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En raid d'exploration dans la vallée tyrolienne de l'Oztlar, la patrouille scoute du Chamois se retrouve dans une situation, étrange...

Chapitre 1 : Une petite vallée encaissée et boisée, entouré de sommets dégarnis, rocailleux et enneigés pour la plupart. Encore embrumée dans le matin tout gazouillant. Toutefois, on entend une légère altercation… - A gauche, je te dis ! Maintenant il faut qu’on monte. - Mais tu n’as pas vu ce chemin improbable, on va se retrouver perdus en pleine forêt. Je n’ai pas envie de passer l’été à essayer de survivre dans un coin perdu. - C’est clairement là, le col est juste dans la vallée au dessus, regarde un peu la carte. Un groupe de plus où moins sept jeunes de plus où moins 17 à 12 ans, à l’habillement étrange, beige, incluant un splendide chapeau de type communément appelé quatre-bosses hésite sur un chemin forestier au niveau d’un embranchement. Ils semblent divisés environ en deux partis, chacune semblant opter pour une direction. Dans le camp du sentier sinueux et rocailleux serpentant dans la forêt, apparemment dans la bonne direction : Harold, ainé, chef du groupe même s’il n’en a pas forcément la carrure, commence à s’énerver sous son scalp bouclé. Aymeric, 15 ans, binoclard et cheveux en pétards, interroge la carte, n’hésitant pas à utiliser la torture pour arracher des informations à ce pauvre instrument. Célestin, 16 ans, blond et pâle porte actuellement ce qui devra faire office de déjeuner au pittoresque ensemble, ce qui est un argument de taille. Prenant parti pour rester sur le large et rassurant chemin, Christian, fidèle second du Chef, marche avec les trois plus jeunes de la patrouille : Thibault, 14 ans cuisinier de la bande, aimant préparer la nourriture et surtout l’ingurgiter. Pierre-Lou, 13 ans, aussi surnommé pioupiou, son nom s’y prêtant bien, estime que s’ils prennent le chemin de gauche, ils vont monter, et ça va être fatiguant (oui, il est parfois surnommé Perspicace-Boy, en raison de sa capacité à prononcer des évidences), et enfin, Bernard, un minuscule bonhomme de 12 ans, dérogeant à la règle du réglementaire 4-bosses, mais portant un splendide bob, dont il ne se sépare jamais, ce qui lui vaut le délicieux surnom de Bob l’éponge, ou même de BobMan. Au final, le camp du sentier sinueux, disposant du seul maitre à bord après Dieu, du topographe officiel et de la nourriture, finit par l’emporter et notre charmant groupe commence  à grimper le sentier dans la forêt, le long d’un petit torrent. Harold marche en tête, porteur d’un fanion bleu ciel aux bordures brunes. Sur un coté, il porte un chamois brun, et sur l’autre face, est inscrit « vers les hauteurs ». J’imagine que vous l’avez compris, il s’agit bel et bien d’une authentique patrouille scoute, en raid d’exploration dans la vallée tyrolienne de l’Oztlar.

 * * *

Cette charmante patrouille du Chamois, puisque Chamois il y a, atteint la limite des arbres et débouche sur une vallée glacière. La végétation devient rase. Le fond de la vallée est plat et le torrent se divise en de nombreux bras pour former un terrain marécageux. Dominant le tout, à l’altitude où la végétation n’est plus qu’un souvenir, une grande masse blanche remplit toute la vallée. Harold ne peut s’empêcher de dire : -Je vous l’avais bien dis, voilà le glacier ! Nous devrons le contourner par la droite pour monter vers le col. - C’est haut, on ne pourra jamais monter ça ! s’exclame Pierre-Lou. - On pourrait peut-être déjeuner ici ? émet Thibault - Non, on devrait monter encore quelques centaines de mètres… réplique Aymeric, faisant encore parler la carte. C’est aussitôt un véritable déchainement… - On est crevés ! - Vous allez nous tuer, à nous faire marcher comme des forcenés ! - C’est facile pour vous, les grands ! Le club des trois petits exige de faire la pause déjeuner ici et maintenant, sous l’œil amusé des « grands ». - Nous avons les moyens de vous faire marcher ! s’exclama Célestin. - Passe-moi le déjeuner, Célestin. dit Christian avec sourire en coin. Comprenant ses plans, Harold ne peut s’empêcher de dire : - Oh non, pas ça ! Prenant le déjeuner, Christian se met à courir en gueulant : - Personne ne peut rattraper un Noir qui court ! J’avais peut-être oublié de mentionner, laissant au principal intéressé le soin d’y procéder, que Christian est de couleur…  chocolat, comme aime souvent le remarquer Thibault, avec une lueur gourmande dans l’œil (comme quoi, les cannibales ne sont pas toujours ceux qu’on croit). Trois cent mètres plus haut et un peu après ce départ foudroyant, notre patrouille arrive exténuée au sommet du splendide rocher où Christian est en train de déballer la nourriture. Bernard a l’air de vouloir entamer une protestation indignée mais, étant à moitié en train de cracher tripes et poumons, sa tentative n’obtient pas l’effet escompté et il finit par se laisser tomber sur le dos. Avec un air narquois, Christian leur lance à tous : - Eh bien, vous voyez, ce n’était pas si dur que ça, c’était même très facile ! Six regards plus noirs que lui, lui firent comprendre qu’il valait mieux faire profil bas dans ce genre de situation. Pendant le déjeuner, acheté dans le petit village près duquel leur troupe campe, Célestin demande à Harold : - On dort où ce soir ? - A Bretzeldorf, juste de l’autre coté du col, si on arrive assez tôt, il y aurait un truc assez intéressant à visiter, une reconstitution d’un village de l’âge de bronze. On devrait y arriver dans combien de temps, Aymeric ? - Si tout va bien, vers 17 heures, lui répond l’intéressé. - Ce truc de l’âge de bronze, c’est parce qu’on a retrouvé il y a une vingtaine d’année un cadavre d’époque surgelé dans un col du haut de la vallée, parfaitement conservé. -BRRrrr, ça fait froid dans le dos ton truc, lui répond Célestin.

* * *

Le groupe commence à prendre de l’altitude, et domine légèrement le glacier. Christian s’exclame : - Il commence à faire froid. Ma constitution biologique n’est pas adaptée aux grands froids. -Tu gagnes un Godwin d’or, grâce à tes propos limites auto-racistes dans une motivation trollesque ! s’exclame Aymeric. Le sentier particulièrement rocailleux est par endroits recouverts de névés. Ils auraient bien du mal à se repérer sans les marques rouges et blanches balisant le chemin. Sous leurs pieds, s’étend la masse du glacier, et on voit, à son sommet, le col. Aymeric s’arrête souvent pour regarder le glacier, comme fasciné. Au sortir d’un névé, Bernard essaye de passer avec difficulté une haute marche. Célestin se retourne alors, et d’un ton particulièrement louche, lui déclame : - Viens par ici mon petit Bob, j’ai des bonbons pour toi dans ma poche. Pris d’un instinct de survie légitime, Bernard recule soudainement, et ce faisant, se casse la tronche dans le névé, pousse un long cri, et finit sa course sur le glacier. La suite est un peu confuse. Selon toute évidence, Célestin essaie de rattraper Bernard, tombe avec lui, accroche au passage Pierre-Lou, qui lui tient compagnie dans sa chute, tandis que Thibaut, en voulant éviter de les rejoindre fait un pas de travers, ce qui a l’effet inverse de celui escompté, tombe sur Aymeric et le tire de ses rêveries, à temps pour lui permettre de se métamorphoser en luge sur laquelle Thibaut dévale à son tour la pente. Heureusement pour eux, une couche épaisse de neige, tombée au cours de la semaine, leur sert de matelas. Ils en sont à se relever un peu contusionnés quand Harold arrive prudemment, répétant en boucle : - Ah quels maladroits, ah quels galériens ! Suivi de près par un Christian hilare, dont la silhouette se détache bien sur la neige blanche. En arrivant, le digne chef de patrouille leur demande : - Vous n’avez rien ? Ce à quoi PerspicaceBoy, entrant en action, répond : - Ouais, ça va, mais on est tombé. - Oui, j’avais cru remarquer. - C’était quand même une chorégraphie assez bien exécutée que vous nous avez offerte, là haut. L’enchainement était parfait. Pendant ce temps là, Aymeric sort sa boussole de sa poche, il l’observe comme s’il ne l’avait jamais vu. Célestin lui lance, d’un ton sarcastique : - Je ne crois pas qu’on a besoin d’une boussole pour savoir où se trouve le chemin… Aymeric l’ignore superbement, et apparemment, remonter sur le chemin n’est pas son objectif immédiat, car il se met soudain à marcher à grandes enjambées, dans la direction opposée à celle du sentier. Célestin voit cela d’un regard intrigué, puis il ne le voit plus du tout : - Euuh, Harold, je crois qu’on a un problème… - Quoi donc ? - Aymeric vient de disparaitre juste sous mes yeux. - Hein !? Mais ce n’est pas vrai ! - Il était juste là quand ça s’est produit… Tous se rendent sur les lieux du phénomène. Ils y découvrent une explication logique à la chose : un splendide trou en forme d’Aymeric révèle, au travers de la couche de neige, un passage vers… - Oh purée, une crevasse ! - Il est tombé dedans… ne peut s’empêcher de dire Pierre-Lou. - Ah, quel maladroit ! ajoute Thibault. - Oh toi, n’en rajoutes pas une couche, lui réplique Harold. C’est alors que la voie lointaine et déformée d’Aymeric parvient à leurs oreilles : - Les gars ?! Vous êtes là  - Oui on est là ! - Tu vas bien ? - Ouais, mais je crois qu’il faudrait que vous me rejoignez, c’est assez intéressant… - T’es vraiment sûr ? - Ne vous inquiétez pas, je vois un passage pour remonter facilement… Tous alors descendent les uns après les autres, intrigués. Au fond de la crevasse, c’est un merveilleux spectacle, ils découvrent une véritable cathédrale de glace, sculptée par le temps, et éclairée au travers de quelque faille… Au centre de cet endroit, trône un imposant portail de pierre. Un portail apparemment sans raison d’être, sans muraille, sans porte. A son pied, ils retrouvent Aymeric. Celui-ci marmonne… - Incroyable, tout concorde… Ah ! Vous êtes enfin là vous ! S’apercevant enfin de leur présence. - C’est quoi ce portail ? - Je ne sais pas vraiment, il y a des inscriptions dessus… En effet, l’arche de pierre était recouverte de runes : chap1img1 - Wtf ! C’est quoi ce truc ? Étrangement, toute la patrouille a l’air d’être fortement attirée par le portail… Voilà Harold qui le traverse, et tous les autres le suivent, les uns après les autres, intimidés, pourtant ce portail ne semble rien avoir d’étrange… Ce qui est étrange, c’est le comportement d’Aymeric : il retire lentement sa montre de son poignet, et la pose sur un rocher, puis, prenant sa respiration, il va à la suite des autres. L’aiguille de la boussole fait un demi-tour sur elle-même, indiquant fixement l’arche. Il se retourne. L’air, au niveau du portail, se trouble, en quelques instants, la montre disparaît… Un petit sourire en coin… Les y voilà. - Tu avais vu un passage ? - Yep, ça remonte par là en pente douce… Notre charmante patrouille s’engage alors dans une caverne sombre, où s’entendent de sinistres craquements, donnant l’impression d’un glacier vivant… Après de nombreux dérapages collectifs et incontrôlés, voila que le passage est obstrué par une épaisse couche de neige. Après que Bernard ait eu l’idée d’enfoncer son doigt dans la voûte blanche, tous eurent l’occasion d’admirer le ciel bleu juste au dessus d’eux, ainsi que de profiter du rafraîchissant manteau blanc dont ils furent recouverts… Ils apprécièrent assez peu la deuxième opportunité : - Mais tu n’es pas malade ? A cause de toi, on va risquer l’hypothermie… - Et on ne va jamais nous retrouver ! - Rooah ! Ça va, si on peut plus s’amuser un peu… - Les gars ? - Oui ? - Je crois qu’on a un autre problème pour le moment : on doit retrouver le sentier si on veut arriver à l’heure à Bretzeldorf, et on a un obstacle… de taille. Effectivement, les flancs rocailleux de la vallée, où passait le sentier, sont recouverts d’une épaisse couche de neige, nivelant chaque rocher, chaque aspérité… - What ? Comment il a pu neiger ? On est resté 20 minutes en bas tout au plus. Il faisait grand beau temps, et apparemment ça n’a pas changé… - Comment on va faire pour retrouver le sentier maintenant ? - On ne pourra jamais passer le col. Sentant le désespoir monter dans sa patrouille, Harold commença à rétablir l’ordre : - On n’a plus le choix, Bretzeldorf est le village le plus proche, et pour y aller, il faudra passer ce col, d’ailleurs… on est beaucoup plus haut que là où on était avant… vraiment beaucoup plus haut… c’est assez… étrange… - Un problème à la fois, reprit Aymeric, pour l’instant on doit réussir à atteindre ce maudit col comme on peut…

* * *

La patrouille peine dans la neige, s’enfonçant profondément… sauf Bernard qui tout léger, parvient à se mouvoir assez facilement… - Je vous attendrai à Bretzeldorf… Je crois que j’aurai le temps de trouver un lieu pour dormir, et de manger une bonne demi-douzaine de saucisses… - J’ai les pieds gelés, gémit un Thibault congelé malgré sa petite couche de graisse protectrice… - Courage, le col est juste au dessus, lui lance Aymeric, d’ailleurs, je crois que Bob y est déjà. Effectivement, Bernard debout entre les deux vallées, regarde de l’autre coté du col, d’un air absent. Il interpelle les autres : - Euuh, Aymeric ?! - Voui ? - Ton Bretzeldorf, il est censé être juste en dessous, non ? - Normalement, oui… - Et il est censé ressembler à quoi ? - Je ne sais pas, moi, à un village tyrolien… Quelques fermes une église, des chalets, lui répond un Aymeric intrigué, pourquoi ? - Parce que c’est pas du tout ce à quoi ressemble le village que je vois… En effet, toute la patrouille peut maintenant admirer un village traversé par un torrent, constitué de quelques cabanes, aux murs fait de rondins, d’entrelacs de branches recouverts de torchis, et aux toits de chaume… Donc pas vraiment un village typiquement tyrolien du XXIème siècle. Mais en soi, ce n’est pas ce village qui interpelle le plus notre patrouille du chamois. Ce serait plutôt le vol de dragons aux écailles flamboyantes, qui remontent majestueusement la vallée, tous sellés bridés, chevauchés par des hommes… Vraiment pas du tout typiquement tyrolien. La patrouille du Chamois reviendra bientôt dans le second chapitre...

Cédric FOCKEU



CHAPITRE 1

Comme chaque année, la journée avait tenu ses promesses. Le mois de juin cloturait une année de travail mais marquait également le début de l'été. Pour ces deux événements, tous espéraient que le soleil serait au rendez-vous sans quoi la fête serait gâchée. Mais aujourd'hui, la journée était radieuse sans pour autant que l'air soit étouffant grâce à une faible brise qui permettait aux uns et aux autres d'apprécier le moment. Tous les doutes étaient oubliés et les festivités battaient leur plein dans une insouciance que seuls ces lieux procuraient. Enfants et parents évoluaient tantôt ensembles, tantôt séparément mais tous s'amusaient. Les parents pouvaient échanger quelques mots entre eux tandis que les enfants faisaient les quatre-cents coups. C'est en tout cas ce qu'ils leur paraissaient, pour leur plus grand bonheur à en juger par les cris qui résonnaient tout autour de l'enceinte. Dispersés, certains étaient occupés à des jeux dont eux seuls connaissaient les règles tandis que d'autres iscutaient avec l'air de complotteurs mais beaucoup couraient d'attraction en attraction pour être sûrs de ne rien louper et de pouvoir se vanter après coup de leurs exploits. Certaines attractions attiraient davantage de foule que d'autres. Il y avait la pêche aux canards pours les plus petits, le lapin qui devait rentrer dans l'une ou l'autre des portes de l'enclos pour que le chanceux remporte la mise (quand un bonbon, une boisson ou un crayon, autant de babioles mais qui célèbrait une petite victoire) mais un jeu remportait sans conteste l'adhésion des multiples enfants - voire des parents - agglutinés autour de la table de lancer.

Pour quelques piécettes seulement (toutes au bénéfice de l'école), il était possible de participer au "jeu de massacre". Revanche par procuration pour certains, simple jeu d'adresse pour d'autres ou le petit défi qui consistait à y jouer devant les principaux intéressés, il était possible d'y faire s'écrouler la pyramide de boites de conserve où un portrait de chacun des professeurs était collé. Les cris de joie allaient crescendo à chaque fois qu'un élève lançait la boule de coton remplie de graines dans le mille. Et les cris étaient particulièrement forts lorsque c'est le directeur qui se voyait expulsé d'un beau jet ajusté en plein dans le nez !

Dans cette ambiance bon(s) enfant(s), l'un d'eux ne montrait pas un réel enthousiasme. Bertrand se promenait seul, sans réel but, s'arrêtant quelques secondes ici et là pour voir de quel type d'épreuve il s'agissait et, le cas échéant, prenait parfois le temps d'observer la performance d'un élève qu'il connaissait peu ou prou. Puis, invariablement, sans prendre la peine d'essayer lui-même, repartait divaguer. Il croisa bien quelques camarades qui l'invitèrent à les suivre mais sans l'attendre, tant ils étaient habitués au silence de Bertrand à leurs invitations. Mais comme il y avait déjà eu quelques exceptions, ils continuaient gentiment à l'inviter. De fait, d'exception il n'y en eu pas cette fois. Bertrand les regarda s'éloigner avant de reprendre son propre chemin, perdu dans ses pensées. Il ignorait pourtant ce qui le poussait à refuser leurs propositions car il devait bien s'avouer qu'il s'ennuyait fermement, et finalement il était un peu en colère à son endroit de se laisser aller ainsi à une certaine mélancolie que ne méritait pas cette journée. Mais il n'y pouvait rien, c'était un rêveur, un peu solitaire même si de caractère amical, un aventurier qui n'avait pas encore fait ses preuves. Et pour cause, rien d'étonnant à cela, il n'avait que 8 ans.

Bon élève, consciencieux et appliqué, il était surtout intéressé, passionnée serait même le bon mot, par la Géographie et particulièrement l'Histoire. Il se prenait alors à voyager dans l'Espace et le Temps. Son professeur, Mr Philippe, avait bien remarqué ce penchant car Bertrand était littéralement suspendu à ses lèvres lorsque venait le moment d'aborder, pour quelques heures, d'autres époques, d'autres lieux. Des peuplages maintenant disparues, des animaux préhistoriques, des chevaliers en armure et des châteaux-forts ou des machines étranges libéraient son imagination. Des noms qui le faisait rêver avec des mamouths, le Roi Saint-Louis, château Gaillard, Léonard de Vinci. Il avait écumé toutes les pages, plusieurs fois, de son manuel d'Histoire-Géographie, se faisant sa propre image de ces récits et époques qu'ils pouvaient alors comparer à celle que donnait Mr Philippe. Les deux versions se confondaient alors pour le plus grand plaisir de Bertrand dont l'imagination s'enrichissait et venait alors créer de nouveaux chemins dans ses propres histoires.

Dès lors, la fête de l'école lui paraissait bien trop entachée de quotidien pour s'amuser. Il était en quête d'aventures et de mystères, d'Inattendu. Alors, sans savoir comment ni même l'avoir prévu consciemment, ses pas le conduisirent inexorablement vers les portes du bâtiment de l'école. Quatre bâtiments encadraient la cour où se déroulait la fin de fin d'année. Chacun d'entre eux recevaient les classes en fonction de leur âge. Bertrand était entré tout petit à cet école et, à son âge, en avait déjà fréquenté trois . A la rentrée, il découvrirait le dernier. "Mais pourquoi attendre ?" finit-il par conclure. Il savait le bâtiment ouvert car il abritait la cantine et avait remarqué les allers-retours des personnes servant les rafraichissements et autres petits gouters dans la cour de l'école. L'une d'entre-elles venait justement de sortir ce qui laissait la voie libre à Bertrand pour entrer sans crainte de tomber face à face à l'un des adultes.

A quelques dizaines de mètres de la porte, il sortit la balle qu'il conservait dans sa poche et, discrètement, la fit rouler vers l'entrée. L'excuse était ainsi toute trouvée en cas de rencontre fortuite. Il suivit la balle après qu'elle lui fut "échappée" et fut bientôt face à la porte. Entrecoupée de verre dépoli, il y jeta un regard rapidement tout en ramassant sa balle pour distinguer une ombre quelconque ou un mouvement. L'endroit semblait désert. D'insconsciente, son envie devint une obligation et sa petite taille aidant, il ne fit qu'entrouvrir la porte pour se glisser derechef à l'intérieur dans un silence et une discrétion qui aurait ravi un Hobbit. Le contraste fut saisissant. Les bruits extérieurs étaient etouffés jusqu'à devenir une lointaine rumeur mais, surtout, il régnait ici une fraicheur qui paraissait glacée par rapport à l'extérieur. Son coeur battait la chamade. S'il se faisait surprendre maintenant, il pourrait toujours inventer une bonne raison (avoir de l'imagination a aussi ses avantages) mais en lui-même, il se demandait toujours ce qu'il faisait là. Résolu à en trouver le motif tout en poursuivant l'exploration des lieux, il couru à petits pas hors de vue de la porte.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

A suivre...





Voici un petit conte dont l’idée, à vrai dire n’est pas de moi. Mon instituteur en CM2 nous l’avait lu le dernier jour de classe avant les grandes vacances pour nous faire tenir tranquilles. Ce récit m’avait profondément marqué mais je n’ai jamais retrouvé les références. Je le restitue de mémoire. Je le dédie à Lambertine dont les nouvelles nous ont si souvent enchantés et qui, j’en suis certain, saura en écouvrir de sens caché.

Il était une fois un jeune Roi qui venait d’accéder au trône. Très vite ses conseillers le pressèrent de se marier pour assurer une descendance à sa lignée. Toutes les princesses possibles furent envisagées et finalement le choix se porta sur la fille du royaume voisin. Ainsi non seulement le roi serai marié, mais la paix aux frontière serait confortée.

De discrètes ambassades furent diligentées. De longues tractations furent menées par les deux partis. Les meilleurs portraitistes des deux royaumes firent des tableaux des deux jeunes gens et chacun pu ainsi s’accoutumer au visage de l’autre et enfin l’affaire fut conclue. Les responsables du protocole décidèrent que la cérémonie du mariage se déroulerait à la frontière des deux royaumes. Ainsi chaque souverain pourrait s’y rendre avec sa suite sans avoir à sortir de son pays.

La cour se transporta donc temporairement loin de la capitale durant toutes les festivités qui furent magnifiques. Puis après une semaine de bals, de tournois et de fêtes chacun s’en retourna dans son pays.

Le Roi ne cessait de vanter à sa jeune Reine les beautés de sa capitale et les fêtes qu’il donnerait en son honneur lorsqu’ils y parviendraient ainsi que les bijoux et les parures qu’il lui offrirait à cette occasion. Son impatience était telle qu’il hâta le train de son cortège et rallongea les étapes. De sorte qu’il arriva devant sa capitale deux jours avant la date que les responsables du protocole avaient fixée.

Ainsi, au lieu de la brillante réception que ceux-ci auraient préparés, le Roi, la nouvelle Reine et leur suite trouvèrent les échevins de la ville qui s’apprêtaient à pendre un pauvre hère au gibet aux portes de la ville. Qu’avait fait cet homme pour mériter un tel châtiment, l’histoire ne le dit pas. Mais voyant ce triste spectacle, la jeune Reine se tourna vers son époux et lui dit : « Mon seigneur, j’aimerai entrer dans votre capitale sous des auspices joyeux et non sous le signe de la mort. Voudriez vous accorder votre grâce à cet homme ? ». Le Roi se tourna alors vers les échevins et leur déclara « Vous avez entendu le souhait de votre nouvelle suzeraine. Je suis certain que vous aurez à cœur de lui souhaiter la bienvenue en libérant ce condamné »

Mais les juges tout de noir vêtus et affublés de barrettes également noires, de sorte qu’ils ressemblaient aux corbeaux qui perchés sur la potence attendaient pour se repaître de la chair du malheureux, répliquèrent : « Impossible Sire, la justice des bourgeois de la ville est indépendante du pouvoir royal, ce qui est garanti par traité. Quelque soit la cause, nous ne pouvons accepter la moindre interférence. Aujourd’hui ce serait, certes, pour une bonne raison, mais demain ce serait pour un moins bonne, puis une moins bonne encore et d’ici quelque temps c’en serait fini de l’indépendance de notre justice. Cet homme a été jugé selon la loi. Il a été condamné et il doit mourir »

En entendant cette réponse sévère la Reine leur demanda « Je comprends votre position Messieurs les magistrats. Plaçons nous alors sur votre terrain de la loi. N’y-t-il rien dans votre code qui permette de gracier un condamné ? »

Les échevins répondirent : « Il existe bien une coutume ancienne qui prévoie qu’un homme peut racheter sa vie au moyen d’une rançon de mille ducats d’or. Mais comment un tel miséreux pourrait-il réunir une telle somme ? »

La Reine se tourna vers le Roi et lui déclara : « Mon Seigneur, vous m’avez souvent parlé des présents que vous me feriez lors de mon entrée dans votre ville. Je renonce à tous ces cadeaux coûteux et je vous demande, par amour pour moi, de m’accorder les mille ducats nécessaires au rachat de la vie de cet homme ». Le Roi regarda alors sa jeune épousée et pour la première fois au-delà des devoirs que lui imposait l’étiquette envers elle, il sentit son cœur s’échauffer d’un amour véritable et tendre. Il venait d’avoir la certitude que sa jeune épouse était compatissante et miséricordieuse et non coquette et frivole.

Il fit aussitôt amener sa cassette et la vida. Malheureusement, elle ne contenait que huit cent ducats. La Reine vida sa propre bourse mais le compte n’y était pas encore. Les deux souverains se tournèrent respectivement vers les chevaliers de la garde et vers les dames d’honneur et tout le monde se cotisa pour tenter de réunir les mille ducats nécessaires. Mais lorsque les échevins eurent scrupuleusement recompté les pièces d’or, ils ne trouvèrent que neuf cent quatre vingt dix neuf ducats.

Le Roi intervint encore : « Messieurs, pour une fois et en honneur de votre Reine, vous pouvez peut-être vous contenter de cette somme. Après tout le compte y est presque ». Mais les magistrats toujours aussi sévères se montèrent inflexibles. « Si nous acceptons de faire grâce d’un ducat aujourd'hui, demain on nous en demandera deux, puis trois et avant peu pour un simple sol chacun pourra échapper au châtiment. Nous n’accepterons que mille ducats ou rien ». Ils firent alors signe au bourreau de passer au coup du malheureux la corde de chanvre.

Voyant cela la Reine poussa un cri : « Dire que si j’avais un seul ducat de plus cet homme serait sauvé ». Jusqu'à ce moment, les tractations avec les juges avaient eu lieu à voix contenues et le condamné n’avait rien entendu de ce qui se disait. Lorsqu'il entendit l’exclamation de la Reine, il éclata de rire : « Décousez l’ourlet de ma chemise finit-il par dire. Vous y trouverez un ducat. Je l’avais gagné il y a longtemps en échange d’une rare bonne action. Malgré ma vie chaotique, je ne l’ai jamais ni joué ni dépensé car j’ai toujours cru qu’un jour il porterait bonheur. Je m’apprêtais à l’emmener avec moi dans la mort, mais le moment d’en faire usage me semble enfin venu. »

On fit ce que cet homme disait et on trouva le ducat. Les échevins enfin satisfaits le libérèrent. Le petit peuple apprenant ce que la nouvelle Reine avait fait pour l’un des leurs l’adopta aussitôt. La fête prévue le surlendemain n’en fut que plus joyeuse. Le couple royal régna ensuite longtemps, ils furent très amoureux et ils eurent beaucoup d’enfants.

Jean chausse 2009,

Dans l’en tête de la nouvelle « le condamné au ducat d’or », je précisais bien que l’idée de départ n’était pas de moi mais qu’un instituteur m’avait lu ce conte 40 ans auparavant. Je l’avais réécrit en fonction de ce que je me souvenais. Ces vacances, je me suis soudain amusé à taper sur Google « le condamné au ducat d’or » et j’ai eu la surprise de trouver le texte original. Je vous le livre donc maintenant. A vous de comparer les deux versions (2015)

C'ÉTAIT un homme comme vous et moi, un homme ni meilleur ni pire, un pauvre diable de pécheur.

Qu’avait-il fait ? Je n’en sais rien. Une faute plus grave que les autres, un péché plus gros que les autres, un jour où Dieu, sans doute, l’avait abandonné trop longtemps à lui-même. Et on le menait au gibet de la bonne ville de Toulouse entre le bourreau et les Consuls, au milieu d’une foule de curieux et de méchants garçons, accourus sans doute pour voir ce qui les attendait demain.

Or, ce jour-là, le roi René faisait son entrée à Toulouse, avec sa femme, la belle Aude, qu’il venait d’épouser dans un pays voisin.

En passant devant le gibet, la Reine vit le condamné déjà juché sur l’escabeau, la tête engagée dans la corde. Elle ne put retenir un cri et se cacha la tête dans les mains.

Le Roi arrêta tout son monde, fit signe au bourreau de surseoir, et se tournant vers les Consuls :

– Messieurs les Consuls, dit-il, la Reine vous demande, en souhait de bienvenue, qu’il vous plaise de lui accorder la grâce de cet homme.

Mais les Consuls répondirent :

– Sire, cet homme a commis un crime pour lequel il n’est point de pardon, et quelque soit notre désir d’être agréable à Madame la Reine, la loi exige qu’il soit pendu.

– Y a-t-il donc au monde une faute qui ne puisse être pardonnée ? demanda timidement la belle Aude.

– Certes non ! répondit un Conseiller du Roi. Et il fit remarquer que, selon la coutume du pays de Toulouse, tout condamné pouvait se racheter pour la somme de mille ducats.

– C’est vrai, répondirent les Consuls. Mais où voulez-vous que ce gueux trouve pareille somme ?

Le Roi ouvrit son escarcelle et en sortit huit cents ducats. Quant à la Reine, elle eut beau fouiller son aumônière, elle n’y trouva que cinquante ducats.

– Messieurs, dit-elle, n’est-ce pas assez pour ce pauvre homme de huit cent cinquante ducats ?

– La loi exige mille ducats, répondirent les magistrats inflexibles.

Alors, tous les seigneurs qui composaient la suite du Roi et de la Reine, rassemblèrent ce qu’ils avaient sur eux pour le donner à leur tour, et l’on fit le compte de la somme.

– Neuf cent quatre-vingt-dix-sept ducats, annoncèrent les Consuls. Il s’en faut encore de trois ducats.

– Pour trois ducats cet homme sera-t-il donc pendu ! s’écria la Reine indignée.

– Ce n’est point nous qui l’exigeons, répondirent les Consuls, mais nul ne peut changer la loi.

Et ils firent un signe au bourreau.

– Arrêtez ! s’écria la Reine. Fouillez d’abord ce malheureux. peut-être a-t-il sur lui trois ducats...

Le bourreau obéit, fouilla le condamné, et dans la poche du pauvre diable il découvrit trois pièces d’or.

Chrétiens !

L’homme que vous avez vu, dans ce conte, en grand danger d’être pendu, c’est vous, c’est moi, c’est l’humanité pécheresse. Au jour du Jugement dernier, rien ne nous sauvera, ni la miséricorde de Dieu, ni l’intercession de la Vierge, ni les mérites des Saints, si nous n’avons sur nous trois ducats de bonne volonté.

Jérôme et Jean THARAUD, Les contes de la Vierge, Plon, 1940.

octobre 2009.[sws_divider_top]



Une rencontre, un abandon...

Table des matières

One of these nights

"Un jour il me faudra partir. Que deviendras-tu alors si d'existence tu n'as que moi ? Sauras-tu t'extraire de ce néant où tu te réfugie sans cesse ? J'aimerai pouvoir partir, parfois… Mais je ne peux t'abandonner là. Pas maintenant. La solitude t'écraserait de tout son poids, et alors… L'hiver est si long. Je me demande si le printemps ne nous a pas oubliés. - Je te hais. - Je sais. Je l'ai su dès que tu m'as appelé. Mais je suis quand même venu. Si j'étais quelqu'un, peut-être pourrais-je te haïr aussi. Mais cela m'est impossible. Je ne suis pas là pour ça. - Pourtant les choses seraient plus faciles. - Plus faciles… oui, certainement. Mais à quel prix ? Les roses auraient déjà dû s'ouvrir…

* s'ouvrir… *

Mais l'hiver, toujours. Je n'ai ni chaleur ni lumière à t'offrir. Je fais une bien piètre marionnette finalement… - Je suis fatigué. - Le ciel s'éclairci. Je ne connais pas la lassitude. Quel sentiment merveilleux que de ne rien vouloir d'autre que rien. S'éteindre au monde, s'ouvrir aux rêves. - Et ne plus être…"[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

L'Hiver

L'air est glacial en cette saison. Mais il ne le craint pas. Il longe les quais, comme chaque matin, indifférent aux morsures du gel et aux sifflements du vent. Seuls l'intéressent la blancheur du ciel et les reflets incertains de la rivière. Quel étrange monde, si proche et si loin de la réalité. "Qu'il serait facile de s'y fondre…" Mais pas aujourd'hui. Ce jour est trop attrayant pour l'abandonner si tôt. Ainsi, il reprend son errance silencieuse. Chaque jour, depuis des temps bien lointains, défilent devant lui routes et lampadaires tels des ombres perdues dans le chaos citadin. Il pourrait abandonner…

* tu aurais dû abandonner *

…mais il n'a toujours pas trouvé la réponse. Quelle en est la question ? Lui-même l'ignore. Mais il sait qu'autre chose l'attend encore ici. Dans la solitude d'une ruelle ? Au détour d'un pont ? Peut-être. Mais le destin le fait encore patienter, et il n'a d'autre choix que de recommencer encore et encore. Seul. Seul avec lui-même et cet être qui le visite parfois.

"Je n'ai pas de nom. Je n'ai pas de visage. Mon existence n'a plus de signification dès lors que cesse ta pensée."

Dépasser le tribunal. Tourner à gauche. Longer le béton. Traverser. Longer l'eau. Traverser. Longer encore. Respirer. Monter. Une marche puis une autre. Contempler les nuages. Respirer. Continuer de monter. Voir le jour. Ignorer la douleur et… continuer. Tout semble si banal et pourtant… En ce jour, il sait qu'un changement se produira. Du moins, il l'espère. Mais l'hiver, toujours l'hiver. Et le sommet qui approche. Rien n'a changé finalement. La nuit n'en est que plus amère. Les rêves sont mauvais compagnons et il ne veut pas voir cet inconnu. Il préfère rester seul.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Un nouveau chemin

Les jours défilent mais ne font qu'un. Les saisons… Quelles saisons ? L'hiver seul peut exister ici. Et pourtant… En ce matin, l'aube se réchauffe. Est-ce possible ? Les scintillements de l'eau se confondent aux étoiles. Le parfum des fleurs, le chant des oiseaux. Ils semblent lointain encore, et pourtant ils se rapprochent. Ses yeux, il ne peut s'en détacher. Quelque chose dans son regard lui dit que… Ou est-ce son sourire ? Tout se fond dans la douce lumière du réveil. Il ne possède ni artifice ni parure, mais sa présence suffit à défier la léthargie de ce monde.

"Pour moi qui viens du soleil, cet univers me paraît si triste. Cruel même. Mais tu y semble indifférent ? Viens-tu donc de là ? - J'en fais parti, je ne l'ai pas choisi. On ne choisit jamais…"

Le vent se lève de nouveau. Sa présence s'efface. Il ne le veut pas !

"Attends ! Encore un peu… - Je ne pars pas, c'est toi qui me fuis. - Je… Comment t'es-tu égaré en ce lieu ? - Egaré est le fou qui cherche son chemin. Mais je ne suis pas fou, je pense. Et mon chemin, il me mène là où je le guide. - Alors ce n'est pas le hasard qui t'a placé ici. - C'est ton chemin. C'est toi qui m'y as placé. L'appel d'un Autre, l'appel d'un printemps. Ecoutes-toi."

Il ne dit rien. Il ne veut plus bouger. Le moindre faux-pas pourrait le faire disparaître. Ses yeux le rassurent. Pouvoir s'approcher ainsi du ciel est rare. Il sait que la Terre rejoindra ses pieds, bientôt. Mais en cet instant, le temps n'existe pas. Il est beau, cet Autre.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Twilight streets

"Je serais là quand tu me chercheras, m'a-t-il dit. Puis la Terre a repris ses droits et il s'en est allé. - Mais il n'a pas disparut. Je le sens, ce rêve est plus doux. As-tu peur ? - Je ne sais pas. C'est le doute qui m'envahit, la peur n'est que l'une des conséquences. - Tu sais, les étoiles pourraient bien scintiller du nouveau. Et alors…"

Le rêve se fige. Un grondement lointain assombri sa pensée.

"Et alors tu ne seras plus."

***

La route ne paraît plus si longue désormais. Souvent, l'Autre l'attend au détour d'une rue pour l'accompagner. Parfois, il ne vient pas. Mais son absence n'est jamais très longue et il sait l'attendre. Il lui arrive de parler de lui, ou de son monde. Jamais directement, jamais distinctement. Mais l'Autre semble comprendre, et continue de l'écouter. Cette porte depuis si longtemps condamnée faibli peu à peu.

"…et l'Océan m'appelle parfois, mais je sais que le rejoindre signifierai ne plus revenir. N'as-tu jamais eut cette impression que l'on t'attend ailleurs ? - Je suis né sous les eaux, et j'ai vu le soleil. Je sais où est ma place et je sais quand il me faudra y retourner. - J'espère que ce moment ne viendra pas avant longtemps. - En tout cas il n'est pas encore venu. Mais nos chemins se séparent ici, pour aujourd'hui. - Et nous nous reverrons, bientôt."[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Doutes

Et il le regarde partir, comme à chaque fois, avec cette pensée incertaine qu'il pourrait ne jamais le retrouver. Cette pensée le terrifie, non pas du fait de l'éventuelle perte, mais du constat de ce sentiment jusqu'alors inconnu qui s'imite au plus profond de lui. Il sait que le changement est inévitable, mais il ne le réalise réellement qu'au détour d'un rêve, par une nuit plus sombre.

"Cela pourrait être dangereux, tu en as conscience mais tu refuse de l'admettre."

L'inconnu reste dans l'ombre. Quelque chose d'inquiétant le suit, à la manière d'une odeur dont on ne peut se défaire.

"Se donner ainsi, se réfugier dans un cœur qui n'est pas le tien… Comprends-tu jusqu'où cela pourrait te mener ? Comprends-tu où cela me mènera ? - Mais je te l'ai déjà dit…

* I hate you more than anyone in this world *

- Oui, je me souviens. Alors tu ne me regretteras pas. Je suis content, même si le bonheur m'est interdit. Je sens la nuit m'étreindre. - Tu sais, je ne l'ai pas voulu. - Moi je le voulais. Vas donc. Vas retrouver celui que tu as choisi, les arbres fleurissent."

L'Inconnu effleure son visage, comme il le fait si souvent avant de quitter. Mais sa main n'a ni chaleur ni substance. Elle n'est tout au plus qu'une image floue d'un au revoir. Il veut l'arrêter, mais son étreinte ne rencontre que l'inexistence.

* don't be afraid, this is not an end *[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Le Printemps

Le jour suivant paraît maussade. L'Atre est encore là, immobile et immuable. Il attend, perdu dans la contemplation de ce monde étranger. Il sourit toujours, et l'accueille avec la même bienveillance.

"Si seulement je pouvais te haïr toi aussi… - Je ne comprends pas trop ce que tu veux dire, avoue l'Autre d'un air abattu, mais ça n'a pas d'importance. As-tu remarqué ? Les arbres commencent à changer. Je sais que le printemps approche. - Je me demande… Sera-t-il un jour assez près de moi pour que je puisse enfin le respirer ? - Il n'en revient qu'à toi d'aller vers lui !"

Et il lui tend la main.

"Viens avec moi."

* come with me *

Et les doutes s'envolent. La brume se fait moins dense, le gèle devient eau et le blanc retrouve ses couleurs. Le voyage n'est finalement pas si long. Il suffit de quelques pas pour toucher à la douceur de l'herbe, s'enivrer des essences florales et accueillir le soleil. Quelle étoile majestueuse et terrifiante, trônant dans cet océan immaculé comme un phare vers la vie. Il n'en avait que peu de souvenirs, mais maintenant il se souvient de ce temps. Autrefois, avant la peur et la solitude, avant que l'hiver ne vienne. Un souffle chaleureux parcourt maintenant son corps alors qu'il suit l'Autre vers l'avenir, sans jamais lâcher sa main. Sans jamais s'éloigner.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

The Summit

Lorsque le crépuscule embrase l'horizon, l'Autre s'arrête. Ils ont atteint le sommet.

"Voilà. Ici fini ce chemin et ici commence une autre route. C'est étrange cependant. Le ciel reste impénétrable. Le ciel aurait dû s'éveiller…"

Et soudain il réalise ce qui vient de se passer, ou ce qui doit arriver. Il a quitté l'hiver, il a abandonné l'Inconnu de son monde. Mais il ne l'a pas encore libéré, car lui seul pourra ramener les étoiles et donner le repos à celui qui fut toujours là pour l'écouter.

"Elles ne reviendront pas ce soir, dit-il à l'Autre. Je ne peux pas les libérer maintenant, il me faut revenir à l'hiver une dernière fois. M'attendras-tu ici ?"

L'Autre ne répond pas. Il sourit toujours, mais son regard s'échappe vers le lointain.

"Je croyais que tu comprendrais. Maintenant que je t'ai montré la route, c'est à toi de la découvrir. Mon rôle se termine et…"

Le grondement. Les éclairs. Le chaos assombri le ciel et les hurlements de l'orage couvrent les paroles de l'Autre. Sa main fait place au vide. Il veut le rattraper, mais le vent l'emporte. Le froid revient. Il doit le rattraper. Les grondements, le vent. L'hiver revient. L'Autre s'éloigne. Il crie, mais ce monde est trop fort. L'Autre n'est plus.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

La Naissance

"Il fut un temps où j'occupais de mes nuits à parler aux étoiles. J'entends encore leurs murmures bercer mes rêves. Le jour m'habillait de sa lumière et j'étais heureux… je crois… J'étais pleinement de ce monde, mon cœur ancré au plus profond de la Terre, mon âme dansant avec le vent. A cette époque, les arbres me souriaient. Mais vint un jour où le poids du soleil devint trop lourd et sa lumière me fit peur. Je ne voulais pas de future. Quelque chose… quelqu'un ?… m'appelait. Une ombre grandissante se présenta à moi. Insignifiante au départ, je la vis grandir et prendre forme. Le monde s'éloignait. Je l'abandonnais, je n'en avais plus besoin. - Cette ombre… - Et j'ai volé les étoiles pour me construire un sanctuaire. Sanctuaire devenu prison au fil des années. L'hiver en devint le maître. Mais je n'avais plus peur. L'avenir n'était plus, et tu étais là. Toujours. - Né de cette ombre. - Les étoiles firent de l'ombre un monde. Mais j'entendais encore cet appel. Tu m'appelais. Ou peut-être est-ce moi ? Mais c'est l'hiver qui te permit la vie. - Et si les étoiles s'échappent… - Si je les libère, la prison se brisera. L'hiver pourra se dissoudre dans l'inconnu, et toi…"

L'Inconnu regarde le ciel.

"J'aurais aimé les voir. Juste une fois. Mais nous ne pouvons exister en même temps…"

* I don't want to forget *[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Les étoiles

La première fois est toujours la plus terrifiante. Il la regarde s'élever vers la liberté. Un craquement, puis une longue plainte accompagnent son envol. Les nuages saluent son passage pour se retirer vers l'horizon. Ainsi commence la fin. L'Inconnu se tient encore à ses côtés. Là, au sommet. Et chaque nouvel espoir qui habille le ciel le rapproche un peu plus du néant. Mais s'il pouvait connaître le bonheur, alors ce moment serait le plus heureux de son existence.

"Ne vois-tu pas les étoiles maintenant ? - Je les ressens, car elles sont moi et je deviens elles."

L'hiver s'enflamme. Il peut maintenant voir l'océan, son horizon. Un millier de routes pour l'atteindre, un millier de choix, et autant d'étoiles pour l'éclairer. Quelqu'un d'autre se tient au loin. Il doit le rejoindre, mais avant… Il se retourne une dernière fois vers cet être si cher qu'il a tant haït. Il reste encore un dernier éclat, précieusement gardé au creux de ses paumes.

"Une dernière pour le voyage, vestige de ces années. Ne l'oublie pas."

L'astre s'élève et l'Inconnu s'échappe de la réalité.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Vers l'Océan

Je me souviens de la danse incessante des vagues roulant sous nos pieds, de l'écume éclairant les étendues sous le ciel étoilé, de cette odeur indescriptible enivrant mes sens. Je me souviens de toi. Après l'espoir ne restait que la plénitude qui m'appelait vers l'horizon. Comme la mer est belle quand c'est toi qui m'y invite ! Il m'a fallu du temps pour oublier les illusions et accepter la vérité. Parfois encore, je m'égare… Mais je ne regrette rien. Ce fut une belle rencontre.

Je me souviens de ta main, toi qui as croisé mon chemin pour me montrer le printemps. Je n'oublierai pas. La porte est ouverte désormais. Je sais qu'un autre la franchira. Puis vint le temps des au revoir, cet instant si précieux où une route s'achève et une autre naît. Je n'ai plus peur. Je garderai ce souffle que tu m'as donné, et sous les étoiles, je continuerai.

Ce fut une belle rencontre.

* Je n'oublierai pas. *

Nicolas Freychet, avril 2006.[sws_divider_top]




Cette histoire se passe en Irlande, au XVII° siècle. L’hiver était beau et froid, qui venait juste de commencer. Une neige duveteuse était tombée pendant la nuit sur la campagne, et on s’apprêtait à fêter dignement noël partout, y compris dans les plus petits villages. Dans l’un d’eux, du comté de Donegal, il y avait une chaumière bien gaie. Ceux qui y habitaient n’étaient pas très riches, et bien qu’ils fussent éleveurs de moutons, ils ne mangeaient pas de la viande tous les jours. De la viande, non. Mais il y avait toujours du pain pour toute la famille, et pour ceux qui venaient en demander à la mère, les conteurs, les joueurs de harpe, et les mendiants. Dans cette maison vivaient les parents, et leurs sept enfants : trois garçons et quatre filles. Cette année n’avait pas été la plus facile, l’été, comme on le voit très rarement en Irlande, avait été terriblement sec, les prairies, d’ordinaire si grasses, n’avaient pas nourri en suffisance les agneaux, ils était si minces et si légers que les riches marchands de la ville n’avaient pas voulu les acheter, jugeant qu’il y aurait bien trop peu de viande pour régaler leurs tables. Aussi le troupeau avait grandi, et les agneaux aussi. Comme l’éleveur n’avait vendu que très peu de ses bêtes au boucher, son étable était presque surpeuplée. Les plus jeunes enfants savaient que c’était ces moutons qui auraient du leur permettre d’acheter du sucre, de l’huile et des jouets, et que c’était faute de les avoir vendus qu’ils n’avaient pas eu des assiettes aussi remplies que les années précédentes. Mais d’une certaine façon, ils s’en moquaient bien. Tout l’été, et l’automne ils avaient regardé grandir les moutons, et avaient pris grand plaisir à les peigner, et à les laver quand les rares pluies étaient tombées. Maintenant les agneaux étaient devenus de jeunes brebis et béliers, à la laine touffue et aux cornes brillantes. Par bonheur avec tant de bêtes, la tonte avait été abondante, et la laine leur avait permis de ne pas être trop pauvres.

Mais revenons à notre veille de noël. Dans les îles britanniques, on croit que la nuit de noël, les animaux, à minuit obtiennent le don de la parole et parlent entre eux pour fêter la naissance du nouveau-né. On croit même qu’ils s’agenouillent dans leur étable, oui même les gros bœufs et les lourds chevaux de trait. Aussi, la coutume voulait que les fermiers soient très bons avec leurs bêtes avant la fête, et l’on donnait double ration de fourrage ou de grains à son cheptel, et l’on décorait les étables, et même les animaux. Pour notre famille, la double ration de quoi que ce soit était impossible, car l’herbe s’était faite rare au printemps, et l’avoine avait été couchée par les orages. Mais les enfants étaient bien décidés à décorer l’étable aussi bien qu’ils le pouvaient. Il avaient été chercher des baies d’églantier rouges, et du houx, et du gui dans les buissons et les haies aux alentours du village et dans les pommiers des vergers. Ils avaient envahi l’étable et se poussaient joyeusement au milieu des moutons qui bêlaient. Les aînés attachaient des rameaux aux cornes de béliers, les plus jeunes faisaient des colliers de feuilles aux brebis. Mais la fille aînée, Nollaig, qui avait presque vingt ans regarda le travail de ses frères et sœurs et dit : « -Cela manque de lierre et de noisetier. Ces arbres portent bonheur, et si nous voulons que l’année prochaine soit meilleure, il ne faut pas les oublier. Continuez de vous occuper des bêtes, moi je vais aller dans la forêt et je reviendrai bien vite avec ce qu’il nous faut. » Elle ne prit pas la peine de prévenir ses parents, qui préparaient le repas dans la maison, et prit simplement son plus chaud manteau de laine, une écharpe et des gants. Elle assujettit son capuchon aussi serré que possible, et partit vaillamment dans la neige en direction de la forêt. L’après midi était assez clair, et elle ne doutait pas de trouver rapidement ce qui lui fallait.

Tout en marchant sur le chemin, elle chantait des cantiques et des légendes, accompagné par le souffle du vent qui faisait virevolter des paillettes de neige arrachées aux congères. Parfois elle avait de la neige jusqu’au milieu du mollet, et ses simples bas de laine furent vite aussi froids que le givre lui-même. Dans ses minces souliers, elle ne sentait plus guère ses pieds quand elle passa sous les branches dénudées des arbres. Mais elle chantait toujours, et elle était ravie de la blancheur si claire de la forêt, et de la chanson du vent derrière elle. Elle savourait le froid sur sa figure et le chatoiement de la moindre parcelle de glace. Au bout d’une heure de marche et de recherche attentive, elle n’avait toujours trouvé aucune feuille de lierre, ni le moindre bosquet de coudrier. Autour d’elle la forêt se faisait touffue, et le chemin, qu’elle connaissait pourtant si bien, de plus en plus confus. Comme elle descendait une pente couverte herbue, la terre humide, dissimulée sous l’épais manteau, se défit sous son pied, et elle glissa dans la neige. Ses souliers en étaient remplis, ses gants, recouverts, et elle sentit le froid humide s’infiltrer sous son manteau. Elle s’assit en soupirant, défit ses lacets pour vider ses chaussures. Elle sentit la morsure du froid sur ses mains nues, et commença de claquer des dents. Quand elle se fut secouée et époussetée elle leva les yeux devant elle. Il y avait un grand pin tombé, et elle le reconnaissait. Elle n’avait plus qu’à prendre à droite et à grimper la petite éminence qui se dressait devant elle ; et elle retrouverait un vrai chemin, tracé et bien net. Prenant son courage à deux mains, elle entama la montée, guère plus aisée que la descente de la combe où elle avait glissé. Sur ce versant, les chênes et les pins étaient plus anciens, et leur lichen argenté brillait confusément parmi les neiges. Un enchevêtrement de genêts suivait. Nollaig ne doutait pas qu’une fois cet obstacle passé, elle retrouverait son chemin. Sous le couvert des broussailles, il faisait sombre. La jeune fille ne s’en rendait pas compte à cause de la claire et pure blancheur de la neige. Enfin elle put sortir du taillis. Mais au lieu de se trouver face au chemin, c’était un mur de ronces et de buissons encore plus épais qui lui faisait face. Elle s’appuya contre un pin, soufflant sur ses doigts pour y ramener un peu de chaleur. La première chose qui lui frappa l’esprit fut « je suis perdue ». La seconde était bien plus terrible encore. Loin devant elle, au bout de la crête d’une autre combe, elle pouvait apercevoir le ciel. Malgré les nuages, il n’était pas difficile de deviner sa couleur : il était rose. Un rose-orangé de crépuscule. Un rose qui allait bientôt se teindre de bleu, puis de noir. Et elle n’y verrait plus rien, plus assez pour trouver un sentier parmi les halliers, plus assez pour pouvoir rentrer chez elle. Les larmes lui vinrent aux yeux, et un sanglot monta doucement dans sa gorge. Elle n’avait pas réellement peur de se perdre, en allant droit devant elle, elle était sûre de retomber sur un vrai chemin, quelque part. Certes, il lui faudrait marcher longtemps, mais elle en était certaine. Mais dans le noir ? Comment pourrait-elle voir un chemin dans cette obscurité ? La lune n’était pas pleine et n’éclairerait pas, et la lumière des étoiles ne pourrait pas percer les nuages du ciel. Affronter la nuit froide, seule et sans même une chandelle… Elle se releva vivement, au moins restait-il encore une heure avant que la nuit soit complète. Et elle marcherait comme elle n’avait jamais marché. Peu lui importaient alors les ronces, les racines traîtres ou les pentes glissantes, il fallait rentrer à la maison et vite. Pour se donner du courage elle chercha une chanson. Il lui en vint une, qui parlait d’une reine blanche, vivant sur une haute montagne, couronnée de diamants, et qui allumait les étoiles la nuit. « C’est bien d’étoiles que je vais avoir besoin, si la nuit me surprend » pensa-t-elle en s’élançant à travers les fougères roussies. Et sa petite voix, fluette comme un souffle d’abord, puis plus claire et plus forte, résonna sous les ramures blanchies. « Blanche-neige, Blanche-neige ô claire dame ! Bleus sont ses yeux et d’or sa couronne. Sur le Mont Toujours Blanc elle allume les étoiles. Loin la nuit s’enfuit au delà des portes, car la Dame sème des diamants sur sa route. Dans la forge elle prit un éclat d’argent, haut elle le plaça dans le ciel, limpide et éternel est son chant. Haut brille l’étoile aux scintillants rayons. Blanche-neige, Blanche-neige ô claire dame, ramène la lumière jusque dans la nuit ! » Les oiseaux et les bêtes de la forêt auraient été étonnés de la voir filer, se faufilant entre les branches, sautant par dessus les fossés, et repoussant les ramilles devant son visage, sans arrêter sa course. Son pied était sûr, et à aucun moment elle ne chancela, mais le jour filait plus vite qu’elle. Elle dût s’arrêter pour reprendre son souffle, s’appuyant sur un jeune chêne. Courbée en avant, ses cheveux emmêlés et son col couvert de givre, elle ne sentait plus le froid, plus que l’inquiétude. Elle pensa à ses frères et sœurs dans la bergerie, à ses parents qui devaient être partis à sa recherche. Comme elle aurait aimé être parmi les moutons, au chaud et à la lumière des lampes, et n’être jamais partie chercher ce lierre. Elle sentait les larmes revenir à ses yeux, mais elle releva la tête pour regarder une dernière fois le jour au bord des collines. Mais ce ne fut pas ce qu’elle vit. Devant elle se tenait une personne au visage merveilleux. Ses yeux étaient gris, ses cheveux châtain clair, couronnés d’une mince guirlande de baies rouges et de lichen gris. Il –car c’était bien un homme, ou au moins un esprit de la forêt incarné dans un corps d’homme- portait un riche manteau rouge, brodé d’argent et tenait à la main un bâton noueux et brillant, comme poli par d’habiles ébénistes. Ses traits étaient jeunes, et d’une beauté surnaturelle. Un sourire chaud comme le printemps fleurissait sur son visage. Il s’inclina poliment devant Nollaig. A peine revenue de sa surprise, elle fit une révérence et bredouilla un timide « bonsoir ». « -Bonsoir à vous, demoiselle, et joyeux noël, car bientôt ce sera l’heure de la fête. La jeune fille ne savait trop que penser de cette apparition, mais on lui avait appris à être toujours polie, et d’autant plus avec les gens qui se montrent aimables avec vous. -Je vous remercie, dit-elle avec respect, et sans doute vous rendez-vous vous-même à une fête près d’ici. Ce doit être une formidable fête pour que d’aussi belles gens y soient conviés. -En effet, c’en est une, mais tous, grands et petits doivent pouvoir se réjouir en cette nuit, et pas seulement les belles gens, répondit-il gracieusement. -Hélas ! dit Nollaig d’une voix lasse, je suis perdue, et la nuit vient, je ne peux pas rentrer chez moi, et mes parents doivent mourir d’inquiétude. Et je ne crois pas que vous alliez dans un village, car telle ne doit pas être la route d’un seigneur comme vous, dit-elle en examinant le visage clair qui lui faisait face. Seriez vous Angus, ou un des Thuatha de Danann ? Ou même le roi Lyr en personne, comme dans les histoires de ma grand-mère ? L’homme eut un rire clair comme celui d’une fontaine. -Je ne suis aucun des trois, et je ne vais pas à un village, il est vrai, car je suis attendu ailleurs, moi et ma suite. Nollaig jeta un regard éperdu autour d’elle, la forêt était sombre et vide, et aucune suite ne se voyait parmi les branches. -Mais je puis vous aider à rentrer chez vous, assurément, déclara-t-il se sa voix douce. Car vous n’êtes pas perdue, et la nuit ne sera pas un soir manteau jeté sur vos yeux, je vous le promets. Le visage de la jeune fille s’éclaira, et son cœur battit fort dans sa poitrine à l’idée de revoir ses frères et sœurs, et de pousser la porte de sa maison. -Merci mille fois, dit-elle avec chaleur, c’est la chance qui m’a fait croiser votre route. L’homme fit claquer ses doigts. Derrière lui apparurent d’autres belles personnes comme lui, toutes vêtues d’atours brodés d’argent. Il y en avait de verts, de gris et de blancs comme la neige. Et chacun portait une lanterne allumée qui brillait comme un petit soleil. L’un d’eux s’avança, il portait quelque chose comme un grand berceau dans ses mains. -Je suis le roi de la forêt, dit l’homme couronné de baies rouges, en prenant l’objet des mains de son valet. Et voici mon premier cadeau de noël pour vous. Il le tendit à Nollaig, émerveillée. C’était un vaste panier de bel osier tressé, garni de feuillages et de fruits. Il y avait là des pommes rouges, des noisettes en abondance, des mûres et des nèfles dorées, le tout reposant sur une épaisse couche de lierre lustré et de rameaux de noisetier portant déjà des bourgeons et des châtons. Nollaig s’inclina profondément, incapable de prononcer une parole, saisie d’étonnement devant les belles personnes, les lumières et le sourire du roi. -Et mon deuxième cadeau sera celui-ci, reprit la voix douce, pour vous donner du courage et de la chaleur sur le chemin du retour. Dans les mains du roi brillait une belle coupe d’argent ciselé, remplie d’un clair vin qui embaumait. Nollaig la porta à ses lèvres, c’était sucré, frais et en même temps chaud et bienfaisant dans la gorge, elle se sentit revigorée, comme si la nuit et le froid s’étaient entièrement retirés de son esprit. Elle ne but pas tout le vin, et rendit la coupe à moitié pleine au roi de la forêt, qui la termina solennellement. -Et maintenant, jeune fille, rentrez chez vous et retrouvez vos parents ! Car la minuit approche et je dois reprendre mon chemin, dit le roi en élevant ses mains au dessus de Nollaig. Mais la Dame qui allume les étoiles vous a entendu. Il vous suffira de suivre celle-là et elle vous indiquera la route. La jeune fille leva les yeux au ciel, il était d’un bleu sombre et profond, mais plus aucun nuage que masquait la clarté des étoiles, et la plus brillante était au-devant d’elle. -Mais…. Dit-elle sans comprendre. Cette étoile ne mène pas chez moi, elle indique… mes parents m’ont raconté qu’elle est apparue… -Qu’à cela ne tienne, dit le roi en riant, cette nuit c’est votre route qu’elle montrera, et ne tardez pas à la suivre à présent, quels que soient vos doutes elle vous ramènera chez vous. -Je ne douterai pas, répondit joyeusement Nollaig, et je parlerai de vous à mes parents, de la belle compagnie que je recontrai dans la forêt cette nuit, et de la courtoisie des belles gens qui m’ont secourue. Mais je n’ai rien à vous offrir pour vous remercier. -Vous m’avez déjà remercié, dit le roi en tournant les talons, sa suite derrière lui, nous avons écouté votre chant tout à l’heure, et votre jeune voix nous a ravi. Joyeux noël encore, et ne vous attardez pas ! Adieu enfant, n’oubliez pas le roi de la forêt sous les halliers ! -Adieu, roi, merci encore ! cria Nollaig alors que la belle troupe disparaissait dans les ombres. L’écho de sa voix ne s’était pas encore tu qu’il ne restait plus de trace de leu passage, pas même celle de leurs pieds dans la neige. Un instant Nollaig se demanda si elle avait rêvé, mais le panier de fruits était toujours dans sa main. Elle leva les yeux vers l’étoile, entre les frondaisons, c’est alors qu’à sa lumière elle vit qu’elle était déjà sur un chemin.

Pleine de joie, elle courut comme une enfant, droit devant elle, bientôt elle arriva à un croisement, elle reconnaissait l’endroit, et les deux chemins montaient au village. Retroussant sa jupe pour mieux courir, elle grimpa sur la piste, longée à sa droite par un muret de pierres familier, et entourée de frênes. Puis les arbres s’arrêtèrent et elle vit briller au dessus d’elle les lumières de son village. Il faisait assez clair pour voir devant elle les pierres de la route, et jusqu’à la couleur du sable. Elle pénétra entre les maison, balançant son panier à bout de bras. Sur le seuil, ses parents l’attendaient, et dans la bergerie c’était un concert de voix et de bêlements qui l’accueillit. -Me voici, je suis de retour cria-t-elle en courrant vers eux. La porte s’ouvrit en grand et tous les moutons trottèrent vers elle. Embrassant son plus jeune frère, elle leva les yeux au ciel. L’étoile était toujours là, brillante et claire, mais elle n’était plus au-dessus de sa maison. Elle avait repris sa place à l’est, et scintillait de plus belle attendant le matin.



Un petit conte de mon invention sur le personnage mystérieux qu'est le Harper Noz (le harpiste de la nuit).

N’avez-vous jamais entendu, songeant à fuir, s’égrener les notes aux cordes d’une harpe invisible, dans la nuit ? N’avez-vous jamais couru le long du chemin obscur, évitant la haie d’ajoncs et la douve sombre qui la sépare de la route, de peur qu’en sorte l’esprit perdu qui joue des complaintes sur son instrument ?

C’est de celui qui joue ces airs nocturnes que je veux aujourd’hui vous parler. Son nom ne naissance, l’histoire l’a oublié, mais son visage nous est encore familier, du moins à ceux qui l’ont entraperçu depuis leur fenêtre, à la lueur frémissante d’une chandelle de résine, ou d’une torche qui fumait trop. Il a la stature d’un jeune homme, et le regard d’un enfant, bien que ses mains, fines et blanches, aient pour elles la force d’un carrier ou d’un laboureur. On dit qu’alors qu’il était encore un homme, l’éclat du soleil ne teintait pas sa peau d’un blanc de lait, bien qu’il fut sur les chemins de l’aube au crépuscule, et qu’il allât toujours nu-tête. Ses yeux avaient couleur du ciel – ne croyez pas qu’ils fussent toujours bleus ! Gris, verts, d’une ambre orageuse ou presque noirs, ils étaient le reflet de son cœur et du temps qui passe.

A sa naissance, il était un « enfant trouvé », déposé par quelque femme, le cœur broyé de chagrin, à peine accouchée, au pied d’un calvaire tout barbu de lichen. Ce fut un barde qui le ramassa, ayant pitié de cette petite chose livide, enveloppée dans un tablier de grosse toile et presque bleui de froid : on était au mois de février. Ne pouvant l’élever dans sa vie d’errant, il le confia à une paysanne qui avait perdu l’un de ses jumeaux. Il glissa dans sa main une petite bourse, recommandant qu’elle élève l’enfant comme le sien, qu’elle le soigne, et qu’elle lui donne quelque instruction jusqu’à ce qu’il revienne le chercher. La pauvre femme, ravie par la vue des beaux écus, accepta avec empressement. Voici maintenant son histoire, une histoire de chez nous, comme il y en a d’autres. Bien entendu la mort y a sa part –comme dans toute chose. Ecoutez et vous entendrez…

Quand sept ans furent passés depuis l’aube de février où il avait trouvé l’enfant, le barde revint à la ferme et le réclama. Le garçon était resté mince et fluet, mais il semblait en bonne santé. Bien qu’il parlât peu, quand il le faisait, c’était avec aisance et précision. Ne lui connaissant pas de nom, la paysanne l’avait fait baptiser selon celui du saint patronnant l’oratoire où avait été célébré le baptême : Meriadec. Cependant, au village, nul ne l’appelait ainsi. Comme il était mince comme une baguette, sa famille, puis tout le monde, l’avait surnommé Scion, et il s’accommodait fort bien de ce nom. Le barde, remerciant la fermière de quelques écus supplémentaires, s’enquit des habiletés que pouvait montrer l’enfant. « - Dame ! dit la paysanne, ce n’est pas qu’il soit bien fort ni bien rapide. Il ne sait pas mener les bêtes, à part les oies. Mais il lie bien les gerbes, et il est habile de ses mains. Tantôt, il m’a taillé un beau fuseau dans un bloc de buis. Il ferait un bon ébéniste, ou un tailleur, si Dieu lui prête vie. - A-t-il été souvent malade ? demanda le barde. - Pas vraiment, répondit la bonne femme. Mais il est toujours si blanc. Le soleil, la viande rouge, le cidre, rien n’y fait. Il grandit mais n’épaissit pas, et ses yeux ont une drôle de couleur, parfois. Mon fils Yaouen prospère plus que votre Scion, sauf votre respect, pourtant ils ont eu le même lait, la même couche et la même maison. - Je vais voir ce qu’il est possible de faire de ce garçon, dit le barde, empoignant son bâton de marche. En attendant, portez vous bien, vous, vos filles et fils, et votre maison. » Sur ce, il tourna les talons en appelant Scion, qui s’approcha à pas lents, mais sans paraître effrayé outre mesure.

« - On m’appelle Mael mab Gwilim, dit le barde, quand ils se furent éloignés de la ferme. Si tu le veux bien, je serai ton père, tu pourras donc te faire appeler Scion mab Mael. L’enfant hocha la tête. - Tu seras également mon apprenti, à moins que tu ne veuilles apprendre un autre métier, dit le barde en désignant la harpe pendue à son dos. - Pourrais-je tailler du bois, si je suis barde ? demanda Scion. - Bien sûr, dit tranquillement Mael. Tu le feras moins souvent que si tu étais tourneur, mais ce sera du meilleur bois, et tu y mettras davantage de soin. Scion opina. Le grand homme lui ressemblait un peu. Il avait lui aussi les cheveux sombres et la peau très claire. Mais ses yeux étaient d’un brun presque noir, et ne changeaient pas de couleur comme les siens. Les yeux de personne ne changeaient de couleur. Il s’était vu, dans les flaques d’eau, ou l’abreuvoir de pierre, ou sur le bord poli de la marmite. Ses yeux n’étaient jamais bleus, ni gris, ni verts ou noirs. Ils étaient un peu tout cela, mais pas en même temps.

Scion ne mit pas longtemps à adopter Mael. Il ne le rudoyait jamais. Non qu’il aie beaucoup souffert à la ferme, mais malgré tout, il avait appris à ses dépens qu’une chose mal faite est mal faite, « ni fait ni à faire » disait la fermière, ou son bonhomme de mari. On ne gâche pas la paille en battant le blé avec maladresse, ni le bois en fendant un tronc de travers. A la ferme, on ne gâchait pas même le fumier. Avec Mael, il pouvait abîmer le bois d’un coup de ciseau mal assuré sans peur de représailles. « C’est le métier qui rentre » lui disait le barde, en rectifiant ses mouvements, ou en lui montrant comment aiguiser les outils. Le temps coulait agréablement, le barde était généralement bien accueilli par son auditoire. Les bardes et les mendiants ont ceci de particulier qu’on ne leur ferme jamais la porte, cela attirerait le malheur sur la maisonnée. Dans l’ensemble, les portes comme les tables leur étaient toujours ouvertes. Mael tenait à remercier comme il se doit, par des gwerz et des sônes, par des chansons des îles lointaines, et en portant les nouvelles à travers le pays. Parfois, ils couchaient à la belle étoile, enroulés dans leur manteau. Mais ils ne manquaient jamais d’un feu ou d’un pain. D’autres jours, ils chantaient pour un seigneur, et dormaient dans une bonne salle chaude, dans des draps blancs sur la jonchée. Scion aimait les maisons où l’on jonchait le sol, l’hiver de sapin, au printemps avec de l’aspérule, l’été, c’étaient le tilleul et la verveine qui embaumaient.

Mael lui apprit le luth et la harpe, la vielle, la flûte, le chant seul ou à deux voix. L’instrument préféré des hôtes de bonne maison était bien entendu la harpe. Scion jouait sur la harpe de Mael, un peu grande pour lui, car il n’avait pas encore la sienne. Il apprenait à fabriquer les instruments, à les réparer. Il aimait travailler le bois, et s’appliquait de son mieux à utiliser les boyaux de chèvres ou d’autres animaux, même s’il ne se sentait guère d’affinités avec ce travail. Pendant ses heures de rêverie, il imaginait remplacer les boyaux secs et jaunes par du fil d’argent, des cheveux de sirène tressés, des fils d’araignée ténus sur laquelle la rosée viendrait perler. La harpe jouerait la musique de la pluie et du vent, la musique du bois vivant sur l’arbre vert.

Un soir qu’ils traversaient le pays pour se rendre au manoir du seigneur des lieux, ils durent s’arrêter au beau milieu d’une forêt, car il faisait trop sombre pour continuer. Scion ne craignait pas la forêt. Comme chacun, il craignait les loups et les brigands. Mais l’été avait été bon, et il ne doutait pas que tous les loups à des lieues à la ronde trouveraient meilleure pitance que deux bardes maigres et fatigués. Mael non plus ne craignait pas la forêt, mais pour une autre raison. Il la connaissait bien. Il n’en avait jamais soufflé mot à son apprenti, mais il savait qu’il est d’autres dangers que les loups et les batteurs de pays qui se cachent dans les bois. Les strobinellou, les groac’h, plus rarement les korrigans pouvaient vous jouer de mauvais tours. Au mieux, vous vous perdez et vous passez la nuit dans l’épouvante, à trembler couvert de rosée, au pire, vous faites un faux pas au bord d’une fondrière et personne ne vous revoit jamais. Paisiblement, le barde avait allumé un feu avec le petit bois rapporté par son apprenti. Il y avait mis à bouillir le pot rempli de froment pour qu’ils puissent manger quelque chose de chaud. L’automne commençait à poindre et les nuits allaient fraîchir. En silence, Scion prépara leur couchage au bord de la clairière où ils s’étaient arrêtés. Mael avait commencé à façonner des clés pour sa harpe. Il y travailla à la lueur baissante du feu jusqu’à ce que la lune soit haute. Couché sur son lit de feuilles, Scion s’endormit avant que son maître aie achevé son ouvrage.

Ce fut le bruit qui le réveilla. Un son continu, ténu et cristallin, comme celui d’une lame de glace qui se brise en se détachant du toit l’hiver. Scion entendait aussi le bruit du vent, mais qui faisait comme une musique en bruissant dans les arbres, il y avait aussi un murmure d’eau susurrant entre des galets, mais tout proche. L’enfant se passa le dos de la main sur les yeux. Il ne restait que quelques braises dans le feu, mais la lune brillait assez clair pour qu’il voie. Aux côtés de son maître se tenait une minuscule personne, assise sur le nœud d’une racine, qui tenait un psaltérion sur ses genoux et en frappait les cordes avec une baguette aussi fine qu’une aiguille de pin. Une autre était perchée sur l’une des grosses pierres autour du feu, et agitait un « bâton de pluie » dont le bruit s’égrenait comme un froissement de feuilles. Une troisième était montée sur le genou de Mael et soufflait dans une flûte pas plus épaisse qu’un tuyau de plume d’oie. Une foule de petites gens était éparpillée autour du barde, dans des manteaux couleur d’écorce. Lui faisait sonner sa harpe dans les aigus, accompagnant les musiciens du petit peuple. Scion étouffa un cri : il n’avait jamais vu de kornikaned. Leurs visages étaient presque humains, mais suffisamment étranges pour faire grimper un frisson d’épouvante dans son dos. Il y avait des vieillards noueux, tout en coudes et en genoux, et des jeunes filles aux cheveux ornés de plumes de geais, de perdrix. Quelques enfants étaient même couchés à plat ventre sur des feuilles, la tête posée dans leurs mains, les yeux fixés sur le grand barde humain.

L’apprenti ne dit rien, mais se redressa sur sa couche, les yeux agrandis de peur. Le joueur de psaltérion s’arrêta immédiatement. Tous les kornikaned se retournèrent vers lui. - Ne crains rien, lui intima le barde. Ce sont des korrigans. Je les dédommage de notre nuitée dans leur domaine, ils sont nos hôtes. L’enfant ne dit rien. Il n’avait jamais entendu parler des petits êtres des bois. Par les chansons, il connaissait les grands et fiers Thuath de Danann, les Fir Bolg, les héros, les fées, les sorcières et les hommes de pouvoir. Rien de commun avec ces créatures couleur de terre aux visages si bizarrement expressifs. Scion se leva lentement et alla chercher son luth. Il s’installa à terre parmi les kornikaned et attendit que Mael donne la mesure. Ils jouèrent jusqu’à ce que la lune pâlisse. Puis Scion, recru de fatigue, s’allongea près du feu et s’endormit. Mael l’éveilla tardivement. - Debout, rejeton de Taliesin ! Lui dit-il avec un large sourire. Nous nous remettons en route. Tu as plu à nos hôtes hier soir. J’ai conclu un pacte pour toi cette nuit. Le visage de Scion se ferma. - N’aie pas d’inquiétude, cela n’implique nulle contrepartie. Le Petit Peuple te prend comme filleul. Quand tu te trouveras dans le besoin ils t’apporteront leur aide. Il lui tendit une cheville joliment tournée, taillée dans du bois orangé. Quand tu auras ta propre harpe, il te suffira d’y ajuster cette cheville pour tendre ta corde, et d’en jouer. Le son de ta musique leur servira d’appel. - Merci, murmura l’enfant en suspendant sa cheville à un morceau de corde à harpe pour l’attacher à son cou. - C’est eux qu’il faut remercier, dit le barde, en ficelant leur paquetage. Quand ils furent à l’orée de la forêt, Scion laissa Mael, et se retourna quelques toises en arrière pour crier « Trugarez d’an holl ! ». Et ils laissèrent les bois derrière eux.

Les années filèrent comme file toujours la vie. Scion grandit et devint un jeune homme habile. Les seigneurs du pays l’appréciaient pour sa dextérité au luth et pour sa poésie. L’art de la harpe était quelque peu tombé en désuétude et Scion n’en avait finalement jamais fabriqué une pour lui-même. Mael prêtait volontiers la sienne, bien qu’il regrettât toujours qu’un aussi noble instrument perde les faveurs de la foule. Il était fier de son apprenti, bien entendu, et ne regrettait pas les années où ses cheveux avaient blanchi et où sa vue avait diminué : elles avaient été bien employées à former un tel pupille. Scion était doué au-delà de ses espérances. Il avait un don avec le bois et savait écouter. Il aimait à retrouver dans sa musique le bruit du vent et de l’eau, les sombres accents du tonnerre, et le bruissement du vent agitant les épis sur les champs. Il lui arrivait de passer quelques heures, les doigts à travers les cordes de la harpe, à produire des sons à peine audibles, pour retrouver le froissement du buisson d’ajonc, quand les cosses sèches tremblent sur leur tige.

Ses jours d’éclat, il prenait son luth et jouait pour les jouvencelles de quelque seigneur. Son teint clair, son air doux et ses manières de petit page enchantaient l’auditoire qui se trouvait peu à peu pris au filet dans la musique. Les jeunes filles le récompensaient d’une branche de romarin, d’une coupe de vin, parfois d’une mèche de cheveux, ou d’un ruban. Il souriait pour elles, mais au fond de son cœur n’en avait cure. Il vidait son verre à leur santé et s’en faisait servir un second, qu’il tendait à son maître avec le respect d’un écuyer à son suzerain. Tout deux étaient sobres, courtois et silencieux, plus habitués à l’eau froide d’une fontaine qu’aux boissons miellées de la table des nobles. Malgré cette discrétion, le nom de Scion mab Mael commençait à être connu à travers le pays, et celui de Mael mab Gwilim déclinait lentement. Le maître s’effaçait devant l’élève. Scion n’en avait pas conscience et le barde ne lui faisait pas sentir.

Un soir, ils passèrent de nouveau dans la forêt où Mael avait joué pour le Petit Peuple, pour se rendre au manoir du seigneur Salaün. Cette fois, ils ne dînèrent pas ensemble : à la nuit close, Mael pria Scion de garder leur campement, et s’en fut, disparaissant dans l’ombre des arbres. Scion n’était pas inquiet, et supputait quelque conciliabule avec les kornikaned. Toutefois, il prit son luth et chanta à mi-voix, espérant attirer à lui les créatures nocturnes, et jouer de nouveau avec eux. Mais pas un seul ne se montra, et les cendres du feu étaient froides depuis longtemps quand Mael rentra au campement. Il trouva Scion endormi et se coucha à ses cotés, après avoir couvert sa harpe, qu’il avait emporté avec lui à travers bois.

Au manoir, ils furent accueillis fraîchement. Le vieux Salaün était mort, et son fils Waroc avait pris possession du domaine en sa qualité d’aîné. Au contraire de son père, c’était un homme emporté et il ne goûtait guère la musique ou la danse. Son plaisir était la chasse. Aussi, les bardes ne le trouvèrent pas au manoir, et on leur dit qu’il chassait le cerf en forêt. Les valets n’osaient leur offrir l’hospitalité jusqu’à ce qu’Euriel, la fille du vieux seigneur revienne de la lessive et s’empresse de disperser les valets. - Ne reconnaissez-vous pas Mael mab Gwilim ? La porte lui était toujours ouverte du temps de Salaün, leur dit-elle en manière de reproche. Elle leur ouvrit elle-même le passage. Scion sentit que s’ils avaient été à cheval, elle aurait volontiers tenu l’étrier. Euriel les mena près du feu, car l’hiver était là. Le ciel s’était éclairci à mesure de la journée, et le soir avait laissé le ciel net pour un coucher de soleil rouge. - Il va geler à pierre fendre, cette nuit, leur dit-elle en les faisant asseoir sur des fourrures. - Le ciel sera étoilé, dit tranquillement Mael en tendant ses mains vers les flammes. - Dieu merci, vous m’avez trouvé au logis, dit Euriel en versant du vin dans deux coupes. Sans quoi, vous n’auriez pu entrer. Mon frère n’a pas fait de l’hospitalité une des devises de sa maison. Vous auriez dormi dehors, comme les mendiants. Elle s’assit et jeta un regard inquiet par les losanges de verre de la croisée. - Même les mendiants trouvaient un toit au manoir, du temps de mon père. Mais ce temps est terminé. - Ne vous mettons-nous pas dans l’embarras en restant ici ? demanda Mael, en savourant son vin. - Mon frère le supportera, dit Euriel avec fermeté. Il sera sans doute trop occupé à regarder rôtir le produit de sa chasse, et à l’arroser de vin, pour remarquer qu’on joue de la harpe dans sa propre maison. Scion n’avait pas desserré les lèvres depuis son arrivée, et n’avait pas touché à sa coupe. - Ne buvez-vous pas avec nous ? demanda Mael avec courtoisie. - Le vin n’a pas de saveur, quand le cœur n’y est pas, dit Euriel, croisant ses mains sur ses genoux. Mais buvez, vous venez du dehors, et je vois à vos yeux que vous avez beaucoup marché. - Après vous, chère dame, dit le barde. Et si la joie vous manque, nous tâcherons de vous la rendre. Sur un signe de Mael, Scion tira son luth de son paquetage et commença à en pincer les cordes. Comme les notes s’égrenaient, un peu de couleur revint aux joues de la dame. Scion joua de tout son cœur, sachant qu’au contraire de son maître, les mots ne lui viendraient pas pour réjouir la fille du seigneur Salaün. A la fin de la chanson, Mael tendit une coupe à Euriel, et ils burent à la santé des musiciens et des poètes, les enfants de Taliesin.

Waroc rentra à la nuit close, sa suite et lui fumants de buée dans la demi-lumière des torches. Il sentait le cheval, le fer oxydé et le sang. Par chance, il était de grande humeur : ses piqueurs portaient derrière lui un magnifique cerf de six ans, dont le pelage blanc était taché de sang là où l’épieu s’était planté. Le jeune seigneur se débarrassa de son manteau, commanda un bassin d’eau chaude et du vin épicé. Avec une tape de sa main terreuse sur l’épaule de sa sœur, il lui demanda d’apporter séance tenante un baquet pour le cerf, qu’il tenait à dépouiller lui-même. Sans même avoir salué les bardes, il s’installa à son ouvrage, devant le feu. Il ôta les bois du cerf et fendit la peau avec tout le soin requis. C’est seulement quand il eut fini, couvert de sang jusqu’au coude, qu’il avisa Mael et Scion, qui préparaient leurs instruments pour distraire l’assistance durant le dîner.

- N’êtes-vous pas le jongleur qui amusait mon père, il y a quelques années de cela ? dit-il en lavant ses mains dans le bassin que lui tendait sa sœur. Votre valet a poussé, à ce que je vois. Scion et Mael saluèrent. - Scion est maintenant barde, et a terminé son apprentissage, dit Mael. Il se fera un plaisir de jouer pour vous de son luth, qui a déjà sonné pour l’évêque de Kemper et pour la maison des seigneurs de Gwened. Waroc agita négligemment sa main, les yeux déjà tournés vers le foie du cerf, posé sur un tailloir, et songeant à son repas. - Je n’y entends guère en luths et en divertissement de cette sorte. Vous jouerez vous-mêmes les airs que mon vieux père appréciait. Nous verrons si je me rappelle de quelques un d’entre eux, dit-il en rejoignant l’écuyer de cuisine qui préparait le cerf. Les bardes s’inclinèrent.

Mael serra doucement le bras de Scion et lui glissa à l’oreille : - Prends garde à tes yeux, Scion-flèche-d’arbre. Ils lancent des éclairs. Même à travers son vin, le jeune maître pourrait en prendre ombrage. Nous sommes ici à la grâce de sa sœur, et sa patience tient davantage au contenu de son écuelle qu’au mérite de notre musique. N’attirons pas sa colère sur la dame Euriel, et obéissons à sa volonté. Scion hocha la tête, et réprima un regard haineux d’un battement de paupière : ses yeux étaient d’un noir opaque où se fondaient l’iris et la pupille.

L’atmosphère de la salle était étouffante. A cause du froid, les croisées étaient toutes tenues fermées. L’odeur du cerf grillé, de la fumée et des sauces épicées imprégnait les vêtements. La peau du cerf séchait tristement au-dessus de la cheminée. - Un cerf blanc, souffla Mael à son apprenti. Quelle pitié. Les deux bardes mangèrent en silence au bout de la table. Pas un ne toucha au cuissot de cerf, et ils se contentèrent principalement d’œufs, de pain et de beurre salé. Scion avait hâte que son maître se lève pour qu’ils puissent jouer. Quand il lui fit signe, ils s’installèrent en face de la table. Mael prit sa harpe et Scion sa flûte. Ils jouèrent un morceau au sujet de Morrigan, dame guerrière des légendes d’Irlande. La musique réconforta un peu le jeune homme, qui jouait presque les yeux fermés. Le barde, égal à lui-même, était tranquillement assis sur un tabouret, et souriait parfois à la jeune sœur du seigneur, qui ne touchait guère à son écuelle. Assis à sa gauche, Waroc n’écoutait pas.

Après quelques chansons, un homme en pelisse d’ours entra sans bruit dans la salle, souffla quelques mots à l’adresse d’un des piqueurs de la chasse, qui tira sur la manche de ses compagnons. Scion fronça le sourcil et souffla de plus belle pour couvrir leurs murmures. Les piqueurs sortirent précipitamment. Le calme revint pour quelques minutes, puis des éclats de voix se firent entendre. - C’est un sorcier ! Cria-t-on dans le couloir. Scion pâlit et s’arrêta de jouer. Waroc leva la tête. Un de piqueurs repoussa la tenture de la salle et entra en brandissant un épieu de chasse. - Seigneur, cria-t-il d’une voix hargneuse. Vous hébergez un sorcier dans vos murs ! - Que dis-tu ? répondit Waroc, mécontent d’être interrompu dans son repas. - J’ai vu votre homme, celui avec la harpe, hier soir, dans vos bois. Je rentrais de relever vos collets à lièvres à la nuit tombante. Je l’ai vu de mes yeux, à jouer à la lune, il s’entretenait avec des nutons ! Il y en avait toute une foule autour de lui, et ils ne lui faisaient aucun mal, et lui leur répondait ! C’est une engeance du démon ! - Es-tu soûl, Goustan, gronda le seigneur en se levant avec peine ? - Non pas ! Je reviens des communs, où j’ai interrogé mon propre fils, qui était avec moi hier, il l’a vu comme je vous le dis. L’homme poussa devant lui un jeune garçon, sale et défait. - Il jouait de la harpe aux nutons, dit-il d’une voix blanche. Ils lui ont donné un jouet en or, je l’ai vu briller sous la lune. - Que répondez-vous ? dit Waroc en se tournant vers le barde. Très droit, comme accroché à sa harpe, Mael ne répondit pas. - Qu’on cherche sur lui la babiole en or, tonna Waroc. Et qu’on lui lie les mains s’il le faut. Scion se précipita au-devant de son maître, qui le retint du regard. Euriel était d’une blancheur de craie. Deux rudes piqueurs empoignèrent le barde, d’autres défirent son bagage sur le sol de la salle. N’ayant rien trouvé, ils entreprirent de lui retourner les poches. L’un d’eux poussa un cri de triomphe : au cou de Mael, au bout d’une cordelette, pendait une clé de harpe, en or. - Nies-tu que les nutons te l’ont donné ? cria Waroc, la face rougie. Le barde ne desserra pas les lèvres. - Peux-tu jurer que tu n’as jamais eu commerce avec les Enfants de la Nuit ? siffla le seigneur. - Non… souffla le barde.

Les piqueurs lui attachèrent les mains et s’apprêtaient à faire de même de Scion. - Goustan n’a rien dit de l’apprenti, coupa la dame Euriel. Sait-il quelque chose de lui ? - Je n’ai pas vu le garçon, répondit le piqueur. Juste le joueur de harpe. Son fils acquiesça et s’enfuit derrière la tenture. - Etait-tu avec ton maître hier soir ? interrogea Waroc. Scion jeta un regard implorant à Mael, ses yeux à peine plus colorés que l’eau qui y montait. - Il n’y était pas, dit le barde. - C’est à lui que je l’ai demandé vociférera l’homme. Mael encouragea Scion du regard. - Je n’y étais pas, dit-il dans un souffle. Euriel courut à lui et se tint à son côté, n’osant prier son frère d’épargner le barde. - Tu es libre, dit Waroc en faisant signe à ses valets, mais ton maître sera brûlé à l’aube. - Lâchez-le ! cria Scion en s’interposant entre son maître et ses geôliers. - Il ne sera pas dit qu’un larron ami des fantômes aura reçu l’hospitalité de mon père pendant toutes ses années sans que je l’en récompense, cracha Waroc, saisissant Mael par le col. Scion n’y voyait plus rien. Il sentait l’haleine pleine de vin du seigneur, la fumée, la chaleur. La tête lui tournait. Soudain, il brandit sa flûte et ouvrit les yeux. Euriel les vit briller d’un éclair plein de haine, et elle recula. Il brisa son instrument sur le visage du seigneur, qui s’effondra contre le mur.

On lui courut sus, il sentit des coups pleuvoir mais rien ne comptait : un colosse hirsute avait saisi son maître jusqu’à ce que ses pieds ne touchent plus le sol. - Lachez-le ! Cria-t-il. L’homme ouvrit brusquement la croisée. Un vent glacial s’engouffra dans la salle, éteignant les bougies et faisant battre les tentures. Devant les yeux de Scion, l’homme jeta le barde à travers la fenêtre. Une seconde plus tard, le jeune homme lui assenait un coup du tronçon brisé de sa flûte à la jointure du cou et de la tête. L’homme vacilla, étourdi. Prestement, Scion saisit la harpe de Mael qui gisait devant ses pieds, comme une épave dans un naufrage, et sauta vivement par la fenêtre. Il étaient au rez de chaussée, il y avait à peine une demi-toise entre la fenêtre et le sol. Pourtant, son maître était à terre, inconscient. Avec peine, il le hissa sur son épaule, fuyant ses poursuivants qui avaient ramassé leurs armes.

Il n’y avait pas de lune. A la faveur de l’obscurité, il parvint à se glisser hors des murs du manoir. Par miracle, nul n’avait pensé à lâcher les chiens sur lui. Le bois de la harpe lui meurtrissait le bras, et il avait peine à porter son maître, trébuchant à chaque pas. Mael ne pesait pas lourd, mais il faisait une tête de plus que lui. Ses jambes pendantes battaient contre les siennes. Quand il fut à bout de souffle et que ses jambes ne purent plus le porter, il se laissa tomber, les yeux brouillés de larmes. Eperdu, il s’acharna sur les liens qu entravaient les poignets du barde, et finit par défaire les nœuds. Il n’avait plus son poignard, ni aucun objet, à part la harpe. Plusieurs cordes étaient cassées. Il appela Mael, et frotta ses mains pour le réchauffer, mais il ne bougea pas. - Nous ne pouvons pas encore nous arrêter maintenant, nous sommes encore trop près, murmura le jeune homme, redoutant de voir jaillir des torches au bout du chemin. A nouveau, il hissa Mael sur son épaule et ramassa la harpe. Au bout de longues peines, ses pas désorientés le ramenèrent à la forêt. Il était transi et moulu de coups. Mais il se sentit en sécurité dès que les arbres couvrirent sa tête. Alors seulement, il remarqua la plaie béante derrière la tête du barde. Sa chemise était trempée d’eau froide. L’homme hirsute avait jeté son maître sur une flaque gelée, et la glace, ou une pierre, avait entaillé sa peau. - Maître, souffla Scion, en écartant les mèches humides qui barraient le front du barde, je vous en prie, ouvrez les yeux. Nous sommes sauvés. Ils ne nous trouverons pas. Mais Mael mab Gwilim ne répondit pas.

Scion se leva, hagard. Il étendit proprement les membres du barde le long de son corps et coiffa ses cheveux de son mieux. Sans plus se préoccuper de savoir si les hommes de Waroc le retrouveraient, il s’assit près de son maître et accorda sa harpe dans le noir. Ses doigts savaient où trouver les clés et les chevilles. Il n’y avait plus que lui, la nuit, et la harpe. Le souffle avait quitté les lèvres de son maître, et sa vie s’était écoulée sur le chemin qui aurait pu le mettre en sécurité. L’avait-il porté mort ? Avait-il manqué ses derniers mots ? Il ne le sut jamais. Il ne pouvait remplacer les cordes brisées. Mais il se souvint de la cheville de bois orangé, cadeau des korrigans. C’était une clé d’or qui avait été la perte de son maître. Il eut un sourire fou et défit une des chevilles où avait été tendue une corde, à présent brisée. Il y ajusta la nouvelle, qui trouva parfaitement sa place. Ses mains parcoururent chaque corde valide. Il les laissa résonner et les compta en silence. Il y en avait une de trop. Cinq cordes brisées, quatre silences. Dans le noir, un fin fil argenté brillait entre le bois de la harpe et la cheville des korrigans. Il n’avait pas de consistance, et les doigts du jeune barde passaient à travers. C’était comme un fil tombé d’une étoile, un fil de lumière, mais qui résonnait comme les autres. Scion laissa ses mains courir sur la harpe, sans ouvrir les yeux. Les cordes jouaient le vent, le gel et la pluie, la terre qui gémit sous les racines, les feuilles qui s’ouvrent, le sable sous la vague, et la fuite du temps. Il joua à s’en étourdir, le bout de ses doigts était déjà insensible, et la buée de son souffle gelait sur ses cheveux. Un son grêle se fit entendre près de lui. Une musique enfouie sous les années refit surface. La nuit était noire sous les arbres, mais il reconnut le joueur de psaltérion des kornikaned. Une flûte minuscule se fit entendre. Ils jouèrent une complainte qui dura toute la nuit.

Quand l’aube pointa à travers les piliers noirs des arbres, la musique s’éteignit. Scion ouvrit les yeux. Son maître n’était plus là. Le minuscule joueur de psaltérion se tenait toujours près de lui. Les mains du jeune barde étaient vides, son cœur était vide. Le korrigan tira de son sein quatre chevilles de bois, sautant sur une pierre, il vint les placer au-dessus des cordes absentes, jetant les anciennes parmi les feuilles. Quatre lignes d’argent se dessinèrent. Scion fit tinter toutes ses cordes, une à une. Par cinq fois, ses doigts rencontrèrent le vide, par cinq fois, ils se teintèrent d’argent comme la note achevait de disparaître. Et l’argenté de la lune rampa le long de ses doigts froids, serpenta sur ses poignets, se coula sous les manches de sa tunique jusqu’à remonter à sa tête. Puis il glissa en redescendant, comme une pluie glacée, sur sa poitrine, son ventre, ses jambes, ses pieds. Le froid de la nuit, qui frappe les vivants, quitta peu à peu ses membres et les larmes lui montèrent finalement aux yeux. Tout ce qu’il possédait encore était dans ses mains, une harpe et sa propre vie, dont il n’avait que faire. Il avait le choix. Il décida d’abandonner la seconde au profit de la première.

Après ce jour, Scion ne fut plus jamais vu parmi les hommes. Waroc le chercha en vain, ainsi que le cadavre de Maël Mab Gwilim. Leur disparition le conforta dans l’idée qu’ils avaient eu commerce avec des créatures du diable, et il fut heureux de les avoir chassés. Scion, lui, resta pour toujours avec les kornikaned. Il ne franchit plus la frontière ténue entre le monde des hommes et celui des fées que de nuit, pour jouer sur la harpe de Mael mab Gwilim la musique que vous entendez parfois au loin, au détour d’un chemin quand le jour baisse. Il resta un homme-fée, marchant entre les deux mondes jusqu’à ce qu’il soit prêt à les quitter. Aussi, maintenant que vous connaissez son histoire, ne fuyez plus quand tinteront les notes à votre oreille. Asseyez-vous à l’écart, écoutez jusqu’à ce que la musique cesse, et sans chercher à l’apercevoir, remerciez celui qui l’a jouée pour vous.[sws_divider_top]




Avant-propos

La nouvelle s’étant répandue que Mr. P. Jackson envisageait une séquelle à sa trilogie, sous forme d’une série télévisée, celui-ci a reçu dans les jours qui suivent, une tripotée de propositions de scénarios plus ou moins bien ficelés.

Afin de s’assurer de la viabilité du projet, il a été décidé d’initier une étude de marché très sérieuse portant sur les goûts et préférences du public en matière de séries. Ce travail a été confié à l’Institut Gondorien de Statistique, supervisé par le Ministère de la Culture des Etats-Unis d’Arnor et de Gondor, et sous le patronage de la Faculté de Sociologie de la prestigieuse State University of Minas Tirith. C’est sur les résultats de cette étude que se fonde le projet de scénario que nous avons l’heur de vous présenter aujourd’hui, en exclusivité.

L’attention la plus soutenue a, en premier lieu, été donnée au titre, qui, comme chacun sait, a sur le public un effet « d’accroche » absolument déterminant pour le succès de la série. Parmi les nombreuses propositions avancées, c’est le projet suivant qui a été retenu : « Friends of the King », qui peut se traduire approximativement par « Les Amis du Roi », en abrégé : FotK. Sobre, explicite, facile à retenir.

L’esprit qu’il convenait de donner à la série a également fait l’objet de recherches pointues. Porte-paroles de la culture Gondoro-Arnorienne dans la Terre du Milieu, nous représentons notre pays et nous devons le faire dignement. C’est pourquoi en ont été expurgés tous éléments susceptibles de heurter les différentes composantes et minorités ethniques, religieuses, philosophiques, politiques ou sexuelles de la population médio-terrienne.

Nous estimons néanmoins, à défaut de respecter la lettre de l’œuvre originale (difficilement adaptable pour de nombreuses raisons maintes fois évoquées), avoir parfaitement réussi à en respecter l’esprit, la sagesse profonde, et la merveilleuse finesse d’analyse. Monsieur Tolkien : c’est à vous que nous la dédions, avec une infinie fierté et une éternelle reconnaissance[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Présentation

L’action débute à Minas Tirith, capitale de l’Etat de Gondor, dans un immeuble à appartements multiples, mais assez cossu quand même pour ne pas tomber dans le misérabilisme (Attention : on n’est pas dans le néo-réalisme italien. Pour les raisons expliquées ci-dessus, nous devons donner de notre culture une image dynamique, correcte, entreprenante et « gagnante » ). Y cohabitent dans l‘amitié, la bonne humeur, et les problèmes existentialo-relationnels, une joyeuse bande de jeunes célibataires, tous - par un pur effet du hasard - beaux, minces, en bonne santé, et totalement insouciants des problèmes financiers.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Personnages

Aragorn : Amoureux d’Arwen. Héritier légitime de la Gondor Inc., dont son ancêtre fut évincé dans des circonstances particulièrement alambiquées, et absolument dénuées d’intérêt pour l’histoire qui nous occupe. (Lui-même d’ailleurs s’y perd un peu). Il préfère que ça ne se sache pas et fait semblant d’être pauvre - mais il a du mal -. Ceux qui ne le connaissent pas bien l’appellent familièrement « Strider » et le tutoient en lui tapant sur l’épaule, sauf ses amis très proches, qui lui disent « Sire » avec beaucoup de respect, et Arwen, qui l’appelle « Estel » (un de ces petits surnoms charmants et ridicules, que l’on se donne entre amoureux). (Tiens, au fait, qui l’appelle « Aragorn » ?)

Arwen : Fille à papa. Amoureuse d’Aragorn, mais justement son papa ne veut pas. Enfin pas tant qu’Aragorn n’a pas récupéré sa place à la tête de la Gondor Inc. Aragorn, qui n’a pas envie, est bien embêté, mais bien obligé d‘essayer. Arwen pleure en silence, car c’est une fille obéissante. Occupation : la broderie (elle brode très bien les étendards).

Elrond : Père d’Arwen. Multimilliardaire et rentier, il vit paisiblement dans sa superbe propriété de Rivendell, dans l’Etat d’Arnor. Retiré des affaires depuis quelques milliers d’années, il accepte toutefois de jouer un rôle de consultant bénévole auprès d’Aragorn, un petit jeune prometteur, quoiqu’un peu dissipé, et qu’il a à la bonne, nonobstant le fait qu’il ait surpris ce dernier en train de mater sa fille avec un peu trop d’insistance.

Denethor : Administrateur Général de la Gondor Inc, qu’il dirige d’une main de fer. A tendance à tomber facilement dans la paranoïa, parce que, retors et malin comme il est, il se doute bien que l’héritier légitime rôde dans les parages dans l’intention de le virer de là. Et il n’a pas besoin de ça, vu qu’il doit déjà faire face à la concurrence féroce de la Mordor Company dont le patron, l’infect Sauron Leténébreux, n’arrête pas de lancer contre lui des OPA inamicales.

Faramir : Frère de Boromir, fils de Denethor. Romantique, intello et pacifiste. La mort accidentelle de son frère aîné et héritier désigné l‘a obligé de prendre le relais et de soutenir la guerre économico-commerciale menée par son papa, alors qu’il préférerait poursuivre des études d’histoire à la State University of Minas Tirith. Amoureux transi d’Eowyn, qui n’en a cure parce que ce qu’elle préfère, c’est faire le coup de feu avec les bidasses et la baston avec les Nazguls, et d‘ailleurs, elle en pince pour Aragorn. Sa maman qu’il adorait est morte quand il était petit, et il aurait tant voulu être aimé de son papa qui le considère comme un « bon à rien d’foutu feignasse, pas comme ton frère Boromir, tiens, pourquoi ne prends-tu pas exemple sur lui? ». Tant d’adversité détermine chez lui une nette tendance à la dépression cyclothymique.

Boromir : Frère de Faramir, fils de Denethor. Il est mort, c’est dommage. Il n’apparaît pas dans cette histoire. C’était le chouchou de son pôpa, tandis que Faramir était plutôt le fifils à sa môman.

Eomer : Ami d’Aragorn. Frère d’Eowyn, neveu de Theoden. Son oncle, le richissime éleveur rohannais Theoden, l’a envoyé faire ses études à la prestigieuse École des Cadets de Cavalerie de l’Académie Militaire de Gondor. Avec le grade de capitaine, malgré son jeune âge (mais ceux qui le traitent de « pistonné » se font occire en duel).

