« L'Ombre de la Mort » chez Tolkien
*
par Michaël Devaux
Version abrégée de l'article paru dans La Feuille de la compagnie, N°1,
les éditions de l'il
du Sphinx (c) 2001, pp. 200
Je ne vivrai pas toujours
Job 7, 16
Le 12 juin 1987, M. Lowdham, d’Oxford, découvrit
deux textes bilingues (en Avallonian et Adunaic) sur la chute de l’Atlantide[1]. Le second commençait par ce mot en
Adunaic : Agannālō, l’ombre de la mort. Trois choses sont à
remarquer ici : d’abord M. Lowdham n’a jamais existé, il est l’un des héros
du roman d’anticipation (inachevé) de J. R. R. Tolkien intitulé The Notion
Club Papers[2] ; ensuite
l’Adunaic est un de ses langages inventés ; enfin, l’Atlantide n’a toujours
pas été retrouvée. Cependant, l’ombre de la mort dont parle l’imagination de
Tolkien est, pensons-nous, riche d’enseignements. C’est ce que pensait aussi
Tolkien lui-même puisqu’il écrit dans son essai « Sur les contes
de fées » : « Mais c’est une des leçons données par les
contes de fées (…) qu’à la verte jeunesse, godiche et égoïste, le chagrin et
l’ombre de la mort peuvent conférer la dignité, et même parfois la sagesse »[3]. S’il y a une voie, un chemin vers
la sagesse, quelque chose comme une philosophie chez Tolkien, suivons donc l’enseignement
de l’ombre de la mort pour l’approcher.
En utilisant cette expression, Tolkien s’inscrivait
dans deux traditions qui lui étaient chères. a) L’ombre de la mort apparaît
en effet une fois dans Beowulf, le poème en vieil anglais si étudié par
Tolkien, au vers 160 : « ac se æglæca ehtende wæs, deorc deaþscua,
duguþe ond geogoþe, seomade ond syrede, sinnihte heold mistige moras ; men ne
cunnon hwyder helrunan hwyrftum scriþað, Jeunes et vieux également étaient
sa proie et l’ombre de la mort gagnait, nul ne sachant où le gardien d’enfer
portait ses pas »[4]. Tolkien entretient un double rapport
avec cette occurrence de l’ombre de la mort, deaþscua. i/ D’une part,
il la commente dans l’appendice (a) de son article de 1936 « Beowulf :
The Monsters and the Critics » en disant que : « On helle
et helle (…) signifient ‘infernal’, et sont les véritables équivalents
des premiers éléments des composés deaþscua, sceadugenda, helruna
(…). Mais le symbolisme de l’obscurité est si fondamental qu’il est vain de
chercher une quelconque distinction entre le þystru en dehors du palais
de Hrothgar où Grendel se cache, et l’ombre de la mort, ou de l’enfer après
(ou dans) la mort »[5]. Grendel, le monstre que doit combattre Beowulf, comme les Nazgûl
en Terre du Milieu, représente l’ombre de la mort. Dans Beowulf comme
chez Tolkien le symblisme de l’obsurité est fondamental[6].
Tolkien l’a-t-il ici trouvé et venu cherché ? C’est possible si l’on remarque
aussi d’autre part ii/ que lorsqu’il veut traduire l’ombre de la mort en vieil
anglais pour l’inscrire dans les traditions de la Terre du Milieu, il vient
justement chercher cette forme (à l’accentuation près) : déaþscúa
(Home IX, 314, 317). L’hapax de Beowulf intervenait dans une problématique
où les échos de l’autre tradition était patente – comme le montre l’article
de Tolkien. En effet, b) cette expression appartient aussi à une tradition proprement
théologique, la tradition chrétienne. Le syntagme est présent dans l’Ancien
comme dans le Nouveau Testaments[7]. La moitié des occurrences se trouve même dans le livre de Job,
que Tolkien a traduit en anglais pour l’édition de la Jerusalem Bible
parue en 1966[8].
L’ombre de la mort chez Tolkien – voilà, sans doute,
pourrait-on dire en y songeant rapidement, rien que de plus banal donc. Tolkien
est catholique, a traduit le livre qui dans la Bible emploie le plus
souvent umbra mortis ; et le thème de l’ombre est omniprésent
chez lui comme dans Beowulf, tandis que la mort est, bien plus que le
pouvoir par exemple, au centre du Seigneur des Anneaux. Par conséquent,
si la mort est le concept qu’il faut interroger pour comprendre l’intention
fondamentale du Seigneur des Anneaux et si l’ombre de la mort est une
leçon philosophique majeure des contes de fées, voyons donc comment cette ombre
de la mort s’incarne chez Tolkien, quelle(s) figure(s) et sens elle revêt. L’expression
est cependant et paradoxalement extrêmement rare dans le Seigneur
des Anneaux. En toute rigueur, nous devons dire que « shadow of
death » est un hapax, même si l’expression est déclinée (au
pluriel), ce qui mène le nombre d’occurrences à quatre, toujours dans le dernier
volume[9]. Or, ce volume ne
fut écrit qu’à partir de 1946[10], c’est-à-dire après une période
où Tolkien délaissa le Seigneur des Anneaux pour écrire The Notion
Club Papers que nous citions pour commencer[11].
Mais, si cela explique en partie les quatre occurrences du Retour du Roi,
leur caractère énigmatique n’en est pour autant pas dissipé. Rarissime dans
le Seigneur, le syntagme n’en est que plus révélateur. On sait en effet
depuis longtemps qu’en lexicologie les basses fréquences sont souvent les plus
significatives[12]. Les occurrences
du Seigneur des Anneaux, œuvre la plus achevée, c’est-à-dire parfaite,
sont comme la partie visible de l’iceberg, dont la partie immergée serait les
pièces du ‘Silmarillion’, entendons The History of Middle-Earth (Le
Hobbit ne comprend aucune occurrence de notre syntagme).
L’ombre de la mort s’y présente sous deux aspects :
elle concerne les hommes comme les elfes, nous limiterons donc cette étude aux
deux espèces des Eruhíni. Conquérir le sens de « l’ombre de la mort »
implique donc un double travail qui lui-même exige de clarifier la signification
de la mort des uns et des autres. Qu’est-ce que la mort pour les elfes ? Et
qu’est l’ombre de cette mort à la mode elfique ? Qu’est-ce ensuite que la mort
des hommes, et l’ombre de leur mort ? En répondant à ces questions, nous affinerons
la première lecture qui entend l’expression « l’ombre de la mort »
comme la possibilité d’une mort imminente. L’ombre de la mort chez Tolkien se
réduit-elle à cette acception ou a-t-elle une autre signification ?
Puisque la lecture des textes permet d’avancer la thèse selon laquelle les elfes
immortels seront peut-être finalement les seuls à vraiment mourir, tandis que
les hommes mortels vivront éternellement, que penser de l’ombre de leurs morts ?
Le paradoxe qui consiste à dire chez Tolkien les elfes mortels et des hommes
immortels ne doit pas masquer l’ambivalence essentielle de la mort : est-elle
à redouter comme la peur ou à accueillir comme don de Dieu ? Telle est
l’enjeu du sens de l’ombre de la mort.
