14], Himring est placé entre les lignes I et J, alors que sur [aMe:74] Himling est entre H et I.

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Figure 4 : L'erreur de recollage dans l'Atlas of Middle-earth de K. Fonstad.

Cette faute grossière induit doublement Fonstad en erreur. Comme nous l'avons vu, Dolmed se trouve bien plus haut, dans une région peu affectée par la submersion du Beleriand. Fonstad manque sa découverte sur la carte du Seigneur des Anneaux, tout comme elle manque l'alignement de la baie de Balar et du golfe de Lhûn.

Mais elle va encore plus loin. Sur [aMe:12] la cité naine Gabilgathol est située très au sud du mont Dolmed - plus précisément à 100 miles de Nogrod. Ceci est entièrement contradictoire avec le Silmarillion :

"To the north of the great height of Mount Dolmed was Gabilgathol, which the Elves interpreted in their tongue Belegost; and southward was delved Tumunzahar, by the Elves named Nogrod." [S:107]

Il y a certainement là un désir inavoué de suivre [M·VII], qui montre Belegost dans la partie des Montagnes Bleues située au sud du golfe de Lhûn (le cercle bleu sur la figure 2). En effet, la position de Belegost sur [aMe:12] coincide exactement avec celle donnée par cette carte. Un peu plus loin on peut aussi lire :

"The Dwarf-city of Nogrod probably collapsed when the Blue Mountains broke apart. The Dwarves who escaped the ruin moved to lesser delvings - especially in the south where Belegost apparently survived." [aMe:40]

Cependant si l'on rectifie l'erreur de 112 miles commise par Fonstad, Belegost devrait se trouver bien plus au sud encore, en dehors de la carte du Beleriand qu'elle a redessinée... A mon avis, Fonstad aurait dû suivre les textes et non l'unique carte présentant cette singularité (outre une copie de 1943, nous dit Christopher Tolkien).

fonstad02.gif

Figure 5 : La position de Belegost selon K. Fonstad.

Il aurait au moins fallu mentionner la difficulté, car Tolkien n'a probablement pas agi sans raison. Pourquoi aurait-il essayé de placer Belegost à cet endroit ? Pour en trouver trace, il faut remonter à la toute première carte du Beleriand [M·IV], publiée dans The Shaping of Middle-earth, p. 231. Les cités des Nains y sont toutes deux indiquées vers le sud, hors de la carte.  Si nous suivons le commentaire de C. Tolkien :

"The line of the road goes off the map in the south-east corner, with the direction: `Southward in East feet of Blue Mountains are Belegost and Nogrod.'" [IV:232]

Tolkien ne rejetait jamais complètement ses écrits, et il lui arrivait parfois de revenir des années plus tard à une vieille conception abandonnée. En indiquant Belegost au sud des Ered Luin, sans doute a-t'il formulé une simple hypothèse de travail, comme pour Amon Ereb dont nous avons parlé plus haut : les notes de révision du Silmarillion après la publication du Seigneur des Anneaux se montrent assez confuses sur la position de Belegost, comme en témoigne [XI:202]. En revenant partiellement à cette position abandonnée, il éloigne Belegost et Nogrod : peut-être trouve-t'il que deux cités commerciales d'une telle envergure sont décidemment trop proches... Mais là nous entrons dans le domaine des spéculations.

Le sujet est complexe. En tout cas, s'il se peut que Tolkien ait effectivement eu l'intention de revoir la position de Belegost, les textes que nous possédons ne suivent pas, et toute approche ne pourra rester que fragmentaire. Le seul point certain, c'est que les Montagnes Bleues étaient entièrement habitées par les Nains, et qu'il devait exister un grand nombre d'installations minières, sinon de demeures secondaires. Dans le nord où Arvedui trouva refuge :

"For a while Arvedui hid in the tunnels of old dwarf-mines near the far end of the Mountains, but he was driven at last by hunger to seek the help of the Lossoth, the Snowmen of Forochel" [RK:391]

