Agrégée de philosophie, docteur ès lettres
et sciences humaines (spécialité “esthétique”),
Isabelle Smadja a consacré sa thèse de doctorat
au thème de la folie dans le théâtre
contemporain. Aujourd'hui professeur dans un lycée
technique, elle a publié en 2002, aux Presses Universitaires
de France, une étude intitulée “Le Seigneur
des Anneaux, ou la tentation du Mal”, ouvrage qui
a suscité de vives réactions
2.
Cet entretien est pour elle l'occasion de répondre
aux diverses critiques qui lui ont été adressées.
Pour quelles raison(s) avez-vous rédigé
cet ouvrage ?
J'ai voulu entamer une réflexion sur les raisons de ces deux
succès : il me semble que réfléchir à ce qui plaît à
tant de monde à la fois doit permettre de comprendre quelques-unes
des composantes de notre société. Quand on assiste à un tel
engouement pour une ouvre, qu'il s'agisse d'Harry Potter
ou du Seigneur des Anneaux, on peut voir cet ouvrage
comme une espèce de loupe ou de projecteur braqué sur nos
désirs et sur nos angoisses.
Je me suis d'abord intéressé à Harry Potter, puis je
me suis aperçu qu'il y avait de grandes ressemblances, dans
la structure de l'intrigue, avec Le Seigneur des Anneaux :
(je pense même que J.K. Rowling a clairement montré sa dette
envers Tolkien : le nom de « Voldemort » n'est
pas une traduction : il est en français dans l'original.
C'est sans doute une allusion à « Mordor », qui
a plus de sens également en français qu'en anglais).
Si on épure complètement le schéma de base des deux romans,
il est identique :
Le Seigneur des Anneaux débute lorsque Sauron, un dictateur
a perdu son pouvoir par le biais d'une intervention magique
(il a perdu, dans un combat, son anneau magique) ; après cette
défaite, son esprit existe encore mais lui-même n'est plus
qu'une ombre. Tout ce qu'il désire, c'est retrouver cet objet
pour reprendre toute sa puissance et Tolkien précise bien
que "à chaque combat, l'ombre prend un peu plus de sa
puissance. L'histoire se construit autour de la reprise progressive
des forces de Sauron, qui, peu à peu retrouve ses armées,
la menace qui pèse étant celle d'un conflit mondial, mobilisant
toutes les forces armées du royaume.
Harry Potter a le même commencement : Voldemort , un
dictateur, a perdu son pouvoir du fait d'une intervention
magique (en voulant tuer le tout jeune fils des Potter, il
a perdu son pouvoir) et, comme Sauron, il n'est plus qu'un
esprit désincarné et très faible ; il a besoin, quant à lui,
non pas de récupérer un anneau, mais de retrouver celui qui
a été à l'origine de sa défaite, Harry Potter lui-même. Le
roman de J.K. Rowling raconte ainsi comment, après avoir été
réduit à presque rien grâce au courage de quelques-uns, Voldemort
reprend peu à peu du poil de la bête et parvient progressivement
à rassembler de nouveau autour de lui un groupe de partisans.
À la fin du quatrième tome, la confrontation est imminente
entre le bien - incarné par Dumbledore, le protecteur de Harry
Potter, mû par des valeurs démocratiques et humanistes, parmi
lesquelles le refus de la peine de mort, une grande méfiance
envers les méthodes trop répressives, une volonté de promouvoir
la culture et l'éducation - et le mal, incarné de manière
indiscutable par Voldemort.
Mais la ressemblance se prolonge quand on examine ceux qui
sont susceptibles de combattre le dictateur. C'est explicite
dans le roman de Rowling : c'est à un enfant que revient la
tâche de sauver la planète de ce conflit terrible qui menace
en affrontant à plusieurs reprises Voldemort. Et celui qui
lui confie cette tâche, c'est un adulte, un sage magicien,
un très vieil homme également, Dumbledore.
Dans le cas du Seigneur des Anneaux, c'est à un équivalent
symbolique de l'enfant, un hobbit, encore très jeune (surtout
si on le compare à Gandalf) et qui ne mesure pas plus de 90
cm, que revient la tâche de sauver la planète de ce conflit
terrible qui menace toutes les contrées du monde. C'est à
lui que Gandalf, un sage magicien, un très vieil homme également,
confie la tâche d'aller jusqu'en Mordor, en affrontant à plusieurs
reprises les serviteurs de Sauron.