« Mort à la mode des elfes »[13],
mort humaine, peur ou don divin[14] – la mort ne semble pas être un concept univoque
chez Tolkien. Aussi s’agit-il d’abord de distinguer entre la mort telle que
les hommes la vivent et la mort que connaissent les elfes. Cette différence
est la différence qui distingue les deux espèces d’enfants d’Ilúvatar :
« (…) je comprends que la grande différence entre les elfes et les hommes
réside dans la rapidité de la fin, et en cela seul »[15] dit Finrod. Comment pouvons-nous acquérir le sens cette différence ?
L’inconvénient est que formuler la question ainsi revient à poser le problème
à l’envers. En effet, si l’on demande en quoi la mort nous apprend quelque chose
sur les hommes et les elfes, on s’expose à ne rien comprendre puisque pour Tolkien,
c’est, à l’inverse : « (…) les elfes et les hommes [qui] représentent
le problème de la mort »[16].
La mort ne renseigne en rien sur les elfes et les hommes, puisqu’au contraire
c’est le fait qu’il y ait des elfes et des hommes qui met la mort en lumière.
Autrement dit, le problème de la mort est mis en scène (Tolkien parle de représentation)
grâce à la distinction entre les elfes et les hommes. Précisément, la mort fait
problème dès lors que certaines créatures ne meurent pas. Quand toutes meurent,
alors la mort est une évidence. C’est justement cette évidence que Tolkien veut
faire comprendre. Et pour ce faire, il met sous nos yeux des immortels, les
elfes et des mortels, les hommes. Mais, cette présentation est trop sommaire
car en fait, les elfes eux-mêmes meurent. Finalement toutes les créatures meurent
mais les conditions de la mort des elfes sont telles qu’on peut, d’un certain
point de vue, les qualifier d’immortels. Le gain n’est pas mince puisqu’ils
permettent de faire surgir la mort en tant problème et permettent de la sorte
de conquérir à rebours l’évidence dont il s’agit de prendre pleinement conscience :
toute créature est mortelle ou, comme le dit le prophète, « je ne vivrai
pas toujours ».
I. L’immortalité des Elfes
Puisque les légendes sont elfo-centrées (Letters
285, 147), nous commencerons nos analyses avec l’immortalité des elfes. Cela
exige de parcourir le détail de leur réincarnation, puis l’examen de la différence
entre l’immortalité et l’éternité. Ainsi approcherons-nous de ce qu’est finalement
l’ombre de la mort des elfes.
A. La réincarnation
Les deux types de morts sont explicitement distingués
dans Le dialogue de Finrod et d’Andreth[17] en ces termes :
« Je comprends la différence, dit Finrod. Tu veux dire qu’il y a deux morts :
l’une est un mal et une perte mais pas une fin, l’autre est une fin sans retour ;
et les Quendi ne souffrent que la première »[18]. Les elfes (ici les Quendi) ne connaissent
donc qu’une mort relative semble-t-il : une mort qui n’est pas une véritable
fin. Les elfes en effet, perdent leur corps mais leur âme reste attachée à ce
monde, et ils revivent parfois dans un (nouveau) corps. Les elfes sont immortels
au sens où ils se réincarnent. Trois textes décisifs nous permettent d’appréhender
de quoi il retourne. Il s’agit de la lettre n°153, des Lois et coutumes parmi
les Eldar (Home X, 217 sqq. notamment), et de l’appendice intitulé Le
dialogue de Manwë avec Eru, et les dernières conceptions de la réincarnation
des elfes (Home X, 361 sqq.),
1) Dans une lettre de septembre 1954, Tolkien
expose (après lui en avoir parlé) à Peter Hastings ce qu’il en est la réincarnation
des elfes. Très intéressé par une remarque orale concernant ce thème, le directeur
de la librairie catholique d’Oxford Newman, demande des précisions. Tolkien
s’exécute : « La “réincarnation” peut être une mauvaise théologie
(bien plutôt qu'une métaphysique) si on l’applique à l’humanité ; et mon
legendarium, en particulier la Chute de Númenor, qui fait
immédiatement fond au Seigneur des anneaux, s’appuie sur l’opinion selon
laquelle les hommes sont essentiellement mortels et ne doivent pas tenter de
devenir “immortels” en la chair*. Mais je ne vois vraiment pas comment, même
dans le monde primaire, aucun théologien ou philosophe, à moins qu'il fût bien
mieux instruit de l’union de l'âme et du corps qu’on puisse l’être à mon avis,
pourrait nier la possibilité de la ré‑incarnation comme mode d'existence
ordonnée à certaines espèces de créatures rationnelles incarnées »[19].
Ce texte justifie l’introduction de la réincarnation
dans le monde secondaire. Se situant en dehors du monde imaginaire, il
indique le statut théorique de la réincarnation, et le dossier textuel à fouiller.
La réincarnation est une possibilité du ressort de la théologie. Cette
possibilité, Tolkien ne la détaille pas (encore), elle vient simplement en contrepoint
du désir d’immortalité de l’homme. Partant d’un point de vue extérieur au legendarium,
Tolkien rappelle le point de vue « humain » sur l’immortalité. Il
s’agit d’un désir illusoire : l’homme ne devient pas immortel dans la chair.
Ce point de vue est repris et mis en scène dans l’ensemble des textes constituant
le dossier de ‘La chute de Númenor’ - corpus majeur pour notre étude
de la mort des hommes. Tolkien est ici à la croisée des chemins : la réincarnation
n’est pas la bonne immortalité de l’homme, mais c’est une possibilité à exploiter
pour les elfes. Cependant, cette réincarnation, il n’en indique que la place
théorique, sans dire quelle elle est. D’ailleurs, si au lieu de parler de la
mort et de la réincarnation des elfes, Tolkien se contente ici de pointer le
dossier de ‘La chute de Númenor’ (concernant le désir d’immortalité des hommes),
c’est parce que lui-même n’a pas véritablement, en 1954, exploré cette possibilité.
Si donc dans cette lettre, Tolkien s’est expliqué extérieurement sur la réincarnation
et en a justifié l’emploi, il reviendra aux deux autres textes (datant de 1958-1960)
d’apporter, d’un point de vue interne au monde secondaire, les précisions techniques
concernant la mort des elfes et leur réincarnation.
2) Dans les Laws and customs among the Eldar,
Tolkien expose en détail, dans les deux sections intitulées respectivement Of
Death and the severance of Fëa and Hrondo et Of Re-birth and other of
those that go to Mandos, ce qu’il faut savoir de la mort des elfes et de
leur réincarnation. Les modalités de la mort des elfes sont bien connues :
si les elfes ne meurent pas de maladie, les armes, la souffrance et le malheur
les peuvent tuer[20]. Les conditions
qui autorisent l’immortalité des elfes sont les suivantes. D’abord, Tolkien
distingue la nature du corps, hröa et de l’esprit, fëa. « Les
Eldar sont, par nature, immortels en Arda. Mais si une fëa (ou esprit)
loge en un hröa (ou enveloppe charnelle), lui est unie, elle ne l’a pas
choisi : il lui est imposé. Il est fait de la chair ou substance d’Arda
elle-même. Et les maux qui blessent Arda peuvent décider du sort de cette union,
même si elle est permanente par nature et fut voulue ainsi. En dépit de cette
union, qui est d’une nature telle que d’après la nature non corrompue, il ne
peut exister aucun être de chair vivant sans une fëa et un hröa,
fëa et hröa ne sont pas la même chose. Et bien que la fëa
ne puisse être détruite ou désintégrée par une violence extérieure, le corps
peut être blessé et complètement détruit. / Si tel est le cas, que le corps
est détruit ou si meurtri qu’il ne peut recouvrer la santé, tôt ou tard il ‘meurt’,
c’est-à-dire qu’il devient pénible pour une fëa d’y résider. Le corps
n’étant plus l’instrument de la vie et de la volonté, ni une source de plaisir,
la fëa le quitte. Le corps ne pouvant plus désormais remplir sa fonction,
l’union se délie et il rejoint le hröa général d’Arda. La fëa
est délogée, (…), et elle devient invisible aux yeux du corps (bien que les
autres fëar la perçoivent clairement, de conscience à conscience) »[21]. Seule la fëa est indestructible
tandis que le corps des elfes est fait de poussière et retourne à la poussière.
