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Introduction
: des géants incertains.
Il existe un certain nombre de créatures malfaisantes
qui traversent les Âges. Il en va ainsi des dragons conçus
par Morgoth au Premier Âge, de la progéniture d'Ungoliant
ou encore du Balrog présent dans la Moria. Les géants
s'inscrivent-ils dans cette catégorie ou y font-ils exception
? On ignore leur origine, et le Légendaire n'en parle
qu'en de rares occurrences. Le texte le plus explicite
est celui de Bilbo le Hobbit, récit du voyage de
Bilbo par lui-même, qui en décrit les actions. On n'apprend
que très peu de choses à leur sujet. L'une des caractéristiques
des géants est leur mutisme : ils rient et crient,
mais ne parlent pas (fait suffisamment rare, lorsque l'on
sait l'importance de la langue chez Tolkien dans l'élaboration
de ses personnages). Seul le Géant Treebeard parlera,
mais il cédera sa place à l'Ent Fangorn. Cette disparition
des géants met en question la nature de leurs interventions
: loin d'être disparates, elles traduisent chaque fois
un phénomène climatique d'envergure. Ne pourrions-nous
alors ne voir en eux qu'une personnification des intempéries
naturelles ? Ont-ils alors jamais existé en tant que créatures
vivantes ? L'enjeu de cette étude sera la reconnaissance
de quelques critères de la faërie dans le Légendaire.
La disparition des géants ira de pair avec celle de l'allégorie,
courante en mythologie
[1] .
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Plan de l'article
I. Le temps des géants
A. Orages d'été
B. La tempête
hivernale
C. La terre des
géants
II. Des géants aux Ents
A. L'alternance
des saisons : les Ents en germe
B. Le Géant
Treebeard
1.
La rumeur des géants
2.
Le Géant Treebeard, lié à l'Ennemi
3.
Le Géant Treebeard bienveillant
4.
L'Ent Treebeard
C. Vestiges de
géants : un " rêve entique "
Conclusion : de multiples disparitions
I. Le temps
des géants
A.
Orages d'été
Lorsque Bilbo, Gandalf et les treize
Nains traversèrent les Monts Brumeux, ils essuyèrent un orage
terrifiant, dont Bilbo se fit le témoin effrayé (
Bilbo le
Hobbit, ch. 4)
[2] . Si les connaissances d'Elrond et de Gandalf leur avaient
bien permis de trouver le col, ils ne purent le franchir sans
encombre. Comme le rappelle le narrateur, les orages en montagne
sont d'une violence considérable. La particularité de ce récit
est de décrire d'abord le « duel d'orages » d'un point
de vue général. Ce n'est que lorsque l'on change de perspective,
en passant au témoignage de Bilbo, que sont évoqués les géants
: « (...) il voyait qu'au-delà de la vallée les géants
de pierre étaient sortis et qu'en manière de jeu ils se lançaient
mutuellement des rochers, les rattrapaient et les précipitaient
dans les ténèbres, où ils s'écrasaient parmi les arbres loin
en dessous ou éclataient avec fracas »
[3] . Les géants de pierre sont présentés
comme la cause des éboulements rocheux qui cernent les voyageurs.
Ils ne sont pas décrits, seuls les effets de leurs actions le
sont. Leur aspect reste indéterminé au profit des orages : « L'éclair
éclate sur les sommets, les rocs tremblent, de grands fracas
fendent l'air et vont rouler dans toutes les cavernes et tous
les creux ; et les ténèbres sont remplies de bruits accablants
et de lumières brutales »
[4] . C'est le premier sujet d'étonnement : on aurait pu
s'attendre à ce que des créatures apparemment si imposantes
soient décrites.
Pourquoi un tel point aveugle,
lors de leur principale apparition dans le
corpus ?
Cela tient aux circonstances mêmes. Tout d'abord, ils ne sont
aperçus par Bilbo qu'à la lumière soudaine des éclairs
[5] . Or, comme chacun sait, un éclair est très
bref et accentue les contrastes. Il se pourrait que Bilbo ait
pris pour des géants certains reliefs de montagnes ayant plus
ou moins forme humaine. Les rochers que la foudre détachait
semblaient alors être lancés par ces silhouettes de géants.
Il en va de même pour les rires et les cris
[6] : le tonnerre et le roulement des blocs rappellent
certains éclats de rires, amplifiés dans le grondement répercuté
par l'écho, considérable en montagne. Paradoxalement, au moment
où ils se manifestent le plus vivement, les géants ne sont perçus
qu'imparfaitement : par succession interrompue d'images éclairées
brutalement et par un écho indirect. En d'autres termes, leurs
apparitions sont fulgurantes et différées.
Mais, au-delà de ces simples conditions
de perception, jouent surtout les sentiments des voyageurs.
Bilbo est terrifié par cette « bataille d'orages ».
On peut alors légitimement supposer qu'il a personnifié les
phénomènes climatiques. Ce processus est fréquent : face à un
événement imprévu et inconnu, les hommes ont tendance à attribuer
une conscience à ce qui les dépasse. Dans son essai
Sur le
conte de fées, Tolkien commente les personnifications des
« mythes de la nature », en prenant pour exemple privilégié
le dieu nordique Thórr. Il personnalise « le tonnerre dans
les montagnes (...), fendant les rocs et les arbres »
[7] . A leur tour, les géants incarneraient,
aux yeux de Bilbo, l'orage dans les montagnes. Une différence
capitale cependant limite ce processus : alors que l'essai examinait
la question
[8] en rapport à des personnes déterminées, le
texte de
Bilbo le Hobbit s'en tient à des êtres impersonnels.
Nous voudrions les considérer comme un phénomène, au sens strict
du terme, c'est-à-dire comme un vécu de conscience, qui possède
son authenticité propre dans l'imagination du Hobbit. Les géants
posséderaient ainsi une réalité au sein de ce texte, sans pour
autant correspondre à des individus existants. Ce sont des phénomènes
en un double sens : i/ en tant qu'impressions réellement
ressenties par Bilbo (même s'ils ne sont qu'illusion, il n'en
demeure pas moins que Bilbo les a vus)
[9] , et ii/ en tant que phénomènes météorologiques.
Si les géants sont donc le fruit
de l'imagination effrayée et de la perception confuse de Bilbo
[10] , qu'en est-il des autres voyageurs
? Il ne faudrait pas croire que Bilbo est le seul à parler des
géants. Au cour de la tourmente, Thorin lui-même s'en plaint
: « Si nous ne sommes pas emportés par le vent, noyés ou
foudroyés, quelque géant nous ramassera et nous projettera en
l'air à coups de pied »
[11] . Deux hypothèses se présentent (si l'on écarte celle
de l'existence authentique des géants).
a) Il se pourrait, d'une part,
que les Nains soient également victimes de la même perception
apeurée que Bilbo, en une sorte d'hallucination collective.
Mais cette première supposition rencontre deux objections de
taille. Tout d'abord, les Nains vivent dans les montagnes ;
il serait curieux qu'ils s'effraient d'un orage, si terrible
soit-il, et qu'ils y voient des géants à l'ouvre. En outre,
Gandalf lui-même y fait explicitement référence, à plusieurs
reprises. Sa sagesse et son sang-froid le protègent certainement
de ce genre d'illusion causée par la crainte.
b) C'est pourquoi il serait préférable
d'y voir une expression imagée : le tumulte des géants de pierre
ne serait rien d'autre que la métaphore employée pour les phénomènes
naturels violents. Que Gandalf parle des géants constitue en
effet l'objection majeure à l'hypothèse de l'absence d'authentiques
géants. Mais il faut noter que chaque occurrence de ce terme
dans la bouche de Gandalf intervient dans un contexte narratif
particulier.
Gandalf en parle une première fois
lorsque Bilbo lui demande de lui répéter comment il s'y était
pris pour les sauver, explication que Gandalf venait de donner
aux Nains. Or, « [le mage] n'aimait pas expliquer plus
d'une fois ses artifices »
[12] . On s'attend par conséquent
à trouver des marques de son irritation (souvent attisée par
les Hobbits) dans son récit. C'est pourquoi, lorsque Gandalf
ajoute, au sujet de l'entrée par laquelle surgirent les gobelins,
qu' « il faut [qu'il] avise à trouver un géant plus
ou moins convenable pour [la] bloquer à nouveau (...) sans quoi
on ne pourra bientôt plus franchir les montagnes du tout »
[13] , nous serions tenté de voir
dans cette évocation d'un « géant plus ou moins convenable »
une pointe d'ironie à l'égard du Hobbit. Ce géant ne serait
rien d'autre qu'une explosion provoquée par Gandalf, destinée
à condamner cette issue. Le rappel, quelques lignes plus bas,
de la maîtrise du feu chez Gandalf confirme cette supposition.
Le mage se moque
[14] gentiment du Hobbit en se
comparant aux éboulements causés par les orages qui l'ont tant
terrifié.
La deuxième occurrence intervient
dans l'une des hypothèse que Gandalf expose à Bilbo sur l'origine
de Beorn : « D'aucuns disent que c'est un ours descendant
des grands et anciens ours des montagnes qui vivaient là avant
l'arrivée des géants »
[15] . On pourrait voir, dans cette « arrivée des géants »,
le Rude Hiver
[16]
qui affecta la Terre du Milieu en TA 2758-2759. Que Bilbo
ait une fois de plus énervé Gandalf en croyant que Beorn est
un pelletier n'est peut-être pas une simple coïncidence. Là
encore, Gandalf aura adapté son discours à son interlocuteur.
Enfin, la troisième et dernière
fois que Gandalf parle des géants dans le texte de
Bilbo
le Hobbit a lieu au cours d'un récit habilement construit
par le mage pour détourner l'attention de Beorn. Gandalf déploie
ses talents de conteur pour que son auditeur, captivé par l'histoire,
ne s'offusque pas du nombre de personnes à recevoir. Après la
première interruption due à l'arrivée de Thorin et de Dori,
Gandalf reprend son récit : « il y eut un orage terrible
; les géants de pierre étaient sortis et projetaient des rochers »
[17] . On peut supposer qu'il emploie une telle
image pour intéresser davantage leur hôte. En personnifiant
la « bataille d'orages », il use d'un artifice efficace.
Il s'agirait donc d'une image courante.
Elle sera d'ailleurs reprise, en un sens explicitement métaphorique,
dans le
Seigneur des Anneaux. Les Númenóréens seront
comparés, par les hommes de Rohan, à des géants pour avoir taillé
dans le roc Fort le Cor : « On disait qu'au temps lointain
de la gloire du Gondor les rois de la mer avaient construit
là cette place forte de leurs mains de géants »
[18] . Les légendes ont recours à la figure des géants pour désigner
les actions d'envergure. D'ailleurs, dans le jeu de langage
qu'est l'énigme, Bilbo réfléchit d'abord dans une mauvaise direction
en cherchant un nom de géant pour deviner quelle est la chose
qui « (...) réduit les dures pierres en poudres / (...)