Ce sont ces similitudes qui m'ont intriguée et qui m'ont incitée
à travailler sur Le Seigneur des Anneaux.
Votre étude vous mène à faire des constats
qui risquent fort de déplaire aux fans purs et durs
de Tolkien (concernant en particulier ses idées racistes).
Parlez-nous de l'acceuil qu'a reçu votre livre.
D'un côté, je m'y attendais, parce que je suis persuadée que,
pour certains, Le Seigneur des Anneaux est un livre-culte.
Et, de fait, ils lui vouent un véritable culte : c'est
Le Livre, si bien que l'interprétation devient une exégèse
et doit être livrée avec énormément de précautions, et que
la critique est sacrilège.
Mais pourtant, d'un autre côté, quand on me reproche de n'avoir
même pas vu le message de tolérance délivré par Gandalf et
qu'on cite parfois le discours de Gandalf - alors que je cite
ce même extrait dans mon ouvrage ! - j'ai vraiment l'impression
qu'il y a des gens qui se permettent de critiquer, de m'insulter
parfois, alors qu'ils ne m'ont même pas lue.
De même quand on me reproche de n'avoir pris mes références
que dans les contes, alors que j'essaie de montrer tout ce
que Gollum doit au personnage de Caliban chez Shakespeare,
que je mets en parallèle le poème de Mordor et la poésie de
Hugo, que je compare l'anneau de Sauron à l'anneau de Gygès
chez Platon, un anneau qui rend invisible - ou quand quelqu'un
que je ne connais pas se permet de dire que je n'ai même pas
lu les autres écrits de Tolkien !! - je trouve qu'il
y a une grande part de mauvaise foi.
Et puis, à côté de ces critiques, disons, directes, il y a
eu des gens qui ont crié « haro sur le censeur »,
et qui voudraient interdire toute critique, au nom de la liberté
de penser et du refus de la censure. À ceux-là, je voudrais
quand même répondre que critiquer n'est pas censurer, mais
essayer de faire le point sur les valeurs présentes dans une
ouvre. À chacun ensuite de décider si la critique est pertinente
ou non. Alors ne censurons pas non plus la critique ! Elle
a, quand elle est argumentée (et je pense que la mienne l'est),
son rôle à jouer - et il n'est pas toujours négatif et certainement
pas destructeur - dans la compréhension d'une ouvre. J'en
profite pour remercier vivement Nicolas Liau de m'avoir donné
un droit de réponse et un droit de parole sur ce site.
Vous affirmez que la façon dont Tolkien charge les
Orques de tous les vices obéit à une idéologie
profondément raciste. Or, il est difficile d'imaginer
un créateur donnant vie à sa créature
dans le seul but de la rabaisser, de la répudier. L'écrivain
éprouve nécessairement un minimum d'affection
à l'égard de ce qu'il crée...
Si Tolkien avait une affection quelconque pour ses Orques,
il l'a bien cachée. Ce qui m'a surtout gêné dans Le Seigneur
des Anneaux, c'est l'existence de cette « race »
- "les Orques" - qu'on peut détruire sans jamais
négocier quoi que ce soit et sans aucune culpabilité. Alors
on aura beau dire "les orques, c'est du fantastique,
.", il me semble qu'il y a chez les orques quelque chose
qui participe de l'humanité. Ainsi, ils possèdent un langage,
des individualités : des personnalités se dégagent (je
pense notamment à Ouglouk par exemple, le chef Ourouk Haï),
des tentatives de révoltes contre les chefs se précisent :
tout cela a pour effet d'humaniser les orques. Mais au moment
même où on leur donne une forme d'humanité, on les exclue
complètement sous prétexte qu'ils font partie d'une race perfide,
soit parce qu'ils sont issus de manipulations génétiques ou
d'un métissage (cf les Orques de Saroumane - ces « gens
immondes", précise Sylvebarbe, sont "des hommes
que Saroumane a dégradés ou le fruit d'un métissage entre
la race des Orques et celle des Hommes"), soit parce
qu'ils seraient des êtres dégénérés. Ainsi, inévitablement,
du fait même de leur nature biologique, du fait de leur naissance
ou de leur sang, les Orques ont des idées mauvaises, qui les
poussent à détruire.