Eowyn : Sœur d’Eomer, nièce de Theoden. Elle voulait faire l’Académie Militaire avec son frère, mais Theoden l’a inscrite manu militari à l’École des Arts Ménagers (cuisine, coupe et couture, puériculture, économie domestique) parce qu’une fille de bonne famille doit rester à la maison. Elle râle, mais elle n‘a pas le choix. Se déguise parfois en homme pour faire le mur et chercher la bagarre avec la faune des quartiers interlopes (Orcs, Nazguls, Haradrims, Easterlings et toute cette sorte de chose; surtout les Nazguls). Amoureuse transie d’Aragorn qui est bien embêté.

Theoden : Oncle des précédents. Propriétaire dans l’Etat de Rohan (dont, accessoirement, il est aussi Gouverneur), d’un ranch où il élève des chevaux pour l’armée et aussi des pur-sangs de concours, dont le fameux crack Shadowfax, donné à vingt contre un dans le prochain steeple-chase Edoras-Minas Tirith. A son sujet, il a fortement été question de dopage. On a vu un individu louche, barbu et tout de blanc vêtu pénétrer nuitamment dans les stalles et murmurer à l‘oreille des chevaux. Mais rien n‘a jamais pu être prouvé. Et Shadowfax court toujours.

Sauron Leténébreux : Le méchant. Président-Dictateur-Général à vie de la Mordor Company, où salaires ridicules, précarité, dénis de justice, corruption généralisée, abattements fiscaux pour lui tout seul et pratique systématique du surendettement pour tous les autres, mobbing et délocalisations à outrances sont monnaie courante. Rêve d’écraser toute concurrence et de dominer définitivement et monopolistiquement l’ensemble du marché médio-terrien, une fois pour toute et ad vitam. Personne ne le voit jamais, mais il a l’œil partout.

Guest Star : Galadriel : Grand-mère d’Arwen. Grande, blonde, bien roulée, autoritaire et ambitieuse, elle dirige avec autant de poigne que de finesse la Lorien Ltd., avec son associé minoritaire et époux-consort Celeborn. Bien conservée malgré son grand âge, et un brin perverse, elle s’amuse à allumer les nains. Grande dame toutefois, elle peut se montrer généreuse et pour bien montrer sa puissance, fait des cadeaux à tout le monde.

Remarque : Il s’agit bien sûr du casting de base. Un squelette auquel viendront s’ajouter, au fil des épisodes, divers éléments dont le rôle sera d’apporter profondeur et relief à la saga. Toujours dans le souci de toucher le public le plus large possible, nous suggérons d’inclure par exemple : - quelques Elfes décolorés, éthérés et très beaux, pour faire se pâmer les minettes, - une poignée de Nains gras bien lourds, pour faire se marrer leurs frères, - un quarteron de Hobbits puériles et attendrissants, pour faire craquer leurs mamans. - pour attirer le public mâle, nous suggérons quelques bastons bien saignants, avec têtes coupées et grosses machines de sièges phalliques. L’utilisation de bimbos en string nous étant, hélas, interdite à la fois par le sujet, l’esprit de l’œuvre, le très large public visé, la décence, la censure officielle, et surtout la volonté affichée des producteurs de ne pas se mettre à dos les multiples et puissantes ligues de vertus du pays. En plus, Bimbo, c‘est un nom de Hobbit. J‘imagine mal une petite Hobbite rondouillette et poilue des pieds faire la une de « Gondor-Fripon », même en string (et c‘est bien dommage).[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Synopsis

(Note : ce synopsis - avant découpage - est prévu pour meubler les vingt-cinq premiers épisodes de la série. En fonction de la réaction du public après la diffusion de l’épisode test, on peut soit diluer l’action sur dix, voire quinze épisodes de plus, soit accélérer le rythme et réduire le tout à une petite douzaine d’épisodes. On ajoutera bien sûr des intrigues secondaires qui feront écho à la principale et lui ajouteront saveur et piquant. Quand au fil conducteur de l‘œuvre, on peut bien entendu rallonger la sauce à l‘infini en multipliant les quiproquos, les retournements de situation, les événements, les rebondissements, etc. jusqu’à ce que l‘intérêt du public s‘essouffle.)

Donc :

Eowyn, frustrée dans sa vocation de baroudeuse, fait un transfert affectif sur Aragorn qu’elle poursuit de ses assiduités. Celui-ci s’en rend bien compte, et la trouve, ma foi, assez pulpeuse, mais il a d’autres soucis en tête : comment faire pour récupérer sa place à la tête de la Gondor Inc., sans se brouiller avec Denethor, et tout en échappant aux pièges tendus par le fourbe et insatiable Sauron qui rêve de dominer le marché avec sa Mordor Company et d’étendre au monde entier une dérégulation sociale sauvage.

Lorsqu’il aura récupéré son héritage, Aragorn a de grand projets : d’abord, une fusion acquisition sous sa bannière avec la Arnor Inc., qui devrait faire monter ses actions en flèche à la bourse de Minas Tirith. Puis, dans la foulée, grâce à l’immense fortune ainsi amassée, s’offrir une campagne d’enfer au terme de laquelle il sera sans problème élu Président de la Terre du Milieu pour un mandat de quatre siècles., une fois renouvelable.

Mais à ses yeux, tout cela n’est rien : ce n’est qu’un moyen (le seul, d’après Elrond), de pouvoir épouser Arwen (1) qu’il aime en secret depuis plus de soixante ans (et c’est dur pour un homme!). C’est dire si Eowyn a peu de chances. Mais elle s’acharne, car c’est une acharnée.

(1). Admirez au passage les références littéraires : on touche au syndrome de Gatsby. Ca va plaire aux intellos. En plus, quelle belle leçon morale : l’Âmûr vaut mieux que puissance et richesse. Très fort! Faut le garder, ça![sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Synopsis (suite)

Attention, c’est ici que l’intrigue commence. Survient Arwen qui surprend le manège d‘Eowyn. Elle se méprend et, outrée, retourne broder chez son papa. Eowyn, désespérée par la froideur d’Aragorn (lui-même un peu anéanti par le départ de sa bien-aimée), entreprend de flirter avec Faramir pour piquer sa jalousie. Fiasco : Aragorn croit qu’il en est quitte et se sent soulagé. Faramir croit qu’il a une ouverture et s’enflamme comme un jouvenceau. Eowyn pleure de rage et de frustration en martelant son oreiller de ses petits poings furieux. Eomer, comprenant enfin qu’il s’est peut-être passé quelque chose entre Eowyn et Aragorn, et apitoyé pour sa petite sœur qu’il croit larguée, (c’est un bon soldat, mais un peu lent des neurones. C’est d’ailleurs pour ça que c’est un bon soldat), décide de la venger en soufflant sa petite amie à Aragorn. (Vous suivez?).

Eomer prend congé (il peut, tonton est riche et puissant) et va passer quelques jours de vacances à Rivendell, où il entreprend de draguer Arwen, toujours aussi ravissante, ses jolis doigts fins s’agitant gracieusement sur son métier à broder. Arwen est interloquée, mais secrètement ravie de susciter tant d’émoi chez les hommes. Aragorn, aimablement mis au courant par Eowyn, veut se précipiter pour récupérer Arwen, mais juste à ce moment, une basse manœuvre de l’ignoble S. Leténébreux met en péril la compétitivité internationale de la Gondor Inc. Il est obligé de monter au créneau pour sauver ses parts de marché. Arwen se croit délaissée. Elle se console en pleurant sur l’épaule d’Eomer, parce qu’elle est soigneuse et que pleurer sur la broderie, ça fait de vilaines taches.

A ce moment surgit Aragorn. Que fait-il là, me direz-vous? Eh bien justement, il a du remonter vers le nord, avec son hélicoptère privé (il a aussi un héliport privé, au sommet du building de la Gondor Inc., au sommet de Minas Tirith. On le voit très bien dans le film). Des séides à la solde de l’infâme Sauron avaient déclenché une grève générale dans les mines de Mithril de la Montagne Noire, mettant ainsi la production en péril et risquant de couper le Gondor de ses sources d’approvisionnement. Donc, Aragorn se lance, avec une poignée de mercenaires (les Rangers des Terres Sauvages)(2) pour remettre cette racaille au pas. (Mais laissez tomber, vous allez perdre le fil de l‘intrigue principale).

Au passage, il fait un saut par Rivendell, et demeure un instant tétanisé par le spectacle. Il se méprend, se reprend, et va passer sa rage et son désespoir sur les orcs et les grévistes de la Montagne Noire. Ensuite, le cœur brisé, il retourne à Minas Tirith. Eowyn croit que son heure a sonné, mais Aragorn pour oublier sa peine, se lance comme un fou dans les affaires de la Gondor Inc., et n’a plus de temps à consacrer à la bagatelle.

Arwen revient à bride abattue (c’est une excellente cavalière) à Minas Tirith pour essayer de dissiper ce stupide et pénible malentendu. (ici, j’abrège, mais on peut faire durer, si on veut). Arwen et Aragorn tombent dans les bras l’un de l’autre, enfin réconciliés. (Prévoir une séquence où ils courent l’un vers l’autre, au ralenti, sur fond de plage déserte. Vent dans les chevelures et les vêtements flottants).

Faramir poursuit Eowyn partout dans les couloirs de la Gondor, Inc., les rues de Minas Tirith, et les pièces de son appartement pour lui déclarer sa flamme. Eowyn sort massacrer quelques Nazguls pour se calmer les nerfs. En cognant trop fort, elle se casse le bras. Elle est emmenée aux Urgences des Maisons de Guérison (3). Elle y retrouve Faramir qui s’y remet de sa tentative de suicide : il a essayé de s’immoler par le feu, mais un grand escogriffe sur un cheval blanc a surgi au dernier moment de nulle part et a tout fait foirer. Finalement, c’est Denethor qui a flambé (ce qui est bien malheureux, à son âge, et après avoir mis des années à amasser si patiemment sa fortune). Ses derniers mots ont été pour son fils : « Petit crétin! Même pas fichu de réussir ton suicide »! .Ca arrange bien les affaires d’Aragorn : un obstacle de moins. En récompense, il a l’intention de confier à Faramir la gestion de sa filiale Ithilien & Co.

Aragorn vient voir ses copains aux Maisons de Guérison et leur apporte un beau bouquet d’athelas, parce qu’il n’a pas trouvé d‘œillets, mais il n’a pas le temps de s’attarder, au grand dam d’Eowyn, au grand soulagement de Faramir. Eowyn, lassée des aventures, succombe d’abord au charme paternel du beau guérisseur-chef. Puis devant la concurrence acharnée que se livrent les femmes de la ville, qui se font toutes porter malades à tour de bras depuis qu’il est arrivé; renonce, dégoûtée. En plein break-down, elle aperçoit enfin Faramir, dans le même état qu’elle, et ils conviennent de sangloter ensemble sur leurs malheurs, dans les bras l’un de l’autre, le reste de leur vie.

Pour l‘épilogue, prévoir le double mariage Aragorn/Arwen et Faramir/Eowyn. Eomer et son unité d’élite, en grand uniforme, plumet au vent, forment une haie d’honneur avec leurs sabres. Quelques Hobbits en jolis costumes fleuris portent la traîne des mariées. Elrond et Galadriel, cette dernière les bras chargés de cadeaux, débarquent en hélico sur le bel héliport au sommet de la tour.(4) Les pales de l’hélico font voltiger les voiles blancs de Galadriel, dévoilant des jambes de déesse. Les nains présents s’évanouissent.

On joue l’hymne national gondorien sur fond de bannière étoilée. Important : faire passer dans cette séquence beaucoup de dignité et d‘émotion difficilement contenue.

Le mot « FIN » apparaît en surimpression d’un grand vaisseau transparent voguant vers le large dans une brume lumineuse. Pas besoin d’alourdir avec des dialogues : le public comprend implicitement que nos tourtereaux se sont embarqués pour une croisière de noces aux bouches de l’Anduin.(5)

Défilé du générique de fin …

Commentaire post-générique : (Ah oui, la bannière et l’hymne, c’est parce que, pendant que nos héros traversaient avec courage, positivité et détermination de si cruelles épreuves, deux Hobbits anonymes ont sauvé le monde des visées impérialistes de l’abject Leténébreux, en mettant fin au sanglant régime sauroniste.. Ne me demandez pas comment. C’est une autre histoire et tout le monde s’en fiche).

(2) Voilà un bon titre. Ce sujet pourrait faire l’objet d’une seconde série, parallèle, davantage axée sur l’aventure et l‘action. On pourrait reprendre le personnage d’Aragorn, pour développer son côté « viril », qui apparaît finalement très peu dans FotK. A creuser. (3) Encore une bonne idée. Les Urgences des Maisons de Guérison à Minas Tirith. Un beau guérisseur aux mains chaudes et aux yeux de braises… Voilà qui pourrait faire une troisième série parallèle. On tient le bon bout les gars! Il y a encore pas mal de thune à se faire avec un sujet pareil! (4) Après tout, ce coup là, Jacques Demy a bien osé nous le faire dans « Peau d’âne ». Alors pourquoi pas, hein? (5) Intéressant aussi. On pourrait envisager une quatrième série parallèle, titré par exemple : « La Croisière en folie » ou « Les bronzés s’amusent ». On y développerait davantage le côté humour, regrettablement absent de la série principale. A mon avis, ça pourrait faire un succès.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Postface

Le lecteur attentif aura certainement remarqué quelques failles dans ce succinct synopsis, par rapport à ce qu’on pourrait attendre d’une adaptation respectueuse à défaut d’être fidèle, de l’immense œuvre de ce maître incontesté de la littérature mondiale que fut le grand Tolkien.

C’est pourquoi au cours de séances de brain storming particulièrement éprouvantes et productives, il fut décidé d’apporter, par petites touches, quelques éléments de nature à étoffer un peu le rendu d’un si riche univers. Ils portent principalement sur deux thèmes :

1. Le leitmotiv : Ce procédé littéraire, magistralement utilisé par le Maître, est l’un de ceux qui concourent à donner à l’œuvre un aspect d’unité, malgré ses multiples rebondissements et changements de décors. Ils apparaissent sous forme de petites phrases répétés comme au hasard tout au long de la lecture.

Pour la série, qui bien que n’étant qu’une adaptation, se veut néanmoins le plus exhaustive possible, nous en avons retenu deux, qui seront prononcés au moins une fois par épisode, et contribueront ainsi fortement à l’unité de l’ensemble. « Aragon (ou Eowyn, ou Arwen, ou Eomer, ou Faramir) : le prénom change en fonction du contexte), comment as-tu pu me faire ça!? » Et « Chéri(e), je te jure, ce n’est pas ce que tu crois! »

2. Tom Bombadil : Les discussions relatives à ce personnage occupèrent un temps considérable et amenèrent l’équipe de production au bord de l’affrontement physique et de l’épuisement nerveux. Les uns estimaient sa présence totalement indispensable, les autres la tenaient pour tout à fait superflue.

Après plusieurs nuits blanches, des litres de cafés et de produits nettement plus stimulants, quelques tenaces migraines et une ou deux attaques nerveuses, nous sommes arrivés à un compromis qui je crois, est de nature à satisfaire à la fois la demande du plus large public et les exigences les plus pointues des érudits. Ce procédé nous a été fort aimablement suggéré par Monsieur Alain C., réalisateur de l’adaptation très remarquée d’un célèbre classique de la littérature française qu’il est inutile de citer, vous le reconnaîtrez très bien.

Le personnage n’apparaîtra pas en personne à l’écran, mais toute la série sera parsemée d’allusions subtiles et discrètes, de sorte que sa présence planera néanmoins sur toute l’œuvre.

Exemples :

Un mot de passe : - « Tom? » - « Bombadil! » - C’est bon. Passe! Allusion voilée au côté secret, mystérieux du personnage.

Deux personnages assis à la terrasse d’un café : - « Et pour ces Messieurs, ce sera? » - « Deux Bombadils. » - « Deux Bombadils! Ca roule! » Allusion transparente à l’ivresse existentielle que l’on ressent après avoir passé quelques heures en sa présence.

Deux autres personnages échangent des politesses : - « Bombadil! Salut! Comment ça va? » - « Eh! Bombadil! Ca va, ça va. » - « Bombadil! Bombadil! Et ta femme, ça va? » - etc… (A l’arrière-plan de cette scène, on voit passer Shadowfax à toute berzingue, avec un machin blanc brillant sur le dos). Ici, le personnage est invoqué comme une puissance quasi divine, bienveillante et protectrice. Comme on dirait ailleurs « Dieu merci! Ou Bismillah! ».

(Encore merci, Monsieur A.C.)[sws_divider_top]




Au nord, c'était les Noldor

Un désastre!

Loin devant eux, à l'horizon oriental, la haute flamme qui rougit les nuages : les vaisseaux brûlent. Derrière eux leur révolte, leur crime, la malédiction : aucun retour possible. Sous leurs pas le chaos de glaces mouvantes, les montagnes de cristal dérivant au travers du blizzard.

Les uns pleurent, d'autres tombent à genoux, beaucoup hurlent et maudissent, quelques uns se taisent. Le roi les rassemble, sa voix domine le vent.

- Debout! Debout et avancez! Nous les rattraperons. Nous avons fait serment, une vengeance à accomplir. Debout et avancez! Marchez! Qui s'arrête meurt sur place!

Ils se lèvent et le suivent. Ils sont un peuple jeune, emplis de force et d'énergie, et à présent aussi, bouillonnants de colère. La rage leur tient chaud, la haine leur donne un but et garde le désespoir à distance. Ils marchent, serrant contre eux leurs femmes, portant leurs enfants sur le cœur. Parfois l'un d'eux glisse et tombe, disparait dans l'eau salée, parfois un autre gèle sur pied, paralysé. Mais ils avancent, sans s'arrêter, sans regarder en arrière, étouffant leur chagrin, remettant leur deuil à plus tard.

D'abord en groupe compact, bientôt leur longue colonne s'étire entre ceux qui se hâtent à l'avant, et ceux qui se traînent à l'arrière. Un grondement, le sol instable tremble. Un craquement de tonnerre, la crevasse s'ouvre sous leurs pas. En un instant vingt d'entre eux disparaissent, la bru du roi est parmi eux. L'abîme s'élargit, des bras se tendent, des cris se perdent dans le fracas de glace brisée, des êtres qui s'aimaient sont séparés à jamais.

Les courants poussent l'un des blocs vers la côte, au sud-est, portant la moitié d'entre eux vers le salut. L'autre vacille encore, les jetant tous au sol, puis se stabilise, ressoudé par le gel, le terrible gel. Ils se relèvent, chancellent sur le sol mouvant, l'affolement va les gagner, lorsque l'un d'entre eux – ni le plus fort, ni le plus sage, juste un qui réagissait vite – s'écrie :

- Vers le nord! Nord-nord-est! Nous passerons par là, vite, tant que le pont de glace est soudé.

Ils repartent.

Ils avancent encore, rien d'autre à faire, sinon mourir. Le brouillard et la neige leurs masquent les étoiles, vont-ils toujours nord-est? Ils n'en savent rien, peu importe, ils n'ont pas le choix.

Est-ce un rêve ou un délire? Une illusion du noir ennemi? Un chant porté par les rafales, d'abord à peine perceptible, puis de plus en plus net, un chant absurde et joyeux, une suite de sons plutôt que de paroles. - Hey dol merry dol! Ring-a-dong-a-dillo!

Ils s'arrêtent incertains, sidérés. Au travers du blizzard quelque chose s'approche, quelque chose bouge et danse, sphère blanche sur fond blanc. Rond de partout, vêtu de fourrures d'ours, barbe et sourcils blancs de givre, un petit bonhomme hilare et sautillant batifole en chantant. A l'instant même ils réalisent que le sol ne tangue plus sous leurs pas. Soulagement, joie incrédule, ils se précipitent vers lui.

- Comment se nomme cette terre? Demandent-ils en quenya. - Kalaallit Nunaat. Répond le vieux dans un incompréhensible sabir. - Et comment vous nomme-t-on? - Joulupukki? Tente le vieux dans un autre sabir.

Le vieux gnome les accueille, il est heureux de cette visite, il avait un frère jadis qui est parti un jour vers le sud et qu'il n'a plus jamais revu. Il vit seul avec ses chiens, dans une maison de neige, aussi ronde que lui. Il ne manque de rien, sauf de compagnie : la pèche est abondante, et à la belle saison il chasse l'ours et le renard blanc, le ptarmigan et le caribou.

Ils découvrent sur un rivage de grands troncs d'arbres morts, des géants tombés un jour sur une terre très lointaine, charriés par les eaux ils ont flotté des mois, des années dans la grande mer salée. Il y en a des centaines, chaque jour il en arrive d'autres. Ils construisent une maison pour le Vieux, puis d'autres pour eux-même, puis des meubles, des outils, des ustensiles, des raquettes, des skis et des traineaux, puis des jouets pour leurs enfants. Puis ils continuent, c'est plus fort qu'eux, ils aiment les belles choses, ils aiment travailler les matières. Faute de métal et de gemmes, ils utilisent le bois d'échouage, le taillent, le sculptent, le marquettent et le polissent, et de leurs mains sortent des merveilles, et des miniatures exquises.

Leur vie s'est organisée. Au début, ils ont attelé les chiens aux traineaux, puis l'un d'eux eut l'idée d'apprivoiser un caribou.

Les siècles passent, les merveilles s'accumulent, s'accumulent.

Un nuit d'hiver, par fantaisie, le Vieux chargea un traineau de miniatures en bois, y attela ses caribous, et partit vers le sud. A l'aube il revint à vide. L'année suivante, il recommença et un jour il échangea sa pelisse d'ours polaire pour un beau manteau rouge.[sws_divider_top]




Gayette savoura les derniers moment d'obscurite parmi l'ombre des nombreux rouleaux. Il gelait et la piece sentait la poussiere, le bois, la neige et la laine. Des pas dans la pieces d'a cote l'informerent que Robert avait fini sa biere et son fromage et que dans quelques moments la lumiere grise et chargee de nuages envahirait l'echope. Elle sentait la presence de son mari derriere elle et ouvrit les volets. La bise lui mordit le visage et porta son regard d'ardoise claire sur le chemin boueux, qui faisait office de rue principale, et les flaques d'eau gelee, grises et bleues, comme sa robe de laine. Gayette rajusta son bonnet sur ses oreilles et remonta sous son menton l'echarpe qu'elle avait croise sur la poitrine. Robert lui passa le bras autour de la taille et elle posa brievement la tete sur son epaule.

Gayette avait epouse Robert deux ans auparavant, alors qu'elle n'esperait plus se remarier. Son pere avait lie son destin, a quatorze ans, a un homme beaucoup plus age qu'elle et devenu infirme, mais relativement aise, aupres duquel elle avait passe dix ans, plus comme garde-malade que comme epouse. Deux ans plus tard, un ami de son pere, Robert, l'epousait. Il venait de perdre sa seconde et tres jeune epouse en couches, ainsi que l'enfant. Sa premiere femme avait rendu l'ame dans des circonstances similaires. Gayette ne pu s'empecher de penser que Sombreval portait bien son nom et avait depuis longtemps ete oublie de Dieu.

Dieu... Elle leva les yeux et devina la silhouette du chateau au travers du jour naissant et de la brume. Qu'il semblait loin le jour d'ete ou les jeunes Lambert et Bertrand rayonnait sur la foule de leurs paysans, aureole de la gloire de ceux qui vont froler Dieu aux portes du Paradis, en Terre Sainte.... Ils etaient beaux. Et idiots. Comme ceux qui ne doutent de rien et surtout pas d'eux-memes. Pierre, le jeune frere de Robert, avait joint le cortege des pelerins qui s'etait rapidement forme derriere les jeunes seigneurs. Elle lui avait remis le sort de son couple entre ses mains, lui avait demande d'interceder aupres de Dieu directement. Le temps passe vite. Les espoirs aussi. Gayette doutait que Pierre vive encore. Mais qui etait-elle? Une femme du commun. Comment des gens comme eux peuvent-ils signifier quelque chose? La jeune Valentine l'avait impressionee par son air grave et sa tenue malgre son aspect si enfantin. Gayette se demanda a quoi devait ressembler la vie de sa Dame, loin au dessus de ses sujets, derriere les murs sombres du chateau.

Robert et Gayette vendaient de la laine et meme du tissus pour ceux qui pouvaient parfois s'en offrir. Les doigts de Gayette, longs et fins, etaient durs a force de filer. Elle suivit son epoux du regard. Gayette s'estimait satisfaite de cette union. Elle etait heureuse d'eprouver de l'attachement et de l'affection pour son mari. Elle aimait sa presence et travailler avec lui, elle aimait son calme et son intelligence, sa maturite, son experience. A son contact, elle avait le sentiment de grandir et de s'ameliorer. Il la respectait. Il n'avait pas honte de lui demander son avis. Et il ne la brutalisait pas. Malgre son ventre plat.

Ayant renonce a parler a Dieu, elle n'etait apres tout qu'une femme du commun et Dieu etait maintenat aux cotes des hommes partis vers la Terre Sainte, Gayette s'etait tournee vers la presence plus proches de ceux que l'on disait vivre dans la foret sombre qui les entourait. Un matin, tres tot, elle s'etait dirigee vers un lieu repute frequente par le petit peuple. On disait que de menus cadeaux a leur reine la rendaient attentive aux femmes en situation difficile. Et c'est la aussi que poussaient des herbes dites magiques. Elle ne tremblait pas et, le pas decide et la machoire serree, s'etait dirigee vers le coin sombre de la foret. Le jour ne s'etait pas encore leve, le ciel prenait a peine des tons de bois brule, mais de ses yeux maintenant habitues a l'obscurite, elle reconnu la silhouette de celui qu'elle savait se prenommer Guy. Le jeune homme avait une repuation de mystere dans le voisinage, peut-etre meme de rebouteux voire, chuchotaient certains, de sorcier. Gayette n'eu pas peur de lui car la seule chose a laquelle elle pu penser fut pourquoi le jeune homme semblait venir du chateau. Un sourir se dessina sur les levres de la jeune femme. La nuit abrite bien des mysteres...[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

La Foret & la Dame de Mousse

La silhouette de Guy disparu dans la penombre et Gayette repris son chemin, entre les arbres. Le ciel gris annoncait le lever du jour. Autour de la jeune femme, le silence s'etait retabli, empli seulement de l'odeur de l'humus. Ses doigts s'enfoncaient dans la mousse epaisse, froide et humide des arbres auxquels perfois elle se retenait pour eviter de tomber. Petit a petit, ses pas la dirigerent vers une clairiere ou s'etirait encore un peu de brume dans la lumiere grise et humide de l'hiver. Une fois parvenue au centre de la clairiere, Gayette fit glisser de son epaule le petit sac qu'elle avait apporte avec elle. Elle en sorti un morceau de pain, un peu de lard grille et un fromage. Prudemment, elle ajouta un cruchon de biere, bien scelle, qu'elle prit soin de ne pas briser sur les pierres.

Gayette resta la, agenouillee, ne sachant pas trop quoi faire d'elle-meme. En realite, elle ne savait pas trop ce a quoi elle s'etait attendue. Devait-elle attendre? Devait-elle prononcer quelques mots? Prier? Elle parcouru la clairiere des yeux en reflechissant a quelque chose a dire avant de retourner au village. Robert allait s'inquiter et lui poser des questions. Elle se leva, recula de quelques pas, ouvrit les bras et leva les yeux au ciel.

- Mere divine, Petit Peuple, voici mon cadeau...

Un rire amuse l'interrompit. Gayette se retourna, prise soudainement par la peur que quelqu'un ait pu la suivre. Une femme etait etendue sur une grossse pierre longue tout pres d'elle. Allongee, la tete posee sur un poing, elle avait l'air reellement amusee.

Gayette aurait pu passer a cote d'elle sans la remarquer. Bien que singulierement belle, sa tunique verte et ses longs cheveux bruns auraient pu passer pour de la mousse et des racines sur un rocher a qui n'aurait pas prit la peine d'observer. Ses yeux luisait d'amusement comme deux petits charbons ardents. Ses levres rouges, vives comme une coupure, revelaient de parfaites petites dents carnassieres, fines et bien rangees comme des perles. Elle bascula la tete et laissa a nouveau echapper un rire de gorge qu'elle ne pouvait visiblement pas contenir. Gayette pris soin de ne pas bouger, observant seulement la dame, esperant qu'elle pourrait lire sa question dans ses yeux.

La dame de mousse se redressa. Sa tunique verte flottait autour d'elle comme des bans de brume et ses charbons se poserent sur la femme du drapier.

- Tu sais tres bien que ce n'est pas pour ca que tu es venue.

- Je vous demande pardon?

- Tes cadeaux, ta presence... Tu sais tres bien que ce n'est pas pour ca que tu es venue.

Ses levres s'etirerent comme une plaie en un sourire ironique. Gayette, figee, la suivait des yeux. La dame s'approcha d'elle et lui prit le bras. Elle se mit a marcher, comme on se promene, vers l'autre bout de la foret.

Gayette regarda autour d'elle. La foret, bien que similaire a celle qu'elle connaissait, semblait differente, changee. Elle etait plus dense, plus sombre, plus verte. Aucun bruit ne l'atteignait plus. Meme pas le son de l'hiver. A quelques metres, il lui semblait deviner des formes qui se faufilaient rapidement entre les arbres et qu'elle ne parvenait pas a identifier ou a reconnaitre.

La dame, toujours ce sourire ironique aux levres, regardait droit devant elle. Gayette observa du coin de l'oeil son profil fin, les paumettes hautes et aigues, surmontees de ces yeux brulants, en amande et tres etires, tout comme les fins sourcils qui finissaient sur la tempe, pres des oreilles dont les pointes surgissaient dans la tignasse brune de la dame. Gayette aurait aime passer la main dans cette chevelure car, a present, elle lui paraissait plus comme la fourrure d'un animal sauvage que comme les racines du rocher plat.

Indifferent a la curiosite de Gayette, la dame continuait de parler.

- Oh, tu ne le sais peut-etre pas encore et tu crois sans doute fermement a tes pretextes, mais sache que ce que viennent chercher ceux qui viennent ici est rarement ce qu'ils croient. Qui vient ici cherche en realite l'entree de notre monde. Ceux qui penetrent dans cette clairiere sont tout petris de bonnes intentions. Mais ce qui les pousse reellement, c'est le desir d'echapper a leur monde et de penetrer en Faerie.

- Mais, le jeune homme que j'ai croise plus tot dans le bois, Guy...

La dame rit encore.

- Ne t'inquite pas pour lui. Lui, il ne cherche pas a fuire son monde ou a venir chez nous. Il cherche l'amour. Et va le trouver.

La dame tourna un regard amuse vers Gayette.

- Plus tot qu'il ne l'espere d'ailleurs.

Gayette sourit a son tour.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Le Lac & les Yeux Verts

La dame lacha le bras de Gayette. Elles avaient quitte l'epaisseur de la foret et etaient parvenues au bord d'un lac. De gros rochers en bordaient le long. Gayette et la dame se tenaient sur la berge dont l'herbe leur montait jusqu'au dessus des chevilles. Gayette hasarda quelques pas vers les rochers et plongea son regard dans l'eau verte, sombre comme les pierres de la croix que le pretre sortait en procession les jours de fetes.

La dame se tourna vers elle.

- C'est lui que tu cherches.

Gayette se retourna, mais la dame s'en allait, se dirigeait vers la foret et disparu entre les arbres. Gayette devina a nouveau les meme formes sombres qu'elle avait appercues plus tot glissant vers la silhouette de la dame. Le coeur battant et la bouche seche, Gayette poussa un cri et se precipita vers la foret mais se heurta a un mur vegetal. Elle n'apercevait plus la dame et ne savait plus par ou elle etait venue.

Elle s'adossa a un mur et se laissa glisser sur le sol. Le front pose sur ses poings fermes, elle essaya de repenser au trajet parcouru. La foret lui avait paru changee mais familiere pourtant. Et malgre cela, c'etait la premiere fois qu'elle voyait le lac. Elle n'en avait d'ailleurs jamais connu l'existance.

Relevant la tete, Gayette regarda autour d'elle. C'etait un paysage d'hiver mais curieusement elle ne ressentait pas le froid. Elle pensa que cela devait faire deja plusieurs heures qu'elle n'avait pas mange ou bu et que, si elle voulait retrouver le chemin du retour, il etait preferable de le faire le ventre plein. Elle se leva et se dirigea vers le lac ou elle bu longuement. L'eau etait claire et pure et n'avait pas le gout de vase auquel l'avait habituee la pauvre fontaine de Sombreval. Elle s'essuya la bouche du revers de la main. Tout lui semblait plus claire a present. Le paysage n'avait pas change, mais elle parvenait a distinguer parfaitement un arbre d'un autre, ainsi que leurs feuilles ou meme ce qui se trouvait entre les arbres. Un ecureuil l'observait d'un air inquiet. Baissant les yeux, Gayette remarqua, aux pieds des rochers, des petits buissons de baies. Elle aurait ete incapable de dire leur nom, mais elles etaient acides, sucrees et nourrissantes.

Gayette se frotta les mains a ses jupes et parcouru le lac du regard une derniere fois avant de tenter de retrouver sa route. Toutefois, le fait de ne pas ressentir le froid excitait sa curiosite. Elle ota ses bottes, remonta ses jupes et plongea les pieds dans l'eau. Celle-ci n'etait pas froide. Les pieds de Gayette rencontrerent des galets plats, agreables a sentir apres la marche de la matinee qui lui parut soudainement extenuante. Elle s'assis sur le rebord herbeux. Un groupe de cygne volait au-dessus d'elle et fit quelques tours avant de se poser sur le lac. Les oiseaux ne semblaient pas faire attention a elle, ou alors ils ne pretaient que peu d'importance a sa presence.

Contemplant toujours les oiseaux, la jeune femme ota sa coiffe et denoua ses cheveux. Elle agita les pieds dans l'eau, etira les jambes et se leva. L'eau lui arrivait a mi-mollet. Elle s'etira jusqu'a ce que la tete lui tourne puis ota ses vetements qu'elle secoua avant de les plier nettement et de les poser sur un gros rocher plat. Elle remonta ses cheveux et fit quelques pas dans l'eau avant de nager quelques metres. Le ciel lui paraissait immmense et l'eau du lac etait si sombre qu'elle avait le sentiment de nager dans une nuit verte. Elle fit demi-tour et s'assit sur la berge. Les yeux fermes, elle pencha la tete en arriere. Elle sentait sa peau secher rapidement.

Des mains invisibles mais douces denouerent ses cheveux et entreprirent de les peigner jusqu'a ce qu'ils luisent comme de l'or au soleil. Gayette sorti de sa torpeur, ouvrit les yeux et tourna la tete. Ses yeux plongerent dans la replique exacte du lac. Deux disques verts et sombres comme les sous-bois ou les marroniers en ete. Furieuse contre elle-meme, elle serra les dents et se releva, prete a frapper. Il n'y avait rien ni personne. Elle defit ses habits et s'habilla a la hate. Vers la gauche, le chemin qu'elle pensait avoir perdu s'ouvrait entre les arbres, comme si il avait toujours ete la a l'attendre. Elle parcouru une derniere fois les lieux du regards. Vers sa droite, a l'oree des arbres, se tenait une silhouette. Habille de brun comme de l'ecorce, de longs cheveux noirs et deux disques vert sombre. Gayette prit le temps de l'observer. Il ne bougeait pas. Elle tourna les talons et s'engagea sur le sentier du retour.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

La Nuit

La nuit devait etre tombee depuis quelques heures. Les arbres etaient maintenant noirs et il neigait a gros flocons. Il faisait humide et glacial. Gayette tremblait et ne sentait plus ses pieds. Par contre, meme si elle realisait qu'elle avait definitivement quitte le lieu etrange et qu'elle approchait de Sombreval, elle devinait encore quelques fois que des ombres trottinaient entre les arbres a quelques metres d'elle.

Elle entendit hurler des loups. Leurs hurlements se repercutaient dans la vallee.

Gayette se demandait comment elle etait parvenue a rester autant d'heures loin de chez elle. Qu'allait-elle dire a Robert? Des echos de voix lui parvinrent et elle distinguait des lueurs. De voix d'hommes.

- Cherchez partout. Il faut la retrouver.

- Ces satanes loups sont tout pres. Ils l'ont surement trouvee avant nous.

Gayette sentit sa tete se vider de son sang. Quelle heure etait-il pour qu'on en soit venu a la chercher dans la foret, au flambeau? Son pied heurta quelque chose. Un fagot de bois. En remerciant la providence ou l'etourdi qui avait laisse ce fagot la, elle s'en saisit. Les ombres qui l'avaient discretement accompagnee avaient disparues et les hurlements des loups se faisaient plus loitains.

Les hommes et les torches, par contre, se rapprochaient. Quelqu'un du l'appercevoir car une main puissante et sans delicatesse tomba lourdement sur son epaule. Le flambeau l'eblouissait et elle porta une main a ses yeux.

- Ici, elle est ici. Elle est vivante. Et entiere.

A la voix, Gayette identifia la main sur son epaule comme appartenant a Gildas, le forgeron. Un de ses marteaux etait d'ailleurs passe a sa ceinture. Il passa son bras de geant autour des epaules de Gayette qui claquait des dents.

- Robert! Ici!

Ils rejoignerent le reste du groupe, a l'oree du bois. Robert se precipita vers sa femme. La serra dans ses bras.

- J'etais partie ramasser du bois, je me suis perdue...

Robert la serra plus fort contre lui, la forcant a se taire en lui caressant la tete.

- Tu es la. Ce n'est pas grave. J'ai eu peur. Tellement peur. Les loups n'ont jamais ete aussi proches!

Gayette se degagea de son etreinte. Robert lui passa le bras autour de la taille. Presque tout le village etait la. La petite troupe redescendit vers Sombreval et se dirigea vers la taverne. Gildas donna un coup de coude a Robert.

- La Lamberte et ses fils ont fait assez de vin chaud pour nous abreuver toute la semaine, fit-il l'oeil petillant, ta femme en aura bien besoin. Elle est bleue de froid!

Effectivement, tout le village etait encore debout et rassemble a la taverne de La Lamberte. Les conversations allaient bon train et portaient sur les loups que l'on avait jamais vus aussi pres du village et sur les gens qui disparaissaient en foret, la plupart du temps, disait-on, enleves par le petit peuple.

Gayette se laissa tomber sur un banc. La Lamberte lui mis une tasse de vin brulant entre les mains, cligna de l'oeil et rejoignit sa clientele assoifee par les evenements de la nuit. Robert s'etait assis a cote d'elle et lui entourait les epaules d'un bras protecteur. Gayette restait muette et regardait la salle. Les fils de La Lamberte, grands gaillards toujours pres a percer un tonneau, jouaient aux des avec des fermiers du village voisin. Gildas avait rejoint sa femme, La Lilotte, et faisait honneur au vin chaud. Gayette n'avait jamais connu le vrai nom de La Lilotte. Tout ce qu'elle savait, c'est qu'on l'appellait La Lilotte. Des meches de cheveux aussi fauves que les feux de la forge de son mari s'echappaient de sa coiffe. Gildas etait son troisieme mari. De mauvaises langues sifflaient qu'elle avait empoisonne les deux premiers tandis qu'a la taverne de La Lamberte on riait que, femme de forgeron, elle avait un temperament de feu et les avait tout simplement epuises. Gayette pensa que les gens sont parfois stupides et que la vie est fragile. Rien que l'hiver precedent, cinq personnes etaient mortes de froid et de maladie et l'ete d'avant, deux etaient decedees, lors des canicules, d'avoir bu de l'eau saumatre.

La Lilotte trinquait avec Beckky, une jeune femme arrivee, quelques annees auparavant, avec un groupe de refugies venus de l'est du pays, fuyant les guerres de quelque petit seigneur. Elle portait avec elle un bebe qui etait maintenant un vigoureux petit garcon qui courait dans la taverne avec le fils de La Lilotte. Les refugies avaient continue leur route, Beckky etait restee. Elle connaissait les plantes et savait raccomoder les vetements.

Gayette fini son vin chaud et ferma les yeux. Robert se leva et lui prit le bras.

- Je te ramene a la maison.

Blottie contre son mari pour gagner un peu de chaleur, Gayette ne parvenait pas a dormir. Elle ecoutait la respiration paisible de Robert. Elle pensait a son age, a ses yeux sans couleur et a ses cheveux blancs et fins qui lui arrivaient aux epaules. La respiration de Robert se modifia. Il devait s'etre reveille.

Robert serra sa femme contre lui. Gayette se retourna et vit son visage penche sur elle. Il l'attira a lui et s'attira en elle. De ses yeux grands ouverts, elle observait son visage, scruta ses yeux sans couleur. Tenta d'y superposer les yeux verts. Echoua. La frustration et la rage monterent en elle et coulerent sur ses joues. Ses jambes devinrent un etau, les paumes s'imprimerent dans la chaire, les ongles mordirent et ses dents se planterent dans l'epaule de son mari, etouffant a moitie le hurlement furieux qui lui dechirait les entrailles et sortait de sa gorge. Robert la serra plus fort contre lui, lui caressa les cheveux, la berca.

- Chut, chut. Moi aussi j'ai eu peur. La. Pleure. Tu ne risque plus rien. Je suis la.

Gayette le haissait.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

La Promenade

Malgre les evenements de la nuit, Gayette se leva tres tot. Robert ronflait encore paisiblement quand elle referma la porte derriere elle et que ses pas la dirigerent a nouveau vers la foret. Le ciel etait encore sombre et la foret ne s'etait pas encore eveillee.

Sans trop comprendre comment, Gayette retrouva le chemin de la clairiere, le passage ou la foret change tout en restant la meme ainsi que le lac.

Le paysage etait couvert de neige epaisse et scintillante. Ici, le jour semblait s'etre deja leve et la lumiere avait les meme tons blancs et argentes de la neige. A nouveau, Gayette fut surprise de ne pas souffrir du froid. Des stalagtites de glaces etaient accroches aux branches des hetres. Elle les toucha, emerveillee, du bout des doigts. Sur la lac qui aurait du etre gele, glissaient les cygnes qu'elle avait vus la veille. De ses yeux maintenant plus percants, elle remarqua des loutres qui jouaient plus loin, sur la berge. Gayette ota ses gants, s'accroupit et prit une poignee de neige. Elle ouvrit la main. Les cristaux brillaient comme de la poudre de diamant. Ou ce qu'elle imaginait etre comme de la poudre de diamant. Elle n'en avait jamais vu de sa vie. Gayette fut vite pieds nus. Elle s'emerveillait de l'epaisseur du tapis blanc, de l'abscence de la morsure du froid. Du bout des orteils, elle lancait de grandes gerbes de poussiere brillante.

Les rochers etaient secs. Comme le jour precedent, elle se deshabilla, secoua se vetements et les plia soigneusement avant de les poser sur un gros rocher plat. Elle mit les pieds dans l'eau et nagea a nouveau dans le lac, savourant l'intensite verte. Du coin de l'oeil elle distingua la silhouette d'ecorce et les yeux verts. Elle s'imobilisa et se laissa flotter. La silhouette restait a l'oree des arbres et ne bougeait pas. Gayette decida de l'ignorer, de ne rien faire. Tant qu'il restait immobile... Par prudence, tout de meme, elle retourna vers la berge. Sa peau fut vite seche. Gayette ne tarda pas a se revetir, tout en gardant un oeil sur la silhouette.

Le chemin etait toujours la et semblait l'attendre. Avant que Gayette n'ait pu l'atteindre, elle devina des silhouettes se faufilant a travers les arbres. Gayette s'y etait habituee, mais l'une d'entre elles se detacha du groupe et s'approcha de la jeune femme. C'etait un loup. A la fourrure grise, plus claire sur le dos, rendue epaisse par l'hiver. Et aux yeux jaunes. La bete regardait Gayette paisiblement et avec interet, presque comme un chien domestique. La jeune femme se figea, le coeur battant, le ventre noue, au bord du vomissement. Elle respirait avec difficulte. Le loup bailla, s'etira et trottina vers le sentier que Gayette comptait emprunter. Apres quelques metres, il s'arreta et se retourna. Gayette prit ce geste pour une invitation, aussi absurde que cela pouvait paraitre, et s'engagea donc sur le sentier.

Le loup cheminait tantot devant elle, tantot a ses cotes. Elle aurait pu, du bout des doigts, froler la fourrure epaisse, mais elle s'en garda. Alors que la foret reprenait son air familier, le loup quitta le sentier et s'engagea a nouveaux parmi les arbres. Gayette le suivit du regard et devina a l'ombre qui passait entre les troncs noirs et humides, que le loup n'etait qu'a quelques pas. Le jour devait s'etre leve depuis quelques heures seulement. Le temps semblait passer a sa guise et ne respecter aucune regle entre les deux lieus.

Pres du village, la foret etait traversee par la route qui menait au chateau. Le sol tremblait et Gayette manqua de se faire pietiner par des cavaliers lances au galop, visiblement presses de parvenir au chateau.

- Imbeciles! Murmura Gayette.

Ils ne pouvaient, bien entendu, pas l'entendre et elle se demanda quel genre de personne la jeune Dame Valentine pouvait bien frequenter. Loin encore sur la route, Gayette distingua un pretre bedonnant et esouffle qui manquait de perdre l'equilibre a chaque pas sur la route glacee. Elle sourit, traversa la route et reprit son chemin parmi les arbres. Dans la clairiere, la Dame de Mousse etait allongee sur la grosse pierre plate et regardait la jeune femme venir vers elle. Ses levres fines etaient etirees en un sourire vifs et saignant. Lorsque Gayette fut pres d'elle, elle eclata de rire.

- Et dire que certains croyent encore aux philtres d'amour!

- Pardon?

- Le jeune Guy... Et il n'en a meme pas besoin!

Elle eclata de rire et prit Gayette par l'epaule. Sa bonne humeur etait communicative et Gayette rit avec elle. Elle firent quelques pas, s'eloignant de la clairiere. Gayette scruta les arbres mais l'ombre n'etait plus la. La Dame remarqua les yeux ardoises et inquiets.

- Il est reparti. Ils n'aime pas trop les hommes.

- Et toi, tu te tiens bien pres du village il me semble.

La Dame eut un petit rire et haussa les epaules. Elle n'etait plus la. De la mousse et des racines s'etiraient sur la grosse pierre plate.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Changements

Tous les jours, comme un automatisme auquel elle ne pouvait pas resister, Gayette retournait a la clairiere et au bord du lac. Elle s'etait habituee au loup et a la presence des autres qui restait pres des arbres et n'etaient plus les ombres qu'elle devainait derrie le feuillage. Elle s'etait aussi habituee a la silhouette et aux yeux verts qui restaient, comme les loups, pres des arbres, sans bouger, a la regarder. Le jour, au bord du lac, elle etait soulagee de constater qu'il ne faisait pas mine de bouger, voire de s'approcher. Et la nuit, ses reves etaient hantes par les deux disques sombres.

Le temps ne semblait pas s'ecouler en suivant une logique particuliere. Tantot elle revenait a Sombreval ce qui semblait etre quelques minutes ou une heure a peine apres son depart, tantot elle ne revenait qu'a la nuit tombee ou presque. Mais jamais elle ne revint aussi tard que la premiere nuit et il n'eut plus besoin de lancer de nouvelles recherches au flambeau.

Au bout de plusieurs visites au lac, Gayette eu de plus en plus de mal a se readapter au village. L'angoisse d'une remarque, meme anodique, le tenait au ventre. Elle craignait sans cesse que quelqu'un ne la suive ou decouvre son but de promenade. Elle prenait tout de meme soin de ne pas rentrer les mains vides, afin de justifier ses abscences. L'hiver etait son complice, il n'y aurait jamais trop de bois dans la cheminee.

Elle remarqua egalement certains changements physiques et elle redoutait que quelqu'un s'en apercut et fisse un remarque. Ses doigts et ses mains d'habitude durs et rouges etaient a present blancs et doux. Elle trouvait egalement son corps plus souple et plus robuste, plus apte a l'endurence. Mais ce qui la frappa fut que sa vue et son ouie s'etaient aiguises au point qu'elle en avait peur. Elle se rendait compte que parfois elle continuait a racommoder des vetements alors que la bougie avait depuis longtemps cesse de bruler.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Robert

Un soir qu'elle etait rentree a la tombee de la nuit, Gayette se dirigea vers sa maison le plus calmement et discretement possible. Les pieces etaient silencieuses et son chat roux vint se frotter sontre ses jambes en ronronnants bruyamment. Gayette deposa son fagot de bois pres de l'atre et se redressa violement lorsqu'une main lui agrippa le haut du bras.

- D'ou viens-tu? Pourquoi rentre-tu si tard?

Gayette se degagea et tenta de retrouver son calme. Une scene de son mari etait la derniere chose qu'elle desirait. Son mari etait la derniere personne qu'elle desirait voir. Sa presence, sa voix, ses habitudes, son corps, tout en lui la rendait folle de rage. Elle ne supportait pas de devoir se tenir ainsi face a lui et a lui rendre des comptes.

- Tu m'as fait mal.

- Je suis desole.

Il fit mine de s'avancer. Elle se raidit.

- Gayette... Je m'inquiete, je suis en droit de savoir. Les loups infestent la foret. Cet hiver est plus rude que tous les precedents et toi tu pars sans dire ou tu vas. Je ne sais jamais quand tu reviens, ni meme si tu reviendras, car ils pourraient te dechiqueter a n'importe quel moment.

Robert agrippa les epaules de sa femmeet a chaque mot qu'il prononcait, il la secouait de plus en plus violement, sans meme s'en rendre compte sans doute.

- Ca suffit maintenant! Dis-moi ou tu vas, ou tu cours tous les matins. Tu crois que si je suis vieux je suis aveugle? Tu negliges ton travail, ta maison et ton mari! Mais parle, bon sang! Tu es devenue muette?!

- Arrete... pitie...

Il cessa de la secouer, l'air un peu abruti. Elle fit un pas en arriere, furieuse.

- Je ne vais nulle part. Tu l'as dit toi-meme. L'hiver est est rude. Le bois se fait rare et je crois qu'il m'arrive de m'egarer...

- Je n'en crois pas un mot. Tout le monde ici connait cette foret comme sa poche. Ma femme serait-elle lassee d'un vieux mari? Les fermiers venus a Sombreval ont-ils besoin d'une guide en foret?

- Tu n'es pas vieux, tu es senile. Ecoute donc ce que tu dis. Tu sais toi-meme que c'est absurde!

La gifle claqua. Gayette etait a terre avant meme de s'en rendre compte et les larmes lui coulait sur le visage avant meme qu'elle n'ait envie de pleurer. Robert avait reellement eu la main lourde. La jeune femme se leva, furieuse.

- De quel droit...?

- Je suis ton mari. Je ne tolererai plus que ma femme me tourne en ridicule. Noel arrive dans quelques jours. D'ici la, tu resteras a la maison. Je t'interdis de sortir, sauf pour le travail. Mais je saurai toujours si tu as une bonne raison de quitter la maison.

Gayette se leva en serrant les dents. Elle tourna les talons et claqua la porte derriere elle.

La nuit etait gelee. Dans le ciel noir et degage, les etoiles brillait d'un eclat que Gayette ne souvenait pas avoir jamais vu. Le vant la tete et larmes aux yeux, Gayette se perdit un instnant dans les etoiles. Mais se resaisissant, elle s'engagea d'un pas decide vers la taverne de La Lamberte. La boue etait figee et etincelait de givre. Gayette fut heureuse de trouver la chaleur de la taverne et des visages familiers. Gayette pris un bol de vin chaud et s'approcha de Beckky et de La Lilotte atablee pres du feu et en grande conversation. Elle les salua et s'assit avec elles. Apres les menus ragots et bavardages habituels, Gayette se pencha un peu plus en avant.

- Dites-moi, Noel est proche. Vous n'avez pas besoin de tissus pour de nouvelles tenues? Je vous ferai un prix.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Sommeil

Les mains et les pieds rendus brulants par les quelques goblets de vin chaud avales chez La Lamberte, Gayette retourna chez elle. Il faisait noir et la boue glissait.

Gayette poussa la porte le plus discretement possible et prit garde de ne pas reveiller Robert. Elle se deshabilla en frissonnant et se glisa dans le lit. Allongee sur le cote, elle ferma les yeux mais ne parvenait pas a s'endormir. Derriere elle, Robert s'agita et se retourna vers elle. Le corps tendu, elle le laissa se serrer contre elle et la prendre dans ses bras.

- Tu me manques, murmura-t-il. Tu as beau etre la, j'ai l'impression que tu es absente et tu me manques.

Il expira bruyament par le nez. Gayette ferma les yeux.

- J'ai l'impression de ne plus etre marie a la meme personne. Je ne te comprends plus. Je ne comprends pas ce qui se passe. Dis-moi?

Gayette toussota avant de repondre.

- Tu es fatigue. Dors.

Sa voix etait rauque.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Matin d'Hiver

Gayette et Robert etaient assis face a face mais mangeaient en silence, comme si ils etaient seuls. Leurs regards ne se croisaient pas et le silence etait lourd, rythme seulement par des bruits de mastication.

Gayette finit sa biere, se leva et se rendit dans l'echope. Profitant de ce moment de solitude, dans le silence et l'odeur de la laine, elle monta les tretaux devant la fenetre, apres avoir ouvert les volets. Gayette choisi egalement les plus beaux tissus de l'echope et les deposa sur la table. Elle regarda par la fenetre ouverte. Le soleil etait pale et humide, quasi absent. Des rires montait haut dans le ciel.

Les enfants s'etaient reunis dans la rue principale. Ils couraient, prenaient leur elans et faisaient des glissades sur la boue gelee. Leurs yeux brillaient et leurs joues etaient rouges d'excitation. Gayette les suivait du regard, un leger sourire flottant sur les levres. Une silhouette menue, pourtant, etait immobile et se tenait a l'ecart. Le petit Louis observait les autres enfants, les yeux grands et graves, n'osant pas s'approcher d'eux. Il se tenait pres de la forge et avait 2 doigts en bouche.

La neige, lentement, commenca a tomber. Gayette reserra son chale. Le soleil avait disparu et le ciel etait devenu blanc. Les yeux de Gayette buvaient cette blancheur. Blanc. Comme les ailes des cygnes. Gayette entendit l'appel d'un loup. Elle savait que cet appel ne venait pas de la foret, mais du lac, et qu'elle devait etre la seule a l'entendre. D'ailleurs les gens qui passaient dans le village ne paraissait pas s'affoler. Et le bruit serein du marteau sur l'enclume annoncait que Gildas venait de commencer sa journee.

Gayette sursauta. Son chat roux venait de sauter sur les tretaux. Il approcha son nez rose de celui de la jeune femme et ronronna bruyamment. Gayette le prit dans ses bras et alla s'asseoir sur un petit tabouret, dans un angle de l'echoppe, pour filer. L'animal s'allongea a ses pieds.

Le fil tournait et s'etirait rapidement. Une fois les doigts pinces sur la laine, ses mains pouvaient travailler seules et laisser son esprit vagabonder. Tombe, tourne, tire et enroule. Tombe, tourne, tire et enroule. Tombe, tourne, tire et enroule. Tombe, tourne, tire et enroule. Tombe,

Les enfants glissaient et riaient...

Sur la neige blanche, sous le ciel brillant, des loutres se laissent glisser sur la pente blanche et epaisse. Elles plongaient dans le lac et recommencaient.

Le marteau frappait l'enclume... tourne,...

Les cygnes encerclaient le lac. Ils glisserent sur l'eau sombre. Les gouttes avaient gele aux branches des hetres, des chenes et des bouleaux. Si le vent les agitait, elles tintaient comme des clochettes.

...tire et enroule.

Des pas se dessinaient dans la neige. Si elle les suivait, elle saurait d'ou il venait. Les ombres se detachaient du bois et les loups marchaient paresseusement dans la poudre blanche.

Tombe...

Les loups hurlaient. Sans rage ou frenesie. Ils appelaient.

...tourne...

Le volet, mal attache, battait contre le mur. Robert l'immobilisa et reprit la conversation. Gayette leva les yeux. La Lilotte et Beckky touchaient des tissus du doigt -les plus beaux, pour Noel- et parlaient avec Robert. Gayette cligna des yeux. Les choses devenaient plus nettes et elles commencait a percevoir les mots de leur conversation. Elle se redressa et s'approcha du petit goupe, souriante. Les deux petits garcons etaient avec leur mere. Le vent portait le bruit du marteau sur l'enclume et Gayette entendit les loups. Elle fut la seule. Le chat roux etait assis, droit, sur les tissus et les enfants etiraient leur main et leurs doits pour froler la fourrure.

- Alors, que pensez-vous de ces tissus?

- Difficile de faire un choix.

- C'etait hier? Robert avait repris la conversation la ou elle s'etait arretee.

Beckky parlait comme on donne une description. Sa voix ne s'engageait pas. Sans doute attendait-elle de voir les choses pour les juger ou emettre une opinion.

- Oui. Elle rodait tout pres du village. C'est ce qu'ils ont dit en tout cas. Il paraitrait que ca fait deja plusieurs nuits qu'elle traine pres du village.

Robert attira Gayette a lui, les doigts alanguis sur les hanches de sa femme.

Beckky se tourna vers La Lilotte. Celle-ci continua.

- Selon les hommes du Baron, c'est une louve qui semble avoir deja vu plusieurs hivers et qui devrait donc etre difficile a chasser. Guildas m'a dit que le Seigneur Helmgaud compte abattre la bete et en offrir la pelisse a la Dame Valentine.

La bouche de Gayette avait un gout acide et sa langue lui restait collee au palais.

Elle relanca la conversation sur les tissus. La Lilotte, Beckky et Gayette echangerent differentes informations telles que qui porterait quoi, coiffures et rubans. Robert ecoutait sans enthousiasme et etouffait des baillements discrets. Finalement, le choix de Beckky s'arreta sur une laine verte et celui de La Lilotte sur une laine ocre, teinte a l'oignon. Robert leur offrit de prendre la laine avec elles.

- Gayette nous les apportera demain matin, dit Beckky.

Gayette se tourna vers son mari. Son sourire gagnait ses yeux.

- Je leur ai promis un prix pour m'aider a faire ma robe. Nous sommes fort occupes en ce moment. De plus, je n'ai pas encore fait mon choix. Je ferai ca aujourd'hui. J'ai tres envie d'une nouvelle robe cette annee. S'il te plait...

Robert serra sa femme plus fort contre lui. Beckky et La Lilotte les saluerent. Gayette les regarda s'eloigner, les deux petits garcons courant en cercle autour d'elles.

Cette nuit-la, Gayette entendit hurler un loup. Elle sut que cette fois-ci le hurlement ne provenait pas de la foret pres du lac, mais des alentours du village, tout proche. Robert, dans un demi-sommeil, la serra contre sa poitrine.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Tissus

Gayette repoussa les volets. Le bois etait reche sous ses doigts. Un peu de poussiere dansa dans la lumiere pale de l’hiver. Elle se retourna et selectionna les tissus choisis par LaLilotte et Beckky. Elle se planta devant les etageres qui couraient le long des murs et regarda longuement les rouleaux de laine. Des pas se firent entendre derriere elle et Robert la prit par la taille.

- Tu as fais ton choix? - Oui. Je crois que je vais prendre celle que nous avons teinte cet automne avec le sureau. J’aime bien la coloration bleu-mauve qu’elle a pris cette annee. Et je crois aussi que je vais prendre un peu de lin pour que La Lilotte et Beckky se fassent de nouvelles coiffes pour Noel.

Gayette etait toujours adossee contre la poitrine de son mari. Robert la serra plus fort et emit un petit rire.

- Vous allez etre ravissantes cette annee.

Gayette sourit. Elle se defit de l’etreinte de Robert et prit le tissus. Elle en coupa suffisament pour de faire une robe et l’ajouta aux etoffes verte et ocre, ainsi que le lin. Elle s’envelloppa dans son manteau et sorti, son paquet sous le bras.

Il etait encore tot, mais le village etait eveille. Des bruits de marteau et d’enclume montaient de chez Gildas. Gayette parvint au logis de Beckky en esayant de ne pas glisser sur la boue gelee. Elle frappa et la jeune femme lui ouvrit.

- Entre. Il fait froid.

Il y faisait sec et les herbes sechees qui pendaient au plafond et au-dessus de la cheminee sentaient bon. Un feu etait deja allume. Gayette deposa les etoffes sur la table. Beckky lui tendit un bol de biere. Gayette en bu une gorge et la reposa aussitot. Elle se tourna vers Beckky.

- Je dois m’en aller. Je suis tres pressee. Mais tu connais mes dimensions et je te fais confiance.

Elle indiqua le lin.

- Il y a de quoi vous faire de nouveaux bonnets pour Noel.

Gayette embrassa Beckky. Elle retint son soufflé et demanda a voix basse si elle pouvait sortir par l’arriere. Ses yeux d’ardoise eviterent de croiser le regard de la jeune femme. Surprise, Beckky balbutia quelques mots mais dirigea Gayette vers la porte de derriere qui ouvrait sur un petit jardin d’herbes.

Gayette essayait de marcher discretement et de ne pas tomber sur le sol gele. Son coeur battait a tout romper. Elle avait l’illusion d’etre legere et du se forcer pour ralentir. Lorsqu’elle se fut eloignee du village elle ne se retint plus et se mit a courir. L’air froid lui brulait la poitrine. Ses paumes transpiraient et sa bouche etait seche. Elle traversa la clairiere a toute vitesse et prit la direction du lac. Dans la clairiere elle crut entendre le rire de la Dame voler dans les branches. Elle se retourna mais ne vit personne. Elle reprit sa course et le rire se perdit dans la bise qui lui coupait les joues. Gayette n’eut aucune peine a retrouver le petit sentier. C’etait comme si il avait toujours ete la, visible et ouvert. Elle ralentit son rythme et marcha plus lentement pour reprendre son souffle.

Gayette parcouru les lieux du regard. Le calme y regnait. Le silence absolu contrastait avec les battements de son coeur qui lui martelait les tympans. Le paysage etait blanc et scintillait sous un soleil pale que l’on devinait a peine. Une silhouette sombre se tenait droit devant elle et tranchait sur la neige. Les Yeux Verts l’atendait. Il etait droit et grand comme un arbre. Il avait de longs cheveux noirs que Gayette compara a des crins de cheval. Il etait vetu d’une tunique et de braies qui lui donnait l’apparence d’un hetre. Ou etait-ce l’inverse? Etait-il vetu d’ecorce qui lui donnait l’allure d’un homme vetu d’une tunique et de braies? L’ombre des arbres s’etirait et lui offra, fugitivement, l’illusion de bois de cerfs.

L’arbre aux yeux verts lui tendit la main. Un bracelet de cuivre lui enserrait le poignet.

- Bienvenue a Gleanndúbh, an chará solas! Je t’ai attendue.

Gayette, stupefaite et mefiante, ne bougea pas. Son manteau lui pendait lamentablement sur les epaules. Serrant les dents et toisant l’homme de haut en bas, elle l’observa s’approcher d’elle. D’un geste il la prit dans ses bras. Gayette inhala un bruit de surprise. Les yeux fermes, il murmura de la meme voix que les arbres prennent dans le vent et le silence.

- Tu m’as manqué. Tu nous as tellement manqué.

Serree contre la tunique, ou etait-ce la peau d’un cerf?, Gayette sentit contre son menton le cuivre d’un collier solide qui ornait le cou de l’homme. Le collier ne ressemblait a rien qu’elle ne connaissait. Il etait rigide, torsade et termine par deux boules a l’eclat mat. Instinctivement, Gayette le serra plus pres. Son manteau qui s’etait maladroitement emmele autour de ses coudes glissa sur la neige molle. L’homme sentait l’ecorce vive des arbres fraichement ecorches. La peau de son cou etait sombre et chaude.

L’homme releva la tete et tourna son regard vers les arbres. Un groupede loups en sortit calmement. Certains baillerent, d’autres s’etirerent et agiterent paresseusement la queue.

- Oui, tu nous as manqué.

Gayette leva vers lui son regard couleur de ciel d’hiver et le plongea dans ses yeux verts. Il lui sourit. Ses levres decouvrirent des petites dents carnassieres, parfaitement rangees. Comme des perles. Ou des petits galets blancs et polis.

L’homme la prit par la main et la guida vers un rocher pres du lac. Gayette prit place a ses cotes. Quelques loups trottinerent vers eux. L’homme pointa le doigt vers une louve et dit:

- Elle, c’est Oíche. Elle s’inquietait pour toi.

Il nomma encore d’autres loups.

- Elle, c’est Flidhais; lui, c’est Sliabh et lui, c’est Sioc.

Quelques jeunes loups jappaient et couraient dans la neige. Leur course faisait voler des etincelles de neige. Gayette rit aux eclats, oubliant qu’ils etaient des loups. Elle prit de la neige, en fit une boule et la leur lanca. Les jeunes loups s’elancerent avec des cris qu’elle interpreta comme des cris de plaisir. Ils mordirent la neige avec de grands claquements de dents excites. Une louve et ses petits, encore tres jeunes, restaient a l’ecart et regardaient paisiblement la scene. Gayette se rassit et tourna la tete vers l’homme. Il lui prit le menton. Ses levres etaient chaude et goutaient la seve. Elle se serra contre lui. Elle devenait eau et le sentait devenir fer. Le cri d’une poule d’eau, strident, se perdit dans l’air et se repercuta sur l’eau.

Serree contre lui, Gayette se souvint d’une langue perdue, d’autres gens. De colliers rigides et du language des loups. L’homme lui caressait les cheveux.

- Dans deux jours, ce sera le Solstice.

Gayette se retourna et se serra contre lui.

- Tu dois etre ici. Imperativement.

Gayette soupira.

- Je ferai tout… - Je ne veux plus te perdre. Prends ce qui t’es le plus cher et revient ici dans deux jours. Pour de bon.

Les yeux fermes, Gayette appuya son front sur le torse de son amant. Elle lui caresait la nuque et ses doigts se refermerent sur une poignee de cheveux. Ses larmes avaient un gout amer.

Lorsque Gayette revint au village, une heure peut-etre avait du s’ecouler. Elle retourna chez Beckky.

- Tu n’as pas ete longue. - J’ai termine plus vite que prevu. - Dans ce cas, j’aurai tout le temps de prendre tes mesures.

Gayette passa l’apres-midi chez la jeune femme a boire des infusions d’herbes et a discuter.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Les Robes

Le lendemain matin Gayette quitta tot la table du dejeuner. Elle se rendit chez Beckky ou La Lilotte etait deja. Il fallait se depecher de terminer les robes et les bonnets. La celebration de Noel etait pour le lendmain. Les trois femmes passerent leur journee a prendre des dernieres mesures, partager les derniers ragots, boire des infusions d’herbes et, bien sur, coudre. Les deux petits garcons jouaient devant l’atre en faisant beacoup de bruit. Le sujet principal de conversation des trois femmes etait la tenue que leur Dame Valentine porterait le lendemain.

Les amies se separerent a la tombee de la nuit, heureuses d’avoir une nouvelle robe chacune, riant et excitees par les preparatifs de la fete du lendemain.

Gayette ne retourna pas chez elle. Ses pas la conduisirent presque mecaniquement au lac. L’homme etait la. Avant de realiser quoique ce soit, les mains de Gayette etaient sur son corps et ses dents se planterent dans ses levres.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Noel

Le givre avait tout recouvert. Le soleil de Noel se refletait sur les cristaux brilliants. L’air etait leger et plain de promesse. Gayette traversa la rue principale le sourire aux levres. Des bruits de voix et des rires s’elevaient de la taverne de La Lamberte. Malgre l’heure matinale, certains celebraient deja ce jour au cidre chaud. L’odeur de l’alcool parfume flottait dans l’air froid. Certains etaient rassembles a l’exterieur, parlaient fort et agitaient les bras. Gayette comprit rapidement que la conversation portrait essentiellement sur la louve que l’on appercevait depuis quelques nuits pes du village. Visiblement, des battues avaient deja ete organisees. Le menton de Gayette tremblait. Elle voulait pleurer. Gayette continua son chemin vers le logis de Beckky. Elle passa pres d’un groupe de femmes dont le principal sujet de conversation etait la tenue que Dame Valentine porterait ce soir-la. Chez Beckky, Gayette pris sa robe, bu rapidement un gobelet de biere et s’en retourna chez elle, laissant la jeune femme a ses preparatifs de fete.

Le ciel avait pris une teinte bleu fonce et un ruban turquoise soulignait l’horizon. La premiere etoile du soir brillait dans la ciel. Assise sur le lit, face a la fenetre, Gayette se peignait les cheveux. Elle avait revetu la robe bleue. Au bout d’un moment, elle prit des rubans d’une couleur similaire a la robe. Patiemment, elle les entreprit de les tresser avec ses cheveux. Deux lourdes tresses encadrant son visage. Malgre son calme apparent, son coeur battait a toute vitesse, au point de lui faire mal, et ses levre etaient seches.

Robert se tenait dans l’embrasure de la porte et regardait sa femme. Le jour etait tombe. Malgre une certaine clarte encore presente dans le ciel, le village etait entierement dans la penombre. Robert fit un pas en avant.

- Gayette, Gildas a offert a des amis de se reunir chez lui avant la messe. Il nous a invite. Il parait que La Lilotte adore sa nouvelle robe.

Robert souriait. Gayette se retourna, les doigts emmeles dans des rubans et des cheveux.

- Oh mon Dieu! Je ne suis pas prete!!! Vas-y deja et dis-leur que j’arrive. Je ne serai pas longue. Ca ne sert a rien de m’attendre ici.

Robert se pencha et l’embrassa rapidement.

Gayette termina de se tresser les cheveux. Des qu’elle eut fini, elle sauta sur ses pieds et jetta a la hate son manteau sur ses epaules. Elle prit une couverture et y emitouffla son chat. La bete miaula.

- Ce n’est pas grave Octobre. Pas de quoi s’inquieter.

Gayette sorti rapidement et discretement de la maison. A sa surprise, des hommes du Baron Helmgaud arpentaient le village. Certains se dirigeaient d’un pas decide vers la taverne de La Lamberte. D’autres se tenaient a la lisiere de la foret. A leur vue, Gayette sentait la peur et accelera le pas. Elle serra la couverture et sentit le petit corps chaud contre elle. Elle se mit a courir.

Gayette ne s’arreta et reprit son souffle qu’une fois parvenue au lac. L’homme etait pres d’elle et lui souriait. Elle lui rendit son sourire, effacant ainsi l’angoisse de ses traits tires.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Fin

Les rouleaux de cuivre de La Lilotte tombaient de son bonnet et se rependaient sur ses epaules. Elle les avait peignes longuement, jusqu’a ce qu’ils luisent comme du metal poli. Gildas regardait, fascine, les cheveux de sa femme offerts sur l’etoffe or sombre de sa robe. Il leva les doigts pour les caresser. Il se retint au dernier moment, conscient de la presence des invites dans la piece. La Lilotte parlait a Robert.

- Ne t’inquiete donc pas. A mon avis elle sera ici dans un instant. Elle termine seulement de se preparer.

A contre-coeur, Gildas la regarda se lever et resservir du cidre chaud a tous. La Lamberte etait la aussi, la taverne confiee ses fils. Gildas n’aurait pu dire si c’etait une bonne idée. Robert se tenait debout, devant la cheminee. Il regardait les deux petits garcons jouer. Beckky partageait un banc avec la soeur du sauvageon. Gildas passait ses journees a la forge. Il ne la connaissait donc que de vue. Mais Beckky avait l’air d’etre amie. Apres tout, c’etait sans doute a cause des plantes qu’elles s’etaient rencontrees.

Gayette marchait main dans la main avec les Yeux Verts. Octobre et les loups trottinaient a leur cote, laissant des petites empreintes rondes dans la neige. Ici aussi c’etait la nuit. Le ciel etait d’encre et les etoiles nombreuses et brillantes, comme des eclaboussures. La peau de l’homme etait chaude et Gayette porta ses doigts a sa bouche.

Robert etait agite. Les conversations s’etaient tues et un silence gene flottait dans la piece.

- Navre, mais je vais voir ou elle reste. Ca commence a m’inquieter. Il y a des soldats partout et j’ai peur qu’ils aient pris des libertes avec ma femme.

Des cris rauques a l’exterieur semblaient confirmer ses craintes. La Lamberte leva la main.

- Ils sont après la louve, Robert. Et ce sont seulement des cris de soldats ivres. Mes garcons ont du avoir la main lourde, ajouta-t-elle avec un sourire mal dissimule. - Justement, ivres!

Robert prit son manteau. La Lilotte fit mine de se lever.

- Je viens avec toi? - Non. Ca ne devrait pas etre long.

Robert sortit. Le froid lui mordit les doigts. Des soldats ivres faisaient beacoup de bruit dans la taverne. Ce qui le frappa fut le nombre d’hommes a cheval. Et les moines. Des hommes a pied couraient dans tous les sens portant des flambeaux.

Robert poussa la porte. Il faisait sombre. Il fut decu, meme si il s’y etait attendu. Il appella le nom de Gayette. Il savait que seul le silence lui repondrait. Le front couvert de sueur froide, les levres bercees par la nausee, il retourna chez Gildas.

- Gayette a disparu. Je vais donner l’alarme.

Gildas se leva et prit son manteau.

- Je viens avec toi. Je passe a la forge prendre un marteau. Va deja prevenir les soldats, qu’ils gardent l’oeil ouvert quand ils seront dans les bois. On ne sait jamais, la louve est peut-etre plus proche que d’habitude. Je vais prevenir le reste du village.

Robert sortit en trombe.

L’ecorce, la robe bleue et les rubans etaient etales pele-mele sur le sol. La mousse etait douce. La peau de l’homme etait sombre et sentait la seve. Les doigts de Gayette en parcouraient lentement chaque recoin. Elle se serra contre lui. Chaque baiser racontait une histoire. La langue et l’histoire des lieux se distillaient peu a peu en elle. Le monde d’ou elle etait venu prenait la consistance trouble d’un reve. La realite devenait palpable.

Un groupe de villageois s’etait reuni dans la rue principale. Robert hela un soldat presse.

- Ma femme a disparu! Il faut organiser des recherches!

Le soldat repoussa la main de Robert avec degout.

- On a d’autres choses a faire que s’occuper de ta bonne femme! Le Baron part a l’instant chasser la bete. Les moines temoigneront de ce miracle de Noel. M’est avis que ta gueuze est allee voir en foret que les soldats du Baron sont de vrais hommes, eux!

Il eut un rire gras avant de rajouter:

- Puisque vous etes la, vous allez rejoinder la troupe du Seigneur Helmgaud. On a besoin de flambeaux!

Les villageois echangerent des regards inquiets avant d’etre pousses par les soldats vers la sortie de village.

Helmgaud scrutait les bois, les yeux mi-clos. Les chiens gemissaient et devenaient difficiles a tenir. Elle ne devait pas etre loin. Derriere lui, des moines priaient a voix basses dans un bourdonnement uni. Il pouvait voir des flambeaux s’etirer a sa gauche et a sa droite. Les hommes etaient nombreux. Elle n’avait aucune chance.

Le corps de Gayette etait lourd et chaud. La mousse etait profonde et confortable. L’homme dormait, la tete posee sur le ventre de la jeune femme. Dans un demi sommeil, elle lui caressait distraitement les cheveux. Elle avait le sentiment d’etre revenue chez elle après des annees d’absence. Elle se souvenait clairement de lui. Des rochers, des colinnes vertes, des chenes aux troncs tordus et moussus. Elle se souvenait lui avoir ceint une epee a la taille. Elle etait terminee d’une tete de serpent stylisee. Elle se souvint avoir pris part a certaines batailles avec lui, les corbeaux tourbillonant derriere eux, comme une tempete de neige noire. Les loups. La mer. La langue. Comment pouvait-elle meme l’avoir oubliee? Elle revoyait clairement le rocher qui dominait la vallee basse et la riviere. Le paysage qui se perdait dans les brumes vertes d’un ete chaud. Les grandes salles de bois peintes de couleurs vives. Leur chambre ou ils pouvaient rester enfermes des jours entiers. Gayette sourit. Elle se laissa glisser et serra les jambes autour de la taille de l’homme.

Les aboyments des chiens se repercutaient dans la vallee. Helmgaud chevauchait a l’avant. Les flames des torches tordaient les ombres des arbres. Le coeur de la vieille louve battait douloureusement dans sa poitrine. Ses grands yeux dores fixaient les silhouettes des hommes avec resignation. Ils ne tarderaient pas a la trouver. Elle trottina tristement hors des fourres.

Un homme pointa la doigt.

- La! Droit devant! Mon Seigneur! La bete!

D’autres voix monterent.

- Ne la laisser pas s’echapper! Par la!

Les branches et le givre craquaient sous les pieds des soldats et des villageois.

Les chiens s’elancerent avec des aboyments aigus. Helmgaud prit sa lance.

- Prenez garde Seigneur! Elle a soif de sang! Elle a les yeux rouges.

Helmgaud claqua la langue avec impatience. L’imbecile en faisait trop. La louve etait loin devant. Les chiens ne tarderaient pas a l’encerlcer rapidement. Le cercle des flambeaux formait un perimetre d’ou la bete ne pourrait jamais s’echapper. Un petit sourire carnassier se dessina sur les levres du Baron. Il imaginait les yeux bruns de Valentine quand il lui offrirait la pelisse. Helmgaud talonna son cheval et fonca sur la louve. La bete ne bougeait pas et le regardait venir a elle patiemment.

Ses grands yeux ronds et ambres s’ecaquillerent avec surprise lorsque l’epieu penetra violement et profondemment dans son flanc gauche. Elle eut juste le temps d’enregistrer la perplexite du Baron. Elle n’avait pas lutte et il ne comprenait pas. Ses yeux se voilerent et elle n’etait plus la pour entendre le chant des moines et les cris de rejouissance des hommes.

Gayette se redressa brusquement et vomit violement. Elle pressa les mains sur son cote gauche. Elle se forca a respirer longuement et calmement, a ne pas trembler. Serre contre elle, les Yeux Verts degageait des meches de son visage. Il la regardait calmement, attendait. Gayette ouvrit les yeux et les plongea dans les siens. Elle souriait.

- Je suis libre.

Ils se leverent. L’homme passa le bras autour de la taille de Gayette. Il la regardait avec fierte, comme si il la voyait pour la premiere fois. Il marcherent tranquillement en direction du lac. Les etoiles s’etiraient dans le ciel. Les loups et Octobre etaient pres d’eux. Ils avaient l’eternite.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Epilogue

La Lilotte avait dormi plus longtemps que d’habitude. Le marteau de Gildas chantait deja sur l’enclume. Au pied du lit, elle entendait son fils parler tout seul. Sans doute jouait-il. C’est lorsque’elle entendit des petits grognements qu’elle s’eveilla tout a fait et sorti d’un bond du lit. Son fils jouait doucement avec une petite boule de poils gris d’ou pointaient des oreilles, une queue et un museau.

Beckky tressait des plantes. Elle allait les pendre au-dessus de la cheminee pour les faire secher. On frappe a la porte de derriere. Quelqu’un devait etre dans le petit jardin d’herbes.

- Mamaaaaaaaaan!!!!

Beckky leva les yeux au ciel. Elle alla ouvrir la porte. Son fils lui souriait. Dans les bras, il tenait un louvetau. La petite bete secouait la queue et sa petite langue rose lechait l’oreille du garcon.

La Lamberte decouvrit l’animal profondement endormi sous des tonneaux. Elle alla chercher une couverture.

- Si c’est du lait que tu cherchais ici, tu t’es trompe d’etablissement.

Le louvetau ne semblait pas l’ecouter et se pelottena sur la couverture.

La soeur de Guy voulu se retourner dans son sommeil. Une masse pesait sur les couvertures. Elle tendit la main. Ses doigts frolerent des poils. Elle ouvrit les yeux. Un louvetau dormait profondement a cote d’elle. Elle referma les yeux et serra doucement l’animal dans ses bras.

Valentine se serra contre Guy. Les couvertures avaient glisse et elle avait froid. Un bruit leur fit ouvrir les yeux. Le louvetau tenait un bout de tissus dans la gueule et secouait la tete en poussant des petits grognements.

Robert travaillait sans enthousiasme depuis que sa femme avait disparu. On ne l’avait jamais retrouvee. Le bruit courait qu’elle avait ete devroree par les loups. C’est ce qui semblait le plus probable. D’ailleurs, ils avaient disparus eux aussi.

Louis regardait les bourgeons qui percaient sur les branches a travers la neige. Comme d’habitude, il appercut au loin, parmi les arbres, la silhouette de la Dame en bleu. Comme d’habitude, ce fut fugace. Il leva la main pour la saluer. Elle avait deja disparu.[sws_divider_top]


Cédric FOCKEU


Celegorm tomba sous l’épée de Dior, et Curufin, et le sombre Caranthir, mais Dior aussi fut tué, avec sa femme Nimloth, et les cruels serviteurs de Celegorm prirent ses jeunes fils et les abandonnèrent dans la forêt pour qu’ils meurent de faim. Maedhros eut tout de même du remords de cette action, et il les chercha longtemps dans les bois de Doriath, mais ses recherches furent vaines et nul chant ne nous apprend le sort d’Eluréd et d’Elurín.

Celegorm tomba sous l'épée de Dior, et Curufin, et le sombre Caranthir, mais Dior aussi fut tué, avec sa femme Nimloth, et les cruels serviteurs de Celegorm prirent ses jeunes fils et les abandonnèrent dans la forêt pour qu'ils meurent de faim. Maedhros eut tout de même du remords de cette action, et il les chercha longtemps dans les bois de Doriath, mais ses recherches furent vaines et nul chant ne nous apprend le sort d'Eluréd et d'Elurín.

Le Silmarillion, QUENTA SILMARILLION

[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]Nul chant ne raconte le sort d'Eluréd et d'Elurín car aucun des sages de la Terre du Milieu, même parmi les plus grands des Elfes et des Hommes, ne sait ce qu'il advint d'eux.

En vérité, funeste fut leur destin et sur la Terre du Milieu, seules les créatures de Melkor le connaissent en partie et tremblent encore au souvenir de ces deux frères, petits-fils du plus courageux des Hommes et de la plus belle des Enfants d'Ilúvatar, Beren et Lúthien.

Sauron était de ces créatures et lui aussi garde le souvenir de sa Peur lors de leur rencontre.

Aucun Adan ni Elda de la Terre du Milieu n'a jamais entendu ce récit et on ne le connaît qu'en Valinor. Il est le symbole du combat des Premiers-Nés sur la Terre du Milieu et des souffrances qu'ils endurent. Les Vanyar pleurent quand ils chantent ce conte et les Valar ne sont pas moins tristes. Mais le serment de Fëanor ne pouvait être défait. Le temps de la Guerre de la Grande Colère n'était pas encore arrivé.

Maedhros, tourmenté par ses actions, chercha longtemps à réparer ses torts et tenta de retrouver ceux qu'il avait abandonnés dans la forêt. Le remords le hantait et cette action ainsi que tant d'autres eurent raison de son esprit et il se donna la mort comme il est conté dans « Le Voyage d'Eärendil et la Guerre de la Grande Colère ».

Les deux frères furent attachés et abandonnés dans la forêt. Celegorm n'avait pas donné l'ordre de les mettre à mort, car peut-être avait-il regretté ses actions passées. Il y avait déjà eu tant de sang versé...

Bien près de rejoindre les Cavernes de Mandos étaient Eluréd et Elurín mais il n'était pas écrit qu'ils dussent déjà quitter la Terre du Milieu. Eluréd et Elurín eurent tôt fait de se libérer de leurs liens. Même blessés au cours des combats et affligés par la mort de leurs parents, ils avaient survécu. Se nourrissant de plantes, de racines et de tout ce qui pouvait leur conférer quelque vigueur, ils n'avaient pas perdu toute leur force vitale car leur volonté toute entière était tournée vers la survie. La colère les animait et chacun trouvait, dans la présence de l'autre, un courage nouveau.

C'est à la mort de Beren et Lúthien que les Elfes de Tol Galen voulurent quitter ces lieux où l'absence de ceux qu'ils aimaient était trop forte. Ils décidèrent alors de partir pour Doriath. La joie était dans leur cour à l'idée de retrouver à Doriath ceux qu'ils connaissaient mieux que quiconque, les enfants de Beren et de Lúthien.

La tragédie et la ruine advenues du serment des enfants de Fëanor n'étaient pas encore connues d'eux. Alors leur étonnement fut grand lorsqu'ils rencontrèrent des patrouilles d'Orcs aux abords intérieurs du Royaume de Dior, maintenant défait. Les Elfes bataillèrent et mirent en déroute ces Orcs encore hésitants à pénétrer au cour même de Doriath. Mais l'inquiétude hâtait maintenant leurs pas. Le Royaume Béni de Dior et d'Elu Thingol et Melian la Maia avant lui, semblait éteint. Aucun rossignol ne faisait plus entendre ses trilles, les animaux rejoignaient leurs terriers et fuyaient au moindre bruit. L'hiver approchait doucement, bientôt froid et mordant, un vent glacial soufflerait du Nord sans discontinuer. La nourriture se ferait rare et entamerait les chances de survie des deux frères. Pour le moment les nuages noirs s'amoncelaient, sombre présage, aux frontières maintenant ouvertes de Doriath.

C'est avec prudence que Berendili, le chef de ce groupe, nommé ainsi en raison de sa grande amitié pour Beren, ordonna une halte pour la nuit après bien des lieues parcourues, sous une bonne garde.

Eluréd et Elurín étaient encore dans cette forêt, hagards, effondrés que des Elfes aient pu tuer des Elfes. Malgré leurs efforts, leur situation s'était dégradée. Leur santé vacillait en l'absence de soins efficaces et d'un repos qu'ils ne pouvaient s'accorder. De plus, ils étaient hors de tout espoir de rejoindre leur semblables, encerclés qu'ils étaient par les troupes de Melkor qui bientôt envahiraient Doriath. Et seuls, ils ne pourraient résister longtemps.

De stature semblable, ils pouvaient passer pour des jumeaux. Eluréd était l'aîné et éprouvait un amour plus que fraternel envers Elurín car il était maintenant sa seule famille. Tous deux étaient d'un caractère volontaire et d'un courage sans égal. Ils étaient prompts à la réflexion et plus encore à l'action.

Même s'ils ignoraient le sort de leur sour Elwing, ils espéraient qu'elle avait échappé à la bataille de Doriath et emporté le Silmaril loin de la malédiction qui accompagnait les fils de Fëanor.

Mais la fortune leur sourit à nouveau quand advint le moment où ils parvinrent au camp de ceux qu'ils avaient connus dans leur enfance. Leurs retrouvailles furent une véritable chance. La compagnie de Berendili ne s'attendait pas à rencontrer les fils de Dior en cet endroit. Eluréd et Elurín n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes. Leurs visages étaient émaciés et leurs yeux reflétaient une grande lassitude, c'est pourquoi ils ne furent reconnus qu'à grand peine par leurs amis d'enfance. Les deux frères décrivirent l'attaque des fils de Fëanor, la bataille de Doriath et la mort de nombre de ses habitants, y compris leurs parents. Puis comment ils furent abandonnés dans cette forêt, dénués de tout, promis à souffrir du froid, de la faim et du chagrin devant tant de cruauté. La stupéfaction de Berendili fut grande mais il connaissait, comme tous les Eldar de la Terre du Milieu, les sombres actions passées de Maedhros et ses frères.

Tous leur demandèrent ce qu'il était advenu de leur sour Elwing et du Silmaril. Ceci, ils ne le surent jamais. Mais en leur cour, tout leur disait que jamais le Silmaril ne serait aux mains d'Êtres mauvais, ce en quoi ils avaient raison.

En cette compagnie, Eluréd et Elurín retrouvèrent l'envie de vivre et de faire payer à Melkor le malheur, qui par sa faute, les avait frappés, eux et leurs familles.

Berendili utilisa toute sa science à guérir les deux frères, mais Eluréd et Elurín étaient les descendants de Beren et de Lúthien, leur guérison fut rapide et de nouveaux projets naquirent en eux. De plus, tout comme leur père, Eluréd et Elurín avaient choisi le destin des Elfes et de demeurer sur Arda jusqu'à la Fin des Temps. Ils étaient donc comptés parmi les Premiers-Nés et étaient dotés d'une plus grande volonté et d'une faculté de guérison que n'ont pas les Hommes.

Leur première impulsion fut de retrouver les fils de Fëanor et de mettre fin à leur folie, car la discorde devait cesser entre les Elfes. Berendili n'était pas de cet avis car rien, à ses yeux, ne saurait rompre le serment auquel ils étaient liés si ce n'est l'intervention des Valar eux-mêmes. Il ne voulait pas une nouvelle bataille entre Elfes car elle ne ferait qu'accroître leur chagrin et réjouirait trop Melkor. Ils suivirent sa sagesse et ses conseils. Cependant, rien ni personne n'aurait pu les empêcher de lutter et de frapper le royaume de Melkor, et d'ici peu, pendant qu'il en était encore temps, ils prendraient le chemin de Menegroth pour s'enquérir de quelques-unes des armes qui firent la gloire des Eldar sur les Champs de Bataille.

Avant leur départ, à la lumière d'un feu qu'ils voulurent discret, toute la compagnie se remémora les exploits de Beren et de Lúthien, la vie dans les Mille Cavernes, la beauté de l'amour entre Melian et Elu Thingol ainsi que leur grande noblesse.

Nul ne prit repos cette nuit-là, ils restèrent à méditer quelque temps à cet endroit, occupés à échafauder leurs plans pour les périodes à venir. Mais si leur intention était de porter un coup dur au règne sans partage de Melkor, ils n'en voyaient pas le moyen.

C'est d'un pas quelque peu résigné qu'ils partirent en une dernière étape vers la splendeur passée de Menegroth. Et leurs yeux leur montrèrent de bien tristes choses. Les arbres alentour étaient blessés et se mouraient, les fontaines souillées ne coulaient plus, les sculptures finement ouvragées étaient détruites, des corps sans vie gisaient encore çà et là. La folie avait fait son ouvre, les échos de la Musique malfaisante de Melkor s'étaient fait entendre une nouvelle fois pour les plus beaux des Enfants d'Arda.

Mais il est des symboles qui ne peuvent être renversés, la salle du trône de Dior et d'Elu Thingol avant lui était intacte, les combats ne l'ayant pas atteinte. Là, on pouvait encore percevoir ce qu'était Menegroth au temps de sa magnificence. Melkor, au faîte de sa puissance, n'avait pu l'abattre, ce furent les Elfes qui tuèrent et détruisirent ce que d'autres Elfes avaient construit. D'autres salles connues seulement d'Elu et des membres de la lignée Royale avaient échappé au sac de Maedhros et ses frères. Dans une salle d'armes d'une beauté toute guerrière ils trouvèrent cottes de mailles, hauberts, épées, arcs et lances. Dans certaines de ces armes s'exprimait tout le savoir-faire des Elfes. Eluréd et Elurín se parèrent des plus belles d'entre elles car ils étaient les descendants des Rois de Menegroth. De fait, personne ne manqua d'armures pour se protéger le corps ni d'armes pour mener à bien leur périple futur.

Ce fut une troupe redoutable, farouche et d'une volonté vengeresse sans pareille qui ressortit au grand jour. Même si le combat devait être bref, la colère de Tulkas semblait les guider et ils se promirent que jamais plus ils ne vivraient cachés, à attendre une nouvelle trahison ou que les yeux des espions de Melkor ne les découvrent enfin. Ils voulaient apprendre à Melkor à les craindre et éveiller, au bruit de leurs exploits et de leur combat désespéré, l'orgueil des derniers Seigneurs des Eldar et la pitié des Puissants de Valinor.

Mais avant d'affronter la Mort, tous souhaitaient revoir une dernière fois l'endroit où ils avaient vécu heureux pendant bien des années. Ils prirent donc la route pour Tol Galen. Ce lieu Béni, nul serviteur de Melkor n'osait l'approcher, tant la beauté et le pouvoir de Beren et de Luthien étaient encore présents. Là-bas, ils trouvèrent la quiétude de l'âme et le bien-être que procure le souvenir de jours heureux. Ils oublièrent pour un temps leur deuil parmi les beautés des créations de Yavanna, Reine de la Terre. La Nature montrait encore toute sa fraîcheur, et leur douleur en fut adoucie. Ils profitèrent également de ce répit pour s'entraîner au combat et aux arts de la guerre. Ils parfaisaient leur stratégie et imaginaient une solution pour chaque situation difficile qu'ils pourraient rencontrer. Les jours passaient et ils décidèrent bientôt de prendre la route.

Ils partirent donc vers Angband. Berendili et les Elfes de Tol Galen suivirent les deux frères mais en son for intérieur Berendili doutait de la réussite des plans d'Eluréd et d'Elurín. Il combattait Melkor et ses serviteurs depuis de nombreux siècles et l'espoir l'avait quelque peu abandonné. Il était partagé entre l'idée de vivre caché et celle d'affronter ouvertement les cohortes de Melkor. Il était présent à Nirnaeth Arnoediad et avait vu nombre de ses amis mourir durant la bataille. Il avait vu les conspirations, les ruses et les trahisons d'Ulfang et de ses fils et le désastre qui avait suivi. C'est pourquoi, le doute le tenaillait.

Ils s'en allaient tous vers des endroits où la nuit était maîtresse, c'est pourquoi ils étaient tous vêtus de blanc. Le Blanc, symbole de la pureté de leur âme. Le Blanc pour combattre le Noir. Et lors des combats, les Orcs avaient la conviction de se battre contre les esprits des Elfes qui n'avaient pu rejoindre Mandos et réclamaient vengeance.

Si Fëanor avait causé la ruine des Noldor et la mort d'une multitude d'Elfes par le serment qu'il avait fait et attaché à ses fils, il avait également inventé, après Rúmil, les signes propres à conserver les histoires. Et pour ne pas que leur combat reste inconnu de leurs semblables, un des compagnons de la troupe, Tencaro consignait leurs aventures sur des parchemins. Son nom signifiait « Celui qui écrit », il était l'aîné et le plus sage du groupe. Il écrivait, au jour le jour, l'histoire qu'il vivait et prenait grand soin de ses parchemins. Il les roulait puis les cachait dans son carquois.

La rapidité et la discrétion étaient leur souci, leur détermination était froide et la pitié les avait désertés. Les monstres infâmes qui parcouraient la Terre du Milieu devaient mourir. Peu à peu, se répandit la rumeur de pertes nombreuses parmi les rangs des Orcs. On racontait comment des camps étaient attaqués durant la nuit et leurs membres exterminés. Mais à chaque fois, la troupe d'Eluréd et d'Elurín faisait un unique survivant qui était plus tard relâché, porteur d'un témoignage, terrorisé par l'aura de Justice qui émanait de ces Elfes. Les embuscades tendues de jour par les Elfes étaient nombreuses et on racontait que des nuées de flèches décimaient les rangs des Orcs sans que ceux-ci ne puissent jamais apercevoir l'ombre d'un archer. Seule une unique flèche porteuse d'un message pour Melkor les renseignait sur les auteurs de ces attaques meurtrières.

Les années passaient et ils demeuraient insaisissables. Mais tout ceci n'était que de piètres victoires. Les hordes d'Orcs étaient trop nombreuses, sans cesse les souterrains d'Angband vomissaient des légions de serviteurs de Melkor. Sauron lui-même, par jeu et par mépris, envoyait de petits groupes d'Orcs au devant de la Mort. A la fois pour harceler ces Elfes renégats mais aussi pour leur donner confiance et les pousser enfin à quelque imprudence qui causerait leur perte. Les rouages de l'esprit maléfique de Sauron ne s'arrêtaient jamais et concevaient un plan qui devait mettre fin aux agissements d'Eluréd et d'Elurín.

Berendili, quant à lui, doutait de plus en plus et en pensée s'interrogeait sur le véritable but de leur sauvage équipée en ce pays hostile. Et il augurait plus qu'il ne craignait que d'ici peu ils ne doivent tous quitter la Terre du Milieu pour les Cavernes de Mandos. Malgré tout l'Amour qu'il vouait à ses compagnons, il savait que l'Ombre de la Mort était sur eux.

En vérité, Ulmo s'inquiétait toujours du sort des Elfes et des Hommes et influait en secret sur le destin de certains des habitants de la Terre du Milieu. S'il devait non seulement parler par la bouche de Tuor pour empêcher la Chute de Gondolin, il usa encore de son pouvoir pour sauvegarder les derniers guerriers elfiques en territoire conquis par Melkor. L'eau était son domaine, et par endroits, conservait-il quelque pouvoir. Arriva donc le jour où les ennemis jurés de Melkor cherchaient un endroit pour leur campement. Leur Nature Immortelle ne les dispensait pas du boire et du manger. C'est pourquoi ils étaient toujours à la recherche d'une source où coulerait une eau saine, qu'ils puissent utiliser pour se rafraîchir et se purifier de toute la saleté et la puanteur de ce pays de désolation. Ainsi, deux éclaireurs aperçurent un reflet scintillant au fond d'une crevasse au bord de laquelle ils marchaient. Leur vue d'Elfe leur permit de voir que l'eau était conservée dans une cavité naturelle dans la pierre et que cette eau était transparente, que le mal ne s'y était pas encore installé.

Le plus aguerri des deux éclaireurs remarqua, comme il s'apprêtait à s'en rejoindre le gros du groupe pour porter la nouvelle, une forme effilée posée sur le bord de l'anfractuosité. Les deux compagnons rebroussèrent chemin, ravis de cette découverte.

Eluréd et Elurín furent très intrigués par la forme devinée par les éclaireurs au fond de la crevasse. La nuit précédente, ils avaient tous deux rêvé de pluie, chose qui n'était jamais arrivée en ces régions, sauf au temps de la création d'Arda par les Valar. Le Feu et la Chaleur étaient ici la seule Loi, l'eau n'y avait pas sa place. Ils choisirent alors une corde et des récipients pour descendre voir cette étrangeté. La descente était difficile, la paroi était acérée et les pierres saillantes dangereuses, mais la magie et le savoir des Elfes subsistaient dans ces liens, aussi solides qu'ils le désiraient et doux à leurs mains.

Après quelques efforts, ils posèrent pied au bord du point d'eau. Elle était fraîche et limpide, Ulmo montrait là la mesure de son Pouvoir pourtant bien loin de la Mer. Ils en burent avidement mais s'arrêtèrent aussitôt car, dans le reflet troublé de l'eau, une image fugitive surgit devant eux, celle de Gothmog, Seigneur des Balrogs, le plus puissant des Maiar excepté Sauron lui-même. Et Gothmog faisait claquer ses fouets de feu et ses yeux étaient rouges du feu qui l'animait et du sang de ses victimes. Cette vision terrible disparut bientôt, mais par un curieux phénomène, elle leur donnait espoir même s'ils ignoraient pourquoi.

Une fois leur soif apaisée, ils s'intéressèrent à la forme qu'ils avaient soupçonnée du haut de la paroi, et que seul un Elfe aurait pu voir, à l'exception peut-être des messagers de Manwë, Thorondor et ceux de sa race. Ce qu'ils virent les surprit au plus haut point car rien ne pouvait laisser penser à la présence d'un tel objet en ce lieu. C'était une flèche. Une flèche Elfique dont la pointe baignait dans l'eau. Elle était sculptée dans le bois le plus précieux. Sa pointe était faite d'un alliage dont même les meilleurs forgerons d'Aulë devaient ignorer la fabrication et la substance. Cette flèche semblait d'une vélocité sans pareille et animée d'une volonté propre à percer toutes les protections, boucliers et autres cottes de mailles.

Et sous un renfoncement dans la pierre, dans une niche creusée dans la paroi à même la pierre, apparaissait un plein carquois de flèches semblables. Il était de nacre, de coquillages et autres ornements que l'on trouve dans les fonds marins. Caché, seul celui qui se tenait près du point d'eau pouvait le voir. La nature de ses matériaux et sa conception étaient inspirés des chars d'Ulmo, ses serviteurs l'avaient façonné avec le plus grand soin. Eluréd et Elurín eurent le plus grand mal à se défaire de cette vision, fascinés qu'ils demeuraient face au plus bel objet, après le Nauglamír, qu'ils eussent jamais vu. Ils s'approchèrent de la niche et en retirèrent le carquois avec onze flèches semblables à celle près du point d'eau. Un point attira leur attention car, fait étrange, le carquois portait une broderie représentant une goutte d'eau suspendue au-dessus d'une flamme. Ce motif devait avoir une signification quelconque mais elle n'apparut pas de façon évidente à leurs yeux.

Cependant, la nécessité de la prudence reprit le dessus sur leur intérêt et ils s'empressèrent de remplir leurs outres de cette eau divine. Ils remarquèrent, une fois cette tâche achevée, que rien ne subsistait de ce qui avait été un point d'eau et qu'il n'y en aurait jamais plus en cet endroit.

Eluréd se chargea de remonter avec le chargement d'eau pendant qu'Elurín passait sur son épaule ce si fantastique cadeau d'Ulmo. La joie était dans leur cour mais elle s'accompagnait d'interrogations sur la raison d'un tel présent. Arrivés au sommet, ce fut au tour de leurs compagnons impatients de s'émerveiller à la vue de ce carquois quelque peu extraordinaire. Et Berendili de s'exclamer : « - Qu'est-ce donc que cela ? - Les Dieux nous font signe de poursuivre notre destin, et ce présent, don d'Ulmo, devra nous servir un jour ou un autre. - Espérons que ces flèches apporteront la victoire et non la Mort sur nos têtes ! »

Cette dernière réplique en étonna plus d'un. C'était la première fois que Berendili exprimait ses inquiétudes à haute voix. Mais les deux frères tentèrent d'apaiser ses craintes. « - Les desseins des Valar sont parfois obscurs à nos yeux mais leur Amour pour nous, les Premiers-Nés, devra un jour se manifester à nouveau et ceci est peut-être le premier geste qu'ils font vers nous. Et nous ne pouvons le rejeter. »

Berendili approuva en silence et reprit le chemin. Tous lui emboîtèrent le pas tandis que les éclaireurs reprenaient un peu d'avance pour assurer la sécurité du groupe.