Et rabat les hautes montagnes »
[19] . Là encore, les habitudes de pensée rapprochent les
cataclysmes en montagne et les géants. Par extension, tout éboulement
(accompagné de vacarme) sera susceptible d'être figuré par la
violence des géants. Ainsi, lorsque Smaug fait rugir sa colère
sur la montagne, il engendre un fracas comparé à des coups de
béliers de chêne maniés par des géants
[20] .
Cette conjecture sur une éventuelle
figure de langage fréquente en Terre du Milieu pour les légendes
se trouve renforcée par le fait que Bilbo est le rédacteur de
son aventure : bon nombre de passages sont marqués de son point
de vue particulier. Gandalf le rappelle, lorsqu'il retrace aux
Hobbits, après le couronnement du roi Elessar, l'histoire de
la Quête d'Erebor : « Mais vous savez comment étaient les
choses, ou du moins comment Bilbo les considéraient [
sic
!]. Si je l'avais, moi, écrite, l'histoire aurait été tout autre »
[21] . Les inexactitudes et les incohérences du texte de
Bilbo le Hobbit, issu du Livre Rouge, seraient alors
dues au point de vue partiel (donc partial) de Bilbo, désireux
de donner un tour légendaire à ses aventures. Ainsi son récit
porterait-il, au moment de la rédaction, la marque de sa terreur
d'alors, apparemment justifiée par une telle rencontre.
Une telle emprise sur l'histoire
se trouve renforcée par l'importance des géants dans les légendes
des Hobbits
[22]
. Ces figures gigantesques peuplent l'imaginaire des Hobbits,
ce qui s'explique aisément par leur petite taille : tout ce
qui les dépasse (tant physiquement qu'intellectuellement) se
verra qualifié de géant. C'est ainsi que Sam nomme le guerrier
emporté sur le dos du Mûmak
[23] . Et Pippin, de retour dans
la Comté, fort de l'expérience acquise et des bienfaits de la
boisson des Ents, sera lui-même considéré comme un géant
[24] ! Prompt, comme tout Hobbit, à prendre pour géant
ce qui ne l'est pas, Bilbo est donc susceptible d'avoir restitué
l'histoire de son aventure sur le mode traditionnel du conte
hobbit, transformant alors la bataille d'orages en joute de
géants légendaires. Un récit détaillé par Gandalf ne les aurait
probablement pas mentionnés.
On pourra voir une illustration,
au sens littéral, de cette hypothèse dans le dessin
[25] que Tolkien lui-même réalisa à l'encre de
chine et qui fut publié dès la première édition du
Hobbit :
intitulé « The Mountain-path », il illustre précisément
ce quatrième chapitre. Les seuls géants de pierre représentés
sont les montagnes imposantes, zébrées d'éclairs. Il n'est pas
interdit de penser que cette illustration s'inspira grandement
du voyage que fit Tolkien en Suisse en 1911. Dans la lettre
à son fils Michael, Tolkien précise notamment que le Silberhorn
est à l'origine du Celebdil
[26] . A-t-il rapporté quelques représentations
[27] des monts alpins, dont l'illustration
du
Hobbit serait un écho ? En tout cas, il fait explicitement
le rapprochement entre son voyage et les aventures montagnardes
de
Bilbo le Hobbit. Il raconte une longue marche sur
le glacier d'Aletsch où, à cause de la fonte des neiges, ils
furent pris dans des chutes de pierres : « Ces roches allaient
de la dimension d'une orange à celle d'un ballon de football,
et quelques-unes étaient beaucoup plus grosses. Elles arrivaient
en sifflant sur notre sentier et allaient rouler dans le ravin »
[28] . Certes, il ne s'agit pas d'un orage, mais d'une chaleur
excessive (qui l'accompagne souvent néanmoins). Reste que ce
phénomène climatique inhabituel
[29] est la cause de la chute dangereuse de ces
roches. Quelques années auparavant (le 4 novembre 1961), Tolkien
écrivait à Joyce Reeves : « [le groupe] s'approchait de
l'Aletsch [
i.e. un grand glacier] lorsque nous fûmes
presque écrasés par des blocs détachés par le soleil, dévalant
une pente neigeuse. Un énorme roc passa en fait entre mon prédécesseur
et moi. Cet épisode et la « bataille d'orage » - une
mauvaise nuit au cours de laquelle nous avions perdu notre chemin
et dormi dans une bergerie - apparaissent dans
Bilbo le Hobbit
(...) »
[30] . Sans vouloir surdéterminer ses propos, il
faut noter que Tolkien s'abstient de toute référence aux géants
: c'est simplement à la « bataille d'orages » qu'il
renvoie.
B. La tempête hivernale
L'hypothèse des géants comme personnification
illusoire se renforce dans la
ré-itér-ation
[31] de ce passage, c'est-à-dire littéralement la reprise
de l'itinéraire : la Compagnie de l'Anneau entreprend elle aussi
de trouver un passage au cour des Monts Brumeux. Le chapitre
3 du livre II du
Seigneur des Anneaux dépeint l'échec
de la Compagnie, dans sa tentative pour franchir le Caradhras.
Parmi les similitudes les plus
flagrantes, notons que les voyageurs partent de nouveau de Fondcombe,
que leur parcours est incertain et qu'ils ne parviendront pas
à passer le col (ils franchiront les Monts Brumeux par voie
souterraine). Mais le principal point commun est le déchaînement
des intempéries qui arrête leur progression. Si cette fois-ci
le voyage se fait en hiver (et non plus en été), on retrouve,
à peu de choses près, les mêmes manifestations de la tempête
en montagne : « (...) mais les sons étaient ceux de cris
aigus et de sauvages éclats de rire. Des pierres, détachées
du flanc de la montagne, sifflaient au-dessus de leurs têtes
où [
sic !] s'écrasaient à côté d'eux. De temps à
autre, ils entendaient un grondement sourd, comme d'un bloc
de rocher roulant des hauteurs cachées »
[32] . Si la neige s'est substituée
aux éclairs, les vents violents et les chutes de pierre se répètent.
En revanche, nul trace des géants.
Tolkien a quasiment repris le même passage, en écartant toute
référence à ces êtres légendaires. On entend les cris, les rires
et les grondements (ou, du moins, on croit les entendre), mais
ils ne sont plus attribués aux géants. De même, les roches tombent
de toute part, mais elles ne sont plus ces balles perdues que
s'échangeaient les gigantesques joueurs. Tout se passe comme
si Tolkien avait délibérément effacé leur présence. Ils n'étaient
déjà qu'imparfaitement perçus dans
Bilbo le Hobbit ;
ils ont désormais disparu
[33] .
Pourtant, l'idée d'une intention
malveillante perdure, que les dialogues entre les Compagnons
mettent en relief. Boromir déclare en effet : « Que ceux
qui le veulent appellent cela le vent, il y a dans l'air des
voix sinistres, et ces pierres nous sont destinées »
[34] . La volonté d'attribution d'une intention hostile
demeure, mais le sujet reste maintenant en blanc, caché sous
un voile neigeux. Les géants de pierre n'étaient pas décrits
; dans le
Seigneur des Anneaux, l'indétermination est
la plus totale : on ne voit plus les agents. Tout s'énonce sur
le mode de la supposition. Mais ce mode se décline en plusieurs
variations.
i/ Boromir refuse de n'y voir qu'un
phénomène climatique : les voix dans le vent et les pierres
lancées appartiennent à un sujet qui reste caché. En d'autres
termes, ces phénomènes météorologiques ne sont que les effets
apparents d'une cause indirecte, consciente et malveillante.
Si l'on compare son interprétation à la présentation des géants
dans
Bilbo le Hobbit, on a simplement perdu les géants.
La peur est la même que chez Bilbo ; seuls les solides préjugés
du guerrier du Gondor lui interdisent d'y affirmer la présence
d'êtres issus des histoires de « bonne femme »
[35] . Notons que les Hobbits (qui
appartiennent eux aussi à la race humaine) ne disent rien. N'ont-ils
plus leur mot à dire, après que Bilbo a incarné la conception
des Hobbits ?
ii/ A la différence de Boromir,
Aragorn (Dúnadan, héritier d'Isildur, issu de la lignée des
rois de Númenor) a une pensée plus juste : ce n'est que le vent
(et non des voix), mais il n'est pas exclu d'y supposer une
intention malveillante. « Moi, j'appelle cela le vent,
dit Aragorn. Ce qui n'infirme en rien ce que vous dites »
[36] . Aragorn corrige l'hypothèse de Boromir en ne confondant
pas entre les phénomènes météorologiques et des actions à caractère
humain. Par contre, ces phénomènes peuvent être intentionnellement
contrôlés par des « choses mauvaises et hostiles »
[37] . Une fois de plus, il n'y a pas plus indéterminé que
ces « choses »
[38] . Mais on doit s'en tenir aux phénomènes.
iii/ Gimli, au contraire, nomme
un sujet en propre : il s'agit de Caradhras le Cruel. Il attribue,
à de nombreuses reprises dans ce chapitre, une conscience malveillante
au Mont. La personnification porte, non plus sur une improbable
créature, mais sur un lieu, le seul géant de pierre acceptable
qu'est la montagne. Mais il ne faudrait pas croire que ce jugement
résulte de l'expérience des événements présents. Gimli le nommait
déjà ainsi, avant d'en entreprendre l'ascension, en écho aux
chansons et aux contes de son peuple
[39] . Il se fait donc l'héritier et le porte-parole de
la tradition des Nains
[40] . En outre, comme Aragorn précédemment, Gimli n'allie
pas nécessairement cette hostilité à Sauron : la malveillance
du Caradhras précédait la venue de ce dernier (sans qu'on en
connaisse l'origine exacte).
iv/ Enfin, Gandalf profère les
paroles les plus sages : « Peu importe quel est l'ennemi,
si nous ne pouvons repousser son assaut »
[41] . L'heure n'est pas aux hypothèses sur l'identité de la malveillance,
mais à la recherche de solutions pour se sortir de ce piège.
On aurait pu s'attendre à ce que le mage (l'un des êtres les
plus savants de la Terre du Milieu) renseigne ses compagnons.
Or, la véritable sagesse réclame l'accord entre les connaissances
et l'action. C'est ce que fait ici Gandalf en restant indifférent
à la discussion. Il n'a pas pour rôle d'expliquer, mais de guider.