La fëa peut être délogée ou sans logis (houseless). L’esprit d’un
corps ‘mort’ est pourtant toujours de ce monde. Une fëa peut toujours
être perçue par une autre fëa. La première condition de la réincarnation,
exposée dans la section Sur la mort et la séparation de l’âme et du corps,
réside donc dans la permanence de l’esprit. Ce qu’il advient de l’esprit
ensuite n’a rien d’évident. En effet, les elfes eux-mêmes ne savent de façon
innée pas ce qu’il arrive aux fëar délogées[22].
La réincarnation n’appartient pas à leur nature parce que « la séparation
de la fëa et du hröa n’est pas naturelle et ne découle pas du
premier dessein [de Dieu] mais de la destruction d’Arda par les œuvres de Melkor »[23].
Dès lors, on comprend pourquoi la réincarnation de la fëa dans un hröa
est une grâce de Dieu : « La renaissance est une grâce qui vient
du pouvoir qu’Eru a délégué aux Valar pour diriger Arda et réparer sa corruption.
La renaissance ne relève pas du pouvoir de la fëa elle-même. Seuls reviennent
ceux qui, après que Mandos ait proclamé que leur sort est d’être libéré, Manwë
et Varda ont béni »[24].
Cette note décisive de la section Sur la renaissance…, indique deux autres
conditions de la renaissance des elfes. Chronologiquement, l’esprit ayant quitté
le corps doit d’abord rejoindre Mandos[25]. Là, à l’ouest du paradis terrestre
de Valinor, il se rend dans la forteresse (en quenya mandos) de l’Ainu
Námo – aussi appelé Mandos par métonymie – pour y être jugé. L’esprit attend
le jugement de Mandos. On ne peut connaître de meilleure fortune que de se réincarner[26]. Ensuite, Manwë choisi les elfes
à ressusciter[27].
3) L’appendice (au Dialogue de Finrod
et Andreth) intitulé Le dialogue de Manwë et d’Eru rapporte l’embarras
de Manwë qui voyant des esprits délogés en Terre du Milieu et en Aman même demande
à Eru que faire. Et Eru de répondre : « Que les délogés soient relogés
(…) Que les corps qui ont été anéanti soit recréer ou que la fëa nue
renaisse comme enfant »[28].
Mais Manwë pense que cela relève d’Eru lui-même et que les Ainur ne peuvent
« utiliser [leur] pouvoir sur la chair dont parle [Eru], pour loger les
esprits de [s]es enfants. Ce [leur] semble être un problème excédant [leur]
autorité, même si ce ne leur est pas techniquement infaisable. / Eru lui dit :
‘Je vous y autorise’ (…) Cela relèvera de votre autorité, mais ce n’est
pas en votre pouvoir. Ceux que vous jugerez dignes de renaître, s’ils le désirent
et ont une claire conscience de ce qu’ils veulent, vous devrez me les soumettre,
et je considérerai leur cas »[29].
Eru consacre donc seul d’après le conseil de Manwë l’union de l’âme et
du corps. C’est la dernière condition de la réincarnation elfique. L’union
est l’envers et la réparation par Eru de la corruption d’Arda par Melkor. C’est
pourquoi c’est Eru et lui seul qui consacre l’union. Si techniquement les Ainur
peuvent s’en occuper, de même que Melkor a réalisé l’opération inverse et semé
la mort, ils voient aussi que c’est une chose qui les dépasse en dignité (ou
autorité). Tout se passe comme si Manwë percevait que le non-respect de cette
transcendance relevait du mal(in), Melkor seul l’ayant transgressée. La mort
en effet est contre-nature, quelles que soient les créatures concernées[30]. Elle n’appartenait pas à la Musique originelle
(Home X, 243). La séparation de l’âme et du corps, l’œuvre de mort est fille
de Melkor (Home X, 330-331). Reste que la mort, c’est-à-dire la séparation de
l’âme et du corps, comme la réincarnation, sont des possibilités de l’union
originelle (Home X, 245).
B. L’immortalité n’est pas éternelle
L’immortalité des elfes comprise comme réincarnation,
n’est pas la véritablement immortalité. L’immortalité de la réincarnation est
plutôt « une longévité sérielle » (Home X, 331, Letters 284).
La vie elfique est sinon vraiment immortelle du moins longue, de la longueur
des réincarnations successives. Mais la longévité n’est que la contrefaçon de
la véritable immortalité. Cette dernière n’est pas de ce monde[31].
L’immortalité des elfes, elle, n’est que de ce monde. Les elfes sont
dits permanent, et c’est cette permanence qui explique que les hommes sont le(ur)s
hôtes et les étrangers : ils ne sont pas de ce monde[32]. Les elfes ne dureront que le temps qu’Arda durera[33]. Ils sont cantonnés à la Terre
du Milieu. Arda est leur seule et unique limite. Ils sont enchaînés au temps[34].
Le paradoxe est que ces êtres immortels sont temporels. L’immortalité n’affranchit
pas du temps, elle y est plutôt enchaînée. Si bien qu’il ne faut pas confondre
l’immortalité et l’éternité. La lettre à C. Outbotter de Rotterdam
du 10 avril 1958 parle de « l’affreux péril qu’il y a à confondre la vraie
‘immortalité’ avec la longévité sérielle sans limites »[35]. L’immortalité ne coïncide pas
avec l’éternité.
L’existence des elfes est liée au temps mais
on ne sait ce qu’il adviendra d’eux à la fin des Temps[36].
Malgré la réincarnation, les elfes mourront complètement. Cela n’arrivera qu’avec
consommation des siècles, avec la mort d’Arda, la terre, elle-même. « Mais
la fin viendra. Nous le savons tous. Et alors nous devrons mourir, nous devrons
périr complètement semble-t-il, parce que nous appartenons à Arda (par le hroä
et la fëa). Après cela qu’y a-t-il ? « L’aller sans retour »,
comme vous dites [vous les humains], « la fin complète, la perte irrémédiable » ?
(…) Au-delà du jour où le vent de la mort soufflera, nous n’avons aucune certitude,
aucune connaissance. Et personne ne nous a dit d’espérer »[37].
C. L’ombre de la mort des elfes : les occurrences
du ‘Silmarillion’
Que signifie donc l’ombre de la mort pour les elfes ?
Puisqu’il a deux sens de la mort pour les elfes (une mort passagère suivie de
la réincarnation, et la mort définitive), il y a deux sens à l’ombre de la mort.
Les occurrences de l’ombre de la mort concernant les elfes sont rares. Nous
n’en connaissons que trois, dans le Silmarillion. L’une dans le ch.
