Le supplément du DVD de La Communauté de l’Anneau consacré aux coulisses des Deux Tours laisse transparaître une fois de plus le souci du détail visuel de Peter Jackson. Il s’est efforcé de retrouver une location géographique correspondant très exactement à la description que donne Tolkien d’Edoras, et a fait bâtir un gigantesque décor propre à suggérer l’authenticité du lieu. Les images que l’on peut voir de ces maisons érigées au sommet d’un plateau abaissant son échine vers une vaste plaine sont sublimes. On en viendrait même à verser dans l’optimiste tant les Deux Tours, par sa richesse narrative, son recours à l’entrelacement, et sa profondeur thématique se prête davantage que La Communauté de l’Anneau à une adaptation cinématographique. On veut croire que Jackson saura trouver davantage de liant entre ses scènes et tiendra la bride à son goût immodéré du ralenti.

L’importance accordée au détail visuel, manifeste ici encore avec Edoras, semble constante dans l’adaptation Jacksonienne. Comme nous avons pu le démontrer dans nos précédents éditos, il a fait sien le projet Tolkienien d’un monde secondaire prenant vie par l’accumulation de faits, et les détails visuels de son film reflètent la minutie qui est à l’ouvre dans les descriptions de Tolkien. John Howe dans un des suppléments du DVD précise ainsi que chaque plan de La Communauté de l’Anneau contient des détails qui, s’ils ne peuvent être saisis d’emblée par l’oil, le seront lors de visionnages ultérieurs. Peter Jackson compte sur un assemblage de parties pour fonder une vision d’ensemble, nécessairement tributaire de ces pièces détachées, dont l’union doit donner un sens, une ligne claire et épurée au film. Or, sont-ce les détails qui devraient conditionner l’ensemble ou l’ensemble qui devrait conditionner les détails ? C’est cette question, peut-être insoluble, qui fait l’objet de cet édito.

Il est un film, le plus fascinant, le plus réaliste de tous ceux consacrés au moyen-âge, que l’on voudrait comparer au Seigneur des Anneaux de Peter Jackson. Il s’agit d’Andreï Roublev d’Andreï Tarkovski. Andrei Roublev raconte la vie d’un moine peintre d’icônes religieuses, artiste célèbre en Russie, qui croit en un Dieu d’amour à une époque où la barbarie et la violence sont les attributs des princes régnants et des envahisseurs tartares. C’est un film à la fois épique et intimiste, aux images magnifiques et viscéralement réalistes, un grand chef-d’ouvre du cinéma. Or, Andreï Roublev, avec sa sauvagerie, ses silences, sa profondeur thématique et sa poésie, parvient à susciter avec une force irrésistible la créance secondaire. On ne doute pas une seconde de l’existence de ce moyen-âge russe plein de bruit et de fureur. Les décors, les costumes, les paysages, tout ce qui est de l’ordre du moyen cinématographique, du détail, se fond dans un tout, une unité artistique, dont on ne retient que l’ensemble. Comment Tarkovski a-t-il procédé à l’assemblage des parties ? Il le dit lui-même lors d’une interview de 1962 accordée lors de la préparation du film : «Je ne me suis intéressé au style de l’époque qu’à un degré limité : les costumes, les décors, la langue, tout ce qui relève du détail historique ne doivent pas distraire l’attention du spectateur dans le simple but de lui faire croire que le film se passe réellement au XVe siècle russe. La neutralité des décors intérieurs, des costumes, des paysages et du langage me permettent de me concentrer uniquement sur ce qu’il y a de plus important. »