On peut également remarquer que l'Elfe Legolas reste silencieux
à ce sujet. De la Compagnie, ce sont donc les deux êtres les
plus savants par nature qui se taisent. Le procédé de personnification
reste ici étranger aux Elfes et aux Maiar. Il ne préoccupe que
les Humains (en tant que réaction à l'inconnu) et les Nains
(comme transmission de traditions)
[42] .
Par contre, tous s'étaient accordés
pour voir dans la tempête de neige un effet de la volonté de
Sauron. On sait que la Compagnie a été repérée auparavant par
de grands corbeaux noirs (
crebain de Fangorn) et des
faucons
[43] . Puis une ombre glaciale est
passée très haut dans le ciel, voilant un instant les étoiles
[44] . Pourquoi ne pas supposer que certains oiseaux au service
de Sauron aient averti un Nazgûl qui aurait alors prévenu son
maître ?
Sauron aurait ensuite déclenché
la tempête de neige sur le Mont Caradhras. S'il n'y a pas d'authentiques
géants dans les Monts Brumeux et si le Caradhras ne possède
pas en lui-même une conscience, l'intention malveillante y est
pourtant bien réelle : il s'agit de celle de Sauron. Comme le
confirme Gandalf, « son bras s'est allongé »
[45] . Cette expression est loin d'être un
hapax
: elle s'applique à Sauron en d'autres occasions
[46] , mais également à son bras
droit qu'est le Roi-Sorcier d'Angmar, Seigneur des Nazgûl. Cette
extension est d'autant plus intéressante qu'elle concerne aussi
une emprise sur les phénomènes climatiques que l'on attribue
au Roi-Sorcier. Le peuple des Lossoth croit que le Roi-Sorcier
possède le pouvoir de contrôler le froid. D'ailleurs, juste
avant qu'Arvedui ne monte à bord du navire avec lequel il fera
naufrage, le chef des Lossoth lui conseille d'attendre l'été,
c'est-à-dire le temps où le Roi-Sorcier s'en va. Il ajoute alors
que « bien long [est] son bras de glace »
[47] . L'emprise des forces de Sauron n'est pas simplement
militaire, mais aussi climatique. La discussion sur la nature
de la conscience malveillante est peut-être à différer, mais
elle n'est pas déplacée. Les phénomènes météorologiques ne sont
pas mauvais en tant que tels, même s'ils peuvent se révéler
hostiles. Par contre, Sauron (tout comme Morgoth avant lui)
sait en disposer à son avantage.
Si l'on voulait à tout prix voir
un géant sur le Caradhras, c'est avant tout le bras gigantesque
du pouvoir de Sauron qu'il faudrait mentionner. Lorsque les
membres de la Compagnie précisent ensuite que la malveillance
est peut-être plus ancienne que la venue de Sauron en ces lieux,
ils ne se trompent pas : les Monts Brumeux n'ont pas été façonnés
par Sauron ; c'est Melkor qui les avait érigés pour faire obstacle
à Oromë au cours de la marche des Eldar vers l'ouest
[48] . Les Hithaeglir remplirent
déjà parfaitement leur rôle de barrière, car les Teleri prirent
peur à leur vue.
Pour récapituler, le texte du
Seigneur
des Anneaux renvoie les géants dans la brume. Ils disparaissent
entièrement du récit, cédant la place à une présence anonyme.
Il nous semble donc que Tolkien est délibérément revenu sur
leur existence
[49]
. Les êtres indéterminés de
Bilbo le Hobbit n'ont
plus lieu d'être, désormais. Avant de poursuivre cette étude
et de tenter d'en rendre raison, soulignons dès maintenant une
sorte de clin d'oil (volontaire ?) entre les deux récits. Alors
que Frodo, tout comme Bilbo quelques dizaines d'années auparavant,
se tient au bord du précipice en essayant de se protéger des
roches tombant alentour, il s'endort et entend son oncle lui
dire en rêve : «
Je ne fais pas grand cas de ton journal
(...).
Des tempêtes de neige le 12 janvier : il ne valait
pas la peine de revenir pour rendre compte de cela »
[50] . Il est certain que le récit
de la tempête de neige - si terrible soit-elle - fait pâle figure
à côté de la « bataille d'orages » incarnée dans la
joute des géants chers aux légendes des Hobbits ! Quoi
de plus normal qu'une tempête de neige en hiver ! Mais cette
dédramatisation implicite se retourne en fait principalement
contre le texte de
Bilbo le Hobbit : après tout, quoi
de plus banal qu'un orage d'été en montagne ! La critique de
Bilbo condamne en retour le récit enjolivé de ses exploits passés
: il n'y avait pas de quoi en faire tant sur un orage. La voix
du vieil Hobbit sonne comme un
erratum. Il avait cru
nécessaire d'enjoliver pour transformer son journal de voyage
en récit d'aventures.
C. La terre des géants
Il existe quelques autres occurrences
des actions des géants, mais elles concernent leurs effets.
La fureur des éléments en montagne entraîne d'importants bouleversements
du relief. On l'a vu, les géants jettent des rochers, c'est-à-dire
que les orages et les tempêtes détachent des fragments des montagnes,
qui s'en vont rouler en contrebas. C'est pourquoi Bilbo compare
le rocher (sur lequel les aigles déposent les voyageurs au pied
des Monts Brumeux) à l'un de ces rocs lancés par un géant :
« (...) un grand rocher, presque une colline de pierre,
semblable à un dernier avant-poste des lointaines montagnes
ou à un énorme fragment projeté à des milles dans la plaine
par quelque géant »
[51] . Tout comme pour l'orage, on a affaire à une double
description : l'une purement naturelle, l'autre rapportée
à la figure légendaire des géants.
Cette comparaison n'est toutefois pas propre
au
Hobbit, car elle est présente dès le
Lay of Leithian
: « (...) An isléd hill there stood alone / amid the valley,
like a stone / rolled from the distant mountains vast / when
giants in tumult hurtled past »
[52] . Ce texte soulève une objection de poids envers l'assimilation
des géants à de simples phénomènes naturels. En effet, si l'on
trouve une comparaison dans ce passage, elle concerne l'île,
non les géants. Ceux-ci appartiennent au passé, mais ils ne
sont pas seulement une image. Ils ont modelé la terre par leurs
bouleversements. Ils sont donc la cause de modifications géologiques
(tout en restant cependant totalement indéterminés).
De fait, Tolkien n'avait pas condamné
les géants à n'être que des figures allégoriques. Il annonce
même dans sa lettre à C.A. Furth, du 2 février 1939, qu'il y
aura un Géant dans le « Nouvel
Hobbit »
[53] . Faut-il alors rejeter notre hypothèse ? La question
mérite, en tout cas, que l'on cherche à éclaircir le destin
de ces géants, au-delà des textes publiés de
Bilbo le Hobbit
et du
Seigneur des Anneaux.
Les géants sont mentionnés (plus
ou moins directement) en plusieurs autres endroits du
Livre
des Contes Perdus. Ils font partie des « Úvanimor (qui
sont des monstres, des géants, et des ogres) »
[54] . Ces êtres ont été « élevés dans la terre »
par Melko
[55]
; ils (ne) se définissent (que) par leur laideur, si l'on en
croit l'Appendice sur les Noms dans les
Contes Perdus
(qui synthétise le Lexique Qenya et le Lexique Gnomique) : si
Vána est « un dérivé de la racine VANA dans le Lexique
Qenya, groupé avec
vanë « beau, doux »,
vanessë
« beauté »,
vanima « juste, correct, droit » »,
úvanimo signifie « « monstre » (
ú-
= « pas ») »
[56] . Si l'on admet leur existence telle qu'elle
s'esquisse dans ces textes, ils furent conçus à Utumna (>
Utumno), d'où ils s'échappèrent après que les Valar eurent défait
Melko.
Mais les Úvanimor ne sont jamais
décrits : leur forme reste indéterminée. Cela se confirme dans
l'abandon du terme lui-même. Alors que le texte original du
Quenta Silmarillion parlait des Úvanimor
[57] , la version ultérieure ne retient plus que les « monstres
innombrables, de toutes formes et de toutes espèces »
[58] . L'énumération (monstres,
géants, ogres)
[59] du
Livre des Contes Perdus
se condense en son premier terme : les géants et les ogres
se fondent dans les monstres, qui deviennent indéfinis, en nombre
et en forme. Le terme de « monstre » est alors une
sorte de matière malléable, susceptible de recevoir un nombre
indéfini de formes (on obtient ainsi un renversement du sens
par rapport à l'étymologie : le monstre était celui que l'on
montre, il était l'exception parfaitement visible et définie
par rapport à la norme générale). Ces êtres nés de la terre
semblent y retourner comme une matière à modeler.
II. Des géants aux Ents
A.
L'alternance des saisons : les Ents en germe
Le
Lay of Leithian possède
une précieuse information que les autres textes ignorent. En
effet, les géants de
Bilbo le Hobbit et les Úvanimor
sont anonymes, alors que le
Lay en nomme deux.
Lorsque Lúthien tisse l'enchantement
pour s'évader de l'arbre Hirilorn, elle chante les noms des
choses les plus grandes et les longues du monde : « (...)
Names she sought, / and sang of Glend the sword of Nan ; / of
Gilim the giant of Eruman »
[60] . On trouvait déjà ces deux noms dans le
Conte de Tinúviel
: « (...) l'épée de Nan nomma-t-elle, et elle n'oublia
pas non plus (...) le cou de Gilim le géant »
[61] . Ce
Conte et ce
Lay
énoncent les noms des deux seuls géants connus (à l'exception
du premier Treebeard).
Dans son commentaire, Christopher
Tolkien nous apprend que le petit carnet contenant des notes
sur les
Contes Perdus « semble indiquer que Nan
était un « géant de l'été du Sud » et qu'il ressemblait
à un orme »
[62] . En outre, le Lexique Gnomique précise que Gilim signifie
« hiver »
[63] . Ces deux indications se révèlent être extrêmement
précieuses car les deux seuls géants nommés correspondent à
l'été et à l'hiver. Ils apparaissent comme les deux saisons
où les voyageurs traversent les Monts Brumeux sous le déchaînement
des éléments.
Cette première heureuse coïncidence
fournit un élément de réponse à l'interrogation de Christopher
Tolkien dans ce même commentaire : il y rappelle la signification
du nom de Gilim et ajoute que cela ne lui paraît pas « particulièrement
approprié »
[64] . Si l'on décide de ne voir dans les géants que des
manifestations climatiques, alors le couple Nan (été) / Gilim
(hiver) s'éclaire sensiblement
[65] . Lúthien invoque les noms des choses les plus longues
: l'été et l'hiver représentent des périodes susceptibles de
durer. De plus, l'alternance de ces deux saisons marque le passage
du temps (aussi bien chronologique que climatique).