Bref, ce que dit le Seigneur des Anneaux , c'est qu'il
faut détruire les Orques parce que leur race est telle qu'elle
ne peut produire que le mal : leur origine biologique les
rend mauvais. Que l'on dise qu'il peut y avoir une méchanceté
dans les gènes ou dans le "sang", c'est cela qui
me paraît raciste ou, à tout le moins, très dangereux. Et
plus généralement, les exemples ne manquent pas, dans l'ouvrage,
où les qualités ou défauts des personnages sont déterminés
par leur naissance ou leur sang : des nains, par exemple,
il est dit que "dès leur venue au monde , ils appartenaient
à une espèce capable de résister obstinément à toute tentative
de domination"
Quand en pleine Seconde guerre mondiale, on bombarde l'Allemagne,
il s'agit de lutter contre l'adhésion, plus ou moins forcée,
de l'Allemagne à des idées et à une idéologie nazies. Et il
ne s'agit pas de lutter contre une race dégénérée qui serait
la race allemande : personne n'a jamais pensé - du moins je
l'espère - que les Allemands étaient mauvais parce que c'était
dans leurs gênes d'être mauvais. Or c'est bien de cela qu'il
s'agit dans Le Seigneur des Anneaux : d'une race qui,
dès sa naissance, est mauvaise.
De fait, tout chez les Orques est perfide et mauvais : leur
langue est abominable, à l'opposé de la "belle langue
elfique" ; leur apparence physique est hideuse par opposition
à la belle apparence des elfes. On lit par exemple en II,
7 "vous avez les yeux perçants de votre belle race, Legolas".
Depuis quand une race est-elle plus belle qu'une autre ? Ne
serait-ce que dans cette volonté de faire croire que l'apparence
physique révèle parfois la valeur morale, l'ouvrage de Tolkien
me paraît comporter des éléments suffisamment ambigus pour
qu'on ait le droit d'avancer une réflexion critique. Les Elfes
sont beaux et blonds; les Orques sont noirs et hideux.
Et qu'on ne vienne pas me dire que Tolkien s'est défendu de
la moindre allusion à des idées colonialistes ou racistes
: là n'est pas le problème. Il s'agit d'analyser une ouvre
et non de faire le procès ou la défense d'un auteur ! La
correspondance de Tolkien n'apparaît pas, que je sache, en
préface au Seigneur des Anneaux et, quand bien même
elle y serait, cela ne changerait pas la structure de l'ouvre,
qui bénéficie d'un attrait supplémentaire : celui d'une
intrigue solide et d'une belle plume. Enfin, dire des Orques
qu'ils sont un « procédé littéraire » ne change
rien à l'affaire : c'est un procédé littéraire construit
sur l'idée d'une race perfide. De même, rappeler que Tolkien
avait, dans son écrit sur les contes de fées, témoigné d'un
souci de vraisemblance, ne dédouane pas l'auteur, bien au
contraire !
Les rapports entre les diverses races de la Terre
du Milieu sont ternis par quelques heurts. Il serait tentant
de voir dans ces questions un écho de la prétendue
xénophobie de Tolkien, mais ce serait faire peu de
cas de l'amitié sincère qui unit l'elfe Loegolas
au Nain Gimli, ou encore de la cohatitation pacifique des
Hommes avec les Hobbits dans le bourg de Bree... Qu'en pensez-vous
?
Il est vrai que Legolas l'elfe et Gimli le nain apprennent
peu à peu à se connaître, mais leur accord ou leur réconciliation
ne se construit que sur la base d'une même volonté de destruction
des Orques : c'est autour d'un ennemi commun, une sorte de
bouc émissaire, que se fait l'accord. Mais, dans l'ensemble,
les relations entre les peuples ne témoignent pas d'une volonté
de livrer un message xénophobe (cf les premières apparitions
d'Aragorn : il est dans la position d'un étranger mais
il se révèle être quelqu'un de remarquable). Reste quand même
le problème des Orques.
Dans sa thèse de doctorat3,
Roderick O'Brien rappelle que bien que les femmes ne soient
pas toujours au premier plan dans le monde de Tolkien, leur
rôle est essentiel. Tolkien, à partir de son
opinion sur le monde moderne, a de toute évidence réfléchi
sur les relations entre hommes et femmes et écrit à
ce sujet. On a lu son oeuvre d'une façon inattentive
si on n'aperçoit pas certaines de ces corrélations,
si on n voit en Tolkien qu'un sexiste démodé,
et il serait honteux et malhonnête de complètement
fermer les yeux sur l'existence des femmes dans son oeuvre.