IX, « La fuite des Noldor », deux dans le magnifique ch. XIX, « Beren
et Lúthien ». Elles concernent l’ombre de la mort fugitive.
Dans « La fuite des Noldor », Mandos
vient prophétiser aux Noldor, qui ont prononcé le serment de Fëanor (tuer
toute créature possédant un silmaril) : « Pour le sang vous verserez le
sang et au-delà d’Aman vous séjournerez sous l’ombre de la mort »[38].
Les Noldor qui ont commis le fratricide doivent quitter Aman, le royaume béni,
pour aller vivre en Terre du Milieu. Là, ils connaîtront l’ombre de la mort.
Il n’est pas anodin que ce soit Mandos qui annonce la prophétie du Nord. Il
avertit les elfes que bien que « si Eru ne [les] a pas destinés à mourir
de maladie en ce monde, [ils] peuvent être tués et la mort s’abattra sur [eux] :
par les armes, la souffrance et le malheur, et vos esprits errants devront alors
se présenter devant Mandos. Et là vous attendrez longtemps, vous regretterez
vos corps perdus en implorant miséricorde ». Les textes que nous avons
produits supra nous permettent de comprendre pleinement le scénario ici
annoncé. Ce n’est que la conséquence du fratricide. L’ombre de la mort ne désigne
ici que la possibilité accrue de mourir, toujours suivie de la réincarnation.
L’ombre de cette mort n’est autre que « l’ombre de Mandos » (Sil 129
= SIL 155). Le point décisif réside en ce que cette première occurrence de l’ombre
de la mort obéit à une problématique tout à fait biblique, et pour tout dire
vétéro-testamentaire. Nous voudrions en effet soutenir la thèse selon laquelle
la problématique de l’ombre de la mort des elfes correspond à une vision juive
de la mort. Nous remarquons tout d’abord qu’au sang versé par les elfes, les
Valar répondent par le sang. On aura reconnu ici la loi du talion (la loi du
tel). L’Ancien Testament, en Lévitique 24, 19, la formule ainsi :
« œil pour œil, dent pour dent ». C’est cette loi que le Christ est
venir abolir (Matthieu 438-39). Ensuite, l’idée selon laquelle
les elfes vivent une vie diminuée, prisonniers des cavernes de Mandos, correspond
aux croyances juives selon lesquelles « une fois celle-ci [sc. la
mort] survenue, l’homme ne disparaissait pas complètement. Il descendait au
Shéol pour y mener une existence morne, mal définie »[39]. Or, ce sont ces croyances que rapporte Job en disant
« avant de m’en aller sans retour au pays de ténèbres et d’ombre de mort,
au pays où l’aurore est nuit noire, où l’ombre de la mort couvre le désordre
et la clarté y est nuit noire » (Job 10 21-22).
N’était l’idée du retour, ce texte est intégralement tolkiennien. On y trouve
même un hapax biblique familier à tout lecteur du Seigneur des Anneaux :
le « pays de ténèbres » (SdA 656 par exemple). Le livre de Job
nous semble donc être sinon une source des conceptions de Tolkien, du moins
d’une proximité de pensée patente[40].
Dans « Beren et Lúthien », les occurrences
de l’ombre de la mort se disent encore d’une mort provisoire. L’ouverture du
chapitre nous fournit la première, anodine : « Parmi les légendes
de souffrance et de ruine qui nous sont parvenus de ces jours sombres, il y
en a où la joie se mêle aux larmes, où une lueur subsiste sous l’ombre de la
mort »[41]. Bien plus significative est
la seconde, placée dans la bouche de Huan. Contrairement au Livre des contes
perdus, Huan n’est plus tout le temps doué de parole. Le Silmarillion[42] ne lui accorde l’usage de la parole
que trois fois. C’est lors de la seconde qu’il emploie l’expression qui nous
retient, dont l’importance est ainsi marquée. Huan dit à Beren : « Désormais
tu ne peux sauver Lúthien de l’ombre de la mort, car son amour l’y assujettit »[43].
Cette occurrence fait immédiatement écho à ce que vient de dire Beren qui parlait
de « l’ombre de Morgoth ». Cette fois pourtant, la mort dont il est
question peut être ambiguë. On sait en effet que Lúthien, par amour pour Beren
aura le choix de devenir mortelle comme lui et ainsi réunir les deux races (Sil
187). La mort dont Huan parle n’est pourtant pas la seconde mort, humaine, de
Lúthien, mais bien encore la possibilité qu’elle a de mourir dans leur aventure.
Il est vrai qu’ils sont en chemin pour voler rien moins qu’un silmaril à Morgoth !
À première vue, toutes les occurrences de « l’ombre
de la mort » concernant les elfes dans le Silmarillion signifie
donc : la possibilité de mourir. Cependant, on peut comprendre ce que signifie
l’ombre de la mort irrémédiable. Dans la lettre n°186 à Joanna de
Bortadano d’avril 1956, Tolkien écrit : « Mon véritable thème
tourne autour de quelque chose de permanent et difficile : la mort et l’immortalité,
c’est-à-dire la mystère de l’amour du monde dans les cœurs de ceux ‘destinés’
à le quitter et apparemment à le perdre, et l’angoisse dans les cœurs de la
race ‘destinée’ à ne pas la quitter, jusqu’à ce que toute l’histoire du mal
soit advenue. Mais si vous avez poursuivi votre lecture jusqu’au livre III et
l’histoire d’Aragorn, vous l’avez perçu » [44].
La mort des hommes se comprend comme amour (Cf. Sil 265) des hommes pour
la terre et la mort des elfes comme angoisse. Pour les uns, un sentiment agréable,
pour les autres un qui l’est beaucoup moins. C’est que l’immortalité des elfes
n’est que le masque d’une mort très éloignée mais définitive, quelque chose
qui est peut-être le retour au néant[45]. Au sens fort, l’ombre de la mort des elfes
est donc l’angoisse de la disparition totale. Les hommes eux, ne meurt qu’en
apparence en quittant ce monde : « (…) les Enfants des Hommes ne demeurent
en vie que peu de temps dans le monde, mais pourtant ne périssent pas entièrement
et pour toujours (…) »[46].
Les hommes échapperaient-ils au temps ? Seraient-ils éternels parce que
non temporels ? La réponse à cette question tient en un concept décisif :
la liberté, dont nous allons maintenant aborder l’étude avec celle de la mort
des hommes.
II. La mort des Hommes
A. Les Númenoréens à proximité des
elfes
Quelles sont les différences et les points communs
entre la mort des elfes et celles des hommes ? S’il existe une grande proximité
entre les deux races, la grande différence de leur mort, c’est-à-dire leur relation
au temps, s’explique par la liberté. L’homme est affranchi du temps, il a une
freedom from time (Letters 267). Ce pouvoir-quitter le temps,
c’est-à-dire quitter Arda, mourir, explique que l’homme est un étranger en ce
monde. Les hommes sont des « être étranges et libres » (Sil 18). Etrang(er)eté
et liberté disent la même chose. Et cette liberté dont parle Tolkien n’est qu’un
autre nom de la finitude. Quitter le monde comme le font les humains, c’est
user de sa liberté. C’est pourquoi le Lai de Leithian, qui se conclut
par l’humanisation, c’est-à-dire le devenir mortel, de Lúthien, s’appelle « La
Délivrance » (Sil 161, 186). D’autres différences, plus mineures peuvent
être relevées. Par exemple, on pourrait disputer la question de savoir si les
hommes rejoignent également Mandos avant d’aller ailleurs, sans doute est-ce
le cas[47]. Les hommes doivent
connaître un autre destin, connu d’Ilúvatar seul (Sil 42). Ils seront éternels,
ce qui est la vraie immortalité, et ne doivent donc pas tenter de devenir immortels
en la chair (Letters 189). L’immortalité des hommes passe par l’acceptation
de la mort. On n’échappe pas à la mort, c’est-à-dire qu’on ne devient
pas immortels, autrement qu’en passant par la mort[48]. C’est précisément cette réception
de la mort que Sauron a perverti chez Tar-Calion, menant Númenor à sa perte.