Les deux géants Nan et Gilim seraient
donc les figures allégoriques de l'été et de l'hiver. Or, l'un
des points les plus frappants vient de ce qu'ils sont tous deux
comparés à des ormes. En effet, la deuxième version (dactylographiée)
du
Conte de Tinúviel parle de « (...) Gilim le géant
qui est plus grand que bien des ormes »
[66] . Certes, contrairement au cas de Nan, on ne dit pas
que Gilim « ressemblait à un orme » ; mais cet arbre
reste le point de référence
[67] pour juger de la taille du géant de l'hiver. C'est
d'autant plus troublant que le seul autre géant à être nommé
sera Treebeard, qui deviendra par la suite un Ent.
Il nous semble donc que cette transformation
des géants en Ents disposait d'un terrain propice dans le
corpus
antérieur. Tolkien, dans le brouillon d'une lettre au colonel
Worksett du 20 septembre 1963, rappelle que les Ents se sont
imposés d'eux-mêmes lors de la rédaction du chapitre « Sylvebarbe
[68] » du
Seigneur des Anneaux : « Il
n'y a pas, ou il n'y avait pas d'Ents dans les anciennes histoires
- parce que les Ents ne sont apparus eux-mêmes sous mes yeux
en fait, sans préméditation ni aucune connaissance consciente
antérieure, que lorsque j'en suis venu au Chapitre IV du Livre
III »
[69] . Il n'est pas question pour nous, ici, de
tracer un portrait exhaustif des Ents
[70] , ni de remettre en cause cette déclaration de Tolkien
(qu'il a d'ailleurs exprimée à plusieurs reprises
[71] ). Nous voudrions seulement sonder cette présence
quasi inconsciente des Ents dans quelques textes antérieurs.
En d'autres termes, il s'agit de savoir si l'indétermination
des géants ne fournit pas une sorte d'arrière-fond sur lequel
se dessineront les Ents. Les géants offriraient ainsi un sol
à la germination des Ents.
L'un des passages parmi les plus
anciens et les plus étonnants se trouve dans le
Conte de
l'Enchaînement de Melko :
Alors Oromë et Palúrien amenèrent toute leur
puissance réunie, et Oromë souffla violemment dans son cor
[72] comme pour
éveiller les rochers à la vie et
à la vigueur. Voici, à ces rugissements, l'immense forêt se
cambra et gémit sur les collines (...). En ce temps un grand
nombre d'esprits étranges s'aventura dans le monde, car il y
eut des endroits plaisants, sombres et silencieux, où ils purent
établir leurs demeures. Certains vinrent de Mandos, des
esprits
d'un grand âge qui voyagèrent depuis Ilúvatar avec lui,
qui sont
plus vieux que le monde et très maussades et
secrets, et certains depuis les forteresses du Nord où Melko
demeurait alors dans les profonds donjons d'Utumna (...). Le
monde toujours en est empli en ces jours de lumière, s'attardant
solitaires dans les cours ombreux des forêts vierges (...) -
mais les forêts de pins sont encore trop emplies de ces
vieux
esprits qui ne sont ni des Elfes ni des Hommes pour la quiétude
de ceux-ci.
[73]
Loin de nous l'idée de voir en ce passage la
mention implicite des Ents. Mais ce texte contribue à enrichir
l'arrière-fond sur lequel les Ents prendront forme. Il est à
noter que certains des esprits qui entrèrent dans les forêts
venaient d'Utumna (où furent élevés les Úvanimor). En outre,
cette insistance sur leur ancienneté n'est pas sans rappeler
celle des Ents. Celle-ci, objet de multiples conjectures, doit
s'autoriser en premier lieu des propos mêmes de Fangorn : « Nous
sommes faits des os de la terre »
[74] . Il est remarquable, à ce propos, que le texte du
Silmarillion
ne dise rien sur la conception des Gardiens des arbres eux-mêmes.
Il se contente de raconter la décision de Yavanna pour protéger
les
kelvar et d'annoncer l'événement, sans autre explication :
« (...) alors [la pensée] de Yavanna s'éveillera aussi,
elle invoquera des [esprits] lointains qui viendront se mêler
aux
kelvar et aux
olvar (...) »
[75] . Cet éveil reste obscur.
Citons également l'esquisse intitulée
« Le Conte d'Eärendel, le fils de Tuor », où le voyage
d'Eärendel et de Voronwë à bord de Wingilot les mène vers le
sud. Les notes lapidaires évoquent alors les créatures rencontrées
: « Hommes [des] arbres. Pygmées. Sarqindi ou ogres-cannibales »
[76] . Ces « Tree-men » occupent les mêmes régions
que les ogres
[77]
, qui faisaient partie des Úvanimor. Ils ne seront plus
évoqués dans les textes ultérieurs. Là encore, il ne s'agit
pas d'identifier les « Tree-men » avec les Ents, mais
de mettre en relief certains rapprochements apparemment insignifiants,
qui pourraient constituer autant d'imperceptibles maillons de
l'évolution des géants en Ents.
Christopher Tolkien se contente
lui aussi d'y renvoyer, lorsqu'il commente brièvement la première
version de la conversation que Sam a avec Ted Rouquin (Ted Sandyman),
au Dragon Vert, sur les étranges créatures aperçues au nord
de la Comté
[78]
. Tolkien avait d'abord fait dire à Sam : « Mais qu'en
est-il de ceux qu'on appelle des géants ? »
[79] . La version retenue pour le roman sera plus
détaillée : « Mais qu'en est-il de ces Hommes-arbres, ces
géants, comme qui dirait ? »
[80] . Deux points sont particulièrement intéressants pour
notre propos : i/ l'adjonction de la qualification d' »Hommes-arbres »
aux géants préfigure la substitution des premiers aux seconds
; ii/ dans les deux versions, les géants (ne) sont (qu') une
appellation, ils ne font pas l'objet d'une définition précise
(l'indétermination se poursuit, jusque dans la bouche d'un Hobbit,
pourtant friand de contes et de légendes).
Au sujet de ce texte, Christopher
Tolkien pose alors la question suivante : « Ce passage
est-il (...) la première prémonition sur les Ents ? Or, longtemps
auparavant, mon père avait fait référence aux « Hommes-arbres »
à propos des voyages d'Eärendel (...) »
[81] . On l'aura compris, nous préférerions
voir dans le duo des géants Nan et Gilim cette éventuelle « première
prémonition ». On peut d'ailleurs souligner un élément
de confirmation dans la suite immédiate de ce dialogue : Sam
ajoute que le gigantesque Homme-arbre aperçu était « aussi
grand qu'un orme »
[82] . Cet arbre était déjà le point de comparaison pour les géants
Nan et Gilim...
B. Le Géant Treebeard Le seul géant qui ait jamais été
décrit n'a eu qu'une esquisse d'existence. En d'autres termes,
les textes qui auraient détaillé un géant comme personnage à
part entière n'ont pas été retenus. En effet, seules les versions
préparatoires au
Seigneur des Anneaux peignent le portrait
du géant Treebeard
[83] .
Si l'on cherche à démêler en partie
l'écheveau de ces textes, on peut discerner quatre grandes phases
(sur lesquelles nous reviendrons plus en détail) :
1/ Rumeurs sur la recrudescence
de géants (et de trolls).
2/ Le Géant Treebeard est allié
avec l'Ennemi.
3/ Le Géant Treebeard est amical
et apporte son aide.
4/ L'Ent Treebeard.
Bien évidemment, ces distinctions sont loin
d'être aussi claires et définitives. Il y aurait d'ailleurs
moyen de les répartir autrement. Mais nous nous intéressons
d'abord à la question de la présentation des géants dans ces
travaux
[84] .
1. La rumeur des géants
Nous l'avons vu précédemment, le
chapitre intitulé « Ancient history », où devaient
être narrées les années suivant la disparition de Bilbo, fait
état de rumeurs : « on parlait de géants, de Grandes Gens,
seulement plus grands et plus forts que les Hommes, appelés
(?habituellement) Grandes Gens, mais pas plus stupides, car
souvent pleins de ruse et de sorcellerie »
[85] . Une fois de plus, on n'apprend pas grand-chose sur
les géants. La rumeur est tautologique : les géants sont plus
grands et plus forts que les Hommes, appelés Grandes Gens par
différenciation avec les Hobbits. On dit simplement qu'ils sont
rusés et adeptes de sorcellerie
[86] . Mais comme toute rumeur,
il ne s'agit que d'un bruit de fond, analogue auditif du modèle
visuel qu'est l'arrière-fond. Autrement dit, nous n'avons affaire,
de nouveau, qu'à une opinion très vague sur les géants. Le texte
définitif reprendra la recrudescence des Orques et des Trolls,
mais les géants ne sont plus mentionnés
[87] . Ce seront désormais les Trolls qui se définiront comme rusés.
En outre, le procédé d'effacement
se répète : la première version ajoutait à cette énumération
(Gobelins, Trolls, Géants) la présence d'autres créatures plus
terribles et indéterminées
[88] . Le texte définitif effacera les géants en
en venant immédiatement à l'évocation de ces mêmes choses terrifiantes
: « Et on murmurait qu'il existait des créatures plus terribles
que toutes les précédentes [
i.e. les Orques et les Trolls],
mais elles n'avaient pas de nom »
[89] . En se confondant avec ces monstres inconnus, les géants sont
devenus anonymes.
Juste après avoir mentionné ces
géants, Sam, dans la première version, rapporte que l'on en
a vu « un presqu'aussi grand qu'une tour ou, du moins,
qu'un arbre »
[90] . La hauteur est fluctuante, tant dans ses propos que
dans les différentes versions. Mais l'important est de noter
que l'arbre sert, une fois de plus, d'étalon. Nan et Gilim ne
sont pas loin.
Par conséquent, c'est sur une rumeur
qu'entrent en scène les géants du « Nouvel
Hobbit »
[91] (et il ne restera plus grand-chose de cette rumeur
dans le texte final). Le danger est caché et à peine énoncé.
De ce bruit de fond anonyme va pourtant naître un géant : Treebeard.
2. Le Géant Treebeard, lié à l'Ennemi
Toutefois, il ne surgit pas à l'improviste
: on n'entend parler de lui pour la première fois qu'indirectement.
Il apparaît dans la bouche de Gandalf à Rivendell, lorsqu'il
explique à Frodo la raison de son retard : « Il existe
dans le monde de nombreux pouvoirs plus grands que le mien,
pour le bien ou pour le mal. Je fus capturé dans Fangorn et
je passai de nombreux jours pénibles prisonnier du Géant Treebeard »
[92] . Christopher Tolkien date
ce texte de la période fin 1938 - début 1939. Il appartient
à la troisième phase de rédaction du Conseil d'Elrond.