Ils marchaient d'un bon pas, l'attention en alerte mais tous s'interrogeaient sur l'usage de ces flèches. Après quelques heures, Berendili avait visiblement ressassé ses craintes et ses paroles passées. L'ennui et la honte se mêlaient sur son visage mais il était animé d'une nouvelle résolution. Il s'en venait maintenant vers Eluréd et Elurín, tous les Elfes stoppèrent et Berendili prononça ses paroles : « - Fils de Dior, j'ai failli à la parole que je m'étais donnée et je le regrette. Sachez que le doute m'a désormais quitté. Je crois en Ulmo et en vous, ses messagers. Mais avant tout, c'est à mes parents et amis que je parle et quoique vous décidiez, toujours je vous suivrai et serai à vos côtés. »

Eluréd en fut ému et Elurín ne l'était pas moins. C'est presque d'une seule voix qu'ils répondirent que cela ils le savaient et que si le doute l'avait troublé, ils ne croyaient pas pour autant à son refus de voyager avec eux. Le destin voulait qu'ils demeurent ensemble, et ils l'assumeraient. Et tous trois étaient maintenant heureux de cette entente retrouvée. Ils en revinrent donc à leurs préoccupations et à l'observation des paysages alentour ; les Orcs étaient à leurs trousses et ils craignaient à tout moment une embuscade.

Les jours et les nuits se succédaient, la guerre était leur vie et les Orcs le savaient mieux que quiconque. Mais ils n'utilisèrent pas les douze flèches du carquois, trop précieuses, dont ils savaient qu'ils n'auraient pas de semblables.

Est-ce le hasard, est-ce une autre manifestation d'Ulmo qui leur fit découvrir les propriétés hors du commun de ces projectiles ? Nul ne le sait mais voici en vérité comment cela arriva.

C'était la nuit et pour une fois, aucune crainte ne les hantait. Ils étaient dans le creux d'un cratère, que l'on nomma par la suite Orod i Chired pour « Montagne de la Découverte ». A l'abri de regards hostiles, cette position leur conférait également de pouvoir détecter tout mouvement sur les pentes avoisinantes. La garde était nombreuse et vigilante, tout était tranquille. Pour cette occasion, un feu de bois mort flambait. Il était loin le temps du dernier feu qu'ils avaient osé allumer. Ils avaient pris garde à ne pas y adjoindre de combustible qui puisse provoquer une quelconque fumée ou odeur.

Tous ceux qui n'étaient pas de garde étaient assemblés en un cercle autour du feu. Il réchauffait les corps et les cours et à cette agréable sensation ils évoquèrent bien des souvenirs réconfortants. Plus tard dans la nuit revint la question du don qu'ils avaient reçu. Tous manipulaient à tour de rôle les flèches et le carquois mais la réponse demeurait inconnue. Or l'un deux, même si l'on n'a jamais qualifié un Elfe de maladroit, fit tomber l'une des flèches dans le feu. Tous alors furent saisis et scandalisés à l'idée de voir l'une de ses flèches se consumer et disparaître. C'est ce qu'elle fit en effet mais dans le même temps le foyer s'éteignit rapidement. La chaleur baissa instantanément jusqu'à devenir nulle puis la lumière des braises s'estompa pour disparaître. Alors, le sens de la broderie et la propriété magique de ces flèches apparurent dans toute leur évidence. Ces flèches avaient donc le même effet que l'eau, domaine d'Ulmo, et semblait pouvoir éteindre n'importe quel feu, domaine de Melkor.

Armés de ces atouts, Eluréd et Elurín savaient maintenant qu'ils pourraient porter un coup décisif au règne de Melkor et ébranler ses disciples maléfiques. Défier et éliminer le capitaine des Balrogs, Gothmog, devenait leur principal objectif. La fin de Gothmog devenait leur raison de vivre, ce pourquoi ils avaient été épargnés lors du massacre de Doriath.

Et à l'unisson s'éleva le cri de « Mort à Gothmog ! » et cela devint le message qu'ils laissèrent à chacune de leurs attaques. Inévitablement, Gothmog releva le défi...

La bataille qui devait les opposer n'était pas encore arrivée. Mais elle fut terrible pour les opposants des deux frères et de leurs compagnons mais aussi pour leurs adversaires et seul le récit de la Chute de Gondolin raconte le combat entre des Elfes et les Valaraukar, Maiar du Feu pervertis par Melkor.

Gothmog, quant à lui, ne restait pas inactif. Le cri de « Mort à Gothmog ! » et la provocation qu'il recelait avaient traversé l'espace pour être entendus de lui. Une sombre inquiétude lui pesa mais il était sûr de sa force et de son pouvoir. C'est pourquoi il allait s'avancer lui-même au combat. Cette prochaine bataille lui fit rassembler quantité de troupes. Des troupes d'Orcs, de Loups et de Trolls furent bientôt prêtes. Il s'entretint avant son départ avec Melkor pour lui assurer que bientôt cette histoire serait close.

Voilà de fait comment la bataille se déroula. Gothmog et cinq de ses lieutenants accompagnés de leurs troupes quittèrent Angband au lendemain d'une autre embuscade dans laquelle avaient péri nombre de serviteurs du mal. Le Feu les accompagnait et la Désolation les suivait. La tuerie était leur mission et ils ne rencontrèrent aucun être vivant car chacun fuyait, même s'il ne restait guère que quelques oiseaux à survoler encore ce triste pays. Les fouets des Balrogs fendaient les airs et certains Orcs peu prudents tombèrent sous leurs coups. La fureur animait Gothmog et il échafaudait mille tortures pour couper le fil de la vie d'Eluréd et d'Elurín.

Les Elfes eurent vent de cette sortie et décidèrent de mettre leur plan en action et d'aller à la rencontre de Gothmog. Ces derniers, de leur avis, avaient de bonnes chances de vaincre ceux qui n'avaient succombé jusqu'alors. Leur troupe s'était déployée en un large demi-cercle. Eluréd était à l'avant, Elurín à sa droite tandis que Berendili couvrait l'aile gauche. Chacun écoutait et scrutait l'horizon. Ils avaient soupçonné l'arrivée des troupes Orcs car ils avaient rencontré des vols d'oiseaux qui venaient dans leur direction. Et le soir venu, une ligne de feu, témoin des dévastations des troupes de Gothmog, éclairait le lointain. Eluréd s'était alors porté à l'avant. Son arc était tendu, une flèche prête à siffler à tout moment vers quelque ennemi. Leur dessein à tous était, comme à leur habitude, de frapper vite et fort et de s'évanouir ensuite dans les reliefs escarpés. A force de progression, ils arrivèrent à Neled Emyn, nom donné aux trois collines qui surplombaient la plaine et allaient être témoins de la bataille. C'était l'endroit idéal pour le plan qu'ils avaient dressé, ils attendirent là ce qui devait advenir.

Après une longue attente, se dessinèrent enfin les plus puissants des serviteurs de Sauron. Après les avoir laissé approcher quelque peu, les Elfes sonnèrent de leurs cors, un son puissant, grave mais clair traversa les airs et son écho se répercuta pendant longtemps entre les trois collines. Les Orcs s'arrêtèrent en pleine stupeur mais Gothmog ricanait. Mais son sourire se figea lorsque les Elfes se dressèrent devant eux, l'assurance et la certitude de vaincre se lisaient dans leurs yeux et les Balrogs eux-mêmes en furent ébranlés. Eluréd prit la parole : « - Te voilà venu enfin Gothmog ! Ravi que tu viennes si vite vers ta perte. »

Les vêtements amples des Elfes claquaient dans le vent, rythmant les battements de leurs cours. « - En voilà assez, pauvres créatures ! Mes fouets caresseront bientôt vos chairs, vous allez connaître ce qu'est la Souffrance. »

Sur son ordre, les premiers Orcs se ruèrent au combat. Ils hurlaient leur haine des Elfes et de la beauté d'Arda. Leurs épées courbes luisaient d'un éclat sinistre et tournoyaient dans le vent. Leurs armures s'entrechoquaient dans un bruit métallique sinistre, leurs chausses cloutées frappaient le sol avec démence, la terre gémissait sur leurs coups. Mais tous les cris n'auraient pu entamer la majesté des Elfes. Et à ces Orcs fous, ils répondaient par un silence inquiétant de menace. Ils étaient peu nombreux face aux rangées qui s'avançaient vers eux, Gothmog faisait bien peu de leur cas et en son for intérieur se demandait comment une troupe si mince avait pu tenir en échec toutes les missions destinées à les tuer.

C'est alors qu'une flèche s'éleva dans l'air, signe pour les deux autres groupes d'Elfes embusqués sur les hauts de faire leur apparition. Les Elfes dominaient les troupes de Gothmog, et dans un combat éloigné où les arcs et autres projectiles avaient leur place, cette position était fort avantageuse. Lorsque la flèche eut décrit sa parabole et se planta dans le sol rocailleux, ce furent des nuées de flèches qui sifflèrent vers les Orcs. Les Elfes étaient non seulement des archers incomparables mais leur vue portait loin. Et alors que viser en contrebas était chose aisée, les Orcs devaient viser les hauteurs. Les arcs puissants de Menegroth faisaient entendre le chant de leur corde et, rang après rang, les Orcs tombaient. A chaque Orc qui s'effondrait, les Elfes entonnait une prière silencieuse à la gloire d'Ulmo pour qu'ils les protègent. Puis lorsque les Orcs furent décimés, et avant que les survivants n'arrivent sur eux, les Elfes tirèrent l'épée et dévalèrent la pente pour exterminer le reste de ce premier assaut. Ce fut alors au tour des Balrogs de s'avancer.

Les Elfes firent alors demi-tour, feignant de fuir, remontèrent la pente qu'ils avaient dévalée l'épée au poing. Le feu ardent des Balrogs les poursuivait mais lorsque les derniers Elfes franchirent le sommet de la colline, Eluréd, Elurín, Berendili et trois des leurs étaient prêts. Les deux frères et Berendili avaient chacun une flèche du carquois magique d'Ulmo prête à tirer. Deux flèches pour chacun des six Balrogs, cela devait suffire.

La tension des arcs était maximale, les Balrogs basculaient de l'autre côté de la colline, les traits furent lâchés. Le silence tomba telle une chape de plomb sur le champ de bataille. Chaque flèche avait atteint sa cible et se consumait au contact du feu vivant que sont les Balrogs. Les six Balrogs furent stoppés dans leur course.

La chaleur qui les environnait diminua, l'ombre qui les entourait se réduit et le rouge de leurs flammes vira au bleu des vagues. L'effarement qu'ils éprouvaient était visible, de figures effrayantes d'une taille à l'image de leur pouvoir immense, ils furent réduits à un statut d'esprit évanescent, sans grand pouvoir. Toute l'épouvante qu'ils inspiraient avait disparu pour un temps, ils étaient devenus vulnérables. Les Orcs avaient perdu toute leur assurance, la volonté des Balrogs ne les soutenait plus et ils contraient à grand mal la nouvelle offensive des Elfes. La vengeance des fils de Dior et de leurs compagnons approchait, ils demandaient maintenant justice. Le piège se refermait sur Gothmog et privé de son pouvoir, il ne pouvait que périr. Dans sa perfidie, il se réfugia derrière deux de ses semblables qui moururent aussitôt percés par une deuxième flèche fatale. Le combat fut terrible, les Balrogs se saisirent chacun d'une épée et leur essence de Maiar se reflétait dans cette ultime passe d'armes, ils luttaient à armes égales avec les Elfes.

L'endurance et l'habilité des Elfes étaient grandes après tant de temps passé à guerroyer. Melkor guidait les coups des Balrogs mais Eluréd réussit à désarmer l'un deux, et celui-ci périt transpercé par sa lame.

Alors que les trois premiers Balrogs avaient péri, le reste des Elfes livrait leur plus grande bataille. Les Orcs hypnotisés par cette défaite imminente n'opposaient qu'une faible résistance, ils tombaient par centaines, transpercés par les épées de Menegroth. Les quelques coups que les Elfes recevaient étaient facilement amortis par leurs armures, ils étaient invincibles et majestueux.

Elurín faisait face à Gothmog. Il fut surpris par le bond du Balrog qui vint se placer derrière lui. Il n'eut le temps que de s'écarter quelque peu pour éviter que la hache noire ne s'abatte sur son heaume. Mais son mouvement ne fut pas assez rapide et perdit l'usage de son bras gauche après le coup assené par Gothmog qu'il reçut. Il fut bien prêt de mourir mais Berendili se jeta sur Elurín pour se faire bouclier et para le second coup qui devait le tuer. Mais la force de Gothmog était trop puissante et l'épée de Berendili se cassa. Gothmog riait et soulevait une nouvelle fois son arme pour frapper et tuer. Toutefois, chaque compagnon de la troupe elfique veillait à la sauvegarde de ses semblables et deux d'entre eux lâchèrent une flèche sur Gothmog qui accusa le coup. Il pouvait maintenant mettre fin à la vie de ses ennemis mais aussi périr lui-même. Il choisit la fuite.

Les blessures d'Elurín et Berendili accrurent encore la Haine des Elfes. Fer contre fer, coup pour coup, les Elfes avançaient vers Gothmog et pour la première fois, il eut peur de devoir comparaître devant Mandos et d'être jeté hors d'Eä, dans le vide où nul ne sait ce qui y vit. Et pour la première fois, le désespoir était en son esprit alors que chaque fois, c'étaient les Enfants d'Ilúvatar qui connaissaient cette peur. Après le désespoir et l'énergie que l'on y trouve, la fuite devient le seul salut. Sa situation était désespérée, et les blessures additionnées l'affaiblissaient, il voulait vivre, vivre pour mieux s'en revenir, plus puissant et animé de la rage la plus grande qui soit. Il usa alors de toutes ses ressources pour transpercer le rempart des Elfes et rejoindre Angband alors que les Orcs faisaient retraite également. L'ennemi fuyait, la victoire des Elfes était totale.

L'Ennemi fuyait mais il n'était pas question pour les Elfes de rester sur ce champ de bataille à savourer leur victoire. Il fallait soigner les blessés et les serviteurs de Sauron allaient se ressaisir rapidement. Ils devaient impérativement trouver rapidement un endroit où se cacher et se reposer. « - Où irons-nous maintenant que nous sommes poursuivis comme jamais ? » demanda Berendili.

Et Eluréd de répondre. «  Retournons à cet endroit où le destin nous a montré comment vaincre ce jour. Escaladons à nouveau Orod i Chired et cachons-nous là pour panser les plaies de nos frères. »

Ils couraient, blessés mais fiers de leurs victoires. S'ils souffraient, ils n'en laissaient rien paraître et se disaient que le lendemain pourrait leur amener une nouvelle victoire. Gothmog n'était pas défait mais ils continueraient à le défier.

Eluréd prit quelques Elfes avec lui et resta en arrière afin de contrer toute poursuite d'Orcs intrépides pendant que son frère et les autres blessés regagnaient le cratère. Aucun ennemi ne prit leur poursuite. Tous parvinrent enfin au lieu dit.

La nuit passa, noire comme la plus profonde des grottes d'Angband. Aucune lumière de la Lune n'était visible, aucun bruit ne venait rompre l'inquiétude des Elfes si ce n'est leurs quelques murmures. Les gardes scrutaient de leurs yeux d'Elfes les contrebas mais pas même les yeux de Thorondor n'auraient pu percer la noirceur étrange de cette nuit. Les Elfes attendaient le jour, qui leur redonnerait espoir et effrayerait les Orcs. Les heures passaient, puis un vent fort se leva. Il souffla et éteignit le faible feu destiné à réchauffer les blessés. Des sifflements et hurlements se firent entendre, résultat du vent glissant sur les terres.

Après des heures interminables d'angoisse, le soleil se leva enfin, et à travers les nuages noirs, il réussit à donner quelque lumière aux Elfes. Ils pensaient pouvoir décider de la marche à suivre pour se mettre en sécurité dans des terres plus sûres. Mais au bas de la pente du cratère, une brume opaque persévérait.

C'est alors que le son des tambours et des cris s'éleva. Puis la brume se retira, Sauron était venu...

Les Elfes n'avaient vu leur approche car Sauron avait créé une brume opaque sur ses troupes. Tombé en disgrâce aux yeux de Melkor depuis qu'il avait laissé Beren et Lúthien s'emparer d'un de ses Silmarils. Depuis, il cherchait sans cesse à récupérer ce joyau, car il savait pouvoir revenir dans les faveurs de Melkor s'il le lui rapportait.

Des engins de mort étaient disposés pour les harceler. Catapultes chargées de pierres, de magma en feu et fumant. Arcs géants, cordes tendues, où des flèches enflammées attendaient d'être lancées.

Les Elfes étaient donc encerclés, sans abri pour se couvrir. Leurs armures seraient impuissantes à les protéger des blocs de pierre et autres projectiles. Sauron était impatient d'en finir et ordonna l'attaque. Une pluie de pierres s'abattit sur le sommet du cratère. Elles volaient de partout, s'abattaient avec des sifflements et touchaient le sol dans une déflagration assourdissante. La poussière se soulevait et l'on entendait à peine les cris des Elfes qui furent fauchés par ces projectiles. Berendili fut l'un des premiers. Il fut écrasé sous la masse, ses blessures trop graves pour qu'il puisse guérir. Le temps s'arrêta alors pour les Elfes. Plus rien ne les préoccupait, pas même le fait qu'ils pussent mourir eux-mêmes, si ce n'est la fin toute proche de leur plus ancien compagnon. Ils se rassemblèrent près de Berendili mourant. « - Mes amis, il est temps pour moi de vous quitter. Mon destin est accompli et je n'y puis rien. Mais vous, vous devez rester sur ces terres, soyez les combattants des Peuples Libres et combattez encore et toujours les forces du Mal. »

Il était mort l'esprit heureux de cette victoire qu'ils avaient eue face à Gothmog et n'allait pas connaître la fin tragique de ces compagnons.

Eluréd dit alors : « - Mes frères, la Mort est près de nous. Mais nous sommes une seule et même volonté, nous allons combattre, comme le voulait Berendili, et faire payer à Sauron le sang de nos amis répandu sur cette terre. »

Eluréd et Elurín, une épée dans sa main valide, se présentèrent alors au bord de la pente et une véritable Lumière émana d'eux. La couleur blanche de leur habit, la blondeur de leurs cheveux, le teint de leur peau et l'atmosphère sombre autour d'eux, tout contribuait à leur conférer une Aura de Dieu. « - Où es-tu celui que nous nommons Gorthaur, le Détesté ? Montre-toi donc et affronte la colère des Premiers-Nés. Nos aïeux t'ont vaincu une fois, nous le ferons à nouveau. A moins que la Peur prenne le pas sur ton infamie et qu'à la place de comparaître devant nous, tu n'envoies tes complices ? »

Jamais, jusqu'alors, Sauron n'avait été défié ainsi. Mais en guise de réponse, il ne fit que lancer l'assaut de ses troupes. Les catapultes s'arrêtèrent et ce fut au tour des Orcs de s'avancer. Mais les armes de Sauron se retournèrent contre lui car les Elfes avaient fait rouler certaines d'entre elles sur le rebord du précipice pour ensuite les précipiter vers les troupes de Sauron. Les Pierres en arrachaient d'autres à la pente, lave refroidie depuis peu et c'est une véritable avalanche qui faucha quantité d'ennemis. Mais le moment de panique passé parmi les Orcs, ils reprirent leur ascension.

Puis les Elfes tirèrent leurs dernières flèches pour retarder l'échéance inévitable maintenant. Les Elfes pouvaient tirer à l'arc plus vite, plus fort et plus loin que les Orcs mais ils n'étaient pas en nombre suffisant pour repousser l'attaque.

Alors qu'ils retiraient leur épée de leur fourreau et que la bataille au corps à corps allait commencer, un formidable coup de tonnerre retentit. Et chose qui n'était jamais arrivée, la pluie se mit à tomber. Elle était froide, drue et violente car elle était en territoire maudit mais c'était là un signe du soutien d'Ulmo envers les Elfes qu'il avait déjà soutenus. Et ce, même s'il ne pouvait le faire plus ouvertement sans aller à l'encontre de la sentence des Valar.

Les Elfes ne se trompèrent pas devant cet encouragement, la panique saisit les Orcs qui n'avait jamais connu cet événement sur ces terres. Cela donna un avantage moral aux Elfes qui tuèrent bien des Orcs avant que ceux-ci ne songent à réagir. Mais la pluie cessa aussi soudainement qu'elle était venue car le pouvoir d'Ulmo était fort diminué si loin de la Mer, et avec son départ les épées commencèrent à s'entrechoquer. Des étincelles jaillissaient de la rencontre des lames Orcs et Elfiques. Ces lames Elfiques irradiaient une vive lumière bleue, réaction de ces lames magiques à proximité de ceux à qui elles devaient ôter la Vie.

Les Elfes coupaient et tailladaient, piquaient et plantaient mais rien n'y fit, tous marchaient dans le sang et les Elfes tombaient un à un. Eluréd et Elurín étaient les plus farouches des combattants et anéantissaient nombre d'Orcs qui étaient à leur portée. Elurín, un bras inerte le long du corps n'en était pas moins redoutable. Les haches noires des Orcs tombaient encore attachées aux mains qui les portaient. Malgré les pertes parmi les rangs des Orcs, ils continuaient de vouloir s'agripper aux deux frères. Il n'était pas question pour eux de les tuer, Sauron voulait qu'ils soient pris vivants.

De fait, tous les compagnons de longues et grandes batailles étaient déjà tombés sans avoir eu la possibilité de fuir ou de concevoir quelque plan. Aucun Elfe ne survécut, exceptés les fils de Dior. Ils furent pris dans des filets, ligotés et amenés devant Sauron lui-même. Tous deux s'étonnèrent d'être encore vivants car Sauron ne faisait de prisonniers que pour travailler dans ses forges et cela ne semblait pas être le sort qui attendait les deux frères.

Il tenait enfin sa vengeance. Se venger de la famille qui l'avait tenu en échec et vaincu il y a de ça bien des années. Mais avant cela, il voulait obtenir des deux frères l'endroit où il pourrait trouver le Silmaril qui avait été arraché à la Couronne de Fer de son Seigneur et Maître. Il était d'autant plus décidé à l'obtenir que Gothmog avait échoué dans cette tâche et qu'il deviendrait de fait l'indiscutable lieutenant de Melkor. Car si Sauron et Gothmog étaient animés d'une même haine pour les Enfants de Lumière, leurs royaumes respectifs sur la Terre du Milieu leur paraissaient toujours trop étroits. Une lutte intestine existait donc dans les rangs des serviteurs de Melkor, chacun luttant pour s'attirer les faveurs de l'être le plus puissant d'Arda.

Et plus encore que l'attrait du Silmaril, il avait voulu voir de ses propres yeux ceux qui l'avaient pendant si longtemps défié. Eluréd et Elurín étaient les descendants de ceux qui l'avaient humilié. C'était Lúthien qui l'avait forcé à abandonner tout pouvoir sur son île et sa forteresse. Forcé à fuir, de peur d'errer à tout jamais, dénué de son enveloppe charnelle, et à encourir la colère et le mépris de Melkor.

Mais Sauron, qui abhorrait le sourire et la satisfaction du vainqueur, ne montra cependant pas sa malice et le Mal qu'il incarnait . Il essaya de se montrer, dans un premier temps, sous un aspect bienveillant. Il voulait ramener le Silmaril que Beren et Lúthien avaient volé à son maître. Il savait qu'il était à Doriath et imaginait que les deux frères l'avaient en leur possession ou tout au moins savaient où le trouver. Voici comment il essaya de troubler en paroles les deux frères. « - La bataille fut longue mais je salue mes valeureux adversaires à leur juste valeur. Vous avez été braves mais le combat vous était perdu par avance et... - Nous n'avons que faire de tes paroles Gorthaur. Tu as trahi Aulë ton premier maître qui t'a enseigné tant de choses, tu t'es allié à Morgoth et tu seras maudit pour ton infamie. Tu en répondras devant Manwë. Sache qu'un jour les Enfants d'Ilúvatar marcheront d'un même pas vers toi et alors ton règne sera fini. »

L'un des commandants des Orcs voulut frapper Elurín pour son discours insolent mais le regard flamboyant de celui-ci arrêta son bras. Ils s'affrontèrent tous deux du regard mais la l'Orc ne put soutenir la blancheur glaciale des yeux d'Elurín. Eluréd reprit : « - En nous coule le sang mêlé des Eldar et des Hommes, nous formons l'alliance des Enfants d'Ilúvatar et rien ni personne, pas même toutes les ténèbres du Monde, ne pourra dominer la plus belle création d'Ilúvatar sur Eä. - Vous dites que les Dieux vous aiment mais c'est pour eux que vous mourrez. Les Dieux vous ont protégés jusqu'à maintenant, mais vous êtes désormais entre mes mains », énonça froidement Sauron.

Mais ses paroles de menace voilaient sa peur. Si le danger n'était pas immédiat pour lui, la prophétie des frères énoncée en ce lieu devait longtemps le hanter. Elle éveilla ses doutes jamais formulés. Il n'obtiendrait jamais le pardon des Puissants. Il avait joué la même Musique que Melkor et avait usé de son libre-arbitre pour le suivre. Son chemin était depuis celui de la trahison, la destruction et la mort. Mais un jour tout s'achèverait, Melkor assoirait son emprise totale sur Arda ou ce serait leur perte à tous les deux. Et chaque jour qui passait, Sauron le passait à éliminer ses ennemis, ceux qui voulaient l'empêcher de régner sur le Monde.

Sauron ordonna qu'on ramassât les armes des Elfes et aperçut le carquois d'Ulmo dans l'ensemble des arcs, flèches et épées. Et à la vue de cet objet, la rage de Sauron ne connut plus de limites. L'aide d'Ulmo apparaissait dans sa réalité et Sauron comprit enfin que les actions hors du commun de ces deux frères était guidée en partie par le puissant Vala. La colère et la violence de Sauron éclatèrent comme jamais et il ordonna que les deux frères fussent mis à mort sans délai, ne se souciant même plus du Silmaril qu'il convoitait tant. Et pour précipiter leur fin, Sauron commanda que ce soient les armes d'Ulmo qui servent.

Maintenant est contée la fin d'Eluréd et Elurín, les derniers êtres du sang de Beren et de Lúthien encore vivants sur la Terre du Milieu, hormis Elwing.

Nulle action héroïque n'aurait pu les sauver et ils le savaient.

Sauron manipulait les armes des Elfes alors que les frères étaient ligotés à l'aide des cordes enlevées à ces mêmes arcs et par d'autres filins trouvés sur le champ de bataille.

Puis les Orcs attachèrent bout à bout cordes et filins pour pouvoir descendre ces ultimes survivants au fond d'une ravine en bas de laquelle stagnait une eau noire qui empuantissait l'air.

Les deux frères vivaient leurs derniers instants, ils dévalaient l'à-pic et voyaient se rapprocher le liquide perverti. Ce qui était initialement une part de l'élément et du Royaume d'Ulmo était devenu l'un des symboles du poison de Melkor. Dans cette eau autrefois claire vivaient et nageaient les poissons et les oiseaux s'y reposaient, maintenant aucun être vivant ne pouvait même y boire.

Des archers étaient visibles de l'autre côté du gouffre. Sauron était à leur côté, attendant que les frères commencent à s'enfoncer dans l'eau.

Centimètre par centimètre l'eau se rapprochait, le temps s'était arrêté et l'on n'entendait plus que les ricanements et les cris d'impatience de Sauron. La surface calme de l'eau s'irisa lorsque les Elfes la touchèrent , ce fut l'instant où Sauron donna l'ordre de tirer.

Deux Orcs empoignèrent les arcs d'Eluréd et d'Elurín et les deux dernières flèches du carquois d'Ulmo mais leurs mains furent brûlées lorsqu'ils voulurent empenner leur flèche. Aucun d'eux ne pouvait empoigner la flèche sans une atroce douleur si bien que ce fut Sauron en personne qui lança ses traits de mort vers Eluréd et Elurín. Lui non plus ne fut pas épargné par la torture mais il était un Ainu et savait endurer la souffrance tout comme il savait la donner. Par un cri de pure horreur, il décocha les deux traits mortels. Les flèches fusèrent, sans que rien ne puisse les arrêter, et blessèrent gravement les deux fils de Dior alors qu'ils continuaient à s'enfoncer dans l'eau.

On ne sait s'ils moururent de la noyade ou de leurs blessures mais ce fut, comme Sauron l'avait prédit, par l'instrument des Valar. Et même la rougeur de leur sang ne put colorer l'eau noire.Toutes les armes et autres objets des Elfes furent jetés à l'eau. Certains se brisèrent sur les rochers, d'autres coulèrent mais quelques-uns flottèrent, pris dans le ressac des eaux.

La Vengeance de Sauron était accomplie, lui et ses armées quittèrent alors ce lieu de triste mémoire pour n'y jamais revenir.

Eluréd et Elurín furent laissés là, toujours attachés, dans cette eau empoisonnée, balancés par le vent alors que le jour se finissait. Cette eau noire aurait dû être leur sépulture mais au lendemain, alors que le Soleil éclairait à nouveau cette place, on put voir que les liens des deux frères avaient été sectionnés et les dépouilles emmenées. Avec les enveloppes charnelles des frères, disparut également le carquois d'Ulmo. Il en alla pareillement de celui de Tencaro et avec lui les parchemins que le sage avait pris tant de soin à écrire. Est-ce le fait d'Ulmo, nul ne le sut jamais mais ces écrits furent un jour retrouvés sur les côtes de Valinor et c'est grâce à eux quand l'on connaît le combat des fils de Dior sur la Terre du Milieu.

Ainsi se termine le conte d'Eluréd et d'Elurín, morts après avoir lutté de toute leur âme pour la survie des peuples libres de la Terre du Milieu. Et par ces gestes, l'on dit qu'ils furent tenus en grande estime par les Grands en Valinor...

Cédric FOCKEU, Mai 2000.

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Un Hobbit se réveille avec un bourgeon au menton...

Germe de Hobbit

Bouleau Boutdebois se réveilla un beau matin de printemps avec un bourgeon au milieu du menton.

Comprenez-moi bien, il ne s’agissait pas d’un furoncle naissant ou d’un vestige d’acné mal soignée. Boutdebois était sorti des années d’irresponsabilité depuis déjà une bonne vingtaine d’années maintenant. Non, c’était un véritable bourgeon, tendre et luisant, plein de promesses végétales : une authentique pousse d’arbre ! Pour quelqu’un qui ne goûtait guère le qu’en-dira-t-on, il allait certainement alimenter un temps les conversations des tavernes alentour. Heureusement, comme bon nombre de Hobbits de la branche des Forts, Bouleau arborait une belle barbe aux reflets châtains. Tant qu’il n’aurait pas trouvé d’explication (ni de remède, par conséquent), il pourrait toujours se débrouiller pour cacher ce délicat bourgeon dans sa forêt de poils... Jamais il ne lui vint à l’esprit de chercher à couper purement et simplement cette jeune pousse.

Il faut dire que Bouleau Boutdebois n’était jamais aussi heureux qu’au milieu des grands arbres de la Comté. Il habitait un trou à deux étages, aménagé dans une vaste butte recouverte de grands noisetiers, au cœur du Bout-des-Bois. Bouleau Boutdebois était en effet l’un des rares propriétaires de ces terres au sud-est du Pays de la Colline Verte (mais les gens du coin disaient plus simplement « VerteColline »). Ses ancêtres avaient pris le nom de l’endroit – ou était-ce le lieu qui avait reçu le nom de leurs habitants ?, on ne savait plus très bien et cela importait peu...

Curieusement, le Hobbit ne s’affola pas immédiatement de cette excroissance. Sa première réaction fut même d’essayer de déterminer à quel type d'arbre pouvait bien appartenir ce bourgeon. Après avoir conclu à une variété de noisetier, Bouleau éprouva son premier trouble grave de la journée : il avait faim !

Bouleau descendit lentement l’escalier en colimaçon qui le menait à la cuisine, située au rez-de-forêt. Là, il trouva les vestiges du dîner de la veille. Il avait reçu Marmenteau, un Hobbit de la maison de Maître Peregrin, vieil ami de la famille Boutdebois. Cette visite était régulière. Diamond, l’épouse du célèbre Hobbit, était originaire de Long Cleeve, et elle aimait faire découvrir à ses invités, au cours des longues fins de soirée, un fameux breuvage au goût de tourbe, provenant des hauts plateaux de sa région natale. Conquis depuis longtemps, Bouleau bénéficiait désormais d’une partie des tonnelets de whisky, que Marmenteau avait la charge de rapporter. En célibataire affermi, Maître Boutdebois avait du mal à débarrasser la table après avoir mangé : les lendemains se transformaient alors souvent en corvée matinale de nettoyage... Une mauvaise habitude... C’est en rangeant les verres que Bouleau s’aperçut d’une chose étrange. Il avait également pris de Diamond la manie raffinée de couper son whisky avec un peu d’eau tirée de la même source qui avait servi à confectionner son alcool favori. Les petits tonnelets d’eau longeaient d’ailleurs les barriques ventrues de Long Cleeve. Or, le restant d’eau, ce jour-là, dans la carafe répandait une odeur particulière. « Groin d'Orque !, s’exclama le Hobbit. Tu n’es même plus capable de prendre l’eau appropriée pour ton whisky ! ». Il alla vérifier l'origine du tonnelet mis en perce la veille au soir : à sa grande surprise, le tonnelet était identique aux autres. « Comment est-ce possible, bon sang de bois ! Ces tonnelets me viennent pourtant toujours de chez Maître Peregrin, qui a la bonté de me les remplir à partir de ses propres tonneaux ! ». Perplexe, Bouleau s’assit en se grattant la barbe, mais s’arrêta aussitôt : il avait failli écorcher son bourgeon ! Son attention fut attirée par le curieux parfum qui se dégageait de l’eau : on aurait dit l’odeur de la rosée distillée sous les feuilles mortes, dans les sous-bois en automne, une odeur à la fois forte et claire, chargée d'humus mais fraîche. Jamais l’eau de Long Cleeve n’avait eu cette senteur !

Il chaussa – avec difficulté – ses vieilles bottes de Nains, si confortables malgré leur cuir épais, et sortit fumer sa première pipe de la journée. Assis sur sa souche favorite dans la petite clairière ensoleillée s’étendant devant sa porte, il prit enfin le temps de songer à l’excroissance printanière qui ornait le bas de son visage. Que se passerait-il si ce bourgeon se mettait à germer ? Il aurait du mal à le cacher indéfiniment. A moins de sculpter la jeune branche en forme de pipe... Bouleau secoua la tête avec un sourire inquiet : se laisser aller à de telles idées fantaisistes ne l’avancerait à rien. En revanche, peut-être que quelqu’un avait-il entendu parler d’un cas analogue... Bouleau gravit les deux étages pour gagner sa bibliothèque. Elle ne formait qu’une seule pièce, circulaire, aux multiples rayonnages disposés autour d’une large cheminée centrale. Lorsqu’il ne marchait pas dans les bois, Bouleau passait de longues heures à étudier l’histoire de la Terre du Milieu. Bouleau aimait les feuilles de toutes sortes. De la fenêtre ronde, sa vue dominait une bonne partie de la forêt. Cet endroit lui tenait à cœur. Comme il avait pu y assommer de questions Maître Peregrin sur ses aventures ! Ce dernier y répondait d’ailleurs de bonne grâce, se rappelant sa propre soif de connaissance qui mettait à l’épreuve la patience de Gandalf. « Si, au moins, Gandalf était encore là, soupira Bouleau. Il aurait su expliquer ce curieux tour de magie... » Pourtant, Pippin lui avait appris que la magie n’est qu’un terme qu’emploient les ignorants pour désigner ce qu’ils ne comprennent pas. On s’était ainsi toujours étonné de la croissance indéfinie du géant Touque, après son retour de la Grande Guerre. Maître Peregrin avait alors expliqué l’étrange pouvoir de la boisson entique de la lointaine Forêt de Fangorn. Toutefois, on ne comprenait pas pourquoi il grandissait encore, jusqu’à se rapprocher des plus petits des Grandes Gens. Bouleau comprit subitement : Pippin continuait de boire de cette eau ! Et l’explication de son bourgeonnement vint d’elle-même : Maître Peregrin avait dû se tromper en remplissant l’un des tonneaux pour Boutdebois en y versant de l’eau de Fangorn par inadvertance. Bouleau avait bu cette eau la veille dans son whisky !

Mais ce qu’il ne parvint pas à élucider, c’est pourquoi il bourgeonnait ainsi alors que Maître Peregrin semblait être resté aussi lisse qu’un arbre en hiver. Or, si Bouleau était plutôt irrésolu et lent pour les choses du quotidien, il était capable d’une rapidité étonnante pour éclaircir le moindre problème inhabituel qui se présentait. Sa décision était prise : puisque Maître Peregrin était une fois de plus parti sur les routes au service du roi Elessar, il devait aller jusque dans la Forêt de Fangorn pour tâcher de comprendre ce mystère...[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Une vraie tête de bois

Cela faisait déjà quelques heures que Bouleau marchait avec la sensation désagréable d'avoir oublié quelque chose. Pire qu'un caillou dans la botte, ce scrupule à la fois tenace et fuyant ralentissait sa progression. Il était pourtant parti sans tarder au lever du jour, avançant d’un bon rythme. Disons plutôt qu’il aurait pu tenir un rythme efficace s’il n’avait fait la route avec Riblon. Impossible de trouver pire compagnon de voyage que ce Riblon ! Un rien le mettait en rogne, il ne manquait pas une occasion de flâner, voire de s’arrêter. La moindre remarque lui semblait un outrage...

Bouleau n’avait cependant pas eu le choix : il lui fallait bien un poney de bât s’il voulait traverser les terres sauvages du Pays de Dun. Il prendrait le parcours le plus direct : rejoindre le Chemin Vert, puis la Vieille Route du Sud, pour atteindre ensuite la Trouée de Rohan. De là, il pourrait remonter vers la Forêt de Fangorn. Le voyage serait long, mais Bouleau ne s’imaginait pas que Riblon lui ferait perdre par son comportement le temps qu’il gagnait à le charger de ses paquets...

« Avance, sale bête ! Et laisse cet arbuste, il ne t’a rien fait ! » Le satané poney venait encore de prendre la tangente pour s’octroyer un casse-croûte improvisé aux dépens d’un innocent buisson. Bouleau s’irritait d’autant plus qu’il voyait mal de quelle façon il pourrait corriger toute la mauvaise volonté dont était capable cet animal. Quelle idée de ne pas l’avoir vendu plus tôt ! Ce n’étaient pourtant pas les occasions qui lui avaient manqué ! Mais Bouleau avait une fois de plus laissé traîner les choses : il y aurait bien une autre foire aux bestiaux le mois suivant à Bourg de Touque, voire à Hobbitebourg, pour se défaire du poney. C’était un cadeau de sa tante Cossette... « Parlons-en d’un cadeau ! » rumina le Hobbit, en relevant une énième fois la tête du poney occupé à tondre les abords du sentier....

La présence de Riblon avait toutefois pour avantage de détourner l’esprit de Bouleau de son principal souci : le bourgeon, apparu la veille, avait poussé et il pointait désormais légèrement la tête parmi les poils du menton de son infortuné porteur. S’en étant rendu compte la veille au soir, Bouleau avait parcouru bon nombre d’ouvrages où se cachaient les plus improbables remèdes de grands-mères. Mais entre la pommade pour faire taire les chiens et la lotion soi-disant elfique contre la myopie, il n’avait rien trouvé pour accélérer la pousse de sa barbe.

« Sois maudit ! Qu’il te germe des bourgeons dans la bouche, au moins tu ne t’arrêteras plus ! » cria de nouveau Bouleau, qui ne s’attendait pas, pour une fois, à ce que son poney lève la tête : Riblon avait décidé – une fois n’est pas coutume – de goûter aux tendres pousses d’une branche à sa portée. « Si j’avais su, tu aurais eu le droit toi aussi à l’eau des Ents ! » Bouleau se figea immédiatement sur le sentier – brusque inversion des rôles, à la grande surprise du poney qui lui jeta un regard noir. « Bon sang de bois ! Marmenteau ! Il a bu de cette eau ! A-t-il germé lui aussi ? » Bouleau venait de se rappeler ce qu’il cherchait depuis le matin : il avait oublié de prendre des nouvelles de son visiteur. Son visage avait-il bourgeonné ? Fallait-il rebrousser chemin (et en profiter au passage pour changer de poney...) ou atteindre au plus vite la Forêt de Fangorn afin d’en rapporter le remède ? Et si l’épidémie s’étendait à toute la Comté ? La vision de milliers de Hobbits bourgeonnant puis fleurissant au point de transformer la Comté en un immense jardin mouvant lui traversa l’esprit... Décidément, constata-t-il avec haussant les épaules, il ne pouvait s’empêcher d’avoir de telles images saugrenues aux moments les plus sérieux de son existence !

L’heure était venue de faire une pause, et de la mettre à profit pour résoudre ce problème. Riblon ne se fit pas prier : sitôt dessanglé, il entreprit de débarrasser le terrain de toutes les touffes d’herbe qu’il jugeait superflues... La pipe entre les dents, l’œil rêveur, Bouleau s’abandonna provisoirement, après un solide déjeuner, au calme environnant. Seul le bruissement élevé du feuillage, ponctué de quelques chants d’oiseaux, emplissait le paysage alentour. Engourdie par le lourd sac à dos, sa nuque raide semblait offrir à sa tête le dossier rigide dont elle manquait pourtant...

« Morve de Troll ! » Bouleau avait dormi plus que prévu et déjà la fraîcheur du soir s’annonçait. Ah, elles étaient belles, ses idées de ramener de Fangorn le remède approprié ! S’il n’était pas capable de soutenir le rythme d’une journée de voyage, il n’irait pas loin ! Pire, Riblon, l’œil narquois et la fleur aux dents, mâchouillait paisiblement à l’ombre des arbres. Mais Bouleau n’arrivait pas à s’en vouloir totalement. Quel rêve étrange et reposant... Il s’était senti à la fois pétrifié et incroyablement mobile. Il fouillait la terre et caressait les nuages... Le temps glissait sur lui comme la pluie et il buvait la lumière. Le Hobbit grimaça lorsqu’il remua pour se remettre en route. Il fallait encore marcher un peu avant la tombée de la nuit.

Après une bonne vingtaine de minutes passées en ruses, en intimidations et en cajoleries, il réussit enfin à s’emparer d’un Riblon ravi de sa journée et se promit de l’attacher la prochaine fois. Ce voyage se présentait mal.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

L'arbre qui cachait la forêt

« Et de trois ». En l’espace de quelques jours, deux nouveaux bourgeons ornaient la tête de notre Hobbit. Oh, ils n’étaient pas très visibles, eux non plus, l’un à la base de la nuque, l’autre derrière l’oreille gauche. Mais ils étaient mal situés, et surtout ils laissaient augurer une véritable floraison...

Bouleau s’avouait peu à peu qu’il n’avait pas osé, jusqu’à maintenant, envisager le problème dans toute son ampleur. En authentique Hobbit, son insouciance lui avait servi de premier rempart. Or, si l’hypothèse d’un pouvoir particulier de la boisson entique sur son organisme s’avérait exacte, les conséquences risquaient d’être redoutables. Les transformations ne s’étaient d’ailleurs pas limitées aux bourgeons. Ainsi avait-il dû rapidement renoncer à chausser ses bottes de Nain, car la pilosité de ses pieds semblait plus dense et les ongles de ses orteils donnaient l’impression de se durcir comme du bois.

Comment ne pas redouter alors la rencontre d’un autre voyageur ? On se méfierait à coup sûr d’un Hobbit verdoyant... La paix durable instaurée par le roi Elessar avait rendu les routes moins dangereuses et les soupçons entre peuples moins pressants. Mais les Hobbits restaient encore assez méconnus. Il serait préférable de ne pas attirer l’attention...

Bouleau Boutdebois respira profondément. Ce ne serait pas si simple. Le Chemin Vert n’offrait pas grande protection : des aventuriers malveillants, comme il en existait encore çà et là malgré les efforts du royaume, auraient tôt fait de l’apercevoir. Et le Hobbit ne pouvait compter ni sur sa force, ni sur la vélocité de sa monture (c’était peu de le dire...) pour leur échapper. Seule la dissimulation était envisageable, mais là encore Riblon poserait problème. Pourquoi ne pas attendre plutôt un convoi de Grandes Gens ou de Nains ? Les échanges commerciaux connaissaient un essor rarement vu depuis très longtemps, favorisant la circulation entre les contrées. Il bénéficierait ainsi d’une protection sérieuse. Mais ses ennuis ne disparaîtraient pas pour autant et pourraient même empirer : la proximité de compagnons de voyage augmenterait le risque que l’on découvre ses anomalies printanières.

Perdu dans ses réflexions, Bouleau fit un geste pour se désaltérer. Mais il fut stupéfait en découvrant le contenu de sa gourde. Une senteur de sous-bois ! Il l’avait remplie au ruisseau traversé le matin même, mais l’eau recueillie dégageait désormais la même odeur que celle de Maître Peregrin. Elle ne présentait pourtant aucun parfum caractéristique lorsqu’il l’avait prise quelques heures auparavant. Bouleau se précipita pour dissiper toute erreur possible : lors de ses préparatifs de voyage, il avait pris soin d’emporter une flasque pleine de la boisson entique, afin de la soumettre au jugement des Gardiens de la Forêt. Aurait-il confondu les deux récipients ? Il n’y eut vite aucun doute : la flasque était restée à sa place, bien protégée dans le paquetage que Bouleau venait d’ouvrir fébrilement – au grand étonnement de Riblon, peu habitué à une telle agitation.

Une immense angoisse l’envahit. Voilà qu’à son contact l’eau se modifiait ! Non seulement il se métamorphosait, mais il bouleversait son environnement ! Son premier réflexe le poussa à jeter violemment au sol l’eau de sa gourde. Puis, rattrapé par une crise de tremblements, Bouleau se sentit piégé, rongé de l’intérieur, chassé hors de lui-même comme par un parasite vorace. Et pourtant cette sensation était trompeuse : il ne s’agissait absolument pas d’un corps étranger. Les bourgeons se développaient dans la continuité de sa chair, acquérant presque une forme de sensibilité. Ils ne lui causaient aucune douleur, bien au contraire. Le Hobbit avait plusieurs fois constaté au cours des derniers jours qu’il respirait mieux, qu’il s’épanouissait – si l’on pouvait le dire ainsi. Comme il eût préféré des maux plus habituels ! Une blessure, au moins, a une origine externe, et l’on connaît généralement à l’avance les symptômes des maladies même les plus graves. Elles s’expliquent et se soignent, tandis qu’il était victime d’un mal inconnu, bien que sans douleur. Il ignorait jusqu’où irait cette transformation. Allait-il devenir un arbre ? Un Semi-Ent ?! Cela n’avait pas de sens !

Des réminiscences de rêves lointains lui revinrent lentement en tête. Parfois, de fugitives impressions l’avaient parcouru, comme de simples frémissements porteurs de sens. Son esprit ne parvenait pas à les capturer pour en prendre réellement conscience. Tels les vifs reflets de poissons crevant subitement la surface de l’étang, ces instants ne laissaient que le souvenir d’une onde lorsque son attention s’y portait. De verts éclats ensoleillés crevant le feuillage. A d’autres moments, il habitait une atmosphère diffuse, sourde, sans lumière. Il éprouvait la digestion de la colline, les voyages du vent ou la course des prairies. Son regard perdait le privilège de guider ses pas, au profit d’un tact interne. Il circulait dans la chair du monde...

« Heureuse rencontre, jeune Hobbit ! » Bouleau sursauta, pris au dépourvu. « Heu... Heureuse rencontre », bredouilla-t-il, en tâchant de dissimuler son trouble, tandis que Riblon détalait dans un nuage de paquets vers le bosquet voisin. – Vous avez là un poney fort courageux... La voix était chaude, un peu craquelée, avec une pointe d’amusement. Bouleau réussit enfin à distinguer la haute silhouette qui se découpait dans la pleine lumière. On aurait dit un vieil arbre sombre, tordu, aux rameaux desséchés.

Sébastien Mallet, Juin 2003.[sws_divider_top]



Un conte cryptique attribué à Keldre l'Obscur. Les perles vont par trois, mais celle du milieu n'est pas différente des deux autres.

Tirèse

C’est un roi qui est arrivé ce matin au temple. Rien dans son port ne l’aurait laissé présager — Il a marché longtemps sur la route poussiéreuse, sans escorte ni garde d’apparat. La fatigue creuse ses traits hagards et la terre ocre du désert s’accroche à son long manteau usé. Son ancien royaume n’est pas très vaste et ne compte pas un bien grand nombre de sujets. Une rapière émoussée, une antique forteresse aux murs lézardés, peuplée de fantômes, quelques arpents de terre laissée en friche, une vieille forêt à l’abandon où les ronces l’emportent sur les clairières fleuries : voilà toute l’étendue de ses anciennes possessions. Petit roitelet d’une contrée sans nom, sans allégeance ni protecteur, il est de ceux que la neuvième guerre cyclique a jetés sur les chemins de l’errance. Tous viennent se recueillir ici, un jour, mais il ne sait pas encore que je l’attendais et que j’ai eu le temps de l’observer tandis qu’il gravissait le sentier battu. "Suis-je arrivé aux confins du monde ?" a-t-il demandé, un tremblement dans la voix, en désignant du doigt la falaise sur laquelle se dressait le temple. Son regard hésitant a glissé sur les colonnes et les autels sans les voir. — "On peut voir les choses ainsi." lui ai-je répondu. "Au-delà, il n’y a que la mer." — "Alors je n’irai pas plus loin." Son affirmation, porteuse d’une question implicite, tient de la supplique. — "C’est tout autre chose. Ce sanctuaire n’est qu’un lieu de passage." ai-je répliqué en essayant de deviner le fil de ses pensées. "Nul ne s’y arrête longtemps, quoique certains y viennent régulièrement en pèlerinage. Le temps, ici, suit un cours particulier." Epuisé, il a balayé mes propos d’un geste las. "Accorde-moi l’hospitalité. J’ai l’air d’un vagabond, mais je peux te payer le gîte et le couvert." En gage de bonne foi, il a fait tinter la bourse en daim qui pendait à sa ceinture. Sans être pleine, elle contient apparemment de quoi s’assurer plusieurs semaines de festin dans les meilleures tavernes du royaume. — "Pour l’hospitalité, c’est chose faite. Et tu n’as pas besoin de la mendier, sire Felster, ce n’est pas d’or que nous faisons payer nos services." Il a sursauté en entendant son nom. Son regard gris s’est enfin appuyé lourdement sur moi. Le silence s’éternise tandis qu’il cherche ses mots. Sa main s’est resserrée un bref instant sur la garde de son épée, puis s’est détendue. — "Je ne t’ai pas demandé ton nom." — "Tirèse" ai-je répondu laconiquement. "Je suis le grand prêtre de ce sanctuaire." Puis je l’ai pris sous le bras. "Laisse moi te guider vers tes appartements. Ils n’ont pas le faste d’un palais, mais tu y trouveras confort et repos."[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Sifo

"Ne jamais regretter." m’a-t-elle confié, un sourire triste sur son visage pâle. "C’est ici, et maintenant, que les choses importent. Le passé n’explique rien, le futur ne s’attend pas." — "Le présent seul est vrai." ai-je acquiescé, en me souvenant que ce n’est pas ce qu’elle aurait aimé entendre au temps de sa grandeur, avec qu’elle ne vienne s’installer dans le temple. Une larme a coulé sur sa joue. Une seule, et elle fut longue à venir. — "Je ne pleure pas souvent, tu sais. Mais le souvenir de la belle cité m’emplit le cœur de mélancolie." J’ai attendu patiemment qu’elle ait séché sa joue. — "Tirèse…" — "Oui ?" — "Non, rien." Que les mots peuvent sembler si difficiles et maladroits, parfois ! Même un sourire engageant ne sait pas toujours les inviter à la confidence. — "Demain, nous fêterons les morts." ai-je repris. "Et nous nous parerons de couleurs flamboyantes, car c’est aussi la fête des vivants." Elle a levé vers moi ses yeux de cendre. — "Pourquoi m’as-tu acceptée entre vos murs ?" — "Parce que tes pas t’ont menée jusqu’ici." ai-je répondu doucement. "Tes pas ou la providence, selon le sens que l’on souhaite donner aux aléas du destin." — "Je ne crois pas dans vos dieux. De toute façon, si je devais y croire, j’aurais péché contre eux tous, ou presque." a-t-elle relevé avec défi. — "Je ne t’ai pas demandé d’y croire, fière Sifo." ai-je répliqué en riant. "Mes propres doutes me suffisent." Elle n’a pas pu retenir son étonnement — "Toi, douter ? Mais tu y crois pourtant, n’est-ce pas ?" — "Au fait, nous avons un nouveau locataire." ai-je répliqué en ignorant sa question. "J’apprécierais si tu pouvais lui montrer les différents bâtiments du temple et l’aider à se mettre à son aise…" Elle s’est renfrognée "Non, trois fois non ! Je ne me suis pas retirée du monde pour avoir à supporter un inconnu." — "De sorte que je puisse m’occuper des préparatifs de la veillée." ai-je complété en souriant. "Tu peux bien faire cela pour moi." Si elle n’a pas compris que c’était un ordre, elle n’en a rien dit. Un reflet d’argent dans les yeux, elle n’a pas répondu et s’est contentée du silence. C’était toujours sa façon d’exprimer sa désapprobation ou sa colère, aussi ai-je tourné les talons pour me diriger vers la porte. — "Pour répondre à ta question…" ai-je lâché sans me retourner, en ralentissant très légèrement mon pas. "Je crois aux histoires que l’on raconte lors des fêtes." J’ai senti son regard braqué sur moi, dans mon dos, aussi dur qu’une lame d’acier. "Et elles parlent toutes des dieux." ai-je conclu en quittant la pièce. Je me suis hâté de rejoindre la fraîcheur calme du prieuré, en passant par le chemin creux qui longe les jardins et l’aile nord des dépendances du temple.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Felster

Ils se sont finalement assis sur un banc de pierre à l’ombre du cloître. "Je crois que tu as tout vu." a-t-elle terminé sans passion, le regard tourné vers un carré de lumière matinale. Lui-même contemple une gargouille sculptée à l’angle d’une colonne. Un oiseau bleu s’est posé sur une branche d’aubépine et les observe curieusement. "Pourquoi les lieux sont-ils si vides ?" a-t-il demandé au bout d’un long moment. "Je n’ai croisé ni moine, ni prêtre, exception faite de Tirèse. On croirait qu’il est seul à vivre ici." Elle, d’un rire naissant, lui retourne un "Et nous !" — "Ce n’est pas ce que je voulais dire." s’est-il renfrogné. "Le temple est grand, mais nous en sommes les seuls habitants." Il se décide enfin à la regarder en face, mais le soleil miroite sur les vitraux de la chapelle et le force à plisser les yeux. Dans sa robe blanche nimbée de lumière, elle lui semble aussi transparente qu’un ange. — "Ce soir, il sera peuplé d’esprits." a-t-elle plaisanté, espiègle. Et en feignant une inquiétude ingénue, tournant la tête à gauche et à droite : "Peut-être qu’ils sont déjà là. Brrrr." Perplexe, il a grommelé, avant de regretter ses mots : "Ah, oui… la cérémonie dont parlait Tirèse. Et dire que cette matinée semble interminable !" — "Si ma présence t’ennuie, je peux me retirer." a-t-elle immédiatement fusé, cassante. — "Non, reste, je t’en prie. Je crains de ne pas toujours être adroit, mais ce n’est toujours pas ce que je voulais dire." Un chat surgissant à l’improviste a bondi vers le passereau bleu qui lorgnait toujours sur les deux visiteurs. L’oiseau imprudent s’est précipitamment envolé pour se poser plus haut dans l’aubépinier, en perdant uniquement une plume que le félin a pris un instant dans ces griffes, avant de s’en désintéresser. Felster s’est gratté la tête et a semblé se souvenir de quelque chose. — "La guerre a éclaté entre Sitar et les terres Sileranes, m’a-t-on dit, et s’est propagée jusque dans le Nord." Sifo, conciliante, s’est prêtée à la discussion. — "Il y a toujours une guerre quelque part, non ?" — "Elles se ressemblent toutes… Je suis las de les voir se répéter sans que le monde change ni ne devienne meilleur. J’en ai vécu plusieurs, et sans doute en verrai-je encore beaucoup." — "A moins d’être mort, c’est probable." a badiné Sifo en passant la main dans ses cheveux. — "Tu te moques, à présent." — "J’aimerais te voir sourire." a-t-elle avoué. — "Toi-même, je ne t’ai pas vue sourire beaucoup, si ce n’est à mon encontre." Elle lui a lancé un de ses regards métalliques. "Oh ! Si tu le prends ainsi… Je m’en vais." Une fois Sifo enfuie, Felster, maudissant sa maladresse, s’est couché sur le dos, à même le sol, la tête légèrement en arrière… pour que mes larmes restent dans mes yeux, pour que mes perles d’innocence ne quittent pas ses pensées, a-t-il dû penser. Car je sais, moi, que son plus grand trésor n’est pas sa bourse emplie de pièces, ou l’épée qu’il tient de son père. Ni même, en vérité, le souvenir de son petit royaume perdu. Non, comme pour Sifo, ce sont trois perles d’innocence, trois joyaux du pays des rêves enfantins. Mais chut ! Il dort à présent, épuisé par sa longue marche et par les bavardages de la matinée. Nous en saurons plus ce soir, avant que j’aie fini de faire parler ceux qui ne sont plus vivants.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Prélude de Tirèse

"Là ! Noir comme un corbeau, le soir de Samonios est venu, porté par les ailes du temps. Les feux sont allumés dans les braseros aux quatre coins du temple. Chaleur flamboyante sous les arches anciennes, lumière dorée enchantant l’âme ! L’encens brûle sur les autels, la myrrhe embaume les urnes cinéraires. Là ! Tout est prêt pour le rassemblement des morts et des vivants. Nous entendrons tout à l’heure des musiques selon l’esprit de Jan de Boquerose ou d’Elleth de Haute-Ferme, nous dirons des histoires sous l’auspice de Fessed des Terres Leranes et de Delfen d’Almaq, nous réciterons des vers à la façon de Bannel de Bô ou de Keldre l’Audacieux. Les Trois Muses prêteront corps à nos mots, leurs mystères sacrés nous seront révélés." "Chacun contera une histoire selon son goût, dira une légende à la gloire des dieux anciens. Tous seront soumis à leur jugement. Pour les vivants, quels sont ceux qui mourront cette nuit sans connaître la rosée d’un nouveau matin ? Et quels sont ceux des morts que les Nornes qui scellent les Destinées oublieront de dénombrer, et qui, demain, marcheront à nouveau dans le monde ?" "Ne disons rien de plus : Felster, roi des Petits Arpents, s’avance et s’installe à mes côtés. Ses vêtements d’or et de pourpre, nettoyés et repassés, révèlent son rang et son ascendance. Sifo, princesse de la Cité Millénaire, nous rejoint à son tour, sa chevelure aux reflets de henné enroulée autour de ses épaules, sa robe de soie flottant à l’unisson de ses gestes gracieux. Là ! Le vin est versé dans les hanaps d’ivoire, les mets sont servis sur les assiettes d’argent. Oyons à présent le récit de chacun. Je donnerai d’abord le ton, j’entamerai la veillée."[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Tirèse

Et voici le Dit du Passeur d’Âmes.

Sombre est la nuit lorsque les étoiles sœurs se lèvent, scintillantes et faiblissantes, sous un ciel d’encre. Dans ces instants, la lune est morte, étouffée par ses rêves ; les autres astres, masqués par un voile de ténèbres, cèdent la place et restent invisibles. Une telle nuit, une déesse sans nom avançait dans les brumes filandreuses qui flottaient sur la lande, une lanterne vacillante à la main. Une chimère marchait dans ces pas, dardant un regard de braises implacable sur sa maîtresse. Sa respiration saccadée, son souffle rauque de charognard sans compassion, empuantissaient l’air nocturne. "Je commande aux éléments de la nature, je décide du vol des oiseaux et de la course des planètes." marmonnait la divinité sans accorder d’attention à la créature monstrueuse qui la suivait. "Des abysses oniriques où le Néant vibre de son chant d’appel, je tire la matière, j’abstrait la création. Et pourtant…" Derrière elle, la bête rattrapa le fil de ses pensées et susurra d’un ton narquois : "Et pourtant, Thea Psephênê, tu m’as invoquée, un soir, et je me suis attachée à tes pas sans que tu parviennes à te défaire de ma présence." "Tu t’es glissée malgré moi dans les trames de mon imagination, conseillère perfide." "Tu n’es pas une bien grand tisseuse, alors. Ton univers s’effiloche et s’emplit de fuites plus terribles encore." gronda le monstre. "Là-bas, au bout du sentier, se dresse un village d’Hommes. Leurs arcs tuent tes oiseaux, leurs moulins et leurs barrages assujettissent tes éléments, et si ce n’est pas encore pour aujourd’hui, leurs pieds ne manqueront pas de souiller tes planètes chéries et de laisser, un jour, leur empreinte sur les sols poussiéreux que seule ta pensée a foulés jusqu’à présent. Oui, ô ma Psephêne, tu n’es qu’une petite déesse pensive, dans l’ombre des Hommes qui projettent leurs flammes mortelles sur tout ce qu’ils touchent." La femme s’arrêta, se retourna avec les traits crispés. "Mais ce que j’ai créé n’en demeure pas moins merveilleux, à l’aune divine de l’essence des mythes." "Certes, et je bois à ta fierté retrouvée. Mais chaque génération d’Hommes s’approprie le monde, et bientôt ils ne croiront plus ni en toi, ni en tes pairs. L’ère des dieux s’achève peu à peu." "Comment pourrais-je comprendre cela ? Leurs usages me dépassent et je tremble devant leur puissance qui se dresse sans cesse contre les filets de mes rêves fantastiques. Comment pourrais-je palper la nature humaine et y puiser nouvelle inspiration ?"

Une jeune fille pressée arrivait sur le sentier, inquiète d’avoir trop retardé son retour à la ferme de ses parents. C’est qu’au village proche, Dongann le Fol, bouffon à la cour des seigneurs du coin, donnait une représentation de ses meilleurs pamphlets : la belle n’avait pas vu l’heure passer et la nuit tomber. Dans sa hâte, elle frôla la déesse obscure sans l’apercevoir, car les hommes et leurs dieux ne marchent pas sur la même terre. "Prends-là, Psephêne." gronda la chimère. "Oh ! Prends-là, oui. Chasse son esprit fragile et vole-lui son apparence, pour partager enfin ce que les autres mortels connaissent." Alors la déesse s’empara de la jeune femme, sans état d’âme, comme un vent d’hiver se glissant sous une porte close ; sans douceur ni tendresse, comme une flamme vive dévore la suie d’un feu éteint. Mais à ce moment-là, tandis que Psephêne prenait possession du corps d’une pauvre fille innocente qui n’avait jamais causé de tort à personne, une larme unique, bleu azur, roula sur sa joue. La chimère la recueillit respectueusement dans les griffes. "Les regrets de la vie ou les remords de la divinité."

Ainsi Psephêne se fit connaître des Hommes, par la chair. Elle conclut d’abord un bon mariage avec un riche éleveur dans la force de l’âge. Jamais il n’avait vu si bonne fortune : faisans, geais et pintades leur apportèrent assez de prospérité pour quitter la campagne et s’établir dans la capitale, où ils ouvrirent leur propre échoppe dans le quartier des marchands. Là, elle quitta son vieil époux pour vivre avec un bel artisan qui fabriquait des chars et des engins de guerre, et ils s’installèrent dans la cité médiane où le jeune homme avait ses entrées. Balistes, trébuchets et tourelles d’assaut furent son quotidien, et tout ce qu’entreprenait son compagnon semblait leur réussir et leur apporter la richesse, tant et si bien que leur renommée n’était plus à faire. Une fois qu’elle se fut lassée de lui, elle prit pour amant un général de sa connaissance, qui lui ouvrit les portes de la citadelle. La déesse prit goût à la noblesse et à son pouvoir, elle intrigua bientôt dans les hautes sphères politiques du royaume. Elle était de tous les banquets, de toutes les fêtes — et coquette avec cela, toujours plus belle que toutes les autres femmes de la cour. Tout ce qu’on peut imaginer de complots et d’assassinats fut exécuté, en ces temps, avec son accord, sinon de sa propre main. Puis un conflit terrible et meurtrier éclata entre les royaumes, et la campagne aux alentours fut pillée, dévastée par des hordes barbares. Les hommes s’entredéchirèrent comme des loups, les villes voisines furent mises à sac. Au cœur de la capitale, cependant, l’on continuait à ripailler sans ce soucier des maux du monde ; les grimaces cyniques et les jongleries habiles de Dongann le Fol continuaient à amuser les foules. Et Psephêne en conçut une grande amertume, car elle comprit, alors que le bouffon mimait une scène ne la représentant que trop bien, la vanité de son existence. Son corps vieillissait, et tout ce dont elle avait fait le commerce et qui avait construit sa fortune était englouti par la guerre. "Chimère de mon enfance, conseillère sournoise, je ne suis pas satisfaite. J’ai goûté au fruit de la mortalité, et pourtant…" "Et pourtant, Thea Psephênê, cette vie n’a aucun sens et ne t’a apporté aucune révélation." ricana le monstre qui n’avait cessé de l’observer tout au long des années. "Bien au contraire, tu as joui en gourmande de ce qu’elle offre, sans trouver néanmoins ce que tu étais y venu chercher." "J’ai connu les mœurs de mortels, mais comment puis-je retrouver mes jeux d’antan, ma création bafouée ?" "Prends-moi, ma Psephêne." rugit la chimère dans un accès de fanatisme. "Oh ! Prends-moi, oui. Tu as été déesse, puis humaine : deviens à présent ce que je suis. Connais ma force, mon rêve d’altérité." "Pourquoi n’ai-je pas commencé par là ? J’ai perdu tant de temps, par ignorance." "Tu n’aurais été qu’une bête alors, pas même l’égale des Hommes, encore moins celle des dieux." Avec convoitise, la divinité délaissa son corps inutile et aspira l’essence du monstre. Des ailes poussèrent dans son dos, des crocs surgirent de sa bouche et des griffes jaillirent de ses ongles. Et une larme unique, rouge sang, perla sur sa joue. "La douleur des idéaux perdus ou la joie dans la révolte." murmura-t-elle tristement en recueillant la précieuse goutte.

Outre le souvenir des ses années mortelles, elle avait pour elle le sarcasme des dieux anciens et le regard libéré des monstres : rien ne lui était impossible. Sa justice triple se répandit sur la terre et partout, du plus petit hameau aux villes immenses des îles lointaines, on la craignait ou on l’adorait. Son nom provoquait la terreur ou suscitait les prières. Elle élit son champion parmi les seigneurs de la guerre et lui donna la victoire pour qu’il mette fin aux conflits et que la nature reprenne ses droits. Puis elle l’abandonna sans regret, afin de s’assurer qu’aucune nouvelle guerre n’aurait lieu par sa faute. Elle provoqua la chute de princesses et de rois, dont les règnes avaient pourtant été justes : leurs têtes couronnées allèrent voler dans la poussière, mais le peuple put prendre son destin en main. Elle insuffla de nouveaux rêves de paix aux hommes, et les incita à découvrir de nouveaux horizons. "Puisque les rêves des dieux se ternissent, alors que ceux des hommes brillent d’un nouvel éclat. Mais je veillerai à la juste balance, à l’équilibre serein. Et pourtant…" "Et pourtant, rien de ce que tu fais ne sera éternel." compléta sa voix intérieure. Dongann le Difforme, qui passait par-là au gré de ses dernières pérégrinations, vint à saisir les mots de la déesse impalpable dans le vent qui sifflait. "Ne dit-on pas que la chimère engendre la chimère ?" railla le vieux bouffon usé par les ans. Au soir de sa vie, songeant à toutes les pensées chimériques qu’il avait eues lui-même, inconstant faiseur d’utopies, il versa une unique larme, transparente comme une goutte de pluie. Puis il mourut.

Ainsi se termine mon récit des trois larmes d’innocence. Que dame Sifo veuille bien prendre la relève.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Sifo

Et voici le Dit de la Dame d’Amour.

La voix de Sifo s’élève avec clarté dans l’air froid de la nuit tombante. Un faon dans la forêt, le daguet aux abois, Les oreilles aux aguets, le museau en alerte Brame d’un air inquiet dans la clairière inerte : Sa harde l’a laissé s’arriérer dans les bois, Le cerf s’en est allé, la biche s’est enfuie, Gibier déjà mangé, venaison des seigneurs — Et triste est sa complainte éperdue de douleur, Seule est son empreinte dans les pas de la nuit : L’herbe en rouge teinte du sang de ses parents, Du tribut de la chasse et des crocs des limiers, Sous ses sabots se froisse, fougères repliées, Branches qui se cassent, bruyères s’inclinant. Le faon a forlongé, le cerf s’est rembuché, A l’écart s’est placé de la meute fébrile, A l’abri embusqué des chasseurs malhabiles. Le pelage écumant, il se croit libéré, Les naseaux frémissants, ne sachant où partir Sans les siens à présent, il se laisse endormir…

Un loup dans la forêt, prédateur aux abois, Les oreilles aux aguets, le museau en alerte, S’est longtemps tenu prêt dans la clairière inerte : Le faon est son repas, le daguet est sa proie, Le cerf est au trépas, la biche à l’agonie, Gibier mangé déjà au festin des veneurs — Et sans aucune crainte alléché par l’odeur, Sans ruse ni feinte dans l’ombre de la nuit, L’herbe en rouge teinte du sang de ses victimes, Du tribut de la traque et des crocs carnassiers, Le loup prend sa marque, se prépare à sauter, Brindilles qui craquent, mise à mort sous les cimes, Le loup est régalé, le daguet dévoré. Le faon s’était placé loin de la meute avide, A l’abri embusqué des chasseurs intrépides. Le pelage écumant, il s’est cru libéré, Et les naseaux tremblants, s’est laissé endormir, Mais vint un loup errant à la gorge l’occire…

Un homme des forêts, braconnier aux abois, Les oreilles aux aguets, tous ses sens en alerte, Parcourait la fûtaie vers la clairière inerte : Trouvant un loup repu qui traînait dans les bois, Il se mit à l’affût, ajustant son fusil. Si le cerf est perdu, si la biche est ailleurs — Gibier qui n’est point dû, venaison du seigneur, La peau d’un loup vendue rapporte son bon prix, Son juste revenu au marché de la ville. Il dépeça la bête, entailla l’animal. On lui ferait fête d’avoir occis le mâle D’un coup de fusil net, d’un tir aussi facile. Dans le ventre du loup, au lieu de ses viscères, Il dénicha d’un coup, sans s’attendre à cela, Si bien qu’il se crut saoul, des perles d’autrefois Nul relief de faon, nul reliquat de cerf, Mais très étrangement, trois perles du passé, Comme aux anciens temps, le précieux don des fées…

Emportée par son chant, Sifo s’est dressée au milieu de nous. Elle se rassied, évanescente, et nous restons silencieux plusieurs minutes, encore sous le charme de sa voix. L’esprit d’un ange, cette nuit, nous a visités. — "Voulez-vous que je vous dise quel sens on donne à ce chant dans mon pays ?" demande enfin Sifo, les yeux brillants. "Ou, disons plutôt, celui que lui attribue l’école philosophique et gnomique d’Angrove." — "Nous t’écoutons." acquiesce Felster. — "Le faon est un enfant. C’est le temps de l’unicité, où tout se définit par sa perception naissante. Il a besoin de la présence rassurante de ses parents pour vivre heureux, et ses pensées sont partagées entre les songes paisibles et les peurs terribles de l’enfance. La tête pleine de rêveries, l’esprit plein d’idéaux, il craint d’affronter le monde qu’il découvre et dont il devine peu à peu la cruauté." J’approuve d’un bref geste de la tête : "Mais il doit mourir, un jour." — "Métaphoriquement, oui. Il fait l’expérience de la perte d’un proche, par exemple, comme ici le cerf et la biche, et il est forcé de grandir. L’enfant n’est plus, et c’est alors le temps de la dualité, de l’opposition. Le loup symbolise ce jeune homme, à peine sorti de l’adolescence, qui éprouve sa force nouvelle et s’attaque non sans fierté au monde dont il se protégeait jadis. Mais ce faisant, sa soif de vivre est dévorante, et reniant son enfance, il en bafoue les rêves secrets. Il fait des choses qui étaient contraire à tout ce qu’il avait cru, juste pour se prouver qu’il en est capable. Abolissant toute morale, il achève de tuer l’enfant en lui, irrémédiablement, à la fois parce qu’il en a honte… mais aussi parce qu’au fond de lui, il regrette l’innocence perdue, et qu’elle est un affront à sa liberté toute fraîche." Adressant un client d’œil à Felster, je me répète. "Mais il doit aussi disparaître, un jour." — "En effet. L’ère de la trinité, ou de la conciliation, vient ensuite. L’homme qu’il est devenu en vieillissant découvre que pour son bonheur, il lui faut réconcilier son ego fragmenté. Qu’il lui faut à la fois être cet enfant rêveur, porteur d’avenir mais stérile dans son incapacité à contrôler sa vie, ce jeune homme insurgé, destructeur mais fécond, et enfin un adulte accompli, capable de concilier ces deux aspects de sa personnalité pour se transformer en autre chose. Sinon, dépourvu de nouveaux espoirs, il se flétrira dans le cynisme et la méchanceté. Il ne retrouvera jamais l’enfance perdue, mais quelque chose de bien plus précieux : son âme." — "Mais de même, il devrait mourir un jour, je présume." me précède Felster qui s’est pris au jeu. "Et pas métaphoriquement, cette fois-ci. Il manque un couplet à ta chanson, lorsque la Faucheuse vient prendre notre vieux braconnier pendant son sommeil." Sifo lui décoche son plus beau sourire : "Peut-être. Sauf que le don des fées, c’est habituellement l’immortalité. Alors qui sait ? Peut-être devient-il un dieu. Je ne connais pas toutes les subtilités de la doctrine gnomique." Je me permets de compléter, en guise d’assentiment : "Dans l’imaginaire traditionnel, le cerf est le passeur du monde des morts. La boucle est bouclée, en quelque sorte, entre l’enfance et l’âge adulte. Je peux maintenant vous donner la morale de mon propre conte, car elle rejoint celle du beau poème que nous a récité Sifo." — "Quelle est-elle ?" — "C’est un vieil adage d’Almaq, que l’on a l’habitude de formuler ainsi : L’Unicité d’un Dieu, la Dualité d’un Homme, la Trinité d’un Monstre et la multiplicité du Démiurge." — "Mouais." s’insurge Felster. "Ce n’est pas exactement la même chose." — "Sauf à définir le dieu unique comme un enfant façonnant une création idéale à son image, et le monstre comme un homme déifié, réunissant la nature humaine et l’essence du divin." — "Et pour ultime étape la fusion de toutes ces choses ? J’en connais qui ont été pendu pour hérésie pour moins que ça !" riposte mon compagnon. — "Admettons, mais je ne m’engagerai pas davantage sur le terrain de la théologie expérimentale. Si tu nous livrais à présent ton propre récit ?" Le regard de Felster s’égare et ses traits se tendent. — "Et bien… Je ne pouvais pas savoir quelle tournure prendrait la soirée, mais ce que j’ai à raconter, à la suite de vos interventions, est plutôt étrange…"[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Felster

Et voici le Dit du Roi Méhaigné.

"Quand Tirèse m’a demandé de participer à la veillée, j’ai pensé aux coutumes de mon peuple, aux processions dans les rues, où les enfants défilaient avec lanternes et flambeaux… à l’évocation et aux louanges de la vie de nos ancêtres" commence Felster. "De nombreux souvenirs me sont revenus… J’ai encore pensé aux paysannes menant aux fourneaux communaux pains d’avoine et tourtes aux légumes, chaque jeudi… Au garde champêtre claironnant de place en place, le samedi, pour annoncer la venue des marchands ambulants… Au brave rétameur qui nous effrayait, enfants, avec tous ses couteaux brillants et sa meule grinçante… Au poissonnier qui apportait homards et langoustes vivants dans un grand bac à glace… A ma nourrice, qui m’offrait des sucreries dès que mon père avait le dos tourné, et cela bien après que j’aie passé l’âge de lui rentre visite…" "J’aurais volontiers parlé de toutes ces choses-là, qui restent vives dans ma mémoire… Mais j’aurais alors gardé par-devers moi la curieuse histoire qui m’est arrivée, et que je n’ai jusqu’ici contée à personne." "J’ai dans la poche de mon veston, toujours à portée de main, une boîte dont le contenu représente ce que j’ai de plus précieux au monde." poursuit-il en nous présentant l’objet. C’est un petit coffret de métal noir, aux angles saillants, fermé par une solide charnière. "Trois perles sans leur pareil, brillantes comme les larmes dans le récit de ta déesse, Tirèse. Trois orbes étincelants, trois sphères aux reflets de chatoyants, à l’image du chant de Sifo. N’est-ce pas étonnant ? Mais la manière dont j’en fis l’acquisition l’est plus encore. Chacune a son histoire et son prix."

"Je n’avais pas sept ans lorsque mon père, Melk le Sévère, m’envoya dans un fief voisin du sien en gage d’alliance. Il me plaça auprès d’une famille dont il prit lui-même l’enfant aîné à sa charge, selon l’ancienne coutume qui lie les seigneurs des Mille Isles. Quoique d’une noblesse moindre que la nôtre, sire Jehan et dame Ysabeth étaient de bonnes gens qui me donnèrent une instruction sans défaut et me prodiguèrent plus d’amour qu’il n’en entrait dans leurs obligations. Leur maison ne disposait pas d’une grande richesse, mais auprès d’eux, j’appris néanmoins la vieille langue édrasienne des traités juridiques, la géographie des grandes îles et l’histoire des peuples du continent, les arts subtils de la sculpture et du dessin, les techniques de la chasse, de la navigation et de l’observation des astres." "Pourtant, j’en voulais au paternel de m’avoir abandonné sur ce roc austère, battu par une mer houleuse, où se dressait le fortin de mes hôtes. Les bois et le manoir des Petits Arpents me manquaient terriblement, et j’en vins à concevoir une rancune amère que les années ne firent qu’aggraver. Je ne songeais qu’au jour où je pourrais rentrer chez moi…" "Comme beaucoup d’enfants de la région, j’avais exploré les grottes calcaires masquées par des buissons de buis et les chemins secrets des falaises qui bordaient la côte. Je me plaisais à espionner les passants et à les suivre ainsi, sans être vu d’eux, de passage en passage, tandis qu’ils allaient sur l’unique sentier reliant le fortin au bourg tout proche. Le jeu était toujours plaisant : Arnault père, meunier de son état et ivrogne par goût du bon vin des Edrases, injuriait ses mules en des termes plus qu’obscènes ; L’oncle Geoffret, frère cadet du chatelain, babultiait des complaintes amoureuses à voix basse en marchant ; Damoiselle Selphie, si stricte et sérieuse à la ville où ses parents tenaient un commerce, gambadait comme une gamine en riant bêtement, un ruban dans les cheveux ; et enfin dame Ysabeth, chaque matin, s’en allait faire ses courses en cueillant des fleurs au bord du chemin." "C’est lors de l’une de ces embuscades enfantines que je découvris que Geoffret et Ysabeth entretenaient une liaison discrète. Rien que de très platonique, portant peu à préjudice, mais j’en fis immédiatement état à mon père par lettre, en lui demandant quelle éducation il comptait me donner chez ces gens qui bafouaient les valeurs familiales." "Deux semaines plus tard, un bateau accostait au port pour me ramener aux Petits Arpents et rendre à Jehan son propre fils. L’affaire ayant été portée aux tribunaux, Geoffret fut banni… Son navire, peu de temps après son départ, fut pris par des pirates. Ysabeth fut répudiée et enfermée dans un couvent. Il en allait de l’honneur de sire Jehan auprès de ses pairs d’agir ainsi, selon les us de notre peuple… et lui-même n’y pouvait rien. Faisant esclandre public en avertissant mon père, je l’avais obligé à se plier à nos lois ancestrales." "S’il paya la rançon exigée pour son frère ou se rendit au couvent en secret, nul ne peut le dire. Mais jamais il ne s’en remit complètement, et c’est un homme pâle, au visage maigre, le regard plein de reproches, que je revis quelques années plus tard lorsque les seigneurs des Mille Isles se rassemblèrent pour partir en guerre. Mon cœur saigne encore du mal que j’ai fait subir à cette famille, pour une passion légère qu’il ne m’appartenait pas de trahir." "Une perle reposait, comme laissée à l’abandon, sur le bureau de ma cabine dans le navire du retour. Cinq jours me séparaient de ma destination : chaque soir je pleurais de honte en serrant contre moi, dans une main repliée contre ma poitrine, cet objet incongru. Je ne sais qui l’avait oubliée là, bien en vue… mais elle devint le symbole de ma culpabilité."

— "C’est celle-ci, qu’on dirait blanche de pureté, sans imperfection aucune." soupire Felster en ouvrant la boîte pour nous en dévoiler le contenu. — "Et ensuite ?" demande Sifo pour l’encourager à poursuivre. — "Vous devez bien mal me juger, maintenant que j’ai raconté cette histoire." — "Les histoires vraies sont les plus belles. Quant à porter un jugement quelconque, je serais bien mal lotie si je m’en avisais…"

"Autour de mes dix ans, donc, les seigneurs se réunirent…" reprend Felster. "Mon frère d’adoption, accompagnant Jehan, était de la partie. C’était un jeune homme au profil d’aigle, âgé d’une dizaine d’années de plus que moi, que mon père reçut avec une joie non feinte et qu’il appela, plutôt que par son véritable prénom, Alster. Dans la vieille langue des îles : fils du cœur… J’en conçus beaucoup d’étonnement, car jamais Melk n’avait fait montre à mon égard d’une marque d’affection semblable. Je ne suis moi-même, après tout, simplement connu que comme Felster, fils de roi." "Si le vieux Jehan m’adressait rarement la parole, pour les raisons que l’on connaît maintenant, Alster se prit d’intérêt pour moi. Parce qu’il était plus âgé, mon père l’avait beaucoup entretenu de stratégie et de politique, tandis que j’étais encore dans l’ignorance de ces matières-là. Ensemble, nous allions saluer tous nos hôtes, et le jeune homme m’expliquait leur rôle et leur rang dans la société complexe des Mille Isles. On lui avait aussi enseigné les arts du combat et le maniement du sabre : chaque matin, sous prétexte de s’entraîner, il venait me chercher pour que nous nous mesurions dans la cour du château. Au début, bien sûr, je crus qu’il en voulait peut-être à ma vie, en raison du déshonneur que j’avais causé aux siens. Mais au fil des jours, c’est une amitié durable qui se développa entre nous. Les deux années passées, il avait aussi voyagé sur le continent, et j’aimais l’écouter, tandis que nous marchions dans les jardins du manoir familial, me raconter les aventures qu’il avait vécues." "Lorsque toutes les Maisons des Milles Isles furent enfin arrivées aux Petits Arpents, Melk les fit réunir dans la grande salle du conseil, sous les tableaux représentant nos aïeux. Celui de Vendelk, le Pacificateur des Isles, était suspendu au-dessus du trône de mon père." "— Vous savez tous que la guerre fait rage depuis plusieurs mois sur le continent, annonça ce dernier. Les armées des Cughes et des Traghes s’affrontent en Caluire et à Vozidre. Le royaume de Silenn, divisé par la guerre civile entre lerans et siléens, ne protège plus ses frontières contre les raids des hommes de Nogres… Et la situation n’est guère meilleure dans les archipels, où Cartamène III, avec le renfort de Sitar, vient de défaire le flotte des Merluines… L’Iliarque Aduin d’Almaq nous fait savoir, par le biais de nos ambassadeurs, que sa Cité ne peut laisser cette coalition prendre le contrôle des mers et des principautés franches qui étaient jusqu’ici sous sa protection. Son armada est prête… Et vous savez tous aussi ce que cela signifie. La question, maintenant, est de savoir si nous nous rangeons à ses côtés." "— Nous avons les meilleurs navires, commenta Alster. Nous vivons tout près de la Mer Noueuse et nous ne craignons pas d’en affronter les tempêtes." "— C’est une chose quand nous affrontons les uns les autres… répliqua Chasel du Roc-Aux-Pétrels. Mais cette guerre-là n’est pas la nôtre." "— Pas la nôtre ? réagit Alster en se levant brusquement. Pas la nôtre ! Alors que nous connaissons tous les rêves de suprématie de Cartamène des Edrases et que ses troupes ont déjà posé pieds sur Aghil et Nórte, en dépit de tous les traités passés ? Combien de temps, avant qu’il ne se décide à écraser nos bastions désunis et à imposer son empire ? Combien de temps, avant que nous ne soyons tous réduits en esclavage sous sa tutelle ?" "— Il n’osera jamais, jeune prince…" "— Et s’il le fait néanmoins, quelle résistance pourrons-nous lui opposer, lorsque ses armées seront prêtes ?" "— Les Mille Isles se soulèveront d’un bloc, oubliant leurs querelles intestines, soutint Melk. La vieille alliance a toujours prévalu. Cartamène ne pourra pas porter ses coups partout en même temps." "— Almaq ne nous soutiendra jamais, maintint Chasel. Et nos sabres ne peuvent rien contre les armes à feu que Sitar fournit aux édrasiens." "— Voilà au contraire le soutien d’Almaq, répliqua mon frère d’adoption en produisant un mousquet qu’il avait dissimulé sous sa cape." "L’affaire était dès lors entendue. Selon la coutume, il restait aux seigneurs à décider qui, d’un père ou d’un fils, ils enverraient à la tête de nos flottes. Ils n’étaient pas fous au point de laisser leurs royaumes sans dirigeants et sans défense, au cas où la guerre tournerait mal." "— Jehan m’a dit qu’il n’avait pas le cœur à commander, aussi nous mettrons nos armées en commun, fit mon père. Par ailleurs, et comme Felster est trop jeune pour régner, nous confierons nos deux royaumes à Alster." "Je bouillais intérieurement, car Melk venait tout bonnement de me déposséder de mon héritage. Quant à Alster, il gardait les yeux baissés. Je pensais savoir qu’en son for intérieur, il aurait souhaité partir à la place de son propre père." "— Pourquoi sire Jehan ne resterait-il pas m’enseigner cela, fis-je alors, tout en s’occupant de nos terres dans l’intervalle ? Ainsi, avec Felster à tes côtés, vous auriez deux généraux capables." "Jehan me lança un regard impénétrable. Peut-être m’en voulait-il de lui voler l’honneur d’aller combattre et, sûrement, de mourir dans l’honneur des armes. Ou peut-être me remerciait-il de lui permettre de rester avec sa femme, tandis que ses pairs seraient trop loin pour s’offusquer de ses visites au couvent. Du reste, je ne l’ai jamais su, n’osant jamais poser la question au vieil homme par la suite…" "A l’heure du départ, cependant, tandis que mon père arpentait le pont de son navire, Alster vint me dire quelques mots sur l’embarcadère." "— Felster, prince des Petits Arpents, est-ce le Bien ou le Mal qui ont parlé cette fois-ci par ta bouche ? Car tu m’envoies probablement à une mort certaine, en préservant ce qui t’est dû… Et même davantage, si le conflit s’éternise, vu que mon père ne vivra pas longtemps. Même si c’est ce que mon cœur désirait, je ne peux m’empêcher de m’interroger sur tes motivations." "— Alster, fils de Jehan et fils de Melk en son cœur, promets-moi de gagner cette guerre, fis-je simplement." "Les navires disparurent à l’horizon… Sur la plage, entre deux galets mouillés par la marée, je trouvais une perle rouge…"

— "Celle-là, ni belle, ni laide, et dont on ne saurait dire de quelle matière elle est faite." respire Felster. — "Alster…" demande Sifo en prenant l’objet et en le faisant tourner entre ses doigts fins. "C’était bien celui que l’on nommait le Ptoliporthe, le Destructeur de Cité ?" — "Oui, vous connaissez son histoire." — "Alors tu as bien fait, quelles qu’aient été tes pensées à l’époque." Felster soupire de soulagement, apaisé par le pardon de Sifo. Il a trop longtemps porté le fardeau du doute. — "Crois-moi, je l’aimais comme le frère qu’il aurait pu être et que je n’ai que trop peu connu."

Didier Willis, Juin 2004.[sws_divider_top]



Exercice imposé sur la forêt !

Tout avait pourtant bien commencé. Brûlant les étapes, tout comme nos cœurs brûlaient de l’âpreté de la rancune, nous avions couru au travers du Beleriand terrorisé où nul, amis ou ennemis, n’osa s’interposer. Sans jamais prendre trêve ou repos, portant chacun une charge qui eut harassé les plus robustes bêtes de somme, nous, les forces de Tumunzahar, étions passées comme l’ombre de l’orage sur des contrées à notre merci. Moi-même, Floïn des Hurtebises, en tant que vétéran de la bataille des Larmes Innombrables, faisait partie de l’avant-garde. J’y ai pu constater combien le cœur manquait à ceux confrontés au rare spectacle d’une armée naine en marche car les jours s’écoulaient sans apporter l’oubli de l’affront intolérable fait à notre clan tout entier. Ces félons d’Elfes, qui nous avaient mendié les armes pour leur défense aux heures les plus sombres lorsque leur imprévoyance apparaissait criante, qui avaient depuis des siècles joui de la tranquillité derrière nos fortifications des Montagnes Bleues où notre patience veille retenait les créatures du monde au-delà, qui avaient vécu tant d’années dans des cavernes par nous creusées et s’étaient retranchés dans ces palais aux jours d’angoisse, qui avaient atrocement massacré nos meilleurs artisans dans l’unique et vénal but de ne pas les rétribuer d’un ouvrage dont eux seuls étaient capables. Il ne serait pas dit que cet odieux crime resterait impuni. Le simple fait de penser qu’il eût été possible que nous restions sans réagir était déjà d’une outrecuidance telle qu’elle nous intimait une punition exemplaire.

L’Aros avait été promptement enlevé à des Elfes Gris qui fuirent dès que nous nous disposâmes en ordre de bataille. Tuer des maîtres orfèvres sans défense était bien dans les cordes de ces lâches mais affronter une armée véritable était au-dessus de leur force. Nous avons donc franchi la barrière de l’anneau de Melian sans encombre, premiers et derniers dans l’histoire des temps. Car Doriath l’inviolée ne se relèverait jamais. Il n’existe nulle alternative à l’extermination lorsque le courroux des Nains est éveillé. La route de Menegroth était bien connue de nous depuis des siècles. Belegost avait exécuté l’excavation des Mille Cavernes et, bien que les Nains de Gabilgathol nous aient refusé leur aide, ils avaient envoyé le plan de leur travail. Nous sommes arrivés sans rencontrer de résistance entre la forêt de Neldoreth et les bois de Region, sur le cours de l’Esgladuin. Là, enjambant la rivière torrentueuse, nous trouvâmes le pont à arche unique défendu faute d’avoir pu être abattu. Si l’éminence rocheuse choisie pour dominer le site était à l’épreuve de tout ce que nous avions apporté, l’unique accès, quoi que conçu par nos frères et barricadé avec soin, ne l’était pas. Les portes furent enfoncées au mangonneau et notre légitime fureur put s’exprimer. Enfin, face à un ennemi se refusant toujours depuis que notre entrée sur son territoire, nous avions les coupables du meurtre de nos parents à notre portée. Enfin notre travail de deuil pourrait commencer. Réfugiés dans leur palais troglodytique, les Elfes Gris de Doriath, protégés depuis que le monde était dans la prime nuit par le pouvoir de Melian, inexperts en matière militaire, nous offrait notre champ de bataille privilégié, les tunnels et les grottes -bien qu’il s’agisse là de vastes galeries et de salles souterraines, de colonnes taillées dans le roc vivant à l’image des plus hautes futaies, sous le ciel étoilé des cristaux et des lanternes d’or. La pure eau de roche ruisselait dans de claires fontaines à l’éclat de Lune. Les Nains de Belegost avaient bellement et patiemment œuvré au service gratuit de Thingol l’honni dans les jours de leur amitié. Sa trahison n’en était que plus cruelle et son expiation plus complète. J’avais passé les palais et les portes d’argent emportées au bélier d’airain. Ce glas avait désormais retenti tant et plus que nombre de nos guerriers s’étaient maintenant dispersés dans les quartiers d’habitation, taillant tous ceux sur leur chemin, gardes, domestiques et familiers du roi elfe. A l’image des avalanches dévalant les hautes cimes, il était vain d’espérer briser l’élan de notre assaut. Essoufflé d’avoir tant frappé que le bras me faisait mal, j’ai débouché sur les salles les plus reculées du complexe. Là se tenait un elfe haut et digne mais aux yeux absents, comme conscient de la fatuité de sa résistance. A sa livrée, je reconnus Mablung, le premier capitaine de Thingol. J’abaissais la visière de mon casque, faite par l’art consommé des Nains de Belegost pour façonner les images capables d’inspirer la peur aux Dragons eux-mêmes. J’ai regardé Glaurung dans les yeux et l’ai vu frémir à leur vision. Je l’avais frappé tant et plus, parmi les braves de Gabilgathol, que le Père des Dragons en était resté estropié. L’Elfe n’eut aucune réaction. Je me fendis et ma hache vint traverser le cou au défaut de la cuirasse et finir encastrée dans la porte d’or derrière. Sans que l’Elfe ait esquissé un geste. La victoire était totale. Menegroth était prise, pillée et laissée morte comme avertissement à tous ceux qui douteraient de notre sens de l’honneur et du devoir. Les forces de Doriath n’avaient rien pu faire et la rumeur circula que, puisque Thingol avait été retrouvé mort, il avait certainement eut l’ultime lâcheté de se la donner plutôt que de défendre sa vie. Un profond dédain parcourut l’armée car ainsi finissait la seule créature mortelle à avoir été aimé et avoir engendré avec une Puissance. Le cœur lourd de la peine mais l’âme reposée du devoir accompli, emportant sur de lourds chariots le fruit de notre sac et les dépouilles de ceux tombés pour la mémoire des Nains mis à mort par Thingol à l’heure de sa plus grande folie, nous nous en retournâmes lentement sur la route des Montagnes Bleues. Les mélopées funèbres s’étaient élevées longtemps sur Doriath muette et le Beleriand. La chute brutale des Mille Cavernes sous notre courroux faisait garder le silence aux capitaines les plus endurcis des Terres du Milieu. Le Seigneur de Nogrod arborait maintenant le Nauglamir serti du Silmaril de Thingol, œuvre payée de la vie de nos meilleurs bijoutiers. Si Belegost s’enorgueillissait du Nimphelos, Nogrod pourrait, comme prix de l’affront et comme présent à Aulë, compter le joyau qui avait damné les Noldor.

En passant le Fort de Pierre, que les Elfes nomment le Sarn Athrad, nous n’aspirions plus qu’aux cérémonies funéraires. Nous étions las de la guerre. Nous ne tirions nulle fierté de notre vengeance. L’expédition punitive, toute nécessaire qu’elle soit, n’était pas utile et la conclusion d’une bien triste histoire. La veille s’était relâchée : Déjà les contreforts des Montagnes Bleues s’élevaient et le foyer était proche. La juste colère était retombée et nous tous vaquions à nos pensées sur la route familière. La colonne de marche s’était distendue sur la route forestière. Chacun redevenait qui l’artisan, qui le maçon, qui le mineur s’en revenant d’un long voyage jusqu’au coin du feu domestique. Soudain, des flèches se mirent à pleuvoir drues depuis les frondaisons. Des flèches empennées de blanc, des flèches elfes. Je vis tomber, sous mes yeux, mes proches, mes parents, ma lignée. Des nôtres, pris au dépourvu, essayaient de charger au travers des bois ces tireurs invisibles Ils étaient abattus comme du gibier. Rapidement, j’estimais la distance qui me séparait du gros de la troupe. La meilleure partie des Nains était encore entre le Gelion et la lisière de la forêt. J’étais trop loin. Trop de cadavres m’en séparaient. De plus, le roi pourrait probablement trouver asile à Sarn Athrad et y tenir. Le mont Dolmed s’élevait non loin de là. Près de lui se trouvait Belegost dont il était possible d’attendre une aide pour repousser les assaillants. Je donnais l’ordre à mes voisins de courir sur la route et de s’éloigner de là. Les Elfes ne pouvaient être très nombreux. La couverture de la route devant nous ne pouvait être assurée Si l’armée naine était étirée, les Elfes en embuscade devaient l’être forcément autant. Des deux côtés de surcroît. Je pris la tête des survivants qui, dans la confusion générale, m’imitèrent faute de mieux. Les tirs ne cessèrent pas et nombre mordirent bientôt le sol. Je courus aussi vite que possible, les yeux fermés dans l’effort, priant Aulë de me garder la vie. Lorsque je les rouvris, je vis que nombre de mes suivants en avaient réchappé, bien que certains blessés. Les pentes du mont Dolmed s’élevaient longuement devant nous. Le travail de forge des Nains de Belegost l’avait pelé aussi sûrement qu’un incendie ou une malfaisance orque. Surtout depuis la croissance du pouvoir de Morgoth contre lequel tous voulaient se prémunir par les armes. Nous n’avions qu’à grimper jusqu’à mi-hauteur pour gagner une terrasse et nous abriter des Elfes en contrebas. Pesamment, nous avons gravi le champ de coupe et y firent halte. Alors que les autres reprenaient leur souffle et se pansaient, je regardai le désastre en contrebas. La route était jonchée de Nains et les bannières de Nogrod étaient prises. Mon Seigneur n’avait pu rallier le Fort de Pierre. Les gens de sa Maison étaient morts en le protégeant de leurs corps. Les Elfes sortaient maintenant des bois parachever leur ouvrage, outrageant les Nains tombés, égorgeant les blessés et profanant les chariots mortuaires. Les Nains avaient fidèlement combattu avec les Elfes et étaient tombés à leur service lors des batailles de Beleriand. Une telle vision d’horreur et une telle démonstration de perfidie me révolta au-delà de ce que j’avais pu croire possible. Les Elfes avaient préféré laisser leur population sans défense lorsque nous avions recherché une bataille régulière pour mieux attaquer sournoisement lorsque nous nous en reviendront chez nous jouir du légitime repos du guerrier. Je me retournai pour appeler mes compagnons à une mort certaine mais digne d’être chantée dans les Cavernes de Mandos jusqu’au jour de la surrection des mers. Ma colère resta muette. Je vis s’avancer les êtres les plus surprenants qu’il m’ait été donné de voir. Etaient-ce des arbres vagiles ou quelque enchantement elfe ? Une peau d’écorce, ni taille ni cou, pas davantage d’épaules mais une haute taille surmontée d’une monde chétive. Quelle que soit leur nature, le feu couvait dans ce qui devait être leurs yeux et leurs mouvements déhanchés n’en restaient pas moins explicites sur leurs intentions. Je chargeai le premier, le plus souple et le plus petit d’entre eux. Avant que la créature ait le temps de réagir, je lui taillai une jambe, le faisant basculer de côté et lui assénant un coup à ce qui devait être une tête, éteignant la lueur des prunelles ambrées.

Puis ce fut l’obscurité.

La douleur me tira en premier de l’inconscience. Il faisait sombre et le soleil à l’ouest projetait les ombres des arbres jusqu’aux creux du monde. J’essayai d’ouvrir les yeux. Du sang avait coulé de ma chevelure jusqu’aux commissures de mes paupières. Il me fallut un vif effort pour y parvenir. Lentement, péniblement, je regardais à droite et à gauche. Je me trouvais à la lisière de la forêt, aux pieds du mont Dolmed. Comment j’avais pu couvrir cette distance sans en avoir souvenir… Loin au-dessus de moi, je pouvais deviner l’escarpement où nous étions arrêtés et d’où j’avais contemplé la barbarie elfique. Mon dos me faisait très mal. Ma spalière, arrachée de mon épaule, laissait place à une blessure tuméfiée. Ma cervelière, méconnaissable, avait roulé à plusieurs pas de moi. De ma hache nulle trace, sinon une profonde entaille au poignet là où avait du se trouver le lacet de maintien. Puis mon regard tomba sur deux jambes rompues d’où saillaient les os au travers de vilaines blessures. Je me laissai glisser un peu et appelai Aulë à l’aide. Ces jambes étaient les miennes. Mais des deux fractures ouvertes je n’avais nulle sensation. Et c’était bien cela le pire. Je confesse à cette heure avoir ressenti une immense faiblesse. Le profond abattement passé, je cherchais à reprendre contenance. Je me traînais sur les coudes dans les feuilles mortes jusqu’à pouvoir m’adosser à un arbre. Un Nain y avait également trouvé la mort. Criblé de flèches, le guerrier portait heureusement sur lui une bonne part de son équipement intact, dont une gourde d’eau pleine. J’en bus avidement puis j’ai essayé de laver et soigner mes plaies. Mes jambes étaient perdues puisque j’avais les reins brisés. Une fois cette toilette faite, je m’assoupis…

La rosée du matin vint me réveiller. Je me redressai un peu et vis tout autour de moi la forêt prise dans une gangue de brumes. Je ne savais où était la route. Qui viendrait ? Des Nains ? Sûrement pas. Le piège s’était refermé sur nous si complètement qu’il ne devait pas se trouver ici plus de Nain valide que d’Elfes vivants à Menegroth. Peut-être, quelque Premier Né attardé ici par sa forfaiture… L’humidité s’immisça doucement en moi. Mes plaies et mon haubert de métal lui livrèrent le passage puis elle se mêla à mon gambison. Autour de moi, la forêt silencieuse s’étendait désormais, silencieuse.

