Apostille - Extrait du journal d’Isengar Took, La Boiselle, octobre 2016

Me voilà au milieu des champs, dans la fraîcheur de l’automne naissant. Emporté dans une étrange excursion matinale et solitaire.

Est-elle l’expression d’une curiosité morbide ? La manifestation de la pathétique frénésie d’un admirateur transi ? La marque d’une excessive soif de savoir ?

Au milieu de cet espace ouvert, occupé par les labours à perte de vue et un léger voile de brumes incertaines, cette promenade a l’allure d’un exercice vain.

Vue sur l’ancien No man’s land et sur l’ancienne ligne de front anglaise, depuis Lochnagar Crater – octobre 2016

Et puis je vois le cratère. Le grand vide. L’ammonal, le feu et la mort qui ont modelé le paysage et l’ont marqué à jamais.

Il y a un siècle de cela, des hommes sont morts ici, beaucoup d’hommes. Les nombreux cimetières isolés le long du chemin qui mène vers l’ancien front attestent de cette hécatombe, la pire de la Grande Guerre. Mais si on comprend l’immense tuerie à travers les dalles blanches, les monuments propres et majestueux, les petits coquelicots commémoratifs frémissant au vent de la Somme, ceux-ci ne permettent pas d’imaginer ce qui s’est vraiment passé.

Le monument de Thiepval, dédié à la mémoire des soldats britanniques morts sur le front de La Somme – octobre 2016

Alors, il faut se rendre sur place, sentir la terre torturée, errer le long des chemins silencieux qui résonnent encore, un siècle plus tard, des détonations et des cris de souffrance. Ressentir cette multitude de jeunes vies devenue en quelques heures, quelques semaines, quelques mois, une multitude de morts.

Le cratère de la Grande Mine de La Boisselle, dite Lochnagar Crater – octobre 2016

Je perçois alors une parcelle du secret de la puissance qui émane des grands textes de l’œuvre de Tolkien. Cette présence de la peur et de la mort. Cette profondeur et cette vérité, qui ne disent pas leur nom mais qui ont touché des générations de lecteurs, éveillé leurs âmes, et d’une façon ou d’une autre, qui leur ont ouvert les yeux et les ont fait grandir.

La majesté de la Terre du Milieu et la beauté du Conte d’Arda donnent, dit-on, le vertige.

Sur les bords du précipice conique de Lochnagar Crater, à deux pas de Sausage Valley, où la vie de Rob Gilson s’est brusquement interrompue un matin de 1916, le vertige est là aussi.

Lochnagar Crater, vue vers le nord-ouest, avec le village de La Boisselle en arrière plan – octobre 2016

Le soleil rasant dessine sur le versant opposé du cratère les ombres des arbres, autant de fantômes de paysages disparus dans l’enfer de La Somme. Des détonations résonnent au loin et forment un écho glaçant jusqu’au fond de mon ventre ; mon cœur ralentit dans l’attente de ces explosions lointaines et accélère lorsqu’elles reviennent ; et le No Man’s land qui m’entoure et me cerne, resserre son étreinte et m’attire doucement vers l’abîme, tandis que tourbillonnent les noms des milliers de soldats tués, gravés sur le chemin de madrier autour du cratère ou fébrilement écrits sur des milliers de poppies, autant de larmes de sang égarées dans les herbes folles et les feuilles mortes…

Cet endroit est dangereux. Les panneaux à l’entrée du site m’avaient pourtant prévenu.

Panneau d’avertissement, Lochnagar Crater – octobre 2016

Et puis une voiture passe en hâte sur la petite route, et je sors de l’étrange lucidité rêveuse dans laquelle le silence matutinal m’avait plongé… j’entends à nouveau les oiseaux. Les détonations lointaines ne sont que les coups de fusils de chasseurs en maraude dans les bois des environs, et l’étouffant No Man’s Land redevient une mosaïque des champs rassurants où les verts, les bruns et les craies respirent dans une harmonie apaisée.

La rosée sur l’herbe, les feuilles qui s’agitent dans les arbres, le soleil qui poursuit sa lente course. Sur cette terre de mort, la vie a repris son cours depuis longtemps.

Je laisse alors ce coin de campagne se réchauffer sous les rayons du soleil, avec le sentiment d’avoir ouvert des yeux nouveaux sur une parcelle du Légendaire, et d’avoir, l’espace d’un bref instant, contemplé la part d’ombres de la Terre du Milieu.

Vue sur Sausage Valley, là où Rob Gilson a été tué le 1er juillet 1916, et sur l’ancien No Man’s Land depuis Lochnagar Crater – octobre 2016

Jean-Rodolphe Turlin, alias Isengar , 11 novembre 2016

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