Soulignons dès maintenant un point
capital : s'il changera de statut, de localisation, de taille,
voire d'apparence, Treebeard ne changera jamais de nom (ce qui
est d'autant plus intéressant lorsqu'on examine le cas de bien
d'autres personnages du
Seigneur des Anneaux, à commencer
par Frodo...). Certes, il ne porte pas encore le nom de sa forêt
[93] , mais il possède son identité définitive. Il est nommé
une fois pour toutes. C'est d'autant plus original que l'on
ne connaîtra pas son authentique nom d'Ent
[94] . Cette identité d'emprunt est un pseudonyme sous lequel
le vieil Ent se cache indéfiniment. Peut-être faudrait-il voir
ici, en rigueur de termes, la véritable disparition des géants
: même en apparaissant à la lumière sous forme d'Ents, ils restent
définitivement inconnus. Les Géants étaient anonymes, les Ents
apparaîtront sous pseudonymes.
Christopher Tolkien pointe ensuite
[95] la deuxième occurrence dans la lettre où Tolkien annonce
qu'il y aura un Géant dans le « Nouvel
Hobbit »
[96] : elle date du 2 février 1939, soit la période
contemporaine à la première apparition. Il énumère les êtres
qui se retrouveront d'une histoire à l'autre : des Hobbits,
Gollum, Gandalf. Le Géant prend la place du dragon : il faut
donc penser qu'ils occupent alors une fonction analogue. Ils
représentent le monstre qu'il faudra vaincre pour progresser
[97] . D'emblée, le géant Treebeard
se déclare dangereux, car il a réussi à entraver la marche de
Gandalf lui-même, à la grande stupéfaction de Frodo. Si ce dernier
est destiné à rencontrer Treebeard, c'est avant tout sa propre
peur qu'il devra dépasser.
On en vient alors à l'émergence
explicite de Treebeard, sur une page manuscrite en date des
27-29 juillet 1939. Nous en proposons une traduction, avant
de revenir à l'analyse de quelques points :
« Quand Frodo entendit la voix, il leva les
yeux, mais il ne put rien voir à travers l'épais enchevêtrement
de branches. Il sentit soudainement un frémissement dans le
tronc d'arbre noueux sur lequel il s'appuyait, et avant qu'il
ait pu s'esquiver il fut projeté, ou botté au loin, pour se
retrouver à genoux. En se relevant, il regarda l'arbre, qui
s'avança alors vers lui. Il se précipita hors du chemin tandis
qu'un rire profond et rocailleux retentit du haut de l'arbre.
- « Où es-tu, petit insecte ? », dit la voix.
« Si tu ne m'apprends pas où tu es, il ne faudra pas
m'en vouloir de te marcher dessus. Et, je t'en prie, cesse
de me chatouiller la jambe !
- Je ne vois aucune jambe, répondit Frodo. Et où êtes-vous ?
- Tu dois être aveugle, rétorqua la voix. Je suis ici.
- Qui êtes-vous ?
- Je suis Treebeard, répondit la voix. Si tu n'avais pas entendu
parler de moi avant, tu aurais dû le faire ; de toute façon,
tu es dans mon jardin.
- Je ne vois aucun jardin, dit Frodo.
- Sais-tu à quoi ressemble un jardin ?
- J'en ai un moi-même : on y trouve des fleurs et des plantes,
et il est entouré d'une clôture ; mais il n'y a rien de ce
genre ici.
- Oh si ! Il y en a. Seulement tu as passé la clôture sans
t'en rendre compte, et tu ne peux pas voir les plantes, parce
que tu es juste en dessous, près de leurs racines ».
Ce ne fut que lorsqu'il regarda de plus près que Frodo vit
que ce qu'il avait pris pour des troncs d'arbres lisses était
les tiges de fleurs gigantesques - et que ce qu'il avait pensé
être le tronc d'un monstrueux chêne était en fait une jambe
épaisse et noueuse, au pied semblable à une racine et aux
orteils en branches.» (Home VI, 382-384)
A ce texte s'ajoutent six lignes
en tengwar, transcrites par Christopher Tolkien : « Fragment
du
Seigneur des Anneaux, suite de
Bilbo le Hobbit.
Frodo rencontre le Géant Treebeard dans la Forêt de Neldoreth
alors qu'il recherche ses compagnons égarés : il est trompé
par le géant qui prétend être un ami alors qu'il est en fait
allié à l'Ennemi »
[98] .
Plus qu'une réelle description
(on doit se contenter, somme toute, d'un portrait partiel, à
l'échelle de Hobbit), nous découvrons un caractère, par le biais
de ses paroles. Cependant, en écho à ses incertains congénères,
Treebeard commence par rire. C'est un rire à la fois débonnaire,
ludique et menaçant, comme l'était celui des géants des Monts
Brumeux. Treebeard se joue de Frodo, allant jusqu'à le tromper.
En dépit de son profil riant, il est lié avec l'Ennemi. Son
rôle n'est pas clair. Cette ambiguïté est l'indice, rétrospectivement
parlant, du changement de parti de Treebeard : d'ennemi, il
deviendra un allié. Cette future conversion trouve ici un point
d'appui.
On retrouve bon nombre de caractéristiques
attribuées auparavant aux géants des Monts Brumeux (rire, danger,
etc.). Mais alors qu'il n'y avait qu'une personnification
allégorique dans les montagnes, il en va tout autrement dans
la forêt où se tient un véritable personnage. L'incarnation
de Treebeard concorde avec l'absence des géants dans les montagnes.
C'est ce que confirme la page datée d'août 1939 où Tolkien a
inscrit les événements à venir après le séjour à Rivendell :
« Tempête de neige au Col Rouge (...). Aventure avec le
Géant Tree Beard dans la Forêt »
[99] . Il n'y a pas d'authentiques géants dans les Monts
Brumeux, mais seulement une tempête de neige.
Ce premier portrait direct d'un
géant (même s'il est incomplet) est assez troublant. On aurait
pu s'attendre à ce qu'il ait forme humaine, ne se distinguant
principalement que par sa taille. Or il ressemble à un arbre,
ce que confirme la fugitive impression d'ensemble qu'a Frodo,
ainsi que l'apparence plus détaillée de son pied. Tout comme
Nan et Gilim, Treebeard est comparé à un arbre. On s'achemine
alors vers l'hypothèse selon laquelle les seuls géants qui aient
jamais vraiment existé chez Tolkien possédaient d'emblée une
figure arbresque. On aurait alors trois cas différents d'évocation
des géants : i/ les géants comme simples monstres, susceptibles
d'une multitude de formes (sorte d'appellation générale et indéterminée),
ii/ les géants de pierre, c'est-à-dire les montagnes déchaînées
personnalisées et iii/ les Géants à silhouette d'arbre (Nan,
Gilim, Treebeard).
Toutefois, ces derniers ne sont
pas encore des Ents. Tout d'abord, ils ne sont pas nommés ainsi.
De plus, comme nous l'avons annoncé auparavant, ils ne détiennent
pas encore la qualité de symbiose qui définit véritablement
les Ents. Treebeard, ici, habite la forêt de Neldoreth
[100] , où il cultive son jardin.
Il n'est pas encore un Berger des Arbres (le rôle de jardinier
sera d'ailleurs dévolu, par différenciation, aux Ents-femmes).
Il ne s'occupe même pas d'arbres, mais de fleurs gigantesques,
que Frodo a prises pour des arbres à cause de leur taille. Treebeard
n'a pas encore de nature définie : il (n')est (qu')un être gigantesque
ressemblant à un arbre. L'émergence s'en tient à l'état d'ébauche,
sorte d'esquisse encore très peu déterminée.
La phase de rédaction postérieure
à août 1939 est précédée d'une page
recto-verso où Tolkien
consigne les points principaux à aborder lors du Conseil d'Elrond
puis au cours du voyage vers le Sud (Home VI, 397). Peu de changements,
en ce qui concerne notre objet, si ce n'est l'avertissement
de Gandalf au sujet du Géant Treebeard qui indique le lieu de
la Forêt : « entre le Fleuve et les Monts du Sud »
[101] . Suit immédiatement le nom de Fangorn marqué d'un point d'interrogation.
Tolkien hésite encore sur le nom de la forêt de Treebeard. Par
contre, le plan prévoit de nouveau une tempête de neige (« Snow
storm »), toujours sans aucune référence à d'éventuels
(autres) géants.
Seules deux autres occurrences
(Home VII, 71 et 210), à notre connaissance, feront état d'un
Géant Treebeard allié à l'Ennemi. Mais elles ne sont plus affirmatives
et marquent davantage les hésitations de Tolkien.
La première appartient à une feuille
datée des 26-27 août 1940, où sont notés un certain nombre d'événements
liés à la présence des Cavaliers Noirs dans la Comté et à Saramund
(> Saruman). Tolkien s'interroge encore sur la cause
du retard de Gandalf : s'agit-il de Saramund, ou d'un « géant
Fangorn (Treebeard) qui le fait prisonnier » ? Il semblerait
que l'on lise ici pour la première fois la correspondance entre
Fangorn et Treebeard. Toutefois, elle reste expéditive et imprécise.
La seconde provient d'une version
(prévoyant la suite de l'histoire après la Moria), que Tolkien
a immédiatement remplacée (Home VII, 210). Merry et Pippin se
perdent dans la Forêt sans cime (« Topless Forest »)
et sont pris par « Treebeard et ses Trois Géants ».
Chronologiquement parlant, ce n'est pas la première fois que
Treebeard est accompagné, mais il semble que ce soit l'unique
version où il est malveillant et entouré.
3. Le Géant Treebeard bienveillant
Le changement d'attitude du Géant
Treebeard n'est pas la moindre de ses évolutions, car elle s'accompagne
de précisions capitales (même si elles restent des étapes).
Tolkien s'interroge explicitement
sur la conversion du Géant Treebeard, dans une esquisse de poursuite
de l'histoire rédigée à la fin du texte (provisoire) du Conseil
d'Elrond : « Si Treebeard joue vraiment un rôle - qu'il
soit bienveillant et plutôt bon ? »
[102] . La Forêt de Fangorn est située et décrite (indications qui
changeront, on le sait), tout comme Treebeard lui-même. Cette
description est précieuse, car elle n'est que la deuxième dont
nous disposons : « Environ 50 pieds de haut avec une
peau d'écorce. Cheveux et barbe plutôt comme des
ramilles.