Il fait également remarquer que Galadriel est plus
sage et plus puissante que son mari, ou encore que Eowyn ressemble
aux héroïnes comme Bradamante dans le roman héroïque
Orlando Furioso d'Arioste, partant à la guerre à
cheval, coiffée d'un heaume, en tenue de combat, pareille
à un homme. Etes-vous d'accord ?
Non, je ne suis pas du tout d'accord. Galadriel et Eowyn sont
trop belles pour être vraies (P. Jackson a bien rendu
ce sentiment d'irréalité quand il fait entrer en scène Galadriel).
J'ai bien peur que la sacralisation et l'idéalisation de la
femme ne soient très misogynes : sacraliser, c'est une manière
d'exclure. Si les femmes sont là uniquement pour être pures
et belles, d'une part on en exclue la plupart (voire toutes)
et d'autre part elles n'ont pas à se mêler à la vie de tous
les jours (qui n'est ni belle ni pure). Les hommes, eux, ont
une place dans le livre même quand ils sont imparfaits.
Toutes les faiblesses du Seigneur des Anneaux
répertoriées dans votre ouvrage (légitimisation
de la guerre, attrait pour la mort, misogynie...) sont-elles
décelables dans les autres écrits de Tolkien
?
Je ne pense pas qu'on puisse mettre sur le même plan la misogynie
et les idées conservatrices de Tolkien, avec la mise en évidence
de l'attrait pour la mort. Les premières sont effectivement
à mon sens la grande faiblesse de l'ouvrage (qu'on trouve
ailleurs effectivement : cf certains passages de Færie)
alors que la poésie de l'Anneau, construite autour de l'attrait
pour la mort est, par la beauté des vers, une des grandes
forces du livre. Quant au reste, j'en ai déjà parlé :
je m'inquiète de voir combien, aujourd'hui dans les jeux vidéo,
on légitime une agressivité et une cruauté terribles sous
prétexte que ceux contre lesquels on use de cette violence
sont « mauvais » ou « méchants ». Or, ce n'est pas un
hasard si énormément de jeux vidéo disent leurs dettes envers
l'univers du Seigneur des Anneaux et ses Orques. Certes,
le débat est ouvert : y a-t-il catharsis ou mimesis ?
Mais a-t-on réellement besoin, pour expulser par le jeu ou
la lecture, son agressivité de la justifier en forgeant des
créatures totalement mauvaises ?
Qu'avez-vous ressenti à la lecture du Seigneur
des Anneaux ? Du plaisir, de l'indifférence ou
de la répulsion ? Pour vous, Tolkien est un grand écrivain,
un bon conteur ou un banal écrivaillon ?
Une grande perplexité : c'est indiscutablement un bon
écrivain, mais son ouvrage comporte une idéologie qui me déplait
profondément. Et il n'est pas facile de gérer ce sentiment
qu'on a affaire, avec l'anneau, à une métaphore très pertinente,
et en même temps que l'idéologie véhiculée est raciste et
misogyne (même si l'auteur s'en est défendu ; on peut
parfois être dépassé par sa propre écriture, en ce sens qu'elle
révèle des idées qu'on n'aurait pas voulu tenir)
Parlons d'abord de l'aspect littéraire, et de la réflexion
philosophique qui est insérée dans la trame du récit.
Il me semble que l'originalité et la force du Seigneur
des Anneaux résident dans la fusion opérée entre deux
schémas narratifs : c'est un récit qui reprend d'une
part, le principe d'un affrontement guerrier entre le bien
et le mal, et d'autre part, la matrice originelle d'un pacte
avec le diable. D'un côté, le périple de Frodon, en vue de
détruire l'instrument du mal prend la forme d'une épopée,
où peu à peu, toutes les peuplades existantes vont être amenées
à réagir. Mais d'un autre côté, il se construit aussi autour
de l'idée d'un mystérieux lien unissant, par le biais d'un
objet maléfique et puissant, le diable à ceux qui auraient
eu la faiblesse de se laisser tenter par l'attrait magique
de l'objet.
Loin de se réduire à une vision manichéenne simple, le roman
complique donc l'affrontement entre le bien et le mal par
l'introduction d'un combat que le bien - incarné dans des
individus aussi divers que Gandalf, Galadriel ou Elrond ou
encore Frodon - doit mener de manière interne contre sa propre
volonté de succomber au mal. On peut faire par exemple un
parallèle à faire entre la philosophie du Seigneur des
Anneaux et celle de Balzac dans La Peau de Chagrin.