La forêt. Que n’ai-je déjà fait attention à sa présence ? Comme le disait mon père, la forêt n’est que du charbon en puissance, une distance à parcourir et une ressource à exploiter. Mon père s’en méfiait. Il me disait qu’elle s’étendait sur toute la surface des Terres du Milieu où, s’entretissant des vents mauvais sortis du Thangorodrim, elle faisait litière des choses néfastes et abritait les mauvais et les malfaisants. A l’heure de ces lignes, les paroles sages de mon père me reviennent avec une acuité nouvelle. Les arbres rongent les os d’Aulë et sapent les formes qu’Il a données au monde, rabaissant les cimes altières, minant les précipices à Sa fantaisie, ruinant les flèches de pierre et imposant sa lente tyrannie sur le monde. Elle est là. Tout autour de moi. Impassible, plus froide qu’une tombe, plus malveillante que jamais. Mais il me faut tenir. Dans la sacoche du pauvre Nain à mes côtés, j’ai trouvé de quoi écrire. Il devait être courrier. Ses missions sont mortes avec lui. Une liasse de vélins immaculés et une mine de plomb. Voilà ce qu’il me reste pour ne pas me laisser envahir par la sourde présence de ces bois mangés de brume. Les secours viendront…. Bientôt… Belegost sera, d’une façon ou d’une autre, informée du désastre de Sarn Athrad et dépêchera ses gens sur les lieux afin d’assurer une sépulture décente aux Nains gisant ici. Alors je pourrais appeler à la rescousse. Je pourrais rétablir une vérité que les Elfes n’auront pas manquée de détourner en leur faveur. Et Nogrod sera vengée. Dussé-je parcourir le monde et réveiller les serments des Noldor autour des Silmarils.

Pour l’instant, il faut attendre. Les Elfes sont sûrement encore proches. Quant aux créatures qui nous ont attaqués sur le mont, je ne sais ni leurs motivations ni l’identité de leur maître. Les Elfes ? Eux seuls pourraient avoir l’idée de converser avec des planches ! Mais ces arbres auraient été poussés en premier au contact au plus fort de la bataille, comme nous auparavant face aux hordes d’Angband. Morgoth ? Oui, pourquoi pas… Après tout, il se délecte de la division qu’il sème, comme les graines de son sombre pouvoir. Il les contemple germant dans le cœur des Elfes et des Hommes. Et Belegost fournit, avec Nogrod, le meilleur des armes nécessaires à la lutte des Peuples Libres contre son hégémonie. Mais que son bras se serait alors allongé s’il plongeait désormais dans les ténèbres des vallons au cœur de la forêt et l’ombre des combes oubliées. Là où les pères des arbres étendent leur progéniture sur un monde à l’agonie, soufflant au vent leur malice et le retenant captif de leur canopée.

J’ai entendu un bruit. Un craquement sec. Une branche cassée, assurément. D’où cela peut-il bien venir ? Le brouillard noie les futaies et restreint mon ouie autant que ma vue. Il y a quelqu’un. Quelque chose se déplace autour de moi mais je ne sais ce que cela peut être. Le craquement n’a été suivi d’aucun autre son. Il y a un épais tapis de feuilles mortes. S’il s’agissait d’un Nain ou d’une bête sauvage, je l’aurais entendu être dérangé de nouveau. Au moins un peu tant cette forêt est silencieuse. Que cette forêt est calme, à la réflexion… Comme suspendue.

Aux pieds de mon saule, je suis comme au creux d’un songe. Le rideau des petites pétioles grises argentées chargées de mousse dégoutte lentement dans l’air immobile. Il me cache sous sa parure. Il me permet d’y voir comme le peuvent ceux qui ont leurs cheveux rabattus pour dissimuler leur visage. Les branches ne sont agitées d’aucun balancement. Tout est froid et figé comme saisi par la mort elle-même.

Au travers des feuilles, je peux suivre l’évolution d’une tâche claire qui doit être le soleil. Sa course va maintenant finir et il va de nouveau disparaître au-delà de l’Occident. La brume n’aura pas relâché sont étreinte de toute la journée. Il n’y a pas eu un souffle de vent et rien n’a expurgé l’humidité des sous-bois. Les feuilles au sol en sont imbibées. J’ai dû ôter la houppelande du défunt à mes côtés pour me recouvrir. Mes forces me quittent lentement et la terre glaiseuse des sols sylvestres me colle et s’insinue sur mes blessures, les corrompant si je n’y prête garde. Je suis assis dans une épaisse couche de matière morte. Au moindre de mes mouvements, une odeur d’humus s’élève et emplit l’espace clos jusqu’à l’obsession. La végétation toute entière se repaît d’elle. Même au soleil de l’été comme aux frimas de l’hiver. Dans le mutisme de ses jours et l’indifférence des créatures vivantes déambulant à la surface du monde, elle les nargue, leur prédisant silencieusement leur sort. Cette pensée éveille en moi un frisson de dégoût. Mais je m’en sortirais. Je m’en suis toujours sorti. Je ne ferais pas aux racines qui m’entourent l’offrande de Moi. Jamais. Mon corps reposera dans les maisons de pierre, aux confins de la montagne, là où le roc a le souvenir de sa façon par Aulë lui-même.

Je me suis surpris à être assourdi par ma propre respiration. Une forêt est un lieu de vie, normalement ! Une forêt doit être un lieu de vie, c’est dans l’ordre des choses ! Alors pourquoi n’y a t’il pas de chant d’oiseau, de folle course d’un quelconque écureuil, le patient ouvrage d’un rongeur ou le brame lointain d’un cerf ? Même les profondes cavernes et les antres reculées bruissent, du clapotis de l’eau du plafond jusqu’aux flasques cristallines ou de l’activité assoupie de quelque cavernicole. Au lieu de cela, c’est comme s’il régnait ici une malveillance obstinée, résolue à éteindre toute vie nomade, étouffer tout mouvement, arrêter le temps, taire toute vie. Comme une araignée tissant sa toile et attendant l’heure à laquelle ses proies épuisées plongent dans une inertie éternelle.

La nuit est froide, plus froide encore que la veille. Je me réveille souvent. J’ai la confuse impression d’être observé. Pourtant, le vent s’est un peu levé. De la vallée, il pousse la brume vers les montagnes et la saignée du mont Dolmed où elle se perd. Je vois un peu mieux ce qui m’entoure, les troncs et les buissons à la lueur de la Lune. Je devine aussi des dépouilles de mes frères que je n’avais pas remarquées de prime abord. Que la nuit vienne encore et assoupisse la douleur de mon cœur. S’il m’est donné d’être encore en vie, peut-être suis-je le dernier de ma race. Avec moi, diminué comme je le suis, passera ma lignée et mon sang. Mais ni ici ni maintenant. Même le pire n’est jamais certain pourvu qu’on ne lui livre passage. Mon souffle soulève un panache de fumée. Il me faut le réduire si je veux passer inaperçu dans ce charnier. Un cadavre qui respire... Je me rends compte, dans la solitude où je me trouve, combien la forêt m’est étrangère. J’en ignore les usages et les fins. Mes pieds ont foulé de couloirs derrière les portes frappées aux runes de la puissance, mes mains touché d’ouvrages issus des mains des ouvriers et des maîtres, mes yeux contemplé combien de salles dégagées de la roche, ma peau souffert à la flamme des fourneaux plus que sous le joug des dragons ? Si Aulë nous a fait à l’épreuve des pires tourments, s’il a sollicité de nous que nous nous bâtissions un empire en son sein, fait de nos mains autant que des Siennes, nous nous y sommes accoutumés. Nous avons sombré dans un monde à notre mode et plaisirs, artificiel de sa conception à son apogée. Notre réussite, la forêt en a pâti et reculé, gardant, par devers sa rancœur, sa défiance et sa noirceur.

Et je suis maintenant à sa merci.

Une attention est portée sur moi. J’en suis sûr. Je suis parcouru de l’envie de crier pour que cette mascarade cesse. S’il y a ici un Elfe, qu’il se présente ! S’il y a un de ces espèces d’arbres mobiles, qu’il s’avance ! Je saurais me battre et accepter une mort digne de mon peuple, dussé-je la savoir inéluctable ainsi amoindri !

J’ai essayé de me redresser sur mes moignons pour attendre la mort que le silence de cette forêt me promet en permanence. Je suis retombé lourdement à chaque fois malgré tous mes efforts ; Mes jambes sont brisées à d’autres endroits qu’aux fractures ouvertes et il m’est impossible d’être stable sur leur soutien. Il faut que je reste calme. J’ai déjà bien de la chance que ma réaction inepte n’ai ouvert une artère et ne m’ai condamné. Ce qui me regarde a dû s’amuser le temps de mes vaines tentatives. J’attendrais assis en espérant pouvoir le surprendre lorsqu’il pensera ma fin proche ou à la venue des secours.

Le soleil se lève doucement. Cela sera le deuxième jour. Nous aurions du être rentrés à Nogrod ou au moins être passés par le col de la Brèche. Notre absence va trahir notre situation désormais. Même si les Elfes usent de quelque sournois stratagème pour rasséréner les nôtres. Les secours arriveront aujourd’hui. Une drôle de fragrance se mêle maintenant aux effluves musquées de la litière en décomposition. Plus pénétrante, plus âcre. La journée promet d’être belle et chaude. Heureusement, le froid et l’eau commençaient à opérer sur moi.

Il est midi. J’ai mangé mon dernier cram. Il me faudra maintenant tenir sur les réserves de ce pauvre bougre à côté de moi. L’odeur s’est intensifiée et précisée. Il doit y avoir tant de cadavres sans sépulture dans les environs que leurs odeurs se conjuguent. Et la chaleur, que j’accueillais avec joie, n’arrange rien. Des légions de mouches sont arrivées et d’autres semblent devoir les suivre. Les mouches passent encore. De toute façon, je perdrais mes jambes et les asticots ne se nourrissent que de chair morte. Ce qui m’inquiète beaucoup plus, c’est ce que cette émanation peut attirer de plus gros que cette vermine. Des charognards et les opportunistes ; corbeaux, blaireaux, renards… Mais aussi ours et loups. La fatigue seule n’explique pas ma fièvre et celle-ci m’épuise. Il faut absolument que je reste éveillé. Si je m’endors, les bêtes viendront et me croiront mort. Et une fois que cette pensée sera rentrée dans leurs têtes, il me sera très difficile de leur en faire sortir ! Je ne suis pas mort ! Je veux vivre ! Je vivrais ! J’ai récupéré une dague et une petite hache de lancer. Elles sont dissimulées dans ma barbe et dans ma manche. A tout hasard. De toute façon, les secours ne vont plus tarder maintenant.

L’après-midi touche à sa fin. Les ténèbres de la forêt recommencent à obscurcir la terre. De gros nuages noirs se sont amoncelés derrière le mont Dolmed. Il me semble y entendre tonner un orage. Malgré la journée que je viens de passer, je n’ai pas entendu un seul oiseau et nul animal conséquent non plus. Le vent a cessé. Plus aucune bise n’anime cette forêt sépulcrale. Les arbres se ressemblent tous. Il semble que, tout vifs et forts que les arbres puissent paraître au plus clair de la journée, il ne suffit que d’une légère pénombre pour laisser transpirer le nombre de leurs années passées à ruminer et médire. Années durant lesquelles leur intelligence, étriquée dans leur futaie et racornie comme leur écorce craquelée, n’a poursuivi comme idée que l’exécration des choses libres et errantes. Ils attendent l’heure propice à l’assouvissement de la mesquinerie de leurs desseins.

C’est très lointain mais il me semble entendre de l’eau couler. C’est vrai que cette partie des Montagnes Bleues regorge de ruisseaux très escarpés. Ils alimentent le puissant Gelion en aval. Les pluies d’orage sur les cimes auront grossi ses flots pour que je l’entende ainsi. Il y a donc un cours d’eau dans les environs immédiats. Si je peux m’en apercevoir, c’est qu’il n’est pas loin. A quelques dizaines de mètres, derrière ce buisson de ronces ou après ce massif de genévrier, là-bas. Et je suis appuyé à un saule gris qui doit plonger ses racines dans une terre assez humide pour lui permettre de s’épanouir ainsi. C’est vrai qu’à la réflexion, les branches basses de l’arbousier semblent dessiner une petite voûte… Il doit y avoir un passage jusqu’à la berge et le va et vient des bêtes a dû la former à la longue. Il y a donc des animaux qui passent ici. Ce genre de torrents est souvent très encaissé. Accéder jusqu’à l’eau est déjà difficile pour nous. Pour les quadrupèdes, ce doit être une épreuve bien pire encore. Les accès à la rive doivent être rares, devenant par-là même des points obligés. Il y a sûrement beaucoup de passages. Si les charognards doivent venir, ils viendront ici en priorité. Il y a table ouverte et de quoi étancher leur soif ! Ma veille ne doit en être que plus vigilante.

C’était derrière moi. J’ai entendu quelque chose derrière le tronc sur lequel je m’adossais. Des pas feutrés, rapides et cadencés. Une démarche de prédateur. Il a dérangé le tapis de feuilles mortes. Je pouvais essayer de suivre sa présence et estimer sa position. Il faisait nuit noire alors. Des nuages ont caché les étoiles et la Lune ; Il m’était impossible de m’aider de ma vue et je rédige ces lignes à la faveur des premières lueurs de l’aube tant que le souvenir en est vivace. Il semblerait que la bête soit assez grosse, peut-être un loup. Je le devine à la lourdeur des pas. Un gros loup. Des loups de ce gabarit… Cela peut être un vieux mâle solitaire réduit à chercher sa pitance dans les reliefs des autres ou après les carcasses abandonnées. Ou bien… Surtout, que ce ne soit pas un ouargue. Si tel est le cas, il me trouvera et rameutera ses semblables. Ou des Orques. Et alors… Que murmure le vent dans les branches aux oreilles accortes ? Des lieux sombres pour les sombres complots. D’un côté, une jalousie et une soif de vengeance à jamais inassouvies, de l’autre la malice inspirée par l’art de Morgoth… Ce qu’il y avait derrière est parti. Je ne l’ai pas entendu chercher à consommer un cadavre. Mes doutes demeurent. Qu’aurait fait un loup ? Et un ouargue ?

Le troisième jour est en train de se lever. Je n’ai presque pas dormi de peur du retour de ce qui m’a visité cette nuit et de ses éventuels acolytes. Ma fièvre me tiraille le front et les entrailles. La journée semble devoir être mitigée par un peu de pluie. Il ne faut pas que je m’endorme. Si tel était le cas, je pourrais passer à côté de l’unique chance de m’en sortir en n’entendant pas le travail de ceux de Belegost. Mais que font-ils donc ? Ils devraient déjà être là depuis hier…

J’ai vu quelque chose bouger ! Une ombre ! A vingt pas ou davantage ! Furtive, passant d’un couvert à l’autre ! Peut-être de taille humaine, peut-être moins, mais une masse en mouvement rapide et silencieux. Qu’était-ce ? Est-ce que cela m’a vu ? Est-ce qu’elle m’ignore ?

Il vient effectivement de pleuvoir. L’eau a ruisselé sur moi sans éteindre le feu qui y couve tant ma fièvre devient préoccupante. Elle a aussi lessivé les souillures de ce que mes parties basses ne peuvent désormais plus retenir en moi… La forêt autour de moi, même sous l’ondée, a semblé réfractaire à cette intrusion. Les gouttes se sont perdues dans les ramures jusqu’à tomber lourdement, comme les grains d’un sablier, au rythme lent et componctieux des arbres séculaires. Il m’est souvenu des racontars que je n’avais pris au sérieux sur la forêt du mont Dolmed. Entre l’Aros et le mont, il n’y a pas une grande distance. Ce qui fait que celle-ci n’est finalement pas très étendue. Parcourue qu’elle est de routes et de rivières, elle multiplie les voies permettant d’en sortir sans encombre. Or certains Hommes et, plus fiables, quelques Nains, ont assuré y être entrés, se détournant des chemins habituels pour parcourir quelque sente au gré de leur fantaisie et de leur curiosité. Alors qu’ils progressaient sur cette piste étroite mais linéaire, ils furent arrêtés par sa conclusion abrupte et sans logique. Si une route existe, aussi menue soit-elle, c’est quelle mène d’un point à un autre ? Mais à l’heure de rebrousser chemin, du chemin, nulle trace, à moins qu’il ne s’agisse d’une piste contournée et indécise, très différente de celle qu’ils avaient empruntée quelques instants auparavant. D’aucuns arguèrent que la boisson ou l’inexpérience en était la cause mais mon père, ainsi que des frères d’armes de Belegost, tenait de tels témoignages de gens sobres et rompus aux marches dans les bois. Et si la forêt, plutôt que de perdre des créatures vagiles, s’ingéniait à détourner leur chemin pour maintenir leur captif au piège ? Et si la forêt éloignait de moi toute expédition de secours ? Et puis il y a ces histoires de bonne femme, d’arbres englobant les gens et les absorbant pour s’en repaître… C’est vrai que… J’ai beau regarder, je ne comprends pas l’impression que j’ai eue que mon dos s’était enfoncé dans le tronc sur lequel il repose. Curieux, pour le moins. J’ai inspecté comme je l’ai pu mon dossier de fortune. Il ne semble pas avoir changé. Je vais intercaler une giberne entre nous.

J’ai senti une respiration dans mon cou. J’en suis sûr. Une respiration difficile, lente et profonde, bruyante comme celle d’une personne emphysème. Pourtant il n’y a personne, sinon moi -et les Nains tombés au champ d’honneur tout autour. Tous mes sens sont en éveil mais je n’ai rien vu ni entendu davantage. Le saule interpose sa masse et je ne peux savoir ce qui se trouve au-delà. Je me suis contorsionné vainement pour surprendre ce qui m’a fait cela mais le tronc est trop large. D’un moment à l’autre, le fil d’une dague peut venir courir sur mon cou et m’égorger. A moins que les bois ne me réservent un autre sort plus propre à leur distraction. Le corps à côté de moi commence à noircir et à se couvrir de filaments. De même, la couleur de mes pieds devient difficilement descriptible. La forêt fait son œuvre et nous aura bientôt tous. Lentement, insidieusement, elle fera disparaître de nous toute trace pour ne plus exister que dans sa mémoire malade.

La fièvre me brûle terriblement. Les contours du monde me deviennent flous et confus. Les ondulations de la chevelure souple et grise du saule me semblent lancinantes, comme chargées de me faire sombrer dans mon ultime sommeil. Son chant me tire imperceptiblement vers l’oubli et le rêve.

La nuit revient. De Belegost, nulle trace. Je crois que j’ai dû m’assoupir. Ma tête me fait de plus en plus mal ; Fatigue et fièvre me mettent à la torture. J’ai entendu d’autres respirations, très semblables à la première. Ma fin est proche et la forêt s’enhardit. Je le sais. Je la sens. Chaque arbre, chaque plante, attend avec délectation mon expiration. Je ne suis pas fou. Mais je sens bien qu’elle est prête et attend son heure pour jouir enfin de sa victoire. Mes yeux ne me trompent pas plus maintenant qu’avant mais alors que j’étais proche de la lisière auparavant, il semble que les arbres proches se soient resserrés autour de moi pour contempler leur œuvre et que les arbres au-delà se soient dispersés. Que la bordure de la forêt me paraît lointaine, comme presque hors de vue…

Mes yeux ont cessé de voir sinon par intermittence dans un épais brouillard ; J’écris au jugé. La faim et la soif me tenaillent. Surtout la soif. Ma fièvre m’accable et ma tête semble être dans un étau, si tant est qu’un étau puisse prendre tant je sue. Les arbres dansent autour de moi. Leurs masses sombres chancellent. Ils se tordent comme pour se rapprocher de moi et admirer la complète exécution de leur sentence. Ils se penchent sur moi comme on se délecte des derniers râles d’un supplicié.

D’autres jours viendront, d’autres tourmentes, d’autres peines et d’autres joies. Les cieux changeront pour n’être que l’ombre d’eux-mêmes. Les empires s’effacent à l’aune des temps mortels et les mortels eux-mêmes passeront. A l’Occident fuiront les Elfes vers leur printemps éternellement stérile. Les cadets de ma race s’endormiront sous les catafalques de pierre et les Hommes échoueront à se survivre. Alors ne subsistera plus que les ombres immenses et immobiles des arbres noueux. Seuls et rassasiés, ils règneront sur un monde vide voué au silence et à la stagnation perpétuelle jusqu’à ce que les mers soient renouvelées et que l’Ouvrage retourne à l’atelier du Créateur.

Damien Devault, Juillet 2004.[sws_divider_top]



Laïma , humaine élevée parmi les elfes, part à la recherche de ses parents...

Souvenirs....

Fumées. Odeurs. Bruits. Cris. Cachée à l'intérieur d'un buisson, terrorisée, l'enfant serra les lèvres et se mordit la langue pour ne pas hurler, ces yeux voulaient se fermer mais elle n'y arrivait pas. Une image. Sa mère, ses sœurs hurlants et son père à terre. Et puis la forêt qui défilait et des grognements des visages affreux.. Des hommes et des femmes criant… Et puis le même cri. Strident. Unique. Terrible.

Laïma se redressa en sursaut. Des larmes collaient sur son visage et son corps était en sueur. Alors elle se laissa retomber sur le matelas et respira fort pour se calmer. Une voix douce et lointaine à l'extérieur de la maison demanda : "Encore ce même cauchemar, n'est-ce pas ? - Oui, murmura la jeune fille, elle renifla. Toujours pareil. C'est affreux Ceímo ! Est-ce que ce cri ne m'abandonnera jamais ? - C'est le cri de ta chair Laïma, répondit Ceímo toujours de l'extérieur. La jeune fille se redressa sur le lit, puis sortit. Lentement elle leva son visage vers Ceïmo et murmura : - Tu ne m'as jamais dit pourquoi tu m'avais emmenée ici. Celui-ci réflechit un instant. Son regard perçant d'elfe scruta un instant le ciel à travers les arbres de la forêt. - Parce que j'ai su en croisant ton regard, que les Valars avaient voulu que l'on se croisent… Et puis si un choix aussi dur était tombé sur moi si jeune c'était parce que ma jeunesse avait avoir avec mon choix. Laïma se tut car comme souvent elle n'avait pas compris ce que son compagnon avait voulu dire. Son regard se porta vers les autres cabanes du village elfe. Tu n'as pas eu peur qu'ils ne soient pas d'accord ? - Non, il secoua la tête. - Bien, dit simplement à nouveau la fille… Je vais essayer de dormir à nouveau…Demain tu veux bien qu'on aille au lac ? Dans l'obscurité, Laïma le vit sourire : - Non, bien sûr.. Tu seras toujours aussi avide de savoir n'est-ce pas ? - Oui, je crois.. Puis, tout simplement elle rentra et le silence revint doucement dans la forêt.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

La décision

Doucement, comme s’il était timide, le soleil apparut au sommet de la montagne lointaine. Laïma pensa un instant à celle qui était là-haut, puis reporta son attention à la cité qui s’éveillait. Déjà, on entendait des hennissements de chevaux et les sentinelles changeaient de tour. "- Laïma, tu viens ? , la voix venait d’en bas, c’était Ceïmo. - J’arrive ! », répondit simplement la jeune fille. Elle rentra rapidement, attrapa son arc, son carquois et agrafa sa cape, puis descendit rapidement et agilement les marches en lianes tressées. Ceïmo l’attendait au pied de l’arbre. Il était souriant, heureux et Laïma en fut toute réconfortée. "- Tu dois avoir une bonne nouvelle pour sourire ainsi. Ce n’est pas souvent que tu t’exprimes. Je croyais même que je ne verrais jamais un elfe heureux et le montrant ! - C’est vrai, mais je suis jeune et mon père m’a toujours dit que j’étais trop démonstratif, et encore plus depuis que tu es ici !, il fit la grimace et rajouta avec un sourire plus timide : Mais ma sœur va se marier bientôt. Je suis tellement content pour elle ! - C’est bien ça ! Je suis heureuse de l’apprendre… Ca vaut bien une journée au lac ça ! Ceïmo rit : - Tu arrives toujours à avoir ce que tu veux toi. Allez, on y va avant que le soleil chauffe de trop ou que mon père me trouve quelque chose à faire. Il leur fallut une demi-heure pour atteindre leur coin de paradis, ou Valinquendi; alors ils arrêterent de bouger un instant et le son se limita alors au bruit du vent dans les arbres et le chant des oiseaux. Puis, Ceïmo se mit à bondir de rocher en rocher jusqu'en lac en dessous d'eux, à moitié caché, et il fit signe à Laïma de le sivre. Avec hésitations, elle le suivit, doucement, s'accrochant nerveusement aux arbustes. Et soudain, elle lâcha prise et avec un cri brutal, voltigea dans l'air et disparut dans l'eau. Ceïmo ne réagit pas immédiatement, puis ses yeux s'ouvrirent en grand comme pour percer la surface de l'eau et finalement il sourit... Il s'éloigna de la roche qui leur servait d'escalier et s'approcha de la berge du lac. Bientôt Laïma apparut, les cheveux dégoulinants et ses vêtements collant à la peau. "- Encore prête à me faire des frayeurs, c'est ça ? Comme s'il n'avait rien dit, Laïma, qui semblait réfléchir, redressa soudain sa tête et lança: - Dis-moi ! Si je partais demain. Tu viendrais avec moi ? - Tu veux mener à bien ton projet ? Quitter Opelavas pour partir à la recherche de ta famille ? - Oui. - Je viens avec toi. Je serais trop préoccupé en train de me demander si tu vas bien, si jamais je resterais. - Tu n'as pas à lier ton destin au mien... Ta vie se passe ici. Pas la mienne. Tu le sais. Le jour où tu m'as trouvée.. pourquoi m'as tu amenée ici? - Je ne sais pas. Tes yeux... Il y avait tellement de détresse à l'intérieur... - Je n'ai gardé qu'une image floue... - Je viendrais avec toi... J'ai besoin de bouger...De découvrir le monde. - D'accord. Je suis soulagée que tu viennes. J'avoue que j'aurai eu un peu de crainte..Même avec Vanyacco. Mais..Et le mariage de ta soeur ? - C'est dans longtemps. Tu sais bien que nous prévoyons longtemps à l'avance, du moins, tu auras le temps de vieillir ncore d'ici là. Laïma sourit, puis elle se dirigea vers la paroi. - Je vais prévenir Vanyacco et préparer mes affaires. Ensuite j'irai chez ton père. Je dois le remercier pour tout ce qu'il a fait pour moi. - Alors.. Depêche toi de te sécher, dit-il. Je t'accompagnerais chez mon père. Je dois aussi lui parler." Laïma hocha la tête et grimpa agilement jusqu'en haut de la paroi et disparut rapidement derrière les arbres. Bientôt, elle réapparut, dans des habits secs, et fit signe à son compagnon. Celui-ci grimpa à son tour et rejoigit la jeune fille qui était accompagnée de leurs deux montures. La terrible décision était prise. Laïma partirait à la recherche de sa famille, enfin.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Le départ

Dans l'après-midi, après leur retour au village, Laïma rendit visite au père de Ceïmo, le chef du village. Il l'accueillit avec joie et ne parut pas surpris par l'annonce de Laïma. Il s'y attendait. Après avoir fait ses adieux et féliciter Lalaith, la soeur de Ceïmo, elle reçut elle-même des bénédictions avant de quitter la maison dans l'arbre. Le soir, elle quitta à nouveau Opelavas pour passer quelques heures avec Vanyacco, l'étalon qu'elle montait. Elle resta avec lui jusqu'à ce que la lune éclaire la nuit bien au-dessus d'eux. . Alors elle rentra et prépara ses affaires. Puis, enfin, elle se coucha et étrangement son coeur se serrait à l'idée de quitter le village des elfes. Le lendemain matin, elle se réveilla avant l'aube et descendit l'esclaier de lianes, une main accrochée etl'autre tenant son sac fait de tissus. Elle arriva au sol et siffla doucement sa monture. Bientôt Vanyacco arriva, la crinière lachée et les naseaux fumants. S'accrochant à ses poils libres, elle grimpa sur son dos et lui murmura quelques mots. Il tourna bride et se dirigea vers un chemin tourné à l'ouest, lorsque soudain sortit de l'obscurité des arbres, Ceïmo sur sa monture. "- Alors aujourd'hui est le grand jour, c'est cela ? - Oui,"répondit-elle la gorge nouée. Elle tapota de sa main gauche le cou fin mais puissant de Vanyacco qui partit d'un trot alègre sur le chemin. Ils trottèrent ainsi silencieusement, plongés chacun dans leurs pensées; le soleil se levait. Finalement, ils s'arretèrent près de Vercasirë, le ruisseau qui alimentait le village et qui se jettait dans l'Anduin, il s'assirent simplement pour se reposer. Lorsque les chevaux eurent bu, ils reprirent le chemin. Ce n'est qu'à la tombée de la nuit que les deux voyageurs atteignirent enfin l'orée de la forêt. Alors Laïma rompit le silence et demanda: "- Il y a combien de jours de cheval, d'ici jusqu'aux Montagnes?" Elle désignait la chaîne montagneuse qui se perdait dans les brumes de l'horizon. - Quatre jours si ma mémoire est bonne." Sans échanger un mot , ils établirent un camp pour la nuit en allumant un feu. Ils n'avaient emporté que peu de bagages et pour la nuit, ils n'avaient qu'une simple couverture. Ils se couchèrent vite à-côté du brasier, après avoir grignoter un peu de pain et de fruits sechés. Bientôt la respiration régulière de Laïma se fit entendre tandis que le regard de Ceïmo devenait fixe, perdu dans les Terres Lointaines. Mais le lendemain matin arriva vite et ils reprirent la route, Ceïmo la connaissait, car il l'avait déjà empruntée quelques années auparavant, lorsqu'il ramenait Laïma. Ils traversèrent la plaine, passèrent des ruisseaux.. Peu à peu, les montagnes se faisaient proches et le quatrième jour au soir, ils établirent leur camp à l'orée de la forêt située sur les versants.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

La forêt sur les versants

Le lendemain, les deux compagnons se mirent en marche plus tard, le soleil était déjà haut dans le ciel. "- Ceïmo, saurais-tu retourner au bois où tu m’as trouvé. Je ne me souviens plus de cet endroit. Je sais que lorsque je le verrai je saurais que c’est cet endroit-là et aucun autre mais il faut que je le vois pour le reconnaître. Tu comprends ce que je veux-dire, n’est-ce pas ? - Oui, bien sûr, mais je ne me souviens pas beaucoup moi non plus. J’étais passé près d’un gros village avant d’arriver au bois où je t’ai trouvé. Le mieux est de chercher ce village. Le visage de Laïma se rembrunit. - Peut-être n’existe-t-il plus ce village. - Ne dis pas de sottises, la gronda Ceïmo, allons ! Rentrons dans la forêt.

Les chevaux se mirent en route, leurs cavaliers sur le dos. La forêt était silencieuse, beaucoup trop. Il n’y avait pas de bruits d’ailes ou de pattes, pas de chant d’oiseau. - Les animaux sont partis, chuchota Laïma, inquiète. - Non, répondit Ceïmo, dont le regard scrutait les branches, ils se cachent. - Mais pourquoi ? - Je ne sais pas. » Ils se turent alors et ils ne dirent plus rien durant les longues heures qui suivirent. Les chevaux montaient à leur guise longeant un chemin à moitié disparu dans les broussailles. Lorsque le soleil eu atteint son zénith, les voyageurs sortirent du bois pour atteindre une sorte de clairière, légèrement pentue. Sur le côté, un rocher sortait de terre en forme de pic. Vanyacco qui avait pris la tête, s’agita et secoua sa crinière. Aussitôt Laïma redoubla d’attention et chercha du regard ce qui avait provoqué cette réaction sur le cheval. De son côté, Ceïmo conduisit sa monture vers le bord du bois, cherchant une suite au chemin qui les avait menés jusque là. Le regard fixé sur la pénombre des arbres, Laïma parcourut tout le long de la clairière. Mais rien n’indiquait la réaction du cheval. A nouveau celui-ci redressa la tête, mais cette fois Laïma remarqua qu’il ouvrait grand les naseaux. Alors, elle regarda vers le ciel et vit ce qu’elle cherchait : une mince colonne de fumée s’échappait du bois, quelques centaines de mètres plus haut. Un instant, Laïma se demanda comment cela se faisait que Ceïmo n’avait pas repéré cette étrangeté et puis elle se dit qu’il l’avait sûrement vu. Mais il ne l’avait pas dit. "- Ceïmo !! Par ici, appela-t-elle. Elle passerait sous silence cette étrange chose. Ceïmo la rejoignit au trot et tous deux s’enfoncèrent à nouveau dans le bois en direction de la fumée.

Alors qu’ils étaient proches de ce qui devait être le foyer de la fumée aperçue, Laïma se rendit compte qu’elle ne savait même pas si le feu était ennemi ou pas. Alors elle hésita un instant, puis une obstination lui vint : si c’était des Orcs ou des Gobelins des montagnes et bien tant mieux !! Elle leur ferait enfin payer ce qu’ils avaient fait. Les arbres se firent alors plus rares, et les deux compagnons aperçurent alors une sorte de plateau où l’herbe ne poussait pas, quelques centaines de mètres plus loin, la forêt reprenait ses droits. Mais ce n’est pas ce que Laïma regardait. Son regard s’était arrêté bien avant sur les murs fragiles et bas d’une maison. Une maison !!!! C’était d’elle que sortait la fumée. Elle avait un toit de chaume et derrière elle, on apercevait encore d’autres maisons, plus ou moins grandes. Un village. Un village d’humains… Laïma sentit son cœur battre à tout rompre : elle allait revoir des hommes. Après tant d’années.. Il lui semblait que son enfance heureuse parmi sa famille n’était qu’un rêve brumeux. [sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Le récit de Bragar

Ils sortirent enfin de l'ombre de la forêt et c'est à ce moment-là que jaillit brusquement d'une des maisons, un petit garçon d'une dizaine d'années. Il s'arrêta net en apercevant les cavaliers. Il resta un court moment immobile, les yeux écarquillés. Laïma avait la gorge sèche. Elle se trouvait à court de mots et son esprit bouleversé ne trouvait plus de mots dans sa langue d'origine. Avant qu'elle n'aie pu réagir, le garçon tourna les talons en hurlant à pleins poumons :"Au secours!!!" Sur l'instant, la porte de la première maison s'ouvrit sur un énorme chien poilu, aussitôt suivit d'un homme de haute stature. Dans ses yeux brillait la lueur de celui qui se bat sans espoir. Depuis les autres maisons sortaient déjà trois autres hommes. Le premier se figea, stupéfait. Puis il cria en élevant une main :"Stoooop!!!" Les autres hommes se figèrent à leur tour. Celui qui avait parlé et qui semblait leur chef, s'avança alors et demanda :"Amis? D'où venez-vous?" La gorge serrée, Laïma avait assisté à toute la scène, totalement immobile, tout comme Ceïmo; elle se décida enfin et bougea. En s'avançant, elle dit, en prononçant doucement tous les mots: "- Oui, nous sommes des amis de l'Est. Nous venons de la Forêt des Elfes. Un murmure parcourut la foule, car les femmes et les enfants, curieux, n'avaient pas tarder à sortir. Agilement, Laïma descendit de sa montuire et s'avança vers le chef: - Je me nomme Laïma. Et vous? - Bragar, fils de Brogar. Je suis le chef de ce village. Mais comment se fait-il que nous recevons de votre visite ? La dernière que je me souviens avoir vu un elfe, je n'étais qu'un enfant. - Je ne suis pas une elfe, Bragar, fils de Brogar, bien que ces vêtements pourraient le faire croire. Je suis une humaine de ces contrées et l'elfe qui m'accompagne se nomme Ceïmo. Lui vient réellement de la Forêt des Elfes. - Je suis honoré de votre visite, qu'elle qu'en soit la raison et je vous offre un verre en guise de bienvenue. Et toutes mes excuses, mon fils a voulu bien faire en sonnant l'alarme. Nous vivons des temps troublés. - Vous êtes tout excusé, mon ami. Et j'accepte votre invitation avec plaisir." Laïma se sentait toute transportée. Elle avait d'un seul coup l'esprit léger, et les mots lui venaient de plus en plus facilement. - Voulez-vous que quelqu'un s'occupe de vos bêtes ? - Non merci. Elles sont indépendantes et ne comprendraient pas la poigne des humains. Elle se tourna vers Vanyacco et la monture de Ceïmo, et murmura :"Auta". Puis, elle sourit à Bragar et dit: "- Ils se débrouilleront bien seuls. - Mais les montagnes ne sont pas sûres, répliqua l'homme, qui suivait les bêtes des yeux.. - Comment cela ?, s'inquiéta soudain Laïma, ses pensées revenant à sa famille. - Elles...Il vaut mieux que nous en parlions à l'intérieur, finit-il, après avoir remarquer la foule attentive. Il se fraya un chemin jusqu'à sa porte et fit signe aux deux voyageurs de le suivre. Ceïmo hésita un instant, toujours placé derrière LaIma, mais celle-ci avança aussitôt, le visage grave. Les gens s'écartaient sur son passsage. Ils entrèrent dans la maison, suivis d'une femme et du petit garçon qui, le premier avait sonné l'alarme. La porte se referma derrière lui. Il faisait sombre et chaud dans l'unique pièce. Une petite fenêtre filtrait le peu de lumière et on pouvait ainsi aercevoir une longue table en bois, encadrée de deux bancs. Bragarles invita à s'asseoir, puis demanda à sa femme de leur apporter des verres de lait. "- Je suis désolé, je n'ai rien d'autre à vous offrir. - Ce n'est pas grave, répondit rapidement Laïma. Simplement, racontez-moi votre vie ici de ces dernières années." Et Bragar se mit donc à raconter. La vie était devenue de plus en plus dangereuse au fil des ans et les Orcs faisaient des expéditions de plus en plus bas. La chasse devenait impossible et pendant la nuit, ils devaient barricader les portes te les fenêtres. Deux hommes étaient morts au combat. Le village avait accueilli quelques survivants de mises à sac dans d'autres villages plus en haut dans la montagne. Mais certaines rumeurs leurs étaient parvenues disant qu'un groupe d'humains se cachait et faisait résistance. Alors l'espoir monta dans l'esprit de Laïma et elle interrogea plus profondément Bragar sur ce sujet. Mais il n'en savait guère plus. "- Je dois vous quitter à présent, mon ami, car mon coeur ne sera tranquille que lorsque ma quête s'achèvera. Surpris, Bragar leva les yeux, puis dit: - Votre visite aura été de courte durée, dame Laïma, et je ne sais à quel destin votre quête vous mènera mais j'éspère que nos routes se croiseront avant la fin. Laïma se leva alors et quitta la maison. Elle salua l'homme resté à l'intérieur et sortit du village, suivie de Ceïmo. Sa quête la menait encore plus haut dans les montagnes.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Là-haut dans les montagnes....

Les voyageurs reprirent alors la route et bientôt les deux chevaux les rejoignirent. Au trot, ils grimpèrent à nouveau sur le chemin abrupt le long du flanc de la montagne... Les pensées de Laïma vagabondaient dans les bois...Bragar avait parlé d'un groupe de résistants...Etait-ce possible qu'ils soient vivants ? Dans un choc terrible, Laïma revit encore une fois son père étendu à terre...Etait-il vivant? Etait-il mort? Les traits du visage de Laïma se crispèrent sous la douleur et ses muscles se contractèrent. Derrière elle, Ceïmo, ne disait rien...Mais son regard, fixé sur le dos de Laïma, perçut bien ses pensées... Les chevaux avançaient lentement à present car la côte était dure...Le soleil commençait de descendre dans le ciel et bientôt il rejoindrait la cime des pics là-haut au-dessus des deux compagnons... "- Il vaut mieux que nous nous arrêtions, dit Ceïmo, d'une voix douce...Nous sommes proches du sommet..Bientôt nous arriverons aux falaises..Mais mieux vaut chercher à la lumière du matin. -Tu as raison, répondit Laïma, je n'ais pas attendu tant de temps pour mener à la perte ces gens qui se cachent..Nous ne devons pas attirer l'attention des bandes d'Orcs sur leur repère. » Ils firent silence à nouveau....Bientôt il s'arrêterent, et s'éloignèrent du sentier sauvage..A l'ombre d'un grand chêne, Ceïmo étendit leurs couvertures elfiques. Laïma s'allongea rapidement. Son regard vagabondait entre les feuilles et les branches, rencontrant par-ci par-là des éclats de soleil..Le bruit des pas des chevaux proches lui rappelaient la nature si forte dans la forêt d'où ils venaient..Là, le silence était glacial et seul le bruissement continuel des feuilles rappelait le lieu où elle se trouvait..Les animaux ne se manifestaient en aucune manière.. Les Orcs..C'était à cause de ces stupides créatures que la forêt était morte ainsi...Car un forêt silencieuse, n'est plus une forêt. Les feuilles rougirent au-dessus de la tête de Laïma..Le coucher du soleil était proche. Machinalement, elle porta un sa bouche un morceau de lembas...Puis sans qu'elle s'en rendit compte vraiment, elle perdit contact avec ses alentours et son esprit s'enfonça dans un doux sommeil sans rêves...

Les rayons de soleil perçant le feuillage éveillèrent tout à fait Laïma. Elle se redressa rapidement tout en jetant un regard circulaire...Ceïmo n'était plus couché...En vérité, Laïma, le soupçonnait de ne pas avoir dormi de la nuit. Descendant rapidement le petit monticule où avait pris racine le chêne sous lequel ils avaient dormis, elle s'agenouilla au bord du cours d'eau silencieux et se lava rapidement la figure et les mains...Puis elle remonta doucement au camp, ou du moins ce qui en avait l'air. Ceïmo s'y tenait déjà, les deux chevaux derrière lui. Sans un mot, comme à son habitude, il monta sa bête et Laïma grimpa rapidement sur le dos de Vanyacco. Peu à peu la lumière du jour s'étendit et devient plus forte, ils reprirent le sentier et se mirent en route vers le sommet de la montagne.. Tout le jour ils arpentèrent la montagne, aux alentours des falaises qui étaient parsemées de cavernes. Mais à aucun moment un signe de vie autre que quelques oiseaux dans le ciel ne se fit percevoir..Lorsque le soir tomba, il s'arrêtèrent au pied d'une paroi rocheuse et installèrent leurs affaires au creux d'un léger dénivelé.Là le vent des hauteurs se faisait moins sentir. Le sol rocheux était dur et aucune espèce d'herbe ne grandissait en ce sol. Le soleil se perdit bientôt derrière la montagne, et alors les deux compagnons, épuisés de leur journée, se jetèrent à terre pour dormir...Les deux bêtes s'éloignèrent lentement, vers le bois légèrement en contre-bas, où ils seraient à l'abri d'une quelconque chute de pierre ou averse. La nuit arriva alors silencieuse et cruelle. Le froid était mordant. Au-dessus des deux dormeurs, le lune s'éleva émettant une pâle lumière tremblotante. Des grognements bas se firent entendre le long de la falaise un peu plus loin. Des Orcs des montagnes approchaient. Leurs pas se rapprochaient lourdement, mais les deux compagnons ne bougeaient pas, comme assomés par un sort malveillant. L'éclaireur tout devant passa en traînant des pieds en haut de la petite butte qui protégeaint le deux dormeurs du vent de la montagne. L'Orc s'arrêta avec stupéfaction pendant un moment, puis il fit volte-face bruyamment et se précipita vers le reste de sa troupe. Un cri d'alarme résonna dans la nuit et soudain tous les Orcs se precipitèrent dans une joie furieuse vers la petite crevasse. L'éclaireur, encouragés par ses camarades se précipita du haut de la butte le premier, son épée en avant.

Un gargouillement sinistre, et il retomba mort au sol. Ses compagnons demeurèrent un instant interdits sans comprendre, derrière son corps.. Aucun des deux voyageurs ne semblaient avoir bougés.. Pris d'une rage soudaine, leur chef se précipita près à egorger ceux qui étaient venus se prendre dans leur filets.... Au moment où les premiers arrivaient au-dessus des voyageurs pour les massacrer, les deux corps se soulevèrent en même temps, dans un ensemble parfait, et se dégagèrent vers la falaise derrière eux. Comme s'ils entamaient une danse mortelle, les deux amis, devinant à chaque instant les mouvements de l'autre, se faufilèrent à travers la bande d'Orcs qui se regardaient ahuris et ne comprenaient pas pourquoi un à un leurs compagnons tombaient à terre, morts. Arrivés en haut de la butte, les deux amis fire volte-face et se precipitèrent à nouveau dans une danse mortelle entre les Orcs éparpillés. Mais déjà ceux-ci, pris dans ue terreur aveuglante tentaient de s'échapper entre les filets terribles que tissaient les deux voyageurs autour d'eux. Comme des mouches engluées, ils essayaient de s'échapper par les côtés et se mettaient à courir avec désèspoir vers le couvert de la forêt. Un silence pesant s'abbattit alors entre la falaise et la forêt, et la lumière de la lune, blafarde, montrait à present les corps étendus des Orcs. Les regards de Ceïmo et Laïma se croisèrent. Il y avait bien longtemps qu'ils n'avaiet pas mis en pratique leur technique de combat. D'un signe de tête Ceïmo fit comprendre à la jeune fille qu'ils devaient éloigner les corps de leur lieu de campement. Les Orcs venaient de la montagne et par leur origine, ils étaient bien plus petits que les rares Orcs qui arpentaient la plaine, ainsi il était possibles deles déplacer seul. A bras le corps, les Orcs furent donc portés jusqu'à l'orée du bois et entassés...La plupart ayant réussis à s'enfuir malgrè tout, le travail fut bientôt achevé. Les deux compagnons retournèrent alors dans leur petite cuvette. Mias ils ne reprirent pas leur nuit de sommeil.. Les autres bandes d'Orcs vivant dans les montagnes seraient surement bientôt averties...Ils devaient bouger avant que les Orcs les attaquent. Alors que le ciel s'éclaircissait, les deux chevaux sortirent du bois. Les sabots de Vanyacco étaient plus noirs que de coutume, et Laïma n'eut pas de mal à comprendre que sa monture avait aussi réduit à l'état de charpie quelques Orcs imprudents. Le soleil se leva. A cheval, les deux compagnons reprient leurs recherches le long des falaises. Le silence était glacial et le vent du matin sifflait autour d'eux. Les falaises, avec leurs parois solides et lisses ne semblaient pas pouvoir abriter quleques centaines d'Hommes. Un instant, Laïma desespera de retrouver cette bande d'Hommes qui resistaient, comme en avait parlé Bragar, deux jours plus tôt. Deux jours?? Il lui semblait que sa rencontre avec Bragar avait eu lieu bien des jours auparavant. Un simple sifflement de Ceïmo la rappella à la réalité. Levant les yeux vers la falise abrupte proche, son regard renontra busquement une asperité inhabituelle.Elle était haut dans la paroi et durant un instant, Laïma se demanda comment quelqu'un pouvait vivre là-haut, puis son regard aiguisé par des années de pratique repéra alors un petit chemin. Il était mince et sinueux, mais surtout presque caché derrière des rochers bien placés, et ce système ingénieux était placé de telle sorte, qu'il semblait au simple voyageur (et surement encore plus aux Orcs), que la falaise était continue sans rien qui permettait de grimper jusqu'à l'entrée discrète au dessus du sol. Il n'y avait plus de doutes, c'était le seul endroit où les hommes pouvaient être. Un regard vers Ceïmo lui fit comprendre que lui aussi avait repérer le stratagème. Ils descendirent des chevaux et se mirent en marche vers la falaise à la recherche de l'origine du chemin.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Dans la caverne

Doucement et précautionneusement les deux compagnons commencèrent leur escalade périlleuse. Les chevaux étaient restés dans le bois. Durant son ascension Laïma remarqua que les gros rochers sur le bord droit, empêchant la vue du sentier depuis le bas avaient été placés par l’homme. Alors l’espoir grandit en elle progressivement. Le sentier était fin et parfois légèrement obstrué, mais il montait droit sur le flanc de la falaise. Enfin, ils arrivèrent au bord d’un virage, on pouvait déjà apercevoir une sorte d’entrée sombre d’une caverne. Ceïmo juste derrière elle, murmura: "Quelque chose ne va pas par ici. » Laïma ne répondit pas, tout ce qu’elle avait appris chez les elfes, semblait avoir disparu, elle ne pensait plus qu’à sa famille qui était peut-être cachée là derrière…Alors elle s’avança insouciante, oubliant tout danger. Avant qu’elle aie pu réagir, elle se retrouva entourée d’une forêt d’armes : épées, pointes, et flèches encochées sur des arcs primaires. Les hommes semblaient être sortis de nulle part, de derrière les rochers, de l’intérieur, en vérité Laïma n’en avait aucune idée. Elle se figea. La surprise se peignit sur le visage des hommes. Il regardait une jeune fille d’une grande beauté, habillée de vêtements étranges et de plus masculins. De plus elle portait une épée. Mais elle ne bougeait toujours pas, n’osant parler, ne sachant que faire. Ceïmo n’était plus derrière elle. "Qui êtes-vous ? » lança une voix autoritaire et plutôt agressive mais non pas dénuée de surprise et d’intérêt. "Euh, je..Je.. »Les mots ne sortaient pas. Et puis prenant une grande inspiration, elle parvint à dire : "Je me nomme Laïma. Bien que mes vêtements soient différents, je suis une humaine comme vous. Je suis venue dans ces montagnes dans l’espoir de retrouver ma famille. » "Mais vous ne parlez pas avec facilité. D’où venez-vous donc avec cet accoutrement ? Comment puis-je vous croire ? » "Je viens de bien loin, un pays des elfes. Je n’ai malheureusement rien à vous montrer pour vous prouvez qui je suis….J’ai fui mon village en proie à une attaque d’Orcs il y a longtemps de cela, au moins une dizaine d’années. J’avais 3 sœurs et un grand frère. Mon père…mon père était à terre lorsque j’ai vu ma famille la dernière fois. » "Tu as réussi à t’enfuir ? » demanda avec surprise l’homme, qui comprenait à présent qu’il avait affaire à une toute jeune fille et non pas à une adulte. "Oui monsieur. Ma mère m’avait envoyée dans les bois. J’ai reçu l’aide de.. »Elle se tut durant un instant. Ceïmo ne s’était pas montré…Peut-être..Peut-être valait-il mieux ne pas parler de lui pour le moment. "J’ai reçu de l’aide. J’ai ensuite vécu chez les elfes. Mais il y a quelques temps, j’ai décidé de partir en voyage, je souhaite avoir des nouvelles de ma famille, j’aimerais savoir s’ils sont vivants. Vous comprenez n’est-ce pas ? » sa voix s’était faite légèrement suppliante. Il semblait à Laïma qu’elle devenait un peu elle-même, cette jeune fille sensible et qui souffrait du manque de sa famille, bien qu’elle ne le montrait habituellement pas. "Nous sommes en état de guerre. Mais je pense que notre chef sera d’accord de te rencontrer en tant qu’étrangère mais non pas en tant qu’ennemi. Mais tu dois te défaire de ton arme et accepter d’avoir les mains liées jusqu’à lui. » Laïma hocha la tête, tout en détachant le fourreau de son épée, elle en profita pour jeter un coup d’œil au chemin par lequel elle était arrivée.. Elle ne voyait personne. Ceïmo était-il parti ? Un pincement au cœur la traversa. Puis elle reprit ses esprits et tendit ses mains avec condescendance pour que les hommes les lui attachent. Ils l’entourèrent alors tous et ils pénétrèrent dans la caverne. En entrant, Laïma ne vit d’abord rien, mais très vite sa vue s’habitua et elle s’aperçut alors que l’endroit était bien plus préparé qu’elle ne le pensait. Des creux sur les côtés du couloir étroit qu’ils suivaient permettaient que des archers s’y cachent au cas où des Orcs parviendraient à entrer. Après un virage dans un couloir encore plus exigu, ils arrivèrent dans une grande salle plus ou moins excavée éclairée par des torches. On apercevait de nombreuses femmes, des enfants et des vieillards qui se tenaient proches des parois et regardaient avec curiosité la nouvelle venue. Au fond de la salle, se tenait une sorte de trône, une chaise surélevée tout au plus, où se tenait celui qui devait être le chef. Il était encore trop loin pour que Laïma puisse le dévisager et pourtant il lui semblait qu’elle connaissait cette stature. Elle s’avança, le visage baissé sous le capuchon de son manteau. Elle sentit que les autres soldats se retiraient, elle se trouvait seule dans un rayon de plus de dix mètres avec le chef de tous ces hommes en face d’elle, à portée d’arme. Elle redressa la tête d’un coup et lança avec force : "Vous n’êtes guère prudent pour des hommes en guère. J’aurai pu tuer votre chef avant que personne ne réagisse. » La stupéfaction se lut sur les visages et aussi de la peur. Certains portèrent leurs mains aux armes. Retirant son capuchon, Laïma rajouta : "Ne vous inquiétez pas, je ne souhaite en aucune cas tuer cotre chef, ce n’était qu’une prévention. Je cache une dague sous ma veste, et personne n’a vérifié. » "Nous...nous ne pouvions pas, répondit l’homme qui l’avait interrogé auparavant. Je…Tu es une femme ! » - En guerre, on se passe de ses manières. Je sais me battre. Vous avez peut-être pensé qu’une femme avec une arme n’était que pour effrayer, vous vous êtes trompés. » - De toute façon , personne ne peut battre notre chef, lança avec colère une voix de jeune fille. - Laisse cela, ma sœur, je m’en occupe ». C’était la voix grave du chef, qui jusque là était resté assis sans rien dire. Il se leva et se mit sous la lumière. Ses yeux gris étincelaient sous son front brun. Ses traits….rappelaient quelqu’un à Laïma, mais elle n’aurait su dire qui. Il tira une longue épée brillante et fit signe à ses soldats de rendre la sienne à Laïma. Elle sourit. Le jeune homme, car en vérité, il ne semblait guère plus vieux qu’elle, la provoquait en duel. Bien. Elle retira son manteau et le lança un peu plus loin. Du coin de l’œil, elle vit l’indignation sur les visages des femmes. Elle était vêtue en homme de la tête au pieds !! Elle prit de la main droite, l’épée. Elle était de haute fabrication elfe, Ceïmo le lui avait dit, lorsqu’il lui avait offert quelques années auparavant. Elle se recula de quelques centimètres, prête au combat. Son sang coulait avec force dans ses veines et la furie du combat de la nuit lui revenait. Le chef retira aussi sa cape en fourrure. Il ne portait qu’une légère chemise. Facile à transpercer, pensa Laïma… Un instant, elle tenta de se souvenir pourquoi elle n’aurait pas du penser à cela, pourquoi elle était là, mais sa pensée s’enfuit et elle bondit en avant. L’homme était agile et fort, mais Laïma était plus rapide encore et tout ce que les elfes lui avaient appris sur le combat lui revint. Comme deux félins enragés, il tournaient, virevoltaient et sautaient, et les spectateurs ne comprenaient pas ce combat qui n’aurait pas du être, ne faisaient que suivre les combattants dans leurs mouvements. Soudain, un coup d’épée plus fort que les autres déstabilisa Laïma et elle tomba au sol, ayant juste le temps de contrecarré le prochain coup de son épée tremblante. Leurs visages étaient tous proches et Laïma savait qu’elle ne pouvait tenir longtemps. Elle tendit le bruit d’une corde que l’on tend, alors elle lança : "Non ! Ceïmo, non ! Laisse-moi ici. » Les hommes se regardaient sans comprendre. Personne n’avait aperçu l’elfe qui était pénétré en silence et s’était cachée derrière un renforcement, et qui voyant Laïma en fâcheuse position, s’était préparé à tuer le jeune homme. Laïma redressa son regard et croisa celui-ci du jeune homme. Ce regard…Elle le connaissait. Alors, quelque chose lui revint, quelque souvenir lointain, enfoui dans sa vie passée. Un jeune garçon, lui tendait un morceau de pain dur. "Tiens Laïma, c’est ma part. Je suis plus fort, tu le sais bien. J’en prendrais demain. - Non, non, protestait l’enfant en refusant le pain. C’est pas grave. Mange-le, c’est ton morceau, Bâral. Une femme apparût sortant de la cabane proche : "Les enfants ! Rentrez vite, c’est bientôt le coucher de soleil, nous devons éteindre les lumières vous le savez.» Un cri lointain. Un homme qui accourait. "Des Orcs !! Des Orcs arrivent !! Vite Celia, prends les enfants et va rejoindre les autres là-haut vous serez plus en sécurité. - Non, répondit la femme en serrant la main d’une petite fille dans la sienne, je reste. Bâral, emmène tes sœurs là-haut avec les autres. D’un grand geste de la tête Bâral montra qu’il refusait. Des cris se faisaient entendre au loin. Des bruits de pas. Un flamme jaillit, une maison lointaine prenait feu. "Vite dépêchez-vous, murmura l’homme. Mais les deux gamines s’accrochaient à leur mère et le garçon se campait près de son père, décidé à se battre. "Laïma, je t’en supplie, vas-t-en, cours dans les bois, s’écria sa mère, vite ! » Ils apercevaient les Orcs qui arrivaient . Des femmes et des enfants fuyaient en hurlant. La fille hésitait. Un trait traversa l’air. Son père tomba au sol. Alors, elle oublia un instant tout sauf l’ordre et se mit à courir de toutes ses forces vers le bois au pied du village, un instant elle se retourna et croisa le regard de son frère. Un regard désespéré. Un regard qui n’était pas celui d’un enfant.

Ce regard… "Bâral ? » murmura Laïma dans un soupir. La stupéfaction se peignit sur les traits du jeune homme, il diminua sa pression sur son arme. "Bâral ? répéta avec lenteur Laïma. C’est toi ? » Il se redressait toujours sans rien dire. Son regard porté sur la jeune fille au sol. Celle-ci laissa glisser son épée à terre et se leva à son tour. Ils se tenaient tous deux face à face comme se découvrant à nouveau. Un grand silence envahissait la caverne, les habitants de la caverne n’avaient pas entendu les paroles prononcées par Laïma et ne comprenaient ce qui se passait, mais n’osaient pas intervenir. "Je t’ai toujours dit que tu étais moins forte que moi » lança Bâral avec un sourire espiègle et les yeux pétillants. Laïma éclata de rire et se précipita avec bonheur dans les bras de son grand frère.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Epilogue

Ceïmo et Laïma se tenaient tous deux assis sur un rocher surplombant une clairière verte. Quatre ans s’étaient écoulés depuis que Laïma avait quitté le bois des elfes avec lesquels elle avait tant vécu. A présent, les Orcs se retiraient peu à peu du pied des montagnes, Bâral avait reconstruit un village à mi-versant, entouré de palissades qui empêchaient les ennemis d’entrer. Laïma, comme si cela s’agissait d’un rêve, avait retrouvé sa famille. Sa mère avait beaucoup souffert et n’avait plus rien de le merveilleuse jeune femme d’antan. Pourtant, elle restait sa mère bien-aimée. Ses deux sœurs étaient devenues de jeunes filles attirantes et gentilles, bien qu’elles l’ait mal perçu au départ. Et son père…la flèche qui l’avait fuir auparavant, l’avait atteint au bras. Il était à présent manchot et s’en retrouvait contraint aux travaux les plus basiques et il n’avait pas pu participer aux quelques sorties des guerriers. Laïma, dans son amour pour la nature, n’avait pu rester enfermée dans un cercle de bois. Elle vagabondait dans les bois en compagnie de Vanyacco et restait aux nouvelles du nouveau village. Ceïmo était vite parti après que Laïma aie été reconnue. Il l’avait quitté en promettant de revenir la voir. Et à présent, il était de nouveau là. Les deux anciens amis ne disaient rien. Il n’en avaient pas besoin. Si peu de choses avaient changées dans la vie de Ceïmo et tant dans celle de Laïma. A présent, longtemps après qu’elle aie été récupérée par les Elfes, Laïma sentait que son destin l’éloignait de celui de son ami, destiné à l’immortalité. Pourtant, il ne lui semblait pas que c’était un fardeau que sa mort. "Ton vieux rêve continue-t-il de te hanter, *petite sœur* (sindarin) ? - Non, Ceïmo. Je voudrais te dire..merci.Merci pour tout, murmura la jeune femme en se tournant vers l’elfe. Leurs regards se croisèrent et sans qu’ils aie besoin de dire un mot, ils s’étaient compris. Ce lien entre eux, étaient bien plus qu’ils l’avaient cru au départ. Qu’il l’avait toujours cru. Mais ils le savaient. Leur histoire était impossible. Il en serait toujours ainsi. C’était le destin de leurs races. Leur destin.

MG, Août 2004.[sws_divider_top]



Ou les tribulations d'un sordide et scandaleux personnage.

Prologue

Il était une ville.

Une ville comme tant d'autres en cette époque qui n'a guère de nom, avec ses hauts quartiers, ses bourgeois, ses commerces aux bancales enseignes grinçantes au niveau de la tête des cavaliers, ses ruelles crasseuses exhalant mille odeurs agréables tant qu'infectes, sa foule grise grouillante que l'on nomme gueux, bas peuple, serfs et paysans. C'était à l'angle de l'un de ces nombreux coupe-gorges, non loin d'un port aux senteurs de varech et de pourriture, que s'imposait l'ombre du bâtiment, tel joyau attirant dans un écrin de boue, si étrange de sa présence que l'on ne peut qu'arrêter le pas, l'espace d'un moment, pour lui offrir un regard timidement honteux, partagé entre fascination et outrage.

L'établissement portait le doux nom d'Hostellerie.

Elle était là, sombre et attirante, comme une femme voluptueuse, souriante de ses fenêtres noires et de ses élégants pignons. Couvant l'oeil tant ébahi qu'effrayé du néophyte auquel, en silence, elle tendait les bras, dégageant les mille parfums d'une antichambre des délices. Un instant, un instant seulement, une obscure et coupable crainte retint la main du voyageur qui se posait sur le loquet des imposantes portes. Des gargouilles lascives et des femmes au corps tentateur, sculptées et peintes sur les battants, lui lançaient des oeillades équivoques. Mais l'immoralité fait peur bien moins qu'elle attire et c'est avec un enthousiasme entremêlant effroi et révérence que le voyageur, comme tant d'autres avant et après lui, franchit la limite de la perdition.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Secrets d'Alcôve

Tout sourires... Toute douceur et miel, rire sucré, regards alanguis, attitudes nonchalamment provocatrices... La jeune femme qui accueillait le visiteur n'avait rien d'une innocente. Poitrine avantageuse nue, parcourue de tatouages doucement colorés sur sa peau dorée, l'arrondi d'une épaule, le galbe soyeux d'une cuisse, la finesse du cou-de-pied orné de tintants bracelets. Elle tendait une main délicate, invite à l'univers de débauche et de luxure où plongea le visiteur.

L'odeur charnelle des corps se mêlait à la lourdeur de certains capiteux parfums, à l'encens et aux suaves fragrances de drogues diverses. La lumière tamisée moirait les doux serveurs et serveuses allant et venant d'ombres furtives, entre l'or et le sang, dont la pénombre baignant l'intérieur feutré se faisait complice écrin. La blancheur de sourires charmants ricochait sur l'éclat d'un verre de cristal, le velouté d'un divan moelleux ou le luisant d'un tableau baroque présenté avec goût.

Chuchotements et rires étouffés, conversations basses où s'échangent mille secrets inavouables...

Et puis... Au fond du Grand Salon, s'ouvrait une alcôve somptueuse, royale, amménagée de coussins et de divans dont la moindre étoffe suffirait, de sa valeur, à nourrir une famille paysanne pendant plusieurs mois. Là, tel Vénus dans sa coquille nacrée bercée par les vagues suaves de la luxure, trônait le maître de l'Hostellerie.

Thilius Linessa SombreCharme. Mille surnoms lui étaient donnés, de celui craché par quelque âme puritaine et bien-pensante, au doux nom d'amour susurré dans des draps de soie. L'Esthète, le Tentateur, la Vipère, le Léopard... Chaque sobriquet le faisait également sourire, de cet air affable et hautain caractéristique du prédateur en son antre; tant il était sûr qu'ainsi voluptueusement allongé au creux du satin et du velours, dominant la salle d'un regard bleu et brûlant, Thilius avait toute puissance en son domaine.

Ceux qui trouvaient la chance - ou le malheur - de l'approcher, peinaient souvent à supporter la beauté aiguisée de cette créature. Un jeune homme un peu étrange, un peu androgyne de ses poses alanguies et sensuelles ou des formes harmonieuses de son corps doux et svelte, possédant tout l'ineffable intemporel des statues, si parfait qu'il ne peut être qu'inachevé, car seule l'imperfection appartient au domaine de l'accomplissement. Parfaitement imberbe, il offrait à la lumière trouble des candélabres un visage somptueux et cruel. Pommettes légèrement saillantes, nez fin à la sublime droiture, le pli charnel des lèvres mielleuses jetant une légère ombre sur la douce colline du menton. Le khôl soulignait l'amande des yeux, surmontés de sourcils d'une finesse féminine. Au-dessus du front pur de toute ride, ondulait une très longue chevelure auburn, que les bougies paraient d'éclats sanglants. Chacun de ses mouvements, la moindre de ses attitudes, lents et amples, possédaient ce quelque chose de fallacieux, de raffiné qui faisait immanquablement s'emballer les coeurs, qu'ils soient ceux d'hommes ou de femmes. Mais le plus intriguant en ce personnage au charme empoisonné, consistait en la carte complexe que composaient sur sa peau laiteuse les innombrables taches sombres, marbrant son corps entier sans être le produit de nul tatouage, ces entrelacs cent fois explorés du bout des doigts par chacun de ses amants, et qui lui avaient valu ce surnom de Léopard.

Au moment où se dresse le décor, Thilius souriait de contentement, dévoilant des dents fines et nacrées. Confectionnée pour lui seul, une chemise de douce et vaporeuse tulle développait ses gracieuses dentelles le long de ses bras, largement ouverte sur sa poitrine nue. Un sarouel de velours sombre enserrait ses hanches et couvrait de son étoffe souple les cuisses et les mollets, tandis que d'élégantes bottines crème frôlaient par instant le tapis rutilant sous ses pieds. Des gants de cuir écarlate enlaçaient ses mains fines et, comme très souvent, sa chevelure s'enfermait dans une interminable tresse souple, laquelle s'achevait, par quelque étrange caprice, sur une lame légèrement courbe, brillante, que beaucoup considéraient comme un apparat excentrique. Si leurs yeux s'étaient attardés plus longtemps, peut-être auraient-ils capté les lentes ondulations de cette natte, par intermittences, comme si elle fût animée d'une vie propre; mais de cela rares étaient ceux à le remarquer.

Thilius souriait, amplement satisfait. Ses nombreux commerces - tous inavouables, monstrueux et occultes - allaient bon train et la clientèle n'était pas rare au sein de sa luxueuse maison close. Il s'amusait souvent à constater comme l'on peut tout oublier dans les bras du plaisir : chez lui, tous les peuples se côtoyaient, longs Elfes graciles comme Duergar trapus, hommes mortels ou peuple de la nuit au coeur figé ; les ennemis de la veille soupiraient à l'unisson et même, ces nobles et courtisanes à la bouche pincée et puritaine, jetant à sa porte éclats de voix et regards courroucés, venaient parfois, la nuit venue, encapuchonnés et discrets, se mêler à la foule de ses clients. Rien n'échappait à son regard acéré et il riait alors sous cape. Toutes les règles s'abolissaient une fois son seuil passé, sauf celles du désir et du plaisir.

" Le plaisir est le seul pouvoir. Qu'il soit charnel, gustatif, visuel ou bien spirituel, il fait courir le monde. Et nous sommes ses cavaliers. " se plaisait-il souvent à rappeler au groupuscule fanatique rassemblé sous sa coupe, du nom d'Ordre Pourpre, et grâce auquel son influence s'était étendue bien au-delà de l'Hostellerie, bien au-delà du réseau souterrain que couvaient ses caves, bien au-delà de la ville elle-même. Certains puissants de la cité connaissaient ses agissements, mais son assise et son pouvoir étaient tels qu'ils se savaient incapables de le déloger et se taisaient, quand ils n'étaient simplement tombés sous son charme arachnéen ou bien tenus au silence par quelque odieux chantage.

A cet instant, Thilius faisait face, langoureusement installé, jambes croisées, un verre de vin sombre en main, à son invité, de ceux qu'il aimait appeler ses "associés", crapules exerçant sensiblement les mêmes crimes que lui et grâce auxquelles il étendait son canevas de relations. Assurément, c'était un hôte de marque que cette créature de la nuit au physique jeune et lisse, beau comme seuls les vampires savent l'être, cheveux aile de corbeau impeccablement coiffés et vêtu d'un noir austère lui offrant ce port aristocratique lui seyant à merveille. Un peu plus tôt dans la soirée, avec cette arrogance sensuelle et maligne qu'il aimait tant faire sienne, Thilius lui avait offert son propre sang à boire - comme en témoignait le geste machinal qu'il avait encore de porter la main à sa gorge fine -, et c'était avec une tiède vitalité que l'invité, à présent, caressait pensivement la joue fraîche du tout jeune mignon agenouillé à ses pieds. Lequel, de temps à autre et de façon autant timide qu'anxieuse, levait ses yeux marrons sur Thilius, guettant quelque réconfort ou signe d'approbation. Un cadeau de choix, résultante d'un long et agréable marchandage entre SombreCharme et le vampire, en échange de quelques drogues novatrices dont ce dernier avait le secret commerce depuis le port. Depuis quelques minutes déjà, les affaires avaient laissé place à la détente. Thilius savourait son verre et la conversation de son hôte, y répondant d'un verbe habile.

- J'ai cru remarquer de nouvelles têtes parmi vos charmantes serveuses, laissa tomber le vampire en glissant des yeux sur la salle tamisée.

Thilius roulait sur sa langue le chaud velours de l'alcool, dénouant l'âpreté et la longueur en bouche d'un vin de côte apprécié. - En effet, je me suis assuré quelques prises intéressantes depuis notre dernière entrevue, coula le suave et prenant murmure en retour. Filles et mignons sont une chair fraîche qui attire presque autant que mes propres charmes - il sourit doucement à cette auto flatterie - ou que les alcools fins. - Et pourtant, mon cher, il manque une pièce importante pour assurer la perfection de votre collection.

L'Esthète reposa son verre sur la table basse d'ébène sculptée, auprès d'une coupelle de fruits divers, pianotant un bref moment d'ongles manucurés contre le cristal et patientant en silence, que son hôte veuille bien poursuivre. L'autre affichait un sourire mystérieux. - Une perle rare, ajouta t-il au bout de quelques secondes. De ces créatures qui dégagent une sorte de.. Magnétisme. Et fort mystérieuse, avec ça. Je dis mystérieuse, car je suis certain qu'il s'agit bien d'une femme, malgré le voile blanc qui la recouvre parfaitement. On jurerait de ces princesses de l'Est lointain se cachant derrière la gaze fine de leur masque ou un éventail peint, en moins humain. ( Il haussa un sourcil amusé ) Un peu comme vous. Quelque chose de trop gracieux, d'étrange. J'ai bien entendu tenté de la faire mienne, mais elle a filé entre les doigts de mes hommes. Cela a eu lieu il y a quelques jours, dans l'un des proches faubourgs de la cité. Selon mes derniers renseignements, elle devrait être à présent en ville. Où, je ne sais pas encore exactement.

Le jeune garçon aux pieds du vampire se tortillait nerveusement. Thilius eut un geste du menton. - Prends donc une pêche, Dàire.

Alors que le mignon tendait la main et s'emparait du fruit après un temps d'hésitation, le gérant de l'Hostellerie remonta les yeux en crochets glacés dans ceux de son interlocuteur. - Quelle est la proposition ? - Vous êtes adroit à ferrer le gros poisson, Thilius. Croyez-moi, je vous offre là un jeu de tout premier choix. En simple contrepartie, il vous faudra la partager avec moi. - Je vois. ( Il s'y attendait de toute évidence, et tapotait un sourire amusé du bout de l'index ) Si le partage est équitable, je jouerais avec plaisir à ce jeu. - Disons, livrez-la-moi deux soirées par semaine. Cela me semble convenable, rétorqua aussitôt l'être nocturne, en observant avec intérêt les efforts de son cadeau pour ne pas tacher le tapis du jus de son repas. - C'est entendu. Laissez-moi dix jours, et je ramène votre si mystérieuse pièce de collection.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Le Rhéteur

Lorsque l'être aux habits de deuil eût quitté l'alcôve, un autre personnage sortit lentement de l'ombre derrière le fauteuil où se calait Thilius, posant des mains pâles et longues de musicien accompli contre le dossier verni. Aussi blême que sa peau, sa chevelure d'une finesse d'ange dégringolait jusqu'à ses épaules, et effleura la joue de l'Esthète lorsque sa haute stature se pencha. Nullement surpris, SombreCharme leva la main par derrière lui, entrelaçant ses doigts à ceux du nouveau venu, chuchotant sur le ton de la confidence: - Que penses-tu de cela, mon aimé ?

L'autre eut un sourire ivoirien en échappant un bref instant à son étreinte, glissant d'un pivot élégant sur le côté et s'installant contre l'accoudoir du fauteuil, faisant craquer le cuir souple et laiteux, d'excellente qualité, qui constituait son costume artistocratique.

Elramir Galeeràn Alkövar, dit le Rhéteur ou encore le Dionysiaque et âme damnée de l'Esthète, parcourut d'une main où luisait un lourd grenat la joue de son amant, l'autre serrée sur une longue canne-épée qu'il faisait élégamment virevolter par instant, en un geste habituel. - J'en pense, murmura t-il avec un accent aux ravissantes sonorités scandinaves, qu'il s'agit là d'un jeu à ta hauteur.

Elramir avait un don pour la plaisanterie et la comédie qui amusait follement Thilius. Formidable acteur, il s'agissait là d'un bien sinistre personnage malgré ses airs enjoués et insouciants. Aussi scabreusement raffiné, habile de sa langue et séduisant de sa verve que son surnom l'indiquait. De façon singulière, l'amour que ces deux-là se vouaient portait un soupçon d'authenticité, au moins, ce qui constituait un étrange paradoxe avec leur nature monstrueuse.

Thilius avança la tête et glissa la langue sur les lèvres pourpres de son compagnon, sa main passant sur son flanc pour l'attirer à lui. - Que l'on envoie maintes petites oreilles traîner dans les lieux publics, en profita t-il pour susurrer. Notre inconnue laissera forcément trace de son passage. Je te fais confiance... Oh, et si tu croises Inermis, demande-lui de monter, j'ai à lui parler.

Le Rhéteur rendit la caresse avec un sourire entendu et un plaisir non dissimulé. Tous les deux tiraient une maligne jubilation à exposer leurs jeux aux yeux de tout un chacun, que ce soit dans l'enceinte de l'Hostellerie ou autre part. Pourtant, cette fois-ci, Elramir ne s'attarda pas, frôlant les reins de son comparse avant de doucement s'écarter. - Ce sera fait, compte sur moi...

Se retirant dans un doux froissement de cuir froid, il s'éloigna, disparaissant silencieusement entre les longues tentures bardant les murs de l'établissement, dissimulant moult secrets et autres couloirs réservés.

Demeuré seul, Thilius joignit les mains en triangle sous son menton, abaissant les cils sur ses joues. Tout lui réussissait, depuis un moment, et cette distraction venait à point nommé tromper l'ennui naissant. Un petite voix lui soufflait depuis le début que cette demoiselle voilée allait être comme un grain de sable dans un engrenage trop bien huilé et cette seule perspective suffisait déjà à l'amuser.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Joie, Bonheur, Bien-Etre

Nuit noire sur le cloaque du port. Un orage tonnait et se déchaînait, vrillant le ciel tourmenté d'éclairs tapageurs et affolant les vagues d'encre, lesquelles se brisaient l'échine contre les coques des navires amarrés, les faisant tanguer dangereusement, ou bien jetaient des langues avides par-dessus les barrières bancales, noyant d'embruns salés la boue de la place. L'odeur moite de la pluie parvenait, par intermittences, à couvrir la chaude puanteur de la chair blanche en décomposition, du varech pourrissant ou de l'urine, acide mélange imprégnant les bâtisses les plus proches du port jusqu'aux pavés tant de fois martelés de chausses crasseuses. Des débris douteux stagnaient, taches d'huile, à la surface des profondes flaques mouchetant les quais. Et seule, une petite silhouette noire, face à la mer crachant sa furie à son visage trempé, bras levés vers le ciel tel un messager de l'apocalypse, riait à pleine gorge.

Sur les ailes puissantes du vent, s'envolaient par bribes déchirées les cris que l'être lançait à la tempête. - La Joie ! Le Bien-Etre ! Le Bonheur !

Secoué d'une extase absurde, il s'amusait à parcourir d'un équilibre instable la fragile frontière entre le quai et le gouffre grondant des vagues, riant chaque fois qu'une bourrasque violente le frappait, menaçant de le voir basculer tête en avant dans la gueule avide de la mer mais se rétablissant toujours d'une pirouette miraculeuse. Gorge offerte à la pluie, ses cheveux bruns mêlés d'eau et de sel auréolaient son visage ou collaient à ses yeux écarquillés. Une tunique gris sale pour seul vêtement dénudait de maigres mollets couverts d'ecchymoses, ses pieds enlacés de cuir se plaçant l'un devant l'autre, hésitants, lors de sa téméraire bravade. Tournoyant dans l'une de ses mains, un rhombe vrombissait, son gémissement perdu dans la cacophonie de l'orage. - La Joie !... Le Bonheur !...

Enfin, d'un bond sans grâce, trébuchant dans une flaque noire, il sauta du côté de la sécurité, tournant dos à son jeu dangereux alors que sous l'éclat livide d'un éclair et dans une gerbe d'éclaboussures, se brisait une énième vague contre le flanc du port. Le pas sautillant, rhombe ronronnant, l'étrange personnage s'enfonça dans une ruelle étroite, les épaules écrasées de pluie et pourtant une chanson joyeuse aux lèvres. - ... Le Bien-Etre !

Il s'agissait de l'une de ces rues serpentines où les maisons grises et branlantes dardaient des yeux béants et aveugles sur les pavés poisseux, leur faîte penchant dangereusement en avant, masquant le ciel de leur sinistre découpe. Entre deux coups de tonnerre, un éclair furtif parait d'une lueur blême les nombreux débris jonchant le sol, que semblait ignorer la folle silhouette dansante, tout comme ces deux présences tapies sous un porche, au regard luisant et au pas silencieux, de ces assassins affamés toujours prêts à trancher quelque gorge pour n'importe quel maigre butin.

Comme deux chats pelés qui se cachent avant de piller les ordures, ils glissaient d'un mur à l'autre, précautionneux, un dard rouillé serré dans le poing, sur le point de mordre entre les épaules de l'imprudent voyageur. Lequel fit alors élégamment volte-face, avant de se courber dans un salut, le plus naturellement du monde, ôtant un couvre-chef imaginaire. - Salutations, Messieurs ! Excellente soirée, n'est-il pas ?

Les deux crapules se regardèrent, un instant perplexes avant que leurs doigts ne se crispent à nouveau sur la garde de leurs pauvres dagues. Etait-ce cette nuit tourmentée, les éclairs irréguliers ou bien ses cheveux brassant sa figure, ils avaient l'impression de ne pouvoir saisir les traits du visage de leur proie. Comme si un sourire gai, trop large pour être naturel, et deux yeux brillants, flottaient sur une brume confuse. - La Joie, Messieurs ! lança t-il à nouveau, frappant étonnamment fort dans ses mains en exécutant un ridicule pas de danse. - La Joie ! répondit le battant à demi arraché d'une fenêtre, claquant sous les coups de vent. - La Joie ! répondirent en coeur les lames rouillées des deux voleurs, lesquels les lâchèrent d'un bond comme ils l'auraient fait de serpents. - La Joie, le Bonheur, le Bien-Etre ! entonnèrent les pavés en se dessellant lentement de la boue dans des bruits de succion, entamant une danse grotesque autour de l'être qui, bras écartés, riait aux éclats en faisant virevolter son rhombe.

Piaillant comme des enfants terrorisés, les pauvres bougres s'en furent en trébuchant contre les pavés pris de folie, tâtonnant dans l'obscurité, poursuivis d'éclats de rire tonitruants.

Avec un sourire béat, l'être se détourna, abandonnant la scène et s'enfonçant dans la ville sous le fracas de l'orage, laissant derrière lui la confusion, l'écho d'un rhombe tournoyant et ces véhémentes acclamations: - La Joie ! Le Bonheur ! Le Bien-Etre ![sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Les Bacchantes

Quatre jours ont passé. Petit matin orageux. Une grande salle circulaire aux murs d’ivoire où se trouvaient sculptés en bas-relief nombre de scènes scabreuses et lubriques entre d’étranges créatures, disputant murs, sols et plafonds aux deux grandes tapisseries noires qui couvraient de façon symétrique les murs polis et incurvés. Thilius faisait les cent pas, mains dans le dos, nerveux, autour de l’unique meuble de la pièce : une table d’ébène, ronde, basse, sur laquelle on avait déposé une large coupole de cristal, vide.

Agenouillé dans un coin, les épaules rentrées, Eslélio suivait de ses yeux sombres le martèlement des talons de son père et maître. Jeune garçon au corps mince et souple, cheveux aile de corbeau, légèrement bouclés, descendant sur de fines épaules, il avait souligné ses yeux de khôl et rehaussé ses lèvres d’une touche de carmin. C’était un mignon fort désirable, avec ses jeunes muscles que dessinaient des tatouages délicats, ses gestes gracieux, quelque peu craintifs, son sourire presque innocent. Du sang de Thilius, il avait acquis cette beauté singulière et les manières un peu étranges. De sa mère, il n’en connaissait au contraire pas même le nom : Thilius n’avait pas jugé cela nécessaire. Par contre, il lui avait très tôt enseigné toutes les ficelles du métier ; un si beau et prometteur spécimen, cela ne pouvait se gâcher. Eslélio de son côté, éprouvait tant admiration que crainte pour cet homme - son géniteur - et son affection pour le moins particulière ; mais il s’acquittait bien de ses tâches et, aux yeux de Thilius, se trouvait assez digne de confiance pour qu’en ce moment, il lui soit permis d’assister à l’imminent entretien que livrerait bientôt SombreCharme, dès l’arrivée de ses mystérieux associés.

Soudain, Thilius tendit la nuque et sa longue natte parut tressaillir tandis qu’il s’immobilisait, droit et raide, ses mains le long du corps, les doigts écartés et comme palpitants d’une irréelle lueur bleu clair. Un miroitement de l’air eut lieu en face de lui, la table le séparant du phénomène, alors que deux silhouettes commencèrent de naître de rien, ruisselantes d’une sorte de liquide vaporeux aux reflets d’azur qui disparut lorsque les arrivants furent vraiment là.

Les nouveaux venus n’esquissaient pas un geste, statues faites chair dorée, sobrement vêtues de tuniques beiges aux ornements pourpres, les chausses et les bottes sombres, brodées d’argent. Le plus grand, un homme à l’âge aussi indéfinissable que pour Thilius, d’une beauté différente, plus affable, affichait un air bonhomme, dardant des yeux gris sous de lourdes paupières, tel un félin repus et au repos. Cependant, il se tenait un peu en retrait, laissant le pas à son compagnon. En observant ce dernier, Eslélio eut un long frémissement. Ses bras, quasi ophidiens, semblaient dépourvus d’os ou d’autres articulations naturelles ; démesurément longs, leurs mains courbes aux doigts torturés touchaient presque terre. La moitié droite de ce qui avait été un visage des plus harmonieux pendait de façon flasque et grotesque sur son épaule, masse de chair palpitante déformant les traits et les organes de sa figure. Sa peau était une écorce dure, craquelée, parsemée de touffes de poils noirs. Du côté épargné de son visage, l’être avait tressé sa chevelure de jais en une multitude de nattes emperlées d’émeraude et de nacre, reposant sur son épaule. Ce fut celui des arrivants qui courba la nuque, avant de prendre la parole. - Toujours cette économie d’artifices en notre présence, SombreCharme… C’est bien. Preuve que nos venues n’ont pas perdu leur importance à vos yeux.

Thilius eut un mouvement d’épaules, le visage fermé. - Bacchantes, bienvenue chez moi. Passons les détails et venons-en à l’essentiel.

Le déformé lui accorda un atroce sourire, cynique. Ses yeux coulèrent un bref instant sur Eslélio, sans relever plus sa présence, avant que ses bras élastiques ne se mettent en mouvement par quelques ondulations, tandis qu’il approchait de la coupole vide sur la table. De ses mains réunies au dessus du cristal ruissela bientôt un étrange fluide ambré, entre vapeur et liquide, qui sembla hésiter avant de s’étirer suivant la pesanteur, emplissant lentement la large coupole. Une certaine tension agitait le silence dans la pièce : les yeux d’Eslélio, braqués sur Thilius, ne trouvaient aucun écho, SombreCharme et le déformé se fixant tout le long de ce singulier rituel, comme un défi muet. Le dernier personnage, mains dans le dos, ne contemplait que le vide, un sourire entre amusement et résolution flottant sur ses lèvres.

- Que regardez-vous avec un tel écœurement, Thilius ? susurra la créature peu avant la fin de son entreprise. Serait-ce le fantôme de la torture que nous vous évitons par cette offrande que je vous fais ? - Et quand bien même ? L’Esthète grimaça un sourire, loin d’être au mieux de son aise. L’échange profite aux deux partis, n’est-ce pas ? - Ah ah ah, évidemment. L’autre secoua la tête, s’écartant de la coupole désormais remplie d’un liquide agréable à l’œil, chatoyant comme du miel. Votre pragmatisme me navre. Apprenez l’humour, cela vous ferait le plus grand bien. - Je n’ai pas pour habitude de plaisanter sur ma raison. Encore moins sur mon apparence, chuinta Thilius en époussetant d’un geste son épaule gauche, les sourcils levés, hautain. - Vous tremblez, SombreCharme.

Le gérant de l’Hostellerie frotta ses mains l’une contre l’autre pour apaiser leurs frissons convulsifs. Ses yeux restaient désormais vrillés au liquide emplissant le cristal, seule drogue dont, il le savait, le manque lui serait fatal. - Vous ne l’avouerez pas, mais nous sommes venus juste à temps, il me semble, poursuivit l’autre sur le ton de la raillerie. Tâchez d’être plus regardant sur vos largesses, cette fois-ci. - Vous plaisantez, j’espère… Ne suis-je pas justement sensé partager.. ? N’est-ce grâce à moi que l’Opium Pourpre circule désormais dans les veines de la plupart des hautes têtes de cette ville, voire des environs ! N’oubliez pas à qui vous devez vos régulières recrues, Bacchantes.

Il s’échauffait, marchant de long en large devant la table lustrée, suivi du battement de sa longue natte et jetant des coupes d’œil dévorants à ce divin fluide qui le narguait de ses tendres reflets.

Le déformé leva ses mains impossibles en signe d’apaisement. - Calmez-vous, Thilius. La Ligue n’oublie rien. Ni ce qu’elle vous doit, ni ce que vous lui devez. Ni vous ni moi n’avons intérêt à ce que votre état transparaisse.

L’Esthète parut se calmer, pivotant des talons pour à nouveau faire face à son interlocuteur, paupières à demi closes. - Bien, reprit le déformé. Concernant vos réseaux d’informations, quelque chose à nous apprendre ?

Un bref moment, l’image d’une femme voilée d’ivoire passa dans la tête de SombreCharme. La mystérieuse inconnue se révélait insaisissable. Elle apparaissait et disparaissait avant que l’on puisse enfin la capturer. A tel point que Thilius commençait désormais de prendre goût à la traque, ses rêves habités de pièges arachnéens visant à acculer enfin cette proie peu commune. Pourtant, par quelque esprit de défiance ou bien un instinct obscur, il n’en souffla mot aux Bacchantes, se contentant de secouer négativement la tête, son habitude du mensonge et de la tromperie n’occasionnant pas le moindre tremblement dans son assurance. - Rien de notable, je le crains. - Dommage. J’osais espérer le contraire. Nous avons un Perdu qui s’est échappé il y a peu, un euphorique. Si quelque chose le concernant vient à vous, je suis sûr que vos talents nous seront précieux pour le récupérer.

Thilius se fendit d’un sourire onctueux et d’une courbette théâtrale, clairement ironique. - Vos compliments me touchent, je ferai mon possible.

Son interlocuteur hocha lentement la tête, impavide, alors que son compagnon se décidait enfin à bouger, désignant du doigt Eslélio, lequel avait cru parvenir à se faire oublier. - Cet adorable petit témoin a t-il déjà la langue tranchée ou dois-je m’en occuper ? - Vous ne le toucherez pas, intervint calmement Thilius en s’agenouillant auprès de la coupole de cristal, approchant les mains de part et d’autre sans pourtant l’effleurer. Cet enfant fait partie de mes aides personnelles, au même titre qu’Elramir que vous avez déjà croisé. Dorénavant, il sera présent à chacun de nos entretiens.

Les Bacchantes parurent soupeser du regard le jeune garçon, lequel se composa une attitude neutre, malgré qu’il n’en menât pas large. - Trop de témoins peut nuire à l’intégrité de la Ligue, SombreCharme. Il serait salutaire pour vous, de ne pas abuser de notre confiance, de peur que d’autres n’abusent de la vôtre.

L’Esthète répondit par un soupir de bien-être. Il venait de pencher la tête sur le liquide ambré et le tâtait du bout de la langue. Il murmura enfin : - Vous êtes bien placés pour le savoir, il n’y a guère plus méfiant que moi, malgré ce que certaines apparences peuvent laisser croire… - Très intéressant, en tout cas, ce choix de votre propre fils comme témoin de nos rencontres. Vous avez beau être un monstre, Thilius, vos agissements ont parfois quelque chose de désespérément… humain.

Si l’Esthète fut surpris de la tirade, il n’en laissa rien paraître, se relevant avec lenteur. Ouvrant les mains, il esquissa un nouveau sourire, le regard plus affirmé, posé, comme déchargé du malaise l’habitant auparavant. - Messieurs, l’entretien est terminé. Je vous invite à prendre congé.

Les deux créatures n’insistèrent pas plus, se moirant à nouveau de reflets bleutés et s’effaçant dans l’air, tels d’aqueuses silhouettes rapidement réduites à néant.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Le Meilleur Ennemi

Thilius partit d’un éclat de rire proche de la démence, bras écartés et tête penchée vers l’arrière, pivotant sur lui-même d’une volte gracieuse. - Eslélio, mon petit cœur, j’espère que tu n’as pas perdu une goutte de ce qui s’est dit ici. - Non, père, murmura le garçon en croisant lentement les mains dans son dos, lui dardant un regard inquiet par en-dessous. Mais je ne sais pas si j’ai bien tout compris… - Ah ! Aucune importance.

Reprenant un relatif sérieux, l’Esthète s’approcha de l’enfant et posa ses mains sur ses épaules avec douceur. Eslélio n’avait qu’une tête de moins que lui ; SombreCharme n’était en effet pas d’une taille excessivement grande, tout juste d’une moyenne élevée ; et son fils approchait de ses seize printemps. - Aucune importance ; ce qui compte, c’est qu’une autre paire d’oreilles ait accueilli leurs paroles, que d’autres yeux aient bu leurs actes… Les Bacchantes, je ne les aime pas ; et me faire poignarder dans le dos par cette Ligue de dégénérés ne me réjouirait guère. Enfin, à cela, ils réfléchiront deux fois, je pense.

Satisfait de lui-même, il eut un petit rire, passant avec délicatesse les doigts dans les boucles sombres de son fils, le regard affamé. Eslélio renonça à saisir les tortueux mécanismes de pensée de son géniteur, ses yeux dérivant jusqu’à la coupole de cristal alors qu’il répondait machinalement à la caresse. - Une nouvelle drogue, père ? - Si l’on puis dire. Le plus sublime des nectars, et le plus terrible des poisons. Mais n’aie crainte : dans quelques années, il te sera possible d’y goûter.

L’Esthète secoua la tête pour se libérer d’une certaine impression de malaise à l’évocation de sa dépendance, puis se tourna vers l’unique porte de la pièce, à peine visible entre les deux longues tentures, y entraînant son rejeton. - Retournons au salon, nos hôtes nous attendent, émit-il en jetant un dernier regard, mâtiné de regret, à la liqueur ambrée, avant de refermer le battant.

Après les méandres froids des couloirs, vides et calmes à l’exception de leurs propres pas feutrés, la chaleur et le brouhaha du Grand Salon leur sautèrent au visage, reflets moites de pourpre et d’or aux effluves de sueur et d’encens, mêlées des drogues et des vapeurs d’alcool virevoltant d’une alcôve à une autre. Dans un coin, quelques musiciens carmins et noirs jouaient sur leurs harpes et tympanons d’étranges mélodies exotiques et discrètes, sur lesquelles évoluait une toute jeune danseuse, vêtue d’un simple petit pagne, chargée de bracelets tintant à la mesure de sa grâce. Une chaîne d’argent reliait sa narine et son oreille gauches. Ses longs doigts taquinaient d’arabesques abstraites l’imagination des nombreux clients installés au hasard des coussins, fauteuils et tapis, solitaires ou par petits groupes autour de tables vernies, très souvent garnies de verres d’alcool ou de narguilés. La majorité des regards se portèrent sur Thilius lorsqu’il s’engagea dans l’atmosphère tamisée de la salle, intérêts partagés entre curiosité, désir, amusement et jalousie. Eslélio s’effaça au gré du va-et-vient incessant des serveurs passant de l’arrière-salle à un client ou un autre.

Superbement nonchalant, Thilius reprit place dans son fauteuil favori, bientôt rejoint par l’habituel sérail des courtisans, mignons et clients des deux sexes. Il ferma les yeux, se laissant bercer par les flatteries et les caresses, savourant leur avidité, et allait doucement sombrer dans ce demi-sommeil de bien-être vigilant tant affectionné lorsqu’un léger remue-ménage du côté de l’entrée attira son attention.

Peut-être fut-ce cette paire d’yeux bleus, immensément froids, ou ce maintien d’une noblesse altière malgré une taille très moyenne et un habit de gueux, avec ces étoffes ternes ramassées et enroulées à son corps, qui le lui firent reconnaître ; toujours est-il que cet homme, si peu à sa place en l’Hostellerie par la franchise de son port et la droiture de ses gestes, fut aussitôt remis comme familier par SombreCharme. Sans même s’en rendre compte, ce dernier se dressa à demi, les mains crispées sur les accoudoirs de son siège. Voyant cette attitude, les proches clients turent leur babillage pour à leur tour diriger leurs prunelles vers cet être incongru, lequel se frayait un chemin malgré les protestations des serveurs, et venait d’arriver à leur hauteur. Ignorant comme un roi tous ces regards scrutateurs et dérangeants, il se campa face à Thilius, bras le long du corps et très digne, voire imposant, et annonça dans le silence, d’un murmure soutenu par la froideur de ses iris pâles : - Je viens parler à Aerùthel Hid.

Des sourires chargés d’incompréhension et d’amusement outré s’échangèrent alors ; quoi, pour qui se prenait ce jeune coq mal fagoté pour oser s’adresser de cette façon à l’éminence de ces lieux de délices et de luxure ? La main levée de l’Esthète fit taire les murmures naissants. - La fête se poursuit, mes amis ; je reviens dans un petit instant.

Il se redressa, preste, de l’air serein et paterne d’un félin satisfait, rutilant et brasillant sous l’éclat des candélabres, et adressa un signe de tête à l’inconnu, qui lui emboîta le pas en direction d’une alcôve discrète. Cette sortie fut attentivement observée, surtout par quelques clients peu ordinaires arborant le pourpre, prêts à intervenir ; et bientôt la musique reprit, accompagnée des entrechats féeriques de la danseuse.

Englobant du regard l’ameublement du nouvel endroit, l’Esthète s’installa sur le fauteuil de son choix sans plus de cérémonie, invitant d’un geste du menton son invité à faire de même. Puis, croisant les mains derrière la nuque, yeux mi-clos, il laissa échapper, rêveur : - Ce bon vieux Lei, cela faisait bien longtemps… Que me vaut le plaisir de ta visite ?

Ce dernier scruta l’endroit, indifférent, avant de se décider enfin à toiser son hôte, l’expression dégoûtée. - Regarde-toi. Tu es ridicule.

Thilius haussa les sourcils puis se redressa légèrement, ouvrant les bras avec un sourire. - Mais j’ai réussi. Regarde autour de toi : regarde-les. Ils m’aiment. Je dirai mieux : ils me désirent. Mais toi… Oh, d’ailleurs, peu m’importe bien ce que tu as pu faire toutes ces années : je ne te porte pas grand intérêt. Surtout pour parler du bon temps jadis. S’il s’agit d’un affrontement, c’est autre chose. - Aerùthel, commença l’autre avant que son interlocuteur ne l’interrompe aussitôt : - Ne prononce plus ce nom, Lei ; Aerùthel Hid est mort. Tu t’en souviens, n’est-ce pas ? ( Ils marquèrent tous deux une pause ; puis Thilius désigna la carafe de vin noir posée sur la table entre eux deux ) Je te sers un verre ? - Volontiers.

Passa un long silence meublé seulement des échos de l’orgie voisine. Leurs regards méfiants se heurtaient comme des épées, se jaugeant l’un et l’autre, avec une forme étrange de tendresse, comme l’on retrouve un vieux souvenir pas forcément agréable. Thilius but à petites lampées, et abattit le rideau de ses paupières lorsque Lei attaqua de nouveau, amer : - Ces taches, sur ta peau. Qu’est-ce que c’est, encore ? La marque de ta folie, je suppose ? Si je ne savais qui tu es, de loin je t’aurais cru victime de ce mal qui ronge tant d’Eveillés ici – la petite vérole, il me semble. - Allons, allons, Lei, fit l’Esthète en claquant suavement de la langue. Epargne-moi ce genre de commentaires, je doute que tu sois venu ici pour t’apitoyer sur ma santé. Et puis, oublie ce terme d’Eveillés : il n’a pas droit de cité, ici. Nous ne sommes pas à la Cour. - Justement, commença lentement le voyageur en croisant ses doigts pâles, son écharpe brasillante de reflets cendrés. C’est de cela que je venais parler. De Faërie.

L’instant se suspendit, et, peut-être, la musique dans le salon tout proche se fit-elle plus hésitante, le pas de la danseuse moins assuré, comme si l’ombre qui venait d’éclore au fond des prunelles pâles de SombreCharme trouvait une autre expression dans l’atmosphère de son repaire. - Faërie, hein, marmonna t-il, avant de déposer son verre sur la table basse, avec une lenteur préméditée. Faërie. - Aerùthel, le monde a commencé de bouger. Des assemblées tiennent conseil et on parle de guerre. Un désordre, même au sein de la Cour, et Titania n’y est pour rien, cette fois. Un désordre qui risque fort de toucher même à ta petite félicité personnelle. Aerùthel… On murmure que les Enchaînés eux-mêmes courent sur la peau de l’Eveil. - Assez, dit l’Esthète, et le mot claqua comme un ordre, mais alors Lei se leva, le regard terrible, les poings serrés sur des ongles s’allongeant. - Ecoute-moi ! Il s’agit de plus que de ta petite fierté ou de la mienne. Toi comme moi connaissons l’exil de la Cour et la dureté de certains des nôtres, mais tout ceci peut n’être bientôt plus que poussière au vent. Et cet endroit aussi, comme Faërie est liée à l’Eveil. - La belle affaire ! s’exclama l’autre en lançant les bras au ciel dans un rire de dédain. Faërie et sa Cour peut bien disparaître, et tout son peuple avec, grand bien m’en fasse, Lei ! Ces affaires-là ne me concernent pas. Plus jamais, d’ailleurs ; tout comme il n’y a plus d’Aerùthel Hid.

La main se détendit comme le cou d’une vipère, agrippa l’Esthète au col dans une étreinte furieuse. Minéral, le visage clair de Lei se fit inexpressif, sans pitié, mais dans ses yeux hurlait une colère froide. Très calmement, Thilius prit l’étau entre ses doigts délicats, remontant le regard dans celui de son adversaire. - Je te conseille très vivement de me lâcher, Li’Lei Tailill Tehnen fils de Lihei, coula un murmure trop apaisant pour être d’une légèreté sincère.

Sans doute Lei sentit-il les regards inamicaux posés sur lui, peut-être saisit-il les mouvements dans l’ombre rougeoyante entre les tentures et les odeurs d’encens. De l’autre côté, la danseuse s’était arrêtée, ses bras ophidiens coulant le long de son corps pour saisir entre ses doigts des bijoux trop effilés pour en être. Avec un grondement, Lei lâcha prise, recula d’un pas lourd de menace latente et de reproche. - Sors d’ici. Il est évident que tu n’es pas le bienvenu, Li’Lei.