Vêtu de vert sombre comme d'une cotte de mailles de courtes
feuilles brillantes »
[103] . On n'a pas encore affaire
aux Ents, loin de là, mais les ressemblances augmentent. Relevons
toutefois la taille littéralement gigantesque de Treebeard
[104] : près de 17 mètres (cinquante pieds) ! C'est également
dans ce texte que Treebeard n'est plus isolé : « Il a un
château dans les Montagnes Noires et de nombreux vassaux et
suivants. Ils ressemblent à de jeunes arbres lorsqu'ils se lèvent »
[105] . On ne s'étonnera plus de constater que
les vassaux de Treebeard aient l'air de jeunes arbres... Toutefois,
Frodo n'accorde pas directement sa confiance à Treebeard : il
attend d'avoir gagné la demeure du Géant. Sans chercher à interpréter
particulièrement ce point, remarquons que Frodo se fait l'écho
des hésitations de Tolkien. Et c'est à Gollum - également entré
dans la Forêt de Fangorn - que revient le rôle de double-jeu
(attribué au Géant dans le texte où émerge Treebeard), en se
montrant conciliant envers le Hobbit avant de tenter de l'étrangler
et de lui voler l'Anneau. Dernier événement notable : maintenant
qu'il est bienveillant, le Géant Treebeard intervient dans la
suite de l'histoire : il emmène Frodo et Sam vers Ond [>
Gondor] où ses Géants-arbres (« tree-giants ») attaquent
les assiégeants et sauvent Trotter. En perdant le rôle de geôlier,
Treebeard revêt l'armure du guerrier et porte la décision au
siège d'Ond.
Par conséquent, lors de la quatrième
version du Conseil d'Elrond, le retard de Gandalf sera définitivement
dû à Saruman
[106] . Si l'avènement de celui-ci
est complexe, on peut cependant considérer qu'il récupère un
certain nombre de caractéristiques, attribuées auparavant au
Géant Treebeard. Au-delà du rôle évident de geôlier, Saruman
est, par définition, versé dans la sorcellerie (en un sens,
certes, plus fort que les géants de la rumeur) ; il habite la
tour d'Orthanc, qui, dans cette version, se situe elle aussi
au nord des Montagnes Noires
[107] . Enfin, il pratique un
double jeu auprès de Gandalf.
Les hésitations sur Treebeard disparaissent
à partir du remplacement immédiat de la version où Merry et
Pippin sont capturés (que nous avons évoquée précédemment) par
une autre où ils le rencontrent dans Fangorn
[108] . Ce sont donc eux qui ont
une « aventure avec Treebeard »
[109] . Tolkien écrit : « Treebeard devient un géant
convenable »
[110] . Sa conversion est définitive.
S'il faudra attendre le chapitre qui lui sera consacré pour
une description complète, Treebeard apparaît comme « un
arbre immense marchant dans la plaine »
[111] lors du siège de Minas
Tirith. Sa participation à cette bataille
[112] sera également annoncée dans le plan
[113] des chapitres devant suivre
la séparation de la Compagnie : il fut prévu que Merry et Pippin
se perdent dans la forêt de Fangorn où le « Géant Fangorn
ou Treebeard » les découvre, pour ensuite aller rompre
le siège du Gondor.
4. L'Ent Treebeard
Le terme d'Ent est pour la première
fois attribué à Treebeard dans l'esquisse prévoyant la suite
du récit après le chapitre sur la Lórien : « (...) [The
Elves] describe the Stone hills, and bid them beware of Fangorn
Forest upon the Ogodrûth or Entwash. He is an Ent or great giant »
[114] . Il ne faut pas s'alarmer sur l'avertissement des
Elfes, Treebeard n'est pas redevenu mauvais. Cette mise en garde
parcourt l'ouvre définitive. Cette première occurrence explicite
de Treebeard comme Ent inaugure le remplacement des géants par
les Ents.
Nous voudrions souligner un détail
syntaxique assez révélateur. L'avènement de Treebeard comme
Ent n'est pas si explicite que nous l'annoncions. En effet,
le pronom personnel « he » n'a pas d'antécédent déterminé.
Il renvoie implicitement à « Fangorn Forest », c'est-à-dire
non pas au personnage mais à son environnement. Par conséquent,
au moment même où Treebeard est qualifié d'Ent, il en acquiert
la principale caractéristique, à savoir la faculté d'exister
en symbiose avec son environnement. En d'autres termes, si Fangorn
désigne à la fois l'Ent
[115] et sa forêt, c'est parce
qu'ils interagissent par nature.
Cela va de pair avec le point que
rappelle Christopher Tolkien dans son commentaire : le terme
« Ent » a déjà été employé dans les noms de lieux
« Entish Lands » et « Entish Dales ». L'autonomie
des Ents se confirmera dans la transformation de ces toponymes
: ils deviendront les Ettendales et Ettenmoors
[116] , une fois acquise la spécificité
des Ents. Ces régions sont habitées par des Trolls qui, on s'en
souvient, furent longtemps reliés aux géants. Dans le texte
définitif, Fangorn considérera les Trolls comme des « contrefaçons
réalisées par l'Ennemi (...) en dérision des Ents »
[117] . L'émergence des Ents comme race définie inverse
le rapport : des deux sortes de géants, ce sont les Ents qui
acquièrent la priorité sur les Trolls.
C'est d'ailleurs sur cette délicate
question de leur distinction que porte notamment la page des
notes préparatoires au chapitre « Treebeard ». Selon
Christopher Tolkien, elle est antérieure à la phase de rédaction
qui précède immédiatement le chapitre
[118] . Tolkien pose la « différence entre les
trolls
- pierre habitée d'un esprit de gobelin, les
géants de pierre,
et le 'peuple des arbres' »
[119] . Si la distinction entre les Trolls et le peuple
des arbres (mention à laquelle Tolkien ajoutera en marge et
à l'encre le terme d'Ents) est avérée, la ponctuation rend plus
difficile le statut des géants de pierre. S'agit-il d'une troisième
race ou d'un synonyme pour les Trolls ? Nous suivrons Christopher
Tolkien dans son choix de la seconde solution
[120] . Ces géants de pierre (
stone-giants)
seraient les Trolls de pierre
[121] (
stone-trolls, qui est un syntagme
récurrent). L'appellation antérieure des Trolls comme géants
par le biais du nom de leurs lieux de résidence confirme ce
rapprochement. L'emploi de la racine «
Ent-» avant
l'émergence des Ents eux-mêmes, puis son remplacement par la
racine «
Etten-» pour les pays des Trolls les désignent
comme des géants. Le terme de géants n'a donc pas d'emploi rigoureux,
il reste indéterminé. Il ne prend sens que lorsqu'il s'applique
à des êtres à la nature définie.
On sait que Tolkien voulait se
servir du mot anglo-saxon
Ent. Dans la lettre à Katherine
Farrer du 27 novembre 1954, il écrit : « J'ai toujours
eu le sentiment que l'on devait faire quelque chose du mot anglo-saxon
particulier
ent employé pour un 'géant' ou une personne
puissante d'il y a longtemps - à qui tous les travaux antiques
seraient attribués »
[122] . Bien avant de constituer ce terme en une
race à part entière, Tolkien l'utilisa donc pour désigner les
bouleversements géologiques gigantesques à l'origine des différents
reliefs
[123]
. Ces anciens travaux ne sont rien de moins que le façonnement
du monde ! Tolkien revient sur l'origine des Ents dans la lettre
à W.H. Auden du 7 juin 1955 : « Mais, de façon rétrospective
et analytique, je dirais que les Ents se composent de philologie,
de littérature et de vie. Ils doivent leur nom à l'anglo-saxon
eald enta geweorc
[124] , ainsi que leur rapport à la pierre (...) »
[125] . Ce « rapport à la
pierre » aura gouverné l'emploi très relâché de ce terme.
Il restera d'ailleurs le dénominateur commun entre les orages
en montagne, les bouleversements géologiques, les Trolls et
les Ents.
L'un des points capitaux de la
page des notes préparatoires au chapitre « Treebeard »
est l'emploi d'un terme emprunté à l'ouvre de Clive Staples
Lewis, intitulée
Out of the Silent Planet [126] : le peuple des arbres («
Tree-folk »)
sont des
hnau, c'est-à-dire des créatures rationnelles.
Tolkien mobilise ce concept de créatures rationnelles pour réfléchir
sur ces êtres. On est alors en droit de supposer que cette utilisation
correspond à leur accession véritable à ce statut. En retour,
il faut en déduire que les géants des textes antérieurs ne constituaient
pas une race authentique et déterminée. Dès lors, comme en témoigne
la première version du chapitre, les Ents se définiront par
leur symbiose avec les arbres (c'est d'ailleurs en s'interrogeant
à ce sujet que Tolkien s'est servi du concept de
hnau).
Le texte préliminaire de ce chapitre
se compose i/ du brouillon d'une partie du chapitre et ii/ d'un
brouillon effacé et recouvert de la bonne version. Si les deux
versions sont assez proches, il faut néanmoins corriger, selon
Christopher Tolkien, l'affirmation de son père selon laquelle
le texte s'est écrit tel qu'on le trouve aujourd'hui
[127] .
Parmi les différences, on peut
noter les variations de taille de Treebeard qui a grandi progressivement
: 10 pieds de haut > 12 pieds > 14 pieds
[128] . Rappelons toutefois qu'il mesurait près de cinquante
pieds dans un texte antérieur : on est loin de l'ancient géant...
Pour récapituler sur cette évolution,
si Treebeard est comparé dès le début à un arbre et conserve
son nom, il passe de la malveillance à la bienveillance, il
change de lieu, d'activité (jardinier / berger des arbres),
d'intervention dans l'histoire (geôlier / siège du Gondor
/ assaut de l'Isengard), de personnages rencontrés (Frodo /
Merry & Pippin),
etc.
Mais surtout il acquiert une nature,
longtemps en germe dans l'arrière-champ indéterminé des géants.
Au même moment où il devient un Ent, il donne un véritable sens
à cet ancien mot. Son histoire (externe) est parallèle à celle
de son nom ; on retrouve la caractéristique du nom des Ents,
qui est d'être « comme une histoire »
[129] .
Le Géant des versions préparatoires,
par conséquent, n'a que peu de rapport explicite avec les éventuels
géants des Monts Brumeux. En revanche, la filiation entre i/
Nan et Gilim et ii/ Treebeard est significative. Si jamais des
géants ont existé comme personnages à part entière, c'est sous
la forme des futurs Ents. Le Géant annoncé pour le « Nouvel
Hobbit » devait déjà se comparer à un arbre.
C. Vestiges de géants : un « rêve
entique »
Les Ents du
Seigneur des Anneaux
manifestent quelques caractéristiques des phénomènes climatiques.