Tolkien l’a dit, la confusion entre
l’immortalité des hommes et celles des elfes est l’œuvre de l’Ennemi[49].
La confusion induite par Sauron était facilitée d’autant que les rois de Númenor
approchaient de la vie elfique. Ainsi ne connaissaient-ils quasiment plus la
maladie et vivaient jusqu’à trois fois plus longtemps que les autres humains
(Sil 261). Seule la mort faisait encore la différence : « (…) en Aman
le monde (…) apparaissait comme au hommes sur terre, mais sans l’ombre de la
mort imminente »[50]. La tentation
de devenir comme les elfes pouvait donc être écoutée d’une oreille complaisante
puis concupiscente. C’est ce que fit Tar-Calion ou pour l’appeler par son nom
adunaic Ar-Pharazôn, dernier Roi de Númenor.
Les textes relatant la chute de Númenor sont légion,
Tolkien étant atteint de ce qu’il appelait le « complexe de l’Atlandide »
(Letters 213, et 198, 303, 347), qui pris pour nom chez lui Atalante
ou Númenor. La série Home livre les états successifs depuis 1937 de ce qui fut
publié sous le titre Akallabeth à la fin Silmarillion (Home V
puis IX, XII). Disons pour résumer l’histoire que le roi se faisant vieux écoute
les rumeurs que Sauron fait courir à propos d’une vie immortelle. Beaucoup d’hommes
le suivent et tentent l’aventure interdite : aller fouler le sol des immortels.
La réaction d’Eru est radicale : il change la face du monde, l’abysse s’ouvrant
sous eux, ils s’engouffrent ainsi que Númenor. Les déclinaisons de cette histoire
génèrent un grand nombre d’occurrences de l’ombre de la mort comme peur de la
mort. En effet, si les textes du Silmarillion emploient alors « l’ombre
de la mort », la traduction de ce fait dans l’appendice A I i du Seigneur
des Anneaux apporte deux occurrences de la « peur de la mort ».[51].
L’Akallabeth du Silmarillion qui
dérive de The Lost Road et The Notion Club Papers conserve
aussi deux occurrences, aux §§ 54 et 56 (Sil 274-275 = SIL 330)[52].
Conceptuellement, ces occurrences sont proches de ce que qu’un Pascal disait
Du divertissement[53].
Chez Tolkien comme chez Pascal, c’est l’exemple du roi et de l’ennui ou poids
du temps qui passe, qui conduit à la pensée de la mort. De même, c’est Tolkien
et Pascal partage aussi une pensée du cœur, ainsi peut-être qu’un intérêt porté
au livre de Job[54].
Cependant, chez Pascal le roi n’a pas besoin d’être vieux pour penser à la mort,
et le concept de cœur s’oppose à celui de raison puisque « le cœur a ses
raisons que la raison ne connaît point »[55]
alors que chez Tolkien le cœur, enda, signifie conscience[56]. Pascal et Tolkien ont aussi travaillé le rapport
mort/sommeil. Et Aragorn aurait pu dire, comme Pascal, « Le sommeil est
l’image de la mort, dites-vous ; et moi je dis qu’il est plutôt l’image
de la vie »[57]. Aragorn
dit en effet : « (…) je suis le dernier des Núménoréens et le plus
récent Roi du temps des Anciens ; et il m’a été donné non seulement de
vivre trois fois plus longtemps que les hommes de la Terre du Milieu, mais aussi
la grâce d’aller à ma guise et de rendre le don. Je vais donc maintenant m’endormir »[58].
Ce sommeil, c’est la mort, c’est-à-dire la vie éternelle. En passer par l’histoire
d’Aragorn pour comprendre la spécificité de la mort humaine est recommandé par
Tolkien lui-même (Letters 237, 267). Aragorn décide de mourir
en s’endormant, la décision de mourir ne saurait être rabattue sur le suicide[59]. Mourir, c’est aussi rendre
le don, le don de Dieu. Nous touchons là le point décisif.
B. Aragorn et l’ombre de la mort des hommes :
les occurrences du Seigneur des Anneaux
1) Punition ou don de Dieu ?
La mort humaine est qualifiée tantôt de punition
tantôt de don divin, elle suscite donc la peur ou l’espoir. Ainsi les Avalāi,
c’est-à-dire les elfes qui habitent près de Valinor, disent-ils aux hommes :
« (…) Eru ne vous a pas puni sans profit, ni ne vous pardonne sans sévérité.
Car (selon vous) nous ne sommes pas punis et vivons même dans la félicité ;
et ainsi nous ne mourrons pas, mais nous ne pouvons nous échapper, et nous sommes
attachés à ce monde, sans jamais pouvoir le quitter, jusqu’à ce que tout soit
révolu. Et (vous murmurez que) vous êtes punis, c’est-à-dire que vous mourrez,
mais vous vous échappez et quitter le monde et n’y êtes pas attachés. Lequel
d’entre nous devrait envier l’autre ? »[60]. Ce sont les hommes qui prennent la mort pour
une punition. La question se pose en fait de savoir qui en est l’auteur, Melkor
ou Eru ? Tolkien dit que la mort est dans la nature des hommes[61]. Mais certains textes pluralisent
cette notion de nature humaine. Pour utiliser un vocabulaire qui fût aussi employé
par un Pascal, il y aurait la première et la seconde nature humaine. C’est ce
qu’essaie de faire comprendre Andreth à Finrod : « Parmi mon peuple,
s’élève la voix d’un sage, transmise d’au-delà des ténèbres, disant que l’existence
des hommes d’aujourd’hui n’est pas la même que celle des hommes d’antan, et
que leur vraie nature était celle du commencement (…) les hommes ne sont
pas par nature doué d’une vie qui est brève, c’est la malice du Seigneur
des ténèbres (…) qui nous a fait devenir ainsi (…) Nous ne fûment pas créés
pour mourir, ni même ne sommes nés pour mourir. La mort nous fut imposée »[62].
La mort serait due à une « malice spécifique » (Home X, 312) de Melkor
envers les hommes. Finrod pense que ce n’est pas possible car Melkor ne peut
pas modifier le destin d’une espèce ou race entière, il ne peut corrompre que
des individus. La mort des hommes doit donc venir d’Eru lui-même (Home X, 313).
En vérité, la mort des hommes serait un don de Dieu. Ces deux conceptions sont,
à première vue, contradictoires. Tolkien les réconcilie pourtant lorsque, tentant
une comparaison entre la thanatologie de son mythe et le christianisme il dit
qu’ « une ‘punition’ divine est aussi un don ‘divin’, si elle est acceptée »[63].