Le voyageur hocha le menton, geste vif d’oiseau de proie. - Comment t’appellent-ils ici ? Linessa, SombreCharme ? Tu es ridicule, Thilius. Aerùthel valait mieux que cela. Et il se peut que bientôt, il ne vaille plus rien du tout. Piégé dans les cendres de son orgueil.

Sans laisser à l’Esthète le temps de répliquer, il fit volte-face, son écharpe claquant comme une insulte, et s’évanouit de quelque prestidigitation. Personne ne tenta de le retenir.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Un Songe Invité

Il serait temps que le regard s’élargisse pour considérer de plus haut les forces en présence. L’Hostellerie somptueuse, la ville son écrin, les terres alentours comme s’épanouissent les multiples pétales d’une fleur immense jusqu’à dessiner la carte inventive du paysage Monde. Ce monde où s’agitent, insectes grouillants, les formes de vie diverses, ses peuples élancés ou barbares, radieux tant que grotesques. Un monde où tout ce que l’on voit peut être touché, humé, appréhendé par ces délicats sens qui ceignent l’étrange concept que l’on appelle réalité. Le Réel. L’Eveil. Entre les portes, dans le moment suspendu entre l’inspiration et l’expiration, entre le bruissement de l’étoffe et son toucher soyeux, la Faërie. Le Troisième Royaume, peut-être plus étendu que le Réel car plus chimérique, procédant de l’illusion, à cheval entre le rêve et la dureté pierreuse de l’Eveil. Ses Territoires, sa Cour, ses Princes. Le couple royal : Titania et Oberon. De ceux qui glissent dans ce paradoxe étrange et beau, on les nomme Fés, ou Andee, « Ceux qui ne sont pas des Dieux » ; et il est juste de préciser que Faërie est aussi ancienne que le rire du premier enfant, car en réalité, elle en procède en partie. Etreignant ces deux vastes domaines déjà si enlacés, le plus étendu : le Songe, la Chimère, qui est appelé par les êtres coutumiers de ses miracles le Berceau : il sécrète d’étranges fantômes, produits et prédateurs de ces myriades que sont toutes les émotions et fantasmes noyant les deux autres domaines.

Une tension effroyable oscille entre ces trois Royaumes, maintenant un équilibre incertain mais vivable. Tant le plus proche de la quintessence, le Berceau, n’est qu’ombre et murmure, tant l’Incertain – Faërie – hésite entre chair et miroir, tant le Réel représente l’Aboutissement de tout, sa finitude. Il est ombre, songe et rocher. Et c’est fidèle à une relative logique que l’on peut affirmer que l’ensemble des esprits peuplant Berceau et Faërie jalousent le Réel, tendant vers lui de toutes leurs forces, sans toutefois pouvoir l’atteindre autrement que par le rêve ou de rapides apparitions, comme des manifestations de l’Etrange. Ceci ne les empêche guère de fureter en Eveil : s’ils ne peuvent s’en emparer, s’en faire eux-mêmes citoyens, il n’est pas rare qu’Andee ou créatures du Berceau glissent parmi les Eveillés, gouttes d’eau étreignant un plumage indifférent sans y laisser de véritable marque.

Lorsque l’on sait cela, on peut suggérer sans crainte que ce fut la curiosité et l’appel du Réel qui amenèrent une étrange créature, comme montée d’un silence ou d’un non-dit, à répondre à l’appel de l’Esthète en une nuit gibbeuse.

Parmi les anges des Songes, il en est de fort désagréables, sans qu’ils soient véritablement maléfiques – le rêve est par fondement amoral – et dont on craint la visite ; on prit l’habitude de les nommer les Mahren : il s’agissait bien de l’un de ces spectres, pelotonné dans une ombre, aux pieds d’un Elramir confiant, attendant que l’Esthète descende les marches jusqu’à lui.

Ce que vit Thilius, le front plissé d’un obscur souci, fut un corps maigre et nu de petite fille accroupie au sol, aux cheveux d’un gris épais s’évasant en flaques autour d’elle, semblant même s’effilocher comme des ombres mouvantes – et peut-être était-ce le cas. Posant des yeux pâles sur l’Esthète, le Mahr lui décocha un sourire fou en guise de bienvenue. Ses globes laiteux ne renvoyaient pas l’image de son interlocuteur. - Salutations, Mahr, lança Thilius en se frottant les mains. Heureux de voir que tu es venu à ma demande. Comment te nomme t-on ? - Celui-là, chuinta l’être tapi au sol en montrant d’un doigt long Elramir, celui-là m’a nommé Impuissance. Impuissance je suis donc, pour le travail que tu vas proposer. - Ce n’est pas très original, mais soit, commenta Thilius en interrogeant son amant du regard, lequel lui rendit un clin d’œil affectueux. Impuissance, donc ; je vois avec satisfaction que ta venue en Eveil n’est pas neuve, constatant de l’aise avec laquelle tu tiens une forme convenable.

D’un obscur sens de l’humour, la fillette fantôme pencha la tête de côté, de la manière d’un chaton curieux, jusqu’à ce que son cou se décroche, formant un angle tordu et improbable. Le menton enfoncé dans l’épaule, elle caqueta : - Oui, oh oui ! Maintenant annonce ta volonté. Elle sera accomplie en échange du prix à payer. - Trois de mes nuits, sourit l’Esthète sans auparavant oublier de masquer une vague inquiétude. Impuissance, j’ai besoin de tes yeux en Faërie. Cherche les troubles, ramène m’en la raison. Cherche aussi les Bacchantes, rapporte-moi leurs projets.

La tête de l’enfant au corps de suie reprit une position plus saine. Sa langue enroula ses doigts, tranchant un sourire vide, dentelé. - Le demi-Andee craint le Troisième Royaume ? Pourtant, ceux qui y rêvent ne te sont pas différents. ( Le Mahr renifla ) Différent, ah, si, tu l’es. De la folie. Nombreux sont ceux-là à présent marqués que nous n’approchons plus. Marqués dans l’esprit et la chair : les Bacchantes en sont, oui. Nous n’approchons plus de ceux qui sont marqués. Leur Souleur est trop rouge. - Je ne t’ai pas demandé de discuter de mes ordres, assena l’Esthète en coupant ce babil au sens obscur, mais de les exécuter. Va, maintenant. - Les nouvelles de Faërie tu auras, murmura Impuissance en s’éparpillant comme une brume, mais des Bacchantes, rien.

Immobile, Thilius le laissa aller, fermant brièvement les yeux lorsque la caresse suffoquante du Mahr frôla son cœur, oppression furtive comme un coup de vent. Les talons créant des échos dans la pièce obscure, Elramir s’approcha par derrière lui, enlaçant sa taille. Il posa le menton contre l’épaule de son amant, y déversant la rivière blonde de ses cheveux, qui d’un caprice se firent couleur d’automne et d’espoir flétri. - Mon doux, dit-il d’une voix languissante, cela ne te ressemble pas de céder si vite… - Ces êtres ne sont pas de ceux que l’on peut forcer, répliqua l’Esthète en se tournant pour lui faire face, le sourire brûlant. Leur logique ne craint aucune menace. Il faudra me contenter de ce qu’il rapportera… - Me diras-tu ce qui te tracasse ? glissa l’autre en le délestant amoureusement de sa chemise, parcourant des doigts les marques sombres sur la peau nue. Depuis la venue de ce Lei, je sens bien que quelque chose te tourmente. - Ce n’est rien. Un détail. Un ensemble de choses, sans doute… Les Bacchantes, maintenant lui… - La statue d’ivoire que tu ne parviens à attraper…

Lové dans les bras de son âme damnée, Thilius ouvrit les yeux et battit des paupières : voilà quelque chose qui lui était sorti de l’esprit. Avec un soupir las, il posa la tête contre la poitrine d’Elramir, fermant les paupières comme l’on chasse des pensées désagréables ; si semblable, à cet instant, à un enfant fragile quémandant une tendresse sincère que son amant le considéra en silence, songeur, lui que le concept d’innocence n’avait jamais effleuré. Mais il berça l’Esthète dans la chaleur de ses bras, la cruauté filtrant entre ses cils s’apaisant au contact aimé. Lui, si proche de Thilius qu’il se savait le seul confident en lequel ce dernier mettait le peu de confiance qu’il possédait, ne connaissait pas grand chose de la Cour et de Faërie, SombreCharme répugnant toujours à en parler. Il en était de même des Bacchantes, et l’intelligence du Rhéteur avait depuis longtemps lié les deux, et considéré la drogue singulière – l’Opium Pourpre – comme vrai talon d’Achille de son bien-aimé. Pourquoi, cela il l’ignorait, tout comme il ignorait quels seraient les effets du manque sur Thilius ; ce qui ne l’empêchait pas de noter avec soin ce fait au sein de sa mémoire calculatrice. Si jamais, de quelque manière que ce soit, il lui était profitable de se débarrasser de l’Esthète, Elramir connaissait déjà plusieurs esquisses de solutions. Un sourire satisfait et tendre naquit sur ses lèvres, et il s’oublia, serein, profitant pleinement des attentions de son compagnon.

Loin de leur étreinte, sous un voile pellucide comme une caresse de lune, un visage féminin se mit également à sourire. Ramassée au sol, les mains à plat comme un fauve qui s’apprête à bondir, une fillette maigre et nue leva des yeux vides sur elle. - Ainsi, il s’inquiète au sujet de Faërie, murmura la voix lente, douce et calme hors de la soie couvrant comme un suaire des lèvres pâles. - Oui, oui, c’est là tout ce qu’il a ordonné, ricana le Mahr en peignant fébrilement les ombres visqueuses de ses cheveux.

Une main fine et longue, gainée d’un blanc presque mortuaire, eut un geste de satisfaction. - Bien, va, à présent, n’oublie pas de bien exécuter ses ordres, et puis reviens à moi. - Ton chant, la nuit prochaine, tu as promis, gémit presque la créature mouvante aux yeux blêmes. - Je l’ai promis, et tu l’auras. Ne perds pas de temps.

Restée seule, la femme ferma les yeux, ses cils bruissant contre la soie comme un battement d’aile d’ange. Lentement, son poing se serra sur un petit anneau brillant, où scintilla fugitivement un emblème en forme de lune. Puis elle s’effaça, rendue à la nuit.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Elle

Maladive, l’aube, jaunâtre et pourpre telle un cri de mourant, teintait de flaques pâles le port aux eaux noires. Il y avait, haute baraque aux colombages dévorés de termites et aux murs grinçants, l’un de ces tripots insalubres où l’Esthète venait assez régulièrement faire quelques acquisitions honteuses. Sans suite l’accompagnant, mais toujours fidèle à son habitude d’élégance et de somptuosité, il entrait vêtu comme un jeune prince, et était reçu avec beaucoup d’égards par la patronne, une certaine Berthe, en tant que client de marque. Ce matin-là, c’était de cuir écarlate comme le sang versé qu’il avait fait son écrin, bardant avec soin et goût ses manches et son col de satin noir, aux reflets d’aile de corbeau. De feutre sombre scintillait l’ornement de ses bottes. Un diadème d’argent fin ceignait son front, tintant discrètement en écho aux perles nacrées et aux almandins mêlés à sa natte habituelle. Encensant sa beauté, jacinthe et myrrhe entrelaçaient leurs effluves capiteuses.

D’humeur morose, Thilius poussa le battant aux gonds lourds, plongeant distraitement dans la foule enfumée du premier salon, celui qui accueillait les clients les moins aisés. Arômes de tabac, de sueur âcre, quelques parfums aux notes florales surnageant dans la puanteur d’un mauvais alcool, et la trace subtile d’un sang anciennement versé. Les regards avides se tendirent vers lui comme en adoration devant une icône divine ; tout aussi inaccessible, il les ignora, glissant d’un pas irréel vers l’escalier menant à l’étage. La vieille et adipeuse patronne à l’œil gauche ravagé d’une cataracte purulente le mena prestement en son office, de manière à lui présenter ses plus fraîches captures : deux jeunes garçons des rues, au teint de rose malade, qui se déhanchèrent sans conviction sous ses yeux et dont le charme enfantin l’aurait conquis si leur peau n’était grêlée de marques brûlantes, empreintes d’une maladie honteuse. Avec un mouvement d’humeur, Thilius les renvoya, renonçant à parlementer avec son associée – en grande discussion avec un hôte au moins aussi important que lui. Il décida de noyer l’amertume de cette mauvaise chasse dans l’atmosphère feutrée et tamisée du salon supérieur, celui où se frôlaient des personnages mieux nantis que les premiers, dames cachant un visage de porcelaine sous des loups de carnaval ou de suaves éventails, nobliaux et riches marchands de belle mine et au port élégant. Il laissa ses pas le guider au sein de cette tiède assemblée, écoutant leurs murmures et les frôlements des robes aux ourlets chargés. Soie, velours, taffetas et moire parlaient un langage cher à ses sens, desquels il goûta le subtil discours, vidant ses pensées. Et, comme une apparition, elle vint à lui.

Ce que Thilius aperçut au creux de la foule brasillante et sombre fut un éclat d’argent comme un rayon de soleil précipité à terre. La lueur éburnéenne d’un sourire voilé. Et son approche, pondérée, assurée, d’un pas lent de nuage, ruisselante d’ivoire et de lune. Celle qu’il avait traquée des jours en vain venait à lui, sereine et inexorable telle la morsure du temps, et à cette vue, geste d’une rareté incomparable chez sa personne, il eut un mouvement de crainte, de recul.

En avançant, elle faisait le bruit d’un murmure, écho d’un lent ressac, du babil du vent entre des feuilles plus anciennes que le jour. L’accompagnant, glorieuse, l’odeur de la menthe sauvage, de l’herbe des bois. Comme un végétal argenté sous une chape d’éther, et aussi gracieuse qu’une jeune liane souple. Elle s’arrêta face à lui, à quelques pas, nul autre que lui semblant véritablement remarquer sa présence. Lentement, elle s’inclina d’une révérence, la finesse hyaline de son manteau laissant deviner, comme une promesse, l’élancement de membres harmonieux. Ses yeux, d’un gris lumineux d’eau de pluie ou d’étang, se rivèrent à ceux de l’Esthète. - Mon salut par trois fois, Messire Thilius Linessa SombreCharme.

Il frémit. Avidement, son regard erra sur la silhouette, blessé de sa lumière, cherchant à dessiner, à deviner le visage à peine profilé sous un voile de soie ivoirine. Le plissement de celui-ci trahit un sourire apaisant. - Non, prince de rubis, prince de sang, je ne me montrerai pas. Pas encore. - Qui êtes-vous ? laissa t-il échapper, question brûlante dont la terne banalité lui parut soudain terriblement vitale. - On me nomme Liannon. ( Elle sembla hésiter, avant de continuer du même ton paisible, presque monotone ) Je viens à toi par la volonté d’Oberon, et surtout par la mienne.

Thilius fut aussitôt sur la défensive. Il montra les dents, le visage mauvais. - Quoi qu’il veuille, il n’aura rien de moi. Quels que soient ses présents, quelle que soit sa volonté. - Oberon ne veut rien de toi. Il te communique seulement son affection, comme à l’un de ses enfants. - Il n’en fut pas toujours ainsi, dit amèrement l’Esthète, les yeux durcis.

Liannon se tut sur un soupir, ses paupières s’abaissant. Calme et droite, elle dégageait une incroyable dignité, placide mais inviolable, tant que Thilius douta presque de sa justification. - Pourquoi t’envoie t-il ? Est-ce là un gage de son amour ?reprit-il avec lenteur, s’approchant d’elle à la toucher, comme une mise en garde malgré la cupidité de ses prunelles. - Il n’était pas convenu que je me montre, souffla la femme sans se dérober. Pas encore, du moins. Mais il fallait que je te vois.

Elle parut sur le point d’ajouter quelque chose, sans pourtant le faire. Après un temps de défi muet, SombreCharme se détourna avec véhémence. - C’est donc fait, et maintenant ? Qu’en retire l’espionne du Roi de Faërie ? - Des réponses trop longtemps attendues, dit Liannon pour elle-même, et un instant de tendresse passa dans les lacs paisibles de ses yeux.

Thilius l’entendit peut-être, et n’en montra rien. Il ressassait dans son esprit le gage convenu quelques jours plus tôt, le pari qui l’avait lancé sur la piste de cette créature. A présent, il n’était plus sûr de convoiter cette proie – à moins que ce ne soit le partage qui ne l’enchante guère ; troublé, il s’interrogeait. - La demande que je vais faire n’engage que moi, dit alors Liannon. Permets-moi de résider un temps en l’Hostellerie. Je ne suis pas là pour entraver tes projets, quels qu’ils soient.

L’Esthète la considéra, ses paupières filtrant un regard méfiant, cherchant le piège. Puis, cynique, il hocha lentement la tête. - Fort bien. A la condition de t’avoir à ma disposition. Il se pourrait que mon hospitalité engage de ta part quelque redevance à mon égard. - Nous verrons cela, admit-elle sans hausser la voix ni détourner l’affirmation de ses yeux un seul instant. - En ce cas, une chambre sera préparée pour demain matin. - Demain matin. J’y serai.

Ils reculèrent chacun d’un pas, rompant la discussion d’un accord muet. Faisant volte-face, Liannon s’engloutit à nouveau dans la foule indifférente, y disparaissant comme l’on plonge dans des eaux silencieuses, sans faire de remous. Thilius résista à l’envie de la retenir, et chassa des questions étranges hors de son esprit tourmenté, avant de quitter l’endroit au plus vite pour rejoindre son propre repaire.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

En Faërie

La créature nommée Impuissance voleta comme une pensée jusqu'aux confins du jour, en ce moment de miracle qui mêle le sourire de l'astre diurne et la gravité tendre de la nuit. Voyager était chose aisée, pour un être de son espèce, insubstantiel, presque fragile. Les frontières n'ont pas lieu d'être pour les rêves animés. Ainsi entra le Mahr en Faërie.

Il est, au pays vaste du Troisième Royaume, des paysages plus beaux que des gemmes. Il est des lacs de cristal, des sources au chant obsédant, des palais de nacre et d'ivoire épousant les nuages du bout de leurs flèches effilées. Des frondaisons d'un vert ancien, plus ancien que l'éclat de la lune. Il est aussi des territoires de cendre et de suie, des gouffres aux morbides exhalaisons. Des plantes dont le sourire est une ode malade, aux dents aigues, des ronces qui rampent au sol comme des supplices. Tout cela, et plus encore. Là-bas, un temps sans nom suit sa propre logique.

Impuissance voyagea en Faërie, glissant comme un lézard d'encre et de brume entre les failles de la lumière, serpentant au sol plus rapidement que l'aile hâtive des vents. Il épia et écouta de ses sens qui n'en sont pas. Bien sûr, il eut quelques écarts, oubliant parfois son devoir pour dériver au gré de ses besoins et envies, futile comme le sont les Songes - comme ce qu'ils semblent être. Enfin, plus agile qu'un rire d'enfant, il se percha sur la nudité d'un rocher, sous l'ombre complice d'un arbuste ballant, pansant la fatigue de ses errances.

Non loin de là, sur la jade dorée des collines, était une silhouette solitaire auréolée de papillons de ténèbres comme des phalènes autour d'une bougie. Là, terrible et belle, la Fée au visage d'ange, aux yeux implacables d'orage. Là, le tourbillon sublime de la chevelure, ruisselante jusqu'au sol, cascade d'encre et de rires éteints. Le pourpre éclatant de sa robe, de l'étoffe dont sont faites les ailes des libellules. Comme des élytres dans son dos, des envolées scintillantes de tissus étranges, pareils à une longue traine d'or et de cendre, qui pourraient se faire plumes et rémiges si tel était son désir. Là, le parfum de la rose, du lys et du jasmin : radieuse et décadente, Titania.

Auprès de la Souveraine, un autre esprit des Songes blême comme une fumée, à peine visible dans l'extrême transparence du jour. Grand et immobile, nu comme le sont les anges et les innocents, les gestes teintés de la sveltesse des saules. Sur ses joues pleurait, continu, un flot de fiel noir. - Ma Reine, dit-il d'une voix d'écorce sèche que l'on vient de briser. Pour la Chevauchée, les Courtisans sont prêts.

Imperturbable, Titania coula un regard ambré sur le Mahr à la peau d'écume, et hocha la tête, avec la lente majesté des êtres que le temps n'atteint pas. - Pas d'ordre, encore. Le temps n'est pas venu, émit-elle, le timbre froid, sans appel, flagrante autorité. Notre bras ne doit s'abattre qu'avec la certitude de la nature de nos ennemis. Les Pâles, très certainement ; mais, la terre me gronde qu'il y a plus que cela. - Rugue, ajouta son étrange compagnon. - Rugue, répéta la Reine. Et la secte des Enfants de la Ronce ; je sais. Ceux-là ont toujours été turbulents. Ils ont trouvé un moyen - je ne sais comment - d'atteindre Berceau, de lui ouvrir une voie. - Si fait, ma Reine, dit le Mahr en partant d'une sorte de rire sifflant, invoquant un humour compréhensible de lui seul.

Titania détourna les yeux, ouvrant un regard fataliste sur les cités d'ivoire en contrebas qui mouchetaient les plaines comme des pâquerettes. Un brouillard informe et mouvant paraissait tournoyer à certains endroits, avilissant la lumière ; les yeux perçants de la Reine Andee pouvaient sans peine voir les quelques milliers d'anges des Songes s'y ébattant, voletants et rampants, cruelles brises, en essaims rapides autour des demeures. De temps à autre : un Fé, titubant comme un homme ivre, bouleversé et perdu, assailli par les ailes multiples des Oniriques et par autant de sensations diverses. Parfois, il se mettait à courir, ou bien à luire d'une clarté de luciole, repoussant l'assaut. Bien plus souvent, il tombait à terre et le sommeil s'emparait de lui, le laissant recroquevillé, le peuple du Berceau pressé à sa suite, affamé de ses rêves. Contre le Songe, point d'abri possible. - Il y en a trop, soupira Titania. Bien trop. En l'absence de mon mari, il m'en coûterait trop de les chasser par moi seule.

Les petits êtres noirs voletant autour d'elle rirent dans leurs paumes, leurs yeux vermeils contemplant avec amour et envie la Souveraine. Elle les chassa d'un revers de main impatient, avant de se détourner, le pas rapide, bientôt avalée dans l'ombre complice du paysage.

Mais Impuissance ne vit rien de tout cela. Il avait senti comme un fumet la proximité des cités rutilantes, et le grouillement de ses frères. Il s'était élancé, rempli d'une allégresse insaisissable, avait frôlé de ses mains les corps fuligineux blottis dans la brume opaque, échangé avec eux des mots qu'il n'est pas possible de concevoir. Puis, il avait enlacé le corps tiède d'une jeune Fée aux yeux de soie, ses mains embrassant son visage apeuré, blotties sur ses paupières, puisant au coeur palpitant de sa victime l'amère sensation dont il portait le nom. A cet instant de plénitude, il oublia tout de la mission dont on l'avait chargé.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Le plus Heureux des Hommes

Le chant du verre brisé eut un écho plaintif contre le sol, comme réclamant une gloire brève. Sans prendre attention au liquide sombre lentement absorbé par l'épais tapis, Thilius se renversa dans son fauteuil, se massant les paupières de doigts tremblants. La lourde odeur de l'alcool planait dans l'alcôve, presque tangible. Dans une autre pièce, une horloge sonna une heure très matinale.

Près de lui, Eslélio rentrait la tête dans les épaules, les yeux craintifs et soumis, la main sur sa joue pour y calmer une cuisante brûlure. Il avait appris à supporter les fréquentes crises de fureur de son père, et à en endosser les conséquences. De délicats objets brisés jetaient des feux mourants ça et là sur le sol, vestiges de la tempête qui, semblait-il, commençait à se calmer.

Les gestes brusques, l'Esthète se redressa à demi, penché sur le vide, les yeux enfiévrés par d'innombrables liqueurs brûlantes. La chemise largement ouverte découvrait la peau, la palpitation de sa respiration fébrile, et une fine pellicule de sueur. - Du vin, murmura t-il en s'adressant au mur face à lui. Apporte-moi du vin.

Lentement, Eslélio obéit. Avec précaution, il alla remplir une coupe au bec de la carafe prévue à cet effet, et l'amena à son maître, lequel se saisit du calice et le vida sans attendre, un filet d'alcool coulant le long de sa gorge comme du sang. - Voilà le bonheur, soupira Thilius en s'essuyant le menton. Comprends-tu cela, hein, mon amour - petite peste ? Le bonheur. Jouir impunément de ses richesses tachées de crime, le soir, seul avec ses folies. Tu comprends cela ?

Eslélio n'osa répondre, et ne broncha pas au coup de pied qui lui fut rudement assené. Il roula sur le tapis poisseux, parmi les débris de verre et de silence. Pour relever les yeux sur une apparition pâle comme un fantôme.

Thilius se renfonça dans son siège avec un grondement, fermant obstinément les yeux. Ses doigts se crispèrent sur sa coupe vide qui gémit une plainte. - J'avais dit : demain matin. - C'est le matin, rétorqua simplement Liannon.

Elle avança dans un frôlement, les yeux posés sur l'Esthète, semblant faite de lumière hors de la pénombre. Son regard ne trahissait aucun jugement à travers le voile arachnéen, mais plutôt une espèce de tristesse tendre. Elle se baissa, prit la main de l'enfant tétanisé et le releva. Thilius rit longuement. - Eh quoi, vas-tu rapporter à Oberon mon penchant certain pour la violence et la volupté ? Je suis ivre, oui. Je suis un Roi, prince de ma propre décadence : y a t-il plus sublime destin ? - Es-tu heureux, Thilius ?

Il eut un "ah !" entre amusement et rêverie, croisant les jambes et les mains, fermant la paupière. Son souffle saccadé se fit plus calme, comme il murmurait : - Je me souviens, il y a des siècles, avoir été une statue de langueur et d'animalité. Bercé dans l'humus et le cocon doux de la terre, entre les arbres et le ciel. Le vent caressait mon oreille avec les soupirs de l'eau. J'étais beau, oui, les bras tissés de l'ambre du jour, comme le nadir sur le dos moutonnant des plaines. J'embrassais de pleines brassées de fleurs avant de m'endormir.

Un instant cristallin se suspendit, Eslélio et Liannon dressés droits face à SombreCharme, prêtant l'oreille aux délires d'un fou ou d'un mourant. - Suis-je heureux ? s'exclama t-il enfin avec transport, agrippant les accoudoirs de son fauteuil. En vérité, je suis le plus heureux de tous les hommes. Regarde ! Comme un fauve tournant en rond dans la cage d'or qu'il s'est lui-même fabriquée, et salivant contre ses barreaux. Comme un prince tout chargé de gemmes qui n'ose marcher dans son royaume sans risquer sans cesse le baiser d'une lame entre ses côtes. Heureux comme un damné qui s'enivre de poisons !

Et dans un accès de rage, il lança sa coupe vide à travers la salle. Elle s'écrasa contre une psyché dans un fracas de fin du monde.

Pas une fois le regard de Liannon n'avait vacillé. Maintenant, elle contemplait son hôte, dressé et tourné à demi, figé dans l'attention au désordre dont il était la cause. Il rit doucement, du rire sans joie du condamné, ce rire si proche des larmes qu'il en devient douloureux. - Vous deux, sortez. Sortez. De l'air.

Eslélio fut le premier à partir à reculons, lorsque Thilius ajouta : - Petite peste, tu conduiras mon invitée à sa chambre. Veille à ce qu'elle ne manque de rien, ou il t'en cuira. Quant à toi, ma belle - ma si belle cariatide voilée. Demain, j'ai à te conduire quelque part, et tu viendras, que cela te plaise ou non.

Liannon eut un pauvre sourire sans rien ajouter, quittant discrètement la pièce sous le regard doux et insistant de l'enfant. Peu après leur départ, l'Esthète tomba à genoux au sol, tête entre les mains et le corps secoué de sanglots secs, suppliant d'une voix éteinte aux ombres impavides. - Par pitié, faites-le taire. Faites taire ce silence.

Once de Gerfault, Octobre 2004.[sws_divider_top]




Cauchemar

Le ciel rougeoyant et couvert de nuages ne laissait pas passer les rayons du Soleil et l'île était comme en pleine nuit. Ses habitants, devenus comme fous, couraient dans tous les sens, certains poussant des rires déments. L'orage qui grondait depuis un certain temps éclata, mais sans pluies. Seul résonnait le tonnerre et les éclairs foudroyaient maints beaux arbres de l'île. Soudain, l'onde calme se troubla, d'abord légèrement, puis de plus en plus violemment. Les mers semblaient elles aussi devenues folles, et de grandes vagues s'abbataient violemment sur les terres, qui étaient déjà fissurées par maints tremblements de terre, et les engloutit. Les vagues allaient s'agrandissant, et les terres reculaient, envahies par le violent flot dévastant maisons, rues, temples, forêts. Rien ne survivait après son passage. Brutalement, une vague haute comme une montagne, grondante, rugissante, s'abattit sur le Meneltarma, engloutissant la fière montagne et parachevant le travail. Un nuage en forme d'aigle s'éleva dans le ciel, lançant ses éclairs au- dessus de la mer en furie, mais qui ne pouvait plus rabattre sa colère sur quoi que ce soit.

Númenor avait vécu.

L'homme se réveilla en sursaut. Aucun bruit autour de lui, le paisible bosquet où il avait établi son campement restait silencieux. Il comprit qu'il avait rêvé, mais le songe n'était que trop clair. Ce qu'il venait de voir s'était réellement produit. Númenor, sa patrie, avait disparu. Il se rallongea, se rendormit sans trop de soucis, mais avec une affliction, un sentiment profond qui ne devait jamais le quitter.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Réveil difficile

L'homme se leva. Il sentait que son rêve n'était ni prémonitoire, ni fantasque. Il avait vu, vu de ses yeux vu, la chute de sa patrie engloutie par les flots. Alors qu'il rangeait son campement, d'autres questions lui venaient à l'esprit. Qu'allait- il faire maintenant ? Où pourrait- il aller ? Ces questions, il se les posait depuis longtemps ; en fait, depuis son exil volontaire de Númenor. Mais à partir de ce moment, cette simple interrogation s'était chargée d'un nouveau sens. Il n'avait plus de mère patrie. Il était en quelque sorte orphelin.

Tandis qu'il réfléchissait, il avait déjà supprimé toute trace de son passage en ce lieu, et il se remit en route, un long bâton à la main, et une épée noire sur le flanc gauche, qui se ballotait lorsqu'il marchait. Ses longs cheveux noirs encadraient un visage longiforme, dans lequel on remarquait notamment deux grands yeux verts, un nez aquilin et une fine bouche. Il était vêtu simplement; mais tout en lui démontrait une certaine "noblesse" dans son port de tête altier et sa démarche.

Sa tristesse lui inspira une chanson:

Rien ne sera plus comme avant Maintenant que sont engloutis les champs Les belles prairies, et les maisons De mon pays, là était ma raison.

Les eaux profondes l'ont engloutie Au fond de l'océan désormais elle gît. Fière et digne jusqu'au dernier moment Sa mort fut glorieuse; mais sans enchantement.

Mais enfin, la vie suit son chemin Je ne peux décider de stopper là; Peut être que tel est mon destin Mais je ne le souhaite pas.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Enfance

L'homme s'appelait Meneldur; il était né longtemps auparavent, très longtemps...en fait, cent cinquante- sept années s'étaient écoulées depuis sa naissance, un beau jour de printemps, sur l'île de Númenor.

Il était parent éloigné de la famille royale, assez pour qu'on dénote souvent un petit air de famille entre lui et les rois, pas assez pour que ces mêmes rois daignent s'en préoccuper. Ainsi, sa famille était aisée, mais sans plus. Son père travaillait dnas la Guilde des Aventureux, bien qu'il ne manquât jamais de dénoncer la corruption et les nombreux recels et autres de cette compagnie. Mais une bonne partie de son salaire était due à son silence, donc il se taisait. Sa mère, quant à elle, n'était ni plus belle ni plus laide qu'une autre, mais elle possédait une grande habileté, aimant notamment la couture et on la surnomma Serindë, telle l'épouse de Finwë. Ils vivaient dans une petite maison cossue au coeur d'Armenelos.

Cependant, la politique n'avait pris que peu de place dans la vie du jeune Meneldur jusqu'au moment où la Milice arriva un soir chez lui; il avait quinze ans. Ils étaient quatre, grands, forts, et tous portaient une épée. Ils se saisirent des parents de Meneldur et l'un d'eux, le plus grand, dit qu'en tant que Fidèles, le roi souhaitait leur mort; il disait que la famille devait montrer l'exemple. Et, disant cela, il passa lentement son épée sous la gorge du père. Meneldur hurla lorsque son père s'effondra sur le parquet, sa blessure laissant échapper un flot de sang. Mais déjà, les autres s'étaient jetés sur sa mère, et voulaient la mener dans un coin plus discret avec des intentions bien claires. L'enfant, des larmes plein les yeux, n'avait pas semblé de prime abord dangereux pour les Miliciens. Mais quand il en assoma un, lui prit son épée, et tenta vainement de croiser le fer avec un autre, leur avis changea.

Ils arrêtèrent Meneldur, mais ne le tuèrent pas. Ils l'amenèrent à une sorte de camp, où ils commencèrent à l'entraîner à la course, au combat à mains nues et au maniement de l'épée.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Discipline

Une discipline stricte, des surveillants tyranniques, des "camarades" qui ne l'étaient pas moins, voilà l'univers dans lequel Meneldur vécut trois longues années. Tous les matins, se lever au point du jour pour une longue course. Sans petit déjeuner; d'après le sergent, ça "alourdissait les jambes". Après la course, une lègère collation; enfin un croûton de pain, quoi. Puis encore des exercices, jusqu'à midi. Un autre croûton, puis exercices jusqu'au coucher du soleil. Personne ne rechignait, la plupart étant là par choix: faire partie de la Milice était un honneur. Les autres étaient trop faibles pour dire quoi que ce soit. Et si l'un d'entre eux s'avisait de faire une remarque, le fouet claquait.

Meneldur avait résisté, au début. Mais ils ne lui firent aucun cadeau: ils doublèrent ses exercices et réduisirent de moitié sa pitance. Il n'avait plus assez de forces pour lutter, et il fut plus d'une fois au bord de l'écroulement. Cependant, une chance inespérée l'aida.

Sept ou huit des camarades de Meneldur formentaient une agression contre le sergent- chef, de loin le plus tyrannique. ALors que l'un du groupe ferait diversion, les autres l'entraîneraient dans un coin où ils le passeraient à tabac avant de le tuer. Meneldur apprit cela par hasad, et il ne sut que faire. Il ne pouvait dénoncer les conspirateurs, car qui le croirait ? Non, il devait les défaire. Mais comment ?

Le jour J arriva. L'un des futurs miliciens se plaignit, et on ne se fit pas prier pour le fouetter. Pendant ce temps, les autres avaient pris à part le sergent- chef et l'avaient entraîné derrière un bâtiment. Là, deux le ceinturèrent pendant que le troisième lui envoya un violent coup de poing dans le ventre. Il se courba sous le choc. Ils le frappèrent tour à tour, mais soudain, un autre élève arriva, emmitouflé dans une cape. - Dégage de là, on a pas besoin de toi, ici ! - Ouais, dégage ! - Vous n'avez pas besoin de moi...mais lui, si ! s'écria le nouvel arrivant, et il ôta sa cape, révélant une épée rutilante. - Comment a- t- il pu la prendre ? s'écria le sergent. La réserve est gardée jour et nuit ! - La ferme, toi. Venez, les gars, on va lui refaire le portrait, à ce clown.

Ils l'encerclèrent lentement, et l'autre ne fit rien pour les en empêcher. Le cercle se ressera. Il allait porter son premier coup d'épée, lorsque...

- Arrêtez ça tout de suite ! Tous les hommes du campement s'étaient réunis autour des élèves, et ils portaient tous une arme bien en vue; qui un couteau, qui une épée, qui un arc. - Je sens que la soirée va être longue... Chacun se saisit d'un élève et l'entraîna avec lui. Seul restait le sergent- chef. - Bien joué, gamin. Sans toi, ces brutes m'auraient tué. Nom, grade, matricule ? - M...Meneldur, apprenti, 2841.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Evasion

C'avait été une bonne idée que de se porter au secors du sergent- chef, bien que Meneldur ait plus agi pour le principe que pour la personne en elle- même. Il était depuis mieux traité, mieux nourri, et il se refesait de jour en jour. Une autre année passa, et Meneldur repensa à la liberté. Il n'était plus sorti du camp depuis le jour où il avait été arrêté. De plus, être un garde ne lui plaisait pas vraiment; il lui fallait s'évader. Le seul problème était l'immense mur d'enceinte gardé jour et nuit, les énormes chiens- loups qui reniflaient la chair fraîche à 500 mètres, entre autres. Mais il n'avait pas le choix.

Le nuit était bien avancée. Nul bruit ne se faisait entendre, mais une ombre se détachait sur les pâles murs des bâtiments. Elle se faufila dans la réserve, sans jeter un oeil aux soi- disants gardes assoupis devant la porte. Elle sortit avec un sac et une épée. Arrivée devant le mur d'enceinte, elle sortit une corde munie d'un grappin du sac, et l'envoya contre le mur. Le grappin fut arrêté par quelque chose en haut, et l'ombre put escalader le mur. Elle savait que la corde lui serait inutile de l'autre côté vu qu'on trouvait des escaliers, dont un non gardé. Elle se dirigea vers le nord et trouva une volée de marches désertes. Elle s'y engagea. Elle était libre comme l'air, et n'aurait plus à supporter la tyrannie maîtresse de ce campement.

Meneldur s'en était tiré, mais tant qu'il restait sur l'île il serait en danger. Sa seule possibilité était de fuir dans la lointaine Terre du Milieu, il devait embarquer sur un bateau. Mais comment ? Il décida d'embarquer comme passager clandestin sur un bateau. A mesure qu'il avançait dans ses réflexions, il s'était approché du port où aucun bruit ne se faisait entendre. Il se glissa sournoisement dans un des bateaux à quai et en s'assurant d'être dissimulé aux yeux de tous, il s'endormit, rêvant aux lointains paysages qu'il verrait sous peu.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Traversée

- Holà ! Qu'avons- nous là ? Un passager clandestin ? Meneldur s'était vu brusquement tiré de son sommeil par cette voix tonitruante. - Je ne veux pas d'ça sur mon bateau ? Où q'tu veux aller ? Meneldur ne put que balbutier: A...à...à Vinyalondë... - Ah bon ? Et est- ce que notre petit monsieur a de quoi payer sa traversée ? Meneldur bégaya un n...non presqu'inintelligible. - Eh bien, on ne traverse pas à l'oeil sur le bateau du capitaine Gandornë ! Va falloir que tu travailles, mon p'tit gars. A partir d'aujourd'hui, tu seras affecté à l'entretien du pont ! Exécution !

Meneldur n'avait guère le choix. Il se procura un balai, un seau d'eau savonneuse et s'acquitta de sa tâche du mieux qu'il put, au cours de cette longue traversée. L'équipage n'était gros que de quatre hommes avec le capitaine, et Meneldur apprit à les connaître jour après jour: Kwill, le barreur; Klaak, le skipper; Euan, la vigie et Zarth, le cuisinier. Il apprit vite le b.a.- ba de la navigation, et il se montrait un élève intéréssé, si bien qu'au bout de quelques semaines, le capitaine lui accorda des fonctions moins honteuses ,telles la lessive et le ménage des cabines. Il avait d'ailleurs droit à sa propre cabine, qui n'était cependant guère reluisante, mais cela lui suffisait.

Il dut attendre un certain temps avant d'arriver à Vinyalondë, le bateau du capitaine Gandornë - qu'il avait baptisé quelque peu orgueilleusement la Gandornienne- relachaît dans de nombreux ports de la Terre du Milieu, passant par les Havres d'Umbar, puis remontant vers Pelargir, et enfin Vinyalondë, qu'il atteignit après trois mois de traversée.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Arrivée

Le vent soufflait légèrement sur le port de Vinyalondë, pas assez pour être indisposant, mais suffisant pour rafraîchir une lourde journée d'été telle celle- ci. Les rues de la ville étaient cependant remplies de monde, qui rentrant chez lui, qui allant au port réceptionner une marchandise, qu'elle soit licite ou pas. Et dans cette marée humaine, un jeune Númenoréen tentait de trouver son chemin. Meneldur venait d'arriver, la capitaine l'ayant libéré de son service et l'ayant payé de quelques pièces d'or. Il cherchait une pension, histoire de passer la nuit.

Il avait cependant du temps, et il se prit à flâner dans la ville, admirant les devantures des artisans, ou sur le port, à regarder les navires arriver et repartir. Ce ne fut que lorsque le Soleil fut presque couché qu'il se décida à chercher un lieu où dormir.

Avec ses pièces, il put se payer une certes petite, mais confortable chambre d'auberge, déjà meilleure que celles des boui- boui dans lesquels il avait transité avant que de trouver l'Auberge du Blanc et du Bleu, tenue par le riant Willy Poiredebeurré, qui l'avait accueilli d'une chaleureuse bourrade dans le dos et l'avait invité à venir dans la salle commune, mais Meneldur avait poliment décliné son invitation, préférant dormir un peu.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Un autre départ

Eh bien, voilà. Meneldur était à Vinyalondë, et il ne savait pas du tout où aller, et que faire. Lorsqu'il était au camp, il avait comme objectif l'évasion, et au- delà, il s'en moquait. Mais il allait devoir prendre une décision. Passer sa vie à déballer des caisses sur le port pour un salaire juste suffisant pour payer le gîte, cela ne l'enchantait guère. Ce qu'il pouvait faire, c'était son baluchon, et partir à l'aventure.

Et c'est ce qu'il fit. Après avoir souhaité une longue vie et une grande descendance au vieux Poiredebeurré, il partit vers le nord, car d'après les dires de l'aubergiste, on y trouvait "un royaume d'Elfes, pas très avenants au premier abord, mais ils recrutent dans leur armée. Tu pourrais toujours tenter d'y aller voir !"

Cependant, il y avait un petit détail entre Vinyalondë et ce royaume: une grande plaine sans aucune route, vide de tout, à part de quelques bosquets, vagues vestiges de ce qui fut une des plus grandes forêts ayant jamais existées, s'étendant de la lointaine Fangorn jusqu'aux confins du royaume de Gil- galad, son objectif.

Meneldur prit un bon bâton de chêne, rassembla ses maigres affaires, ceignit son épée, serra les cordons de sa bourse et partit de la ville tôt le matin par la porte nord, pour un long voyage.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Voyage

Douze jours s'étaient écoulés, douze jours de longue marche sans presque de repos. Par chance, l'automne n'était pas encore installé, ce qui donnait des nuits certes fraîches, mais supportables. Les vivres qu'il avait emporté avaient duré huit jours, mais par chance on trouvait facilement des plantes comestibles sur le chemin, bien que Meneldur manquât s'empoisonner à deux reprises. Mais il aurait volontiers abandonné son âme à Morgoth contre un peu de gibier. Sur ces terres désolées, certes fertiles mais trop peu peuplées, on ne trouvait guère de gibier.

Et sans s'en rendre compte, Meneldur progressait dans son périple. Il avait traversé un large fleuve sur une embarcation de fortune, et avait échappé à la noyade par pure chance ou par volonté des Valar. Ce même fleuve que les Elfes nommaient Baranduin et qui, quelque 1800 ans plus tard, allait prendre le nom de Brandevin suite au périple de deux Banakil...

Mais là n'est pas notre sujet. Donc, Meneldur allait droit vers son objectif. Il passa par Emyn Beraid, ou ce qui allait devenir les Emyn Beraid, car les tours n'y étaient pas encore, et encore moins le Palantir qu'apporterait bien plus tard Elendil fils d'Amandil.

Cependant, ces collines étaient un peu plus fournies en gibier, des grands cerfs paissaient paisiblement dans les vallons, des boeufs également. La faim poussa Meneldur à tenter de chasser un de ces animaux. Il se cacha dans un fourré proche d'un point d'eau, choisissant ainsi un point stratégique. Et effectivement, quelques heures plus tard, une cohorte d'une vingtaine de cerfs passa. Meneldur attendit que la quasi- totalité du troupeau fut passée, et il vit un cerf qui traînait la patte, probablement à cause d'une fracture. Meneldur se jeta sur ce cerf, pensant le maîtriser rapidement. Mais il parvint à se débattre, et l'humain se retrouva engagé dans un furieux rodéo, d'où sortit vainqueur le cerf, après avoir désarçonné le jeune Meneldur.

Soudain, il entendit un grand rire qui parait de derrière un arbre.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Ben- Adar

- Sacrée technique de chasse, gamin ! - Je ne suis plus un gamin, monsieur. J'ai déjà vingt- cinq ans. - Tu n'en fais même pas dix- sept, gamin. Prends ça comme un compliment si ça t'arrange. - Vous ne pouvez pas savoir ce que j'ai vu. Cela, même quelqu'un comme vous ne devrait jamais le voir. A propos, je ne crois pas connaître votre nom. - Appelle- moi Iarwain, si ça te plaît, et moi je t'appellerai gamin. Pas besoin de connaître les noms que nos parents nous ont donné, hein ? A la mention de parents, une larme perla sur la joue de Meneldur. Iarwain n'insista pas.

La cabane était assez bien meublée, même presque accueillante, pourrait- on dire. Le feu crépitait doucement dans la cheminée, juste ce qu'il fallait pour se réchauffer sans toutefois être incommodé. Malgré cela, Meneldur se prit à frissonner. Les deux hommes avaient mangé un bon quartier de viande, et s'apprêtaient à dormir, lorsque Meneldur lança: - Vous venez de Númenor, vous aussi ? Iarwain, d'abord surpris, répondit après quelques secondes: - Pas vraiment, gamin. En fait, je viens...en fait, je ne sais guère. Mais quelle importance que le lieu de ta naissance ? Ce qui compte, c'est ce que tu fais à partir de là. Allez, bonne nuit, gamin.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Gil- galad

Meneldur venait d'arriver dans le royaume du Lindon, gouverné par le puissant roi des Noldor en Exil, Gil- galad, dont on disait qu'il portait l'éclat de Valinor sur son visage. Les Havres Gris prospéraient grâce au transit des marchandises, en particulier les productions naines venues des Montagnes Bleues ainsi que quelques fourrures des Lossoth, mais en quantité très limitées. Le pauvre port fondé au début de cet Age était devenu une puissante forteresse, fortifiée et dominant les régions alentours. Le gouvernement de Cirdan était juste, ce qui explique en partie cette prospérité, mais après son départ, lorsque cet Age et un autre furent achevés, les Havres ne tardèrent pas à tomber en ruine ; et lors du passage de Celeborn vers Valinor, la ville n'était plus guère qu'un village, aux heures de gloire passées.

Cependant, Meneldur ne songeait guère à celà. Il voulait seulement entrer dans cette grande armée, qui avait lutté contre Sauron quelques siècles auparavent. Il trouva un bureau de recrutement, et s'y engouffra.

Il se retrouva quelques heures plus tard devant le roi en personne. Les agents de recrutement étaient encore hilares. Pensez- vous ! Un humain qui veut être recruté dans la plus prestigieuse armée d'Arda ! Ils l'avaient amené au palais, interéssés par la torture qu'allait bien pouvoir lui infliger le Roi.

- Alors, misérable humain...Que viens- tu faire sur les terres du puissant Haut Roi des Noldor en Exil ? - Il veut s'engager dans votre armée, Vot'Majesté ! - Quoi ? Misérable vermisseau, tu veux entrer dans mon armée, qui n'est composée que des meilleurs Elfes du Lindon ? Tu veux mourir ou quoi ? - Laissez- moi une chance, Votre Majesté ! - Tu oses me répondre ? J'ai bien envie de te faire fouetter ! Mais après tout, ce n'est pas tout les jours que l'on voit ça. Mes agents vont te faire passer quelques épreuves. Si tu échoues, tu recevras cinquante coups de fouet, et tu seras chassé de mon royaume. - Et si je réussis ? - Comme si cela allait arriver ![sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Epreuves

- Bien, l'avorton. Pour ta première épreuve, t'auras besoin de ça. Et l'Elfe antipathique désigné comme "juge officiel" remit à Meneldur un misérable arc, probablement fait à l'époque de Cuiviénen par le plus nul des forgerons Noldor ; ainsi qu'une flèche en parfait état, si l'on oubliait qu'elle était brisée en deux. - Voilà : si t'arrives à toucher cette cible, là- bas, t'auras réussi ta première épreuve ! Et disant cela, il désignait un point à l'horizon, vaguement circulaire: on l'aurait presque confondu avec le soleil couchant s'il n'était pas tôt dans la matinée. - Eh bien, songea Meneldur, mes cours de tir à l'arc vont m'être utiles...mais je ne cracherais pas sur un coup de pouce des Valar ! Il banda l'arc. Celui- ci poussa un cri de bête que l'on égorge, mais Meneldur lâcha son trait juste avant le point de non- retour. La flèche suivit une trajectoire assez intéressante à étudier, si tant est que l'on soit physicien en mécanique ; mais Meneldur avait assez bien calculé la trajectoire qu'il lui faudrait, et le trait s'écrasa à quelques pouces du bord de la cible. - T'as eu du bol, microbe. Bouge- toi, la seconde épreuve t'attend.

Ils arrivèrent devant une espèce de parcours du combattant, truffé de pièges et assez long. On pouvait distinguer pas mal de difficultés : murs à escalader, cordes lisses, etc., tout ceci à finir en moins de cinq minutes, clepsydre en main. Meneldur y parvint en quatre minutes et demi, non sans mal. - T'es vraiment chanceux, bouseux. Bon, la dernière épreuve sera la plus dure...prépare- toi pour le fouet ! ricana le juge.

Deux Elfes les attendaient, armés d'une épée et d'un coutelas chacun. Ils étaient clairement supérieurs à Meneldur, et le juge annonça le but de l'épreuve: - Voilà, tu dois désarmer ces deux Elfes. Tu disposeras d'une épée de bois et d'un petit bouclier. Il n'y a pas d'interdiction, à part de tuer son ennemi. Prêts ?[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Engagement

Finalement, il s'en était sorti, non sans mal : pas mal d'écorchures et de bleus, un oeil poché, etc...Mais après trente minutes de combat, l'examinateur avait décidé d'arrêter l'épreuve, puisque même les meilleurs Elfes de l'armée n'avaient pas tenu jusque là. Meneldur fut renvoyé à Gil- galad, qui devrait décider de son sort.

Cette fois- ci, lorsqu'il fut rendu au pied du trône, Meneldur put détailler plus précisément le Haut Roi des Noldor en exil. Haut roi, mais pas à la hauteur de ses ancêtres. Une imposante bedaine surmontée d'un visage si adipeux qu'on avait du mal à en distinguer les traits, deux petits yeux de rat, perçants et cruels. Les lointains exploits de l'Age précédents semblaient oubliés, et même la campagne contre Sauron, près de mille cinq cents ans plus tôt, semblait avoir été complètement oubliée par le roi.

L'entrevue se passa bien, malgré le mépris évident que le roi avait pour Meneldur et pour sa race en général. Il fut cependant enrôlé, dans les fantassins, c'est- à- dire les plus pauvres des Elfes, souvent n'ayant pas d'autre choix pour vivre. La présence d'un Adan dans leurs rangs leur parut aberrante, mais après quelques entraînements, ils virent ses capacités et le laissèrent en paix.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Routine

Quatre années passèrent. Somme toute, des années assez banales, avec la routine de l'armée, le rata, les entraînements...Il n'y avait guère comme distractions que les rares incursions des Orcs, même si le plus souvent ils étaient mis en pièces avant même d'avoir franchi les portes de la ville, ou bien le bordel municipal, très fréquenté lors des permissions et même en dehors de celles- ci. La plupart des soldats y firent l'apprentissage de l'amour, mais pas Meneldur. Le plus souvent, il restait dans l'enceinte du camp, rêvassant en regardant la mer d'où il était venu. Il n'oubliait pas ses arents, cependant, et il lui en restait une amertume au fond du coeur, qui ne devait être chassée que bien plus tard, et par une douleur encore plus aigüe.

Les abords du camp étaient peu fréquentés, malgré le fait que l'endroit fut idyllique : le bois qui l'entourait était magnifique, un ruisseau y coulait, et les oiseaux pépiaient jusqu'à en perdre haleine, semblant peu préocuppés par les activités du camp. Aussi, quelle ne fut pas la surprise de Meneldur lorsqu'un matin, alors que le Soleil était encore bas dans le ciel et que la rosée perlait sur les fleurs, deux jeunes femmes passèrent non loin du camp, assez près cependant pour qu'on puisse les voir.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Séduit

Cependant, il était tombé en émoi devant la plus jeune des deux. Elle possédait un certain charme, avec une trace infime de l'enfance qui rehaussait sa beauté. Des cheveux d'or fin, des yeux bleus limpides. Meneldur avait réussi à passer la tête au dessus de la palissade du camp, et put se délecter à loisir de ce charmant spectacle. Les deux filles ne restèrent qu'à peine un quart d'heure, mais ce fut le plus beau de la vie de Meneldur.

Il tenta de se renseigner sur elle, tout en tentant de ne pas trop éveiller les soupçons. Le soir, il savait donc que celle qu'il admirait se nommait Eledhwen, qu'elle était âgée de seize ans et qu'elle était la fille cadette d'un vague courtisan du Roi. La nouvelle lui fit un choc. Les Hommes ne peuvent pas aimer les Elfes, lui avait- on appris, même s'il y avait des précédents : Beren et Lúthien ou Tuor et Idril. Mais Meneldur n'était ni l'un ni l'autre...ce n'était pas un héros.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Peste

La vie poursuivit son cours, tant bien que mal, mais Meneldur avait toutes ses pensées fixées sur la jeune Elfe. Il ne mangeait plus, ne dormait plus, et ses camarades commençaient à s'inquiéter. Ils avaient beau lui dire que ce n'était qu'une folie, que ça finirait bien par passer, mais rien n'y faisait et de jour en jour, il sombrait dans la mélancolie la plus profonde.

A cette époque, les épidémies étaient très meurtrières, et elles frappaient tout le monde : la pauvre comme le riche, le puissant comme l'humble, l'Elda comme l'Adan. Il vint donc une épidémie de peste sur le Lindon, qui causa de grands ravages dans la population. Le roi Gil- galad lui- même fut atteint, et ne dut la vie sauve qu'à ses compétents médecins qui avaient su expurger le mal. Dans le camp aussi, la peste étendit son sombre voile; l'effectif du camp diminua d'un tiers, et Meneldur lui- même fut touché. Il délira longtemps sous l'emprise de la fièvre, mais guérit grâce à son amour de la vie, et d'Eledhwen aussi il faut dire...

Dès qu'il fut guéri, il apprit que le camp entier bénéficiait d'une permission pour tenter de changer les idées des soldats de la peste, mais dans tout le pays la maladie avait fauché les vivants : ainsi parmi les camarades de Meneldur l'un perdit sa mère, un autre sa fiancée, et l'un ne retrouva personne de sa famille...

Mais Meneldur n'avait plus de famille, et la seule personne qui lui importait était Eledhwen. Mais il ne la revit pas. Il alla coucher à l'auberge - la permission était de deux jours - en espérant la voir le lendemain.

Il se leva d'humeur morose, et un sombre pressentiment au coeur. En allant à la fenêtre, il vit un défilé qui ressemblait fort à une procession funèbre. Il s'habilla en vitesse et descendit dans la rue.

En effet, le centre du défilé était un corbillard, visiblement occupé, et pas par un vivant. Meneldur avisa une passante: - Holà, que se passe- t- il ici ? - Vous n'êtes pas au courant, mon bon monsieur ? lui répondit une vieille femme. C'est la princesse Eledhwen, elle a été terrassée par la peste. C'est horrible, n'est- ce pas ? Si jeune...

Meneldur n'entendit pas la fin de la tirade de la femme, mais très distinctement le bruit du monde qui s'effondrait autour de lui. Il ne souvint de rien avant de se réveiller le lendamain au camp, où il put à loisir épancher sa douleur et sa haine du destin.

Meneldur, Juin 2003.[sws_divider_top]



Une enquête d'Adhémar Vertebourdaine.

Bree, le 21 octobre à 6h30 du matin

C'est le petit matin sur Bree. Le brouillard nocturne n'est pas encore totalement dissipé, et les quelques voleurs n'ayant encore fait aucune bonne affaire durant la nuit avaient une chance de se rattraper, avant de se faire attraper.

Une carriole remontait lentement la cahoteuse rue Grise. A son bord se trouvaient trois tonnaux de naphte emplis à ras bord et quatre paquets de matelas, ainsi que son conducteur, Andoche Fleurdéchan. Il livrait sa cargaison hebdomadaire à la Mairie de Bree, qui par cet automne décidément bien froid - Andoche portait lui- même une épaisse cape en laine de yak*, cherchait à accumuler le maximum de combustibles afin de les revendre à des prix exorbitants sur la place du marché durant l'hiver. Soudain, le baudet qui tirait paresseusement la carriole stoppa net. Andoche, qui somnolait, se réveilla brusquement et envoya quelques coups de cravache à l'animal, histoire de faire bonne mesure. Cependant, le bestiau restait héroiquement stoique, sans esquisser la moindre velléité de départ, alors qu'à sa place n'importe quel âne normal aurait déjà poussé quelques hennissements et pris la fuite. Andoche fut bien forcé de quitter son siège, pour voir ce qui empêchait le baudet d'avancer - il faut dire que la purée de pois bloquait toute visibilité à dix pouces, et encore, il fallait avoir de bons yeux. Et, alors qu'il se préparait à mettre une bonne gifle à l'âne, et alors que l'âne se préparait à modre la main qui oserait approcher sa joue, Andoche commit l'erreur de regarder devant lui.

Un cadavre bloquait la rue. Le meurtrier devait être un géomètre, car la corps se trouvait à égale distance des deux murs qui bordaient la ruelle, les deux bras formant un angle droit parfait. Seule le visage était imparfait, la grimace d'horreur du défunt montrant que la symétrie de ses traits n'avait pas été sa dernière pensée.

Théophane Radisnoir, marchand de son état, lança à toute vapeur son cheval sur la rue Ecarlate. Les cours de la bière en baisse à Minas Tirith ! Il fallait immédiatement agir en conséquence. Il avait des informations de première main, et ses concurrents ne lui mettraient pas de bâtons dans les roues cette fois- ci. Il se trompait.

Lorsqu'on observe un cheval de loin, on voit une bête puissante, racée, endurante. De près, on voit nettement un manque. Un manque de freins.

En l'occurrence, celui de Radisnoir vit bel et bien la carriole qui lui bloquait le chemin, mais un peu tard. Le cheval donna violemment de la tête contre le bord de la charrette, tandis que son ex- monteur allait s'écraser contre le mur d'en face dans un bruit d'os craquants qui aurait causé une crise cardiaque à un sourd.

Le marchand, toujours obsédé par la contemplation de ce cadavre, qui pourtant n'aurait en rien mérité un prix d'art, même d'art contemporain, entendit alors un grand bruit sourd à l'arrière de sa carriole. Il ne se retourna même pas lorsqu'il sentit une ombre passer au dessus de sa tête, ni lorsqu'un bruit d'os craqués qui aurait causé une crise cardiaque à un sourd vint du mur d'en face.

Trois tonneaux larguèrent subitement leur contenu poisseux, et quatre matelas s'éventrèrent sur les pavés de la rue, qui pour le plus grand malheur de trois vide- goussets, se trouvait être en pente. Le naphte les englua et les empêcha d'éviter la marée de plumes qui fondit sur eux. Le choc les plaqua contre le mur derrière eux.

L'un deux, crachant quelques plumes, lança que la justice à Bree devenait de plus en plus expéditive.

Les deux autres ne purent qu'aquiescer, si les gargouillements qu'ils émirent étaient bien des aquièscements.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Bree, le 21 octobre à 9h00

- Bizarre, très bizarre...très, très bizarre... - Vous me parliez capitaine ? - Comment se fait- il que la boulangerie ne soit pas ouverte, Solpleurheur ? D'habitude M. Sondeublay est censé avoir ouvert sa boulangerie depuis trois heures ! - Au fait, capitaine, on a trouvé un cadavre rue Grise...qu'est- ce qu'on en fait ? - Hmmm ? Encore une affaire à la mords- moi- l'noeud...envoyez ça à Vertebourdaine, lieutenant, ça l'occupera...depuis qu'il a quitté la patrouille, il doit s'ennuyer, le pauvre...héhéhé - Bien, mon capitaine. - (Pourquoi que la boulangerie est pas ouverte ? Si j'ai pas mes croissants au beurre, je deviens agressif, moi...)

On toqua deux coups brefs à la porte, qui s'effondra brutalement. Le lieutenant avait bien vu l'état de décrépitude de la façade, mais ne s'attendait pas à ce que l'intérieur soit dans un état aussi délabré. Il épousseta la plâtre tombé sur son début de calvitie. - Adhémar ? Adhémar ? Vertebourdaine !

Il s'attendait à ne pas avoir de réponse. Il n'en eut pas. Il se décida à explorer le reste de la bâtisse, et le fait qu'elle tienne debout prouvait l'existence d'Iluvatar. Le plancher était recouvert d'une épaisse couche de poussière, et ne pas utiliser le terme "lépreux" pour les murs eût été une faute de goût. Solpleureur progressa dans une cuisine où toutes les denrées périssables étaient périmées, une pièce où trônait un bureau à trois pieds où la crasse était l'espèce dominante, et ce jusqu'à une chambre, ou du moins ce qui en tenait lieu, car le lit - pardon, le matelas - posé en évidence au centre de la pièce était occupé par un Hobbit, de toute évidence Vertebourdaine. Il s'approcha lentement, le secoua un peu. Le Hobbit réagit instantanément et en moins de temps qu'il ne me faut pour taper cette phrase (et pourtant je tape vite) Solpleurheur avait un joue contre le plancher, un coutelas contre la gorge et un Hobbit enragé devant lui. - Voyons, Adhémar, c'est moi ! Humbert ! - Humbert ? Humbert Solpleurheur ? Qu'est- ce que tu fous ici ?

Solpleurheur choisit de répondre posément : on ne répond mal à un Hobbit que lorsqu'il vous bouscule dans la rue. Pas lorsqu'il brandit un couteau contre votre jugulaire. - Une affaire...pour vous...[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Bree, le 21 octobre à 9h30

- Une affaire pour moi ? Tu te fous de ma gueule ? La Police n'a pas les moyens de la régler, celle- là ? - Ben, faut dire que c'est vraiment bizarre....hhhhh...Bizarrement bizarre, même. - Hum...amène- moi sur le lieu du crime, mon gars. Tu m'expliqueras en chemin.

Solpleurheur ne nota pas le "mon gars", et encore moins le tutoiement, le couteau ayant visiblement encore envie d'être plongé dans sa gorge. Il se contenta d'un bref "Eeeeek" qui fit comprendre à Vertebourdaine que sa masse commençait à compresser les poumons du lieutenant et l'amèneraient dans un délai bref à une mort assez stupide, il faut dire. Le Hobbit se releva mais ne lâcha pas le couteau, s'habilla rapidement, toujours sans lâcher le couteau, ce qui força l'admiration de Solpleurheur. Ils sortirent enfin dans l'air d'un froid vif du matin brumeux, se dirigeant vers la rue Grise. - Voilà, Vertebourdaine, c'est ici.

Ce tronçon de la rue avait été barré par les barrières utilisées habituellement pour empêcher l'impopulaire maire de se faire lyncher par la foule lorsqu'il descendait dans la rue. Le corps avait été ôté de la rue, et seule une marque à la craie faite par un plaisantin montrait encore la position du cadavre. - On a ce crime sur les bras et aucune piste. Pourrez- vous nous aider ? - Hmmm...oui. Mais à mes conditions. Tout d'abord, je vous veux comme adjoint. - HEIN ? Euh, je voulais dire, ça sera fait. (Il avait oublié le couteau, un instant. Presque un instant de trop.) - Parfait. De plus, je veux disposer d'un vrai bureau, et ne plus loger dans cette bâtisse hideuse. - Ca se fera. - Excellent. Je veux récupérér mon ancien salaire, avec huit pièces d'or de supplément. - Accordé. - Mmmh, ça sera déjà pas mal. Maintenant, où est le corps ? - On l'a porté chez le boucher. - Quoi ? Ce maniaque de la machette ? - Oui, Albin Piedeporc. Pas d'autre moyen de conserver le corps, c'est le seul qui possède des chambres froides.

L'homme et le hobbit se mirent en marche, saluant au passage l'employé de la voirie qui nettoyait le mur d'à côté des taches de sang et des esquilles d'os craqués qui avaient atterri Eru sait comment sur ces briques.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Bree, le 21 octobre à 10h45

Lorsqu'il pénétrèrent dans la boucherie, il réfrénèrent une puissante envie de joindre leurs boyaux à la tripaille exposée dans les vitrines et s'approchèrent du patron, un grand homme antipathique au regard plus éteint qu'une bougie dans une tornade. Mieux valait quand même éviter de le faire remarquer à Albin Piedeporc, car ses mains faisaient assez bien office de battoirs. Il aurait pu vous décrocher la tête d'une main, l'accrocher à une ficelle et jouer au bilboquet avec votre cadavre, et on racontait qu'il avait même tué un troll à mains nues, un jour. Evidemment, la discussion allait être malaisée. - Rebonjour, monsieur Piedeporc ! Pourriez- vous montrer à mon euh...supérieur ? le cadavre que je vous ai apporté il y a peu de temps ? - Hum. Cadavre. Oui. Arrière- boutique. Suivez.

En trois pas, il avait franchi la largeur du magasin et ouvrait la porte de sa chambre froide. Solpleurheur et Vertebourdaine eurent à nouveau une violente envie d'expulser leur petit- déjeuner par la grande porte de la boîte de nuit du Stomach's. Le cadavre était étendu au fond, sous un drap, que Vertebourdaine souleva d'un seul geste. Dessous, gisait celui que nous désignerons comme "l'inconnu de la rue Grise", pour des questions d'hygiène. - Hum, fit Solpleurheur. - Beuarkkkkh, fit Vertebourdaine, et son dernier repas quitta enfin son estomac pour retourner à l'air libre, ce dont il rêvait visiblement depuis un bon moment.

Cela ne plut visiblement pas à Albin Piedeporc. Le Hobbit se prit deux claques qui auraient normalement dû le tuer, mais la race des Hobbits est très résistante, malgré une vie assez dissolue. Vertebourdaine s'offrit généreusement pour nettoyer ses restes, pendant que Solpleurheur méditait sur le cadavre, et engrangeait quelques informations sur un parchemin de poche :

Taille : environ 3.5 pieds Poids : environ 190 livres Race : Hobbit Age : inférieur à trente- trois ans Nom : ?

Après mûre réflexion, Solpleurheur ajouta un second ? et alla fouiller les affaires du mort, posées à côté de lui. Trois lettres adressées à un certain Lord Hauffzerrings, une bague ornée d'une émeraude, un couteau long d'une dizaine de centimètres, une dent de chat, un certificat d'immaturité (d'où son âge).[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Bree, le 21 octobre à 14h30

- Nous avons deux pistes, mon cher Humbert : ce Lord Haufzerrings, et ce certificat d'immaturité. Ce Hobbit habitait sûrement le Boulevard des Smials.

En parlant, ils remontèrent la Rue Droite, avant d'obliquer vers la gauche, et de prendre la Rue de la Colline Verte. Ils montèrent ensuite le petit sentier qui menait au Boulevard des Smials, situé sur la Colline de Bree, et où se trouvait la majeure partie de la communauté hobbite de Bree, qui avait une fâcheuse tendance à mépriser les Hommes de Bree (dans leur dos, bien sûr). Cependant l'entente entre les deux races survivait tant bien que mal, les Hobbits étant trop faibles pour tuer des Hommes, les Hommes trop honteux de tuer des bestioles plus petites qu'elles*. Cependant, Humbert était songeur. Il se demandait qui était ce Lord Hauffzerings, et que signifiaient les trois lettres...Elles n'avaient rien de bien spectaculaire, et ne relataient, dans un style assez médiocre, trois aventures d'un Homme dans le Bois de Chet, où il faisait des rencontres étranges...Solpleurheur avait stoppé la lecture au bout de dix lignes pour chaque lettre, le style en étant médiocre à outrance. Cependant, le Lord inconnu semblait apprécier ce style, et le Hobbit lui parlait d'un ton assez familier dans ses missives. Il s'agirait désormais de découvrir quelle était l'identité de ce Hobbit, qui n'avait pas signé ses lettres. En comparant des écritures, on arriverait peut- être à l'identifier...Cependant, ce serait fastidieux de vouloir visiter autant de smials. A ce moment- là, Vertebourdaine fit part d'un trait de génie, et le lendemain des affiches étaient placardées dans tout Bree :

RECHERCHE Le possesseur de cette écriture a disparu récemment. La connaissez- vous ? Si oui, prière de s'adresser à A. Vertebourdaine, 8 rue extérieure5 rue du Colonel Mütharde. Récompense assurée.

Suivait un copie d'une des lettres.

Et commença une longue attente pour Vertebourdaine et Solpleurheur, qui dura environ...allez, dix minutes. Le 5, rue du Colonel Mütharde fut ensuite envahi par des dizaines de calligraphes amateurs, de faussaires ratés, de contrefaiseurs adroits, et même d'un faux- monnayeur bigleux. Cependant, aucun n'avait de véritable preuve, et tous furent rejetés les uns après les autres, sans trop rechigner, excepté le faux- monnayeur, que l'on dut calmer d'un coup de poing dans les lunettes.

Soudain, alors qu'Adhémar et Humbert commençaient à désespérer, se présenta un stéréotype parfait du "riche propriétaire de campagne" : monocle, air hautain, visage long comme un jour sans pain, habits visiblement non originaires de Bree**. Il se présenta comme le Lord Haufzerrings, d'Archet.

*Vous savez, le même (court) instant de ressentiment qu'on a avant d'écraser un cancrelat. **La mode de Bree étant alors la chemise grise, le pantalon marron et un maximum de crasse.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Bree, le 22 octobre à 17h30

La carte de visite que regardaient Humbert et Adhémar était sans ambiguïtés là- dessus, la personne qu'ils avaient en face d'eux avait de fortes chances d'être le Lord Haufzerrings, à moins qu'il ne soit un pickpocket spécialisé dans la carte de visite. - Eh bien, mon Lord, que pouvez- vous nous apprendre sur le rédacteur de cette lettre ? - Il s'appelle...il s'appellera...il s'appelait Albéric Keurdarticho. Il habitait à Archet, pas très loin du vieux castel Haufzerrings. Je l'avais croisé ici, lors du Marché aux Bouquins*, alors qu'il tentait de refourguer son livre, "Les Trolls attaquent Combe !"...une espèce de livre d'épouvante, mais tellement mal écrit que c'en devenait presque comique. Je m'étais arrêté devant son stand par hasard, et il m'a bassiné pendant deux heures sur son soi- disant "chef- d'oeuvre de la littérature du Troisième Age". Et le pire, c'est qu'il a cru que j'aimais ! Il m'a envoyé des lettres pendant six mois, me disant que seul un amateur éclairé comme moi pouvait apprécier ses oeuvres. Tu parles ! Au moins, ça me fournissait de quoi allumer la cheminée...A ce qu'il paraît, il est mort, donc...ce ne sera pas une perte pour la littérature, remarquez ! s'esclaffa- t- il. - Comment savez- vous qu'il est mort ? demandèrent Solpleurheur et Vertebourdaine en choeur. - C'est dans le journal de ce matin, le Canard du Pays de Bree, voyons ! Vous ne le lisez pas ? Je l'ai acheté en venant ici, dit le Lord, donnant aux deux enquêteurs interloqués un journal. Sur la une se lisait :

Meutre atroce hier soir à Bree ! La victime n'avait aucune chance Mais que fait la police ?

Humbert pensa aussitôt à aller voir l'éditeur du Canard du Pays de Bree, histoire de voir d'où il tirait ses sources. Adhémar pensa aussitôt qu'il devait penser à acheter du rôti de porc pour le dîner du soir. Le Lord pensa aussitôt aux lettres de Keurdarticho. Mine de rien, elles allaient lui manquer...enfin, surtout à sa cheminée.

* Du 14 au 25 mars, sur la Place des Ages[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Bree, le 23 octobre à 9h28

La rédaction du Canard du pays de Bree se trouvait non loin de la nouvelle demeure de Vertbourdaine, ainsi les deux compères n'eurent que peu de chemin à parcourir avant d'arriver devant une porte surmontée de lettres peintes il y a de nombreuses années et devenues presque illisibles; on distainguait encore "Le C.nard du P... de Br.e", le reste ayant été emporté par la pluie, le vent, le gel, ainsi que par un Troll de passage qui s'était vu qualifier de "bourrin sans cervelle". Par malheur, ce troll était au dessus de la moyenne d'intelligence trollesque* ; le directeur du journal s'était vu traverser la vitre de son bureau du troisième étage ; le Troll s'attaqua ensuite aux murs, qu'il eut le temps d'érafler avant que la Police lui demande d'évacuer les lieux "s'il- vous- plaît- on- recommencera- plus". De fait, la façade s'ornait encore d'un massif trou, encore non rebouché, les ventes du canard étant en chute libre. Le directeur du moment, Boniface Deucourje, ayant pour devise : Plus c'est crapoteux, plus ça vend ! Et de fait, le journal devenait de plus en plus crapoteux, et les ventes croissaient...dans le négatif.

En entrant dans le bâtiment...non. La bâtisse ? La masure ? La ruine ? Oui, c'est pas mal. Donc, en entrant dans la ruine, ils ressentirent tout de suite une impression de vide. Lorsqu'on rentre dans la rédaction d'un journal, on s'attend à voir du monde affairé de- ci de- là, courant à gauche et à droite ; une certaine frénésie, en quelque sorte. Cependant, les pièces accumulaient une bonne couche de neige (conséquence logique du trou dans le mur) et de poussière. La grisaille avait tout recouvert, et rien ne semblait vivant dans cette ruine. Ils montèrent un escalier qui ne s'écroula pas sous leur poids (Manwë devait être d'humeur amène ce jour- là), et atteignirent la porte du bureau de la direction, d'où sortaient deux voix. L'une, fluette, appartenait sans doute à un Hobbit et tentait de convaincre la grosse voix de soprano de lui payer ses informations. Humbert et Adhémar se concertèrent un instant pour adopter la conduite à suivre. Ils décidèrent finalement de défoncer la porte d'un coup de pied, puis d'arrêter la voix de soprano et la voix fluette pour les interroger. Alors qu'ils se préparaient à démolir la porte d'un coup de pied bien placé, un courant d'air qui passait par là la fit vaciller, puis s'écrouler dans un bruit de verre brisé. Ils étaient désormais face à un Nain assis derrière un bureau, et à un Hobbit debout devant lui. Le Nain avait sorti sa hache par réflexe, le Hobbit se préparait à sauter par la fenêtre si ça commençait à mal tourner. Humbert dégaina une dague rouillée et Adhémar son couteau. Ils étaient prêts à se battre.

* Pensez, il avait eu le Prix Nob- el de littérature, catégorie Troll (trois mots alignés dans une phrase cohérente, du jamais vu) ![sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Bree, le 23 octobre à 10h

Le silence s'était doucement installé dans la pièce, comme un lacrymogène dans les poumons d'un soixante- huitard. Humbert fut soudain pris d'une quinte de toux, et le Hobbit inconnu se jeta par la fenêtre, croyant à une attaque secrète, bien que ce genre de choses soient plus le fait de Poquémons. Humbert suivit le Hobbit, désirant à tout prix connaître la source de ses informations. Ne restaient plus donc en lice que le Nain, armé de sa hache, et Adhémar, armé de son couteau.

Le Nain fit lentement le tour de son bureau, une lueur étrange dans les yeux*. Adhémar ne cilla pas. Il fit un pas en direction du Hobbit. Puis un autre. Puis un autre.

Pendant ce temps, dans un coin perdu loin dans l'Est de la Terre du Milieu, un mage cinglé brûlait une carcasse de crocodile à plumes afin d'invoquer les pouvoirs de Gaunthrän, dieu du Pot Absolu, de la Veine Incroyable, bref, de la Chance. Le Dieu en question répondit avec un éclair de chance en direction du mage, histoire de n'être plus enfumé par l'odeur de cette offrande. Par malheur - si j'ose dire - Gaunthrän visait très mal.

Puis encore un pas. Puis le plancher vermoulu usé par des années de non- entretien absolu s'effondra, et le Nain fit une chute assez impressionante, heureusement amortie par un tas de sable, qui aurait valu à qui aurait eu une caméra vidéo sous la main le prix de 1000 pièces d'or de Gag- vidéo. Adhémar descendit dans la rue, histoire de voir comment s'en tirait son adjoint.

Humbert était grand, costaud, massif, puissant. Le Hobbit était petit, chétif, malingre et faible. Heureusement pour lui, il courait vite. Il se carapata dans la rue adjacente avec une vitesse impressionante.

* La même qu'à un chat un peu avant de déchiqueter une souris, vous voyez ?[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Bree, le 23 octobre à 18h30

- Il parlera jamais, Adhémar ! Ca fait huit heures qu'on l'interroge et il a rien lâché ! Pourtant, le directeur d'un canard comme celui- là, y devrait jacter, ne serait- ce que dans l'espoir d'un scoop ! L'a vraiment la tête plus dure qu'un caillou, ce Nain ! - Plus dure qu'un caillou, hein...On va voir ça, et disant cela, il commença à farfouiller dans un tiroir. Après quelques minutes, il lança un "Ah !" triomphant et sortit du tiroir un ouvrage relié devant bien comporter deux bons milliers de pages. - C'est quoi, ça ? s'enquit Humbert. - L'Histoire de la Terre du Milieu, relié et doré à l'or fin. Ca m'a coûté bonbon, mais je devrais rentrer dans mes frais.

Il alla rejoindre le Nain, ligoté sur son siège et barbe hermétiquement close. Vertbourdaine lui désigna le livre : - Tu vois, ça...Avant, j'en lisais quelques passages à mes prisonniers, ils répondaient assez vite. Mais j'ai trouvé mieux, et disant cela, il assena un grand coup d'Histoire de la Terre du Milieu sur la tête chauve du Nain. - Au bout d'une cinquantaine de fois, on a le cerveau dans les chaussures. Quelle est ta pointure, le Nain ?, et un autre choc se produisit.

Et effectivement, vers le quarante- huitième coup, le Nain se mit spontanément à parler. Oui, il avait payé le Hobbit pour avoir des informations. Non, il ne connaissait pas le nom du Hobbit. Oui, il savait où le Hobbit prenait ses informations : à l'Auberge du Poney Fringant. Non, il ne connaissait pas l'informateur du Hobbit. Oui, il voulait s'en aller. - Bon, je crois qu'on sait ce qu'on va faire ce soir, n'est- ce pas ?[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Bree, le 23 octobre à 22h30

Adhémar et Humbert pénétrèrent dans l'enceinte bondée du Poney Fringant, manquant de se faire renverser par le père Poiredebeurée qui courait en haletant de- ci de- là, prenant une commande, servant un verre, encourageant les strip- teaseuses hobbites. Au moment où il repassa devant leur nez pour la troisième fois, ignorant leurs discrets mouvements de bras et beuglements divers, Humbert l'attrapa par le col et le souleva du sol dix secondes avant que son bras n'abandonne lâchement face à la gravité qui, il faut le dire, n'est guère aimable avec les tenanciers d'auberges de plus de deux cent kilos. Prosper s'effondra lamentablement sur le plancher, causant une secousse qui vaudrait un 3 sur l'échelle de Richter si un Noldo avait eu l'idée de l'inventer et une retombée subite de tous les bruits de l'auberge qui aurait valu un 10 décibels si ce même Noldo avait eu l'idée de quantifier le bruit. Humbert traîna Prosper sur le sol, à la recherche d'un coin tranquille dans l'auberge, histoire de discuter.

Alors qu'ils s'approchaient d'un coin sombre complètement enfumé, une voix sortie de nulle part lança : "Hep ! C'est réservé !" Humbert s'excusa et traîna Prosper vers un siège plus loin, tout en songeant "Toujours- là, ce pouilleux de Grandes- Pattes...Quand est- ce qu'il va arrêter de se shooter au Old Tobie's et enfin faire quelque chose de sa vie ?" - "Alors, Prosper, qu'est- ce que tu peux nous dire sur un Homme aux cheveux roux, grand, pâle, mal habillé ? lança Adhémar, un peu agacé de ne rien faire depuis le début du chapitre. - Ben...c'est de Will Fougeron que vous parlez, là ! Il est là, tiens, à la table 13 ! J'étais censé lui apporter du pâté de foie sur sa chapelure de patates...vous voudriez pas me laisser y aller ?

Regardant dans la direction indiquée par Prosper, Humbert et Adhémar virent effectivement un Homme aux cheveux roux, grand, pâle, mal habillé, tout le portrait de l'informateur, d'après le Hobbit - mais les cinquante coups de l'History of Middle- Earth relié à l'or fin n'avaient- ils pas troublé ses souvenirs ? Une seule façon de le savoir.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Bree, le 23 octobre à 23h

S'approchant de la table occupée par le pâle rouquin, Adhémar et Humbert notèrent la présence sous son coude d'un exemplaire de "Les trolls attaquent Combe !", le nanar écrit par Keurdarticho, leur victime. Utilisant sa technique habituelle, Solpleurheur attrapa Fougeron par le col et le plaqsau contre le mur, lui demandant sans ambages d'où il sortait ce bouquin. Sans se démonter, il répondit que cet auteur se trouvait être son favori, et notamment celui- ci, "Les trolls attaquent Combe !", bien que certains de ses fans ne jurent que par "Terreur dans la brume" et même, d'autres étaient assez idiots pour préférer "La chose des Galgals" ! Ceux- là ne connaissaient rien à la vrai litt...

Subitement, Fougeron cessa son analyse de la littérature comparée d'un des auteurs représentatifs du pays de Bree, le couteau d'Adhémar ayant eu une brusque envie de sortir prendre l'air. - Par les crocs de Draugluin, qu'est- ce que vous me voulez ? - Tu sais ce qui est arrivé à ce &@#%§ de Keurdarticho ? - Bien sûr, c'est dans le dernier Canard du Pays de Bree. Quel drame, n'est- ce pas ? Une vraie perte pour la litt...

Décidément, le couteau d'Adhémar n'appréciait vraiment pas le terme commençant par litt. - Tu sais comment il est mort ? - Bien sûr...c'est dans l'un de ses derniers livres parus, "Le lycanthrope de Bree"...Le héros, Gérard Blancbleuet, est poursuivi par un loup aux dimensions impressionnantes, mais personne ne le croit...et il n'arrive pas à lui échapper ! C'est ça qui est arrivé à Keurdarticho ! "Les crocs se refermèrent lentement sur la gorge du Hobbit, faisant lentement craquer ses os, et ce fut fini !" Haha hahahaha hahaha Haha hahaha ! Haha !

Fougeron s'écroula sur son siège, agité de tremblements convulsifs et bavant frénétiquement sur le cuir. Tous ces signes amenèrent Adhémar à la conclusion logique que Fougeron était devenu encore plus cinglé qu'il ne l'était au départ. Cependant, le cercle de consommateurs énervés par le traitement qu'ils avaient fait subir à Fougeron se fermait peu à peu.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Bree, le 24 octobre à 12h47

Humbert se réveilla soudain, le nez dans la boue, une douleur atroce dans les côtes, et aucun souvenir de la nuit passée. Alors qu'il rassemblait ses esprits et ses effets personnels éparpillés tout autour de lui, il s'avisa soudain de la présence d'Adhémar, dont les jambes dépassaient du sommet d'un tonneau de bière vide. Il tituba vers lui, encore ébloui par un Soleil prenant un malin plaisir à chauffer fortement, écroulant ainsi les espoirs qu'avait Andoche Fleurdéchan de vendre ses fourrures. Tirant violemment le Hobbit par ses membres postérieurs, Solpleurheur le sortit du tonneau et de sa torpeur. Regardant le Hobbit, il vit son oeil coloré d'un beau violet tirant sur le bleu, sa chevelure arrachée de- ci de- là, et surtout l'exemplaire du livre de Keurdarticho dans la main. Secouant le Hobbit, celui- ci reprit peu à peu ses esprits. Ils - surtout Humbert - convinrent d'un partage des tâches : l'Homme irait rendre visite à l'adresse mentionnée sur la quatrième de couverture du livre, le Hobbit se chargerait de la besogne hautement intéressante de lire ce bouquin.

Arrivant devant la ronde porte du smial Keurdarticho, Humbert toqua deux coups brefs à la porte. Lui ouvrit un Hobbit mal coiffé, encore en pyjama et ayant quelques cernes sous les yeux, qui lui ferma violemment la porte au nez, enfin...au nombril. Humbert, après un instant de réflexion, choisit ce qu'aurait fait n'importe qui à sa place. Il défonça la porte.

Adhémar regarda le livre, puis le tonneau, puis le livre, puis encore le tonneau. Son choix fut vite réglé.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Interlude peut- être inutile mais néanmoins instructif

Lorsque vous voyez un Hobbit, vous vous dites au premier abord : "Oh qu'il est mignon !". Bien sûr, en cela vous vous basez sur les descriptions qu'en font certains auteurs, sur les tableaux qu'en ont fait certains peintres. La réalité est toute autre. Un Hobbit est de par sa nature nettement plus près du sol qu'un Homme, et des études ont démontré que la pragmalité était inversement proportionnelle à la distance qui séparait vos yeux du sol. Prenons un exemple : Prenez un Homme, que nous appellerons Albert, car ses parents avaient une vision personnelle d'un prénom bien, et un Hobbit, que nous appellerons Mathurin, du nom de son arrière- grand- oncle par alliance du côté de sa grand- tante paternelle*. Mettons- les sur un navire voguant sur la mer calme, alors que le Soleil se couche. L'homme dira aussitôt : - Que la mer est belle ce soir, ces reflets orangés lui donnent une si belle teinte...On a bien de la chance de vivre sur Arda.

Le hobbit dira : - Hé là- haut, ducon, j'peux pas voir au- dessus de cette saleté de bastingage, alors va m'chercher un escabeau et en vitesse.

On voit donc que les Hobbits sont une race totalement dépourvue de poésie et de tact.

Qui plus est, les Hobbits ont un instinct de survie tenant du phénomène. Le moindre danger, la moindre frayeur les pousse à la fuite pure et simple, qui est une technique rôdée et élevée chez certaines familles au rang d'art**. Il a été prouvé scientifiquement que le Hobbit pouvait survivre près de trois jours en moyenne dans un environnement hostile et menaçant***.

Ainsi donc, les comportements respectifs du père Keurdarticho, dont la porte venait d'être défoncée par un mendiant crasseux et boueux ; et de Vertebourdaine, qui avait un choix à faire entre un tonneau et un livre.

*Celle qu'on a tous dans notre famille : la personne de plus de 60 ans qui a volé les gènes codant la présence de barbe à son époux et qui, par malheur, trouve obligatoire de vous l'appliquer sur la joue à chaque Noël/ anniversaire / Yule.

** Marchon et Blancon, les frères qui fondèrent la Comté, étaient eux- même en train de fuir un créancier trop pressant. *** Testé dans les Hauts des Galgals (survie = 6 jours), à Barad- dûr (survie = 4 minutes 27) et à New York (survie = 25 secondes).[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Bree, le 24 octobre à 18h37

Logiquement, le père Keurdarticho offrit tout ce qu'il savait à Humbert, ainsi que tous les exemplaires des nanars de son écrivaillon d'ex- fils, une horloge qui retardait de douze minutes mais dont les dorures étaient encore magnifiques, un repas à peu près complet, et une reproduction de "Fornost Erain", huile sur bois de son aïeul Balfon Keurdarticho, artiste qui fit partie des contingents Hobbits envoyés lors de la grande bataille de 374*. Humbert tira de cette entrevue deux certitudes : le fils Keurdarticho sortait souvent la nuit et allait vadrouiller du côté du Bois de Chet ; de plus, il écrivait souvent au petit matin, peu après ses virées nocturnes. Humbert alla au bureau de Vertebourdaine, et trouva celui- ci plongé dans la lecture du bouquin qu'il avait récupéré, laissant échapper de temps à autres quelques rires. - Puisque t'as l'air d'apprécier, je t'amène une aubaine : l'intégrale de Keurdarticho ! - Hmm. - T'as découvert quelque chose ? - Hmm.

Humbert attrapa le livre et le jeta dans la cheminée allumée. - Hééé ! Mon bouquin ! - T'as découvert quelque chose ? - Bof...rien de bien neuf. Juste une histoire censée faire peur, mais qui m'a fait me marrer plus qu'autre chose. Ah si, un truc bizarre, la dédicace : Dédié à Claudius de Bardaneville. J'avais jamais entendu parler de ce mec- là. - Ca me dit quelque chose...y avait un Colombin de Bardane- Tilleul, à Combe, quand j'étais p'tit. Un vrai con, toujours tiré à quatre épingles. Ca devait être un parent. - Hum...je suppose qu'on ira à Combe demain, n'est- ce pas ? - Bingo, mon vieux. Et il fait quoi, ici, ce tonneau, au fait ?

* Parce que vous croyiez que les Hobbits qui y combattirent étaient des volontaires ? Arvedui, roi d'Arthedain, connaissait leur fourberie et espérait s'en servir. Malheureusement, il avait oublié leur lâcheté.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Combe, le 25 octobre à 9h37

- Arrête de faire cette tête, Adhémar, c'est qu'un peu de boue. - P'tet, mais j'aime pas la boue. Ca colle et ça pue. Tu veux que j'te dise ? Y a quelque chose de pourri au village de Combe. - Je vais t'apprendre quelque chose, mais c'est strictement la même boue que celle qu'il y a à Bree. - Certainement pas. La boue des villes et la boue des champs, c'est aussi différent qu'un Hobbit et un Homme. La boue des villes a une certaine classe, elle sait être discrète ; ici, elle est omniprésente. Tu veux qu'on reparle de ce mec dont la carriole était embourbée jusqu'aux essieux ? - Boh...c'était pas le pire. J'avais quatre ans quand y a eu la Grande Coulée Boueuse. Les adultes en avaient jusqu'aux aisselles, et moi, j'ai manqué me noyer plusieurs fois. Quand la boue s'est déposée, Combe était marron. - Et c'est pas tout à fait parti, on dirait...mais bon. Allons demander où habite ce Bardaneville.

Le premier paysan à qui ils demandèrent cette information s'enfuit en hurlant un son indistinct, à mi- chemin entre le couinement de hamster et le crissement de pneus sur sol mouillé. Le second se contenta de rester sur place, hébété, sans bouger. Le troisième, un Hobbit nain* eut les yeux en boules de loto et ne put que désigner vaguement le sommet de la colline de Bree, avant de tenter de creuser un trou dans la boue. Au sommet de la colline se dressait un château lugubre, même à cette distance, et passamblement sombre, même en plein jour. Si Bram Stoker avait vécu en Arda, Humbert et Adhémar auraient pu comparer cette bâtisse à celle de Vlad IV Dracul, mais comme leurs rares références littéraires se limitaient à peu de choses, seul Adhémar put comparer ce castel au château maudit, dans Une nuit sur le Mont de Bree, de Keurdarticho.

* Sisi, ça existe ![sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Combe, le 25 octobre à 14h35

Alors qu'Adhémar pestait encore contre cette saleté de boue, Humbert songeait au château là- haut sur la colline. Où trouver des informations dessus ? Tiens, pourquoi pas dans cette petite gargote, là, juste au coin ?

En entrant dans la petite estafette qui portait le doux nom de Au bon bourbier, Adhémar et Humbert s'aperçurent vite que le sol n'était ni pavé, ni dallé, ni même différent de l'extérieur. Guère plus de trois tables, dont trois bancales, et un comptoir tenant Eru sait comment. En bref, le chiffre d'affaires de l'établissement devait raser les pâquerettes, si tant est qu'il y en ait eu dans cette boue.

Humbert lança 2D+4 pour tester sa capacité "recherche de pilier de bar bavard dès qu'il boit" et réussit son test. Il s'approcha d'un Homme assis à la table du fond et, jugeant la qualité du siège, préféra rester debout.

Il dirigea habilement la conversation sur le château Bardaneville, et il apprit que ce château avait été trouvé tel quel par les fondateurs de Bree, Pauvco, Salco, Duco et Sketéco*. Ils y avaient passé une nuit, et au matin ils avaient tous disparu, et leurs lits étaient entachés de sang. A ce qu'il paraît, un chien gigantesque aurait été vu la même nuit, hurlant à la pleine lune.**

Adhémar, qui s'était subrepticement approché - autrement dit, il avait bousculé tout le monde sur son passage en beuglant des insultes - nota que cette histoire était exactement celle d'un des bouquins de Keurdarticho. Humbert proposa d'aller y faire un tour, histoire de voir. Adhémar ne put qu'aquiescer.

* Heureusement que Tolkien ne les a pas cités ! Imaginez ce que Ledoux aurait pu en faire... ** Licence terrifique, si je puis dire...mais avouez que si ça s'était passé au premier quartier, ç'eût été nettement moins flippant.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Castel Bardaneville, le 25 octobre à 21h27

- T'as vu ça, Humbert, c'est la pleine Lune ! Exactement comme dans le bouquin de Keurdarticho, c'est marrant, non ? - Si on veut. Bon, lâche ce bouquin et accélère un peu l'allure, sinon on va jamais être au castel avant demain. - Non, c'est trop passionnant - ouch ! un caillou. Tiens, c'est drôle, les héros ils sont deux, comme nous, c'est marrant, non ? - Si on veut...et il leur arrive quoi à tes héros ? - Il semble que le chien surgisse derrière eux, au moment où ils ne s'y attendent pas et qu'ils les déchiquette en petits bouts. - Réjouissant...bon, tu le lâches, ce bouquin ?

Ils atteignirent finalement l'imposante porte du castel, de chêne massif, et frappèrent deux coups à la porte. L'immense porte s'ouvrit lentement, dévoilant un homme bossu, borgne, borné et bolivien.* Il dit d'une voix lente et saccadée : - Mon maîtrrrre va bient- t- t- tôt vous rrrrecevoir - krz - si vous v- v- voulez b- b- bien me suiv- v- v- vre...

Ils le suiv- v- v- v, pardon, le suivirent jusque dans un grand salon meublé dans un style ancien, très ancien. Ils s'assirent dans des fauteuils grisâtres, près d'une cheminée où flamboyait un feu agréable et attendirent le maître des lieux.

Un homme grand, aux yeux noirs et à la pâleur cadavérique se dressa soudain devant eux, les faisant sursauter, enfin, surtout Humbert, Adhémar restant plongé dans son bouquin. - Bonsoir, messieurs. Je me présente : Claudius, vingt- cinquième comte de Bardaneville. Que puis- je pour vous ? - Eh bien...nous enquêtons sur le décès d'Albéric Keurdarticho, dit lentement Humbert, et nous... - Hein ? Keurdarticho est mort ? C'est impossible ? Où avez- vous trouvé son corps ? - Un négociant l'a découvert rue Grise, à Bree, il y a quatre jours de celà. Je crois savoir qu'il vous avait dédicacé un livre, je crois ? - Un ? Il me les avait tous dédicacés, évidemment ! Celui dont vous parlez est probablement le dernier paru, qu'il n'a pas eu le temps de m'offrir. Ainsi, c'est normal qu'il ne soit pas venu depuis cinq jours... - Hein ? Vous l'aviez vu la veille de sa mort ? Qu'était- il venu faire chez vous ? - Eh bien, euh...me présenter son dernier livre, évidemment ! - Mais vous venez de dire qu'il ne vous l'avait pas offert ! - Hein ? Hum...euh...je...bonsoir !

Et, disant cela, le vingt- cinquième comte de Bardaneville se carapata à toute berzingue dans les couloirs de son castel. Humbert, après cinq bonnes minutes d'étonnement mêlées d'incompréhension totale, commença à le poursuivre. Adhémar restait scotché à son fauteuil.

Le castel tout entier résonnait des échos de la course- poursuite acharnée qui s'y déroulait, et qui aurait pu durer longtemps sans l'intervention de Vertebourdaine. Celui- ci se plaça dans une encoignure de porte et tendit la jambe. Claudius de Bardaneville, passant, trébucha et s'étala sur le tapis du salon d'où il était parti.

En deux coups de cuillère à pot...bon, mettons deux et demi, trois grand maximum, le comte était solidement maintenu au sol par un Hobbit assis sur son abdomen et un couteau plaqué sur sa trachée**, bref, les conditions idéales pour un interrogatoire.

* Non, il n'était pas bobo, pourquoi ? ** Dans le jeu Bree Fighter IV, cette combinaison porterait le nom de Vertebourdain's kick.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Castel Bardaneville, le 25 octobre à 23h41

- Bon Eru, mais vous êtes cinglés ! lança le comte Claudius, un Hobbit sur le ventre.

Humbert était arrivé entre temps et avait approché un siège de l'ensemble Hobbit- comte. - Sûrement, mais comme on est au service de l'ordre, on appelle ça du zèle. Maintenant, dis- nous ce que tu faisais avec le Keurdarticho à la nuit tombée. - Ben...on se réunissait dans une clairière du bois de Chet avec le comte de Tisanotilleul, le duc de Vaucanson, et quelques autres, pas très loin de l'orée, et on psalmodiait un rituel que Keurdarticho avait trouvé dans un vieux bouquin qu'il avait déniché Eru sait où. On flippait sérieusement, mais aucun de nous n'aurait pu l'avouer à un autre. Keurdarticho y trouvait l'inspiration pour ses romans, et nous un peu de divertissement dans cette région morne. Toutes ces réunions se passaient bien, rien de plus que quelques frissons, mais la dernière... - Quoi ? Que s'est- il passé ? - Keurdarticho n'arrivait pas à terminer son dernier livre, Le Chien Maudit, et il s'est mit à hurler comme un fou une incantation qu'il avait dû tirer de son cerveau embrumé : Le Chien, le Chien, le Chien ! Au Pied le Thou- Thou ! Et Le Chien Est, pardon, et le Chien est venu... - La suite ! La suite ! scandèrent Humbert et Adhémar.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Castel Bardaneville, le 26 octobre à 0h17

- Lorsque le Chien a débarqué, il nous a pris complètement au dépourvu. Certains, surtout ceux qui l'avaient vu en face, s'enfuirent en poussant des cris de terreur, les yeux révulsés. Cependant, j'avais plongé sous un buisson pas loin, en espérant que le Chien ne viendrait pas y fourrer son nez. Les autres s'étaient éparpillés un peu partout, sauf Keurdarticho. Il avait l'air euphorique, il allait enfin finir son bouquin ! Cependant, le Clebs montrait ses crocs luisants* et hurlait à la Lune. Mais Albéric remuait toujours pas. C'est quand le Clébard a commencé à lui attaquer la jambe qu'il a réagi. Il couinait, c'est pas croyable. Il a filé à toute berzingue vers Bree, poursuivi par le Chien. Quant à moi, je suis revenu ici et je me suis enfermé pendant trois jours. - Rien remarqué d'autre ? - Eh bien...lorsque le Cabot est parti à la poursuite de Keurdarticho, j'ai cru aperçevoir une silhouette dans les fourrés, de l'autre côté de la clairière. Il ne faisait pas très clair, mais j'ai vu une espèce de monocle briller, et un visage long et pâle qui s'est enfoncé dans les buissons. - Le Lord Haufzerrings ! s'exclama Humbert. - Quequoiquiça ? s'interrogea Adhémar. - Mais relis le chapitre 6, enfin ! C'était ce riche notable qui était envahi littéralement par Keurdarticho ! Le mobile devient enfin clair : se débarrasser d'un raseur !

Adhémar fit ses plus beaux yeux de morue, puis alla relire le chapitre 6, et à la réflexion toute l'enquête**.

* Dingue que des clebs qui ignorent jusqu'à l'idée de la brosse à dents aient toujours des canines en béton, non ? ** Ca vaut aussi pour vous, les lecteurs ! Les lecteurs ? Hou hou ? Y a quelqu'un... ?[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

6, rue du Colonel Mütharde - Epilogue

Le Lord fut convoqué dès le lendemain au bureau de la rue du Colonel Mühtarde. Celui- ci se présenta innocemment pour être coffré par cinq agents de la Police Municipale accompagnés d'un Hobbit enragé. Le Lord devait avouer finalement au terme de son procès qu'en effet, les lettres du Hobbit l'avaient rendu complètement enragé ; il avait donc choisi le plus gros chien de sa meute et l'avait lancé sur la clairière où Keurdarticho lui avait dit qu'il se réunissait souvent. - Encore une affaire brillament conclue par le détective Vertebourdaine ! devait s'exclamer Adhémar, après l'emprisonnement du Lord. - Mais, répliqua Humbert, le Chien court encore ! - Et alors ?

Devant cette réponse inattaquable, Humbert renonça et continua à balayer le plancher - Adhémar l'avait engagé à temps complet comme assistant personnel. Celui- ci, satisfait, s'installa derrière son bureau. Il regarda avec intensité les dossiers empilés là par Solpleurheur, les tria une première fois par couleur, une seconde fois par taille, une troisième fois par épaisseur, et finit par tout envoyer à la corbeille.

