L'Anneau de Barahir
La Disparition des Géants
Résumé :
Il s'agit de savoir si les géants ont une véritable
existence dans les textes de Tolkien. Le texte le plus explicite
à leur sujet est le chapitre 4 de
Bilbo le Hobbit
: lorsque Gandalf, Bilbo et les Nains traversent les Monts brumeux,
ils sont pris sous un orage au cours duquel Bilbo décrit
des géants qui s'amusent à se lancer des rochers.
Il me semble que ces géants n'existent
pas réellement mais qu'ils ne sont qu'une façon
qu'a Bilbo de voir l'orage : sous l'effet de la peur, il personnifie
ce phénomène naturel. Cette hypothèse
rencontre quelques objections, car Thorin et Gandalf en parlent
également. Mais à chaque fois qu'ils font mention
des géants, c'est dans un contexte particulier où
l'emploi d'une image (c'est-à-dire la personnification
de l'orage par des géants) est justifié.
Le point important, c'est que la Compagnie
de l'Anneau vit une épreuve analogue en voulant franchir
le Caradhras (Seigneur des Anneaux, II, 3). On retrouve
les mêmes manifestations (de façon quasi littérale
parfois), mais les géants ont disparu. Mon hypothèse
consiste à dire que Tolkien refuse une représentation
allégorique de la nature, et que ce passage en est
l'illustration.
J'en viens ensuite, pour étayer
cette hypothèse, à examiner les quelques géants
mentionnés dans la série The History of Middle-earth
(= Home).
a/
Nan et Gilim sont deux géants évoqués
dans le Conte de Tinúviel (Livre des Contes Perdus
II, 1) et dans le Lai de Leithian (Home III). Pour
le dire vite, ils sont tous les deux décrits en comparaison
avec des arbres. Ils correspondent respectivement à
l'été et à l'hiver. Mais Tolkien n'a
pas conservé ces textes pour les dernières versions
du 'Silmarillion'.
b/
Tolkien avait l'intention de mettre en scène un géant
dans la suite de Bilbo le Hobbit, c'est-à-dire
dans le Seigneur des Anneaux. Je suis donc allé
étudier toutes les premières apparitions du
Géant Treebeard dans les brouillons (dans Home VI-VII
principalement). Or, même s'il y a des divergences considérables
(Treebeard est au service de l'Ennemi au début, par
exemple !), ce géant est lui aussi décrit dès
sa première apparition en comparaison avec un arbre.
Après avoir fait le tour des brouillons
au fil desquels le géant Treebeard laisse progressivement
la place à l'Ent Fangorn, j'en conclus que cette disparition
n'est pas un hasard mais correspond à la volonté
de Tolkien de se démarquer des représentations
allégoriques de la nature pour construire une authentique
ouvre faërique (cf. les critères de la fantasy,
dans l'essai Sur les contes de fées).
Les géants disparaissent donc
du Légendaire, remplacés par les Ents. En d'autres
termes, les géants n'auront été qu'une
préparation pour l'avènement des Ents.
L'Ombre de la Mort, par Michaël Devaux
Résumé :
Tolkien a souvent dit que l'objet du
Seigneur des Anneaux
était la mort. L'on peut envisager ce problème en s'appuyant
sur l'expression (biblique) : « l'ombre de la mort ».
Tolkien a écrit qu' « une des leçons données par les
contes de fées (...) qu'à la verte jeunesse, godiche et égoïste,
le chagrin et l'ombre de la mort peuvent conférer la dignité,
et même parfois la sagesse » (
Sur les contes de fées,
in Fäerie, Pocket, p. 175). J'examine comment il traduit cette
leçon (philosophique) en fait(s) dans la Terre du Milieu.
Tolkien reprend ce syntagme dans les textes ayant trait au
Silmarillion et quatre fois dans
Le Seigneur des
Anneaux.
L'article ici en version courte comprend deux sections (trois
dans la version publiée dans
la Feuille de la Compagnie,
n°1, éd. L'
Oil
du Sphinx, 2001) : l'une, sur les elfes, l'autre sur les
hommes, parce que « les elfes et les hommes représentent
le problème de la mort » (
Letters, p. 236). Dans
chaque partie, j'examine d'abord le sens de la mort avant
d'envisager celui de son ombr(ag)e. Je fais notamment fonds
sur l'
Athrabeth Finrod ah Andreth et
Laws and Customs
among the Eldar. On peut facilement montrer qu'à chaque
fois l'ombre de la mort signifie la peur de la mort : « Il
y a une ombre, mais c'est l'ombre de la peur de la mort »
(
Morgoth's Ring, p. 68). Je pense (sur la base d'une
étude chronologique des occurrences du syntagme) que Tolkien
trouve cette expression dans la Bible, notamment dans le livre
de
Job (que Tolkien a sans doute traduit), même si
c'est aussi un
hapax legomenon dans
Beowulf.
Il utilise même cet
hapax lorsqu'il (re)traduit l'expression
en vieil anglais dans
The Notion Club Papers après
les essais de traductions en Adunaic et Quenya. La peur de
la mort est pour Tolkien une mauvaise ou maléfique conception
de la mort parce que la mort est en fait le « don d'Ilúvatar
(...) Mais Melkor a jeté là aussi son ombre, pour confondre
la mort avec les ténèbres. Du bien il a fait naître le mal,
de l'espoir la peur » (
Silmarillion, éd. illustrée
par Nasmith p. 42 = dernier alinéa du ch. 1). La lecture
du récit de la mort d'Aragorn dans l'Appendice A.I.V du
Seigneur
des Anneaux apprend comment regagner l'espoir. Aragorn
s'appelle aussi Estel, « espoir » en elfique. Lorsqu'il
se révèle être le Roi par l'utilisation de l'athelas, l'on
entend (re)parler de « l'ombre de la mort » (éd.
compacte en un volume, p. 925 = Pocket, vol. III, p. 187).
L'on assiste cependant ici à une inversion littérale dans
l'expression : « the shadow of death » devient « death's
shadow ». Ce peut être le signe de ce qu'Aragorn peut
inverser le sens de la mort. À l'opposé d'un autre Númenóréen
célèbre, Tar-Calion (voir l'
Akallabeth), il n'a pas
peur de la mort mais l'accepte : il a foi (estel) en la mort.
Tolkien partageait cette approche de la mort alors qu'il envisageait
la sienne durant la première guerre mondiale. Il devait écrire
plus tard à propos de cette période et des rencontres sylvestres
avec Edith : « Nous n'avons jamais cessé (...) de nous
rencontrer dans l'ombre de la forêt, main dans la main, pour
fuir l'ombre de la mort proche » (
Letters, p.
421 = biographie de Carpenter tr. fr. p. 118). C'est là aussi
l'origine du conte de Lúthien qui fournit par ailleurs d'autres
occurrences notoires de l'ombre de la mort. En définitive,
c'est une vingtaine d'occurrences de l'expression qui est
analysée.