Dans le mythe, la mort-punition exprime la vision humaine de la mort humaine
tandis que la mort-don exprime la vision elfique de la mort humaine. Ce sont
les hommes qui pensent leur mort comme punition, et en ont peur. « La mort
est leur [sc. les hommes] destin, ce don d’Ilúvatar (…) Mais Melkor a jeté là
aussi son ombre, pour confondre la mort avec les ténèbres. Du bien il a fait
naître le mal, de l’espoir la peur »[64].
L’ombre est ce qui obscurcit le sens de la vie et de la mort au point que, 1)
comme nous l’avons vu, le don est pris pour une punition, c’est-à-dire que 2)
on prend la mort pour un mal alors que c’est un bien, et donc puisque c’est
un mal, on le redoute 3) et en a peur au lieu d’espérer.
2) Le mal contre le bien
Ces changements s’opèrent dans le cœur des hommes
lorsqu’ils tombent sous l’emprise de l’ombre. Il y a un travail de l’ombre qui
est avant tout obscurcissement du sens, un travail de confusion des termes.
C’est ce qu’explique Finrod à Andreth : « Qui vous a imposé la mort ?
Melkor (…) tu parles de la mort et de son ombre comme s’ils n’étaient qu’une
seule et même chose, et comme si échapper à l’ombre revenait à échapper à la
mort. / Mais ce n’est pas la même chose, Andreth. (…) Non, la mort est
le nom donné à quelque chose qu’il [sc. Melkor] a souillé, et qui résonne
depuis comme un mal, mais non souillée son nom serait : le bien »[65].
L’ombre obscurcit l’esprit. D’après ce que dit Finrod, il ne faut pas confondre
l’ombre et la mort. C’est aussi la leçon d’Elendil à Herendil dans The Lost
Road[66] : « -
Y a-t-il une ombre ? dit Herendil. Je ne l’ai pas vue. Mais j’en ai entendu
parler. D’aucuns disent que c’est l’ombre de la mort. Mais Sauron ne rapporte
pas cela. Il fait promesse de tous nous en sauver. / - Il y a une ombre, mais
c’est l’ombre de la peur de la mort (…) »[67]. Elendil, dans The Lost Road, est l'incarnation,
au temps de Númenor, du personnage central de ce roman autobiographique Alboin,
son fils Audoin devenant (ou redevenant) Herendil. Le dialogue auquel nous assistons
explique le sens des occurrences de l'ombre de la mort dans les différentes
langues imaginaires. Le quenya Nuruhuine dont Alboin se souvient et note
au réveil d’un rêve de voyage dans le temps, est repris dans le fragment de
Lowdham du Notion Club Papers avant de passer en Adunaic pour devenir
agannālo, traduit en ancien anglais par Death-shade. Ces
occurrences sont la source de celles de l'Akallabêth du Silmarillion
via The Drowning of Adûnê. Dans tous ces textes donc, ombre de la
mort signifie ombre de la peur de la mort. L’ombre de la mort pensant la mort
à partir de l’ombre, le sens développé en est : la peur de la mort. Comme pour
les elfes donc l’ombre de la mort des hommes signifie l’angoisse ou la peur.
3) La peur et l’espoir
L’ombre en effet apporte souvent la peur. Le vocabulaire
de l’ombre est souvent couplé à celui de la peur dans le Seigneur, où
revient souvent « l’ombre de la peur »[68].
Il est bon de remarquer qui apporte cette ombre de la peur : il s’agit
des Nazgûl bien sûr. Le Seigneur des Anneaux parle de « l’ombre
de la peur des Cavaliers Noirs »[69]. Plus, les Nazgûl apportent les ombres de la
mort. C’est qu’ils sont des ombres, des êtres à demi réels. Les Nazgûl sont
les incarnations de la mort : au moment de passer la porte de Gondor leur
Capitaine dit à Gandalf : « Ne reconnais-tu pas la Mort quand tu la
vois ? » (SdA 886 = LoR 811). Cette identification d’un Nazgûl qui
répand les ombres de la mort correspond à ce que dit le Littré : « Les
ombres de la mort, l’ombre du tombeau, la mort elle-même. (…) Selon la doctrine
des anciens païens, [l’ombre est l’]apparence, [le] simulacre du corps
après la mort »[70]. Chez Tolkien
également, la première occurrence de notre syntagme sous sa forme plurielle
fait immédiatement suite et référence à cette identification à/de la mort :
« Gandalf ne bougea pas. Et, au même moment, loin derrière (…) un coq chanta.
Son chant était clair et aigu (…), saluant seulement le matin qui dans le ciel,
bien au-dessus des ombres de la mort, venait avec l’aurore »[71].
Les ombres de la mort sont toujours couplés avec la venue d’un Nazgûl. C’est
ce que confirme la quatrième et dernière occurrence du texte : « Le
soleil brillait d’une lumière rouge, et sous les ailes de Nazgûl les ombres
de la mort tombaient, noires, sur la terre »[72].
Les ombres de la mort sont donc les ombres répandues par les Nazgûl. Mais que
penser de l’ombre de la mort, au singulier ?
La deuxième occurrence du Seigneur des
Anneaux, au singulier cette fois, fait aussi coïncider la perception de
l’ombre de la mort (qui règne sur Minas Thirith) avec l’angoisse et la peur
du Roi Théoden : « La Cité était maintenant proche. Il y avait dans
l’air une odeur d’incendie et une véritable ombre de mort. Les chevaux étaient
inquiets. Mais le roi se tenait sur Nivacrin, immobile, contemplant l’agonie
de Minas Tirith, comme soudain frappé d’angoisse ou de peur. Il semblait se
recroqueviller, accouardi par l’âge »[73].
La troisième occurrence de l’ombre de la
mort est de loin la plus remarquable. Elle concerne Aragorn et intervient dans
un vieux chant disant que : « Lorsqu’arrive le souffle noir / que
croît l'ombre de la mort / et que toute la lumière passe / viens athelas !
viens athelas ! / vie pour le mourant / dans la main du roi contenue ! »[74].
Le souffle noir est une maladie qui ne peut être guérie que par le roi utilisant
une herbe appelée athelas. C’est même le criterium pour reconnaître
le Roi (SdA 921, 923). Quand Ioreth le rappelle à Gandalf, il lui répond :
« Les hommes pourront longtemps se rappeler vos paroles, Ioreth. Car il
y a en elles de l’espoir » (SdA 921). Cet espoir, c’est qu’Aragorn arrive,
lui, le (dernier) Roi. Et il soigne son Intendant, Faramir, le guérissant du
souffle noir peu avant la mort. Ici, l’ombre de la mort désigne son approche
imminente. Aragorn est celui qui apporte l’espoir parce qu’il est l’espoir.
Dans l’Appendice A, I, v (Fragment de l’histoire d’Aragorn et d’Arwen),
Aragorn dit « Je fus appelé Estel » (SdA 1131), ce qui signifie espoir.
Estel désigne aussi, en quenya et sindarin la vertu théologique de la
foi. Aragorn est celui qui a foi en la mort. Il quitte le monde triste mais
non désespéré (SdA 1135). Cette foi ne doit pas être confondue avec l’amdir[75].
L’amdir, en sindarin[76],
désigne l’attente de la venue du bien, qui pourtant incertaine, est cependant
enracinée dans les faits. L’estel est plus profond. C’est le concept
théologique, et même la vertu, qui désigne l’espoir qui ne repose sur autre
chose que la pensée selon laquelle Eru étant l’Un(ique) mais aussi Ilúvatar
(père de toutes choses) comme on l’appelle en Arda, il ne saurait souffrir d’être
dépossédé de ses enfants. En un mot, l’estel est la foi[77].