Soudain atterit sur son bureau un dossier inédit, apporté par un jeune homme. Il regarda Adhémar dans les yeux et le supplia à genoux de résoudre cette affaire, obscure depuis tant d'années... Le détective ouvrit le dossier et trouva des hypothèses en pagaille, souvent assez peu appuyées, certaines franchement burlesques, d'autres qui seraient "presque plausibles" d'après le jeune homme, qui expliqua certains points pointus au détective.

- Hmmm, se dit- il. Le cas de ce Tom Bombatruc me paraît intéressant...voilà de quoi m'occuper !

Meneldur, Janvier 2004.[sws_divider_top]



Il n'a jamais pu lire ce livre. Sans doute parce qu'il savait déjà qu'il n'y a pas de retour possible... Ni pour celui qui part, ni pour ceux qui restent. Il n'y a qu'un éternel adieu à un monde sans cesse changeant. Il n'empêche que je me demande toujours pourquoi je l'ai croisé, quelle quête était la sienne... Nombreuses elles sont, les âmes en peine qui errent... attendant quelle rédemption ?

Dédicace et avertissement

A mon frère J.N., en testament, puisque je vais mourir bientôt.

« Je voulais simplement te dire Tout ce que j’ai pu écrire Je l’ai puisé à l’encre de tes yeux… »

Avertissement Toute ressemblance avec des personnes, des lieux ou des événements ayant existé est pure coïncidence. En particulier, le personnage de Xavier est sorti tout droit de mon imagination. Le concept d’allégorie ne peut correspondre à cette histoire, et en toute modestie l’auteur se revendiquera plutôt du concept d’ « applicabilité ». Si des émotions, des rencontres, des événements ont pu inspirer certains traits de caractères des personnages ou certains rebondissements de l’histoire, ce n’est que dans le souci de lui apporter un réalisme plus poignant. Quant au fond de l’histoire, quant à la trame même, tout cela ne peut être qu’inventé. Cette histoire est sans morale, sans leçon, sans accroche sur le réel. Elle ne se déroule même pas dans un pays existant, mais dans ce pays de Nulle Part Ailleurs que seuls ceux qui veulent rêver peuvent atteindre.

Je suis actuellement devant mon ordinateur, en train de taper ces mots. J’écoute une radio camerounaise, un reportage sur le paludisme. Mais je ne l’écoute qu’à moitié. Ce n’est pas mon présentateur préféré qui passe à l’antenne. La chaîne qui déchaîne va me faire entendre l’Amérique maintenant… Vaste foutaise. Qu’est ce que l’Amérique ? Qu’est ce que l’Europe ? Qu’est ce que l’Afrique même, si ce n’est le continent où je me trouve actuellement et que je m’apprête à quitter ? Quitter… Partir. Partir c’est mourir un peu. Mais n’est ce pas ceux qui restent qui meurent pour nous ? Nous mourrons tous les uns aux autres à chaque séparation : ce n’est qu’une question de point de vue.

Pourquoi cette histoire alors ? Pourquoi cette histoire, si elle ne s’accroche pas au réel, si au contraire c’est le réel qui s’accroche à elle comme un coquillage à son rocher ? A quoi sert elle ? Mais… à rien, chers amis, à rien du tout… Mais peut-être rappellera t-elle à chacun d’entre vous un au revoir oublié dans un coin de votre cœur… Un au revoir douloureux à force de refuser de se considérer comme ce qu’il est vraiment :

Un adieu.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Geist

Première partie : « …qu’il nous appartient de déchiffrer. »

Je feuillette à nouveau le petit livre noir. Mon doigt passe sur le dragon rouge qui orne la couverture. The Hobbit. Je voulais lui offrir. Il n'a jamais pu lire ce livre. Sans doute parce qu'il savait déjà qu'il n'y a pas de retour possible... « There and back again » : quelle douce utopie ! Pas de retour possible, ni pour celui qui part, ni pour ceux qui restent. Il n'y a qu'un éternel adieu à un monde sans cesse changeant. Il n'empêche que je me demande toujours pourquoi je l'ai croisé, quelle quête était la sienne... Nombreuses elles sont, les âmes en peine qui errent... attendant quelle rédemption ? Je me demande souvent ou il est. Ce qu’il fait. S’il pense encore à moi. S’il a trouvé le bonheur. Je pense souvent à lui. Aussi, c’est lui qui me l’a demandé, n’est ce pas ? Tous les jours je prie pour lui. Et bien qu’il ne me l’ait jamais demandé, je prie pour qu’on se revoie un jour. Mais je ne me demande pas s’il est mort ou vivant. Non. Cela je ne me le demande pas.

Il est apparu dans ma vie de la manière la plus étrange qu’il soit. J’avais vingt ans, et après une prépa en France j’avais intégré une école de journalisme dans mon pays d’origine. Par hasard pourrait-on dire : j’avais reçu une bourse, passé des concours, réussi l’Ecole de Journalisme à Pairs. Deux ans plus tôt, ce qui me restait de famille avait disparu dans un accident d’avion. A Pairs, je ne connaissais plus personne. Même mes études ne m’intéressaient pas. Jamais je n’aurais osé le dire, tellement de gens enviaient ma place à l’EJP. Mais faire des études quand on est seul, quand on a l’impression qu’on le sera toujours et quand on ne sait pas comment cela pourrait changer, ce n’est pas chose facile. Surtout quand on manque cruellement de confiance en soi… J’étais fatiguée de vivre, fatiguée de continuer et je m’apprêtais à abandonner deux mois après mon retour dans cette ville qui était encore mienne deux ans plus tôt. J’étais logée à cette époque dans une résidence universitaire un peu sale, un peu vieille, une suite de cubes gris plantés au milieu de pelouses jonchées de canettes, journaux, sac plastiques. La soirée était très belle, le crépuscule n’en finissait pas. Mais quand le moral ne suit pas, les belles soirées aggravent les choses...Je m’étais promenée sans but tout l’après midi, je rentrais, et pour se faire je traversais le pont qui survolait les voies ferrées de la gare marchandise toute proche. Je me suis accoudée à la barrière. En dessous, deux wagons détachés couverts de tags attendaient qu’une locomotive d’un autre âge les emmène dans un autre monde. Les rails courraient loin vers l’Ouest...Et je sentie qu’il m’aurait été facile de me laisser glisser, au passage du prochain train...mais je ne m’en sentais pas le courage. Ce soir je n’étais pas la seule. Je ne l’avais pas vu au départ. Il était assis contre la barrière, recroquevillé, la tête sur ses genoux. Un clochard, peut-être. La nuit avait fini de venir. Je me détournai du spectacle des rails et je continuai ma route. - Aidez moi, s’il vous plait. La voix avait surgi de l’ombre. J’avais presque oublié sa présence. - Aidez moi... Une bonne âme aurait sorti son porte monnaie. Un autre aurait pressé le pas. Personne n’aurait fait précisément ce que je fis : je m’arrêtai. - ...s’il vous plait. - Quelque chose ne va pas ? - Je sais pas ou dormir. Je ne peux pas rentrer chez moi. J’ai pas de toit… vous comprenez ? Je suis à la rue… - Vous pouvez aller chez vos parents… Ils n’habitent pas par ici ? - Non…je suis seul ici… je les ai tous laissé…vous ne comprenez pas ? Ils ne savent même pas que je suis là… - Non, je ne comprend pas...Vous êtes majeur ? - J’ai vingt six ans... - Vous êtes étudiant ? - Non... J’ai passé ma maîtrise voilà trois ans là bas, mais j’ai rien fait depuis...Vous, vous êtes étudiante ? - Ben...oui... - Vous pouvez m’aider ?

Je ne me souviens pas de la suite, encore aujourd'hui. J’ai beau fouiller ma mémoire, il ne me reste qu’un grand trou noir... La lueur d’un lampadaire... des trottoirs scintillants... quelqu'un qui marchait à côté de moi... je me rappelle vaguement l’escalier de mon immeuble. Ce n’est que lorsque j’eus refermé la porte que je me rendis compte que j’avais ramené ce jeune mendiant chez moi. Je me suis retournée vers la chambre et avec un choc j’ai vu assis, là, sur la chaise du bureau, ce jeune homme africain bien mis de sa personne. Il devait être en effet un peu plus âgé que moi. Et il ne ressemblait pas du tout à ces jeunes racailles vivant de petits trafics minables comme on en voit tant aujourd'hui dans les rues de Pairs. Ses vêtements étaient ceux d’un jeune homme éduqué, peut-être étudiant envoyé au pays par une famille aisée, ou bien jeune diplômé venu en Europe suite à une embauche : cheveux coupés courts, chemise sombre au quadrillage clair, jean bleu très foncé retombant avec élégance sur ses mocassins. Rien de bien original à l’époque : c’était tout à fait à la mode chez certains jeunes de ce pays, ceux qui volaient de rallyes en bar fashion et étudiaient à la Catho ou dans quelques grands lycées privés. Il avait cette sorte de classe dans son maintien qui dénotait une grande éducation ou quelque noblesse naturelle. L’ombre du papa ministre ou ambassadeur s’effaça au profit de l’image d’une grande famille aristocratique ayant survécu aux aléas de l’histoire. Mais ce qui me surpris, ce qui m’effraya, ce fut son regard. Ce n’était pas la dernière fois que j’en ferais l’expérience : il ne regardait jamais que droit devant lui. Ses yeux étaient tellement fixes que je crus pendant un instant qu’il était aveugle. Nous sommes restés plusieurs minutes l’un en face de l’autre, moi trop surprise pour émettre un son, et lui ne portant aucune expression sur son visage sombre. Le silence devenait pesant. - Comment tu t’appelles ? Il redressa la tête pour diriger son regard sur moi, toujours sans expression. - Xavier Geister. Le nom ne sonnait pas africain pour deux sous, ce qui longtemps m’incita à ne pas gober un traître mot de son histoire. - Et tu…tu as de la famille, des amis ? Des gens qui peuvent t’aider ? Qu’on peut appeler ? - Personne. Je vous l’ai dit, mes parents ne sont pas là. Ils ne m’aideront pas. Je suis majeur. Son regard s’était à nouveau porté sur le lino. - Ce n’est pas une raison, murmurais-je entre mes dents. Mais chose curieuse, il ne me vint pas à l’idée de mettre en doute sa parole.

Daniel était le plus jeune prof d’université à Pairs. Les rumeurs sur son âge étaient plus que saugrenues : certains prétendaient même qu’il avait à peine vingt ans. Pour ma part, je lui en donnait vingt cinq. Tous s’accordaient pour dire qu’il n’en avait pas plus de trente. Journaliste dans la presse écrite, il enseignait seulement depuis deux mois : il avait pour cela démissionné de Fenêtre, LE grand journal de droite du pays. Je vous donne un bref aperçu de sa carrière pour ne plus avoir à revenir dessus : son bac en poche à seize ans et demi, il s’était présenté à l’oral d’entrée d’une grande école en France, science po ou quelque chose comme ça, et en était sorti vivant trois ans plus tard. Il n’avait pas encore vingt ans quand il avait pris son premier poste. Il habitait à deux pas de chez moi et nous nous retrouvions souvent à attendre le même métro à la station. Ce qui arriva précisément le lendemain de cette aventure, et je ne me gênais pas pour lui demander conseil. - Mais vous êtes barjot, Sandra ! Il est ou ce mec maintenant ? - Et bien... toujours chez moi... - Enfin, ça ne tourne pas rond chez vous ? Vous auriez pu tomber sur un pervers ! On n’invite pas n’importe qui comme ça, chez soi ! - Mais... il avait faim... il savait pas ou dormir, ses parents ont quitté la ville... - Si vous commencez à héberger tous les SDF de la ville, vous n’êtes pas sorties de l’auberge ! Enfin c’est peut-être ce que vous voulez : tenir une auberge gratuite pour sans papiers et adolescents fugueurs. Les flics repasseront. Et vous roulez probablement sur l’or pour le distribuer si largement ? - N’exagérons rien... - Enfin... vous avez réfléchi ? - Non, mais ce qui est fait est fait. Selon vous, maintenant, je dois le remettre à la rue ou au commissariat ? - Ça ! Vous m’en demandez des choses ! Il vous a donné une adresse, ce garçon ? Un numéro de téléphone ? - Non, rien. Son nom, c’est tout. - Son nom ! C’est déjà quelque chose ! On peut lancer une recherche... Je vais contacter des amis dans la police... C’est quoi, son nom ? - Geister. Xavier Geister. - C’est un début. Maintenant, il ne peut pas rester chez vous. Il a des amis qui peuvent le loger ? - S’il avait des amis, il n’aurait pas été à la rue hier soir, non ? - Et vous lui avez demandé s’il avait ses papiers ? Daniel me regarda d’un air mi curieux mi inquiet, qui eut le don de m’énerver plus encore contre lui. Tout le monde savait qu’il était de droite, mais sa réaction me semblait exagérément égoïste. - Quand finissez vous les cours, ce soir ? - Quinze heures. - Vous avez mon adresse ? Non, je suppose... Ne cherchez pas, je vais vous noter ça. Je vous attend avec lui dans l’après midi. Le métro s’est arrêté et nous en sommes descendus à ce stade de la conversation. Je l’appelle Daniel depuis le début, mais je dois dire qu’à l’époque il ne s’appelait Daniel que par plaisanterie de notre part. Sur les papiers officiels, et pour les étudiants soucieux de l’autorité morale que représentait un prof aussi jeune soit-il, c’était monsieur Bristois. Je rajoute le monsieur par principe, naturellement. La première fois que je suis entrée chez lui, donc cet après midi là, j’ai eu un choc dès l’ouverture de la porte. Le sol de son appartement était jonché de papiers. Je suis bien en peine encore aujourd’hui de décrire la nature du sol : plancher, moquette, lino...Il paraissait s’être soucié de notre venue comme de la production laitière en l’an de grâce 1976. Sinon, il aurait pu mettre un peu d’ordre, pensais-je. Ou peut-être l’avait-il fait. Il nous fit accéder tant bien que mal à un divan dans son séjour, ou l’on devinait un tapis immergé sous un fatras de magazines. La conversation qu’il eut alors avec Xavier Geister fut plus sérieuse que les quelques phrases échangées hier soir, mais au final il ne parvint pas à lui soutirer beaucoup plus de renseignements que moi. Je louchai vers une revue de cinéma mais songeais qu’il fallait faire bonne impression face au prof tout puissant. Les rumeurs qui couraient sur Daniel incitaient de fait presque au fayotage. C’était à l’époque un type brillant, jeune prodige de la presse écrite, bien introduit dans des milieux aussi variés que la politique, le cinéma (c’était un proche ami du réalisateur Henri Riveaudo, et le frère de Jean Luc Bristois, un acteur disparu il y a quelques années dans un accident de voiture), ou encore le sport (il avait commencé sa carrière par une suite de reportage pour « l’heure rallye », dont plusieurs exemplaires reposaient à nos pieds). Bref, c’était le type qui avait le vent en poupe.

J’en étais là de mes réflexions quand j’entendis le prof s’énerver : - Mais enfin, qu’est ce que ça peut te faire, si on appelle les services sociaux ? Tu peux au moins avoir droit au MAV ! (Minimum d’allocation vie). Tu as déjà exercé un emploi ? Si c’est le cas on peut même te fournir une alloc - chômage ! Dis, tu réponds ? - J’ai pas de papiers… Et puis, mes parents avaient du fric... - Eh ben retourne chez eux ! - J’peux pas ... - Alors t’es majeur ! Va voir ces putains d’associations d’aides aux immigrés sans papiers, cherche un boulot, inscris-toi à la Fac, on te décrochera une bourse, un logement universitaire... Regarde Sandra, comment elle fait ? Elle a plus de parents, plus de famille, elle est arrivée il y a deux mois elle ne connaissait personne ici ...eh bien elle s’en sort ! - Mais je peux pas... Daniel émit un bruit qui tenait à la fois du soupir et du rugissement, ce qui était en soi fort intéressant, mais qui sembla traumatiser au plus au point le jeune Xavier, lequel se mit à trembler de tous ses membres. On le sentait sur le point de pleurer, et c’était la meilleure façon de radoucir le professeur. Il demanda d’un ton plus calme. - Arrêtes de regarder mes genoux comme ça. Je sais que mon jean et de la dernière mode, mais ce n’est pas une raison. Xavier redressa lentement la tête, et son regard immobile vint se planter dans les yeux du prof. - Bien. Je prends les choses en main. Vous pouvez disposer, mademoiselle... Je me levai automatiquement. Le prof fit signe au pauvre Xavier de ne pas bouger et m’accompagna vers la sortie. J’enjambai à nouveau les paperasses, atteignais la porte, et fis quelques pas plus aisés sur le panier ou Bristois me rattrapa. - Vous avez réussi à avoir des renseignements sur lui ? - J’ai cherché dans les archives d’un quotidien pour lequel j’écris de temps à autre et qui possède illicitement d’ailleurs (il se permit un léger sourire que je n’élucidai pas) les listes d’inscriptions électorales. J’ai bien trouvé un Xavier Geister, résidant au 112 rue des Pertes, né en 1955... - Ca ne peut pas être lui. - D’autant qu’il est mort en 1974, et qu’il était français. - Pas de famille ? - Si, des parents, rayés également des listes électorales. Pas de frères ni de soeurs, d’oncles, de tantes, de cousins éloignés... - Bref, un simple homonyme. - En résumé, oui. Enfin, ce ne sont pas des renseignements très complets. Je chercherai encore. D’autant qu’il ne m’a peut-être pas tout dit... - Peut-être ! Vous plaisantez ? - Disons sûrement. On se voit après-demain, je tacherai d’en savoir plus, et je vous donnerai des nouvelles quoi qu’il en soit. - Merci... A jeudi donc. - A jeudi... et... ne vous reprochez pas trop de me l’avoir amené... j’aboies souvent mais je ne mors jamais ! Je ne pus cependant m’empêcher de plaindre Xavier Geister quand la porte se referma. « A nous deux » , devait penser Bristois au même instant.

Je suis fatiguée d’avance à l’idée de rapporter l’histoire que Xavier finit par nous faire avaler. Un truc incroyable incluant une amie française, un chagrin d’amour, un visa de tourisme faute d’argent pour obtenir le visa d’étude, une crise d’adolescence difficile et une fugue irréversible. Sans doute y avait-il du vrai dans son baratin incroyable. Ainsi il semblait bien avoir laissé toute sa famille dans son Cameroun natal, et dans tous les cas il se retrouvait seul, sans logis, sans amis. Daniel avait pris très à coeur cette affaire, au moins autant que moi. Après avoir contacté nombre d’assistants sociaux, psychologues et tutti quanti, il s’était refusé à laisser Xavier vivre sa vie comme il l’entendait, sous le prétexte que son cas était louche et qu’il était fragile psychologiquement. En fait, lui aussi était fasciné par le garçon.

Je ne vous l’ai toujours pas décrit, pardonnez cet oubli. Xavier était donc un africain de belle taille, costaud, le corps bien balancé comme souvent chez cette race dotée par la nature. N’aurait été l’immobilité de ses yeux, son visage était extrêmement changeant. D’un noir d’ébène, il s’éclairait au moindre sourire, sourire dévoilant un écartement des dents digne du franco-camerounais Yannick Noah ; son visage prenait alors une forme étrangement triangulaire, ses pommettes saillaient et ses joues se creusaient plus encore et la chaleur d’Afrique tombait sur nos cœurs. Quand il se plongeait dans ses pensées au contraire, il devenait si noir qu’il semblait disparaître à nos yeux, comme s’enterrant dans une dimension d’où la lumière, les couleurs et la vie étaient absentes. Il avait alors l’air d’être l’homme le plus malheureux du monde. Et quand il réfléchissait, levant les sourcils et serrant les lèvres, les rides de son front lui donnaient à la fois dix ans de plus et un air comique du plus bel effet. Moi qui n’avais jamais été attirée par les Noirs, je ne pouvais m’empêcher de le trouver irrésistible !

On avait logé Xavier dans la même résidence universitaire que moi, et il devait préparer un doctorat en communication, rejoignant ainsi nombre d’étudiants qui étaient passés par la même école que moi. Arrivé avec un mois de retard sur le semestre, il lui avait fallu s’y mettre d’arrache pied, et j’avais souvent croisé Daniel dans mon immeuble, alors qu’il allait porter ses conseils à son protégé, en quête de la thèse qui marquerait l’histoire intersidérale. Je n’ai pas bien suivi cette période. En fait, pendant quelques semaines je voyais de loin Xavier sans me décider à prendre vraiment de ses nouvelles.

J’avais d’autres soucis à l’esprit.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Krankheit

J’ai reçu une lettre vers la mi novembre qui était signée Michel Saintnom. Michel vit avec le cancer depuis l’âge de treize ans. On lui a décelé une tumeur très mal placée, et il n’a jamais été opérable. Mais son état s’étant très rapidement stabilisé, il avait continué sa vie aussi normalement que faire se peut. Tout en sachant qu’un jour il lui faudrait affronter la maladie.

Cela faisait deux ans que je n’avais pas de ses nouvelles. Quand nous nous étions quittés, le bac en poche, il allait bien. Ses parents pouvaient être fier de lui : d’origine modeste, ils avaient su déceler chez cet enfant un appétit hors du commun pour la lecture, et pour lui assurer les meilleurs conditions d’études, ils l’avaient placé dans le même lycée privé que moi. Michel ne m’avait avoué sa maladie qu’il y a un peu plus de trois ans. Mais j’étais partie étudier en France, puis mes parents s’en étaient allés rejoindre mon frère là haut, et comme toujours les amis de lycée avaient disparu dans les méandres du souvenir. Bien sur, j’avais souvent repensé à Michel, à ses terribles aveux, mais... Et puis cette lettre est arrivée, et j’aurais préféré ne jamais avoir à la lire.

Elle commençait de façon bien banale : chère Sandra, comment vas-tu, que deviens-tu, ça fait bien longtemps etc. « Pour ma part j’ai entamé un double cursus lettres philo à la fac, et ça ne marchait pas trop mal, mais je n’ai pas pu reprendre les cours cette année... »

A la lecture de ces mots maudits tout le passé est revenu. Le passé avec lui. Le camp Saint George. Les chansons que nous écoutions avec sa soeur... La politique... Les révoltes de la troisième. Et cette lettre, cette lettre que j’avais trouvée dans ma poche en sortant du cimetière Bételgeuse... cette lettre ou il avait écrit ce qu’il n’osait dire de vive voix de peur d’appeler le destin sur lui... Je savais qu’il me fallait lui rendre visite. Je me suis décidée assez rapidement, et j’ai cherché sur le plan l’hôpital ou il vivait maintenant. Si on peut parler de vie... Je sortais juste, j’étais sous le porche de la résidence en train de taper le code pour ouvrir la grille quand Xav m’a abordé. Il m’a gratifié d’un « salut, c’est comment ?», puis m’a demandé ou j’allais... Et parce que j’avais si peur de ce que j’allais voir, je lui ai demandé de m’accompagner. - Si tu n’as rien d’autre à faire bien entendu... - Rien d’autre à faire ! Après tout, tu m’as sorti du trou, ce n’est que justice que je te rende service. - Oui, au fait, tu t’en sors ? - Très bien. Daniel est un prof formidable. Je déborde d’idée. - Daniel ? Tu l’appelles par son petit nom maintenant ? - Oh, arrête, il n’est pas beaucoup plus vieux que moi... - Tu sais quel âge il a ? - Pas précisément, mais il ne doit pas avoir beaucoup plus de 27 ou 28 ans, non ? Pourquoi ? - Rien... c’est un de nos sujets de discussion favori, à l’EJP. - Passionnant... - Oh, ça va ! - Je lui demanderais son âge, si ça peut te faire plaisir.

Plus pâle, affaibli par le traitement, Michel n’avait pourtant pas beaucoup changé depuis le bac, mis à part qu’il portait à présent des lunettes. Nous le dérangions dans son occupation favorite : il lisait avec un intérêt stupéfiant un volume de taille considérable que je ne reconnue pas au premier abord. Nous sommes restés quelques instants près de son lit à l’observer (je vous épargne la description) tandis qu’il se rongeait lentement un ongle de la main droite. Les murs blancs de l’hôpital m’avaient impressionnée mais c’est surtout l’odeur d’éther qui m’insupportait. J’avais en fait failli m’enfuir en courant, et je l’aurais probablement fait si Xav n’avait pas été là. Mais en voyant mon ancien camarade de classe dans sa posture préférée, dont le comportement m’était si familier, j’ai esquissé un sourire. Nous aurions aussi bien pu ne pas être là. - Je vois que tu n’as pas changé. - Heinkoi ? Il redressa le regard et en me voyant, prit une expression coupable. - Tiens, salut Sandra. J’aurais du m’y attendre... Comment ça va ? - Bien... Qu’est ce que tu lis de beau ? Son air contrit s’accentua. Il referma le bouquin et je distinguai stupéfaite le dernier volume d’Harry Potter. - Au moins t’as pas perdu ton temps en fac de lettre... Tiens, je me suis permise de venir avec un copain. Xav Geister est dans la même résidence universitaire que moi, et il prépare sa thèse de doctorat. - Condoléance. Tu t’appelles Geister... - Oui, pourquoi ? - Rien... Ils se saisirent mutuellement la main, mais je distinguai l’espace d’un instant une expression étrange sur le visage de Michel. Une expression que je l’avais déjà vue porter auparavant : c’était celle de la peur, mêlée à une fascination étonnée. Mais il se redressa un peu dans son lit et un sourire effaça le mirage. J’approchais un siège, et après une légère hésitation Xav s’assit de même. Michel retira ses lunettes et les posa près du livre. - Toi, qu’est ce que tu deviens ? Toujours fan de Daniel Anger ? J’entendis à côté de moi Xav retenir un fou rire, et Michel prit un air infiniment satisfait de lui.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Freund

- Bonjour madame… 28 ans ! - Quoi ? J’indiquai à Xav d’entrer dans la chambre, je refermai la porte et lui lançai à nouveau : - De quoi tu parles ? - L’âge de Daniel... tu te souviens, tu me l’avais demandé... Et bien je te le donne : il a eu 28 ans en septembre. Le trente précisément. Satisfaite ? - Ouais... merci... j’en étais sure : il pouvait quand même pas être plus jeune que ça ! - Plus sérieusement, il m’a parlé du tournage du prochain film de Riveaudo, il m’a proposé de m’emmener... Si tu veux venir, ça sera sympa ! - C’est quoi, ce film ? - Un truc qui s’appelle « la dernière escale ». C’est plus ou moins de la science fiction, un extraterrestre exilé sur Terre par les siens... mais bon, peu importe : c’est une occasion qu’on n’a pas tous les jours ! - Oui, mais attends, moi je ne suis pas invitée... - Mais si ! En fait j’ai déjà demandé à Daniel... et à propos, je suppose que tu peux cesser de l’appeler monsieur, maintenant que tu es fixée sur son âge... - Arrête ! Il reste d’abord mon prof !

J’ai vite oublié le prof durant la journée de notre visite du tournage. Daniel et Riveaudo s’entendaient comme larrons en foire, et personnellement je ne me serais pas risquée à penser la moitié des vannes que sortait Daniel au cinéaste. Henri Riveaudo est un personnage à la fois intimidant et admirable. C’est bien simple : il a du génie, et c’est ainsi que je le considère encore aujourd’hui, malgré son physique d’intello de gauche (ce qu’il n’est pas loin d’être). Daniel l’a toujours vu comme un brave type, mais un peu coincé... et s’est donc fixé comme tache dès l’origine de leur amitié de le détendre un peu. Je dois dire qu’il a obtenu un certain résultat.

Nous nous sommes retrouvés, Xav et moi, à chahuter avec Daniel comme si nous le connaissions depuis toujours. - Bien ! Messieurs Dames, il est 19 heures et la lumière ne convient plus, même à coup de projecteurs. Je vous propose le resto, et puisque demain nous sommes dimanche, pourquoi pas la boite après ? - D’accord, mais la boite africaine alors. Xavier se redresse de toute sa taille, qui est grande, et surplombe le cinéaste. - Je vais vous apprendre à danser le vrai Zouk, Monsieur. - Acceptez vous cette danse ? Minaude Daniel sous les glapissements du reste de la bande. - Mais… je vais le faire, hein ! - La boite africaine, je veux bien essayer. On a quoi ici, le Village d’Ebène, c’est ça ? Mais je vous préviens, le restaurant, c’est moi qui le choisi. - Et ce sera ? - Ah, ah ? - Il y a un breton à deux pas du Village, la Cornemuse. C’est ça ou rien… - J’aime pas les galettes. - On ne dis pas j’aime pas Sandra, et puis, tu n’auras qu’à noyer ça dans ta bolée de cidre…

Ambiance, taquineries ; aucun ange ne s’invite. Le cidre coule, chacun met la main à la poche, la facture trouve toute seule de quoi être payée. Daniel perd 5 ans d’âge, Xavier règne sur la tablée, je suis un peu grisée par la choppe qui suit les bolées. Nous sommes une huitaine à nous retrouver devant le Village d’Ebène. Quelques palmiers, sauvagement gardés par des statuettes dignes d’Hergé, nous accueillent. Les murs sont lambrissés de bambous. Une sculpture épousant la forme du Continent Noir surplombe la caisse. On paye, on entre. Xavier se met à ricaner. - Pourquoi, ça ressemble à quoi les boites dans ton pays ? - En tout cas y’a pas des palmiers en plastique ni des masques fabriqués en Chine, je paries… - Et la musique ? - Un peu de tout, camerounaise, pas mal ivoirienne, et bien sur, américaine, française un peu… sinon, techno, rock… comme ici quoi. - Bah ! Ça manque de charme… - Les affres de la mondialisation !

Je ne me rappelais plus que je n’aimais pas le whisky. Même assaisonné de coca. Il parait que ce sont les Beatles qui ont popularisé ce breuvage, grand bien leur fasse. Et puis la boite, c’est typiquement le genre d’endroit ou je m’embête. Il est vrai que je m’y enchose maintenant. Ce soir là, c’était un peu nouveau pour moi, et j’étais éblouie par les feus et les invitations. Quand Riveaudo m’a entraînée sur la piste, mince ! Ce grand cinéaste, là ? Bon, d’accord, le bikutsi c’est pas sa tasse de thé, n’empêche qu’on en a bien rit par la suite. Et puis, Daniel m’embarque à son tour. Je me sens propulsée vers des hauteurs insoupçonnées. Mais j’attends la proposition qui ne vient pas. Que fait Xav, après tout si quelqu'un doit m’apprendre les danses africaines c’est bien lui ! Non, Monsieur se satisfait à lui tout seul, perdu sur la piste. J’ai du plaisir à le regarder danser. Un plaisir qui sera sans cesse renouvelé. Il bouge seul, perdu sur la piste comme dans l’univers, seul avec la musique, les yeux fermés dans une expression extatique. Voilà que s’envolent ses problèmes innombrables, ses chagrins inexpliqués, ses angoisses déraisonnées. Voilà qu’il disparaît dans la musique, enfin en accord avec lui-même et le monde qui l’entoure. Mais où est il ? Dans quel univers accessible à son esprit seul s’est-il réfugié ? Car déjà il n’est plus parmi nous, déjà il rejoint un au-delà qui nous dépasse, une dimension que peut atteindre son âme seule, abandonnant le corps aux questions qu’il peut susciter à ceux qui le regardent danser. Où est-il ? Dans son refuge secret, là où il est bien enfin, là où résident la paix et la sécurité… Et surtout, l’immuabilité de toutes choses dans un présent éternel et lumineux, qui dégage cette douce chaleur maternelle. Là où il sera protégé des menaces de ce monde auxquelles il ne peut faire face. Là où il n’aura plus à supporter cet incommensurable poids de la vie, cette souffrance insurmontable du futur qu’il faut toujours anticiper. Mais c’est trop fort. Seuls les très jeunes enfants peuvent vivre avec ce sentiment de sécurité totale, seuls les privilégiés dans le sein de leur mère peuvent supporter la charge de tant de bonheur. Bientôt, il va s’écrouler au sol, et en pleurant de joie il prendra sa tête, sa lourde tête entre ses mains, sentant son cœur exploser et libérer du même coup dans ses veines un venin de bien être. Et c’est ce qui arrive ; le voilà effondré, les larmes coulent et il gémit dans un sanglot : « Sandra, Daniel, je vous aime tous ! Je vous aime trop ! » Non, ce n’est pas le whisky coca, j’en suis persuadée ; je commence à le connaître suffisamment bien pour savoir qu’il ne saoule pas. Jamais. En bon alcoolique…

La nuit se fait vieille, la lune doit passer à l’Ouest. Mais dans ce monde intemporel qu’est la boite, il est simplement l’heure des musiques calmes, d’ambiance, et d’ambiance chaude. - Xav ! Tu avais dit que tu inviterais Henri pour un zouk hot ! - Exact, exact… Monsieur, si vous voulez bien accepter mon invitation… Ricanements, sifflements, huées. Henri titube un peu, Xavier le sert de très près, le cinéaste tente de se dérober à une prise plus sévère que celle d’un ivrogne sur une prostituée. Au bout de quelques minutes, l’africain le laisse s’échapper sous les rires. - Vous remarquerez que nous formions quand même un beau couple mixte… - Non mais dis, tu as carrément des tendances toi ! Ca, c’est moi qui provoque, me composant une mine faussement surprise. - Des tendances ? Viens là toi, tu vas voir c’est quoi mes tendances ! (Et, à l’intention du public, m’entraînant déjà dans ce qui restera gravé dans ma mémoire comme mon premier zouk, et il faut dire que pour le garçon j’aurais pu plus mal tomber, il lâche 🙂 Mouf ! C’est elle qui l’aura cherché !

Je suis allée à la Messe du soir, le lendemain (si l’on peut appeler ça un lendemain). J’avais passé mon dimanche à dormir. A ma surprise, j’y retrouvais mon prof, pardon Daniel je voulais dire. - Tiens tu es catholique ? - Tiens tu as fini par émerger ? - Hin hin… - J’ai essayé de t’appeler aujourd’hui, ça ne passait pas. - J’avais éteint pour dormir tranquille. Pourquoi tu m’appelais ? - Pour te proposer un resto ce soir après la messe… Si tu es remise du whisky coca. - Comment ça, remise ? - Oui, je ne sais pas si tu te rappelles, mais ce matin c’est Xavier et moi qui t’avons raccompagnée au lit… faut pas boire autant quand on ne tient pas l’alcool tu sais. Oh, bonjour monsieur l’Abbé !

Plus tard, devant un steak frites du Buffalo, nous revivions la soirée de la veille. Ma première vraie boite quand même ! - Aaaaah ! Mais ça se fête alors ! Tavernier ! A boire ! Un whisky coca pour la petite fille, moi je vais prendre un jus de grenadine… Je maugrée. Il ricane. On a dans la tête la même chanson, celle sur laquelle Xav s’est effondré. Ca nous martèle le crâne. - Il est fêlé ce type, j’ai l’impression que les émotions le traverse vachement violemment. Limite autiste, quoi, ça fait flipper ! - Se laisser traverser aussi violemment par les émotions, c’est aussi un moyen de ne pas les retenir, de façon à ce qu’elles ne se transforment pas en sentiment durable… - Ouais, on est d’accord. C’est un mec adorable et on se ferait tuer pour lui, mais il est complètement immature, carrément violent et sûrement instable. - Ou peut-être que c’est juste un gars qui a beaucoup souffert. L’un n’excluant pas l’autre…[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Zweifel

- Tu le connais depuis combien de temps, Xav Gei-ster ? - Depuis octobre, je crois... pourquoi son nom t’amuse autant ? - Mmmm pour rien... comment tu l’as rencontré ? - Je rentrais chez moi, je l’ai croisé dans la rue et il m’a dit qu’il était sans logis... sans papier… enfin tu vois le topo quoi. - Rien que ça ! Il est de quelle origine ? - Camerounaise. - Et après ? - Quoi, après ? Il a dormi chez moi et le lendemain je l’ai présenté à... Michel laissa retomber sa tête contre l’oreiller et poussa un petit sifflement. - Et ben ! On peut dire que tu n’as pas peur, toi ! Tu croise un mec dans la rue, un inconnu, et tu le ramène dormir chez toi.... - Ouais, et bien... c’est vrai que c’était assez surréaliste. Et imprudent... Mais après tout qu’est ce que ça peut te faire ? On dirait que tu ne l’aimes pas beaucoup... - Je l’aime bien... mais il est bizarre, tu ne trouves pas ? D’abord on ne sait pas trop d’ou il vient, et puis, il a cette façon curieuse de regarder les gens... On dirait que se yeux ne bougent jamais... et on dirait aussi qu’il ne voit pas vraiment ce qu’il regarde. Et puis, il n’a pas l’air très marrant. - Oh si, il peut l’être... (Je repensais à la visite du tournage une semaine plus tôt). Tiens, tu sais où j’étais dimanche dernier avec lui ? Nous sommes au coeur d’une discussion animée quand sa mère rentre. Je me lève pour la saluer, et je m’apprête à partir... - Sandra... ne t’attache pas trop à ce garçon... - Pourquoi ? T’es jaloux ? - Bien sur que non, ça ne risque pas...mais fais gaffe, c’est tout.

Je n’avais pas compris à l’époque. Mais y a t-il vraiment quelque chose à comprendre ?

Et comment ne pas s’attacher à quelqu’un qui est sans cesse fourré dans vos pattes ?[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Unfall

Deuxième partie : "...quand les dieux sont au repos..."

Nous étions tout le temps ensemble. Nous mangions ensemble au restaurant universitaire, nous révisions ensemble pour les premiers partiels, nous parlions ensemble jusqu’à des heures impossibles… Je ne pensais pas pouvoir discuter autant avec quelqu’un de si différent ; pour moi, le lointain Cameroun s’apparentait à la planète Mars… et surtout ces temps ci, nous nous baladions en chœurs autour de chez Daniel en attendant les vacances de Noël, curieux de savoir ce qu’il faisait quand il n’avait pas de cours. On s’asseyait sur un banc dans un jardin pour les enfants juste en face de chez lui. Quelques buissons nous cachaient à sa vue s’il sortait, mais nous pouvions voir la porte s’ouvrir. Quand il sortait, nous le prenions en filature jusqu’à ce qu’il s’avère qu’il allait simplement faire des courses... Par une matinée de novembre nous l’avions suivis comme ça, puis perdu de vue très vite. Nous étions en train de regarder à droite, à gauche, nous demandant s’il n’avait pas pris le métro, auquel cas il nous aurait une fois de plus filé entre les pattes, quand nous avons entendu quelqu’un nous interpeller. La voix provenait de sous un porche. - Alors, on profite de la matinée ? Nous nous sommes retourné dans la direction du porche, devant lequel une voiture était garée. Daniel se faufila entre la carrosserie et le mur et vint se planter devant nous. - Je peux savoir où vous alliez ? Que répondre à cela ? Il me vint une idée stupide, et je ne pris pas le temps de réfléchir plus longtemps. - On allait prendre le métro... Pour rendre visite à un copain, à l’hôpital... - C’est bizarre, j’avais plutôt l’impression que vous me suiviez... Nous nous sommes répandus en protestations qu’il accepta avec le sourire. - Pourquoi est-il à l’hosto, votre copain ? - Il suit un traitement pour un cancer. - Ah ! Et... si je puis me permettre... ça marche ? Je ne lui avais jamais demandé de ses nouvelles. En général, mes visites commençaient par un « salut, comment ça va ? » suivit invariablement d’un « ça pourrait être pire, et toi ? » Et moi, ça allait toujours bien. Mais ce n’est pas de Michel que je voulais parler ici. Si j’écris ces lignes, c’est d’abord pour rendre témoignage objectivement d’une des rencontres les plus étranges que j’ai faite au cours de ma vie. Et je dois donc raconter une de ces choses bizarres qui arrivaient parfois à Xav. Nous sommes partis pour l’hôpital accompagnés de Daniel, qui n’avait pas l’air convaincu de notre histoire. Je lui parlais de Michel et des aventures qui nous étaient arrivées en classe de troisième. Très vite, nous avons commencé à rire des anecdotes que chacun avait à raconter, et nous ne faisions plus très attention à la circulation. Le feu était rouge pour les piétons ; néanmoins aucune voiture n’arrivait à première vue. Sauf qu’une moto tournait dans notre direction au croisement, et nous ne l’avions pas vue. Daniel l’a aperçue au dernier moment et m’a attrapée par la manche pour me faire reculer tandis que le motard freinait. Mais Xav était déjà engagé, et l’engin lui rentra dedans avant d’avoir eu le temps de vraiment ralentir. Sauf qu’il ne l’atteint jamais. Le motard arrêta son engin quelques mètres plus loin, et se retourna étonné vers Xav qui se tenait encore debout, trop surpris pour faire un geste, à l’endroit ou la moto avait failli le renverser. - Mince ! Y’a pas de mal j’espère ? - Ca va... Je n’ai rien. - Vous avez du bol, j’aurais juré que j’allais vous rentrer dedans ! - Non, ça va... vous m’avez juste frôlé.

Ce jour là je me retrouvai seule avec Michel aux alentours de midi. Nous lui avions bien sur raconté l’épisode de la moto, et la conversation dériva sur Xav Geister et ses bizarreries (sans quoi je ne la rapporterais pas). - On se disait avec Daniel que s’il était étrange parfois, c’est parce qu’il était un peu troublé, psychologiquement... Je veux dire par là que sachant qu’il a quitté ses parents, son pays, tout… - Tu crois vraiment à cette histoire ? - Oui. Il suffit de l’entendre en parler... - Je sais, j’en ai discuté avec lui. - Et alors, tu ne le crois pas ? - Je ne sais pas... D’un côté l’histoire est banale : le jeune ambitieux qui croit en l’eldorado européen… Prêt à partir à n’importe quel prix… De l’autre… il y a des choses qui ne collent pas. - Comme ? - Regarde comment il est habillé, la façon dont il parle, son nom de famille… et surtout, cette absence de débrouillardise… D’habitude, les immigrés vont chercher les leurs, qui les aident un peu à s’installer… Tu l’as déjà vu avec un autre africain toi depuis que tu le connais ? Et puis, un garçon intelligent comme ça… Tu ne penses pas qu’il avait les moyens de réussir chez lui ? Ou alors, c’est qu’il a fuit quelque chose dans son pays… Ou bien, c’est qu’il est venu chercher quelque chose de bien particulier ici. Ou sinon… - Sinon ? - Sinon il nous raconte des carabistouilles, comme disait ma grand-mère, et il n’a jamais été immigré. Il a jeté ses papiers pour une raison qu’on ignore, il se fait passer pour… - Non, arrête… Il n’a pas la mentalité occidentale… Et avec ce foutut accent, il ne tromperait personne ! Un court silence suivit. - Ceci dit je suis d’accord qu’il a l’air troublé psychologiquement. Après tout c’est lui qui a quitté sa famille, au départ... - Oui, au fait, il ne t’a pas dit pourquoi ? - Que dalle. - Quand l’as-tu vu seul ? Il est venu te voir ? - Oui... et pas qu’une fois ! Il est venu quasiment tous les jours, vers neuf heures... prendre de mes nouvelles... - Alors il vient plus souvent que moi ? - Mmmh mmh. - Il aurait pu au moins m’en parler. - Je lui poserai la question. - Euh... j’aimerais savoir aussi... est-ce que le traitement que tu suis a un effet ? Je regrettai la question sitôt posée. Michel ne se rembrunit pas particulièrement, pourtant. Il se mordit la lèvre inférieure et me répliqua : - Qu’est ce que ça peut te faire ? - Je ne sais pas, il me semblait que... - Que c’est le genre de question qu’on pose dans un hôpital ? - C’est le genre de question que te pose Xav ? - Oui, et bien, je ne préfère pas en parler avec toi. - Pourquoi ? - Je ne sais pas... Ce serait tellement simple qu’on continue à faire comme avant, sans que rien ne change. Tu vois, j’aimerai que personne ne me regarde jamais comme si j’étais déjà à moitié enterré. - Tu veux dire par là... - Je veux dire par là que je veux que tu me fiche la paix avec ma santé. C’est tout. On n’en parle pas, d’accord ? Si je peux en discuter avec Xav, c’est moi que ça regarde. Tu ne vas pas être jalouse ? Tu sais, ce n’est pas vraiment un privilège... - Tu t’imagine que je te regarderai comme déjà à moitié enterré si on parle de ta santé ? - Non... c’est juste que j’aimerai bien parler d’autres choses avec toi. Si ça ne te gène pas, bien sûr... Je baissais les yeux, un peu honteuse de m’être emportée face à lui qui restait toujours si calme, et tentai de reprendre un discussion plus tranquille.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Meinung

Durant le mois de novembre, Xav et moi avions entendu parler d’un groupe d’étudiants qui s’était donné pour président Daniel Bristois. Deux garçons qui appartenaient à mon groupe de sport à l’université en faisaient partie et restaient bien silencieux sur les occupations de cette association. « Un groupe de travail », nous avaient-ils dit. Je m’étais décidée à interroger directement Daniel, mais je ne le fis pourtant jamais. Un soir, je révisais des notes en anglais quand il frappa à ma porte. Depuis pas mal de temps je n’étais plus troublée de ses passages dans notre immeuble. - Je ne te dérange pas ? - Non... ça va. - J’ai entendu raconter que Xav et toi posiez des questions à deux garçons de mon groupe... - Euh... oui... en fait nous aurions voulu savoir... - Mmh-mmh. Tu sais, ça n’a à vrai dire rien de bien secret, à terme nous aimerions d’ailleurs faire connaître le résultat de nos expériences… Néanmoins à l’heure actuelle, je pense qu’il vaut mieux rester discret… On ne sait jamais, si quelqu’un nous piquait nos idées… - C’est une expérience ? Et… vous expérimentez quoi précisément ? Il prenait de grands airs mystérieux qui me déplaisaient fort. Je sentais qu’on me faisait marcher, ou que ça n’allait pas tarder ! Et je n’avais pas tort. - Te souviens tu de ce que j’avais dit la semaine dernière au sujet de la prise de conscience par certains hommes politiques des phénomènes socioculturels analysés auparavant comme purement sociaux ? - Oui. Enfin, à peu près. - Je vois. J’avais donné un exemple à ce sujet. - Oui, les problèmes des cités. - Mmh-mmh. J’avais expliqué comment la plupart des partis politiques avaient, pendant des années, refusés de voir en face la réalité de ce problème par crainte de faire le jeu des partis d’extrême droite. Lesquels partis, je pense en particulier au Parti des Défenseurs de la Nation, ont récupéré ce sujet, qui, comme pressenti, allait devenir un problème de société dans les années à venir. Sans pour autant proposer de solutions vraiment efficace. - Ca va, je crois bien avoir suivi ce cours ci. - Je crois sentir une réticence ? - Il me semble que dire que le PDN, puisque c’est de lui qu’on parle, ne propose aucune solution, c’est exagéré. Ca témoigne d’un rejet total du parti, et donc d’une ignorance de son programme, non ? - Ecoute, Sandra. Je sais de quoi je parle. Le PDN, j’en ai été assez proche fut un temps, quand j’avais ton âge. Et je ne suis pas de ceux qui tiennent à diaboliser Tim Porten à tout prix. Seulement j’en suis bien revenu. Lis le, le programme en question. Et demande-toi ce qui a été fait concrètement pour le réaliser. - Rien, mais c’est normal ! Pour qu’il soit réalisé, il faudrait que le PDN ait une majorité au niveau national, non ? Bon, je sais que je me fais l’avocat du diable... - Oui, je vois ça ! Mais réfléchis un peu : si Porten était élu à 80% aux prochaines élections, et s’il remportait haut la main les législatives, qu’est ce qu’il ferait ? Il fermerait toutes les frontières ? Il renverrait tous les issus de l’immigration dans leur pays d’origine ? Crois-tu vraiment que ce soit un plan réalisable ? Je ne te parles pas de notre ami, tu aurais plus de peine que moi (sa bouche s’étirait en un sourire gouailleur) et je ne parle même pas du plan moral, ni des réactions internationales ! Imagine après le Porten défendant sa politique à l’ONU ! Non, ce qui va probablement se passer, c’est qu’une fois élu, c’est à dire si son pire cauchemar devient réalité, Porten se contentera de fustiger la minorité de l’opinion publique et les institutions internationales qui l’empêchent de mettre son programme en oeuvre, et ne fera rien du tout à côté. Mais de toute façon, cette question ne se posera jamais, il est bien trop malin pour se faire élire. Quant à ton assertion selon laquelle on ne peut agir qu’au plan national, je dois te détromper tout de suite : au plan régional, je sais que la Comté mène une action en partenariat avec un pays africain pour fixer à la campagne des populations vivants dans les bidonvilles, et par ce fait s’attaque directement à l’émigration, ce qui me semble bien plus intelligent à faire, et pas beaucoup plus coûteux, que de renvoyer un clandestin chez lui ! - D’accord. Mais si le débat a été confisqué, c’est normal que quasiment personne n’y ait pensé, non ? - Je ne sais pas. Une chose est certaine : ce n’est pas sur le plan politique que les choses peuvent s’arranger. D’un point de vue humain, et pour de bêtes questions d’efficacité, une petite association motivée peut faire plus de bien que des idées fantaisistes, populistes où idéalistes et totalement irréalistes défendues par un parti qui n’a de toute façon aucune chance. Pour en revenir à ce groupe, nous avons pensé, avec quelques amis, que si nous ne pouvions pas partir en Afrique alphabétiser les gamins, nous pouvions sur place essayer, à notre niveau, de réduire certains des problèmes socioculturels actuels. - C’est à dire ? - C’est là qu’on en vient à notre groupe. Seulement, tu comprends bien que pour l’instant ce que nous faisons reste une action marginale, absolument non médiatisée… Comme je te l’indiquais, c’est une expérience… Et je n’embarque dans cette aventure que des gens motivés… et sûr. - Attends, je suis quand même quelqu’un de confiance, non ? Je me retrouvais soudain prise sous le feu d’un élan de curiosité que Daniel avait savamment su attiser. Il savait ma fascination pour la politique. Il connaissait mon intérêt pour les questions sociologiques touchant à l’insertion des populations immigrées. De fait, son projet y touchait de près… Mais mon imagination excitée se figurait qu’il avait fondé quelque société secrète hautement pernicieuse, à laquelle j’adhérerais, que j’infiltrerais peut-être, dans un but plus ou moins avouable… Ses allusions au PDN, le parti sulfureux dont les affiches s’étalaient sous tous les ponts de Pairs et dans le reste du pays, me remettait en mémoire les rumeurs sinistres qui avaient couru sur son frère Jean-Luc, mort il y a quelques années. Jean-Luc était un acteur célèbre, dont le grand tort avait été de flirter avec l’extrême droite. On le disait proche ami de certains membres influents du PDN, mais sa mort précoce avait éludé ce que quelques journalistes fouineurs avaient étalé au grand jour. Qui sait ce que Daniel pensait à l’époque ? Aujourd’hui il affichait une façade d’homme de droite tranquille et tolérant, mais cette façade n’était-elle pas là pour dissimuler une vérité gênante ? Et cette association ne pouvait elle pas être exactement la face émergée de l’iceberg, et le fil d’Ariane menant à la face cachée du journaliste surdoué ? Avec le recul, je me rends compte d’une part que Daniel avait agencé son discours exactement de façon à ce que j’en vienne à ces réflexions, d’autre part qu’il devait fichtrement bien me connaître à cette époque déjà. - Bien, tu es peut-être quelqu’un de confiance, mais qu’est ce que j’en sais, moi ? - Je n’en sais rien… Le seul moyen de le savoir vraiment, c’est de me faire confiance… - Ah oui… Bien malin ! Il prit quelques instants pour réfléchir : - Au fait, si tu acceptais de me rendre un petit service… Je pourrais peut-être t’en dire plus. - Vas y ? - Oh, trois fois rien… Un simple coup de main… - A quel sujet ? - Xavier. - ?? - Et bien… tu sais que j’ai fait quelques recherches à l’état civil… On retrouve son homonyme, qui est en fait, après vérifications, né en 1965, mort en 1993. Et bien ce Xavier est camerounais, figure toi. - Comme « notre » Xavier ? - Oui. Enfin, était, je devrais plutôt dire… Le pauvre est décédé en 1993, accident où suicide, on n’a jamais su. Je l’ai appris en allant fouiner du côté du commissariat qui fut en charge de l’affaire, et son corps a été rapatrié. - Tu penses qu’il s’agit de quelqu’un de la famille de Xavier ? - C’est très possible, non ? Et j’ai retourné ça dans ma tête plusieurs fois tu sais… S’il a été rapatrié, c’est qu’il avait de la famille là bas. Et s’il avait de la famille là bas en 1993, et que cette famille est la même que celle de « notre » Xavier, aucun doute n’est possible… - On pourrait donc retrouver la famille de Xav au Cameroun ! - Oui. - Et après ? Tu comptes faire quoi ? - Au moins les prévenir ! Je sais bien que ce n’est plus un gosse, et que toute cette histoire est très… Curieuse… Mais justement, ça nous aiderait à y voir plus clair ! Tu ne penses pas ? - Si. Et en quoi puis-je t’aider ? - Euh ! Et bien, tu vois, je pars au Cameroun justement dans un mois. - Un heureux hasard ! - Pas du tout. Je ne crois pas au hasard. Le fait est qu’une enquête générale sur la formation des journalistes dans les pays d’Afrique a été lancé voilà presque un an par l’UNESCO et que le Cameroun, comme deux où trois autres pays, n’a pas renvoyé les questionnaires. Donc, l’EJP, qui participe à l’enquête, a décidé d’envoyer quelqu’un sur place, et j’étais volontaire. Et crois moi que ce n’était pas par hasard… - Cool ! Et tu veux que je t’accompagne ? - L’UNESCO ne paie que pour un billet. En revanche, j’aurais besoin de quelques renseignements… sur la famille Geister. Va donc roder du côté du consulat… - Tu peux pas faire ça toi-même ? - Non, je ne peux pas. J’ai eu des ennuis avec l’actuel Consul, voilà un an, pour avoir dénoncé l’insalubrité des locaux. Si tu veux tout savoir, ils ont fait appel au service d’ordre pour me vider des lieux. Ils ont eu la bonté de ne pas faire trop de publicité autour, donc… Je ne voudrais pas abuser de ladite bonté. J’étais partagée entre le rire et l’agacement ; je m’attendais déjà à ce qu’on me demande de préparer un attentat, et il s’agissait simplement d’aller interroger un diplomate… En même temps, la vision de Daniel vidé de force d’un consulat me paraissait hautement comique et tout à fait réaliste, en plus. J’acceptais cette petite mission.

L’argent de la coopération ne passait visiblement pas en crédits diplomatiques. Le consulat ne payait effectivement pas de mine. Les bâtiments étaient grisâtres, la cour n’était pas nettoyée. A l’entrée, quelques gardiens étaient assis sur les marches et discutaient calmement. Une file s’étendait jusque dans la rue, composée essentiellement de Noirs, sans doute d’origine camerounaise, souhaitant un visa pour rendre visite à leur famille. Les cravates voisinaient avec les minijupes. L’un des costard cravates, rasé de près, regardait frénétiquement sa montre. Devant lui, un Blanc en pantalons de treillis discutait avec un Noir rigolard qui tenait un bébé dans les bras. Plusieurs femmes d’un certain âge se plaignaient d’être debout. A part les mamas et l’homme à la montre, tout le monde semblait plutôt de bonne humeur. Un Blanc, petit, gros, suant et à chemise à fleur discutait avec la dame guichet d’une voix forte ; il insistait pour avoir son visa dans l’heure. Une porte à la gauche des guichets laissa passage à un homme bien mis. - On fait passer les femmes enceintes d’abord ! - Moi, je suis enceinte ! plaisanta un Noir, petit de taille, qui avait desserré sa cravate. Autour de lui, on s’esclaffa bruyamment. Je m’étais faufilée jusqu’au monsieur qui avait fait l’annonce. - Excusez moi monsieur, je cherche des renseignements… - A quel sujet ? me répondait le diplomate, que la plaisanterie de l’instant avait déridé. - Il s’agi d’un jeune homme qui est mort ici et qui a été rapatrié en 93… - J’étais pas là à l’époque. Qu’est ce que vous voulez savoir ? - Simplement où il a finalement été enterré… - C’est une information privée, ça mademoiselle… Qu’est ce qui vous intéresse précisément ? - C’est pour un… euh… mon copain. Vous comprenez, il est camerounais, mais il a perdu tout contact avec sa famille parce qu’il est arrivé ici tout jeune, et maintenant il aimerait quand même leur donner de ses nouvelles, mais il ne sait absolument pas… - Le rapport avec le macchabée ? - Ils ont le même nom, monsieur… Et ce n’est pas un nom très courant au Cameroun, alors vous comprenez, il espère, enfin on espère… - Et pourquoi il n’est pas venu lui-même ? - Parce qu’il travaille tout le temps, pour payer ses études et tout… Et puis… il n’est pas très en règle avec ses papiers et tout, et il a un peu peur de se faire coincer… J’espérais que mes pieux mensonges serviraient à quelque chose. Le coup du copain qui veut donner des nouvelles à une mère, sans doute éplorée, qui n’a plus entendu parler de son enfant depuis quoi… des dizaines d’années peut-être… C’était si charmant. Je me prenais soudain à imaginer cette mère imaginaire, assise sur sa terrasse, pensant à son enfant envoyé il y a si longtemps en Europe, porté disparu… Qui sait s’il n’était pas tombé dans un réseau de pédophilie ? Ou s’il ne se livrait pas à quelque coupable trafic dans une cité sordide ? Ou s’il n’était pas déjà en prison, où mort peut-être… Victime des policiers russe où du trafic de dons d’organes… Et à cette pensée, la pauvre mère sentait une larme couler sur sa joue ridée… Je me faisais pleurer moi-même avec cette histoire, et j’espérais que le diplomate était aussi ému que moi. Comment ne pas sauter de joie en imaginant celle de la maman, qui, alors qu’elle est assise sur sa terrasse, voit arriver le porteur d’une mystérieuse lettre, messager du réconfort ? Comment ne pas s’attendrir sur les larmes de bonheur et de soulagement de la mère, quand elle lit que son enfant est en sécurité, qu’il a réussi sa vie, et qu’il lui enverra de l’argent dès que possible ? Ces billets tant attendus, grâce auxquels elle pourrait enfin se soigner, car bien sûr, elle devait être très malade, cette pauvre femme. Xavier se transformait peu à peu dans mon récit en cow boy défenseur de la veuve et de l’orphelin. Car il fallait qu’elle fût veuve, cette pauvre vieille… Veuve et encombrée de toute une nichée de gamins plus jeunes, qu’elle n’avait naturellement pas de quoi nourrir… Et sans doute se privait-elle de son pain quotidien pour permettre aux enfants… J’arrêtais là mon imagination qui commençait à déraper. - Et il s’appelle comment, votre gars ? - Geister. - Geister… C’est pas un nom bien courant, en effet. Je vais me renseigner… Revenez vers midi. Il était dix heure trente, et j’avais emporté un livre avec moi. Je préférais prendre place sur un banc et attendre là… malgré la chaleur étouffante. J’étais finalement si bien plongée dans mon bouquin que je ne l’entendis pas s’asseoir à mes côtés. - Mademoiselle ? - Pardon, je ne vous avais pas entendu venir ! La salle s’était vidée. - J’ai votre renseignement. - Ah ? - Pour Xavier Geister, je ne sais pas. En tout cas, il y a eu un Geister Consul ici, entre 1965 et 1967. Il avait un fils nommé Xavier. Je n’en sais vraiment pas plus… Il parait qu’on le surnommait le métis, parce que son grand père avait été allemand. J’ai ici une photo, si vous voulez… Il me tendit un bout de papier, sur lequel on distinguait un trentenaire un peu bedonnant qui ne semblait pas avoir une once de visage pâle parmi ses ancêtres : son visage était d’un noir d’ébène.

J’ai rapporté le renseignement à Daniel, exigeant en retour mes informations sur son association terroriste. Il se montra déçu du peu de scoop que je lui apportais ; je ne lui pardonnais pas, quant à moi, de m’avoir autant induit en erreur au sujet de sa coupable entreprise. En effet, voici ce que l’olibrius me raconta :

- Au départ, il s’agissait simplement de soutien scolaire donné à des enfants et des adolescents issus de l’immigration. On s’est vite rendus compte que parfois, il fallait tout faire nous même, leur apprendre à lire, à écrire ! Et puis on a décidé qu’il n’était pas impossible d’en sortir un certain nombre de la cité, des trafics etc. ... Tu vois ce que je veux dire ? L’été dernier on en a emmené une vingtaine en camping, on leur a fait faire un trajet itinérant, ils ont fait une centaine de kilomètres en une semaine, ils ont découvert des choses qu’ils n’auraient jamais eu l’occasion de voir seul... Tu comprends, ce qu’il faut avec ces jeunes, c’est leur proposer autre chose. D’autre mode de vie que leur trafic, leur apprendre que laver une voiture rapporte plus que de la brûler, qu’il vaut mieux bosser plus en classe pour gagner beaucoup dans dix ans plutôt qu’un peu maintenant... Seulement on est nombreux pour faire ce boulot. On est une vingtaine de jeune pour s’occuper de quoi, une soixantaine d’enfants et d’adolescents ! On leur fait faire du sport, de l’escalade...Et à travers ces activités on essaie surtout de leur faire comprendre qu’il y a d’autres valeurs, que ça vaut la peine de se battre dans la vie... Qu’ils ont une chance, tu comprends ? Parce que c’est surtout ça le drame : ils pensent vraiment que les dés sont pipés dès le départ. Tu sais on a vraiment de bons résultats. Quand les jeunes décident d’eux même de monter un club de sport, de s’entraider au point de vue scolaire...Et tout simplement quand on se rend compte qu’on en a de moins en moins à aller chercher au commissariat le samedi soir ! Daniel prit conscience qu’il s’était un peu échauffé en me présentant son projet, et un court silence suivit sa tirade. J’en profitais pour réfléchir : je comprenais qu’en me déballant son histoire, il me faisait une proposition. Une proposition qui me tentait diablement. Une expérience intéressante, ou bien un point de plus à mettre sur mes CV ? Travailler avec Daniel aurait ça de bon que mes premières armes seraient officiellement estampillées du label de l’Ecole. Après tout, c’était un prof. Dans la soirée, après le départ d’un Daniel qui avait un peu tardé à se retirer, Xav vint me rejoindre. - Tu en pense quoi toi, de cette idée ? J’avais expliqué la présence de Daniel par ses explications sur son espèce de groupe de soutien scolaire, bien que la discussion en sa présence concernait un tout autre sujet, c'est-à-dire son prochain voyage en Afrique. - Ca peut être une bonne occasion de voir du monde, non ? Si tu y vas, j’y vais aussi. - Tu sais, vraiment, je crois que ça peut marcher… hein ? Il me regardait sérieusement tandis que sa phrase montait dans les aigues, avec cet accent si caractéristique, proposition jetée en l’air qui restait suspendue, et n’attendait pas de réponse orale de ma part.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Ferien

Deux mois plus tard, j’ai reçu ce courriel ;

Chère Sandra, Mes hommages chère amie. Je n’ai plus qu’une semaine de vacances, hélas, mais je suis convaincu que vous savez vous débrouiller sans moi à l’EJP. Je t’envoies tout de même un petit compte rendu de mes actions ici… Le Cameroun est, pour tout dire, et pour reprendre l’expression de son cher président, un grand pays. C'est-à-dire que j’aurais du mal à tout décrire en un courriel… J’attendrais d’être de retour dans cette bonne vieille Europe, qui finalement, n’est pas si nulle que ça. Ma mission s’est plutôt bien arrangée ; je n’avais pas de contact au départ, mis à part un rédacteur en chef du principal quotidien du pays, Mutations. Je me suis rapproché de notre ambassade, mais je ne peux que déplorer leur absence de coopération. Finalement, je me suis retrouvé à travailler avec les gens de l’ambassade de France, puisque je suis tombé, tout a fait fortuitement, sur une de ces stagiaires de science po qui se tournent les pouces dans les services de presse. De mon temps, on n’était pas obligé de faire un an à l’étranger, et je t’assure que si j’avais du m’enchoser neuf mois au bout du monde, je serais resté chez moi. Enfin de toute façon, étant étranger dès le départ, je serais peut-être passé entre les mailles du filet. Bref, toujours est il que j’ai croisé une stagiaire de l’ambassade de France chez mon ami, le consul d’Allemagne (ah oui, c’est un vieil ami de mes parents, j’avais oublié de mentionner ce contact), et elle m’a fourni une liste précieuse d’amis journalistes. Le genre de journalistes qui me donneront les infos moins formelles que je cherche. Des types très sympas, d’ailleurs, on s’est payé des soirées monstrueuses. Finalement, le statu de stagiaire science po m’a paru moins rasoir quand j’ai compris qu’il s’agissait essentiellement de se faire de bons potes journalistes en boite, et de les faire boire ce qu’il faut pour qu’ils bavardent… J’exagère, bien sûr. J’ai pu en tout cas me rendre compte sur place que la formation journalistique est merdique, ce qui n’a aucune importance puisque un bon journaliste est toujours formé sur le terrain. Comme je ne cesse de vous le répéter, et une fois de plus ne te fera pas de mal. Trêve de plaisanteries douteuses ; venons en aux choses intelligentes. J’ai été faire un petit tour aux archives, qui sont juste à côté de l’hôtel où je suis descendu (le Central Hôtel, quelque chose comme ça). Désillusion : c’est un vrai foutoir, une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Des documents historiques signés Leclerc pourrissent lentement dans l’humidité et l’indifférence la plus totale. En fouinant bien cependant, entre deux consulats et les archives, j’ai pu retrouver trace d’un certain Charles Geister, un métis qui aurait travaillé dans l’administration française dans les années cinquante. En fait, j’ai surtout mis la main sur un document mentionnant son changement de nom : le gaillard s’appelait Adolf… avant de décider de faire carrière dans l’administration française. Il a réalisé en 1945 que Charles sonnait mieux ! Ah, ces carriéristes, jusqu’ou vont-ils… Malheureusement, c’est la seule trace que j’ai pu trouver des Geister. De notre consul, pas le plus petit signe de vie. On semble l’avoir oublié… Une chose est sure : si un jour j’ai besoin de m’évaporer dans la nature, je choisirais le Cameroun… Tout s’y perd, l’argent du contribuable, la prospérité, et même l’identité des gens ! La piste allemande me semble pourtant intéressante, et j’en ai touché un mot au consul allemand, qui m’a promis qu’il me contacterait s’il a des informations. Je compte assez sur lui… Je rentre la semaine prochaine, donc je te dis à très bientôt la miss ! Et j’espère que tu as bien gardé l’œil sur notre Xav… Sur ce je t’embrasse, Daniel

Désespérant : des Geister, on en trouvait à la pelle ; mais pas moyen de les raccorder entre eux, et pas moyen bien sûr, de savoir s’ils avaient un rapport avec notre Xavier. Geister, Geister ; ce nom m’obsédait à la fin ! Et je me demandais bien pourquoi ; car après tout, n’était-il pas plus simple de prendre Xavier comme il venait, sans se poser de question ? Puisque se poser des questions revenait à devenir fou…[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Bier

Nous dînions un soir chez Daniel. Cela arrivait de plus en plus fréquemment, depuis que Xav et moi avions décidé d’apporter notre aide à « Pays » (le Programme d’Aide à l’Intégration Identitaire et Sociale). Je défendais pour ma part ardemment la mise en place d’un groupe Internet avec la création d’un blog, d’un forum sur lequel chacun pourrait présenter un article de son choix, Daniel me soutenait plutôt, mais d’autres dans le groupe prétendaient qu’après la musique, il faudrait s’intéresser au cinéma, et pourquoi pas, au sport... Nous étions huit chez Daniel ce soir là et la discussion allait bon train. - On se retrouvera bientôt à commenter la modification du parcours du Dakar ! Se désolait Claire. En quoi ça les aidera à s’intégrer ? - Et pourquoi pas ? Daniel fit semblant d’étouffer un bâillement sensé révéler son désaccord avec cette opinion. Après tout, c’est bien par là que j’ai commencé, moi. - C’est comme ça qu’a commencé Xavier Baron, aussi, se risqua Xav pour faire de la lèche, probablement (Xavier Baron était journaliste jusqu’à sa mort sur le terrain, suite à un accident). - Xavier Baron n’a pas couvert le Dakar. Il l’a couru, rectifiais-je. - Et il n’avait pas vingt ans. Xav et moi échangeâmes un sourire. Daniel ne perdait jamais une occasion de mettre en valeurs le génie de son héros. Nous commencions à prendre congé, Claire, Alexandre et Xav se dirigeaient déjà vers les ascenseurs mais Daniel m’avait retenu par le bras. - On peut parler un instant ? Je fis un signe pour qu’on ne m’attende pas. L’ascenseur arriva et je restais seule avec Daniel, qui referma la porte. - Qu’est ce qui ne va pas ? - Tout va bien. C’est juste... au sujet de Xav. - Xav ? - Oui... je ne sais pas si tu as remarqué, mais ça n’a pas l’air d’aller fort en ce moment. Et tu sais pourquoi ? - Il ne m’a rien dit... - C’est bientôt Noël. Et comme il n’a pas de famille cette année... - Et bien, moi non plus ! - Justement... J’avais pensé... - Oui ? - Henri Riveaudo possède un appartement dans une station de ski française assez réputée. Il se propose de me le laisser pour Noël, avec les amis de mon choix... J’ai pensé que ça serait sympa si vous veniez... - Quoi... tu nous inviterais ? La figure du professeur tout puissant en un instant s’était évanouie en poussière. - Oui... et bien... si tu es prise ailleurs... Je me mordais la lèvre inférieure pour ne pas exploser. - Il peut contenir combien de personne, cet appart ? - Il y a deux chambres, un séjour, en tout six lits - mais on peut se tasser. - Mais... Tu ne pensais pas inviter plutôt d’autres personnes ? Je ne sais pas, des amis, de la famille... - En fait, si. J’ai déjà proposé à deux autres amis de se joindre à nous. Un type qui s’appelle Nicolas, très cool et excellent skieur, et une fille, Emmanuelle. - Une fille ? - Justement, je pensais t’inviter pour qu’elle ne se sente pas seule... Je conservais un petit sourire qui le fit soupirer. - Arrête ! On se connaît depuis assez longtemps pour que tu saches que je suis absolument célibataire ! - Aaah ! Alors, ce n’est pas encore la fille de tes rêves... - C’est ma cousine, merci. Alors, tu en penses quoi ? - Moi, je suis partante. Je ne peux pas parler au nom de Xav, bien sur. - Tu pourras lui en toucher un mot ? - Pourquoi moi ? - Je ne sais pas... Je me sens toujours un peu mal à l’aise quand je dois lui parler sérieusement. J’ai toujours tendance à être, tu sais... Un peu sévère.

Daniel avait offert de me raccompagner, mais je préférais rentrer à pied, seule. Seule, je ne le restais pas bien longtemps. J’empruntais le pont qui traverse les voix de chemin de fer quand je distinguai une ombre sur le trottoir, en face de moi. M’approchant, je vis qu’il s’agissait de Xav Geister, le visage tourné vers l’ouest où se perdaient les rails, plus immobile que jamais. J’hésitais à le toucher, comme on hésite à toucher une poupée de cire pour vérifier qu’elle est bien inanimée. Mais je n’osais parler. Finalement, je lui saisis le bras. Il ne se tourna pas vers moi pour autant, mais baissa la tête, les mains appuyées sur la barrière. - Xav ? Ses genoux se plièrent sous le poids de son corps et il tomba sur le trottoir, les doigts agrippés aux barreaux de fer. Il y a quelques années j’aurai pris la fuite, ne sachant que faire d’autre. Je n’avais pas compris alors que tout ce que je pouvais dire importait peu. Je me suis accroupie près de lui, une main sur son épaule, attendant qu’il parle de lui même. - J’en ai vraiment marre, tellement marre ! - Je voudrais disparaître d’un seul coup... - Pour aller ou ? - Nulle part. Juste... nulle part ailleurs. Je voudrais cesser d’exister. C’est tout. - J’en peux plus d’être seul. Même quand je suis sensé être avec des amis, je n’y arrive pas. C’est plus fort que moi. - Tu n’arrives pas à quoi ? - Je ne sais pas... à me sentir bien avec les autres... à ne plus être seul dans ma tête. - … - J’aimerai bien savoir ce que c’est, l’amitié. - C’est peut-être de se faire inviter aux sports d’hiver par un type qu’on ne connaissait seulement pas il y a quatre mois ? Je me relevai et le forçai à faire de même. - Viens, j’ai piraté le dernier Harry Potter sur Internet, on va se le regarder en buvant de la bière, ça te dit ? Je ne sais pas si « ça lui disait », mais il me suivit néanmoins. Le voir dans cet état m’avait flanqué le moral à zéro. Après une deuxième bière nous nous sentions pourtant un peu plus joyeux. Suite aux aventures du gentil binoclard à cicatrice, je mettais un disque en marche et taxait une cigarette à Xav, ce qui m’arrive rarement (pour dire que cela aurait pu aller mieux). J’évite de montrer que je n’ai jamais fait que crapoter, devant un professionnel ça la fiche toujours mal. Nous enchaînons sur cette invitation aux sports d’hiver. - C’est quoi, le nom de la station ? - Meribel. - Connais pas. - J’en ai entendu parler, pendant ma prépa en France. - Tu sais skier, toi ? - Je passe partout. Et toi ? - Mais comment veux-tu que je sache ? Il affichait cet air préoccupé qui le vieillissait de dix ans ; monter sur des skis prenait autant d’ampleur que sauter en parachute… et son orgueil risquait d’en prendre un coup ! Ce grand sportif Noir (dont le sport préféré se pratiquait principalement en boite de nuit, ceci dit en aparté) pressentait un vautrage qui resterait dans les annales. Enfin, on verrait bien. - Qu’est ce qui passe à la télé ? - Rien, je crois. Le programme est derrière toi. Xav attrapa le journal au papier glacé et aux couleurs aguichantes et tourna les pages. - Voyons voir… Ah-aaah ! Un film sur un couple qui divorce, une rediffusion de friends, et c’est bientôt l’heure de loftmania. - Rien, quoi. - Enfin Sandra, on ne va pas louper Loftmania, tout de même ! - Si tu commences à regarder la téléréal, tu peux foutre le camp. De fait, il est quelle heure ? - Deux heures moins. - Génial. Tout va bien, demain c’est samedi. Tu veux bien changer le disque ? - Je mets quoi ? - Ce que tu veux. - Depuis quand tu aimes Daniel Anger ? - Sa musique, tu veux dire ?

Il n’est pas encore cinq heures. Impossible de dormir. D’abord, je n’ai pas sommeil. Ensuite, Xav, ne pouvant se résoudre à parcourir les vingt mètres et un étage qui le séparent de sa chambre, s’est endormi les chaussures sur mon oreiller, il y a un quart d’heure à peine. Je bouquine un roman en anglais très quelconque. Les bouteilles de bière roulent sous le lit. J’ignorais que Xav pouvait s’en enfiler autant sans pour autant perdre son calme. A la réflexion, je ne suis plus tout à fait sure qu’il aurait su retrouver son chemin pour rentrer chez lui. Vous savez ce que c’est quand vous lisez tard dans la nuit. Vous n’êtes jamais assez bien installés, et plus vous cherchez un peu de confort, plus vous avez de chances de vous endormir sur votre bouquin. L’idéal est de lire sur un tabouret. Mais bon, je n’en avais pas. Et puis, si ce bouquin insipide avait le don de m’endormir, je n’allais pas m’en plaindre. Après avoir récupéré mon oreiller, je m’installai sur un coussin stratégiquement placé près du radiateur. Et pourtant, je n’étais pas fatiguée : je ne m’explique pas mon réveil brutal quand quelqu’un frappa à la porte. Xav n’avait pas bougé d’un pouce en apparence ; il avait juste réussi à retirer la majeure partie de ses habits dans son sommeil, chaussures comprises. Je fus tenté un instant de vérifier s’il respirait bien toujours, mais la personne derrière la porte s’impatientait. Un coup d’oeil à ma montre : il était plus de onze heure. Daniel piaffait en m’attendant. - Ben qu’est ce que tu fiches ? T’es pas réveillée ? - Non. J’ai fait quasiment nuit blanche, si tu veux savoir. - Je peux rentrer ? Il n’attendit pas ma réponse pour s’exécuter. Ses yeux s’écarquillèrent progressivement en faisant le tour des mégots, des disques éparpillés par terre (c’est leur place habituelle chez moi, il faut dire, tout comme la place des livres et revues chez Daniel est sur le tapis), des bouteilles vides (ils n’en restaient pas beaucoup de pleines, à mon grand désarroi), et de Xav étendu à plat ventre sur mon lit, en calbute à présent (comme si la nuit avait été torride, lol), que je n’avais pas osé réveiller. - Depuis quand tu invites les mecs pour les faire boire et fumer ? - Tu avais raison, le moral n’était pas à son apogée hier soir. - C’est sensé expliquer... Il parlait quasiment à voix basse. - Tu fais ce que tu veux avec tes amis, seulement tu devrais quand même faire gaffe... - Enfin quoi ! C’est plus comme au début de l’année ! D’accord, en septembre je ne le connaissais pas, mais maintenant ! - Ce type est instable. Alors fais gaffe, c’est tout. - Instable ! Ce n’est pas moi qui l’ai invité à Meribel ! - Au fait, je venais pour savoir si tu lui en avais parlé. Vous avez eu toute la nuit pour ça, après tout... - Mais qu’est ce que c’est que ces sous entendus ? Oui, on en a parlé. - Et ? - Et il est autant enchanté que surpris. C’est la réaction à laquelle tu t’attendais ? - Ne le prends pas comme ça. - Je voudrais bien savoir ce que tu me reproches, après tout. Il vaut mieux se bourrer la gueule à deux que tout seul, tu crois pas ? - Alors, comme t’es une brave âme tu l’a accompagné dans sa décrépitude. - Il n’avait pas de bière chez lui. Alors, il n’allait pas boire tout seul MA bière ? Ma remarque lui arracha un sourire. Xav murmura quelques mots sans signification. Daniel se tourna un instant vers lui et amorça un mouvement vers la sortie. - Quelque chose ne va pas, aujourd’hui ? - Non... c’est juste que... Je vais sans doute reprendre un emploi à Fenêtre, et ça ne m’enchante guère. - Pourquoi ? - Principalement parce que je ne peux pas y écrire ce que je veux. - Oui, mais pourquoi reprendre un poste là bas ? - Raison financière. J’ai quelques projets, et ce que je gagne en temps que prof de TP ne me permet pas grand chose. - Et pour quelle raison as tu laissé tombé Fenêtre ? - J’avais besoin de vacances pour écrire une thèse. - Une thèse de quoi ? - Sociologie. Sur une comparaison entre la réaction de différents groupes de fans lors de l’introduction d’un élément à objectif de vulgarisation. - J’ai rien compris mais c’est pas grave. Xav se retourna. - Bon, je te laisse, salut. Je restais quelques instants immobile après que la porte se fut refermée, puis, saisie d’une frénésie d’agir, je secouai Xav qui mit plusieurs secondes à réagir. - C’est bon, c’est bon, je suis réveillé ! Avant de retomber endormi.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Bergen

Avec rage je poussais sur mes bâtons. Xav montait rapidement, à défaut de le faire élégamment, se retournant toutes les trente secondes pour mesurer l’écart grandissant entre nous deux, comme si je n’étais pas déjà assez vexée. Il y avait plus de neige qu’à notre arrivée hier, Dieu merci. Il avait du tomber une quinzaine de centimètres depuis hier soir six heures. Daniel prenait son temps et admirait le paysage. Emmanuelle et Nicolas nous attendaient déjà à l’endroit ou la piste amorçait une nouvelle descente. Je finissais en canard sous le regard ironique de l’autre idiot, mais Emmanuelle et Nicolas ne regardaient pas dans ma direction. Eux aussi, ils admiraient le paysage en silence. C’est vrai qu’il y avait de quoi. Les sapins disparaissaient dans la brume qui était descendue des sommets pendant que nous étions dans le télésiège. Pris dans le même rêve qu’eux, Daniel arriva lentement à notre hauteur. Il n’y avait personne d’autre que nous. Dans l’appartement, puis dans le télésiège, ces trois là nous avaient gavés de leurs aventures de chaque année en ces lieux. Mais maintenant, leur bonheur d’être là à nouveau l’emportait sur toute autre chose. - C’est curieux...j’ai l’impression d’avoir toujours été là, pendant tous ces mois que j’ai passé loin d’ici. Comme si je m’étais dédoublé, et que, pendant qu’une moitié de moi travaillait dans la plaine, l’autre attendait ici son retour... - Chaque année tu dis la même chose, Daniel, souffla doucement Emmanuelle. - C’est que chaque année j’éprouve la même sensation. J’étais la benjamine du groupe. Nicolas était de la même année que Daniel, et ensemble ils avaient parcouru une bonne partie de leur scolarité. Emmanuelle était mon aînée de trois ans. Ils discutaient maintenant pour savoir si l’on pousserait dès aujourd’hui jusqu’à Courchevel. Le soir même, j’étais si rétamée que je n’arrivais plus à retirer seule mes chaussures. Dan m’attrapa par les épaules pendant que Xav et Nic tiraient chacun sur un pied, et je me débattis si bien qu’ils finirent par me laisser tomber, au sens propre, j’ai le regret de vous le préciser. Nous avons passé le reste de la soirée à jouer au tarot devant quelques bières. J’avais beau être épuisée, je n’arrivais pas à m’endormir une fois que tout le monde eut éteint sa lumière. Je dormais avec Emmanuelle dans le séjour, qui se décomposait en une partie salon / chambre et une autre salle à manger / cuisine. Une grande baie vitrée éclairait cette seconde partie de la pièce, qui donnait sur les monts. Je distinguai un certain nombre de lumières jaunâtres allant et venant sur la paroi des montagnes. - Les dameuses. Mais je ne sais pas si c’est bien utile de damer maintenant. Il va probablement neiger encore cette nuit. Daniel était entré derrière moi sans que je l’entende. Je sentis sa main sur mon épaule pendant qu’il dirigeait son regard au dessus des sommets. - Il n’y a pas d’étoile ce soir. Tu ferais mieux de dormir, demain on a prévu de se lever tôt, rappelle toi. Mais j’allais me coucher bien après son départ, et une fois sous les draps, j’étais restée si longtemps les pieds nus sur le parquet que je n’arrivais plus à les réchauffer. Je croyais entendre quelqu’un sangloter, mais quand je dressai l’oreille il n’y avait rien d’autre que le son d’une chanson de D. Anger qui passait dans l’appartement au dessus de nos têtes. Enfin je sombrai dans l’oubli. Nous avions déjeuné en dehors des pistes, dans les sapins, de ce que nous avions dans nos sacs, et maintenant Daniel et Emmanuelle avaient entrepris de faire la sieste. Il faisait assez beau, en cette avant veille de Noël, et nous étions protégés du vent glacial qui nous avait débarrassé quelques heures plus tôt des nuages. Xav et moi avions entrepris de construire un igloo, histoire de passer le temps. Mais très vite, ce qui s’apparentait à un simple passe temps prit un tour bien plus dramatique. Pour Xav, et j’avoues que je n’eus guère de mal à le suivre dans son raisonnement, nous avions été pris au piège dans une avalanche, et, condamnés à passer la nuit ici dans l’attente des secours, nous étions déterminés à mettre toutes nos forces au service de notre survie, d’abord en construisant un abri. Nicolas faisait semblant de ne pas prêter attention à notre délire imaginatif, puis après quelques minutes il vint nous prêter main forte. Je voyais Daniel sourire en somnolant. - Bon, allez, on s’arrache ! s’exclama t-il en se redressant soudainement une fois que notre habitation eut pris un visage tout à fait confortable. - A moins que vous ne préfériez passer la nuit ici ? Nous avons alors examiné dubitatifs notre refuge. Passer la nuit ici ? Oui, je suppose qu’on se serait tenu chaud. L’appartement paraissait quand même préférable. - Adieu donc, Ô demeure inhabitée, soupira Xav d’un air grandiloquent, tournant la tête pour admirer une dernière fois notre oeuvre. Nous avons passé l’après midi à suivre un excellent skieur, qui nous emmena même dans de périlleux hors pistes. Ce skieur, qui portait une combinaison orange, était devenu dans notre esprit un dangereux terroriste que nous devions filer en tant qu’agents secrets. Daniel fut pris d’une crise de fou rire inextinguible sur le télésiège, alors qu’il se trouvait pris entre Xav et notre « terroriste » (le pauvre, s’il avait su !). Naturellement, Xav jouait le jeu à fond, sachant qu’il en était l’instigateur. Nous le suivions tous plus ou moins. Une fois rentré, alors que nous rangions les skis dans le placard qui leur était destiné, Nicolas lui conseilla de se faire chef pour boys scouts. - Peut-être qu’ils y mettraient moins de mauvaise volonté que vous ! - Peut-être que les scouts n’ont pas le même âge que nous, aussi. - Ne te vieillis pas trop, tu finiras par t’enterrer. - Nous n’avons plus vingt ans, nous. - Bon, et qu’est ce qui change entre vingt ans et vingt et un ? Dis moi vite, parce que dans quelques mois je vais y passer ! Daniel pris son temps pour réfléchir avant de nous déclarer qu’il n’en savait rien du tout. Messe de minuit à Courchevel 1750. Un curé impressionnant qui pouvait se passer de micro, et qui haranguait la foule venue l’écouter comme si elle y pouvait quelque chose. Cette nuit là, je me suis réveillée en entendant parler à côté. Je compris par la suite qu’il s’agissait de Daniel et Xav. Quelqu’un souleva le rideau puis j’entendis dire : - Je crois qu’elles dorment. - Tu es content d’être là ? - Oui, vraiment ! C’est cool de ta part ! Très cool même ! - Mmmh... Je ne l’ai pas fait par charité. En fait, je te rappelle que ce n’est pas moi qui paye. - Non, je sais ça... Je voulais dire que c’est sympa de t’être encombré de nous. - Ne dis pas de bêtises. Vous êtes des amis, même si on ne se connaît pas depuis longtemps. - Oui, et bien... je n’ai pas l’habitude. Quelqu’un, l’un des deux je ne sais pas, faisait les cent pas de l’autre coté du rideau. La voix douce de Xav demandait : - Quelque chose ne va pas, Daniel ? - Non... C’est juste que... je voulais savoir...Qu’est ce qu’il y a exactement entre toi et Sandra ? A ce stade de la conversation je dus faire un effort pour ne pas me redresser sur mon oreiller. - Comment, qu’est ce qu’il y a ? - Mmmhoui... vous êtes juste amis ou alors... - Tu as l’impression du contraire ? - Tu peux te contenter de répondre par une affirmative, au lieu de répondre à mes questions par d’autres questions. - On est juste de très bons amis… (il appuyait sur le « très ») Je lui dois beaucoup. Elle m’a sorti du fossé, tu vois. Comme toi, d’ailleurs. Mais ce n’est pas la même chose quand même. Tu vois, on est tout le temps ensemble, mais je ne sais pas… Tu crois qu’elle est amoureuse ? - Tu penses, toi ? - Je ne sais pas. J’ai du mal à imaginer… (Oh, mais comment vous faire entendre son accent ?) - Pourquoi ? - Je ne sais pas... peut-être qu’elle est trop indépendante. Pas assez... féminine. Tu as remarqué, tous ses amis sont des garçons. Un bruit de tabouret qui racle le parquet. Je me retourne le plus doucement possible et m’appuie sur les coudes. - On t’a déjà dit que tu avais un drôle de regard ? - Non. Mais voilà qui est fait. - tu sais à qui tu me fais penser ? -...? - Eugène Victor Tooms. -...?? - C’est dans X-files. -...??? - Une sorte de mutant aux yeux couleur bile qui possède la faculté d’étirer ses membres pour passer par des trous minuscules. - Et alors ? - Et alors, rien. Sauf qu’il se nourrit de foies. - Ah ah. - Et il a le même regard que toi. - Couleur... bile ? - Non. Il tourne très lentement la tête sans bouger les yeux pour regarder les choses bien en face. C’est effrayant. - Désolé. - Non ! Je ne disais pas ça pour toi ! Je trouve ça juste curieux, c’est tout. J’entendis bouger. - Tu vas te coucher ? - Ouais. - Bonne nuit. Et... Xav ? - Mmh ? - Pour le foie, demain... C’est Henri qui l’amène. Quelques minutes plus tard, la lumière s’éteint dans le séjour et je retombai la tête sur l’oreiller. Je fermai les yeux une seconde à peine, et quand je les ai rouverts, le jour commençait à poindre et j’étais la dernière au lit. Un lourd poids m’écrasait à moitié l’estomac. Ouvrant les yeux, je réalisais qu’il s’agissait du derrière de Xav : une bonne partie de ses 82 kilos s’était installée sur le lit, au dépend de la dormeuse qui l’habitait. - Bonjour madame… c’est comment ? Je trouvai déplacé son sourire alors qu’il m’écrasait. - Dégage, mince… - On est aimable ce matin… le cinéaste vient d’arriver, il va te trouver au lit ? Dis moi Sandra… Pourquoi tu me regardes comme ça ? Tu ne serais pas un peu amoureuse ? - Je crois que c’est mon problème, non ? Tu sais que tu m’écrases là ? - Pas encore, pas encore… - Quoi ? - Rien, une grossièreté. Je me lève, pas la peine de me regarder comme si tu voulais ma mort… Est-ce que tu peux vouloir ça d’ailleurs ?[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Feigheit

L’amphi crépitait. Des étudiants de droite protestaient derrière moi. L’intervenant actuel défendait le blocage de l’université dont dépend l’école de journalisme de Pairs. Le gouvernement actuel s’en prenait plein la figure. J’ai déjà oublié les raisons du désordre, une réforme quelconque du système, mauvaise comme toujours, pas pire qu’une autre mais pas meilleure que la situation actuelle. Je n’avais pas de raison particulière de prendre sa défense. Je n’avais pas non plus de raisons de m’y opposer, si vous voyez ce que je veux dire. En fait, mon éducation m’encourageait même plutôt à prendre position contre les habituels instigateurs du désordre. J’apercevais Xav qui tentait de trouver un passage, et je lui fis signe. Il me rejoint, coupant la foule comme jadis Moïse avait séparé les eaux. - Ils n’ont pas encore votés la grève ? - C’est même pas sur qu’elle soit votée. - Ca t’arrangerait bien, hein ? - Tu parles. (J’avais un exposé sur l’américanisation et la mondialisation à finir pour le surlendemain). - Enfin c’est pas une raison pour voter le blocage. - Non. C’est juste que ça m’arrangerait. Toi, qu’est ce que tu en penses ? - Moi ? Je vais voter pour le blocage, je crois... - Ouais.

Je ressortais de l’Assemblée générale avec le moral au trente sixième dessous, consciente de ma lâcheté comme jamais je ne l’avais été. J’avais voté pour le blocage. Comme Xav. Comme l’immense majorité des étudiants présents. Et soudain, dans un couloir, j’avais croisé Daniel. - Alors, cette A.G. ? Pas de cours demain, j’imagine ? - Non. - Une majorité contre ? - Mouais. - Vote à main levée, comme il se doit ? - Oui... pourquoi ? Un vote à main levé permet au moins à chacun de mesurer ses responsabilités ? Avait demandé Xav. - C’est ça ! Avait lâché Daniel. Mesurer ses responsabilités, ou bien y renoncer ! Un vote non anonyme encourage surtout à la lâcheté politique, tu savais ça ? Tu savais par exemple que l’Anschluss en Autriche a été ratifié à une immense majorité sans isoloir ? Est ce que cette majorité aurait été si importante si les votes avaient été tenus secret ? - On risque quand même moins ici ! - Le risque n’est pas de se faire buter, Xav. Je parle là du poids de la communauté sur chaque électeur. Le poids du regard. La peur de s’exclure d’une société. La pression sociale. Mon sentiment de lâcheté s’intensifia encore. - Tu es d’accord avec moi, Sandra ? J’approuvais faiblement de la tête. J’ignorais si j’avais voté le blocage de l’université pour éviter de faire mon exposé ou par simple lâcheté politique. Les deux, sans doute. Je finis par me convaincre que mon sentiment de remords n’était du qu’à une éducation de droite. Dans mon enfance, j’avais entendu dire et répéter tant par mon frère que par mon père que ces grèves étudiantes étaient toujours manipulées par les mêmes spécialistes de la contestation, gauchistes, éternels étudiants, fumeurs de cannabis, trotskoïdes dégénérés aux ordres de syndicats dont la seule raison d’être était le désordre perpétuel, j’en passe et des meilleurs. A l’époque je rigolais en sourdine : spécialistes de la contestation ! Et pour qui votaient-ils, ces rescapés de l’antiparlementarisme, pour me donner des leçons ? C’est vrai, quoi, pensais-je maintenant. Quand est-ce qu’on m’a appris à respecter celle que mon père dénommait la pseudo droite ? Alors, pourquoi aurais-je du remord ? Ainsi, même psycho sociologiquement, ce remords n’avait pas lieu d’être. Et puis qu’est ce que c’était que ces conneries, à résonner en terme de psycho sociologie je ne sais quoi ? Les cours me montaient à la tête ! J’avais voté la grève, et bien ! Un peu de désordre n’a jamais fait de mal au monde estudiantin, bien au contraire ! Rentrée chez moi, j’allumais la radio pour entendre une chanteuse française dont je ne me rappelais plus le nom me débiter d’une voix insupportable un tissu d’ânerie sur un pauvre imbécile sensé aimer toujours la même personne malgré quelque trahison qui l’emplissait d’une honte dont je me foutais comme de ma première couche culotte. Tout ça pour vous dire que le silence revint rapidement dans ma chambre, pour être brisé soudainement par un frappement à ma porte. - ‘trez ! La poignée tourna, et je m’attendais à voir apparaître Xav, ou Daniel, Ou encore Alexandre ou Claire qui habitaient le même immeuble que nous et bossaient sur le projet de Daniel. Mais la porte s’ouvrit et ce fut Michel qui se faufila timidement comme à son habitude le long du mur, en jean et pull à col roulé, avec son bonnet rouge sur la tête et sans ses lunettes. - Je ne te dérange pas ? Il me fallu quelques minutes pour me remettre. - Eh ben ? Tu as quitté l’hosto ? - Hier. - Pourquoi ne nous as tu pas mis au courant il y a trois jours quand nous sommes passés ? - J’attendais encore des résultats pour partir. - Des résultats... bons ? - Je peux m’asseoir ? - Sur ! Alors ? Il prit son temps pour me répondre. - Je suis sorti parce que j’ai perdu mon temps dans cet hôpital. - Comment ça, perdu ton temps ? Je sais que tu n’aimes pas que je te pose des questions, mais quand même... - Les traitements n’ont pas eu vraiment d’effets. Et il y a peu de chances pour qu’ils en aient, maintenant. Il remua un peu sur sa chaise, l’air franchement mal à l’aise, avant de continuer. - Donc, je suis sorti et je compte reprendre une vie aussi normale que faire se peut. Je digérais la nouvelle en silence, en évitant de le regarder. - Tu vas reprendre tes études ? - Maintenant j’aurais un peu de mal. J’ai écouté la radio, il y a eu une A.G. cet après midi et il parait que le blocage commence demain. - Je sais, j’y étais. - Tu as voté contre, je suppose ? - Non. - Je croyais que tu étais de droite ? - Mmm. - En fait, tu as fait preuve une fois de plus de ton incroyable lâcheté. - Tu es sorti de l’hosto pour me dire ça ? - Calmes-toi, et dis-moi si j’ai tort. - Non, comme d’habitude. Mais j’aimerais t’y voir ! Les deux tiers de l’assemblée étaient de gauche ... - Et aucun étudiant de droite n’a pris la parole ? Il m’observa un instant serrer des dents. C’est vrai, des étudiants de droite avaient opposé une résistance courageuse. - Et Xav, il était là ? Il a voté pour, j’imagine ? Je fis signe que oui. - J’allais pas voter non à côté de lui ? - Lâche. Comme si tu devais te soucier de l’opinion de Xav ! Tu ferais mieux de te soucier de celle de Daniel. - Je peux savoir pourquoi ? - Tu ne t’en doutes pas ? Je ne voyais pas vraiment où il voulait en venir. Il me regarda, incrédule, avant de prononcer cette phrase que je n’ai pas compris immédiatement, mais qui me laisse penser à présent que Michel, peut-être depuis toujours, avait deviné la vérité au sujet de Xav. - Tu as plus d’avenir chez les vivants, Sandra. Réfléchis bien avant de t’engager de cette façon. Parce que ton engagement politique te déterminera à rencontrer les gens que tu vas rencontrer, et te détournera d’autres personnes, que tu ne remarques pas, mais peut-être est-ce parce que tu ne regardes pas. Daniel aurait été déçu de savoir que tu t’es engagée aux côtés de ceux qu’il désapprouve. Et Xav ne te respectera pas plus si tu es d’accord avec lui. C’est un contestataire, un révolutionnaire, un maquisard, mais il ne voit pas d’opposition dans la différence. - Et toi ? Je te croyais de gauche ? - Tu te prépares à être journaliste, alors je vais te dire : je préfère cent fois un journaliste de droite qui se présente comme tel à un journaliste de gauche qui se ment à lui même et donc qui ment à ses lecteurs. Essaie d’être honnête avec toi-même ! Cette grève est idiote, avoue le ! Et elle fait le jeu de gens avec lesquels tu n’es pas en phase, et tu n’as jamais été en phase avec eux. Moi non plus d’ailleurs. Je t’ai déjà fais savoir que je n’aimais pas l’agitation. - Non, je sais. Tu te dis de gauche uniquement parce que tu crois que la gauche possède le monopole de la générosité, de la solidarité et de la défense des droits de l’homme. - Et bien vas-y, dis moi clairement ce que tu penses ! Dis moi en quoi selon toi la droite vaut mieux ! - La droite ne vaut pas mieux que la gauche. Seulement les hommes de droite sont moins hypocrites. - On ne peut pas être de gauche sans être hypocrite ? - On peut voter à gauche, se dire de gauche, avoir une opinion de gauche honnêtement... mais on ne pourra jamais faire de la politique à un niveau plus avancé que l’isoloir... ou la rue. Il perdit enfin de son sérieux et se permit de rire. - Voilà ! Je ne suis pas fait pour la politique ! Contrairement à toi, d’ailleurs. Tu ferais une excellente socialiste, selon tes propres critères ! - Cette discussion n’a ni queue ni tête… Au fond tu sais bien pourquoi j’ai voté la grève, pas la peine d’essayer de me justifier par des grandes idées, des aveux de lâcheté et des changements de caps. - Oui… Tu sais bien que je disais ça pour t’embêter. Il avait l’air malicieux en diable, sous son bonnet rouge. - Tu as voté la grève… - Parce que j’aime ça, tout à fait. Et, après un soupir. - Pardon, mais tu sais… On ne se refait pas.