Tout se passe comme si les Ents, en condamnant les géants des
Monts Brumeux à n'être que des personnifications des éléments
déchaînés, avaient bénéficié de quelques-uns de leurs attributs.
Ils sont « faits des os de
la terre »
[130] . Ils ont d'ailleurs gardé
un pouvoir considérable sur leur matière d'origine, car ils
broient la pierre très aisément. Mais là où les géants des Monts
Brumeux symbolisaient les chutes de pierres, les Ents incarnent
directement le pouvoir des arbres dont ils s'occupent : ils
condensent en quelques instants la puissance irrésistible des
racines qui pénètre le sol
[131] .
On comprend dès lors que l'attaque
d'Isengard prenne des tournants de catastrophe naturelle. La
première impression des Cavaliers de Rohan en arrivant aux portes
de l'Isengard n'est rien moins que celle de la Grande Submersion
: « Si la Grande Mer se fût soulevée de colère et précipitée
en tempête sur les collines, elle n'aurait pas infligé ruine
plus grande »
[132] . Arrivés près des Hobbits, ils ont l'occasion d'entendre
la fin des activités des Ents : « (...) ils entendirent
un grondement et un fracas lointains, comme si une avalanche
tombait du flanc de la montagne »
[133] . La relation de comparaison s'est inversée : ce sont
désormais les actions des Ents (les remplaçants des géants)
qui sont rapportées à des cataclysmes, sans pour autant en être
les personnifications.
Le récit de la bataille de l'Isengard
par les deux Hobbits accentue ce trait : « La Forêt avait
donné une impression de tension, comme si un orage y couvait
; et puis soudain, cela a explosé »
[134] . Il faut prendre garde
à ne pas considérer les Ents comme une nouvelle allégorie de
l'orage : ce sont les Hobbits qui imagent leur récit. Cette
inversion est mise en relief par la restitution que fait Merry
de ses impressions lorsqu'il s'aperçut que les Huorns les suivaient
: « Je pensai que je faisais un rêve entique (...) »
[135] . Ces paroles nous livrent la modalité du
discours des Hobbits sur les Ents : pour lutter contre ce qu'ils
croient être une illusion, ils la ramènent à des phénomènes
naturels habituels. Ils s'imaginent, à la vue de la marche de
la Forêt, être entrés dans une légende. On explique alors l'inconnu
par le connu, l'extraordinaire par l'ordinaire. C'est le même
principe que pour le procédé de personnification, à ceci près
que, dans ce dernier cas, c'est la violence des éléments naturels
qui semblent surnaturelle et qui requiert une explication par
les légendes courantes. Par conséquent, dans les Monts Brumeux,
la réalité naturelle surprend et terrifie, déclenchant un procédé
de compensation par des légendes anthropomorphiques, tandis
qu'en Isengard, le pouvoir inconnu des Ents (pourtant réel et
naturel) appelle une rationalisation. En d'autres termes, le
mirage des géants et le rêve entique ont des procédés inverses
mais un principe commun.
Les Ents, dans leur colère, provoquent
donc bel et bien des cataclysmes, naturels de surcroît. Mais
ils ne provoquent pas directement de véritables orages. Les
Ents n'en sont pas les figures allégoriques. Les bouleversements
sont causés par les Ents, mais ils ne sont « orageux »
que par comparaison. D'ailleurs, c'est sur ce même mode que
Gandalf commente la venue des deux Hobbits chez les Ents : « Ils
ont été amenés à Fangorn, et leur venue a été semblable à la
chute de petites pierres qui entraîne une avalanche en montagne »
[136] .
Les Ents se sont progressivement
substitués aux géants prévus en devenant de véritables créatures
de faërie. L'essai
On Fairy-Stories, s'il ne fut publié
qu'en 1947, provient d'une conférence « donnée à Saint
Andrews le 8 mars 1939 (elle a été plusieurs fois placée par
erreur en 1938 et en 1940) »
[137] . Cette réflexion est donc
notamment contemporaine de l'évolution de Treebeard. Nous avons
déjà souligné en quel sens les géants de
Bilbo le Hobbit
pouraient n'être que des phénomènes de personnification. Or,
Tolkien ne compte pas la personnification allégorique parmi
les critères (fantaisie, recouvrement, évasion, consolation)
qui définissent la faërie. Celle-ci est, avant tout, ouvre de
subcréation, non un parallèle symbolique.
Dans son ouvrage
The Road to
Middle-earth, T.A. Shippey insiste déjà sur cette dérive
allégorique des géants des Monts Brumeux. Il rappelle que « Tolkien
avait lui-même admis, par deux fois, s'être embourbé (
Observer,
20 février 1938) »
[138] , sans toutefois énoncer
explicitement ces deux occasions. Shippey pense que l'une d'elles
correspond à la mention des géants, « trop allégorique
pour la Terre du Milieu »
[139] . Il faut noter que la date de l'aveu de
Tolkien précède tout juste la rédaction des différentes versions
du « Nouvel
Hobbit », où les géants disparaîtront
des montagnes. Certes, Tolkien annoncera encore, un an plus
tard, qu'il y aura un Géant
[140] , mais il faut croire qu'il a déjà renoncé à en faire
une figure allégorique personnifiant l'orage. Ce premier repentir
sera alors suivi, on l'a vu, de la transformation du Géant en
Ent. Si T.A. Shippey ne se prononce pas sur l'existence des
géants
[141] , il nous semble possible d'attribuer l'allégorie
à Bilbo lui-même, pour ensuite sceller la disparition des géants
dans l'émergence des Ents.
Les Ents appartiennent entièrement
à la faërie. Ils n'ont pas vocation à être des symboles. Ils
relèvent d'une subcréation d'autant plus forte que Tolkien a
insisté sur son apparition involontaire, quasi inconsciente.
En cela, ils répondent au premier critère qu'est la fantaisie.
Mais c'est surtout par leur espoir d'une consolation que les
Ents s'enracinent en Faërie. Leur recherche des Ents-Femmes
demeure infructueuse
[142] . Ils doivent s'en tenir à l'espoir d'une eucatastrophe, c'est-à-dire
d'une fin heureuse. Tolkien, dans la lettre à Fr. Douglas Carter,
du 6 [?] juin 1972, commente le Chant des Ents et des Ents-Femmes
en écrivant : « Mais je pense (...) qu'il est clair qu'il
n'y aura pas de ré-union pour les Ents dans « l'histoire »
- mais que les Ents et leurs femmes, étant des créatures rationnelles,
trouveront un « paradis terrestre » avant la fin de
ce monde, au-delà de laquelle ni la sagesse des Elfes ni celle
des Ents ne peut voir. Pourtant ils partagent peut-être l'espoir
d'Aragorn qu'ils ne sont pas « liés à jamais aux cercles
du monde, et [qu'] au-delà il y a plus que le souvenir »(...) »
[143] . Bien que le temps des Ents prenne fin
lui aussi
[144] , Tolkien établit une analogie
avec l'espoir des hommes, incarné par Aragorn. La disparition
annoncée des Ents n'est pas incompatible avec l'espoir, caractéristique
du conte de fées.
Conclusion : de multiples disparitions
Au terme de cette étude, récapitulons
en quoi consiste la disparition des géants, hypothèse que nous
avions voulu confronter à des textes de statuts très disparates.
- Les Géants mentionnés dans le
Livre des Contes Perdus ont été effacés lors des versions
ultérieures du Légendaire. Ils se confondent dans le terme général
de « monstres ». En retour, les « géants »
s'indéterminent en une appellation vague, sans attribution précise.
Cette disparition est une indétermination.
- Nan et Gilim, les deux seuls
Géants nommés (dans le
Livre des Contes Perdus et le
Lay of Leithian), préfigurent les Ents à venir. Ils n'auraient
toutefois plus leur place dans le Légendaire tardif, car ils
restent des personnifications des saisons. A ce titre, ils doivent
disparaître.
- Les Géants des Monts Brumeux
dans
Bilbo le Hobbit sont des personnifications allégoriques
forgées par Bilbo. Leur unique apparition les présente comme
une illusion. En tant que tels, ils ne peuvent disparaître :
l'illusion demeure (et Tolkien ne corrigera pas cet accroc allégorique
du
Hobbit). Mais le texte du
Seigneur des Anneaux
se chargera de rétablir une conception plus juste. Même si l'on
accordait foi aux témoignages de Gandalf et de Thorin en prenant
leurs évocations des géants en un sens strictement littéral,
ces derniers n'auront eu qu'une existence fulgurante et disparaîtront
définitivement des textes ultérieurs.
- Le Géant annoncé dans la lettre
n° 35 pour le « Nouvel
Hobbit » ne verra jamais
le jour. Le Géant Treebeard se métamorphose en Ent, au cours
des nombreuses versions de préparation.
Par conséquent, les seules occurrences
de géants existant comme d'authentiques personnages appartiennent
à des textes non publiés. Ces géants indéterminés
[145] ont constitué une partie de l'arrière-fond sur lequel
émergèrent les Ents. Leur mutisme et leur absence de description
les réduisent à un nom. Ils cèdent enfin la place aux Ents,
également condamnés à disparaître car leur temps s'achève. Les
géants ont manqué d'exister, au sens où ils n'évoluèrent qu'à
l'état d'esquisses (au double sens du terme). En définitive,
plutôt qu'avoir disparu, ils ne sont jamais véritablement apparus
en tant que tels.
Au-delà de cette question des géants,
c'est l'ensemble de la conception du monstre dans le Légendaire
qui est mise en jeu. Si étymologiquement le monstre est la créature
que l'on regarde (puisqu'elle est a-normale, c'est-à-dire en
dehors de la norme), Tolkien multiplie les évocations imprécises
: ils s'éloignent de notre vue. Les géants ont disparu à l'horizon
du Légendaire.
[146]
Sébastien Mallet,
alias Fangorn.
© La Compagnie de la Comté - Les Editions de l'il
du Sphinx, 2000.
[1] Nous laissons toutefois délibérément de côté la vaste question des sources d'inspiration mythologiques de Tolkien. Sur ce point, voir notamment l'article en deux parties « Still at Large There Were Giants » de Patrick Wynne et Carl F. Hostetter, dans
Vinyar Tengwar, n° 21-22, janvier-mars 1992 (respectivement pp. 14-20 et pp. 12-18).
[2] J.R.R. Tolkien,
Bilbo le Hobbit, Paris, éd. Le Livre de Poche, tr. fr. de F. Ledoux, n° 6615, pp. 75-77 ;
The Hobbit, London, HarperCollins
Publishers, paperback edition 1993, pp. 63-66.