Voilà une déclaration tout à fait étonnante. Car, le spectateur est persuadé en regardant Andrei Roublev qu’il est entré de plein pied dans le XVe siècle russe. Doit-on en conclure que la vision d’ensemble du film que possédait Tarkovski, sa volonté de n’avoir à l’esprit que les thèmes qu’il se proposait de traiter, a conditionné les détails historiques, soumis à une vision proprement transcendante et marqués du sceau de la plus exacte réalité? Et partant, faut-il en conclure que l’adaptation cinématographique du Seigneur des Anneaux n’avait pas tant besoin d’un travail sur les costumes et les décors que de la sûreté d’une vision créatrice capable de conceptualiser le roman? Si le cheminement suivi par Tolkien dans l’écriture du Seigneur des Anneaux semble avoir été celui allant de la création d’un lieu fictif susceptible d’accueillir ses langues inventées à l’édification d’un monde secondaire possédant une cohérence interne et, surtout, prodigue de sens, ce qu’il faut retenir est sans doute ce que Tolkien en a dit lui-même. Or, il a déclaré dans une lettre avoir écrit son livre « avec son propre sang », s’y être mis lui-même, et précisé qu’il a véritablement « découvert », comme emporté par le souffle de son inspiration, certains pans de sa narration au moment même où il les couchait sur papier. Les détails ne lui ont servi en fin de compte qu’à historiciser son monde secondaire, créer l’illusion de sa réalité, et leur logique interne ne venait bien souvent que des relectures qu’il faisait. Il est dès lors possible de postuler que l’essence d’un livre ne réside pas dans ses détails, mais bien plutôt dans ce que le lecteur (la fameuse « applicabilité »), mais aussi l’auteur, en retient. Ce n’est sans doute pas un hasard si les deux plus belles adaptations de Macbeth, les deux plus proches de son essence, font fi des détails visuels d’origine et furent tournée l’une au Japon par Kurosawa, l’autre dans des décors de carton-pâte par Orson Welles. A une fidélité de forme, Kurosawa et Welles préférèrent une fidélité de fond.

Comment approcher cette fidélité de fond ? L’adaptation d’un récit est la recherche par un cinéaste d’une équivalence du langage littéraire en langage cinématographique. Cela requiert plus d’invention, dans le sens noble du terme, qu’on ne l’estime généralement, car il n’existe pas une manière unique de faire du cinéma. De cette différence de langage procède ce paradoxe : la transposition littérale d’une description n’est pas certaine de retrouver l’essence d’un livre. Ainsi, ce n’est pas en s’attachant à la couleur de ses cheveux que l’on peut retrouver l’essence d’un personnage comme Legolas. Or, la difficile fidélité au livre ne se juge pas à l’aune de la fidélité à la méthode d’un romancier, ni à l’aune de l’intention du cinéaste, mais bien plutôt au résultat, et les grandes adaptations de l’histoire du cinéma ont prouvé que c’était bien l’essence indéfinissable d’un livre, son ensemble, qui importait. Que l’on nous comprenne bien. On ne défend pas ici la thèse d’une inutilité des rouages et des différentes pièces du puzzle épique que constitue le Seigneur des Anneaux, bien au contraire. Le particulier et l’ensemble, la minutie et la vision du tout sont indissociables chez Tolkien, et leur concorde ne fait pas le moindre charme du livre. C’est le sens du cheminement de l’un à l’autre que nous interrogeons et la conviction que la transposition exacte d’un détail visuel d’un roman dans un film est impossible qui nous guide.

De fait, la voie arpentée par Peter Jackson, du détail à l’ensemble à l’inverse de Tarkovski, est-il une des raisons pour lesquelles on éprouve parfois un sentiment d’absence de fluidité dans la narration de sa Communauté de l’Anneau ? On laissera au lecteur le soin d’en décider. Le Seigneur des Anneaux était sans doute de ces récits dont l’adaptation commande tant une fidélité de forme qu’une fidélité de fond, qui réclame un travail préparatoire et un budget conséquent propres à invoquer la beauté d’Arda, comme on l’a supposé jusqu’ici dans les éditos. Mais ce n’est qu’une hypothèse, qui n’épuise par le mystère de la création artistique, et à la lumière d’un film comme Andreï Roublev, on comprend qu’au cinéma c’est bien le fond qui doit commander à la forme et lui donner ses contours. Comme l’a dit Victor Hugo, « la forme, c’est le fond qui remonte à la surface. » Il faudra attendre de voir Les Deux Tours et Le Retour du Roi pour s’assurer que c’est bien un ensemble parfaitement cohérent, aux thèmes forts et tolkieniens, que nous propose Peter Jackson et non une accumulation de détails visuels, si magnifiques soient-ils. Mais d’ores et déjà, il nous paraît possible d’affirmer, en se tenant aux Deux Tours, que la localisation géographique d’Edoras relève du détail exact alors que la venue d’Elrond et d’Arwen en Lórien et l’envoi d’un contingent d’Elfes au Gouffre de Helm (deux changements par rapport au livre permettant notamment à Peter Jackson d’asseoir davantage le personnage d’Arwen), qui prennent quelques libertés par rapport au mythos tolkienien, sont de l’ordre d’un ensemble différent de celui imaginé par Tolkien.

© Semprini, le 10/09/2002.

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