Et tout au fond de moi, une petite voix ricanait ; l’habitus ne peut rien face à la nature profonde…[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Verschwinden

Les mots très durs de Michel m’ont trotté dans la tête pendant toute la durée de ces premiers troubles, et je ne suis guère sortie de chez moi. Je me suis pas mal demandée ou trouver le courage de défendre ses idées politiques, et j’en ai d’ailleurs discuté avec Daniel. Je me souviens qu’il avait rigolé. - Avant de défendre tes idées, il faudrait que tu en aies ! Tu n’es engagée nulle part, j’imagine ? J’étais consciente de ce défaut. Xav, lui, n’avait pas autant d’état d’âme. Il semblait ravi que Michel ait quitté l’hôpital, même si cela signifiait l’échec des traitements, et donc, pour moi en tout cas, sa condamnation à mort. Il passait beaucoup de temps chez les Saintnoms, et je ne les voyais pas souvent, ni l’un ni l’autre. C’est ainsi que je ne me suis pas rendue compte que mon camerounais déprimait une fois de plus. Je déprimais moi aussi, la vérité, c’est que les longues discussions de nos nuits blanches me manquaient… Un jour de fin mars, je crois, Michel et Dan ont frappé chez moi. En voyant leur mine sombre je m’étais tout de suite inquiétée. Xav s’était disputé avec Michel voila deux jours, et avait depuis lors disparu de la circulation. Michel avait été consulter Dan, qui n’avait pas de nouvelles. Ils étaient montés plusieurs fois chez Xav, il n’y avait jamais personne. Ils avaient donc espéré le trouver chez moi. Mais je ne l’avais pas croisé depuis presque une semaine. Il était injoignable. La voiture de Dan, ainsi que son conducteur légitime, fut mise à notre disposition. Nous avons tout d’abord investit l’université. La bibliothèque ne recelait que des livres et leurs lecteurs. Michel était suffisamment inquiet pour ne pas s’y attarder. Le resto U était désert, il était à peine onze heures. Les salles informatiques furent fouillées une à une. Il n’y était pas. Nous avons alors exploré les alentours de l’université. Il aurait pu se cacher dans n’importe lequel de ces parcs, dans le jardin des plantes à côté. Chaque allée ne nous dévoilait que des mères poussant leur landau, des enfants accroupis bâtissant des routes, des ponts, des villes peuplées de fantômes, des châteaux au sable dormant et des remparts contre des ennemis imaginaires, des commères à la discussion vide de sens, des lecteurs assis sur les bancs, l’air absent le livre entre les mains, des adolescents se préparant à pique-niquer et dont nous n’entendions pas les rires. Tous les quarts d’heure, nous essayions de joindre Xav sur son portable, sans espoir car il devait l’avoir éteint. Nos montres indiquaient trois heure quand, nous avouant vaincus, nous nous sommes effondrés dans la voiture de Dan. C’étai comme rechercher un fantôme… - Bon, on ne panique pas. Sandra, on va réfléchir chez toi, si cela ne t’ennuie pas. Comme ça nous serons en mesure de voir s’il arrive. Nous avons suivi le conseil de Dan et nous sommes retourné chez moi. - Nous devons avoir un moyen de savoir ou il est allé. Michel, peux-tu nous répéter exactement les termes de votre dispute ? - C’était trois fois rien. Il voulait emprunter un disque à ma soeur, je lui ai dit que je ne pensais pas que ma mère serait d’accord. - A priori, il aurait pu demander à ta soeur ? demanda Dan. Michel prit l’expression d’un pâtissier à qui l’on viendrait juste de suggérer un régime. - Tu veux dire... un des disques d’Eliane ? Il approuva. - Mais... J’y perdais mon latin, visiblement Dan n’avait pas l’air de comprendre l’origine du silence qui s’ensuivit mais n’osa pas le briser. - Maman n’a pas touché à sa chambre, les affaires ont été laissée telle quelle depuis... ...enfin, je crois bien que même le lit n’a pas été fait. J’y vais parfois, quand maman n’est pas là, pour lire un de ses livres ou écouter de la musique, mais je ne pense pas qu’elle serait ravie si quelqu’un touchait à ses affaires. Tu comprends, n’est ce pas ? C’est déjà assez dur pour elle de savoir que je ne suis pas en excellente santé, si en plus on ressort ce genre de souvenirs en ce moment... Tu dois imaginer comme c’est terrible pour elle. Daniel restait silencieux, assis près du radiateur. Michel semblait avoir oublié sa présence. - Est ce qu’il savait qu’Eliane s’est suicidée ? J’entendis Daniel bouger à côté de moi mais ne lui jetais pas un regard. - C’est ce que je lui ai dit. Il doit l’avoir mal pris, pour une raison que j’ignore, parce qu’il s’est barré à ce moment. - Il n’a rien dit de plus ? - Non. Mais il n’avait pas l’air de très bonne humeur ce jour là. Nous avons attendu toute la soirée que Xav daigne se montrer mais visiblement il ne voulait pas rentrer dormir. Daniel était rentré chez lui, nous demandant de le contacter si nous avions du nouveau. Michel s’était attardé. - Il y a quelque chose que je voulais rajouter au sujet de Xav. Mais je ne pouvais pas trop aborder ce point tant que Dan était là. Je ne pense pas qu’il ait compris véritablement qui était Xav. - Je ne l’ai pas vraiment compris non plus, visiblement. - Je ne crois pas que ce soit à cause de notre dispute qu’il a disparu. Je lui en ai dit plus sur la mort d’Eliane que ce que j’ai laissé entendre tout à l’heure. - Que lui as tu dit ? - La vérité. Ce que je t’avais raconté, tu sais ? Dans ma lettre... Nous n’avions jamais encore évoqué ensemble cette lettre dans laquelle il m’avait révélé sa maladie, il y a plusieurs années de ça. - Tu lui as dit que c’était de ta faute ? Il haussa les épaules : est ce que ce n’était pas l’exacte vérité ? - Et après ça, il est parti ? - Il m’a regardé d’une façon encore plus étrange que d’habitude, et puis oui, il est parti. - Tu ne lui as pas expliqué ? - Non... mais je penses qu’il m’en veut. - ... ? - Sandra... Je l’imagine très bien tenter de mettre fin à sa vie. - Ne parle pas de malheur ! J’ignore ce qu’il s’est passé mais nous allons le retrouver avant qu’il ait fait une bêtise ! - Ce n’est pas de cela que je voulais parler. Tu ne crois pas... qu’il a déjà essayé ? Après tout quand tu l’as trouvé, il n’allait pas très bien, n’est ce pas ? Qu’est ce qu’il faisait d’ailleurs sur ce pont ? Je vois très bien de quoi tu veux parler, je connais ce pont, quand j’étais gamin il y avait un jardin public avec toboggan, tourniquet et balançoire, et nous habitions à côté. Maman nous y emmenait, j’ai traversé les voies de chemin de fer je ne sais combien de fois sur ce pont ! Et j’ai entendu raconter qu’il y a longtemps, un type s’était jeté de ce pont au passage d’un train. Aussi, quand tu m’as parlé de cet endroit, ou vous vous étiez croisé, je me suis demandé ce qu’il faisait là. Et je me suis demandé pourquoi tu étais là, comme par hasard. - Qu’est ce que tu racontes ? Je me baladais, et c’était le chemin le plus court pour rentrer chez moi ! Quant à Xav, s’il avait tenu à se foutre sous un train, il ne m’aurait pas appelé, il m’aurait laissé passer en cherchant à ne pas se faire remarquer, tu ne penses pas ? - Pour être franc, non. Peut-être étais-tu sa dernière chance ?

Je réfléchis un instant. Des horizons nouveaux s’ouvraient. Pourquoi Michel ne m’avait-il pas parlé de cela plus tôt ? Une intuition me traversa. - Peut-être qu’il y est retourné ? - Ou ça, sur le pont ? - Ca ne coûte rien d’aller voir.

Nous avons marché dans ma rue, puis nous avons pressé le pas. En vue du pont je me mis à courir et Michel m’emboîta le pas. Mais le pont était désert et rien ne prouvait que Xav fût passé par là. - Il devrait être ici ! M’écriais-je devant l’emplacement ou il m’était apparu pour la première fois. Découragée, je me laissais tomber là, m’accroupissant à même le trottoir. Michel s’accroupit près de moi, en se mordant la lèvre inférieure de déception. Nous restâmes là, prostrés, reprenant lentement notre souffle, pendant de longues minutes. Puis subitement un changement vint. Un nuage peut-être passait devant le soleil. Mais Michel leva les yeux et laissa surgir un cri de surprise. Xav avait surgi aussi soudainement que s’il venait juste de se matérialiser dans les airs. - Qu’attendez vous là ? - Qui veux-tu qu’on attende ? Le passage du prochain train ? Répondis-je reprenant rapidement mes esprits, en désignant les rails qui somnolaient en bas, couverts de la rouille des années. Xav, sans répondre, sourit mélancoliquement. - On te cherche depuis hier, Mik. - Fallait pas. Je n’étais pas perdu... - Non mais t’es gonflé ! Tu disparais, il pourrait t’être arrivé n’importe quoi… tu pourrais avoir été arrêté, je sais pas, ou être mort, ou à l’hôpital… tu répondais même pas à nos appels, ça sonnait dans le vide ! T’as même fini par éteindre ton portable ! - Gronde pas, gronde pas… Il ressemblait à un gamin pris en faute. J’étais hors de moi. - Mais ta gueule, on dirait un gosse de six ans ! Et puis, j’ai bien le droit de m’énerver… Il se dirigea sans faire plus attention à nous vers l’extrémité du pont d’ou nous étions venus. Après avoir échangé un regard, nous lui emboîtâmes le pas. Pas une seule fois il ne s’arrêta, ne se retourna pour nous observer, ni ne nous adressa la parole avant d’être arrivé à un petit square. Il s’arrête, s’assoie sur un banc. Je me pose à côté. Michel reste silencieux, et me regarde avec anxiété. - Ecoute, Xav, excuse moi. Mais on a eu si peur qu’il te soit arrivé quelque chose… Comment tu peux disparaître comme ça ? Pourquoi tu nous fais ça ? Est-ce que tu ne sais pas qu’on t’aime ? Ou bien, tu te fous de nous… - Qui m’aime, ici ? - Moi, je t’aime… Ma respiration était presque aussi calme que la sienne. Enervée, je m’étais penchée vers lui, et je le regardais maintenant par en dessous. Il avait son visage des jours malheureux. - Vous m’aimez comment, madame ? - Mais je sais pas, moi… - Peut-être que je t’aime aussi ? - Où est passé Michel ? Mais le regard de Xav ne se détachait pas de moi. Pourtant, Michel s’était à son tour évanoui dans la nature. - Peut-être qu’il voulait nous laisser seuls ? Je gardais le silence, m’abîmant dans la contemplation des graviers à mes pieds. Je ne résistai pas quand il m’attira à lui. - Tu ne dis rien à Daniel, hein ? Et même Michel, il n’a pas besoin de savoir comment ça se finit… - Ecoute… Tu crois pas que les choses sont un peu compliquées ? Je retrouvais un peu de mes esprits. - Compliquées pourquoi ? - Et bien, tu sais… Mais nous étions sur un banc public dans un square, et je n’avais aucune raison de m’inquiéter du futur. Les dieux étaient au repos…[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Zwischenspiel

Troisième Partie « La première neige, mimosa des morts. »

- Je te préviens Boub’, si tu n’y mets pas du tien je vais me fâcher. Tu ne joueras pas au match samedi. - Et qui va jouer pour moi ? - Damien. - Damien est nul. - Pas du tout, il est très bon. En plus, lui a fini ses devoirs. - C’est pas parce qu’il est fort en maths qu’il va faire gagner les léopards tenaces. Xavier resta songeur un instant, examinant le bon sens du gamin. - Bien, alors puisque tu es si intelligent, tu vas nous dire pourquoi selon toi X=1 ? - Est-ce que je sais ? C’est faux ? - Non, c’est juste, mais je veux savoir comment tu as trouvé la solution. - Mais le principal c’est le résultat, non ? - C’est le raisonnement, le principal ! lançais-je de l’autre bout de la table, avant de me pencher sur Yasmina. - Bon alors, cette poésie ? La petite leva les yeux du cahier. - Je vais pouvoir voir le match samedi ? Mon grand frère joue… - Oui, tu vas pouvoir le voir. Quelques minutes passèrent en silence pendant que la dizaine de gamins assis à la table et que nous surveillions grignotaient leur stylos. Xav jetait un coup d’œil à l’horloge. 18 heures. Plus qu’une demi heure. On passe les pirates des caraïbes au cinéma. Un regard. A l’autre bout de la table, un adolescent se lève. - Tu me relis ? J’ai fini… - C’est ton devoir d’anglais ? Montre plutôt ça à Xavier. Moi et l’anglais…

- Oooooohh il m’a saoulé le Boub’ ! Sérieux, comment ce gosse est capable de trouver la solution d’une équation sans pouvoir expliquer comment il l’a trouvée ? - Oui, moi aussi je faisais ça étant petite. - De toute façon il a raison non ? L’important c’est le résultat ! - Bon, le problème c’est qu’il faut être capable de refaire le même raisonnement plus tard… - Et alors ? Qu’est ce qu’on en a à faire après tout, les maths, ça ne sert pas à grand-chose… - Tu me saoules déjà. On y va alors ?

On arrivait aux vacances, débarrassés des partiels. Les enfants du groupe de soutien scolaire que Xav et moi avions accepté d’animer étaient intenables. Nous leur avions promis une coupe de football entre plusieurs écoles, groupes de sport et autres partenaires du projet ; au final, 15 équipes étaient en jeu depuis un mois, ce qui ne faisait que rajouter à l’excitation générale. Nous devions faire le bilan des groupes de soutiens scolaires le lendemain soir, et nous comptions en profiter pour finaliser la préparation du camp auquel 50 de nos protégés s’étaient inscrits. - C’est pas notre groupe qui va poser problème. Franchement, je crois qu’ils vont passer sans problème en classe supérieure… Même Momo a fait de sacrés progrès ! J’ai été parler à sa prof principale hier, elle m’a assuré qu’au vu de sa progression on allait tenter de le faire passer en quatrième… - Moi je suis un peu déçu. Je m’attendais à quelque chose de plus grand. - En même temps il faut qu’on fasse nos preuves pour trouver d’autres partenaires. Xav faisait rouler la capsule sur la nappe. - Mouais… On s’en reprend une ? - Ca fera la quatrième ! - On a encore un quart d’heure avant le film ! - Mais tu sais que j’ai tendance à déconner quand j’ai un peu bu. Il fait disparaître la capsule dans sa main, m’envoie un sourire triangulaire et se balance sur sa chaise. - C’est moi qui paye ce coup ci. - Aha… alors ça se fête !

J’ai déjà pas mal bu quand on entre dans la salle, pour suivre les tribulations de ce cher Jack Sparrow. Un vrai pirate, cet homme. On quitte le cinéma pour retrouver un cabaret, et on boit encore, bien sûr. Je me demande encore ce matin là comment il s’avère que je me suis réveillée dans mon lit. Je ne garde pas le souvenir d’avoir gravi les escaliers, ni d’avoir ouvert la porte. La dernière image gravée dans ma mémoire ? La dernière rame de métro qui semblait foncer beaucoup plus vite que d’habitude dans un tourbillon de lumière flash pendant que Xav me tenait la main, un peu trop gentiment, sans doute pour m’empêcher de tomber dans un coma éthylique bien mérité. Pardonnez moi cet écart littéraire, mais ça me démange le clavier : lol. J’ai honte. [sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Tot

Le Mont Mazemme était voilé à l’horizon. Les gamins piaillaient dans la grange. J’étais sortie un instant, pour respirer l’air du soir. Plus que deux jours, deux toutes petites journées, et le camp s’achèverait. Quelque part devant moi, Emmanuel s’affairait avec Xavier à la préparation d’un barbecue improvisé. Daniel avait disparu, occupé à de basses taches logistiques. Je regardais les sapins immobiles sur ma gauche. Pas un souffle de vent, et pourtant il ne faisait pas chaud. Je souriais en moi-même de voir notre camerounais emmitouflé d’une grosse polaire… Et je me mis à regretter de ne pas avoir emporté dans mon sac le gros pull blanc à col roulé que je ne quittais pas de l’hiver. La Chaîne du Centre ! Daniel n’aurait pu choisir meilleur endroit pour son camp volant. Au moins, ces gosses de la cité sauront à quoi ressemble la campagne. Et quand je pense que Claire voulait nous entasser sur des plages bondées ! De la ferme, le propriétaire surgit soudain, l’air affairé. Mais rien ne peut détruire le calme de cette soirée. Je ne vois pas Daniel le rejoindre, entrer dans le corps de bâtiment, ressortir d’un air soucieux. Je regarde toujours les garçons préparer leur barbecue : le feu a pris, il faut attendre maintenant les braises. Xavier se relève, la sueur couvre son beau visage d’ébène. Il aperçoit Daniel derrière moi, qui s’est arrêté devant cette scène des derniers bonheurs du jour. - Qu’est ce qu’il y a ? Il s’est passé quelque chose ? Je me retourne. Daniel nous observe, interdit, une expression de détresse teintée de mélancolie dans le regard. Il nous observe l’un après l’autre, regarde le Mont Mazemme se draper dans la brume comme dans son linceul. Ses yeux s’attardent sur les flammes. Comme s’il observait un dernier tableau heureux avant d’en arriver à la galerie où s’exposent les œuvres de souffrances du peintre. - C’est quoi ? demande Xavier, dont le front se plisse maintenant. Il essuie la sueur d’un revers de manche. Mais dis nous ? - C’était la mère de Michel… au téléphone. Son cas s’est aggravé subitement et… - Elle est toujours en ligne ? - Oui… elle veut te parler, Sandra.

Dispensés de fin de camp, Xavier et moi sommes maintenant à l’hôpital avec notre ami. Il y a sa mère aussi, et deux de ses frères. Il ne parle plus, n’ouvre plus les yeux, n’est plus lui-même, sous assistance cardiaque et respiratoire. Jusqu’à ce que le cerveau se taise. Ce cerveau si bien fait, ce cerveau le détruit lentement. Il n’en a plus que pour quelques jours, et nous restons là, impuissants. Je réalise que nous le perdons, comme il était écrit au commencement. Je ricane en entendant ces mots monter à ma mémoire fatiguée. Une heure, deux heures passent, puis trois, puis quatre, puis finalement un jour entier. On guette le souffle, on écoute le battement du cœur. Les minutes s’égrènent comme les grains d’un chapelet. Prier ! Je ne puis pas. L’atmosphère de la chambre m’étouffe. Ma présence n’y est pas nécessaire. Je sors. Le couloir blanc, un banc. Pendant quelques secondes je respire plus librement. Mais une ombre se penche au dessus de moi. Xavier. - C’est comment, tu ne te sens pas bien ? - Non. On n’a pas besoin d’être là… - Rappelle toi, c’est sa mère qui nous a demandé de venir. - Pourquoi, elle ne fait pas attention à nous ! - Mais nous sommes présents. Elle n’est pas seule. Allons, reviens.

Nous nous endormons dans les fauteuils. On nous propose de rentrer, de dormir quelques heures, non : nous voulons être là quand… Et puis vinrent les mots qui devaient tout libérer. « C’est fini. »

Madame Saintnom s’effondre. Xavier la voit, il se lève, ses traits tirés tendus par la douleur, et pose une main sur l’épaule de la mère. De lui émane une douceur que je n’aurais pas cru possible.

- Non, ce n’est pas fini, madame. Il n’a pas vécu pour rien, et il n’est pas mort sans laisser quelque chose, un héritage que rien ne peut vous enlever. Regardez le madame ! C’est votre fils. Savez vous quel fardeau il a porté des années durant, cachant la vérité à ses frères et sœurs, à ses camarades, et vous dissimulant son chagrin ? Il se tenait debout seul, en adulte, faisant montre de toute la force du monde. Ses angoisses, il les portait, et votre chagrin il voulait le prendre sur son dos également. Et il a porté plus encore à la mort de sa sœur. Car il s’en est senti responsable, il avait failli une fois, une fois il avait voulu faire porter par un autre sa détresse, et cet autre n’a pas pu. C’était sa blessure, son remord. Avait-il raison ? Je ne le pense pas. Il n’est jamais raisonnable de s’imputer des morts dont on ignore la cause. Mais c’était son fardeau. (Il s’agenouilla et lui parla d’une voix très douce, presque un murmure). Voyez madame, la force de votre fils ! Voyez, c’est votre fils ! Et cette force incroyable qu’il avait en lui, elle doit rejaillir sur vous maintenant, elle doit rejaillir sur nous tous. Comment, nous aurions rencontré cette personne si hors du commun, et nous en ressortirions inchangés ? Car nous l’avons rencontré ! Mesurez notre chance ! Nous ne pouvons plus être comme avant, non, non. Parce qu’il nous a transmis, par cette force qu’il avait en lui, par sa mémoire même, nous ne pouvons pas faire porter par un autre notre faiblesse. Pleurez ! Pleurez seuls et ensemble, car nous perdons quelqu’un, mais ne sortez pas brisés de cette chambre. Ce serait lui faire insulte, à lui qui sortait toujours grandit des épreuves, souriant même lorsque tout allait mal pour nous assurer que ça n’allait pas si mal. Voyez, c’est votre fils qui nous le dit. Les choses ne vont pas si mal, puisque nous avons encore tant à faire ! Il nous reste tant de combats à mener. Il aurait aimé être à nos côtés. Mais battons nous pour deux alors ! Vivons pour deux, respirons pour deux, buvons pour deux aussi ! Car ainsi, il sera à nos côtés, vivant pour toujours par ce qu’il nous a donné. Un trésor incommensurable : la croyance que la vie vaut la peine d’être aimée. J’ai pleuré, ce jour là. Tout le monde a pleuré, mais en même temps, je sentais la paix emplir mon esprit. Etait-ce le fait du discours de Xavier ? Quel discours, je lui fis remarquer par la suite qu’il devait l’avoir composé avant… - Non, du tout… C’était de l’impro, et pour tout t’avouer, elle ne traduisait pas le fond de ma pensée. - Qui est ? - Tu sais… J’ai pas mal changé d’avis, mais pendant longtemps, c’est par crainte de perdre les gens que j’aime que j’ai tout fait pour n’aimer plus personne. - Impossible. On fini toujours par s’attacher aux gens, même si on ne retient rien de ce qu’on éprouve pour eux. - Cela, j’ai eu à l’apprendre…[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Glaswand

Comment en suis-je venue à lui faire suffisamment confiance pour croire toute son histoire ? Et surtout, pourquoi est-ce à moi qu’il s’est adressé, à moi la gamine inconsciente et naïve, la fille qui avait toujours craint de s’attacher trop aux gens… Je ne sais pas. Toujours est-il qu’une nuit, nous avions fini seuls dans la boite, assis devant une bouteille de whisky à demi bue. Pour une fois, il donnait l’impression d’en avoir abusée ; son regard fixe se teintait de rouge, et la fatigue tirait son visage. - Tu sais, je n’ai jamais pu supporter les aéroports. - Ah ? - Non. C’est des endroits glauques, c’est là que les gens se séparent. - Tu as pris l’avion pour venir ici ? - Ne détourne pas la conversation, s’il te plait… - Il me plait. - Tu es là, derrière la vitre, tu pleures, tu crois que tout va se briser, mais tu pleures juste et rien ne vient… Je ne disais rien, le laissant parler. Où voulait-il en venir ? - Et c’est comme si la personne qui partait était en train de mourir. - Partir, c’est mourir un peu… - Oui. - Mais aujourd’hui, le monde est petit… Regarde toi-même comment tu as voyagé ! - Non, ce n’est pas la distance le problème… c’est le moment. L’instant, tu comprends ? L’instant où on se sépare, et c’est comme si on mourait l’un à l’autre. Moi je n’accompagne personne à l’aéroport. Jamais. - Tu as peur de la mort ? - Pas si c’est moi qui meurs… - Tu disais, mourir l’un à l’autre. Alors, dans ce cas, celui qui reste meurt autant que celui qui part ? - Qui part ? Ce n’est qu’une question de point de vue. - Pourquoi tu me racontes ça ? - Pour te dire. Parce qu’il faut que tu saches comme ça fait mal… - Mes parents sont morts dans un accident d’avion. - Je ne savais pas. - Pourquoi veux tu me faire mal ? - Il faut que tu saches, que c’est toujours plus dur pour ceux qui restent. - Mais je le sais déjà. - Non, tu ne sais pas. Tu n’as jamais vraiment aimé quelqu’un qui est parti. Tu n’as jamais perdu quelqu’un que tu aimes… Je restais silencieuse sans comprendre. Il reprit, comme pour lui-même : - Quand je l’ai perdu… C’est comme si j’avais tout perdu. J’ai cru, et nous avons cru tout les deux, que ça pourrait continuer, malgré la distance… Mais ça ne marche pas comme ça. J’ai été fidèle, tu sais… Pendant un temps. Et puis… Ca ne nous suffisait pas, de savoir que nous étions sur la même planète. Tu ne crois pas, toi, que les gens que nous ne voyons pas cessent d’exister ? - Non, je ne le crois pas. - Mais toi, tu crois en Dieu. - Oui… - Tu pris parfois, pour ceux qui sont partis ? - Oui.

Et toi, ça t’arrive de prier ? - Non. Je n’ai jamais eu la foi. Pour moi, il n’y a que ce qu’on voit et ce qu’on sait qui existe. - Tu n’as jamais vu la Terre tourner, pourtant ! - Je ne sais même pas pourquoi je t’ai accompagné à la Messe, l’autre dimanche ! Je haussais les épaules. Pour me faire plaisir, sans doute… Où pour se faire passer pour quelqu’un de bien à mes yeux, quoi que ça ne lui ressemblait pas. - Je suis qui, pour toi ? - Une petite fille… une petite fille qui ne connaît encore rien de la vie, ni de l’amour… Et qui ne sait pas ce qu’elle veut faire de sa vie ! - Moi, je sais ce que je veux faire de ma vie… c’est la vie qui ne sait pas ce qu’elle veut faire de moi… - Toi, là !

Je ne connaissais rien de la vie ? Tu t’es chargé de mon apprentissage, mon frère. Quand je t’ai quitté je n’étais plus du tout la même.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Du

Nous buvions comme des trous en boite. Nous ne pouvions pas nous séparer l’un de l’autre… Souviens toi des dimanches midi chez Claire, rappelle toi comme chaque soir tu frappais à ma porte, avec toujours le même sourire quand je l’ouvrais. Simplement parce qu’on aimait être ensemble… Et puis, tu t’es écarté de moi. Tu as changé… Et moi, j’aurais voulu passer chaque jour de ma vie avec toi, à te parler. Sais tu seulement pourquoi ? Parce que ta pensée était si étrangement humaine. Avec personne d’autre je n’aurais pu parler autant, et je t’ai dit des choses que je n’ai répétées à personne d’autre sur cette planète. Et il en est d’autres que je t’ai cachées. Parmi lesquelles ce que j’écris actuellement… Tu m’as souvent reproché de ne pas parler, de ne pas « dire les choses ». Mais je ne pouvais pas, Xav, je ne pouvais pas. Que dire ? Que je voulais rester avec toi chaque jour de ma vie ? Mais j’avais déjà compris, que ce n’était pas possible… Je savais déjà que tu étais différent, et cette différence, si je l’aimais, si c’était ce que j’aimais le plus en toi, elle était aussi celle qui allait nous séparer, qui avait fait en sorte que jamais nous ne puissions être vraiment ensemble. Quelle chance elle a eu, celle qui a eu le courage de te prendre à l’époque ! Et quelle sottise que de partir, alors que toi, tu restais. Tu étais, je n’en doute pas, l’homme de sa vie. Lequel d’entre vous deux est mort le premier ? Et pourquoi es-tu venu ici, entrer dans ma vie ? Qu’es-tu venu chercher là ? Une rédemption pour je ne sais quelle faute, l’amour que tu n’avais pas trouvé ailleurs, ta place, tout simplement, sur cette planète ? Ta place sur cette planète ! Mais où est-elle, ta place ? Je t’imagine, toi et ton intelligence, ta sensibilité à fleur de peau, ton impulsivité toute africaine, mais aussi ton charme indéniable, ta classe, et ta quête d’absolu, je t’imagine dans ta ville natale… J’ai visité Yaoundé depuis, j’ai été là ou tu m’avais dit travailler, j’ai vu. Mais où était ta place ? Qu’es-tu venu chercher en Europe, pourquoi es-tu venu là plutôt qu’ailleurs ? Pourquoi dans mon pays, dans ma ville ? Tu n’étais pas d’ici… Et à la vérité, tu es de nulle part… Avec toi on ne pouvait se disputer sur des choses sérieuses. Tu écoutais tous les avis, tu ne voyais pas de problème à la différence. Personne ne pouvait te faire changer d’opinion, aussi. Tête de mule ! Mais en face de toi, nous nous sentions plus humains. Comme si dévoiler tes peines et tes faiblesses, tes joies et ta tristesse, comme si ne rien cacher de tes propres blessures nous permettait de supporter les nôtres. Je comprends à présent pourquoi c’est à toi que Michel s’est adressé, dans les dernières semaines de sa vie. Je comprends aussi pourquoi c’est toi qui nous consolais tous, le soir ou il est parti… Mais ais-je eu autant de peine ce soir là ? Mourir, c’est partir beaucoup. Et toi, chaque jour tu partais un peu plus. Chacun de tes au- revoir sonnait comme un adieu. Et maintenant, je sais ce que c’est que de perdre quelqu’un. Si partir, c’est mourir, rester ce n’est pas mieux… Mais il fallait que je le comprenne grâce à quelqu’un que j’aime par-dessus tout, quelqu’un qui a su se faire aimer. Ne me demande plus comment je t’aimais. Comme un ami, un frère, un homme ? Ces classifications sont-elles bien utiles ? Je t’aimais comme un être humain, pour autant qu’un être humain puisse en aimer un autre. Et par-delà toutes les gares et tous les aéroports du monde, je t’aime encore, même si jamais je n’ai bien compris qui tu étais et ce que tu étais venu faire ici. Tes fautes, tes bêtises, tes coups bas… Je les ai calculés, tous, j’ai mesuré… Mais tu connais la phrase de Saint Ex, mon frère. Et la direction vers laquelle tu marchais, ce n’était pas la mienne. Je l’avais toujours su, même si j’avais refusé de regarder en face le désespoir. J’ai refusé ; mais je n’étais pas seule. Daniel, sans rien dire, avait continué ses recherches sur l’étrange garçon au regard immobile. Il avait retracé l’existence d’un Hans Geister, arrivé au Cameroun alors que les casques à pointe s’entassaient dans les tranchées au même moment chez lui. Marié avec une camerounaise. Vivant à Bangwa, dans l’Ouest, mort quelques années plus tard, descendance inconnue. Quand Daniel me relata le fruit de ses investigations, je n’éprouvais étrangement aucune curiosité. Geister ! Un allemand arrivé il y a près d’un siècle, marié à une autochtone ! C’était pourtant là la piste ! Mais quelle piste ? Quel animal chassions nous pour le suivre ainsi à la trace ? Et pourtant, quand Daniel se proposa de se rendre sur place pour approfondir les recherches, et qui sait, retrouver la famille de notre protégé, je fus tentée de le suivre. Vague tentation qui ne résista pas à une crainte indéfinie de la vérité… Daniel est donc parti seul.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Grabstätte

Ses déboires au Cameroun durant les mois d’août et septembre vaudraient la peine d’être racontés en détail, et pour cela il serait mieux placé que moi ! Je vais néanmoins faire de mon mieux. Il est parti là bas dans le cadre d’une mission financée par l’ONU, sur la liberté de la presse ou quelque prétexte comme ça. Un mois était largement suffisant pour mettre à bien ses deux taches : démontrer que la liberté de la presse au Cameroun était une vaste fumisterie, et découvrir si le sieur Hans Geister avait un quelconque rapport avec notre Xavier. Son premier voyage fut pour le village de Bangwa. Sur la route de Dschang, on ne pouvait pas le manquer. Daniel décida donc au bout d’une semaine qu’il lui fallait trois jours de repos, et s’acheta une place dans le bus d’une compagnie. Qui n’a pas voyagé en taxi brousse déjà ne peut savoir ce qu’on endure lors de certains voyages. Le journaliste avait envisagé qu’il pourrait se trouver coincé entre deux grosses mamas, une fesse incommodément posée entre deux sièges, puisque cinq voyageurs s’entassaient là où le concepteur du véhicule avait prévu quatre places. Et quatre places pour derrières normaux, pensait le suffoquant Daniel. Il avait prévu la chaleur également, et avait anticipé le retard, le bus ne s’ébranlant qu’une fois plein. En revanche, il n’avait pas songé un instant que les femmes rentrant au village transporteraient avec elles un certain nombre de denrées alimentaires. Et, entre autre, des bâtons de manioc dont le délicat fumé le poursuivit jusque dans son lit le soir même. Il échappa à son martyre en fin d’après midi : déjà, le soleil sombrait derrière les montagnes dans un flamboiement de draperies ocres. On lui avait indiqué une auberge non loin, et il avait eu le bon sens de retenir une place : il n’y avait que quatre chambres. Son premier mouvement fut de sortir la moustiquaire de son sac ; les fenêtres n’étaient pas pourvues de vitres, et il n’avait pas l’intention de perdre son temps en soignant un palu malencontreux. La journée du lendemain le vit occupé à interroger les gens du village et excursionner un peu dans les montagnes, suivant un prétendu guide qui ne lui cachait pas sa curiosité de voir l’européen s’user les pieds pour rien. Le village le changeait radicalement de Yaoundé. S’il était dévisagé, personne ne l’avait encore interpellé, comme on le faisait en ville. Ici, les gens se montraient curieux mais courtois, accueillants et inquiets à la fois. On était loin de l’agressivité des rues sales qu’il quittait la veille – avec plaisir. C’est seulement le lendemain, après un entretien avec le Chef du village qui était aussi maire et le renvoya vers un notaire qui tenait les registres de la commune depuis des dizaines d’années qu’il put avancer un peu dans sa quête. Bien sûr, l’histoire du Blanc qui s’était installé dans le village était bien connue. L’histoire remontait il y a presque un siècle, et l’allemand avait eu le temps d’être apparenté à la quasi-totalité du village, à en entendre ses habitants ! En revanche, personne n’était en mesure de dire ce que l’homme avait été faire ici. D’après le notaire néanmoins, la famille de l’européen était beaucoup moins étendue qu’il n’y paraissait à entendre ses prétendus descendants. Hans Geister s’était installé en 1913 ici ; il voulait planter, raconte t-on, planter quoi, tout le monde l’a oublié. Ce qu’on a retenu en revanche, c’est que ses plantations ne prirent jamais. Il se reconvertit dans des affaires d’exportations, dans les années vingt, mais rien de ce qu’il entreprit ne pouvait fonctionner dans le climat d’hostilité où il évoluait, après la défaite de l’Allemagne et le partage du Cameroun entre la France et l’Angleterre qui s’en était suivi. Le vieil Hans, malgré son âge lors de son arrivée, pris néanmoins femme au village. Une unique femme, disait-on en hochant la tête, car le Blanc était comme tout les Blancs, bien que celui-ci rendit assez peu fréquemment visite aux missionnaires. Normal : les missionnaires étaient français. Quand il mourut, en 1927, il laissait sa femme avec quatre filles et deux garçons. Deux des filles trouvèrent à se marier au village ; les deux autres s’en allèrent ensemble un beau jour à la ville, sans même en parler à leur mère et l’on entendit plus parler d’elles. Les enfants avaient reçu une éducation suivie. Les deux frères restants décidèrent eux aussi d’aller chercher fortune. Mais l’aîné, Heinrich, ne quitta jamais la région, puisqu’il ne dépassa pas Dschang et s’employa au métier de scribe. Le cadet, Adolf, était plus ambitieux. Il quitta jeune le village, pour étudier dans un lycée tenu par des pères blancs. A l’époque, il voulait partir en France. Les dernières nouvelles que sa mère reçut dataient de 1940 : il était au mieux avec l’administration, travaillait dur, et possédait une grande maison à Yaoundé. La femme était simple d’esprit : elle ignorait les enjeux de l’histoire, et son mari avait été allemand. Elle ne supporta pas que son fils travaille pour les ennemis de son père, alors que la France venait à nouveau de déclarer la guerre à l’Allemagne. Elle mourut cinq ans plus tard sans avoir revu son fils. Daniel quitta le village avec la certitude qu’un certain Adolf Geister, un métis, s’était installé à Yaoundé dans les années trente, et avait travaillé avec l’administration coloniale. Il revint donc à Yaoundé. Pendant une semaine, il se concentra sur ses taches officielles. Mais le nom Geister devait le rattraper par hasard. Il avait tissé quelques liens de sympathie avec un éditorialiste du Messager, qui l’avait convié à déjeuner chez lui un dimanche midi. Une belle maison de Bastos, belle mais simple, dont les installations sanitaires encore vétustes témoignait de l’honnêteté de son propriétaire. Dans un séjour bas de plafond et aux murs encombrés de photographies, tableaux et autres bibelots posés sur les étagères, ils s’assirent pour boire une bière avant de déjeuner. La mère avait mis la table sur la terrasse. Daniel discourait avec son collègue quand il remarqua un petit cadre suspendu juste à côté de sa tête. Un jeune homme à la peau très sombre se drapait dans ce qui semblait être le drapeau du Cameroun. En bas à droite il lut : « Mik Geister ». Daniel ne put s’empêcher de sursauter. - Pardon cher ami ? - Cette photographie… qui représente t-elle ? - Ah ! Il s’agit de Michel Geister, un héros de l’indépendance. - De l’indépendance ? - Oui… un jeune homme très courageux, au point que son père a échappé à un jugement trop sévère. Figurez toi que Mik, à quinze ans, s’engagea dans l’UPC alors que son père Charles avait de hautes fonctions dans l’administration coloniale. Il a eu une belle carrière par la suite, sous le régime d’Ahidjo, et il ne m’étonne pas que son visage te dise quelque chose ! Il a fini vice consul dans ton pays, très cher… Voyons, en quelle année : 1965 il me semble… Il ne l’est pas resté longtemps remarque, le pauvre : on le savait déjà malade, mais personne ne pensait que ça l’emporterait si vite ! Sa femme est rentrée à Yaoundé avec ces cinq enfants, on raconte qu’elle a fini sa vie dans le dénuement le plus total. - Charles ? Son père s’appelait Charles ? Vous avez sans doute deviné qu’il s’agit de cet Adolf dont Daniel avait trouvé trace lors de son précédent séjour au Cameroun. - Et les six enfants, que sont-ils devenus ? - Tu devrais demander ça à mon père, il a bien connu la famille… Deux jours plus tard, Daniel avait le nom des cinq enfants, et la destinée de quatre d’entre eux : Marthe Essomo Momba s’était mariée, elle portait le nom de son mari et était toujours en vie. Ces enfants aussi, encore de jeunes gens, dont aucun n’avait quitté la ville. Agnès s’était faite religieuse : sœur Agnès-Emanuelle. Edouard avait pris deux femmes, mais la première était morte en couche, et il avait en tout neuf enfants dont aucun n’avait disparu de la circulation, à sa connaissance. Le dernier, Xavier, qui était né en Europe, avait trouvé la mort encore jeune dans un accident ferroviaire : à vrai dire, on n’avait jamais pu démontrer qu’il s’agissait d’un accident, mais personne n’aurait pu dire si on l’avait poussé, bien qu’il avait de nombreux ennemis dans le monde politique comme au bar. Quant à son frère aîné, François, il restait un mystère pour tous puisqu’il avait disparu corps et biens. Les tombes étaient dans la propriété de famille d’Edouard, qui avait fait carrière dans le bois. Daniel alla jusque là, et observa ainsi la tombe de Cécile Geister, la femme du rebelle Mik, celle de sa belle fille morte en mettant au monde son deuxième, et la sépulture de son fils, homonyme de notre Xav, né en 1965 à Pairs, et décédé en 1993 à Yaoundé. Simples dalles blanches dans un jardin. Etaient-ils en lien avec notre Xav ? Etait-ce là sa famille, qu’il avait quittée ? Et ce mystérieux François, ne se pouvait-il pas que ce fut son père ? Un éclair lumineux transperça le crâne de Daniel : Xavier Geister, né à Pairs en 1965, il avait vu ce nom ! Lors de ses premières fouilles, il avait retrouvé un Geister déjà ! Il était douteux que notre ami possède deux homonymes, tous deux d’origine camerounaise, nés à Pairs la même année. Il ne pouvait s’agir que d’une seule et même personne. Lentement mais sûrement, les pièces du puzzle s’assemblaient. Il ne manquait que la pièce maîtresse… Celle que jamais Daniel ne découvrit.

Tout ce voyage et toutes ces peines pour revenir au point de départ… c’était râlant.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Trennung

Ce jour là, il avait neigé. Nous étions descendus dans la ville calme, si calme. Il ne devait pas être sept heures du matin… Nous avons marché sans parler, nous sommes repassés par le pont. Les rails s’enfuyaient au loin, vers un lieu que je ne connais pas. Mais le dernier train était passé il y a bien longtemps. Nous avons gravi ensemble les marches qui menaient au cimetière Bételgeuse, et nos pas s’imprimaient dans la neige fraîche. Une phrase, surgie du fond de ma mémoire, s’imposait à moi : « la première neige, mimosa des morts ». Nous sommes arrivés en haut, au dernier niveau du cimetière. Nous regardions la ville s’éveiller sous son manteau, tes mains noires formaient des boules blanches avec la neige du parapet, boules que tu envoyais dans le fleuve calme en bas, serpent sombre sur une terre pâle. - Je m’en vais. Je n’ai rien dit, qu’aurais je pu dire ? Je n’arrivais pas à pleurer en face de toi, et comme toujours, je gardais mes distances. J’avais trop de respect pour te prendre le bras, et tous ces mois passés ensemble, j’avais trop craint de m’attacher à quelqu’un qui devait partir… J’avais toujours tenu mes distances, ou presque… - Chaque fois que nous étions ensemble, sais tu à quoi je pensais ? - Non… - Je me disais Sandra, retiens bien ce moment, et grave le dans ta mémoire, car plus jamais tu ne le revivras. - Il faut que je te dise… Tu as beaucoup compté pour moi. Peut-être que tu ne comprend pas encore, mais il fallait qu’on se rencontre. Je devais tout réparer. - Réparer quoi ? Quelle faute as-tu commise là bas que tu devais expier ici ? - Ce n’est pas ton problème. Tu sais j’ai beaucoup admiré Michel. Ce n’est pas facile de vivre avec la maladie. Ce l’est d’autant moins quand on sait que, directement ou non, cette maladie a causé la mort de quelqu’un d’autre, quelqu’un qu’on aimait. Il a réussit à vivre avec ça. …Il ne savait pas… Il y a des gens qui ne peuvent pas vivre avec ce poids, et qui préfère abandonner. Abandonner revient simplement à partir un peu plus tôt, quand on est malade. Mais il m’a persuadé du contraire. Il m’a persuadé qu’on pouvait vivre avec ça, ne serait-ce que pour les gens qui nous aiment. Et avec vous j’ai appris qu’on n’est pas seul. Et surtout, qu’on n’est pas responsable que de soi… Mais j’avais besoin de te dire quelque chose. Je voulais te le faire comprendre, je ne sais pas si j’ai réussi. Tu crois que je t’ai trouvé pour une raison, pour que tu m’aides, mais ce n’est pas vrai. Tu n’as pas à aider toujours les gens. Tu n’as pas non plus besoin de payer n’importe quel prix pour te faire aimer. Tu es digne d’être aimée, Sandra. Tu n’as pas besoin de faire des choses extraordinaire, de donner sans cesse pour t’attacher les gens. Il suffit de donner de ta présence, de te donner toi. Parce que tu mérites d’être aimée, et tu le seras. J’ai de la peine de te quitter. Non, c’est même pire ; j’ai de la peine de te donner de la peine en te quittant… (Il pleurait doucement maintenant, mais ce n’était plus ces larmes silencieuses qu’il voulait incomprises. Le flot de parole continuait de couler de ses lèvres) Je te demande pardon de m’être fait aimer… Je ne savais pas que ça faisait si mal d’aimer. Je ne savais pas que ça faisait si mal d’être aimé… - De toute façon, ou que tu ailles on se reverra un jour, non ? Je saurais bien te chercher, moi… - Ne me cherche pas. - Alors, on se sépare ? On ne se reverra plus ? … Bon… c’est comme ça je suppose. C’est la vie… et puis, je le savais déjà. Tu n’as rien dit. Mais ne savais-tu pas tout ce que je n’avais jamais pu exprimer ? - Pourquoi tu t’es tu pendant tout ce temps ? - Et toi ? - Vigny, la Mort du Loup. « Seul le silence est grand… » - Essaie d’avoir une pensée pour moi… de temps en temps… si tu veux.

Le matin se levait sur la ville. Le soleil lentement allait monter à l’horizon, derrière nous. Je sentais déjà la chaleur sur ma peau ; la neige ne tiendrait pas. Je me retournais pour le regarder monter, et ce faisant m’approchais d’une tombe sans croix ni fleurs, simple dalle blanche sous son linceul. Je grattais machinalement la neige, et les inscriptions dans la pierre m’indiquèrent qu’il y a quelques années de ça, des parents avaient enterré leur fille qui n’avait pas encore 22 ans. Le soleil m’ébloui. Je clignais des yeux. Quand je me suis retournée vers toi, tu étais déjà parti. Déjà, le soleil effaçait la trace de tes pas…

Depuis j’ai bien grandi, tu sais, tu serais fier de moi. La petite fille de la résidence universitaire est morte depuis ! Daniel et moi nous avons trois enfants : Alex, Michel et… Xavier, naturellement. Nos projets n’ont pas tous fonctionné, mais on s’en sort comme on peut. On s’est toujours débrouillé, tu sais bien. Je ne t’ai jamais revu. Mais je ne t’en veux pas. Parfois je pense à toi, tu sais… Un détail, quelque chose qui me rappelle… Un peu comme l’aviateur repensait au petit prince en regardant les étoiles ou les champs de blés. Je me réveille la nuit en sursaut, persuadée d’avoir entendu ta voix dans mon sommeil, ta voix timide, apaisante et un peu enrouée qui avait si bien su m’ensorceler au premier jour de notre rencontre. Nous avons acheté une maison dans l’Ouest de ton pays, dans les montagnes. Un très beau village, encore préservé du reste du monde. Ce village, tu sais, c’est là que tu aurais du vivre. Il te correspond, je ne saurais dire pourquoi. Il parait que les gens y sont un peu sorciers, mais nous n’avons eu de problème avec personne. On dit que je ne sais quel esprit de la forêt veille sur nous… Nous avons aussi un appartement à Meribel, et du balcon, la vue est superbe. Je pense à toi quand je vois ces paysages… Et je regrette infiniment que tu ne sois pas à mes côtés pour en profiter aussi. Et puis me voilà, aujourd’hui, à feuilleter ce livre noir, caressant doucement le dragon rouge qui orne sa couverture. Je voulais t’offrir ce livre, mais tu n’as jamais pu le lire : « There and back again »… tu avais souri. Il n’y a pas de retour possible… Et je me demande où tu es. Ce que tu fais. Si tu te souviens de moi. Si tu as trouvé le bonheur. Je pense souvent à toi. Aussi, c’est toi qui me l’as demandé, n’est ce pas ? Tous les jours je prie pour toi. Et bien que tu ne me l’aies jamais demandé, je prie pour qu’on se revoie un jour. Mais je ne me demande pas si tu es mort ou vivant. Non. Cela je ne me le demande pas.

Car après tout, n’est ce pas qu’une simple question de point de vue ?

Elisabeth Laneyrie, Septembre 2007.

[sws_divider_basic]NOTES

J’aime tout particulièrement faire mourir des personnages lentement créés. C’est l’achèvement, le point final de son histoire. Il est mort, et ne pourra plus jamais évoluer ; il est fini et m’appartient définitivement. Pourquoi alors n’ai je pas fait mourir Xavier ? Peut-être parce que Xavier ne m’appartient pas. Il ressemble à ce garçon que j’ai rencontré ici, et que j’aurais pu suivre jusqu’en enfer… Un garçon que j’aurais cherché en prison, pour lequel j’aurais passé mes nuits sans dormir, pour qui j’aurais joué des pieds et des mains de façon à lui obtenir un bon poste, une opportunité professionnelle, ou tout simplement, un verre de 33 dans un bar de la ville. Un jour son amie m’a demandé : - Pourquoi tu ne t’es pas battue plus que ça pour le garder ? Mais on ne garde que ce qu’on possède ! Pauvre petite idiote, ais-je pensé, qui pense qu’une telle personne peut appartenir à quelqu’un. D’ailleurs, personne n’appartient à personne, même les faibles qui ne parviennent à détromper ceux qui veulent les tenir enchaînés. Quant à J.N., je le respectais trop pour imaginer même qu’il puisse se plier à ma volonté. J’aurais tant voulu qu’il lise ce livre, j’étais prête à lui offrir, et il n’a jamais pu dépasser la centième page… J’ai voulu faire de Xavier quelqu’un qui m’échappe. Un personnage qui échappe à son créateur, n’est ce pas l’atteinte de la perfection dans la création ? Alors voilà, je considère que je n’ai pas droit de vie et de mort sur Xav. J’ai lu un jour un roman pour adolescents pour lequel l’auteur avait rédigé deux fins. Le personnage principal devait-il mourir ou pas ? Incapable de se décider, Serge Dalens a laissé le choix aux lecteurs. Que ceux qui veulent connaître l’autre destin de Jean-Luc tournent la page. Je ne laisse aucune page à tourner. Vous non plus, vous n’avez pas le droit de décider pour lui. C’est à lui, et à lui seul, que revient le droit de choisir son destin. En fonction de la façon dont son image s’imprimera dans votre mémoire, il apparaîtra à vos yeux et sera pour vous, un être de papier, un garçon vivant disparu vers quelque horizon lointain, un fantôme ayant hanté quelques jours une vie qui ne lui appartenait plus, ou un esprit sorcier des montagnes de là-bas égaré quelques temps dans une froide Europe pour y chercher... quoi ? Je l’ignore encore. « Nous méritons toutes nos rencontres », écrivait François Mauriac, et j’y crois fermement. Un jour, je le sais, je serais en mesure de déchiffrer celle-ci.[sws_divider_top]




Le silence seul permet le verbe, Et les ténèbres la lumière, Comme de la mort jaillit la vie. Radieux est le vol du faucon Dans le désert des cieux.

Ursula le Guin, Terremer.

Les Masques siégeaient dans la salle, en un cercle d’où descendaient des ombres longues et droites, comme taillées à la hache plutôt qu’au ciseau. Au centre de leur cercle, sur le dallage de marbre sans poussière, une petite chose se tenait prostrée.

Il en est qui se complaisent dans la lumière immobile que ne voile aucune ombre. Ils vivent dans des salles peuplées d’échos et de souvenirs. Le temps ne s’aventure guère dans leurs demeures creuses où s’entassent figures de pierre et parchemins. Nul visiteur n’en écaille les arêtes sculptées, nul insecte ne ronge les feuilles. La pierre attend, et le parchemin s’efface en silence. Il en est qui courbent la tête devant des statues et des livres anciens, qui épient les lointaines étoiles, dans leur froide pureté, au sommet de tours sans parapet. Ils préfèrent le savoir que l’on murmure à peine aux éclats de rire et de voix du dehors. Leurs croisées sans vitrail n’ont jamais connu le souffle du vent où s’agite le rideau.

- Il a enfreint le silence, dit le premier Masque sans baisser les yeux sur le Miroir, recroquevillé sur le sol. - Il a ouvert la Porte, et il a parlé dans l’Enceinte aux livres, dit le deuxième masque sans que sa mâchoire n’esquisse un mouvement. - Quelle sentence, pour qui trouble la Bibliothèque ? énonça le troisième Masque. - La mort, répondirent d’une seule voix les quatre Masques qui n’avaient pas encore parlé. - Vous n’êtes pas vivants vous-mêmes, glapit le Miroir. - Nous sommes immortels, dit le premier Masque. - Quelle satisfaction pouvez-vous trouver dans la mort d’un autre, vous qui ne la connaissez pas ? dit le Miroir en se relevant. Il serrait contre sa poitrine un lourd livre orné de fermaux découpés. - Le temple sera purifié de ta présence sacrilège, dit le quatrième masque en levant une main gantée de blanc. - Parce que j’ai volé un livre ? cria le Miroir. - Tu l’as souillé, tu l’emporteras dans ta mort, il ne nous est plus d’aucune utilité, et il n’a pour nous aucune valeur. - Mais vous n’en faites rien ! implora le miroir. Vous apprenez pour apprendre. Votre savoir est sans joie. Vous vénérez les livres en eux-mêmes, et non ce qu’ils pourraient vous apporter, vous ne sortez jamais d’ici ! - Nous les vénérons, car ici tout est sacré, dit le septième Masque. - Mais si tout est sacré, alors rien ne l’est ! gémit le Miroir - Notre savoir est secret dit le deuxième Masque. - Vous faites des secrets de la moindre chose, dit le miroir en jetant des regards apeurés autour de lui. Je le sais ! Vous ne parlez qu’à voix basse, même entre vous, dans votre maison vide, derrière vos murs doublement épais. Vous faites des mystères que vous vous glorifiez d’être les seuls à comprendre. Les choses que vous taisez, vous ne les taisez pas par nécessité, mais par plaisir de les garder pour vous, cachée. Par plaisir d’être importants. - Tes paroles ne sont pas dignes d’être écoutées, lâcha le premier masque. - Pourquoi ? cela n’a pas de sens, dit le Miroir, sa main passant et repassant sur la couverture du livre, rude comme une peau écailleuse. Vous voulez me condamner pour être entré, pour avoir parlé, et non pour avoir volé. - Ce qui est impur n’est rien, ce que touche un être impur n’est rien. Tes paroles ne sont rien, car ici, seul compte ce qui émane des Masques. - Seul compte ce qui est parfait, dit le cinquième Masque, croisant ses bras sur sa chasuble blanche. Nous seuls sommes parfaits. Tout le reste sera écarté.

Le Miroir s’érafla les paumes sur les ferrures fermées du livre. Il sentait le parchemin tanné, l’encre, la gomme et le cuivre oxydé. Il était lourd, épais, concret. Jamais une main gantée de Masque n’avait touché ses pages neuves. Jamais leur taille mince, élancée, parfaite, ne s’était courbée au-dessus du lutrin. Jamais leurs yeux immuables ne s’étaient fatigués à lire ses caractères en pattes de mouche. Le Miroir l’avait enlevé. Le Miroir l’avait porté. Le Miroir l’avait serré. Mais il ne l’avait pas encore ouvert.

- Comment pouvez-vous savoir ce qui est parfait ? Dit le Miroir en se relevant. Vous ne connaissez que vous-mêmes. Vous êtes hostile à tout ce qui ne vous ressemble pas. Rien n’est parfait en soi.

Le sixième Masque vacilla.

- Nous savons que tout nous est inférieur. - Et d’entre vous, qui est le plus grand ? railla le Miroir, ses doigts courants sur la tranche du livre. - Nous sommes tous égaux, dit le premier masque, de sa voix sans timbre. - Vous êtes identiques, cingla le Miroir, dessinant de sa main les contours ouvragés du fermail.

Le deuxième Masque soupira.

Il en est qui se complaisent en silences empesés, leurs pas sans ombre effleurant à peine la pierre fade. Ils se délectent de mélancolie immobile. Les gestes héroïques des temps passés sont leur précieux magot, mais ils ne portent pas d’enfants. Leurs mains sont fines, leur beauté est haute, sans tache, sans défaut, froide comme la lune dans une nuit blafarde. Ils sont sereins, sans crainte, sans tâche. Ils sont parfaits. Ici tout est qu’ordre, calme, certitude. Ils triomphent du temps, ne souffrent de rien, ignorent la signification de peur, de doute. And fade to black…

- Votre savoir est vain, assena le Miroir qui s’enhardissait. Il ne produit rien, il ne change pas, il ne vit pas. - La perfection est immuable, articula le cinquième Masque. Le changement est inutile. Vous autres humains le savez bien. Ce qui change meurt. - Ce qui change vit ! Hurla le Miroir.

Le premier Masque tressaillit.

Back to the meaning of…life !

- Silence, dit le troisième Masque haussant le ton. - Ouvrez les yeux ! appela le Miroir, qui s’était entièrement redressé. Vous vous trompez depuis le départ. Vous rejetez tout ce qui vous est dissemblable. Dans votre aveuglement, vous ne pouvez admettre qu’il y ait de la valeur ailleurs qu’en vous-mêmes. Vous ne la voyez que là où vous voulez la voir. Vous vous usez à contempler votre propre vide, cent fois répété, mais vous ne savez rien de la vie !

Le quatrième masque eut un mouvement d’impatience.

- La mort, tonna le troisième Masque.

Les doigts du Miroir arrachèrent le fermail. Le livre tomba avec bruit au centre du cercle. Les pages volèrent, laissant s’échapper un tourbillon d’images colorées et un long bruissement de cuir qui craque.

- Laissez-moi parler ! hurla le Miroir.

Les pages retombèrent une à une. Frémissement de parchemin, puis silence. La lumière fusa des pages ouvertes, dessinant des ombres frissonnantes sur les piliers de la Salle. Elle heurta le plafond de plein fouet, rejaillissant contre la voûte, coulant à flot le long des arcs et des colonnes. La clé de voûte trembla. Pour la première fois, un peu de poussière flotta dans l’air, saupoudrant le sol dallé de pierres immuables.

Les Masques se regardèrent. Quatre d’entre eux s’étaient figés, les plis harmonieux de leur vêtement sans tâche figés dans une grâce de statue. La clé de voûte tomba au centre du cercle. Le Miroir vola en éclats dans un tintement de cristal, s’éparpillant dans toute la salle, et fauchant les trois derniers Masques.

A la suite de la clé, la voûte s’effondra peu à peu, ouvrant de grands pans de ciel sur la Salle ronde. Les arc se dénudèrent de leurs pierres, qui tombaient pêle-mêle sur les morceaux épars du Miroir. La lumière du soleil joua avec la poussière, les ombres s’enfuirent sous les portiques. Le silence retomba peu à peu.

L’air était frais. Un filet de vent courrait à présent dans les couloirs. Un premier Masque tourna son visage blanc vers l’ouverture béante. Couvert de poussière, un éclat du Miroir s’était enfoncé comme une lame dans sa main. Il cligna des yeux. Ses deux compagnons se redressèrent. Leurs chasubles étaient tailladées, découpées par les arêtes tranchantes des morceaux du Miroir. Eux aussi étaient blessés : l’un avait reçu une esquille dans la poitrine, l’autre dans le visage. De l’encre noire coulait des entailles, qui ruisselait à terre et se mêlait à la poussière.

Ils se rassemblèrent au-dessus du livre. L’un d’eux le ramassa. De minuscules éclats de Miroir retentirent sur le sol. Il ôta ses gants détrempés d’encre, mais le liquide avait déjà commencé de serpenter sur le parchemin. Des larmes glissèrent doucement de sous les masques blancs.

Peu à peu l’encre se fit moins sombre. Les manteaux blancs se teintèrent de rouge. Une flamme joyeuse frissonna dans la pliure du livre et se mit à danser sur les pages crépitantes. La porte de la Bibliothèque retentit. Trois silhouettes en sortirent timidement.

Further up the road, furthur up the road, I’ll meet you further on up the road, where the way is dark and the night is cold…

Au centre de la Salle, trois masques et un vieux livre achevaient de se consumer.

Elisa Bes (Kendra), juillet 2007.[sws_divider_top]



Faute d'avoir le courage d'écrire de longues histoires, qui auraient la taille d'un petit roman, j'ai l'habitude de fixer dans ma mémoire des passages forts, des "jalons" d'histoire. La plupart du temps, ils restent en l'état. Parfois, une histoire plus courte finit par émerger. Voilà un de ces "jalons" imaginé il y a longtemps, qui aurait sa place dans une histoire de guerre où le Premier Maréchal est une Dame, et où les armées sont mixtes. Un clin d'oeil à Gabrielle Zimmermann, qui a créé le tout premier Tarian, promptement réincarné en capitaine pour les besoins d'une histoire co-écrite. Il en sera donc à sa deuxième réincarnation...

La victoire avait été acquise à un prix élevé. Les pertes étaient à peine moins lourdes dans le camp des vainqueurs que parmi les rangs décimés des vaincus. La fin des combats n'avait été due qu'à l'audace d'une poignée de capitaines de cavalerie qui avaient réussi à encercler le haut commandement ennemi et à prendre sa bannière. Le roi Mardhu avait été forcé de rendre les armes sous la menace immédiate d'une lance contre sa gorge et celle de ceux de ses généraux qui avaient tenter de lui faire rempart de leurs corps.

Sur la plaine, des feux achevaient de s'éteindre en volutes de fumée blanche, et les deux factions comptaient leurs survivants. Les archers du capitaine Tarian avait été balayés comme des fétus de paille. Après avoir épuisé leurs flèches sur les cavaliers et les fantassins de Mardhu, ils avaient étés appelés en renfort pour tenir les lignes arrières de l'armée du prince Mael Duinn, enfoncées de toute part par les cavaliers aux lourdes lances de frêne. Armés seulement de leurs épées courtes et de quelques javelots, ils n'avaient pu opposer aucune résistance à la charge portée contre eux. Tarian avait réussi à surnager dans la mêlée en s'emparant du cheval d'un cavalier jeté à terre. Il avait essayé de regrouper ses hommes pour les rallier au reste de l'armée du prince, mais harcelé de toutes parts, il n'avait pu les retrouver parmi les soldats dispersés et en fuite. Le sol était jonché d'arcs brisés et de carquois vides. Il n’avait pas pris la peine de compter les tuniques bleu nuit des archers qui gisaient sur l'herbe piétinée : autour de lui, le champ était bleu d'un bout à l'autre. Bleu et rouge.

Les éclaireurs avaient subi le même sort funeste. De toute l'armée de Mael Duinn, c'était le régiment qui comptait le plus de femmes. Leur capitaine, Treiwy, s'était laissée tomber sur un ballot de paille en bordure du camp, les yeux perdus dans le vague. Elle n'avait pas attaché son cheval, et il clopinait misérablement autour d'elle, fatigué par les fumées et les appels des soldats à la recherche de leurs camarades.

Son premier détachement d'éclaireurs avait été massacré sous ses yeux sans pouvoir combattre. Avant le début de la bataille, ils s'étaient infiltrés derrière les lignes ennemies pour épier leurs mouvements. L'un d'entre eux, une femme, avait réussi à se glisser au plus près d'une portion de terrain dépourvue de guetteurs, près de l'endroit où les maréchaux s'étaient rassemblés avec leurs capitaines pour déterminer leurs mouvements à venir. Allongée sur le ventre sous un buisson, elle avait réussi à intercepter plusieurs ordres confiés à des messagers. Une fois en possession de ces informations, Treiwy avait fait signe aux autres éclaireurs de se replier. C'est au moment où ils s'apprêtaient à regagner leurs lignes qu'ils s’étaient aperçus qu'ils avaient été repérés et suivis. Un groupe de guetteurs leur coupait la retraite. L'un d'eux avait un arc. Treiwy avait vu huit de ses quinze éclaireurs tomber sous des flèches tirées à bout portant. Pour les autres, le corps-à-corps avait été bref. Elle seule avait eu le temps de rejoindre leurs chevaux à l'attache, et de filer à bride abattue pour se mettre hors de portée des tirs.

Les ordres interceptés n’avaient finalement été d'aucune utilité à l'armée de Mael Duinn : ils avaient promptement été changés. Comme les archers, les éclaireurs avaient du venir en renfort de l'armée en difficulté du prince. Ils avaient eu davantage de chance, cependant : intégrés aux cavaliers, ils avaient soutenu la charge à cheval, et mieux armés. Néanmoins, sur les soixante compagnons qu'elle avait eus, à peine une vingtaine s’étaient présentés à l'appel à la fin des combats.

Dépourvu d'hommes à diriger, Tarian errait aux abords du camp à la recherche d'un visage connu. Le second maréchal, Conall, lui avait donné congé pour la soirée et la nuit, et lui avait commandé de trouver un médecin pour être soigné. - Les dieux soient remerciés, vous êtes encore en vie, dit-il en reconnaissant Treiwy, toujours assise aux abords du camp. Il s'accroupit près d'elle. Elle ne bougea pas d'un cil. - Mon premier détachement est tombé, dit-elle sur le ton de la conversation. Il est tombé [i]avant la bataille[/i]. Elle eut un rire faible et heurté. Avant même que la bataille commence, un quart de mes hommes étaient déjà morts. J'y perdrai mon grade, si je n'en perds pas la raison. - Nous avons tout perdu quelque chose aujourd'hui, je crois, dit Tarian en posant sa main sur son épaule. A l’heure où nous parlons, le prince Mael Duinn n'a plus d'archers dans son armée. Elle leva les yeux sur lui, se troublant peu à peu. - Plus d'archers ? Plus aucun ? - Je n’ai revu aucun de mes hommes, dit Tarian en se relevant. Conall est en train de compter ceux que l'on a retrouvés à terre. Je n'ai pas eu le courage de le faire. Il ne m'en tient pas rigueur, je crois. Treiwy étouffa un cri en se couvrant la bouche de sa main. - Marchons un peu, si vous le voulez bien, dit-elle dans un soupir. Je suis lasse d'être assise. Je crois que je l'ai été suffisamment été pour les dix prochaines années. Elle confia son cheval à un écuyer qui rassemblait les montures valides et les menait à l'enclot par les rennes.

Ils marchèrent sans échanger un mot, laissant derrière eux le camp et le champ de bataille où le silence tombait lourd comme une pluie de cendres. Leurs pas les menèrent à une large boucle de la rivière approvisionnait l'armée de Mael Duinn en eau. Située en amont des combats, son cours était pur, d'un gris d'ardoise presque bleu. - Vous avez vu d'autres combats avant celui-ci, Tarian, dit Treiwy. Ce n'était pas une question. - Vous avez été capitaine sous les ordres de Conall depuis cinq ans de plus que moi, m'a-t-on dit, ajouta-t-elle. - Mais je n'en ai vu aucun tel que celui-ci, répondit le capitaine d'un ton calme presque inquiétant. Cette fois, trop de sang est tombé sur moi. Je ne sais si je pourrais m'en laver un jour. Il regarda ses mains. Elles étaient noircies par la poussière et la graisse des harnais, mais du sang séché était incrusté sous ses ongles et dans les sillons de ses mains. Son visage était livide, et lui aussi maculé de poussière et de sueur. Une large tâche, qui apparaissait noire et luisante sur la tunique bleu nuit, s'étalait à son épaule gauche. En son centre se trouvait une brèche effilochée là où la toile avait été déchirée par la lame d'une lance. Une vague de dégoût monta en lui comme une marée soudaine.

Il défit laborieusement les boucles de ses brassards d'archer et les laissa tomber à terre. Il ôta ceinture et tunique. Plusieurs mailles de sa broigne avaient été enfoncées à son épaule, disjointes et arrachées. Il grimaça en la quittant avec peine. Sa chemise était devenue raide là où le sang avait séché. Quand il l'enleva enfin, apparut une vilaine plaie : la lame de la lance avait glissé sur l'os de la clavicule, et seule la pointe avait pu traverser les mailles d'acier. Mais la force du choc et les anneaux enfoncés avaient meurtri la chair, bleuie et tailladée autour de la blessure. Ses avant-bras, couverts par les brassards d'archer n'avaient pas trop souffert, mais ses mains étaient couvertes d'écorchures.

Ne gardant sur lui que ses braies, il avança dans la rivière comme un somnambule jusqu'à ce qu'il eut de l'eau jusqu'à la taille. Elle était glacée. Pendant un long moment, il eut l'impression que des aiguilles jaillissaient de sa peau. En premier, il lava avidement ses mains. Il lui fallut plusieurs minutes pour ôter de ses ongles le sang et la terre. Puis, il s'aspergea longuement le visage, courbé au-dessus de la surface comme pliant sous un orage, les gouttes ruisselant sur son front et ses trempant cheveux. Enfin, il trouva assez de courage pour nettoyer la blessure de son épaule, grimaçant sous l'eau froide. Il baigna la plaie et s'obligea à la tenir immergée assez de temps pour réduire l'inflammation. Sa peau le brûlait de toute part, presque suffisamment pour oublier le froid.

Seulement à ce moment, il s’aperçut que Treiwy l'avait rejoint. Elle tentait de laver le sang collé à ses cheveux : elle avait reçu une longue entaille sur le front. Ses bras étaient couverts de coupures et d'ecchymoses : les éclaireurs portaient seulement une légère armure de cuir, sans mailles. Elle semblait avoir oublié le monde autour d'elle et se tenait immobile, agenouillée dans le courant les bras le long du corps, comme un pantin de chiffons. Tarian la regarda sans bouger. Elle ne frissonnait pas dans le vent froid, bien que ses lèvres et ses ongles aient pris une teinte violacée. Ses yeux bruns étaient comme deux pierres de jais dans sa figure pâle.

Les larmes montèrent doucement aux yeux du capitaine, tièdes et piquantes parmi les gouttes qui glissaient lentement de son front. Il tendit la main à Treiwy pour la relever. Elle la prit sans la regarder, mais s'y raccrocha comme un bateau tanguant sur son ancre dans une tempête. Tarian desserra doucement les doigts fermés de son autre main et tenta d'y ramener un peu de chaleur, elle était d'un froid presque sans vie. Il serra Treiwy contre lui, jusqu'à ce qu'elle laisse enfin retomber sa tête contre son cou. Il sentit les larmes chaudes couler sans bruit sur son épaule, les paumes de Treiwy crispées dans son dos. Ils restèrent serrés et immobiles un long moment, chacun tourné vers ses propres pensées, presque oublieux de l'autre, trempés et glacés au milieu du courant.

Enfin, Tarian dit doucement : - Nous devrions rentrer. Nous n'avons pas échappé à la mort par les armes pour la rencontrer par le froid. Treiwy hocha la tête et regagna la berge d'un pas chancelant, suivi par le capitaine qui la guidait comme un petit enfant. Ils remirent leurs vêtements, ramassèrent leurs armes et prirent le chemin du camp en silence. Treiwy grelottait.

Tarian la reconduisit à la tente de commandement des éclaireurs et la confia à un jeune écuyer à la tête blonde qui avait le bras en écharpe. - Un bon feu, des vêtements secs et une nuit de sommeil, dit-il au garçon. Donnez-lui du vin s'il faut. Elle s'en relèvera, mais elle a besoin d'oublier. - Merci, seigneur Tarian, balbutia l'écuyer. Merci de l'avoir ramenée. Nous étions inquiets. Il chercha deux coupes à la hâte, et les remplit de vin. Il en tendit une à Tarian. - Vous avez besoin de repos, vous aussi, dit-il en considérant les yeux cernés et le visage sévère du capitaine. Voulez-vous rester un peu ? - Non, je vous remercie, je dois trouver Conall et apprendre quel a été le sort de mes hommes, dit Tarian en buvant le vin à longs traits. Mais appelez le mire pour qu'il regarde mon épaule, il me trouvera sur le camp. - Ne puis-je rien faire d'autre ? demanda l'écuyer en saluant. - Tout ce qui pouvait être fait l'a été, répondit Tarian en écartant la porte de toile de la tente. Treiwy vint à lui et lui serra la main, le regard ombrageux, mais apaisé. - Merci, Tarian. Je vous serai redevable pour longtemps. Il salua à la manière des hommes de Dal Riada, en portant la main à son front puis en la posant sur son coeur, et tourna les talons.

Elisa Bes (Kendra), Mars 2009.[sws_divider_top]


ISENGAR


Les dernières heures des Dunedain de Cardolan...

Quitter Andrath...

Assis sur le trône, immobile et certainement perdu dans de sombres pensées, le roi ostoher dominait l’assemblée de ses conseillers. A grands cris, ceux-ci se querellaient au sujet de l’attitude qu’il convenait d’adopter face à la subite invasion des troupes malfaisantes du Roi-Sorcier de l’Angmar.

- Il faut fuir vers le nord ! cria Araglas, partisan de la fuite sans combats vers les alliés septentrionaux qui étaient beaucoup mieux protégés. Vers le nord, oui, vers le nord se trouve notre salut ! - Non et trois fois non, Araglas ! La fuite vers le nord signifierait notre perte, fit le vieux conseiller Maldacil. Le Roi-Sorcier lit dans nos âmes et certainement a-t-il prévu de longue date une éventuelle fuite dans cette direction. - Le conseiller Maldacil a raison, dit avec calme et assurance Belegund, un capitaine de l’ost cardolani. Et cette armée de mauvais hommes qui remonte vers nous depuis le sud a sans aucun doute pour mission de nous repousser vers un piège maléfique. En même temps il n’est pas question de rester ici car cette place est indéfendable et nous ne disposons que d’un nombre insuffisant de combattants pour résister à un inévitable assaut de l’ennemi. Et le tumulte des éclats de voix de reprendre...

Sortant de sa profonde méditation le roi Ostoher se dressa majestueusement et d’un geste de la main, il imposa le silence. Devant l’assemblée de ses conseillers, il exprima le fond de sa reflexion.

- Nous allons nous réfugier dans le camp retranché élevé sur les hauteurs des Tyrn Gorthad. Toute fuite vers le nord me semble effectivement dangereuse, la fuite vers l’est est hors de propos en raison de la venue des Orques sur les Tyrn Harad et toute idée d’aller contrer l’ennemi qui se dirige vers nous depuis le sud tient de la folie pure... Il ne nous reste donc que les Tyrn Gorthad.

L’ensemble des conseillers, avec force hochement de têtes, approuva la sagesse de la royale décision.

Les collines des Tyrn Gorthad étaient parsemées d’antiques sépultures parfois plus anciennes que les Royaumes Exilés fondés par les Dúnedain, et depuis toujours les hommes de Cardolan tenaient ces lieux en grand respect. L’installation d’une ligne de défense dans cette partie du royaume avait été décidée par le roi parceque le paysage s’y prétait parfaitement mais beaucoup de conseillers n’avaient alors pas saisi le sens de cette démarche. A présent que les mauvais hommes de l’Angmar approchaient et que les Orques occupaient à quelques lieues à peine les bois des Tyrn Harad tous comprenaient parfaitement que le roi Ostoher avait vu juste et que ce refuge fortifié pourrait sans doute tous les sauver.

Les conseillers prirent congé du roi et tous sortirent un par un par le grand couloir qui faisait face au trône. Sur un geste du souverain les gardes sortirent à leur tour et fermèrent les grandes portes en bois précieux de la salle du conseil.

Ostoher se retrouva seul. Il contemplait la grande carte sculptée sur les portes de la salle. Elle représentait l’île de Númenor d’où étaient venus les fiers Dúnedain, la terre bénie à jamais engloutie dans les profondeurs océanes. Jadis, pressentant la Grande Catastrophe, Elendil le beau et les siens fuirent l’île tant aimée et se réfugièrent sur la Terre du Milieu pour fonder les Royaumes Exilés dont le Cardolan était un lointain héritier. Pour Ostoher la situation était sensiblement identique à celle de son légendaire ancêtre : il convenait de fuir Andrath et le délicieux palais d’été, ses beaux jardins, la fraicheur de ses ruisseaux et tant de doux souvenirs, car rester sur place à attendre l’impitoyable ennemi et le flot des armées orques signifiait la mort.

Dame Idril, la femme d’Ostoher, entra dans la grande salle ovale par une petite porte discrète située à côté du trône. Elle s’agenouilla aux pieds de son époux et lui prit la main.

- Qu’a-t-il été décidé ? demanda-t-elle. - Nous irons nous réfugier dans le fort des Tyrn Gorthad, répondit-il. C’est actuellement l’endroit le plus sûr où se replier. - Ne peut-on pas tenter de regagner Tharbad et ses puissants remparts ? - Hélas, mon aimée. Tharbad est trop loin et une armée ennemie nous coupe la route du sud. - Le sage Iarwain Ben-Adar qui vit près de la Forêt ne peut-il pas nous venir en aide ? - Iarwain est un mage qu’on dit puissant mais il est un peu fou, dit Ostoher. J’ai envoyé des émissaires lui demander conseil. Mais il se serait contenté, en guise de réponse, d’entonner un étrange refrain disant plus ou moins que la lutte contre la puissance de l’Angmar était au-dessus de ses forces et que les affaires exterieures à son domaine ne l’intéressaient guère. Après celà il serait parti en dansant vers la Forêt. Après ça, mes hommes ne l’ont plus revu. - Puissent les Valar nous venir en aide, fit mélancoliquement la reine, déçue et découragée. - Courage, belle Idril ! dit le roi. Tout n’est pas perdu. Sur les Tyrn Gorthad nous pourrons nous défendre et soutenir le siège aussi longtemps qu’il le faudra. Les Elfes du seigneur Círdan ont sans doute déjà reçu nos appels et ils viendront à notre secours. Ensemble, nous repousserons les forces du Roi-Sorcier de l’Angmar.

Il y eut un silence. Les deux époux se regardaient avec tendresse. Le roi sentit cependant qu’il n’avait pas réussi à convaincre et à rassurer sa femme.

- Et puis une fois la bataille gagnée, reprit-il, nous pourrons nous réinstaller à Andrath. - A moins que l’ennemi ne détruise le palais et les jardins, ajouta Idril. Mais l’idée d’aller à Tyrn Gorthad ne me plaît guère, je dois te l’avouer. Car j’y vois de sombres nuages et peut être une fin funeste pour nous tous... - Nous ferons en sorte d’éviter cela, dit le roi avec un sourire crispé.

Vint le soir. Les premiers convois étaient partis par les chemins escarpés vers le camp retranché installé dans le nord-ouest des collines, tout près du Long-Mur qui marquait la frontière entre le Cardolan et son voisin septentrional, l’Arthedain. Ostoher était dans ses appartements. Il avait déjà revêtu son armure en bronze décorée de précieuses lamelles de mithril. Sa tête était ceinte de la couronne royale, une fine bande d’or uniquement décorée d’une superbe bille de rubis. Sa longue épée était à ses côtés et il portait sous son bras gauche le cimier de guerre des souverains du Cardolan orné de deux grandes ailes de faucon. Il observait les somptueuses mosaïques de cette salle qu’il avait tant aimé. Pour lui elles évoquaient la joie de vivre, les rires des enfants, l’insouciance, le bonheur, la paix... Tant de choses que les troubles du royaume et les guerres continuelles contre le Roi-Sorcier de l’Angmar ne lui avaient pas permis de connaître.

Depuis quelques minutes la luminosité dans la pièce avait pris des teintes rougeâtres. Sans doute à cause des lueurs du crépuscule. Mais des cris se firent entendre de l’exterieur : « Yrch ! Yrch ! », « Les orques ! Les orques ! » Il était temps de fuir.

Les derniers occupants du palais, le roi à leur tête, prirent à leur tour le chemin menant au cœur des collines de Tyrn Gorthad. Les hauteurs à l’est étaient en feu. Les orques étaient en train de brûler les aimables bois des Tyrn Harad et le ciel était rouge de ces sinistres incendies.

Belegund et une dizaine de guerriers restèrent en arrière-garde pour protéger la fuite du roi. Ils rejoindraient les autres plus tard, par des chemins détournés.

Tout en conduisant ses sujets à travers le chemin sinueux et creusé d’ornières profondes, Ostoher jeta un dernier regard sur son beau palais d’Andrath. A présent on pouvait clairement entendre le sinistre son des tambours de guerre des orques d’Angmar. Le cœur lourd, le roi se détourna. La nuit allait bientôt tomber. Elle camouflerait leur fuite et permettrait à Belegund et à ses hommes de s’eclipser plus facilement. Mais un froid croassement se fit entendre au dessus des têtes. Plusieurs grands charognards survolaient la colonne d’assez haut pour être hors de portée des flèches.

- Sombre présage, fit un écuyer.

Le roi ne répondit pas et la troupe, mal à l’aise, reprit hâtivement la route.

Le palais qui débordait le matin même d’une fièvreuse activité était à présent vide et silencieux. Mais à l’exterieur s’entendait le choc des armes qui se heurtaient sans retenue et le hurlement des blessés. Belegund et ses guerriers furent rapidement submergés par le flot continuel des combattants orques astreints au jeûne depuis plusieurs jours et donc assoiffés de sang. le nombre des défenseurs dúnedain se réduisait dramatiquement alors que pour un orque tué cinq autres surgissaient de bois en beuglant.

Dans un cri terrifiant surgit le Grand Troll, le monstrueux seigneur de guerre du Roi-Sorcier en personne. Il portait une simple côte de maille en fer et un casque noir couvrait sa tête énorme. Sur son flanc, tels de sinistres trophées, pendaient les têtes tranchées d’ennemis vaincus. A sa main il tenait une gigantesque massue à l’extrêmité cerclée de fer et gravée de runes de terreur et de mort. Lorsque le Grand Troll porta son regard haineux sur lui, Belegund comprit que la fin était venue...

JR, octobre 2002.[sws_divider_top]





Cette nouvelle est la suite de l'Elfe Noir. Par conséquent, il est passablement conseillé de la lire. Bonne lecture.

La chute de Minas Tirith

Eferokal contempla l'immense armée qui s'étendait sous ses yeux. Plus de 150 000 Orcs attendait ses ordres, campés hors de portée des arcs des habitants de la Cité Blanche. L'heure de Minas Thirit approchait. L'Elfe éxultait. Il fit un signe de tête au neveu de sa femme Kouran. Kouran monta sur son cheval et avança vers les portes, suivi par un cavalier portant un drapeau blanc et par un autre portant le signe du Grand Oeuil. Il s'avança et cria d'une voix clair: "Le Seigneur Sauron désire apporter protection et gloire au royaume de Gondor. Sauron le Grand aimerait que cela se fasse sans que le sang coule a flot. Mais pour cela, Sauron le Grand exige que toute les armes contenues dans la Cité Blanche lui soit remise, et que l'Intendant de Gondor lui remette les pleins pouvoir. Les hommes sur les remparts se regardèrent et s'interrogèrent. Puis, Faramir cria: - Partez! Nous rejetons toutes vos conditions et ne nous rendronts jamais! - Comme vous voudrez... murmura Kouran en partant." Sur un signe d'Eferokal, les 9 Nazgul cheuvochèrent jusqu'aux remparts. Là, ils mirent pieds a terre et formèrent un demi- cercle. La terreur qu'ils inspiraient était telle que personne, même Faramir, n'osa leur tirer dessus. Les Nazgul murmurèrent quelque chose, puis remontèrent a cheval et se replièrent. Faramir respira. Il avait cru que ces horreur allaient faire exploser la ville. Soudains, les murs tremblèrent, se fissurèrent et des pans de mur entier s'écroulèrent. - Oh mon dieu... murmura le fils de Denethor. Descendez des remparts! hurla- t- il.

A peine les troupes de Gondor était descendus des murs qu'ils s'écroulèrent, sans faire une seule victime. Eferokal attendit que les murailles se soient écroulés, sortit son épée de son fourreau et la pointa au ciel. Pendant une seconde, tout fut silencieux. Puis, il l'abaissa brusquement et les Orcs chargèrent en hurlant. Il monta sur son Ptérodactil [NDL'A: la monture ailée des Nazgul] et s'envola vers Minas Thirit. Il stationna au dessus et regarda la résistance désesperré des Hommes. Quant il jugea qu'il y avait eu assez de mort, il tira une flèche enflammée en l'air, et presque immédiatement, 5 Nazgul, le Roi- Sorcier en tête, chevauchèrent a bride abattue et entrèrent dans la ville. La terreur qu'ils inspiraient était telle que tous lachèrent leurs armes et se rendirent. Seul Faramir se battait encore. Le Roi- Sorcier prit un Poignard de Morgul et le lui lança. Il atterit en plein coeur. Quant tous se furent rendus, Eferokal atterit au milieu des prisonniers. Il s'avança et dit:

"Sauron le Grand n'aime pas qu'on lui résiste. Quant Sauron fait une proposition généreuse, on se doit de l'accepter. Par conséquent, 1000 prisonniers seront exécutés. Mais avant cela... Eferokal sembla chercher quelqu'un du regard. Sauron se dois de récompenser celui dont l'aide fut précieuse. Il désigna un capitaine. Toi, tu sera grandement récompensé. Tu ne regretteras pas d'avoir trahis ce vieux débris de Denethor. Et 10 de tes amis seront liberrés. Il désigna 10 Hommes. Partez! Sauron vous laisse la vie sauve, mais cela ne se reproduira pas. Kouran! dit- il en le cherchant des yeux. - Oui Seigneur? - Veille a ce que 1000 prisonniers soit sacrifiés a Melkor. Et que ces Hommes recoivent des chevaux frais.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Volte Face

Eferokal rentra dans la chambre royale, ferma la porte et son visage changea complètement. Là où il était sombre et cruel, il passa à fatigué et anxieu. Il soupira et se tourna vers sa femme. - Eh bien, mon chéri, demanda- t- elle allongée sur un divan, a tu fait ce que je t'ai demandé? - Oui, à la lettre. répondit celui- ci en s'asseyant. D'ailleurs, je n'ai pas compris pourquoi. - Je vais t'expliquer: en laissant partir les 10 hommes, ils vont propager le récit de tes actes et du massacre. Cela va sapper le moral des ennemis, et la victoire sera plus facile avec moins de mort et plus d'esclave. - En bref, si j'ai bien compris, tu me demande de jouer le tyran sanguinnaire pour que tu ais sufisament d'esclave pour t'accompagner le samedi quand tu vas faire ton shopping à Fondcombe Street? - Voila. finit Mîrifca. - Et le... traître? - J'ai dit à Kouran de le balncer secrètement à la mer avec un poids autour du coup. - A part ça, comment va l'enfant? demanda l'aprenti- tyran en désignant le ventre rond de sa femme. - Il va bien, il va très bien. déclara Mîrifca en se caressant le ventre. Tu as trouvé un nom? - Si c'est un garçon, Limion. Et si c'est une fille? - Si c'est une fille, Daymos.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Conseil de Guerre

Eferokal entra dans la tente suivi de Kouran. Il avait repris son aspect sombre et cruel. Il regarda ceux qui se trouvait là:le Roi- Sorcier, Kamul, la Bouche de Sauron, Korill, le capitaine de la Garde Noire et d'autres capitaines. Il les regarda et commenca a parler: "Messieurs, si je vous ai réunis içi, c'est pour décider de ce que nous allons faire pendant les 6 prochains mois. Voici ce que je propose: avec mes troupes, je partirai vers le Nord, raserai le Val et les Nains de la Montagne Solitaire. Pendant ce temps, les forces de la Moria devront raser la Lorien et attaquer la Forêt Noire. Nos forces de Dol Guldur et les miennes attaqueront les Elfes simultanément, et nous raseront la Forêt. Puis, en passant par Caradhras, je prendrait Fondcombe, le tout en 6 mois. Bouche de Sauron, tu attaqueras le Rohan, puis assiègeras Isengard. Le Roi- Sorcier devra attaquer Dol Amroth, puis reprendre vers le Nord et assiéger et détruire le traître Saroumane. Puis, vous me rejoindrez à Fondcombe dans 6 mois. Apreès, nous verrons. Des questions? Il n'y a pas grand chose a dire sur les batailles qui suivirent, tout ce déroulait éxactement comme le plan d'Eferokal l'avait prévu, du moins, jusqu'a Fondcombe.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

La chute de Fondcombe

Eferokal contempla la vallée de Fondcombe. Il contempla cette vallée où il avait passé toute son enfance. Il pensa à ses vertes prairies, ses rivières, ses bois... Il repensa également à sa mère qui l'avait délaissé, à son beau- père qui ne l'avait jamais aimé et à son demi- frère... Un sourire sinistre apparut sur son visage... - Koril. demanda- t- il. - Oui Monseigneur? répondit celui- çi. - L'armée est- elle en place? - Tout le monde est en position. - Parfait. Fait seller mon cheval. - A vos ordres.

Eferokal regarda la vallée avec nostalgie, repensant au passé avec nostalgie pendant quelque seconde puis chassa cette pensé de son esprit. Il se dirigea vers son cheval et monta dessus. Puis, il se dirigea vers Imladris au petit trot. Il chevauchait sans escorte, sans drapeau, comme si il revenait de voyage... Il s'arreta aux portes et regarda. Un Elfe apparut de derrière les remparts. - Eh bien Lindir, dit Eferokal, tu ne salut plus tes vieux amis? - Que veut tu Eferokal? demanda Lindir. - Simplement vous demander de vider les lieux. - Pardon? - Tu sais combien j'aime cette vallée, je n'aimerais pas la voir ravagé par la guerre. - Et alors? Tu crois que nous allons sortir pour nous laisser massacrer dehors? - Oh, non! Mais je vous donne mon assurance que vous pourrez aller jusqu'aux Havres sans être inquietté. - Tu crois que nous allons te croire? - Je te donne ma parole.Tout ce que je demande en échange c'est ma famille et Fondcombe. - Pourquoi cela? - Je te l'ai déja dit, et puis, ça m'arengerait de vous voir partir pour Valinor. Sans comter que je préfère avoir à raser les Havres plutot qu'Imladris. - Nous allons réfléchir.

Eferokal s'assit sur l'herbe et commença à déjeuner. A la fin de son repas, Lindir réapparut. - C'est d'accord.

Et c'est ainsi que tomba Fondcombe, la forteresse d'Elrond. Sans combat, mais avec des négociation.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Problèmes familiaux

Eferokal rentra dans l'ancienne maison d'Elrond, ce dirigea vers la grande salle et s'assit sur l'ancien fauteil où siégeait avant le semi- Elfe. Sa femme le suivit et s'assit à sa droite. Pendant ce temps, les Gardes Noires investissaient les lieux. L'Elfe Noir avait donné des consignes très précises là dessus. Aucun Orc ne devait approcher de Fondcombe. Seul les membres de sa garde personnelle devait entrer. - Korill. appela Eferokal d'une voie sifflante. - Oui Seigneur? - Va chercher ma famille. - Ils ne sont pas partis Seigneur? - Non, non. - Bien Seigneur, j'y vais tout de suite.

Mîrifca regarda son mari. Il avait l'air... diabolique, la lueur froide au fond de ses yeux brillait largement plus que d'habitude. Et, cette fois, elle n'y était pour rien. La porte s'ouvrit, et 3 elfes dont une femme entrèrent, chacun flanqué de 2 Garde Noir. Les Garde les forcèrent à s'agenouiller, et la femme- Elfe leva les yeux. - Eferokal? - Bonjour, répondit- il, mêre. - Mais... commença t- elle. QUE FAIS TU ICI? - Faites la taire! - Eferokal? demanda un des 2 Elfes. - Mon très cher beau- père. - C'est... C'est toi? - On dirait bien. - Que nous veut- tu? - Vous "remercier" pour tous ce que vous avez fait pour moi. - Que... Que veut tu dire? - Que tout ce que tu m'a fait, tu va me le payer cher. - Je n'ai fait que t'élever, tu le sais bien. - M'élever? demanda Eferokal d'un air énervé. M'élever? L'élever lui oui! explosa- t- il en montrant le dernier Elfe. - Non, c'est faut! - C'est tout a fait vrai au contraire! - Je n'ai fait que ce que tout père aurait fait! - Je ne connais pas beaucoup de père qui battent leur enfant tout les jours! cria- t- il. Encore moins qui battent leur beau- fils pour les bétises du demi frêre!

La fureur d'Eferokal faisait peur à voir. Personne ne l'avait jamais vu dans cet état. - Mais tout ça vous allez me le payer cher, très cher. dit- il plus calmement. - Moi aussi? murmura le dernier Elfe. - Mon très cher demi- frère... - Je n'y suis pour rien. - Peut- être, mais je te servais de souffre- douleur. - Mais... - Silence! Korill, fait fouetter cet imbécile jusqu'a ce que son dos ne laisse plus voir la moindre parcelle de peau! - Ne fais pas ça! cria la mère d'Efferokal. - Silence. - Et... son regard passa de l'aliance de son fils à celle de sa femme, puis à son ventre rond. Tu es marié? - Silence! - Tyrion... - JE T'INTERDIS DE M'APELLER PAR CE NOM, FEMME! explosa- t- il. Kouran, fais la mettre en prison, et veille à ce qu'on lui donne un verre d'eau tout les 2 jours et un crouton de pain rassit par semaine. - Bien Seigneur. - Korill, je t'ai dis quelque chose. - Bien Seigneur. - Et baillone le. - Bien seigneur. - Et attache mon beau- père sur une table, je vais m'occuper de lui personnellement. - Bien Seigneur. - Et que tout le monde s'en aille. - Bien Seigneur. - Et arrête avec ton "bien Seigneur", c'est soulant à la fin. - Bi... A vos ordres. Quand tous eurent quitté la salle, Mîrifca se tourna vers son maris. - Tyrion? - Aucune importance. - Qu'est ce que c'est? - Rien, et je t'interdis de m'appeler par ce nom. - Bien, bien... Que veux tu faire à ton beau- père? - M'entrainer à la torture sur lui. dit- il avec un sourire sadique.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Fondcombe

Eferokal se tenait sur le balcon. La nuit était magnifique. La lune avait l'air d'avoir palit et les étoiles brillaient plus que d'habitude. L'étoile d'Earendil en particulier brillait énormément. Les Elfes quitaient la Terre du Milieu. Il se sentait... Apaisé. Apaisé comme il ne l'avait jamais été. Sa femme entra et s'assit à coté de lui. Sa robe était noir, avec des étoiles qui brillaient cousus dessus. - Tu es bizare ces temps ci. murmura t- elle. - Pourquoi? Je ne suis pas asser sanguinaire? - Trop, au contraire. Il y a même des moments où tu me fait peur. - Moi? - Eh, oui. Mais il n'y a rien de mal à cela, au contraire... Je comprend maintenant pourquoi tu ne me parlai jamais de ta mère.

A ce moment, un Garde Noir entra. - Monseigneur? - Oui? - Korill vous demande ce qu'il fait de votre demi- frère. - Au même régime que ma mère. Et dans la même célule. - Bien monseigneur. - Ces imbéciles ont l'art de gacher les conversations romantiques. murmura Mîrifca pour elle- même. - Tu as dit quelque chose ma chérie? - Non, non, rien du tout.

Un autre Garde Noir entra. - Excusez moi Seigneur, mais un messager de l'armée du Roi- Sorcier est içi, et il demande à vous parler. - Fait le entrer.

Le messager entra et s'agenouilla. - Seigneur. - Parle. - Le Roi- Sorcier vous faits dire que toutes les troupes seront içi dans 8 jours. - Déja? - Exacte. - Bon, tu peut te retirer. - Merci Seigneur. - Ces imbéciles sont allé beaucoup trop vite. gromela Eferokal. Ils ont au moins 3 semaines d'avance. Je ne vais pas avoir le temps de me reposer. - Ce sont les contraintes des chefs de Guerre. déclara Mîrifca l'air amusé. - C'est ça, moque toi de moi. - Je n'oserai pas. - Tu sais très bien que si. - Voyons, qu'est ce qui te fait dire ça? - Je me le demande. Coment va l'enfant? - Bien, bien. Il sera ton digne sucesseur. - Parfait.

Et ils s'embrassèrent.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Politique

Eferokal entra dans la tente où se trouvait l'Etat Major. Il y avait là : La Bouche de Sauron, le Roi- Sorcier, Kamul, Kouran, Korill, un capitaine de la Moria et un autre des forces de la Fôret Noire. - Messieurs, commença Eferokal, il est temps de soummetre les dernières contrés de la Terre du Milieu. Je propose que nos armées partes pour Lindon avant de nous occuper de l'Arnor. - L'Arnor est déja tombé. déclara la Bouche de Sauron. - Pardon? - Oui, une armée de Suderons et d'Orientaux à dévasté l'Arnor et est en route pour Lindon. - Une armée à nous est en marche et je n'en suis pas avertis? cria Eferokal en attrapant son interlocuteur par le col. - Oui Seigneur, mais vous pouvez lui ordonner de faire demi- tour. - Or de questions. déclara l'Elfe en lachant la Bouche de Sauron. Quand arriveront- ils? - Dans un mois Seigneur. - Bien, nous devos donc y être dans un mois. Galadriel et Celeborn ont bien été tué? demanda l'Elfe au capitaine de la Moria. - Euh... Sans doute. répondit l'Orc. - Commen ça, sans doute? - Personne ne les a vus, et leurs cadavres n'ont pas été retrouvé Seigneur. Mais, ils ont pu périre dans l'incendie. - Je l'espère pour toi.

Eferokal rentra dans sa chambre et ferma la porte à clé. - Le conseil s'est très mal passé. déclara sa femme. - Tu espionne maintenant? - Tu oublie notre première rencontre. - C'est vrai, tes yeux... - Alors, que c'est- il passé? - L'ex- premier- lieutenant de Sauron vient de m'aprendre qu'une armée dévaste l'Arnor et le capitaine des Orcs de la Moria me dit que les corps de Galadriel et de Celeborn n'ont pas été retrouvés. - Il a fait tout cela pour miner ton pouvoir politique. Il faut riposter.

Un homme entra dans le camps des Orcs. Un capuchon rabatu sur la tête fesait que son visage était caché dans la pénombres. Il entra dans une tente et en ressorti suivis du capitaine de la Moria. Ils marchèrent trois quarts d'heure puis arrivèrent à une falaise d'une vingtaine de mètre. - Alors, commença l'Orc, que fait votre maître? - Il est en retard. - Qu'il se dépèche.

L'Orc se retourna pour admirer la vue. L'homme sortit un minuscule couteau et entailla le bras de l'Orc. Il ne le remarqua pas. Puis, la tête lui tourna, il eut un haut- le- coeur et l'homme le poussa, ce qui fit tomber l'Orc dans la rivière. Le vent fit tomber la capuche de l'assassin et on put distinguer les traits de Malus, le fils de Kouran avant que celui- ci ne remette sa capuche en place. Il recula et disparu litéralement dans l'ombre de la nuit. Dix minutes plus tard, un homme apparut. C'était Girathon, le lieutenant et le porte- parole de la Bouche de Sauron. Il regarda autour de lui puis se retourna pour regarder le chemin. Malus sortit de l'ombre plus silencieusement qu'aucun humain n'aurait pus le faire. Il sortit un arc Orc de sa cape, encocha une flèche et visa Girathon. "Seigneur!" appela- t- il. Girathon se retourna, et avant d'avoir pu faire quoi que ce soit la flèche se planta dans son coeur.