Les hommes de foi – d’autrefois ou Aragorn encore au troisième âge – n’ont pas
peur de la mort. C’est ce que dit aussi le Littré : « L’ombre
de la mort, les ombres de la mort, l’ignorance de Dieu, de la vraie religion »
(ibidem). Celui qui a la foi n’a pas peur des ombres de la mort, c’est-à-dire
des ténèbres qui accompagnent la mort quand elle se profile. Aragorn et Gandlaf,
restent calment sous les ombres de la mort. Aragorn conçoit la mort à l’inverse
de ceux qui en ont peur. Cette inversion est littérale puisque dans son cas,
il est question de la death’s shadow et non de la shadow of death.
Il n’appréhende pas la mort comme la plupart, sans peur bien qu’avec chagrin
mais mêlé d’espoir. C’est pourquoi Tolkien n’a pu le faire parler que de « l’ombre
de la vieillesse »[78].
L’ombre de la mort n’est peur que si l’on conçoit
la mort comme punition. Le travail de l’ombre consiste à faire s’équivaloir
l’ombre à la peur et au désespoir[79].
Il est dit dans Akallabêth que « (…) le destin des humains,
comme quoi ils doivent partir, fut au départ un don d’Ilúvatar. Ce n’est devenu
une peine pour eux que depuis qu’ils sont passés sous l’ombre de Morgoth. Ils
se sont cru entouré de ténèbres dont ils ont eu peur (…) »[80].
La mort fait peur parce qu’on la conçoit confusément. Ce qui fait peur dans
la mort lorsque l’on est sous l’emprise de l’ombre, c’est l’ombre elle-même.
L’ombre, c’est-à-dire Melkor ou ses lieutenants, répand la peur[81]. Et il ne peut le faire que parce que lui-même
éprouve de la peur et a peur de la mort[82].
Mais si la mort est un destin, la peur de la mort,
l’ombre de la mort ne l’est pas. La preuve en est qu’a contrario certains
hommes peuvent encore garder l’espoir et ne pas succomber à la peur : la
mort est alors voulue. La peur (de la mort-punition) n’est que l’ombr(ag)e de
l’espoir, mais « la mort, au sens punitif, est regardée comme un changement
d’attitude par rapport à elle : peur, répugnance. Un bon Núménóréen meurt
librement quand il sent qu’il est temps de le faire » (Letters 205,
n. †). C’est très exactement ce que fait, le dernier, Aragorn en rendant le
don. Au contraire, le Seigneur des Nazgûl est le « Capitaine du désespoir,
Captain of Despair » (SdA 875 = LoR 801, hapax), Mais il
n’est que le représentant (l’ombre) de la mort conçue comme désespoir, il est
une « immense menace de désespoir » (SdA 886 = LoR 811), l’« ombre
de désespoir » (SdA 875, 900 = LoR 800, 823).
Perspectives
Au terme de ce parcours, il nous semble indéniable
qu’au sens propre, l’ombre de la mort signifie : la peur. En effet, si
l’on peut prendre l’ombre au sens faible de la « possibilité de »
mourir suivie de réincarnation pour les elfes, ces derniers connaissent pourtant
l’angoisse de la disparition totale. Les elfes sont immortels mais non pas éternels.
Les hommes, quant à eux, peuvent espérer en la vie éternelle et donc ne pas
craindre la mort s’ils ne tombent sous l’ombre, sinon l’ombre de la peur signifie
l’ombre de la peur de la mort. Ces points nous paraissent hors d’atteinte mais
sont en attente de compléments. En effet, dans la mesure où les occurrences
de l’ombre de la mort ne concernaient que les enfants d’Ilúvatar, nous n’avons
pas mené l’enquête pour les autres créatures rationnelles. Mais l’étude du cas
des nains et de Tom Bombadil pourrait maintenant être entreprise - les nains
ne pouvant devenir des ombres mais éprouvant le sentiment de la peur, Tom Bombadil
ne connaissant pas la peur. De même, le cas des créatures ayant le choix du
destin mériterait une étude fouillée puisque changer de destin, c’est changer
de (rapport à la) mort. Enfin, il nous semble que l’approfondissement technique
du rapport de Tolkien à la théologie et à la philosophie contribuerait à l’intelligence
de son œuvre. Nous avons déjà pointé le rapprochement avec le livre de Job,
avec Pascal pour la question de la mort et de l’ennui. Nous pensons aussi, est
espérons pouvoir montrer ailleurs dans le détail, que le projet de Tolkien peut
être affilié à un travail philosophique de type phénoménologique.
Tolkien n’a pas déserté notre monde pour partir
dans sa subcréation. Son monde est notre monde, c’est un mode d’accès aux évidences
obscurcies de notre monde. Nous espérons en avoir montré quelque chose avec
l’étude de l’ombre de la mort. Toute créature est mortelle, mais la mort n’est
peut être pas un mal si, comme le veut la tradition catholique, elle ouvre à
la vie éternelle. La foi ou l’espoir peut-elle demeurer au milieu de la peur ?
C’est ce dont Tolkien lui-même a dû faire l’expérience durant la grande guerre.
Il disait en effet de cette période, en 1972, à propos de ses rencontres sylvestres
avec Edith : « Nous n’avons jamais cessé (surtout lorsque nous étions
seuls) de nous rencontrer dans l’ombre de la forêt, la main dans la main, pour
fuir l’ombre de la mort proche avant notre séparation »[83].
© La Compagnie de la Comté - Les Editions de l'il
du Sphinx
[5]
In The Monsters, texte du 25 novembre 1936, p. 35 : « On
helle and helle (…) mean ‘hellish’, and are actually equivalent
to the first elements in the compounds deaþscua, sceadugengea, helruna
(…) the symbolism of darkness is so fundamental that it is vain to look for
any distinction between the þystru outside Hrothgar’s hall in which
Grendel lurked, and the shadow of death, or hell after (or in) Death ».
[6]
Sur le jeu décisif entre lumière et ombre chez Tolkien, voir l’ouvrage magistral
de V. Flieger, Splintered Light, Logos and Language in Tolkien's
world, Grand Rapids, Michigan, Wm. B. Eerdmans Publishing Co., 1983, xx-167
p., et la recension qu’en livre Sébastien Mallet dans la Feuille de la
Compagnie n°1 (éd. L’ Œil du Sphinx, 2001).
[11]
Les Letters (p. 118) nous apprennent que c’est durant les vacances
de Noël 1945 que Tolkien commença ce texte. Il songeait à cette époque « à
reprendre et terminer la Route perdue » (Bio 224 = Carpenter 203,
Cf. 193 = 174) datant d’avant novembre 1937 (voir Home V, 8, n. † et Letters
29, 347 et 436, n. 3 au n°24) qui exploitait aussi l’idée d’un voyage dans
le temps au moment de la chute de l’Atalante. Sur les dates de ces textes,
voir J. Rateliff, « The Lost Road, The Dark Tower, and
The Notion Club Papers. Tolkien and Lewis’s Time Travel Triad »,
in V. Flieger – C. F. Hostetter (eds.), Tolkien’s Legendarium, London,
Greenwood Press, 2000, p. 199-218 (notamment pp. 200 et 212 sqq. pour
les datations de Notion Club Papers entre décembre 1944 et août
1946, et Lost Road en 1936-1937). Pour une étude de The Lost
Road et The Notion Club Papers, voir encore de V. Flieger, A
Question of Time. J. R. R. Tolkien’s Road to Faërie, Kent, Ohio,
The Kent State University Press, 1997, x-276 p., que Sébastien Mallet s’est
chargé de recenser dans la Feuille de la Compagnie n°1 (éd L’Œil
du Sphinx, 2001).