Dans le roman de Balzac, un vieil antiquaire offre à un jeune
homme au bord du suicide un mystérieux talisman tout en l'avertissant
de sa nocivité : la peau de chagrin qu'il lui lègue accomplira
son moindre désir, mais aux dépens de sa vie, qui sera écourtée
à chaque souhait émis. Et l'antiquaire résume par un aphorisme
son expérience de la vie : "Vouloir nous brûle et Pouvoir
nous détruit" . Or cet aphorisme, nous pourrions
également le prendre comme commentaire du Seigneur des
Anneaux.
À cela s'ajoute une réflexion sur la tentation : comme
la femme de Barbe Bleue, Frodon est confronté à la tentation
par excellence ; on lui offre un objet, tout en lui interdisant
de l'utiliser et en excitant sa curiosité par l'évocation
d'une sourde menace. Barbe-Bleue disait à sa femme :
"Voici la clef qui ouvre le petit cabinet, n'y entrez
pas ". Et Gandalf rappelle à Frodon (après avoir déposé
l'anneau dans la main du jeune homme et juste avant de s'en
aller pour une destination inconnue, tout en assurant qu'il
reviendra) : "Faites plus attention que jamais à
l'Anneau. Permettez-moi d'insister : ne vous en servez pour
rien au monde.". À l'instar de la jeune femme du conte,
Frodon est ainsi détenteur d'un objet qui devient, par la
force de l'interdit même, l'objet du désir : il lui permettrait
d'accéder à des connaissances nouvelles mais dont on lui dit
qu'elles seraient extrêmement dangereuses. Et, comme dans
Barbe Bleue, c'est la mort qui en toute logique attend celui
qui, par avidité ou par curiosité, a désobéi.
Mais conte et roman ne sont sur ce point que les versions
laïques du récit biblique et de la tentation à laquelle Dieu
soumet Adam et Eve. (« La femme répondit au serpent :
"(.) Du fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin,
Dieu a dit : vous n'en mangerez pas, vous n'y toucherez pas,
sous peine de mort.")
Tout cela pour dire brièvement la richesse de la métaphore
de l'anneau. Mais, à côté de cela, on trouve des contradictions
très gênantes, entre le discours explicite et les comportements
des uns et des autres. Il y a, c'est certain, un discours
explicite qui prône la tolérance et la clémence, ainsi que
le refus de la peine de mort : je cite dans mon livre deux
extraits qui vont dans ce sens. L'un est un discours de Gandalf
: "nombreux sont ceux qui vivent alors qu'ils méritent
la mort. Et nombreux sont ceux qui sont morts alors qu'ils
méritaient de vivre. Vous ne pouvez pas leur rendre la vie,
alors ne soyez pas prompt à dispenser la mort." Or quand
on regarde bien, non seulement la communauté est très prompte
à dispenser la mort (cf le calcul morbide du nombre de morts
orques, mais encore tous les "traitres" meurent
d'une manière ou d'une autre : Saroumane, Langue de serpent,
Gollum, et même Boromir) et inversement aucun des héros ou
de ceux qui sont considérés comme bons ne meurent. Si on compare
à l'ouvre de Hugo par exemple, qui comporte une véritable
critique de la peine de mort, on voit immédiatement la différence
: chez Tolkien, la mort violente arrive à tous ceux qui, à
l'intérieur de l'ouvre, méritaient de mourir et méritaient
de mourir dans les conditions précises où ils meurent.
Chez un Hugo en revanche, la critique de la peine de mort
passe par la mise en évidence de morts foncièrement injustes
: Hugo ne se contente pas d'un discours où il déclarerait son
rejet de la peine de mort, tout en nous présentant par ailleurs
des condamnés à mort qui méritaient de l'être. Il construit
une intrigue où les personnages qui sont condamnés à mort
le sont si injustement que les faits mêmes, et pas seulement
le discours, appelle la révolte contre la peine de mort. Même
remarque à propos du discours explicite de Frodon : "il
ne sert à rien, s'exclame Frodon, de répondre à la violence
par la violence". Or relisez le passage : ce discours
est contredit par les faits. Il a fallu, au contraire, répondre
par la violence à Saroumane et le tuer, pour qu'il arrête
de nuire. Bref, tout en disant explicitement le refus de la
peine de mort, J.R.R. Tolkien oriente la pensée des lecteurs
vers l'idée que la pitié est dangereuse : les méchants le
demeurent et mieux vaut les tuer avant qu'ils ne vous tuent.
Déconseilleriez-vous la lecture du Seigneur
des Anneaux ?
