John Ford a fait sept films dans le désert ocre de Monument Valley, sept westerns dans lesquels les hommes vivent et trépassent à l’ombre de ces immenses cheminées de fées dont les Indiens Navajos disaient qu’elles figuraient leurs dieux. Ford avait trouvé dans ce paysage sublime, où les teintes de la roche se font or à l’aube et rouge vif au crépuscule quand le ciel s’embrase, la sérénité qui convenait à la quiétude et à la nostalgie qui imprègnent ses films. On a prétendu qu’il désirait tourner dans cette réserve indienne afin de verser aux Navajos survivants du génocide, qui vivaient là dans la plus grande pauvreté, le cachet des figurants hollywoodiens. Aucun de ses films ne rend grâce avec plus de poésie à Monument Valley que La Prisonnière du Désert (The Searchers), La Charge Héroïque (She wore a yellow ribbon), et La Poursuite Infernale (My Darling Clementine), où la minéralité du site se reflète dans les visages impassibles et sans âge des acteurs, comme si elle en trouvait le prolongement ou comme si eux-mêmes y puisaient leur force.

Peter Jackson en tournant les trois films du Seigneur des Anneaux dans son pays, en Nouvelle-Zélande, a choisi lui aussi de leur donner une identité cinématographique propre, tout en profitant d’un coût de production moindre. Or il paraît essentiel que les paysages de la Nouvelle-Zélande tiennent dans le film une place aussi prépondérante que Monument Valley chez Ford. Un des émerveillements que suscite Le Seigneur des Anneaux réside en effet dans l’omniprésence d’une nature dont les clair-obscurs, la luxuriance et la rudesse disent aussi bien la beauté de la Terre du Milieu que l’état d’esprit des personnages, un peu à la manière d’un livre de Gracq. Tolkien possédait un talent remarquable pour faire naître en quelques mots dans l’esprit du lecteur l’image d’un arbre chenu ou d’un cours d’eau limpide si bien qu’il arrive parfois que l’on croit voir dans telle forêt du monde réel un reflet des bois de Lothlórien.

Tout autant que le jeu des acteurs et les dialogues, les décors et les costumes, le spectacle d’une nature sublime contribuera donc à rendre la Terre du Milieu crédible. Les images furtives de la Comté, reconstituée en pleine nature, que l’on a pu voir dans la dernière bande annonce sont assez belles pour entretenir cet espoir. Les longues tractations menées par la production pour obtenir l’autorisation de filmer dans les sanctuaires naturels de la Nouvelle-Zélande, dont on pouvait lire le récit ici et là en début de tournage, ont de plus permis l’érection du site superbe d’Edoras dans un lieu protégé. On souhaiterait que le réalisateur néo-zélandais se soit inspiré des grands films panthéistes que sont Jeremiah Johnson de Sidney Polack, et surtout Dersou Ouzala de Kurosawa, où l’harmonie entre le vieux trappeur mongol et les steppes sibériennes est si parfaite que le contact de la civilisation le conduit à la mort.

Peter Jackson semble déterminé à opposer à cette nature la vision cauchemardesque et laide d’un monde mécanisé où l’acte de création prend l’allure d’une perversion, ainsi que nous le montrent les dernières images de cocons d’Uruk-Hai, création bio-mécanique de Saruman. Il se fait ici l’écho du thème tolkienien du rejet du monde mécanisé, l’Anneau Unique figurant en fin de compte la machine ultime, qui trouve son expression la plus achevée dans Le Seigneur des Anneaux lors de la libération de la Comté. La lecture de la biographie de Tolkien par Humphrey Carpenter, de ses lettres, et même d’un passage révélateur Du Conte de Fée où il s’insurge contre la construction d’une usine à proximité d’Oxford ne laissent guère de doutes sur les sentiments de Tolkien à l’égard de la machine. Il n’en demeure pas moins que mettre à nu ce qui n’était qu’un thème souterrain du Seigneur des Anneaux est faire peu de cas de la retenue dans la description de la laideur qui caractérise par instants le livre. On retrouve d’ailleurs chez Ford cette même retenue quand il refuse de montrer les corps mutilés des parents et de la sour de Debby dans La Prisonnière du Désert (Ford qui opposait lui aussi la nature et la machine dans Les Raisins de la Colère). Dans sa critique sévère du Seigneur des Anneaux, Oo those Awful Orcs, Edmund Wilson regrette de ne rien voir de la misère des habitants du Mordor ou de leur mise en esclavage, et raille la pudeur et la retenue de Tolkien en ce domaine comme une tare littéraire, au lieu d’interroger sa signification. Or, Tolkien décrit ailleurs et plus subtilement les ravages du Mordor, quand il raconte la schizophrénie de Sméagol-Gollum.

En décidant de nous ouvrir les entrailles de la Terre du Milieu où Saruman déforme les corps, Peter Jackson retrouve sa première manière, celle du réalisateur de films d’horreur. Mais le cinéma rendant crue et simplifiant parfois l’allusion romanesque, il est à craindre que ces images de cocons d’Uruk-Hai plutôt que d’éclairer l’opposition nature-machine chez Tolkien renvoie les spectateurs qui n’ont pas lu Le Seigneur des Anneaux, ceux qu’il s’agit de convaincre, vers un autre monde secondaire, celui du Nostromo et d’Alien.

Semprini, le 11/10/2001.

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