[13]
Laws and custums among the Eldar, dans Of death and the severance
of Fëa and Hrondo dit : « and Death24 [note 24
= in its Elvish mode] » (Home X, 218 et n. 24 p. 231), le
tapuscrit (B), qu’édite Christopher, recopie le manuscrit (A) mais rature
finalement la précision qui nous retient ici. Voir aussi Home X, 244 :
« ‘death’ in their [sc. des Elfes] mode ».
[18]
« ‘That difference I perceive’, said Finrod. ‘You would say there
are two deaths : the one is a harm and a loss but not an end, the other
is an end without redress ; and the Quendi suffer only the first. »
(Home X, 311).
[21]
« Now the Eldar are immortal within Arda according to their right
nature. But if a fëa (or spirit) indwells in and coheres with a hrondo
[> hröa] (or bodily form) that is not of its own choice but ordained,
and is made of the flesh or substance of Arda itself, then the fortune of
this union must be vulnerable by the evils that do hurt to Arda, even if that
union be by nature and purpose permanent. For in spite of this union, which
is of such a kind that according to unmarred nature no living person incarnate
may be without a fëa, nor without a hrondo [> hröa],
yet fëa and hrondo [> hröa] are not the same things
; and though the fëa cannot be broken or disintegrated by any violence
from without, the hrondo [> hröa] can be hurt and may be
utterly destroyed. / If then the hrondo [> hröa] be
destroyed, or so hurt that it ceases to have health, sooner or later it ‘dies’.
That is : it becomes painful for the fëa to dwell in it, being neither a help
to life and will nor a delight to use, so that the fëa departs from
it, and its function being at an end its coherence is unloosed, and it returns
again to the general hrón [> orma] of Arda. Then the fëa
is, as it were, houseless, and it becomes invisible to bodily eyes (though
clearly perceptible by direct awareness to other fëar).» (Home
X, 218). Dans la traduction, nous remplaçons systématiquement hrondo
par hröa conformément à la note de Tolkien sur le tapuscrit B, de même
l’occurrence de « hrón of Arda » aurait du être remplacée
par hrondo dès la copie de A par B - voir Home X, 209, n. 16 pp. 229-230
et n. 25 p. 231.
[40]
Les premières ébauches de ce chapitre ne comprennent pas le syntagme qui nous
retient. Son introduction tardive renforce l’idée selon laquelle le travail
sur Job aurait été déterminant. Home I (= FrHome I, 226), Home V, 237,
§ 71 (ca. 1937) n’emploient pas l’expression qui n’est avérée que dans
Home X, 117, c’est-à-dire dans les années 50. En tout état de cause, Tolkien
connaissait si bien la Bible (qu’on se souvienne de son éducation catholique
à l’Oratoire de Birmingham, qu’on relise le récent livre de Joseph Pearce,
Tolkien : Man and Myth, London, HarperCollins Publishers,
1998, p. 20) et l’occurrence de Jérémie est si célèbre, que Job
peut n’être qu’un réactivateur ou accélérateur. La parenté entre Tolkien et
Job se vérifie dans le couplage qui y est fait entre la mort et la
peur. Voir les analyses de H. U. van Balthasar dans Le chrétien et l’angoisse
(tr. fr. par Claire Champollion, DDB, 1954, 1994) où l’on voit que Job est
celui qui est entièrement dans la peur. C’est là où il est question de l’ombre
de la mort dans la Bible que la peur est présente. Dans Job
aussi, ombre de la mort et peur sont couplés. Tolkien couple remarquablement
la peur et l’ombre dans le Seigneur des Anneaux (SdA 432 : « nous
tournerons-nous vers l’est, vers la Peur et l’Ombre ? »).
[52]
En Home V, The Lost Road contient quatre occurrences de l’ombre
de la mort mais aucun des textes contemporains sur La chute de Númenor
(FN I et II, ni FN III en Home IX). Deux d’entre elles se trouvent p. 68 (dont
« l’ombre de la peur de la mort »), les deux autres étant en quenya
(Nuruhuine, pp. 47, 56). C’est ce terme qui fait le pont avec
les occurrences de Home IX. Dans The Notion Club Papers, le texte Adunaic
connaît en effet l’évolution suivante. D’un point de vue externe, Tolkien
le rédige en quenya (nūruhine = death-shadow, p. 310)
comme dans The Lost Road (l’accentuation changeant nuruhuine
en nūruhuine n’est pas significative puisque le Qenya Lexicon
donnait pour équivalentes les deux entrées nuru- et nūru-
(Parma Eldalamberon, vol. 12, p. 68 b) - reste que le terme signifiait
alors grognement, et que mort se disait soit urdu (p. 104 b) soit qalme
ou quelme, p. 76, l’écart u/ū est relevé, sans justification,
par C. F. Hostetter, qui collaborera par la suite à l’édition du Qenya
Lexicon, dans « Sauron Defeated. A linguistic review »,
[Vinyar
Tengwar], n°24, juillet 1992, p. 8), puis le conçoit en Adunaic,
primitivement sous la forme agannūlō = death-shade
(p. 312), avant de fixer le terme : Agannālō = death-shadow
(p. ii = p. 247). D’un point de vue interne, le texte est aussi traduit
en ancien anglais. Cette traduction donne deux fois déaþscúa (p. 314)
tandis que les autres textes ne comprennent qu’une occurrence. Nous pouvons
en lire la première version transcrite en tengwar (p. 320, 14-15, 27 :
- voir la
transcription au propre de ce mot par Christopher p. 323, ligne ω),
et le texte définitif déathscua = death-shade (pp. 258-259).
Ce texte en ancien anglais est antérieur et donc l’origine au texte original
de The Drowning of Anadûnê (DA I), en son § 35 (p. 348), introduit
les deux occurrences qui se retrouveront dans toutes les versions (Christopher
n’a donné que celles de AD II, p. 368-369, AD III et IV, p. 390, ne
donnant pas de variantes pour ce paragraphe, non plus que The history of
the Akallabeth, Home X, 156) jusqu’à l’Akallabeth du Silmarillion.
[67]
« ‘Is there a shadow ?’ said Herendil. ‘I have not seen it. But
I have heard others speak of it ; and they say it is the shadow of Death.
But Sauron did not bring that ; he promiseth that he will save us from
it.’ / ‘There is a shadow, but it is the shadow of the fear of Death, and
the shadow of greed. But there is also a shadow of darker evil. We no longer
see our King (…)’ (Home V, 68).
[68]
SdA 99, 169, 348, 998 (traduit par « poids de la peur ») = « shadow
of fear » dans LoR 79, 144 (« shadow of the fear »,
309 et 915. Cf. Les couplages de la peur avec l’ombre, par exemple, SdA 64,
623, 678, 801, 846 et le texte remarquable p. 964 « la peur d’une mort
soudaine tapie dans une porte ou da