Non bien sûr : j'avais essayé de prévenir un tel contresens,
en incluant à la conclusion de mon livre des extraits d'un
ouvrage de Ricour, auxquels j'adhère pleinement. Les
voici :
"car la littérature et les arts ont peut-être une fonction
permanente de scandale: en représentant le mal avec insistance,
voire avec complaisance, l'artiste déchire l'image conventionnelle
et hypocrite que les bien-pensants tentent de se donner d'eux-mêmes.
Et ainsi l'artiste est toujours accusé de pervertir l'homme
en abîmant l'image de l'homme ; et il est nécessaire que son
rôle demeure ambigu, comme maître de véracité et comme maître
de séduction." (Histoire et vérité, p.122 sq)
Et Ricour de poursuivre : "Mais le scandale n'est lui-même
que l'envers de la fonction utopique de la culture : l'imagination,
en tant qu'elle prospecte les possibilités les plus impossibles
de l'homme, est l'oil avancé de l'humanité vers plus de lucidité,
plus de maturité, bref, vers la stature adulte. (.) L'artiste
ne sait jamais s'il construit ou s'il détruit ; s'il ne détruit
pas en croyant construire ; s'il ne construit pas en croyant
détruire. (.) C'est sous les apparences les plus destructrices
que l'histoire se fait "édifiante"."
Il me semble que cette position est pleinement valable pour
le roman de Tolkien ; c'est pour cela qu'on ne doit pas
considérer la mise en évidence d'un attrait pour le mal comme
une faiblesse de l'ouvrage.
Le succès de Harry Potter, auquel vous avez
consacré une étude en 2001, est-il comparable
à celui du Seigneur des Anneaux ? La saga de J.K. Rowling
est-elle au centre d'un véritable culte littéraire,
comme celle de Tolkien, ou bien d'un simple effet de mode
voué à l'oubli ?
Je ne sais pas : il faut attendre qu'elle ait complètement
fini le livre, parce que la fin (ce qui advient en fin de
compte à Harry Potter, et ce que devient Dumbledore) va sans
doute être déterminante.
Mais de toute façon, cela restera à mon avis un ouvrage apprécié
parce que sa lecture satisfait de puissants désirs inconscients, mais
inavouables. Quel enfant en effet pourrait admettre vouloir,
dans ses rêveries, la mort de ses parents afin d'avoir la
voie libre pour être le héros qui, dans un même mouvement,
sauvera le monde et vengera leur mort ? Bien plus, quel enfant
serait en mesure d'avouer que, de temps en temps, il rêve
que sa mère et son père fassent le sacrifice de leur vie afin
que lui, leur enfant, ait la vie sauve ? Harry Potter
le fait pour l'enfant. Pour le dire brièvement, c'est cette
texture du roman qui me paraît pouvoir résister à l'usure
du temps.
Reste que si culte il y a pour le roman de Rowling, il sera,
à mon avis, beaucoup moins revendicateur et agressif que dans
le cas de Tolkien, parce que l'ouvrage en lui-même l'est moins.
De toutes les créations de Tolkien, laquelle
vous paraît la plus aboutie, la plus originale ?
Sans aucune hésitation, Gandalf est, selon moi, la création
de Tolkien. C'est un personnage qui parvient à réaliser ce
dont on rêve : une fusion entre la force et la fragilité.
Il parvient à réunir une grande force de caractère et une
certaine faiblesse devant ses propres défauts, sa vieillesse,
son attachement pour Frodon... En ce sens c'est un personnage
qui correspond à un idéal, mais à un idéal beaucoup plus moderne
que ne l'est la figure d'un Dieu tout-puissant. En plus, sa
capacité à resurgir alors qu'on le croyait perdu à jamais,
donne une espérance supplémentaire.
Nicolas Liau, Isabelle Smadja
septembre 2003.
1.
Nicolas Liau est étudiant en Lettres Modernes à Limoges et
prépare actuellement une maîtrise en Littérature Comparée.
Passionnée de mythologie grecque, il a découvert depuis peu
Tolkien par le biais du
Seigneur des Anneaux.
2. “Le
Seigneur des Anneaux, ou la tentation du Mal” a d'ailleurs
fait l'objet d'un compte-rendu sur
JRRVF :
lire.
3. « J.R.R.
Tolkien (1892-1973) Bases des oeuvres de Tolkien : son art
et ses sources ». Thèse de doctorat. Sous la
direction de Rose Meneses. Université de Nancy II.
1996.