[3] Bilbo le Hobbit, ch. 4, p. 75 ("he saw that across the valley the stone-giants were out, and were hurling rocks at one another for a game, and catching them, and tossing them down into the darkness where they smashed among the trees far below, or splintered into little bits with a bang",
The Hobbit, pp. 63-65 - nous citerons désormais la traduction française, avec pour seule mention le titre suivi de la page, puis en note le texte anglais sans autre indication que la page).
[4] Bilbo le Hobbit, ch. 4, p. 75 ("The lighning splinters on the peaks, and rocks shiver, and great crashes split the air and go rolling and tumbling into every cave and hollow ; and the darkness is filled with overwhelming noise and sudden light",
The Hobbit, p. 63).
[5] Ibid. ("lightning-flashes").
[6] "Ils pouvaient entendre les géants qui s'esclaffaient et criaient partout sur les flancs de la montagne", p. 76 ("They could hear the giants guffawing and shouting all over the mountainsides",
ibid., p. 65).
[7] Faërie, Paris, Christian Bourgois éd., 1974, Pocket, tr. fr. de F. Ledoux, n° 4629, p. 155 ("(...) personalised thunder in the mountains, splitting rocks and trees",
On Fairy-Stories, in
Tree and Leaf, London, Unwin paperbacks 1977, p. 30). On notera la similitude du phénomène personnifié, à savoir l'orage en montagne.
[8] Dans ce jeu de personnification, le phénomène naturel et le personnage sont indissociables : "Mais il y aurait toujours un « conte de fées » tant qu'il y aurait un Thórr. Le conte de fées cessant, il n'y aurait plus que le seul tonnerre, que nulle oreille humaine n'avait encore entendu" (
Du conte de fées, in
Faërie, Paris, Christian Bourgois éd., 1974, Pocket, tr. fr. de F. Ledoux, p. 156). Or, ce passage de
Bilbo le Hobbit ne fournit aucun véritable personnage. Du coup, il ne reste que le duel d'orages.
[9] C'est le propre de l'illusion. Même si l'on sait qu'elle ne représente pas la réalité authentique, elle ne peut disparaître. Le mirage ne se dissipe pas, même lorsque l'on en connaît le procédé.
[10] Ajoutons que le monstre Grendel, dans
Beowulf (que Tolkien a commenté notamment dans son essai
Beowulf : The Monsters and the Critics, issu de sa conférence du 25 novembre 1936 devant la
British Academy), est un géant (voir note 116,
infra). Il symbolise alors, en cette forme gigantesque extériorisée, le mal et la peur présents au cour de chaque homme. Grendel jette d'ailleurs sur les hommes la "
deaþscua, Shadow of Death", c'est-à-dire l'ombre de la mort comme peur (sur la présence capitale et la signification de ce syntagme dans le Légendaire, voir l'article de Michaël Devaux à paraître, « 'L'ombre de la mort' chez Tolkien »).
[11] Bilbo le Hobbit, p. 76 ("If we don't get blown off, or drowned, or struck by lightning, we shall be picked up by some giant and kicked sky-high for a football",
The Hobbit, p. 65). On remarquera que la traduction de F. Ledoux estompe la référence sportive, probablement jugée déplacée. Mais il faut noter que Robert Foster, dans son
Complete Guide to Middle-earth (London, HarperCollins
Publishers, paperback edition 1993), à l'entrée "Stone-giants", met en question l'existence sérieuse de ces créatures en faisant explicitement le rapprochement avec l'Orque Golfimbul, dont la tête aurait été à l'origine de l'invention du golf (abréviation de son nom, et de son corps, en l'occurrence...) par le Hobbit Bandobras Took (cf.
The Hobbit, p. 27). Ces références aux sports contemporains seraient alors des clins d'oil de l'auteur, nuançant ses propos.
[12] Bilbo le Hobbit, ch. 6, p. 120 (
The Hobbit, p. 97).
[13] Ibid. ("I must see if I can't find a more or less decent giant to block it up again (...) or soon there will be no getting over the mountains at all"). Nous corrigons la traduction de Ledoux qui écrit "pour
le bloquer à nouveau", désignant alors le passage dans les montagnes emprunté par les Nains. Si c'était le cas, il serait étrange, voire contradictoire, que Gandalf souhaite bloquer ce passage pour permettre de franchir les montagnes. Il nous paraît plus cohérent que Gandalf cherche à bloquer la nouvelle entrée des gobelins, ce qui libérera le passage.
[14] Nous ne verrions pas l'intérêt de préciser que le mage n'aime pas se répéter si l'on ne supposait pas une certaine ironie agacée dans la suite de ses propos.
[15] Bilbo le Hobbit, ch. 7, p. 145 ("Some say that he is a bear descended from the great and ancient bears of the mountains that lived there before the giants came",
The Hobbit, p. 116).
[16] Voir l'Appendice B au
Seigneur des Anneaux, Paris, Christian Bourgois éd., 1992, éd. en un volume illustrée par Alan Lee, p. 1167 (désormais abrégée par éd. du Centenaire) ;
The Lord of the Rings, London, HarperCollins
Publishers, paperback edition 1993, p. 1125.
[17] Bilbo le Hobbit, ch. 7, p. 151 (
The Hobbit, p. 121). Il serait plaisant de supposer que Bilbo, au moment de rédiger son aventure, a repris cette image au récit de Gandalf...
[18] Le Seigneur des Anneaux, Paris, Christian Bourgois éd., 1972, Pocket, tr. fr. de F. Ledoux, livre III, ch. 7, vol. 2, p. 174 ("Men said that in the far-off days of the glory of Gondor the sea-kings had built here this fastness with the hands of giants",
The Lord of the Rings, p. 551). L'Appendice F.I au
Seigneur des Anneaux rappelle, à ce propos, que les Hobbits et les Rohirrim eurent un temps des langues proches ; les légendes pouvaient alors employer les mêmes images.
[19] Bilbo le Hobbit, ch. 5, p. 99 ("(...) Grinds hard stones to meal / (...) And beats high mountain down", p. 82).
[20] Voir
Bilbo le Hobbit, ch. 12, p. 284 (
The Hobbit, pp. 220-221).
[21] Contes et légendes inachevés, III, 3, « L'Expédition d'Erebor », Paris, Christian Bourgois éd., 1982, Pocket, tr. fr. de Tina Jolas, vol. 3, p. 83 ("But you know how things went, at any rate as Bilbo saw them. The story would sound rather different, if I had written it",
Unfinished Tales, III, 3, « The Quest of Erebor » ; New York, Ballantine Books, paperback edition 1988, p. 338). Ce texte (en ses différentes versions) ne parle absolument pas des géants. Quant au bref résumé de cette aventure, dans la IVème partie du Prologue du
Seigneur des Anneaux, il ne mentionne que l'attaque des Orques dans les Monts Brumeux. On aurait pu s'attendre, en cas d'assaut de réels géants, à ce que l'un de ces textes y revienne rapidement.
[22] Voir notamment
Bilbo le Hobbit, ch. 1, p. 13 (
The Hobbit, p. 17) ; ch. 5, p. 100 (
Ibid., p. 100).
[23] Le Seigneur des Anneaux, IV, 4, vol. 2, p. 359 (
The Lord of the Rings, p. 688).
[24] Voir
Le Seigneur des Anneaux, VI, 9, vol. 3, p. 413 : "Quel est ce jeune géant à la voix forte ?" ("Who's this young giant with the loud voice ?",
The Lord of the Rings, p. 1059). Annonçons dès maintenant qu'il n'est pas incongru de voir une relation entre la boisson des Ents et ses effets « gigantesques » (voir
infra).
[25] The Hobbit, p. 64 ; voir également
Peintures et Aquarelles de J.R.R. Tolkien, Paris, Christian Bourgois éd., 1994, texte de Ch. Tolkien, illustration n° 7 ;
J.R.R. Tolkien, Artiste & Illustrateur, éd. par Wayne G. Hammond et Christina Scull, Paris, Christian Bourgois éd., tr. fr. de Jacques Georgel, 1996, fig. n° 109, p. 118.
[26] The Letters of J.R.R. Tolkien, London, HarperCollins
Publishers, paperback edition 1999, ed. by H. Carpenter with Ch. Tolkien, n° 306, p. 392 (abrégé désormais par
The Letters, suivi du n° de la lettre et de la page).
[27] H. Carpenter, dans sa biographie, nous apprend que Tolkien s'était procuré quelques cartes postales, dont l'une, intitulée
Der Berggeist (« L'Esprit de la montagne ») et réalisée par Maldener, fut à l'origine de la description de Gandalf (
J.R.R. Tolkien. Une biographie, Paris, Christian Bourgois éd., 1980, Pocket, tr. fr. de P. Alien, II, 4, pp. 67-68 ; on trouvera une reproduction de cette carte ainsi qu'une photographie de son auteur dans
The Annotated Hobbit, introduction and notes by Douglas A. Anderson, Boston, Houghton Mifflin Company, 1988, p. 12).
[28] Le texte anglais ("(...) anything from the size of oranges to large footballs, and a few much larger. They were whizzing across our path and plunging into the ravine",
The Letters, n° 306, p. 393) a été traduit dans la version française de la biographie de Carpenter, p. 67. La comparaison avec le ballon de football est certainement à l'origine de la remarque de Thorin, commentée plus haut.
[29] C'était l'
annus mirabilis (
i.e. l'année exceptionnelle), sans pluie d'avril à octobre (
The Letters, n° 306, p. 391).
[30] The Letters, n° 232, p. 309 : "it was approaching the Aletsch that we were nearly destroyed by boulders loosened in the sun rolling down a snow-slope. An enormous rock in fact passed between me and the next in front. That and the 'thunder-battle' - a bad night in which we lost our way and slept in a cattle-shed - appear in
The Hobbit (...)" (sauf indication explicite, nous traduisons toutes les citations extraites des
Letters ainsi que des volumes de la série Home, à l'exception des deux premiers traduits par Adam Tolkien).
[31] En latin, chemin se traduit par
iter,
itineris (neutre). La réitération consiste, étymologiquement, à reprendre le même chemin.
[32] Le Seigneur des Anneaux, II, 3, vol. 1, p. 384 ("the sounds were those of shrill cries, and wild howls of laugher. Stones began to fall from the mountain-side, whistling over their heads, or crashing on the path beside them. Every now and again they heard a dull rumble, as a great boulder rolled down from hidden heights above",
The Lord of the Rings, p. 306).
[33] On n'en entend pas non plus parler lors du retour de Bilbo et de Gandalf vers Fondcombe, alors qu'ils empruntent le même col. Mais, cette fois-ci, le temps est dégagé (
Bilbo le Hobbit, ch. 18, p. 362 ;
The Hobbit, p. 276).
[34] Le Seigneur des Anneaux, II, 3, vol. 1,