Ces dernières semaines avaient été avares de nouvelles sur la post-production de la Communauté de l’Anneau. Quelques photos de Rivendell, une autre d’un Gandalf songeur aux portes de la Moria, et une profusion d’images de figurines WETA et d’autres produits dérivés liés au film, qui promettent à l’amateur tolkiennien rétif aux arguments commerciaux un hiver assez difficile, ont constitué une bien maigre pitance. Une nouvelle qui mérite attention vient cependant de tomber. La durée du nouveau montage du film est maintenant de 2h45. Le site aintitcool.com assure qu’il s’agit de la longueur définitive du film, le travail restant à effectuer ayant trait aux effets spéciaux et à la bande originale.

En outre, un document remarquable, et qui est passé relativement inaperçu, a aussi fait son apparition. Il s’agit du synopsis du film distribué aux distributeurs brésiliens, traduit du portugais à l’anglais par Pallas sur le fabuleux Forum de tolkienonline.com (TORC). Sa lecture laisse entrevoir la façon dont Peter Jackson, Fran Walsh et Philippa Boyens, les trois scénaristes du film, ont transposé le personnage d’Aragorn à l’écran. On y découvre un Aragorn dont les motivations sont mises au grand jour et qui participe davantage aux prises de décisions, bref un héros plus traditionnel que la figure mystérieuse et attachante du roman, double de papier de Tolkien peut-être[1], qui réclame un statut mythique avant même la fin du récit puisque le passage par le Chemin des Morts ne peut être raconté qu’en sous-main par Gimli et Legolas, comme les échos d’une légende en train de naître.

Un extrait du synopsis est particulièrement révélateur. [SPOILERS] On y voit Frodo et Aragorn sur Amon Hen, juste après la tentative de Boromir de s’emparer de l’Anneau. Frodo déclare à Aragorn son intention d’entrer seul en Mordor car il doute maintenant de chaque membre de la Compagnie à cause de l’influence pernicieuse de l’Unique. Aragorn se défend de toute tentation:

– Aragorn : Frodo, j’ai juré de vous protéger.
– Frodo : Pouvez-vous me protéger de vous-même ?

Aragorn semble alors acquiescer, comme s’il consentait à laisser Frodo partir seul. Les Uruk-Hai de Saruman, avec le maintenant célèbre Lurtz à leur tête, arrivent à ce moment et Aragorn fait alors rempart de son corps pour protéger la fuite de Frodo (“Cours !” lui crie-t-il), participant ainsi à une prise de décision qui dans le livre relève de Frodo seul.  (Leonides, qui connaît un insider de New Line ayant lu le script, vient tout juste de citer verbatim les dialogues du synopsis sur le forum de TORC et sur Tolkien-movies.com. [SPOILERS])

Une autre scène, tirée de la seconde bande-annonce cette fois, attire aussi l’attention. Boromir au Conseil d’Elrond propose d’utiliser l’Anneau. Dans le livre, c’est Elrond qui lui répond. Dans la bande annonce, c’est Aragorn.

Quelles peuvent être les conséquences d’un tel grossissement à la loupe du personnage d’Aragorn ? Le Seigneur des Anneaux est, on le sait, une anti-quête où il s’agit de détruire l’objet de puissance, un conte à l’envers où ce sont les personnages humbles, les Hobbits, dont certains pourraient jouer le rôle de fous du Roi dans une pièce de Shakespeare, qui narrent le récit. On ne saurait trop insister sur la modernité de cette emphase accordée à l’humilité au sein d’un récit épique[2], dans un livre pourtant vilipendé par ses détracteurs pour son anti-modernisme. Or, l’Aragorn du synopsis aura une voix bien affirmée dans le film, dont une partie sera racontée de son point de vue, un changement considérable par rapport au livre.

Dans son adaptation du Roi Lear (le sublime Ran), Kurosawa avait bien réussi à introduire une voix supplémentaire dans la narration, mais il s’était gardé de conférer ce privilège à un personnage du récit. Dans Ran, c’est le ciel (dont la caméra prend si souvent le point de vue) qui porte le regard critique et humaniste de Kurosawa sur les gesticulations désespérées des fantômes qui peuplent son film. Le Seigneur des Anneaux est un récit dont l’adaptation cinématographique est hélas autrement plus difficile. C’est pourtant cette capacité des mythes tolkienniens à assumer, même légèrement modifiés, d’autres formes artistiques, qui pourrait bien assurer ou non leur pérennité.

A tout prendre, cette attention portée au personnage d’Aragorn reste éminemment préférable à l’interprétation très personnelle de Ralph Bakshi qui faisait de l’héritier d’Elendil un matador espagnol mal dégrossi dans son film d’animation de 1978 consacré à la moitié du roman de Tolkien. En outre, Aragorn lui-même n’est pas tout à fait un héros traditionnel. Il reste que le débat est maintenant ouvert : Cette narration à plusieurs voix pourrait-elle conduire à une normalisation du récit, à faire du Seigneur des Anneaux une épopée moins originale, cadrant davantage avec l’imagerie traditionnelle du conte de fées avec son héros trop parfait ?

© Semprini, le 20/08/01

NOTES
[1] Sans qu’il y ait lieu de tirer des conclusions trop hâtives, on relèvera les nombreuses similitudes biographiques entre Aragorn et Tolkien.
[2] Un certain nombre de penseurs humanistes de la fin du 20è siècle (parmi lesquels on compte Emmanuel Lévinas, Vassili Grossman et Tzetan Todorov) ont démontré que l’humilité était une des clés de voûte de la démocratie, à l’opposé du millénarisme du totalitarisme qui prétend instaurer sur terre une société dite parfaite à n’importe quel prix.

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