Comme au sud, dans ces halls où Thorin et les siens résidaient pendant leur exil :

"Dwarves dwelt, and still dwell, in the east side of the Blue Mountains, especially in those parts south of the Gulf of Lune, where they have mines that are still in use. For this reason they were accustomed to pass east along the Great Road." [RK:388-289]

Cette dernière citation pourrait bien constituer le fin mot de l'histoire. Elle atteste clairement l'existence d'habitations dans la portion méridionale des Ered Luin, et à l'évidence il ne s'agit pas de Belegost. ²

Il y aurait encore beaucoup d'autres choses à dire sur l'Atlas of Middle-earth, mais cela nous entraînerait bien loin du sujet que je désirais aborder dans cet essai.

Une dernière critique toutefois : sur les points litigieux, Fonstad ne cite jamais ses sources. En regardant sa carte des chutes de Rauros, ou encore son dessin des monts Caradhras, Fanuidhol et Celebdil dans les Hithaeglir, je ne peux m'empêcher de penser qu'elle a pu accéder aux dessins longtemps inaccessibles au public et qui ont depuis été repris dans J.R.R. Tolkien, Artist & Illustrator de W. G. Hammond et C. Scull...

lfleurg.gif

1. Ces trois vers laconiques constituent l'unique description que Tolkien nous livre des Montagnes Bleues, "which are the borders of the lands of which these tales tell" [IV:103]. On peut glaner dans [IV:341] leur nom en vieil anglais : Hæwengebeorg (avec un accent aigu sur le /æ/).

Quant à Lhúndirien, « les tours bleues », que j'ai retenu comme titre pour cet article, c'est une des variantes qui figurent dans Etymologies [V:370]. Où-es tu, lecteur ? Depuis 1997, quelqu'un aurait quand même pu me faire remarquer l'erreur d'accentuation dans le titre : Lhûn, mais Lhúndirien - conformément, d'ailleurs, aux règles édictées dans l'Appendice E du Seigneur des Anneaux smile

2. En établissant [M·VII], Tolkien s'est certainement heurté au problème du recollage avec la carte du Hobbit. Le jeu sur la position de Belegost pourrait tout aussi bien être une tentative pour justifier a fortiori la présence de Thorin à l'ouest de la Comté, à une époque où le sort des cités naines n'aurait pas complètement été scellé. Mais là encore nous nous plaçons sur le terrain des hypothèses.

Si l'on veut aller un peu plus loin, il faut relever deux citations apparemment contradictoires :

"Thráin and his son Thorin wander westwards. They settle in the South of Ered Luin beyond the Shire." [RK:463]

"For just as I was nearing Bree I was overtaken by Thorin Oakenshield, who lived then in exile beyond the north western borders of the Shire. [...] So I went with him to his halls in the Blue Mountains." [UT:322]

La Comté se trouvant à peu près au niveau du Golfe de Lhûn, le second passage est difficilement compréhensible.

Enfin, il convient de mentionner un texte encore plus tardif, où l'on apprend le nom des sept familles des Nains :

"[The awakening place of the ancestors of the Firebeards and the Broadbeams] had been in the north of the Ered Lindon, the great eastern walls of which the Blue Mountains of the second and later ages were the remnant; [that of the ancestors of the Longbeards] had been Mount Gundabad." [XII:301]

Les Pères des Nains sont groupés deux par deux, à l'exception de Durin, et Christopher Tolkien fait remarquer en note que les deux premières familles sont très vraisemblablement celles de Belegost et de Nogrod. Le texte se poursuit en précisant que les Nains n'aimaient pas s'éloigner de leur lieu d'origine (les Longbeards y furent contraints après l'invasion de Gundabad par le Orcs de Sauron). Indépendamment de la validité de cette version de la légende, ce passage nous semble confirmer la proximité de Belegost et de Nogrod.


Date de création : 16/12/2007 @ 19:26
Dernière modification : 16/12/2007 @ 19:28
Catégorie : Géographie
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