Gabriel Bendayan, septembre 2002.[sws_divider_top]




Découverte

Eferokal chevauchait vers Mordor.Il sourit et se dit:"Enfin, je vais connaître le pouvoir. Je deviendrai le Lieutnant de Sauron et mon pouvoir sera presque infini. Je serai l'Elfe le plus puissant des Terres du Milieu! Dès qu'il aurait donné au Seigneur ses informations sur ce qui se passe à Fondcombe... [sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Assassinat

Eferalla se tenait à l'entrée du village quand un autre Elfe était entré. Il était vétu de noir. La trahison se lisait sur son visage, et à en voir son épée, sa dague et son arc, il venait de Fondcombe ou des Havres Gris. Elle le suivit dans l'auberge, s'assit et commanda un repas et une chambre, comme l'Elfe Noir. Eferokal, après avoir fait un repas moyen mais copieu, observa la salle. "Tous des futurs esclaves" pensa- t- il. Mais il remarqua un homme homme grand et fort, envellopé dans une grande cape. "Un Rodeur" se dit Eferokal. Il sortit, entra dans l'écurie et se cacha drière la porte. Le Rodeur ne tarda pas à entrer, la main sur son épée. Sans un bruit l'Elfe se glissa derière lui et l'égorgea sans un bruit. Il essuya son couteau sur la cape de l'humain et la remis dans son foureau et dit: "On ne t'a jamais appris à regarder derrière toi bouseux? - Le frère du bouseux te tiens en joue avec une arbalète Assassin. dit une voie derrière lui. Eferokal se retourna et leva les mains lentement. Un autre Rodeur se tenait derière lui armé d'une arbalète. Tout d'un coup, l'Elfe sauta sur le coté et sortit son épée qui repoussa le carreau du Rodeur. L'Humain n'eut pas de seconde chance.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Altercation

Eferokal sortit sa lame du cadavre et l'essuya sur le Rodeur. Il se lecha les lèvres en savourant cette instant. Il adorait ces moments, quand l'adrénaline n'était pas encore retombée et que le combat était fini. Il regarda dans l'écurie et compta 25 chevaux. Il repera rapidement ceux des Rodeurs, ils étaient les plus grands les plus beau et les plus fort de l'écurie, après le sien et un autre coursier Elfique, évidament. - Le meurtre te procure donc tant de plaisir? fit une voix féminine derrière lui. - Qui est tu pour t'opposer à moi? murmura Eferokal ense retournant, il vit une jeune fille Elfe d'une très grande bauté. - On me nomme Eferalla, mais tu peut m'appeler Mîrifca. - Mîrifca? L'Arc du Joyeau? Et que me vaut l'honneur de ta présence? - Tu te rend vers le Mordor avec l'intention de trahirton ancien Seigneur et de devenir le nouveau Lieutnant de Sauron, n'es ce pas? Ne fais pas l'étonné, c'est écris sur ton visage. Pourquoi crois tu que les Rodeur t'avait remarqué? - Soit, admettons. Mais alors que me veux tu? - T'aider! donne moi ton message, je fais partis des proches de Sauron, et je veillerais à ce que tu sois récompensé. - Pour quoi me prends- tu? Si ce que tu dis est vrai, tu me trahiras et t'en tireras tous les honneur! Et, qu'est ce qui me prouve que tu es haute placée au Mordor? - Si je ne l'étais pas, tu serais mort! - Mais oui, mais oui... - Tu veux du concret? - Exacte. - Tu vas l'avoir! Mîrifca fit 2 pas en arrière, pausa les mains sur son visage et murmura quelque chose. Pendant une seconde, la marque de l'oeuil rouge apparut sur son front, avant de disparaître. - Tu me crois maintenant? - Effectivement. Je ne te turais donc pas. - Quoi? cria Mîrifca. Tu voulais me tuer? - Ne t'inquiète pas, si je réussis, cela deviendra une fierté de porter cette marque. - Comment veux tu accéder au Mordor? - Par la Porte Noire voyons. Mais maintenant... Eferokal attrapa Mîrifca, la plaqua contre un poteau, lui passa les mains au niveau de la tête et derrière le poteau, lui attacha les mains et commença à la ligoter. - Imbécile! rugit Mîrifca. Si tu ne connais pas les mots de passes, tu seras torturé et ton message seras connus de La Bouche de Sauron, et il te laisseras mourir lentement! - Tais toi. - A tu une chance de parvenir jusqu'a Barad- Dur sans moi? dit l'Elfe en grimaçant de douleur tant ses liens étaient sérés. - Bon, d'accord, mais je te préviens : je suis très fort au lancer de couteau et ma daguez est empoisonnée. Le marché te convient? - D'accord, mais que feras tu de moi après? - Qui sais? murmura Eferokal en la détachant. Je t'épouserai peut- être. - Quoi? dit Mîrifca en se massant les mains. - Tais toi. murmura Eferokal en attachant les mains de sa "collègue". - Eh? Mais pourquoi m'attache tu les mains? - On n'est jamais trop prudent. Aller, viens. dit Eferokal en l'entrainant vers l'auberge.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Premiers problèmes

Mîrifca sortit de l'écurie les mains liées dans le dos et poussée par Eferokal. Incroyable ce dit- elle. Elle voulait simplement aider ce jeune Elfe assé mignon, elle qui était la seule Elfe au service des Ténèbres. Et ce petit prétencieu qui la traitait comme du bétail! Elle en avait mare, mare de cette vie pourie et des mission ne raportant rien donnée par La Bouche De Sauron. Et c'était pour cela qu'elle voulait aider cet Elfe. Mais cette proposition qu'il lui avait faite au sujet de son avenir. Etait- il serieux? - Je te préviens, lui chuchauta Eferokal à l'oreille, à la moindre enterloupe tu mourra. - J'avais compris. gromela Mîrifca en entrant dans l'auberge. Ils traversèrent l'auberge et montèrent à l'étage avant d'entrer dans la chambre de l'Elfe Noir. - Bon, murmura Eferokal, j'espère que ça ne te dérange pas de dormir par terre? - Tu te crois drôle? demenda Mîrifca d'une voix lugubre. - Très. - Et mes affaires? - Quelles affaires? - Dans ma chambre. - Je vais les chercher dans une seconde, dès que j'en aurais fini avec toi. Mîrifca se laissa attacher les mains au mur, puis elle s'assit par terre en attendant le retour d'Eferokal - Très joli, ton arc. murmura celui- ci en entrant. L'arc en question était incrusté de différents joyeaux et apparaissait majestueux. L'Elfe le pausa au mur et recouvrit Mîrifca d'une couverture. - Ne me touche pas! cria Mîrifca. - Bon, bon, je voulais juste être agréable. - Détache moi et on en reparlera. - Sale caractère. chuchauta Eferokal. - Répète! - Quoi? - Répète ce que tu viens de dire! - Tais toi et dors. Bonne nuit.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Retour en arrière

Mîrifca se réveilla et vit Eferokal penché sur elle. - Salut, bien dormi? demenda- t- il. La seule réponse qu'il obtint fut un regard noir. Il détacha l'Elfe et l'aida à se relever. - Bon, tu viens manger? demenda- t- il. - C'est quoi ce changement d'humeur? - A une bonne nuit de sommeil et à une heure de réflexion intensive. - Je rève! répliqua Mîrifca d'un ton sarcastique. Tu sais ce que veut dire réflèchir? - C'est ça l'humour de Mordor? - Seulement avec les privilégiés. - Bon, suis moi. Les 2 Elfes descendirent dans la grande salle et déjeunèrent tranquilement. - Bon, demanda Mîrifca, pourquoi a tu décider de cesser de me traiter comme du bétail? - J'ai repensé à ce que tu m'a dis hier : je me fais trop remarquer. Et si en plus je me promène avec toi comme ça, j'aurais tous les Rodeurs de la Terre du Milieu sur le dos dans 2 jours. - Et comment peut tu être sûr que je ne te trahirais pas? - J'ai un otage. - Un ot... Mon arc! - Et oui, c'est ça mon otage. - Mais, comment à tu deviner ce qu'il représentait pour moi? - Question de logique. Un arc comme ça ne se trouve pas à tous les coins de rues, même a Fondcombe, et j'ai vue ton regard quand je l'ai raporté. Dis moi, quel est son nom? - C'est mon père qui m'a fabriqué cette arc il y a plus de 2500 ans. dit Mîrifca d'un air absent. Il a été bénie par le Roi- Sorcier lui même. - Ton pére était au service de la Tour Sombre? - Les Elfes Noirs ont toujours existés, mais ont toujours agits dans l'ombre. Mais ils sont presques tous mort dans la Dernière Alliance. Mon père est mort dans l'écroulement de Barad- Dur, après avoir tué le frère d'Isildur. - Mon père, lui, dit Eferokal, est aussi mort dans la Dernière Alliance, quand des Hommes et des Elfes l'ont pris lui et ses compagnons pour des Orcs et les ont criblés de flèches. Mais, dis moi, et ta mère? - Ma mère... commença Mîrifca en riant nerveusement, ma mère est la Maîtresse de la Bouche de Sauron. - Tu dois être assez puissante en Mordor. - Si on veut oui. Du moins, si tu réussis ta mission. - Pourquoi? - J'ai été envoyé par la Bouche de Sauron en mission pour espionner Fondcombe, et tu en viens avec des renseignements de la plus haute importance. - Comment le sais- tu? - Mes yeux... - Sont magnifiques, je sais. Mîrifca éclata de rire. - Mais non, dit- elle, mes yeux l'ont vu. Eferokal lui prit la main droite et la baisa en disant: - Allez, viens, il faut partir.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Voyage

Mîrifca et Eferokal sortirent de l'auberge après avoir payer, prirent leurs chevaux et sortirent du village. Ils chevauchèrent vers le Sud, droit vers la Porte Noir. - Dis moi ma belle, dit Eferokal, tu ne m'a pas dis le nom de ton arc. - C'est pas ton problème. répliqua l'Elfe d'un tom noir. - Je rève ou tu a reppris ta mauvaise humeur? - A toi de juger. - Laisse tomber. Après 3 heures de route, ils s'arretèrent pour manger, puis repartirent vers le Sud. A la tomber de la nuit, ils s'arretèrent une nouvelle fois. Eferokal dû préparer le repas car sa "collègue" était toujours d'aussi mauvais poil. Puis, ils préparèrent des lits pour passer la nuit. - Bonne nuit. commença Eferokal. - 'nuit.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Rêve

Efakol avança en restant à couvert. les Elfes de son escouade le suivirent de près. Ils progressèrent sur une centaine de mètres. "Parfait, se dit Efakoral, aucun ennemie en vue du point de ralliment." Ils avancèrent encore sur environ 200 mètres, avant de s'arreter pour faire le point. Soudain, une flèche atteignit un Elfe dans le dos et il s'effondra. Puis, deux autres flèches, deux autres morts. Une pluie de flèche s'abattit sur eux. Une flèche tomba juste à coté de l'épaule d'Efakol. Une flèche Elfique. "Par les Valar, pensa- t- il, ils nous prennent pour des Orcs!" Il se releva et voulut crier quelque chose, mais 3 flèches se plantèrent dans son torse. Il tomba, du sangs'écoula de ses plais. Il repensa à son fils, Eferokal, et maudis ceux qui l'avait tué avant de retourner à Valinor au trône de Mandos. - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Eferokal se réveilla en sursaut, et se mit à rire faiblement. "Un rève, se dit- il. Ce n'était qu'un rève." Il se retourna et vit Mîrifca. Il contempla son visage parfait, ses yeux verts, ses cheveux bruns et son corp mince. "Elle est vraiment jolie, se dit- il." Et il se rendormit. - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Keroll se tenait à une meurtrière et contempla l'Alliance des Elfes et des Hommes. "Tous des boufons." Il chargea son arbalète et choisit sa cible. Il vit un Humain habillé richement qui ralliait ses hommes autour de lui. Il tendit son arbalète et visa l'Humain. Keroll appuya sur la gachette et le carreau partit. L'Homme s'écroula, un carreau planté dans l'oeuil. Un projectil frappa juste à sa droite et les éclats de pierre le blessèrent à la tête. Avant de mourir, il repensa à sa toute jeune fille Mîrifca, puis son esprit quitta les Terres du Milieu. - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Mîrifca se réveilla. Un rève. Elle avait révé des derniers instants de son père. Elle regarda Eferokal, ses longs cheuveux noirs, ses yeux gris- verts et son visage parfait. "Mon amour, pensa- t- elle."[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Ah! L'amour!

Eferokal se réveilla, et vit qu'il faisait toujours nuit. Il regarda les étoiles, puis tourna la tête et rencontra le regard de Mîrifca. Elle lui sourit. - Je t'ais réveiller? demanda- t- elle. - Non. répondit- il- calmement. Je me réveille et je vois une vision de rève qui me regarde. - Tu parle de moi? demanda Mîrifca en se levant. - De qui veut tu que je parle? - Je ne sais pas... dit- elle en s'asseyant près de lui. Il fait froid. - Retournes sous ta couverture. dit Eferokal en s'asseyant également. - Une chaleur Elfique me conviendrait mieut. - Que veux tu dire par là? demenda Eferokal en l'enlaçant. - Arrète de dire n'importe quoi. Tu sais très bien de quoi je parle. - Qui sait? dit- il d'un air absent, puis reprit d'un air plus serieux.Mîrifca... dit- il en lui caressant le visage. - Oui? - Il... Il faut que je te dise... - Dis le... - Je... Je t'aime. - Moi aussi, mon amour. Et Eferokal l'embrassa. Et ils s'embrassèrent, encore et encore, puis ils se couchèrent et (s'embrassant toujours) s'endormirent.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Arrivée en Mordor

Eferokal se réveilla et se demanda si il n'avait pas révé. Il regarda Mîrifca qui dormait encore et l'enlaça en se disant qu'il avait vraiment de la chance. Mîrifca ouvrit les yeux et regarda Eferokal. - Eh bien, mon amour, dit- elle en lui caressant le visage, tu as bien dormi? - Je me le demande... comença- t- il. - Quoi, si tu a bien dormi? - Non, si on ne devrait pas renoncer à aller en Mordor... - Quoi? - Non, je plaisante. Je me demande si je peut te faire confiance. - Parce que tu ne me fais pas confiance? - Je ne fais confiance à personne. - Bon, très bien. commença- t- elle. On part? - Oui, si tu veux. Quand arriverons nous à la Porte Noire? - Dans l'après midi. Bon, viens. Après un déjeuner rapide, ils chevauchèrent rapidement, firent une halte à midi et arrivèrent finalement à la Porte Noire. - Brr. commença Eferokal en contemplant l'imposante batis. Ils arrivèrent à la Porte et Mîrifca murmura quelque chose. La Porte s'ouvrit et ils entrèrent en Mordor. Un Garde Noir les attendait à la porte et il s'exclama : - Holà! Mîrifca! Comment va tu? - Très bien, merci. Et toi Korill? - Içi tout va très bien. Mais qui est ton ami? - Il a des renseignement de la plus haute importance pour le Seigneur lui même. - Je vois. Bon, entrez, ne restez pas dehors. Il les mena dans un poste de garde et partit en disant qu'il allait essayer de contacter un Nazgul. A la tombée de la nuit, un vent froid se mit à soufler Et Korill entra en tremblant de tous ses membres et dit à Eferokal : - Sors! Il est dehors![sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Entretien avec un Nazgûl

Eferokal se leva et mit sa cape. Il embrassa Mîrifca, puis sortit sur la muraille. - Suis moi. déclara Korill. Ils avancèrent le long de la muraille et, après une centaine de mètres, l'Elfe se rendit compte que Mîrifca les suivait. Ils avancèrent encore sur 300 mètres, puis ils sentirent un courant d'air froid et les Elfes se mirent à trembler. Après 50 mètres, Korill s'arrêta et indiqua à Eferokal d'avancer. Il progressa et vit le Nazgul : il était entièrement recouvert d'une cape noir et d'un capuchon de la même couleur. Une épée pendait à son coté, il faisait au moins une tête de plus que l'Elfe et la seule chose qu'on voyait de lui était une lueur froide d'yeux. Autour de lui, il y avait une vingtaine de gardes noirs, 4 armés d'arbalètes, un capitaine avec une épée et qui fumait un cigare, les autres avaient des hallebardes. Eferokal avança jusqu'au Nazgul, inclina légèrement la tête et le regarda droit dans ce qui semblait être des yeux. - Dis moi, commença le Spectre, on m'a dit que tu avait des renseignements de la plus haute importance. - C'est exacte, répliqua Eferokal, mais avant toute chose, j'aimerai vous dire que j'ai dans ma bouche une bille de poison que je peux avaler quand je veux et qui me tueras en moins de 2 secondes, donc la torture est inutile sur moi. Me suis- je fais comprendre? - Très bien. Parle. - Je n'ai pas demandé à parler avec un simple émissaire. Je veux parler avec Sauron en personne! - Ne te trouve tu pas un peu arrogant? - Ce n'est pas là le problème : mon message est beaucoup trop important! - Dis moi, commença le capitaine des Gardes Noirs, ne te prend tu pas un peu trop au serieux? - Dis moi, répliqua Eferokal en s'approchant de l'Humain, toi, pour qui te prends tu? - Rien de plus que pour moi. répliqua l'homme en souflant de la fumée de son cigare à la figure de son interlocuteur. - A oui? dit Eferokal en lui prenant son cigare. Eh bien, dit- il en en tirant une boufée, sache que dans la vie, il y a 2 types de gens: il y a ceux qui tiennent le cigare, et ceux qui meurent. Et, dit- il en écrasant le cigare dans l'oeuil de son interlocuteur, je viens t'annoncer que tu viens de changer de coté. Et d'un coup de pied il le fit s'écraser de l'autre coté des remparts. Puis il se retourna et déclara: - Korill, tu viens d'être nommé capitaine. - Eferokal, dit le Nazgul, il est temps de rejoindre Barad- Dur. - D'accord mais elle vient avec nous. répondit- il en désignant Mîrifca. - Très bien. Suis moi.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

La fin du Voyage

Eferokal suivit le Nazgul en savourant pleinement le moment : il avait réussis à se faire respecter d'un Nazgul! L'instant du dénoument était proche, le moment où les Ténèbres règneraient sur la Terre du Milieu, le moment où il serait le lieutenant de Sauron et où il pourrait règner sur Fondcombe, la Comtée, la Lothlorien et Lindon! Ils montèrent sur des étranges bètes volantes et s'envolèrent droit vers Barad- Dur. Après quelques minutes de vol, ils arrivèrent en vue de la Tour Sombre. Eferokal put voir la cité s'étalent au pied de la Tour Sombre. La partie touchant la Tour était peuplé par l'élite de Mordor qui vivaient dans un luxe énorme, l'autre partie était peuplé par les esclaves et les Orcs qui vivaient dans une pauvretée effroyable et abjecte. Eferokal sourit en se disant que tout cela serait bientôt sous sa coupe et que les habitants seraient tous à sa botte. Les bètes étranges attérirent sur une sorte de piste d'atterissage dans Barad- Dur et ils descendirent. Un sentiment de peur était répendue dans l'athmosphère et il progressait à chaque instant. Ils suivirent le Nazgul en silence, il s'arreta devant une porte et dit: - C'est içi la fin. Entre. Eferokal regarda Mîrifca, l'embrassa et se retourna. Le sentiment de peur était à son comble, l'Elfe suait d'une sueur froide. Tremblant de tous ses membres, il pénètra dans la pièce, sentit la présence du Seigneur, s'agenouillat et entendit une voix qui semblait résonner dans sa tête lui dire : "Eh bien Eferokal, tu es arrivé au thermes de ton voyage. Parle, et la récompense sera à la hauteur du renseignement. Vas- y, je t'écoute."[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Le Bal des Ténèbres

Mîrifca attedait depuis un quart d'heure environ. "Je me demande bien ce qu'il peuvent se raconter." Soudains la porte s'ouvrit. Eferokal en sortit, il était à la fois identique et totalement différent. Il n’avait pas changé physiquement mais son maintient était différent, et une sorte de lueur froide était dans ses yeux. Elle s’approcha de lui, passa ses bras autour de son coup et déclara : - Mon amour, quelle puissance ! - Tu n’as encore rien vu ! dit- il avant de l’embrasser. - Viens, il est temps pour toi de te reposer. - Où va- t- on ? - Chez moi. Viens. Ils sortirent de Barad- Dur et rentrèrent dans une maison assez luxueuse. Ils pénétrèrent dans une chambre et Mîrifca déclara : - Dis moi, pourquoi ne me ferais tu pas un enfant ? - Excellente idée. J’allais te la proposer.

Passage coupé car pouvant choquer certains jeunes lecteurs

Eferokal se dit qu’il avait vraiment de la chance. Il était l’un des Elfes les plus puissant de la Terre du Milieu, il allait bientôt se marier et (en plus) mettre le monde à sa botte. On frappa à la porte. Un esclave alla ouvrir, et dit : - Maître, un messager voudrait vous voir. - Fais le entrer. - Bien maître. L’esclave sortit et un homme entra. Il se prosterna et dit : - Seigneur, le cousin de Dame Mîrifca m’a donné un message pour vous. - Tu peux te relever. Quel est- il ? - Est bien, il donne un bal en votre honneur, et aimerait que vous et sa cousine soyez présent. - Qu’est ce que j’entends ? fit Mîrifca en entrant. Elle portait une robe de chambre en velours noir et paraissait royal. Elle reprit : - Un bal en notre honneur ? Dis à ton maître que nous viendrons. C’est quand ? - Demain à 10 heures, Ma Dame. - Très bien. Dis à mon cousin que nous y seront. - Très bien Ma Dame. Au revoir.

LE LENDEMAIN A 9 HEURE 30.

Eferokal remit en place ses cheveux et attendit. Mîrifca sortit et son fiancé en eut le souffle coupé. Elle était… Magnifique ! Elle avait de longues bottes en cuir noir, un pantalon moulant en cuir noir, un diadème de métal noir avec une tête de mort représentée, et son haut était… Comme il n’en avait jamais vu ! Il était noir, partait d’un collier noir, se divisait en deux larges bandes qui couvraient chacune un sein, et se rejoignaient à la ceinture. - Eh bien mon amour, tu deviens muet ? dit- elle. - Non, mais tu es… Magnifique ! - Allons, viens, il faut partir. Une heure plus tard, ils étaient tous deux en train de danser. - Dis moi, commença Mîrifca, c’était quoi le renseignement de la plus haute importance ? - C’était la position de l’Anneau Unique. - Effectivement, c’est un renseignement important. Mais qu’as tu fais de mon arc ? - Je l’ai pausé sur le mur. Tu ne l’as pas vu ? - Je n’ai pas trop regarder. Mais, dis moi, où est l’anneau ? - Sur le doigt de Sauron dans une ou deux minutes. - Parfait. Ton triomphe est total. Et elle l'embrassa.

Ainsi se termine "L'Elfe Noir".

Gabriel Bendayan, juillet 2002.[sws_divider_top]




Les rêves de Meriadoc

En l'an de grâce 1484 de la Comté, on raconte que Peregrïn Touque et Meriadoc Brandebouc rejoignirent le roi de la Marche pour vivre leurs derniers jours en Rohan. Mais leur mort dans le royaume des Hommes ne fut qu'une rumeur. En fait, seuls Legolas et Gimli, anciens membres de la Communauté de l'Anneau, furent mis au courant des projets de Pippin et de Merry. Eomer, roi de la Marche depuis la chute de Sauron le Ténébreux, avait toujours le fidèle Merry à son service et quand il le fit appeler de Meduseld pour mettre par écrit le dernier combat de la Guerre de l'Anneau, celui-ci se présenta avec Pippin à ses côtés en moins d'une vingtaine de jours. Mais le roi ne put voir la fin de l'ouvrage. Il quitta le monde des Hommes un matin pluvieux tandis que les deux Hobbits dormaient encore dans une chambre voisine. Ils se lassèrent vite du Rohan qui, même s'il était d'une beauté renouvelée et admirable, n'avait pas le charme de leur Comté natale. Déjà, ils la regrettaient, alors qu'ils ne l'avaient quittée que peu d'années auparavant. De plus en plus souvent, ils se surprenaient à penser aux champs verts et fleuris de Cul-de-Sac, à leurs petites maisons aux portes rondes, aux pièces qu'il était agréable de simplement regarder, sans aucun angle vif. Ici, à Edoras, les bâtiments étaient hauts et carrés, d'une agressivité peu commune en pays Hobbit. Un matin, quelque six mois après les funérailles du roi Eomer, Merry se réveilla en sursaut, et en larmes. Dans ses songes, il s'était vu avec Frodon, Gandalf et Sam, eux aussi anciens membres de la Communauté de l'Anneau qui ne vivaient désormais plus en Terre du Milieu. Ils avaient rejoint les Terres Immortelles en compagnie de nombreux Elfes ; parmi eux, Galadriel, Elrond et Celeborn. Merry avait pleuré pendant de nombreuses et tristes heures après le départ de ses amis, mais il lui était défendu de quitter la Terre du Milieu car seuls les Porteurs de l'Anneau y étaient autorisés, encore que Maître Samsagace dût attendre plusieurs années avant de suivre Frodon au-delà des mers. Il quitta ses enfants devenus grands et ne revint jamais. Seul une rumeur affirmait qu'il avait suivi son maître à l'Ouest des Terres du Milieu. Merry reprit ses esprits, essuya son visage et sortit de sa chambre pour parler à Pippin qu'il entendait travailler dans son bureau. Quand il entra, il le surprit en effet en train d'achever sa dernière sculpture, la Tour d'Orthanc. « Mon cher Pippin, je ne crois pas pouvoir rester ici encore très longtemps. J'ai fait de nombreux rêves, revoyant tantôt certaines de nos épopées chez les Ents, tantôt le doux visage de Frodon. Mon cour s'emplit alors de joie, mais lors de mon réveil, je préfèrerais encore ne pas en avoir rêvé pour éviter la tristesse et la mélancolie que je ressens. - Et à quoi songes-tu donc ? demanda Pippin. - Je n'en sais trop rien. Quoiqu'il en soit, je vais aller rejoindre Aragorn dans le royaume d'Arnor, dit Merry. - Aragorn n'est pas toujours en Arnor. Depuis la chute de Sauron de Mordor, il occupe de nombreux territoires et autant de royaumes tous sous son autorité. Je crois savoir que la Cité Blanche est une de ses principales demeures. La route sera moins longue jusqu'à Minas Anor. - En fait, peu m'importe la route, dit Merry. - Certes mais comme je compte bien ne pas te laisser partir seul, j'espère aussi marcher le moins longtemps possible. Je crois avoir bien assez marché et couru durant ma courte vie. » Ils préparèrent leurs affaires et informèrent le nouveau roi régnant, Elfwine-le-Blond, fils d'Eomer. Celui-ci daigna libérer Merry de son service et fournit deux chevaux et de la nourriture à profusion car les champs du Rohan étaient de nouveau fertiles et prolifiques depuis la chute de l'Ombre à l'Est. Ainsi, ils quittèrent Edoras un soir, car ils aimaient chevaucher à la nuit tombée, maintenant que plus une seule main mal intentionnée n'osait s'aventurer dans les territoires des Hommes. Ils longèrent les Montagnes Blanches sur de nombreux kilomètres. Leurs montures étaient vaillantes et non plus oppressées par les ténèbres sans nom. La nuit fut longue mais agréable. Les étoiles parsemaient la voûte céleste comme du sucre sur un gâteau. La dernière fois que les deux Hobbits avaient suivi ce chemin, le monde était sous une terrible menace invisible et omniprésente. Mais maintenant, la Terre du Milieu était libérée de tout, libre, à jamais. À présent, ils pouvaient voyager en paix. Ils firent une première étape le soir, après une nuit et un jour de voyage. Leurs montures étaient prêtes à chevaucher encore plusieurs heures mais les deux cavaliers avaient perdu l'habitude de monter à cheval et la fatigue les faisait perdre leur assiette. Leur grand âge ne se traduisait pas sur leur visage car ils avaient bu l'eau des Ents dans la forêt de Fangorn mais les voyages qui duraient du matin au soir n'étaient plus pour eux. Les deux Hobbits firent un feu et préparèrent un copieux repas grâce à la bonté d'Elfwine-le-Blond qui leur avait fourni le nécessaire pour faire un bon voyage. Le roi de la Marche connaissait les traditions des Hobbits pour avoir vécu longtemps aux côtés de Merry et Pippin, il avait donc donné de la nourriture en conséquence. Les deux Hobbits étaient épuisés après leur première étape. Ils ne parlèrent pas beaucoup, signe d'une grande fatigue. Merry s'allongea sur sa couverture et regarda les étoiles en repensant au temps où ici même, une ombre ténébreuse empêchait leur lumière d'atteindre le Rohan. « Mon cour frappe fort dans ma poitrine à l'idée de revoir Aragorn », dit Pippin. - Et le mien davantage à l'idée de retrouver Frodon et Sam, car Elanor, sa fille, m'a bien dit que ce cher Sam avait eu l'intention de rejoindre les Terres Immortelles. Il fut un temps Porteur de l'Anneau et en tant que tel, il a le droit d'atteindre ses côtes », dit Merry. Puis les Hobbits sombrèrent dans un sommeil doux et profond. À nouveau, Merry fut agité par des rêves mélancoliques. Son cour était tiraillé en tout sens mais rien ne pouvait le soulager. Avoir de nouveau Frodon à ses côtés serait l'unique remède. Le lendemain, le soleil était déjà haut dans le ciel quand Merry secoua Pippin qui ronchonnait dans son sommeil. Ils rassemblèrent leurs affaires en hâte car prendre du retard en flânant n'était jamais bon et Gandalf n'aurait pas manqué de le leur rappeler s'il s'était trouvé à leurs côtés. Pippin, en repliant sa petite couverture, fut troublé par une vision. Il se revit, pendant une seconde, sous un ciel noir et menaçant. Il devait se dépêcher car l'Ennemi n'était pas loin, à l'affût, prêt à sauter sur ses victimes à n'importe quel instant. Puis le trouble passa et le soleil brilla de nouveau. Pippin se couvrit les yeux de sa main puis regarda autour de lui. Merry jetait son sac sur le cheval et jetait quelques poignées de terre sur les braises encore rougeoyantes. Ils quittèrent l'endroit et ordonnèrent aux chevaux d'aller au trot. Leur voyage ne dura que sept jours et il parut bien plus court aux Hobbits car le temps était agréable. Nous étions en mai, les journées étaient douces, et les nuits aussi fraîches qu'on pouvait le souhaiter. Ils arrivèrent au milieu de l'après-midi en vue de la grande Cité Blanche de Minas Thirith, que l'on appelait à nouveau Minas Anor comme avant l'an 2698 du Troisième Âge, quand Echtelion construisit la tour qui porte son nom pour surveiller Morgûl, à l'est. On entendit un cor d'argent sonner et sa clameur se répercuter contre le Mont Mindolluin. Un garde approcha au-dessus de la porte en mithril, forgée par les gens de Durin après la chute de Sauron. « Holà ! cria-t-il, que voulez-vous, jeunes Hobbits ? - Voici venir le Thain Peregrïn et Meriadoc le Maître Grand Echanson qui désirent s'entretenir avec le roi du Gondor ! », répondit Merry. Le garde disparut pour un temps et revint pour faire ouvrir les portes. Celles-ci glissèrent dans leurs gonds en silence, et les Hobbits découvrirent avec stupeur qu'un seul soldat poussait les hautes portes de mithril. Ils passèrent la grande arche de la Cité Blanche et traversèrent plusieurs cercles jusqu'à atteindre la Grande Tour. Là, le soldat leur demanda de bien vouloir attendre pendant qu'il annonçait les visiteurs. Les Hobbits n'entendirent rien de la conversation qui se tint derrière les portes de la grande salle et au retour du soldat, ils purent entrer là où Pippin avait prêté serment à Denethor, alors Intendant du Gondor. La salle paraissait plus éclairée que la première fois que le Hobbit l'avait vue. La lumière se déversait à l'intérieur par de hautes fenêtres et les murs scintillaient comme s'ils étaient couverts d'argent. Tout au fond, le trône royal était inoccupé. Un autre grand siège de taille moindre se trouvait à côté et une lumière blanche l'entourait. Une silhouette se leva du trône et approcha des Hobbits. Ils furent heureux de revoir à nouveau Arwen Undómiel, la compagne du roi Aragorn Elessar depuis la chute de Sauron. « Je vous souhaite la bienvenue dans la Cité Blanche, Meriadoc et Peregrïn. En l'absence du roi, je suis la plus haute autorité en ces lieux, dit-elle. - Nous avons une requête à vous présenter, Dame Arwen, dit Merry. Notre dernière volonté en ce monde est de rejoindre la Communauté de l'Anneau, au-delà de la Mer Immense. Vous avez connaissance du monde elfique et c'est donc vers vous que nous nous tournons pour savoir si nous y serons acceptés. - Mes chers Hobbits, votre cour est grand et votre esprit bien plus encore. Vous fûtes de grands guerriers lors de la Grande Bataille et vous pouvez avoir toute ma bénédiction. Quant à savoir si vous pourrez rejoindre les Terres Immortelles, cela ne dépend aucunement de ma seule personne. Legolas et Gimli Ami-des-Elfes vivent désormais en Ithilien. Allez demander leur conseil quand vous le souhaiterez, ils pourront vous apporter une aide certaine. - Grand merci, Dame Arwen. Nous suivrons vos conseils, dit Pippin. - En attendant, vous pourrez séjourner dans la Cité Blanche aussi longtemps qu'il vous plaira. Les chambres que vous occupâtes bien des années auparavant sont toujours prêtes et n'ont pas été changées depuis votre départ, car tout ce que vous avez fait, touché ou occupé est désormais adoré. Quand la Terre du Milieu devra vous abandonner, l'on se souviendra bien longtemps encore de celui qui détruisit le Capitaine Noir. » dit Arwen. Puis elle appela de sa douce et claire voix le soldat qui attendait au seuil de la grande porte. Les Hobbits s'inclinèrent devant la Dame avant de la quitter et ils furent conduits jusqu'à leur chambre car déjà, le ciel perdait de son éclat à l'Est et quelques points scintillants parsemaient sa voûte. Sous le charme de la Cité Blanche, ils demeurèrent une semaine entière à Minas Anor sans voir passer le temps. Un matin, les trompettes d'argent résonnèrent, répondant ainsi à l'appel des cors, au loin dans le Nord-Ouest. Merry et Pippin se penchèrent par dessus le rebord de la fenêtre pour voir une ombre qui avançait vers Minas Anor dans les brumes. La chevauchée était assez restreinte. Les cavaliers de tête portaient le drapeau du Gondor, un cheval blanc sur un fond bleu. Derrière, un groupe plus serré protégeait le roi lui-même. La chevauchée avança rapidement vers les portes de la Cité Blanche où l'on ouvrit les portes pour laisser entrer le roi. Les deux Hobbits descendirent au pied de la tour pour accueillir les nouveaux arrivants. Le roi s'arrêta devant eux, digne et majestueux, et leur jeta un regard en biais. Il s'apprêta à repartir tandis qu'un soldat ordonnait aux Hobbits de laisser le passage libre au roi Elessar. « Il fut un temps où nous l'appelions Aragorn, et même parfois Grand-Pas, dit Pippin. - Le roi a d'autres. » mais le soldat fut interrompu par le roi lui-même. Aragorn sauta de son cheval. Son visage s'était éclairci et en un instant, il avait perdu toute trace de sévérité et était redevenu le Rôdeur qu'avaient connu Merry et Pippin. « Merry, Pippin ! s'écria Aragorn. Cela fait tellement longtemps que nous nous sommes vus qu'il m'a fallu du temps à faire revenir vos visages à mon esprit. Dans mes souvenirs, je n'arrivais à vous revoir que tout petit, comme vous fûtes avant de rencontrer les Ents. Si je vous ai offensé, veuillez m'en excuser car j'ai maintes choses dont je dois m'occuper dans tout mon royaume, ici et au Nord. » Les gardes du roi furent plein de respect pour Merry et Pippin car leur souverain tout puissant leur parlait comme s'ils lui étaient supérieurs en sagesse et en renommé. Aragorn leur proposa de le suivre jusque dans la salle du trône, en haut de la tour. Arwen l'attendait depuis plusieurs semaines déjà et Aragorn était impatient de la retrouver. Ils montèrent donc tous les trois les interminables marches de la Tour d'Argent et se trouvèrent à nouveau face aux portes de la grande salle. Aragorn entra et les Hobbits l'accompagnèrent. Arwen vint à sa rencontre, toujours pleine de grâce et de douceur dans les yeux. Elle déposa un baiser sur le front de son compagnon. « Tu as donc trouvé ces chers Hobbits sur ton chemin ? demanda Arwen. - Oui et j'ai bien cru avoir affaire à de parfaits étrangers, dit Aragorn. - Voilà qui est bien triste d'oublier de vieux amis qui furent si chers au roi, au Gondor et à la Terre du Milieu tout entière. Ils avaient une requête à me soumettre. Un grand projet anime leur cour, et leur tristesse en ce monde est trop grande pour qu'on la leur refuse. - Quelle est-elle ? demanda Aragorn. - Nous sommes venus à Minas Anor pour rencontrer Arwen afin qu'elle nous dise s'il nous serait possible de rejoindre Gandalf, Frodon et le vieux Bilbon dans leur nouvelle résidence dans les Terres Immortelles, au-delà de la Mer Immense, commença Merry, car de nombreuses images du bon vieux temps nous reviennent au souvenir, et d'autres disparaissent à jamais. Aussi nous avons décidé de quitter la Terre du Milieu et de vivre encore un peu aux côtés d'amis qui furent les plus chers que nous n'ayons jamais eus. - Je vous propose de demeurer encore pour quelques jours à Minas Anor, en attendant que je réfléchisse à cette question avec mon épouse. » Sur ce, les Hobbits se retirèrent après avoir accepté l'invitation à dîner que leur proposèrent Aragorn et Arwen. Ils passèrent l'après-midi dans leur petite chambre à tourner et retourner dans leur tête tout ce à quoi pouvait penser Aragorn. Leur projet était totalement fou car personne d'aussi commun que Merry et Pippin n'avait franchi la Mer Immense ; et dans leur infinie sagesse, il était évident qu'Arwen et Aragorn refuseraient. Cependant, le roi avait demandé un moment pour se concerter et Arwen n'avait pas semblé opposée au projet et c'était de bonne augure. En ce qui sembla être aux Hobbits un temps très court, une semaine entière passa avant qu'ils ne fussent appelés auprès du couple royal. Ils montèrent les marches menant à la Tour d'Ecthelion, le cour serré par l'appréhension. Ils entrèrent dans la Grande Salle, passèrent sous la grande voûte décorée et marchèrent le long de l'allée pavée, bordée des statues des anciens rois, fiers et imperturbables. Tout au fond, en haut de quelques marches, la lumière d'Arwen éclairait le trône d'un aura blanc. Une étrange impression de solennité planait dans la pièce ; dans chaque recoin, une pression se faisait sentir. L'heure était grave, à n'en pas douter. Pippin et Merry approchèrent doucement et s'inclinèrent jusqu'au sol devant la sagesse et la respectabilité du Seigneur de Minas Anor, resplendissant dans ses habits officiels, avec à ses côtés sa compagne, la Dame de Fondcombe, tout aussi impressionnante dans sa robe bleue et rayonnante d'une lumière bénéfique. Ses yeux avaient pris l'éclat que les Hobbits avaient remarqué chez Galadriel, en Lórien, car en l'absence de la Dame de Lórien, Arwen était désormais la Reine Elfe de la Terre du Milieu. « Amis Hobbits, dit Aragorn, j'ai pris ma décision avec l'aide d'Arwen, mais ce ne fut pas chose aisée. J'ai envoyé un message à Legolas qui vit désormais en Ithilien du Nord, à cent kilomètres d'ici et sa réponse nous est parvenue ce matin-même. - Que disait-il ? demanda Merry. - Il a lui aussi, ainsi que Gimli qui vit à ses côtés, reçu un message de la Dame de Lórien, pendant son sommeil. Déjà, il prépare un navire pour accoster les Terres Immortelles. Si vous le désirez, il pourra vous attendre et vous naviguerez ainsi tous ensemble. Mais que vous arrive-t-il donc ? demanda Aragorn, voyant que Merry avait maintenant une triste mine. Le voyage ne vous met-il pas en joie ? - Si, bien sûr, mais ce n'est pas dans les habitudes d'une Reine Elfe de demander de l'aide à deux Hobbits, un Nain et un Elfe. Je vois dans ce geste quelque chose de mauvais qui se trame. Une Elfe ne s'est jamais vue en position de demandeur et j'ai été longtemps troublé quand Frodon m'a raconté l'avoir vue tendre la main vers l'Anneau, lors de notre premier séjour en Lothlorien. Ce n'est pas un geste de Reine Elfe. Voilà mon idée, et ce voyage ne m'inspire plus rien de bon, si ce n'est pouvoir revoir des visages familiers, dit Merry. - Ne vous en faîtes pas, le rassura Arwen, car quoi qu'il advienne, vous serez en sécurité dans les Terres Immortelles et la Communauté à nouveau réunie sera plus forte que tous les Seigneurs des Ténèbres. » Merry et Pippin décidèrent donc de voyager avec leurs deux vieux amis. Aragorn fit envoyer un autre message pour avertir Legolas qu'il devrait attendre les deux Hobbits. Le soir-même, ils préparaient déjà leurs bagages en vue du départ tout proche. Pippin jeta quelques regards à Merry tandis qu'il faisait son sac et il vit sur son visage la même inquiétude relative à la situation de la Dame de Lórien. Pippin devait avouer que ses arguments étaient tout à fait plausibles et que lui aussi avait eu une étrange impression quand Frodon, de longues années auparavant, lui avait relaté son expérience du miroir de Galadriel. Il soupira à l'idée de nouvelles aventures, non sans un léger sentiment de mélancolie tout au fond de son cour. Il avait connu la fin d'un âge, ce qui n'était pas donné à tous les Hobbits, et il avait grandement participé à ce passage d'un âge à l'autre. Les souvenirs de grands combats entre le Gondor et le Mordor, désormais, étaient loins ; ils avaient perdu tous leurs dangers et seuls demeuraient la vertu, le courage et la gloire de tels affrontements. A l'idée de devoir participer à d'autres combats par la suite, Pippin se sentit ragaillardi comme un jeune Hobbit fougueux tel qu'il fut jadis. Son grand âge, comme Bilbon, lui semblait n'être qu'un mensonge. Il savait parfaitement quelle année il avait vu le jour en Comté, un après-midi triste de 1390, ce qui lui faisait donc 94 ans. Cependant, la boisson des Ents se faisait encore sentir dans ses veines et dans son esprit. Il était fort, grandi et prêt à entrer dans l'action à tout moment s'il le devait encore. De plus, son séjour prolongé aux côtés de Gandalf le Blanc, resplendissant d'une lumière nouvelle et bienfaisante, avait beaucoup influencé sa croissance et sa longévité. Merry était un peu plus vieux, de quelques années à peine, mais lui n'avait pas chevauché avec Gandalf pendant des nuits entières et cela se sentait sur son visage vieilli. Cependant, la simple idée de revoir ses amis suffisait à lui redonner un second souffle, et rien ne pourrait l'empêcher de les rejoindre. L'orque qui voudrait lui barrer la route aurait à se frotter au Maître Grand Echanson. Les deux Hobbits, une fois leurs sacs bouclés, durent bien accepter le fait que le départ aurait lieu dans quelques heures seulement. Mais cela ne leur permit pas de trouver le sommeil pour autant. Tout en restant silencieux dans la chambre noire, ils revoyaient les images du dernier âge, tout un univers qui paraissait bien plus agréable malgré la menace de Sauron, sans pouvoir dire pourquoi. Le danger, sans doute, rapprochait les Hobbits et renforçait leurs liens. Et surtout on se sentait fort, important, porteur d'un lourd fardeau et du destin de tout un monde. Désormais, ils coulaient des jours heureux mais seule une réputation qui fut glorieuse planait autour d'eux. Ils étaient redevenus deux Hobbits, abandonnés de la plupart de leurs amis en Terre du Milieu pour mourir en paix, dans un temps futur mais pourtant si proche. La tergiversation des deux Hobbits pendant une bonne partie de la nuit ne fit que renforcer leur volonté déjà grande de quitter cette terre et de revoir, enfin, tous leurs amis. Seuls Aragorn, désormais roi de nombreux royaumes des Hommes, et Boromir, qui avait vaillamment combattu pour sauver Merry et Pippin mais qui avait péri, manqueraient pour reformer la Communauté de l'Anneau. Merry pensa qu'il fallait cependant rester modéré car il restait toujours un espoir, même s'il était infime, du moins dans le cas d'Aragorn, car Boromir, lui, demeurait maintenant aux côtés des Hommes glorieux du Gondor, quelque part au-delà des cavernes de Mandos. Puis le sommeil surprit les deux Hobbits et la nuit passa alors en un éclair. Au petit matin, un soleil chaud et bienveillant surgit des Monts de l'Ombre. Mais Pippin et Merry s'étaient levé bien avant l'astre solaire car celui-ci leur avait paru prendre du retard, ce qui avait grandement amusé Aragorn et Arwen. Ils se trouvaient ce matin dans la Grande Salle tels qu'ils avaient paru à Aragorn le jour de leur rencontre à l'auberge du Poney Fringant, au village de Bree : joyeux, surexcités et parcourus d'une énergie peu commune à cette heure du matin. Cela réjouit le cour de la Reine Arwen qui les observa de son regard pur et compréhensif. L'heure du départ vint enfin, à la mi-journée et les deux cousins quittèrent la Cité Blanche par les grandes portes en Mithril sous les cris de joie de tous les habitants. Ils ne comprirent pas pourquoi tant de gens assistaient à leur départ et ils se plurent à penser que ce n'était que l'occasion de crier sa joie dans un monde fraîchement lavé du Mal. Aragorn et Arwen criaient eux-aussi des « Adieu ! » inaudibles parmi ceux de la foule. Juste avant de se trouver hors de portée des voix, Merry sentit une larme couler sur sa joue quand il crut entendre un « À bientôt ! » prononcé par la voix forte et vibrante d'Aragorn.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Ithilien

Les Hobbits chevauchèrent pendant deux jours avant d'apercevoir les vastes plaines verdoyantes de l'Ithilien. Le pays tout entier avait repris ses couleurs d'antan depuis la chute de Sauron ainsi que sa fertilité légendaire. Samsagace aurait été heureux d'y planter toute sorte de légumes et de fleurs, pensa Merry. Pippin reconnut les terres où la dernière grande bataille fut livrée au Capitaine Noir et à ses serviteurs armés. Là avaient combattu Gandalf, Aragorn, Gimli, Legolas et Pippin, accompagnés des cavaliers du Rohan et des hommes du Gondor. Tous luttaient contre les noires armées du Mordor. Pourtant, malgré les forces en présence, seuls Frodon et Sam permirent la victoire en détruisant l'Anneau Unique au moment crucial de la bataille. Sous le règne de Legolas en Ithilien, le Sud des Marais des Morts avait été nettoyé et aménagé pour qu'y vive le peuple Elfe venu avec Legolas à la fin du Troisième Âge. S'y trouvait désormais le village d'Arabar, la ville du Soleil, où Legolas était maire. Les deux Hobbits se présentèrent devant les grandes portes du village en fin d'après-midi. Un garde, inutile en ces temps de paix, demanda la raison de leur venue. « Nous venons voir notre vieil ami Legolas Feuille-Verte de la part du roi Aragorn, que vous appelez Elessar. » dit Merry. Le garde ouvrit les grandes portes décorées d'Ithildin et il les conduisit vers la demeure de Legolas. Ils marchèrent le long d'interminables allées pavées et aperçurent au loin une silhouette qui n'avait rien à voir avec celle d'un Elfe. Elle était courte et trapue et se déplaçait rapidement. Merry jeta un coup d'oil à Pippin et ils se comprirent. Ils crièrent le nom de Gimli et la silhouette s'arrêta. Elle fit demi-tour et approcha des deux Hobbits. « Sacrebleu ! Pippin, Merry ! Mes très chers Hobbits ! Depuis combien de temps ne nous sommes nous vus ? s'écria-t-il en sautant sur place. - Certes bien des années, cher Gimli, mais vous n'avez changé en rien, dit Merry. - Le sang de Durin-Trompe-la-Mort coule dans mes veines, ne l'oubliez pas. Qu'est-ce qui vous amène si loin de chez vous ? - Eh bien je vous propose, ami Nain, de tout vous révéler autour d'une table bien garnie, en compagnie de Legolas, également. - Heureuse idée, je gage. Je vais vous conduire en ma demeure tandis que le garde ira faire mander Legolas, dit Gimli en s'adressant au garde de la porte. » Les deux Hobbits suivirent donc leur vieil ami à travers les ruelles d'Arabar. La mi-journée approchait et les allées se vidaient car l'heure du repas s'avançait, ce qui n'était pas pour déplaire aux Hobbits. Gimli s'arrêta enfin devant une porte bien plus basse que les autres. Il la poussa et invita ses amis à y entrer les premiers. Ceux-ci s'exécutèrent. Une volée de marche descendait en-dessous du niveau de la rue et de cela aussi les Hobbits se réjouirent car les souvenirs de leur dernier séjour dans une chambre d'Elfe n'étaient pas les meilleurs. C'était en Lothlorien, pensa Pippin, et les arbres de ce pays étaient les plus hauts de toute la Terre du Milieu. Dans la cuisine, les Hobbits découvrirent un mobilier à leur taille. Quand ils prirent place dans les sièges en bois après avoir fait un rapide tour du propriétaire, Legolas entra, le dos courbé car cette petite demeure n'était pas conçue pour accueillir des Elfes. « Alors, voici de retour Merriadoc-le-Magnifique et le Thain Peregrïn. Vous vous êtes bien attardés en Gondor car cela fait longtemps déjà que le messager d'Aragorn est reparti d'Arabar, dit Legolas. - Le confort des chambres que nous avons occupées était propice aux retards. Et vous connaissez fort bien les mours des Hobbits, mon ami Legolas, dit Merry. - Certes ! dit Legolas en serrant dans ses grands bras les petits corps des Hobbits. Voilà bien des années que je n'ai revu vos visages et bon nombre de mes nuits furent perturbées par l'apparition d'êtres qui m'étaient chers. - C'est ce que nous a dit Aragorn et qui a inquiété Merry car l'idée de voir la Dame demander de l'aide est certes perturbant, dit Pippin. - Je ne supporterai de la voir ainsi, dit Gimli. - Pourtant, dans sa grande sagesse, elle accepte d'appeler à l'aide quand le besoin en est réel. Elle ne saurait souffrir d'orgueil. Aussi nous devons nous de répondre présent à son appel car c'est ce qu'elle fit quand nous fûmes affublés par le chagrin, au sortir de la Moria. - C'est en effet de bien tristes souvenirs que vous ravivez là, Legolas, dit Gimli, mais je préférerais mourir plutôt que de n'avoir jamais connu telle aventure. Nous avons parcouru les terres sur des milles et des milles, tantôt chevauchant à travers les prés, tantôt rampant dans les souterrains de la Moria ou dans les grottes scintillantes du gouffre de Helm. - Mais pour l'instant, nous devons nous reposer. Dès demain, nous commencerons les préparatifs, dit Legolas. Bonsoir ! » Legolas quitta la demeure de Gimli, le dos toujours courbé. Gimli se leva à son tour et héla un garde qui passait dans la rue. Il lui demanda de conduire ses deux invités d'honneur à la meilleure auberge de la ville, car seules les auberges pouvaient accueillir toutes les races de la Terre du Milieu. Dans tout Arabar, il n'y avait que la maison de Gimli qui se trouvait près du sol car c'était une ville Elfe et les Elfes vivaient dans les hauteurs. Les Hobbits se souvinrent de longues nuits passées en Lorien. Le confort n'était pas celui qu'ils souhaitaient mais il était offert avec bonté et le savoir-vivre voulait qu'on l'acceptât. Les Hobbits suivirent donc le garde dans les rues d'Arabar après avoir salué Gimli. Ils passèrent devant un somptueux palais érigé à la grandeur de la Terre du Milieu purifiée. Dans ce palais se tenait un musée où Dard, l'épée de Frodon, était exposée. On pouvait y observer la cotte de mithril ; et même Narsil, l'épée qui fut brisée et que l'on a reforgée, y fut en démonstration pour un temps jusqu'à ce que le roi Elessar la ramène en Gondor, car elle était le symbole du retour du roi. L'heure avançait rapidement et le soleil descendait à l'ouest, illuminant le Nindalf jusqu'aux falaises du Rauros, tandis qu'on fermait les larges portes marbrées du palais. Merry et Pippin continuèrent encore jusqu'au mur d'enceinte nord où une auberge pittoresque trônait seule au milieu d'une grande cour pavée. Une écurie abritait sur la droite de nombreux chevaux, splendides et en pleine forme, prêts à galoper jusqu'en Comté s'il le fallait. Les Hobbits savaient que les chevaux des Elfes étaient dévoués à ceux qui les montaient. Ils étaient beaux et détestaient le Mordor par dessus tout. Le garde laissa les deux Hobbits devant l'entrée de l'auberge et leur dit que l'aubergiste était au courant de leur venue. Ainsi ils entrèrent et faillirent tomber à la renverse en apercevant le maître de maison. L'homme était grand et gras. Il portait un tablier noué à la taille. Son crâne était chauve et sa face rouge. Un sentiment de bonheur émanait de sa personne. Quand il aperçut les Hobbits, il arrêta ses gestes et les dévisagea un instant. Il approcha doucement d'eux et plus il avançait, plus il grandissait. Merry resta immobile, observant lui aussi celui qui lui faisait face. « J'ai déjà vu une peinture dans mon pays qui représentait quatre Hobbits et vous devez être des parents ou des proches car, c'est certain, vous avez de leurs traits, surtout vous, dit l'aubergiste en désignant Pippin. - Eh bien, à vrai dire, vous ne m'êtes pas inconnu non plus, dit Pippin. Où se trouve ce chez vous ? - En Eriador, bien plus loin au nord-ouest. Et j'ai vécu de nombreuses années à Bree. - Prosper ! Comment cela se peut-il ? s'écria Merry. - Ah ! Prosper est mon père, en effet, dit l'aubergiste. - Comment va ce cher ami ? demanda Pippin. Bien des années avant aujourd'hui, nous avons quitté la Comté pour retrouver le roi Eomer et nous sommes passés par Bree avant de descendre par le Chemin Vert puis la Vieille Route du Sud. - Mon père a servi les gens de Bree et les étrangers pendant longtemps encore après votre passage et l'attaque des Nazguls qu'il ne manquait pas de raconter à chaque fois qu'on le lui demandait et même parfois quand on ne lui demandait pas. Un soir, il a chanté et dansé, apportant une bière d'un côté, criant sur ce bon vieux Nob de l'autre. Quand les clients ont quitté l'auberge, Nob s'est chargé du service seul tandis que mon père se reposait dans sa chambre du dernier étage. Il me parla tout en plongeant vers un sommeil mérité. Il évoqua toute l'aventure à laquelle il a pu prendre part, une infime et minuscule part, lorsque vous passâtes sous son enseigne, un soir pluvieux, et que vous rencontrâtes le Rôdeur, maintenant roi de nombreuses terres. Il me raconta comment vous prîtes la fuite, au petit matin, sous la menace toujours grandissante des cavaliers noirs qui osèrent s'aventurer dans le village. Une larme roula sur sa joue et disparut dans sa moustache épaisse, puis il ferma ses yeux, un sourire aux lèvres. Ce sourire traduisait la satisfaction d'avoir eu une bonne vie, une vie qui valait la peine d'être vécue, et je crois savoir que vous y fûtes pour quelque chose. Je déposai un baiser sur sa joue tendre et quittai la pièce. Il ne rouvrit jamais les yeux mais je ne pouvais souhaiter pour lui une plus belle mort. Rendez-vous compte, chers Hobbits, mon père est mort en pleurant de bonheur, un sourire aux lèvres. - C'est en effet une mort que bien des guerriers auraient voulu connaître, dit Merry. Prosper nous fut d'une aide remarquable en nous nourrissant, en nous cachant et en nous fournissant de belles montures pour chevaucher rapidement. Croyez bien que son aide ne fut pas vaine et sans importance dans notre aventure. En ces temps de malheur et de menaces, la plus petites aide était autant de services qui n'étaient pas rendus au Seigneur Ténébreux, le plus petit allié était une personne de moins au service de Sauron de Mordor. Votre père a bien servi notre cause, soyez rassuré, mon cher. - Puisse-t-il vous entendre et puissiez vous mener une vie paisible après avoir vaincu l'Ombre, dit l'aubergiste. Et appelez-moi Willelm, comme tout le monde. Voici ma compagne Tornile. » dit-il en présentant aux Hobbits une femmes aux traits épais et à l'apparence imposante. Les Hobbits se présentèrent à leur tour et ils échangèrent de nombreuses paroles avec le couple Poiredebeurré, ainsi qu'avec de nombreux clients. Le repas du soir, pris dans la grande salle commune avec les autres clients, dura longtemps, comme selon la coutume des Hobbits et des Poiredebeurré. C'était une véritable fête et des Elfes et des hommes chantaient et dansaient autour des Hobbits. Les oreilles de Pippin étaient noyées dans un capharnaüm de cris et de voix. L'air empestait la viande rôtie dans l'âtre de la cheminée, la bière coulait à profusion et des volutes de fumée s'échappaient des pipes. Tout à coup, Pippin entendit plus distinctement une douce voix, lointaine mais précise. Son timbre était celui d'un jeune Hobbit de cinquante ans, ou d'un homme plus jeune. Les paroles se firent plus nettes tandis que le brouhaha de la salle s'amenuisait. A présent le violon faisait deedle-dum-diddle ; Le chien se mit à rugir, La vache et les chevaux se tinrent sur la tête ; Les hôtes bondirent tous du lit Et dansèrent sur le parquet. Avec un ping et un pong, les cordes du violon cassèrent ! Pippin reconnut la voix, ainsi que les paroles de la chanson. Il se tourna lentement en direction de la voix. Tout autour de lui devenait flou. L'endroit d'où venait la voix était parfaitement clair et ce contraste l'attirait, lui, son regard, son esprit, son cour. Puis il aperçut sur une table un jeune Hobbit qui dansait, les mains dans les poches et agitant ses pieds de ci de là. Il chantait : La vache sauta par-dessus la Lune. Le Hobbit fit alors un bond prodigieux et ses pieds retombèrent dans une assiette encore pleine d'un ragoût juteux. Le ragoût, l'assiette, la table et le Hobbit se retrouvèrent par terre, mais Pippin ne vit plus le Hobbit. Il avait disparu. Puis en une seconde, tout disparut et il se retrouva de nouveau en Ithilien, dans l'auberge de Willelm Poiredebeurré. Sauron était vaincu. Frodon et Sam avaient disparu depuis bien des années déjà, sans aucun espoir de les revoir un jour, pas plus que Gandalf et Boromir. Cette pensée brusque et soudaine atteignit Pippin au plus profond de son cour et non seulement d'autres images lui revinrent à l'esprit, mais aussi des sons, des odeurs et des sentiments, un sentiment de gaieté, de bonheur et de joie pleine qu'il ne connaîtrait plus jamais. A cette idée, il éclata en sanglots, surprenant tous les autres qui riaient et chantaient et buvaient de bon cour. Pippin bouscula d'une main la foule autour de la grande table tandis que de l'autre, il se cachait les yeux. Il disparut dans sa chambre de Hobbit où Merry vint le rejoindre immédiatement car il connaissait les raisons d'un tel chagrin. Il poussa doucement la porte et quand ses grincements se turent, il entendit les gémissements de son cousin. Il approcha et le trouva vautré sur un lit, à plat ventre. Merry posa une main sur l'épaule de Pippin et sentit le corps du petit Hobbit tressaillir comme celui d'un enfant que l'on vient de gronder. Pippin se redressa et s'assit sur son lit, le dos courbé, encore sanglotant. « Excuse-moi, j'ai. commença-t-il. - Je sais, tu as revu Frodon, ce cher Frodon dont j'oublie parfois le visage, ce qui m'attriste, et dont je revois parfois les aventures, ce qui me désespère de le revoir un jour. Vois-tu, à présent, pourquoi je tenais à braver tous les interdits pour retrouver la Communauté entière ? demanda Merry. - Oh oui ! mon bon Merry ! Comme je le comprends désormais et comme tu dois souffrir. Mais je souffre aussi à présent. Et je suis résolu à retrouver Frodon, dussé-je traverser à la nage la Mer Immense. » Les deux Hobbits se réconfortèrent en imaginant le voyage prochain, et pleurèrent de nouveau en se narrant les aventures passées, les intrusions dans les cultures du père Maggotte, leurs joies et leurs peines. Ils s'endormirent enfin, l'un à côté de l'autre dans leur petit lit de Hobbit. Le lendemain matin, le soleil entra dans leur chambre par une large fenêtre qu'ils n'avaient pas eu le temps de repérer la veille. Ses rayons réchauffèrent leur visage et séchèrent les dernières traces de larmes car ils avaient encore pleuré dans leur sommeil. S'ils avaient rêvé, ils ne s'en souvenaient plus, et d'une certaine manière, cela leur plaisait que ce fut ainsi. Ils ne souffriraient pas de nouveau d'une terrible mélancolie incurable. Pippin se leva le premier et sortit de la chambre après s'être passé un peu d'eau fraîche sur le visage. Il jeta un coup d'oil dans le couloir et aperçut la grande salle commune. Il regarda la table sur laquelle il avait cru voir Frodon danser et chanter mais il n'y avait plus personne. Le couvert avait été débarrassé et le sol nettoyé. Le vieux Nob qui travaillait désormais au service de Willelm, était en train d'attiser les restes mourants du foyer, dans la cheminée. Merry surprit Pippin qui épiait et le fit sursauter. « Alors, on espionne ? demanda Merry. - C'est juste que j'ai peur de voir de nouveau Frodon apparaître dans un coin pour disparaître aussitôt, dit Pippin. - Ne sois pas ennuyé, le temps approche où nous serons ensembles comme jadis. Tu verras, ce sera un grand jour, bientôt ! » dit Merry. Les Hobbits entrèrent complètement dans la salle commune et Nob leur souhaita le bonjour de sa voix grave et enrouée par les ans et l'herbe à pipe qu'il avait coutume de fumer dès très tôt le matin. Il leur présenta une table dans un coin. Deux bols de soupe chaude les attendaient, fumant dans l'air encore frais de la pièce. Will entra alors et demanda de leurs nouvelles. « Vous avez quitté si vite la salle hier soir ! Y a-t-il un chagrin ? demanda-t-il. - Non, rien de bien grave, de vieux souvenirs ravivés par l'atmosphère agréable de votre auberge, cher Will, dit Merry. - Cela ne me réconforte guère. Je n'aime pas qu'on soit triste dans mon établissement, quelle qu'en soit la raison. Mais tout ce que j'espère, c'est qu'il ne vous arrive rien de grave. » Les Hobbits avalèrent leur soupe en vitesse pour rejoindre rapidement Legolas et Gimli. Ils firent leurs adieux à Will et Nob, leur répétant encore et encore qu'ils avaient passé un agréable moment en leur compagnie et que leur chagrin passager de la veille était sans importance, même si au fond, il en avait une grande. Ils quittèrent l'auberge, laissant Will sur le palier, un torchon à la main. Ils retrouvèrent de mémoire l'itinéraire qu'ils avaient suivi le jour précédent et aperçurent la maison basse caractéristique de Gimli. Ils se présentèrent à la porte et frappèrent trois coups. Personne ne vint ouvrir et Merry cogna encore trois fois. Toujours rien. Ils hélèrent une femme qui passait derrière eux dans la rue pavée, un panier à la main. « S'il vous plaît, chère dame, savez-vous où se trouve l'occupant de cette maison ? demanda Pippin. - Le Nain Gimli ? Cela fat déjà trois heures qu'il a quitté sa maison. Il doit être avec le maire, au bord de l'Anduin. » dit la femme. Pippin remercia la femme qui continua sa route tranquillement. Les Hobbits prirent la direction de l'ouest et purent découvrir l'architecture agréable et fine des demeures elfiques qu'ils ne connaissaient que trop peu. Puis les maisons se firent plus éparses et ils aperçurent plus loin l'embarcadère. Un immense bateaux d'argent attendait au quai. Il avait trois grands mâts et ses voiles étaient soigneusement pliées et attendaient d'être hissées et de se gonfler sous le vent. Legolas attendait sur le quai mais Gimli restait invisible. Quand les Hobbits arrivèrent auprès de Legolas, ils lui demandèrent où était passé leur ami. « Il est affairé à charger la nourriture à bord depuis déjà une heure ! répondit Legolas. Sa gourmandise n'a d'égal que sa robustesse au combat. - Oui mais cela fait fort longtemps qu'il n'a combattu. Ce doit être difficile à supporter pour un Nain, dit Merry. - Il le supporte plutôt bien, je crois, depuis qu'il a pris goût à l'art et aux mours elfiques car s'il ne dort pas encore dans les hauteurs comme les Elfes des forêts, il aime à contempler les ouvres que nous créons de nos mains. Ce navire, expliqua Legolas, a été construit par des ouvriers Elfes et nous assurera la sécurité lors de notre traversée. Je vous ai dit que je comptais partir ce jour, mais le temps à l'ouest semble méchant. Il y a de hautes vagues à l'horizon et d'épais nuages selon les dires de mes messagers. C'est un mauvais présage pour notre voyage. - Nous sommes prêts à attendre s'il le faut, dit Pippin car nous aventurer dans une tempête et y périr ne nous servirait à rien dans notre quête. » Les Hobbits s'assirent sur la jetée, balançant les pieds au-dessus de la mer. Ils virent enfin Gimli apparaître sur le pont et rejoindre la jetée par une passerelle de bois. « Vous voilà donc réveillés, chers Hobbits, dit-il. Je suis passé tôt ce matin devant votre chambre, mais l'on m'a dit que vous ronfliez encore, alors j'ai cru bon de commencer le chargement du fret. Mais Legolas ne semble pas favorable à ce que nous larguions les amarres aujourd'hui et cela m'attriste. Puisse le temps nous être clément au plus tôt. - Je l'espère aussi, dit Legolas, mais si une tempête nous vient de l'ouest, je préfère attendre qu'elle passe plutôt que de nous jeter dans ses bras avides. Croyez bien que je désire tout autant que vous retrouver mes vieux amis mais il nous faut être vivant pour cela et le navire, même de construction elfique, ne saurait supporter une tempête sur la Mer Immense qui dépasse en violence toutes les autres mers ; soyez en sûr. » La matinée passa lentement pour les Hobbits. Tantôt ils patientaient au bord de la jetée, tantôt ils se promenaient le long de l'eau, scrutant le ciel gris. Gimli s'efforçait de charger tout le nécessaire pour le voyage le plus vite possible, il faisait des allers et venues sur la passerelle, sans souffler une seconde, et les Hobbits furent étonnés de voir tant de vigueur dans une personne de l'âge de Gimli. Mais le sang de Durin Trompe-la-Mort coulait dans ses veines, il l'avait maintes fois répété, et de plus il était un Nain, ce qui signifiait force et vigueur pour longtemps. La race des Hobbits ne bénéficiait pas d'une santé si éclatante mais grâce à l'eau de Sylvebarbe que Merry et Pippin avaient pu savourer dans la forêt de leur vieil ami Ent, ils pouvaient encore courir et sauter en tout sens quand l'envie les prenait. Cette envie s'était faite de moins en moins fréquente ces dernières années et les deux Hobbits, se remémorant leurs vieilles aventures, ne tiraient aucune joie de ces récits mais plutôt une mélancolie désespérante qui les forçait à quitter la table plus tôt que tous les autres convives et à se coucher, le cour triste. Grâce au projet d'un voyage, d'abord vers l'Ithilien puis ensuite vers les Terres Immortelles, ils retrouvaient bonheur et joie de vivre et pas une journée ne se passait sans qu'il souffre d'une anxiété insoutenable cependant préférable à leur tristesse des soirs pluvieux. Puis vint l'heure du dîner sans qu'ils ne s'en aperçoivent, ce qui était rare pour des Hobbits. Legolas, qui avait quitté le port en milieu de matinée, revint les chercher pour les inviter dans sa demeure. D'abord enthousiasmés, Merry et Pippin se rappelèrent tout à coup la Lothlorien et son architecture tout en hauteur. Ils craignirent que certaines maisons Elfes qu'ils n'avaient peut-être pas encore vues au village soient toutes de la même construction mais décidèrent que l'invitation d'un ami tel que Legolas empêchait toute objection. En passant de nouveau dans les ruelles d'Arabar, Merry remarqua que jamais auparavant il n'avait vu ni même entendu parler de maisons elfiques faîtes de pierres et de mortier. Il posa donc la question à Legolas qui lui apprit qu'en effet, les Elfes avaient coutume de vivre au sommet des plus hauts et des plus vieux arbres des forêts les plus anciennes. « C'est notre ami Gimli qui a apporté à Arabar la pierre et avec elle l'amitié de tout le peuple Nain que les Elfes avaient perdu depuis longtemps pour de bien sottes raisons. Mais jadis, les peuples des Eldar vivaient comme toutes les autres races dans des maisons au sol. - Oui, confirma Gimli, nul soucis en Terre du Milieu depuis la chute du Seigneur Ténébreux. » Merry se surprit à songer à quel point le nom de celui qui fut l'ennemi des peuples libres n'avait plus aucune force. Au temps où l'Ombre s'étendait jusqu'en Lorien depuis le Mordor, le nom de Sauron ne devait être prononcé qu'avec une infinie précaution. Il fallait s'assurer qu'aucun espion à la solde de l'ennemi ne pût entendre la conversation. Cette pensée réchauffa le cour du Hobbit car pour une fois, l'évocation du temps passé ne l'avait pas conduit à penser à la Communauté dissolue, source de chagrin. Le groupe arriva en vue de la maison de Legolas, au bout d'une rue pavée. Cette demeure, celle du maire de la cité et du fils du roi de la Forêt Noire, était d'une magnificence peu commune même pour un ouvrage elfique. Les murs étaient de marbre rose et les rideaux de tissus précieux. Des dalles d'une matière inconnue, transparente, menaient jusque devant la grande porte en mithril. Plusieurs tours montaient très haut dans le ciel comme des flèches d'argent et l'allure générale du palais rappelait vaguement Minas Anor, au sud-ouest. Legolas les conduisit jusque dans la grande salle où un repas les attendait déjà. Merry et Pippin se précipitèrent et découvrirent dans leur assiette de porcelaine un fumet délicieux qui donnerait faim au plus repu des Hobbits. Une portion de lembas leur rappela qu'ils n'en avaient jamais mangé malgré les commentaires de Sam et Frodon. L'occasion se présentait maintenant à eux et ils ne manqueraient pas d'en profiter. Le repas fut le meilleur qu'ils n'aient jamais pris, du moins c'est ce qu'ils dirent à Legolas quand celui-ci le leur demanda car en fait, cette nourriture divine ne convenait pas à des Hobbits. Ils préféraient de loin des mets moins raffinés mais plus goûteux. Le repas de Legolas était certes succulent, mais pas à la manière des Hobbits. Les plats les plus simples leur convenaient, du moment qu'ils étaient pour eux synonyme de sensations pour leurs papilles gustatives. Mais l'atmosphère autour du repas suffit amplement à faire oublier aux Hobbits ce petit désagrément. Legolas, Gimli, Merry et Pippin, enfin réunis autour d'une table depuis tant d'années de séparation, c'était quelque chose qui n'avait pas de prix. Et bientôt, bientôt, pensa Merry, d'autres les rejoindraient pour reformer la Communauté. « J'espère que je n'aurai pas le mal des mers, dit Pippin. Les Hobbits ont guère l'habitude de quitter le sol, que ce soit pour voyager par les airs ou par les mers. - Soyez rassuré, dit Legolas, mon navire est stable et ne tangue que par grands vents. De plus, le voyage vers les Terres Immortelles, selon la légende, est bien plus qu'une traversée des eaux. Les navigateurs qui suivent une telle route connaissent bien plus qu'un simple voyage. C'est une expérience unique connue de très peu de personnes. - Comment pouvez-vous savoir cela, ami Elfe ? demanda Gimli. - Le vieux Bombadil est venu lors de l'inauguration d'Arabar. Nous avons passé quelques jours ensembles et il m'a raconté l'amitié qui l'a uni à mon père, il y a bien longtemps, ainsi que de nombreux contes et légendes des Terres du Milieu. Des choses à propos d'Iluvatar et d'Ulmo, celui qui créa tout en jouant de la musique et celui qui commanda aux mers. C'est en fait à lui que nous aurons affaire lors de notre traversée de la Mer Immense et il se peut qu'il ne nous laisse pas passer car nous ne sommes pas tous des Eldar ni des porteurs de l'anneau. - Comment le saurons-nous ? demanda Merry. - Ulmo saura nous faire voir sa position à propos du voyage. Si les vents sont défavorables, les mers agitées et le ciel orageux, alors la traversée sera difficile ou même impossible. Alors nous saurons qu'il ne nous reste qu'à faire demi-tour, dit Legolas. » Les Hobbits restèrent intrigués par ces histoires mais Legolas les tenait de Tom Bombadil et le petit bonhomme qu'ils avaient rencontré longtemps auparavant, même s'il était prompt aux plaisanteries, ne mentirait pas sur de tels sujets. « Mais la Dame de Lorien nous a appelés, on ne doit pas nous refuser l'accès aux Terres Immortelles, s'exclama Pippin. - Bien vu, Peregrïn, dit Legolas, car c'est justement ce sur quoi je fais reposer tout notre périple. Sans cet appel, jamais je n'aurais tenter une aventure si imprévisible et au dénouement si incertain car rien ne nous permet de profiter d'un sort différent de tous les marins qui ont entrepris ce voyage et qui se sont perdus. Du temps où Valinor, le pays immortel des Valar, était encore de ce monde, tous les Eldar étaient libres de traverser les mers vers l'Ouest, mais aujourd'hui, seuls ceux qui sont dans les desseins de Manwë peuvent accomplir un tel exploit. - Puissions-nous être dans son cour, dit Gimli, car les navires et les Nains ne font pas bon ménage. » Le repas s'acheva très tard le soir et tous les convives se saluèrent avant d'aller se coucher. Gimli préféra rentrer dans sa demeure pour profiter d'un sommeil réparateur efficace et les Hobbits reçurent une chambre spacieuse dans le palais de Legolas. Ils remercièrent leur hôte qui les laissa seuls. « Ceci, mon cher Merry, est une chambre de Hobbit, ou je ne m'y connais pas, dit Pippin. - Comme si Legolas avait su qu'un jour nous nous reverrions et que nous devrions passer du temps ici. C'est touchant. - Oui, et je compte bien profiter de tout ce confort mis à nos disposition. Bonne nuit ! dit Pippin en plongeant sous les couvertures. Merry était bien plus soigneux et il mit quelques minutes à arranger la couche selon ses goûts. Quand il rendit son bonsoir à Pippin, celui-ci ne l'entendit même pas car il ronflait déjà comme tout bon Hobbit. [sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Le départ

La nuit fut douce et calme et une bruine matinale lança son air froid à travers la fenêtre ouverte de la chambre et les Hobbits se réveillèrent doucement. Merry se pencha par la fenêtre, encore en tenue de nuit, et sentit la pluie sur son visage. Il huma l'air et se sentit jeune et frais, prêt à affronter mille dangers. Il faillit cependant défaillir quand Pippin lança dans son dos un « Bonjour » tonitruant. Merry sursauta et manqua de peu de passer par la fenêtre tellement son bond fut prodigieux. « Comment vas-tu, cher cousin ? demanda Pippin, souriant. - Outre le fait que j'ai failli vivre mes dernières secondes et que le temps n'a pas l'air encore très favorable aujourd'hui, je vais bien. Et toi, tu risques bien de te retrouver au sol si tu recommences. » Et Merry, tel un enfant, se jeta sur Pippin pour l'étrangler. Ils roulèrent au sol avec grand fracas et renversèrent les chaises dans leur affrontement. De ses doigts agiles de sculpteur, Pippin lançait des attaques fulgurantes en direction des côtes de Merry qui était très chatouilleux et à chaque fois, il sursautait comme piqué par un fer rouge. Il riait tellement qu'il était tout rouge et commençait à étouffer de rire. C'est alors qu'une silhouette imposante fit irruption dans la pièce et les Hobbits s'arrêtèrent en une seconde. En contre-jour, l'homme paraissait ténébreux et Merry, toujours à la merci de Pippin, le regardait avec inquiétude car cet étrange personnage n'avait rien à faire ici. Puis Gimli parla : « Ceci est touchant de vous voir, à votre âge, aussi prompt au rire et aux folies comme des Hobbits de vingt ans. Si je n'avais été aussi endurci par mes combats et ma lignée, vous m'arracheriez une larme. - Je veux qu'on sache que c'est Pippin qui a commencé et que c'est toujours ainsi, dit Merry. - Je veux bien vous croire, Merry, car j'ai connu Pippin pendant quelques temps et je crois que cela me fut suffisant pour savoir son caractère. Déjà au temps du trouble, il aimait à jouer sans arrêt. » Les Hobbits se relevèrent et passèrent un coup sur leur vêtement de nuit. Ils se regardèrent et sourirent, sachant que la bataille interrompue par Gimli ne serait que repoussée et jamais oubliée. « Vous m'avez sauvé, Gimli, dit Merry, et je vous en suis reconnaissant. Maintenant, si vous voulez bien nous laisser, je vais occire notre ami. » Gimli se retira pour laisser les Hobbits s'entretuer. Mais ceux-ci n'en firent rien et s'habillèrent tranquillement. Leur folie avait passé et aucun des deux ne pouvait savoir quand elle reviendrait. Merry était certain cependant que ce serait chez Pippin qu'elle ressurgirait, comme c'était toujours le cas. Ils sortirent ensuite et trouvèrent Gimli qui arpentait les couloirs en flânant. Il était vêtu d'une longue robe de Nain avec une fine corde à la taille et Pippin en fut encore étonné, bien qu'il l'eût déjà vu la veille et les jours d'avant aussi, mais il ne l'avait connu qu'en armure et en casque et le contraste était fort. Gimli les salua et leur demanda s'ils avaient pu trouver un terrain d'entente. Pippin répondit qu'il avait accordé une trêve à son petit adversaire. Ils montèrent deux paires de marche pour entrer dans le grand hall car leur chambre de Hobbit était légèrement en dessous du niveau du sol, tout comme la demeure de Gimli en ville. Ils trouvèrent Legolas juste devant le palais, dans la grande cour pavée, et lui demandèrent qu'elles étaient les nouvelles pour la journée qui s'annonçait. « Le ciel est gris, comme vous pouvez le constater, mais les gens des Ports ont envoyé un messager jusqu'ici et disent que la Mer, loin de nous à l'ouest, est calme et que le ciel est dégagé jusqu'aux limites du regard. Je pense que nous partirons aujourd'hui, et dans une heure au plus tard si vous êtes prêts. - Mon ami Legolas, jamais vous ne pûtes faire tant plaisir à un Hobbit qu'en disant ces mots. Pippin et moi allons de suite chercher nos bagages dans votre palais et nous serons prêts dans bien moins d'une heure, croyez-moi. » Mais avant même que Legolas ait pu leur dire un mot, ils couraient déjà tous les deux en direction des grandes portes décorées du palais. Legolas jeta un coup d'oil à Gimli, à ses côtés. « Regardez-les gambader comme des enfants, dit Legolas. Qui pourrait croire qu'ils ont cent ans ? - Je ne sais s'il s'agit de la nourriture de ce vieil Ent ou si c'est la joie de revoir leurs amis, mais ils ont retrouvé une vitalité dont même moi, tout Nain que je suis, je ne pourrai jamais profiter. - Je n'ose pas imaginer quelle pourrait être leur déconfiture si nous ne pouvons pas naviguer sur la Voie Droite, le chemin secret des Terres Immortelles. Puissent les puissants de l'Ouest nous accorder cette faveur. » Les deux Hobbits revinrent bien plus tôt qu'ils ne l'avaient dit avec de nombreux paquets sous le bras. Pippin avait une grosse malle, un cadeau pour Frodon qu'il avait sculpté de ses mains et Merry avait tout son matériel pour tracer des cartes à partir des nouvelles terres qu'ils découvriraient au cours du voyage et au pays immortel lui-même. Déjà, la rumeur du départ des deux fondateurs de la ville, Legolas et Gimli Ami-des-Elfes, s'était répandue et de nombreux Elfes arrivaient pour assister au départ. Legolas chargea un grand cheval blanc des dernières affaires qu'il n'avait pas encore mises dans le navire et ferma les portes du palais. Les clés de la ville furent remises à Relamon, un Elfe de confiance, ami de Legolas qui avait conçu le palais d'Arabar. Il devrait diriger la cité en l'absence de son fondateur et ce jusqu'à son retour. C'était une lourde responsabilité car Arabar était une ville importante en Gondor et la seule digne de ce nom dans les deux Ithiliens. Dans tout le reste du territoire entre le Gondor et le Mordor, on ne trouvait que de petits villages tout à fait confortables et à la population chaleureuse mais ce n'étaient pas des villes à proprement parler. Les quatre compagnons se mirent en marche, avançant à pied à côté du cheval blanc. Tout le long du chemin, on les observa, à la fois attristé et excité à l'idée d'une telle entreprise. Certains cours étaient pourtant assombris car les rumeurs à propos de la Dame de Lorien en détresse enflaient à travers Arabar toute entière et prenaient des proportions inconsidérées. Le cour des Hobbits s'emballa quand les grands mâts du navire elfique apparurent au-dessus des toits des maisons, majestueux et resplendissants comme la grande tour d'Echtelion. Les quais étaient remplis de monde venu assister au grand départ de personnages si importants. Il y avait Legolas, Seigneur d'Arabar, fils du roi Thranduir de la Forêt des Feuilles Vertes, Peregrïn Touque le Thain et Merriadoc Maître Grand Echanson, ainsi que Gimli Ami-des-Elfes, descendant de Durin Trompe-la-Mort, source de la réconciliation définitive entre les peuples des Nains et des Elfes. Tous les quatre avaient été compagnons de Frodon aux Neuf Doigts et membres de la Communauté de l'Anneau. Ils s'en allaient tous là où rares furent ceux qui réussirent, vers le pays immortel au delà de la Mer Immense. L'événement serait encore relaté par ceux qui y assistèrent longtemps après qu'il eût été oublié de la mémoire du monde. Legolas, fier et droit, monta la passerelle menant au navire en premier, suivi de Gimli, puis de Merry et Pippin, heureux, enfin, d'entreprendre ce voyage. L'équipage était assez restreint. On trouvait Gwelor, le capitaine, Ofland, son second, et quelques marins, pas plus d'une quinzaine en tout car les navires de construction elfique sont dociles et d'un maniement facile. Avant même que les amarres soient largués et tandis qu'on installait les dernières affaires dans les chambres, Merry se lia d'amitié avec un matelot nommé Radian qui avait autrefois servi Cirdan aux Havres Gris et il était un de ses proches descendants Eldar. Il avait fait de nombreux voyages et connaissait certaines îles du large des Terres du Milieu. C'est pourquoi durant le voyage, Merry resta de longues heures à écouter les récits et les descriptions de Radian pour tout mettre par écrit, du plus vite qu'il put, et pour ébaucher quelques cartes. Gimli se sentit déjà faiblir quand il monta sur le pont supérieur du navire, là où Gwelor tenait la barre. Legolas n'avait pas dit vrai quand il affirmait que son bateau était stable. Au calme plat, Gimli sentait son cour balancer de droite et de gauche, ce qui ne lui fit prédire rien de bon pour les prochains jours, voire les prochaines semaines. Legolas le rejoignit après que tout fût embarqué et tenta de le rassurer. Il avait avec lui de la nourriture elfique et des lembas qui pourraient faire passer le désagrément de la mer. Il avança jusqu'au bord du pont et regarda les vagues se briser sur la coque. Le navire semblait fort et solide, prêt à braver les vents de Manwë et les colères d'Ulmo. Il leva la main en direction des quais et fit un signe d'au revoir à la foule amassée au bord de l'Anduin. Elle lui rendit son geste avec une harmonie presque parfaite et on entendit les cris fuser de toute part. Parmi ces cris, il y eut aussi des « Larguez les amarres » et les cordes épaisses qui retenaient le navire blanc au quai furent détachées et tirées sur le pont principal. On défit les voiles et on les tendit le long des mâts puis elles se gonflèrent comme d'orgueil et le navire s'éloigna du bord avec une vitesse et une puissance qui impressionna tout le monde et Gimli lui-même vacilla sous l'accélération. On manouvra rapidement pour rester au milieu du Grand Fleuve et éviter des risques inutiles. Le grand navire blanc de Legolas descendit le long de l'Anduin à grande vitesse et fut dès la fin d'après-midi au niveau du Cair Andros, grand lieu de bataille contre Sauron. Le capitaine fit passer son bateau par le bras ouest car c'était le chemin le plus court et fit stopper le navire quand les deux bras de l'Anduin se furent rejoints. Aucun port ni aucun quai à l'horizon mais le bateau que le capitaine avait nommé Alquaglar (ce qui signifiait le Cygne Éclatant car sa blancheur illuminait les paysages quand le soleil perdait de son éclat à l'ouest) avait une ancre lourde qui accrochait les fonds avec force et empêchait le navire de dériver. Alors les compagnons se couchèrent chacun dans leur chambre après avoir soupé ensemble et observé l'éclat d'Alquaglar sur les vertes prairies au-delà de l'Anduin. Legolas, bercé par les remouds du fleuve, partit dans le sommeil profond et n'en ressortit que le lendemain matin aux cris et aux bruits, signe que l'activité reprenait déjà. Les quatre compagnons se retrouvèrent sur le pont principal et se souhaitèrent le bonjour. « Ce lit n'arrêtait pas de bouger, comme s'il allait se renverser. Une tempête a dû remonter depuis la Baie de Belfalas et agiter le navire, s'exclama Gimli. - Vous voilà tout à coup bien sensible, maître Nain, dit Legolas. La nuit fut calme et nul tempête dans les environs car je l'aurais senti si tel avait été le cas. Et qu'en est-il de vous, chers Hobbits ? - Eh bien, j'ai dormi bien mieux que je ne l'espérais, en fait. Les vagues m'ont bercé toute la nuit mais j'ai tout de même un détail à changer, dit Pippin. - Et je crois que j'ai le même, dit Merry. Je souhaiterais pour la suite occuper la même chambre que mon cousin et ami de toujours car nous n'avons guère l'habitude de nous retrouver éloignés depuis la fin du Troisième Âge. - Agissez comme bon vous semble car vous êtes ici chez vous, dit Legolas. » Aussitôt, ils allèrent déplacer les meubles et les affaires de Merry jusqu'à la chambre voisine de Pippin. Pendant le déménagement, Alquaglar repartit et le capitaine annonça qu'ils feraient escales au port de Minas Anor mais qu'ils n'auraient pas vraiment le temps de s'attarder en ville. Legolas espéra qu'Aragorn serait mis au courant le soir et assisterait au départ du matin. Les deux seigneurs étaient très occupées par leurs nouvelles fonctions et ne se voyaient que rarement. Pourtant les aventures dans la Communauté avaient fait d'eux des amis proches dans le malheur. Aujourd'hui que la paix était revenue en Terres du Milieu, ils pourraient en profiter pour se remémorer le passé autour d'un bon repas. Et avant le soir, Ofland entra dans la chambre de Legolas avec une colombe à la main. Legolas fut étonné de voir un oiseaux si peu farouche et docile. « Voici un oiseau, messager au service du roi Elessar. Il tenait un message autour de ses pattes et s'est posé sur mon épaule tandis que je revoyais mes cartes sur le pont principal. Le rouleau est cacheté et je le remets dans vos mains car ce sont les ordres du capitaine. » Legolas le remercia et décacheta le rouleau. Il lut : Mes espions ne vous laissent jamais tranquille, direz-vous, mais ils me permirent ici de savoir votre venue proche. Une grande fête sera organisée ce soir, dès votre arrivée. La table sera mise sur les quais pavés et le peuple de Minas Anor festoiera sous la lumière de l'Arbre Blanc. Vous repartirez dès le lendemain matin et j'espère vous revoir dès vos aventures terminées. Puissent le ciel et la mer être avec vous lors de votre périple et qu'Eärendil vous guide. Ainsi se terminait le message venant d'Aragorn lui-même. Legolas fut réjoui à l'idée de revoir son ancien compagnon de guerre et voisin de royaume. Il alla annoncer la nouvelle à ses amis sur le navire et informa également le capitaine. L'itinéraire ne serait pas changé, le déroulement du voyage ne serait pas perturbé, seulement le départ du lendemain serait sans doute plus dur en raison de la fête et des abus qu'elle ne manquerait pas d'engendrer « notamment chez nos amis Hobbits », murmura Legolas à l'oreille de Gwelor. Et ce dernier ajouta que Gimli aussi ferait honneur au repas. Puis il descendit demander des nouvelles de Gimli le Nain qui humait la brise marine par-dessus la rambarde. « Le voyage ne vous éprouve pas trop ? demanda Legolas. - Je commence à m'y faire mais je dois avouer que vous venez de trouver le moyen d'éradiquer les Nains à jamais. Si des troubles surviennent à nouveau entre nos deux races, il vous suffira de rejoindre les mers et nous serons vaincus. - Voilà une tactique que j'espère ne jamais avoir à utiliser, dit Legolas. - Nul grief ne séparera nos deux races, à présent. Nous voilà frères ! s'écria-t-il. » A la mi-journée, les vents se calmèrent et l'Alquaglar ralentit sa folle course sur l'Anduin. Les marins manouvrèrent les voiles pour profiter au maximum des courants d'air. Gimli sentit de nouveau la tête lui tourner à cause des accélérations et des ralentissements successifs. L'Alquaglar était vraiment un navire vif, presque fougueux, et il lui revint à la mémoire sa chevauchée avec Legolas à travers les champs de Gondor. Ce fut sans doute pour lui l'épisode de sa vie le moins agréable. Les deux Hobbits avaient appris à s'assagirent au cours de leurs nombreux séjours au pays des hommes et ils prenaient leur repas en même temps qu'eux. Mais aujourd'hui, il était hors de question de suivre Legolas et le reste de l'équipage qui croyaient bon de ne pas déjeuner en prévision du festin du soir. Merry et Pippin furent donc les seuls à prendre le repas de la mi-journée, autour d'une petite table installée sur le pont principal. Les Hobbits riaient en rattrapant leurs assiettes qui glissaient sur la table à cause du mouvement du bateau. Un verre finit par se déplacer jusqu'au delà de la table et roula au sol. Il ne se brisa pas mais tout le vin fut répandu au sol. Gimli les regardait de loin, depuis la proue du navire et ne résista pas longtemps à la vue des mets sur la table. Il prit une chaise dans sa chambre et la plaça juste à côté de celle de Pippin. « Je suis décidément faible de volonté car je ne sais résister à l'appât de la nourriture, dit Gimli. - Nous espérions vous faire succomber, dit Pippin, et je vois que ça marche. - Voilà encore une faiblesse qui pourrait coûter cher. Je parlais tout à l'heure avec Legolas de la faiblesse des Nains au sujet de la mer, et voici que je succombe cette fois à la nourriture. - Ne craignez rien, maître Nain, car j'ai longuement étudié les récits des peuples à Minas Anor, dit Merry, et les Nains savent oublier tout le confort et les plaisirs quand il s'agit de se défendre contre le Mal. Ne soyez pas inquiet à ce sujet car je suis certain qu'aujourd'hui encore vous pourriez occire quelques régiments d'Orques si cela s'avérait nécessaire. - Puissiez-vous avoir raison ! fit Gimli. En tout cas, l'heure n'est pas à la bataille et profitons de cette tranquillité. » Le Nain avait bien parlé et les Hobbits l'écoutèrent donc, replongeant de plus belle dans leur assiette bien garnie. Il y avait de la viande froide et du pain, accompagnée d'une sauce préparée par Ofland. C'était une recette qu'il tirait de ses ancêtres et cette sauce était vraiment délicieuse. Il y avait aussi du fromage et du lait. Les Hobbits avaient refusé de manger du poisson, comme il eût été le cas à bord d'un navire, car Frodon, qui avait pris la suite du livre de Bilbon, lisait tout haut ce qu'il écrivait et à de nombreuses reprises, Merry, Pippin et Sam avaient assisté à ces séances tardives. L'épisode de Gollum les avait particulièrement écouré de cet être informe et sans cour, d'autant plus qu'il avait osé arraché un doigt à Frodon. S'il n'était déjà mort dans les flammes avec son trésor, Merry l'aurait volontiers étranglé de ses propres mains. Sachant de plus qu'il fut un temps où Gollum était un Hobbit comme Merry et Pippin, ils n'en étaient que plus dégoûté encore et refusaient de manger du poisson, dussent-ils mourir de faim dans un gouffre sombre, car ils craignaient de subir d'étranges transformations de leur corps. Ils achevèrent leur repas dans la bonne humeur, à peu près comme tous les repas qu'ils avaient pris dans leur vie. Radian, l'ami de Merry, vint les rejoindre à leur table après la fin du repas. Il apportait avec lui une petite fiole d'une liqueur qu'il tenait de Cirdan le charpentier. Il en versa quelques gouttes à chacun et ils dégustèrent lentement tout en bavardant de la vie aux Havres Gris. Radian leur raconta l'arrivée de Gandalf, Frodon et Bilbon, ainsi que de Galadriel, Celeborn et Elrond, tous porteurs des anneaux des Elfes. Mais voyant que cela attristait les Hobbits, il trouva vite un prétexte pour arrêter son récit. Il quitta la table et revint plus tard avec une petite malle en bois bellement sculptée. Il l'ouvrit et dit qu'il s'agissait d'un jeu très ancien qui consistait à avancer des bâtons sur des cases de manière à piéger son adversaire. Le jeu ne plut pas tellement aux Hobbits qui ne virent en lui qu'un autre moyen de mener une guerre. En revanche, Gimli joua avec Radian jusqu'à la fin de l'après-midi. Les Hobbits restèrent à l'écart un moment puis finirent pas rentrer dans leur chambre car le vent se levait de nouveau et que le soleil venait de passer derrière les Montagnes Blanches, à l'ouest. Le navire se retrouva dans l'ombre et la fraîcheur très rapidement. Pippin se mit à travailler sa sculpture pour Frodon et Merry l'observa longtemps manier le ciseau avec une rapidité et une précision qui lui rappela le travail des Elfes. Quand la nuit commença à se faire plus profonde, Pippin dut allumer une chandelle pour continuer à travailler sur le bois. Merry avait commencé la lecture d'un livre qui parlait des gens de Durin et de la construction ancestrale de la Moria que l'on appelait avant Hadhodrond ou Khâzad-dûm en langage des Nains. Gimli lui avait dit qu'un jour prochain, il déciderait de redonner à la Moria sa splendeur d'antan car la dernière fois qu'il la vit, envahie d'Orques et de mort, il avait été submergé par un océan de tristesse, sans compter que la Communauté y avait perdu son principal guide, Gandalf le Gris. Merry se dit qu'il aimerait bien voir la Moria restauré comme les gens de Durin l'avait connue car il avait senti sa grandeur alors même qu'elle était dévastée et à demi effondrée. Soudain, une grande lumière d'une blancheur inhabituelle embrasa la chambre de Merry et Pippin. Les Hobbits sortirent sur le pont où déjà, tout l'équipage observait l'ouest. En se penchant par dessus bord, Pippin vit la coque de l'Alquaglar étinceler de mille feux et il fut frappé de stupeur par la beauté des paysages. Il n'avait jamais vu la grande tour d'Echtelion de loin. Lors de son séjour à Minas Anor avec Merry, il ne voyait que sa lumière réfléchie sur les paysages alentours, mais vue depuis l'Anduin, elle prenait une toute autre dimension. Les eaux du Grand Fleuve s'enflammaient et la tour chassait les ombres jusqu'à des milles à la ronde. Alquaglar avança jusqu'aux grands quais et y accosta. Les gens de Minas Anor attrapèrent les cordages et les nouèrent solidement aux quais. On lança une passerelle et l'équipage descendit. On leur fit bon accueil et les quais étaient illuminés de toutes les couleurs par des lampions. On avait installé de longues tables avec des chaises où les convives prendraient place. D'autres tables étaient couvertes de nourriture. Il y avait de quoi tenir un siège et les Hobbits en furent réjouis. Un grand tapis de velours épais rouge avait été déroulé des quais jusqu'aux grands sièges du roi et de la reine de Minas Anor. Ils se levèrent pour accueillir leurs invités. Legolas descendit le premier de l'Alquaglar et alla saluer Aragorn et Arwen, la reine de la race des Elfes depuis que la Dame de Lorien avait quitté les Terres du Milieu au début du Troisième Âge. « Cher Legolas, s'écria Aragorn à la vue de son vieil ami, enfin vous revoilà chez nous. - Diriger une ville est une chose à laquelle je n'étais pas habitué malgré la position de mon père. Mais aujourd'hui nous nous rencontrons et passerons une agréable soirée. - Malheureusement, il vous faut repartir dès demain car vous semblez pressé par le temps. - Oui, en effet, dit Legolas. Nous pensons qu'on nous demande sur les Terres Immortelles mais nous n'en sommes pas encore certains. Nous verrons en temps voulu ce qu'en pense le maître des vents. » Aragorn salua les Hobbits qu'il avait déjà vus lors de leur dernier passage à Minas Anor, puis Gimli fit la révérence devant la Dame. « Relevez-vous donc, Maître Nain, car vous n'avez plus à prouver votre respect envers les Elfes. Je suis heureuse de revoir celui par qui nos deux races se sont réconciliées en dépit du danger et de la menace constante du Mordor. Soyez le bienvenu dans la Grande Cité Blanche et je vous souhaite de passer la plus fabuleuse soirée. - Grand merci, ma Dame. Puissiez-vous rayonner sur les terres et réjouir les cours tristes, dit Gimli, puis, à Aragorn : bonjour, Roi des Hommes. - Bonjour à vous, Gimli. » dit Aragorn. Puis ils allèrent prendre place autour de la grande table et le repas fut rapidement servi. Des ménestrels jouaient de leurs instruments mais les éclats de voix des convives suffisaient à créer une ambiance. Il y avait là le roi et la reine, l'équipage et les passagers de l'Alquaglar, les proches du couple royale et plusieurs hautes personnalités de la ville. On demanda aux cinq anciens membres de la Communauté de l'Anneau de raconter tous leurs périples à travers la terre du milieu. Nombreux étaient ceux qui, parmi les convives, avaient lu l'ouvrage de Gimli dont plusieurs exemplaires avaient été recopiés et circulaient librement dans tout le pays. Mais cela ne leur suffisait pas puisqu'ils avaient avec eux l'auteur de cette épopée historique qui racontait la guerre de l'Anneau de l'intérieur. Gimli succomba donc aux demandes et se mit d'abord à décrire la tension qui régnait au gouffre de Helm avant l'attaque des Orques. Mais le but de son récit n'était pas tant de relater la bataille mais plutôt d'écrier son admiration pour les Grottes Étincelantes qui plongeaient dans les montagnes derrière Cor-le-Fort. Toute l'assemblée resta en admiration devant Gimli. Celui-ci s'était laissé lui-même emporté par l'énergie de son discours et il était monté sur la table, renversant les verres et les plats sous les acclamations de la foule. Aragorn souriait car lui aussi se sentait réjoui de voir Gimli si vigoureux. Il criait presque en terminant le récit des combats qu'il avait menés contre les Orques, il agitait ses bras en de grands mouvements de moulinet et sautillait sur la table branlante qui manquait de s'effondrer à chaque saut. L'auditoire restait ébahi car le Nain donnait une force vitale à cet affrontement terrible où le Rohan avait failli être vaincu par les bandes désordonnées des Orques. Seule l'arrivée des Ents avait pu renverser le sort de la bataille. Une ombre mystérieuse plana au-dessus de la table quand Gimli évoqua ces étranges êtres que nul n'avait vu en action. Tout le monde restait muet. Sans aucun doute, ils accordaient crédit à leur conteur mais ils se montraient perplexes à l'évocation de si anciennes formes de vie. Depuis quelques minutes, Aragorn regardait d'un oil l'assiette de Gimli encore pleine et fumante. Les invités mangeaient lentement tout en écoutant Gimli mais celui-ci se fatiguait à reproduire le moindre de ses gestes comme s'ils avaient été gravés à jamais dans sa mémoire. Aragorn se pencha vers Arwen et lui murmura quelques mots à l'oreille qu'elle fut seule à entendre. Puis Gimli arriva à la fin de son histoire, regarda l'assemblée émerveillée et se passa un mouchoir sur le front. Il se sentait épuisé comme s'il avait refait le combat de Helm. Mais en quelques sortes, c'est ce qu'il venait de faire. Il se retourna et vit son assiette pleine. « Maintenant, comme tout bon soldat, je vais prendre ma ration bien méritée. » Et il se rassit à sa place, plongeant sa cuillère en bois dans le ragoût fumant. Arwen regarda alors à son tour Aragorn et sourit en acquiesçant. Effectivement, comme il l'avait dit à son épouse, il paraissait étrange que Gimli se détache aussi longtemps de son assiette. Merry et Pippin, eux, avaient déjà terminé leur assiette. Ils s'étaient dit d'attendre que Gimli commence son repas avant d'entamer le leur mais l'odeur avait fait vaciller leur détermination. Ils étaient cependant certains que Gimli comprendrait parfaitement. La soirée fut réussie selon Legolas et Gimli, mais les Hobbits regrettaient les fusées de Gandalf. En Terres du milieu, c'est ce qui manquait le plus. Chaque grande fête comptait Gandalf parmi ses invités et il s'amusait comme un jeune Hobbit à envoyer sa magie dans les hauteurs du ciel, pour le plus grand bonheur de tous. Depuis qu'il avait disparu du pays, plus aucune fête ne profitait de sa connaissance du feu. Selon les archives, il devait rester encore quelques Istari dans les Terres du Milieu mais, s'ils existaient vraiment, ils devaient rester cachés quelque part à l'Est. Quant à Radagast, le seul qui était connu des foules, il avait disparu et c'était Gandalf qui l'avait vu pour la dernière fois, juste après lui avoir appris que Saroumane lui offrirait aide et conseil dans la lutte contre le Mordor, et le trahissant par là-même. La fête prit fin très tard finalement, et Legolas ne pouvait se résigner à rejoindre sa couche même si le départ le lendemain n'en serait que plus difficile. Il fêta avec ses amis de voyage jusqu'à ce que la place se vide et que le brouhaha diminue. Aragorn invita ses invités dans la tour d'Echtelion, dans une petite pièce au décor agréable. Aragorn, Arwen, Merry, Pippin, Gimli et Legolas prirent place autour de la table. « Vous projetez réellement de rejoindre Valinor ? demanda Aragorn. - Eh bien nous allons en effet tenter une traversée de la Mer Immense, dit Legolas. - Oui, même si ce ne fut jamais fait par d'autres que des Elfes ou des porteurs de l'Unique, nous croyons pouvoir y arriver car Galadriel nous a appelés dans notre sommeil, dit Pippin, et Merry souhaite ardemment revoir ses anciens camarades de la Communauté de l'Anneau, et moi aussi. - La Dame a besoin de nous voir, c'est chose certaine, fit Gimli. » Aragorn les regarda chacun leur tour, scrutant au plus profond de leur âme. « Vous savez à quel point Valinor reste inaccessible à des êtres tels que vous, dit Arwen. Le voyage peut être dangereux. - Mes amis semblent très décidés, Aragorn, et nous pensons que cela pourrait suffire à convaincre les Valar, dit Legolas. - Et vous, le croyez-vous, Legolas ? demanda le roi. Pensez-vous que la détermination d'un être suffit à faire pencher la décision des Valar d'un côté ou d'un autre ? - Je n'aime pas penser le contraire, mon ami. Mais j'ai moi aussi ressenti l'appel de la Dame. - Vous perdez de votre sagacité et de votre perspicacité, mon ami Elfe, fit Arwen. Cela m'étonne de vous, enfant d'une grande lignée. » Legolas se sentit inquiété par les paroles d'Arwen. En effet, il se sentait plutôt faible de volonté. Ce n'était pas normal, surtout pour un Elfe. Pour le reste de la soirée, Legolas ne se sentit pas bien. Arwen l'avait blessé, non pas dans une intention mauvaise, mais en lui ouvrant les yeux sur un terrible changement qu'il ne pouvait s'expliquer. Peut-être avait-il souffert d'orgueil en dirigeant l'Ithilien. Faramir était prince de l'Ithilien depuis la chute de Sauron et Legolas avait pris sa place quelques années après. C'est Aragorn qui l'avait décidé car selon lui, Faramir était imprévisible. Son père, corrompu par le palantir, son frère, Boromir, tenté de dérober l'anneau à Frodon, étaient autant d'indices qui faisaient douter le roi du Gondor de la place de Faramir à la tête de l'Ithilien. Legolas s'était senti gêné d'occuper un tel poste, et Aragorn aussi d'avoir à expliquer sa décision à son peuple. Pourtant, cela avait été tel et ne pouvait être changé. « Je vous souhaite beaucoup de courage pour cette traversée, dit Aragorn. - Puisse la lumière d'Elendil guider votre route vers l'Ouest. » fit Arwen. Ils se levèrent et allèrent se coucher. Il leur faudrait à tous une bonne nuit de sommeil avant de reprendre le voyage le lendemain matin.[sws_divider_bar1 barsize="500"] [/sws_divider_bar1]

Un événement inattendu

Tout le monde s'endormit rapidement, le ventre plein et le cour joyeux. Seul Legolas resta allongé dans sa couche, ressassant sans cesse les paroles d'Arwen. En tant qu'Elfe de haute lignée, fils du roi de la Forêt Noire, il se devait d'approcher la perfection échue à sa race, ou du moins de s'y essayer. Il voulait changer, il voulait à nouveau avoir une bonne image auprès d'Arwen car il semblait l'avoir perdue. Il se sentait troublé et cela l'empêchait de trouver le sommeil. De leur côté, les Hobbits y plongèrent plus vite que jamais. Le repas avait été copieux, celui du midi aussi et le vin avait coulé à flot. Si l'eau de Sylvebarbe n'avait coulé dans leur gorge, ils auraient presque été fatigués. Quant à Gimli, il rêva longuement de la bataille dont il venait de faire le récit à tous les convives. Il l'avait presque oublié au fil des années mais l'atmosphère de la soirée lui avait petit à petit remis en mémoire les événements aux frontières du Mordor. C'est Aragorn qui resta à veiller le plus tard aux côtés d'Arwen. Il pensait au projet ambitieux de Legolas. Lui, un Elfe, aurait pu aisément rejoindre Valinor. Mais c'était folie que de vouloir emmener avec lui des Hobbits et un Nain, tout cela uniquement parce qu'ils avaient tous fait un rêve. Il était certes étrange de partager le même rêve mais de telles coïncidences ne devaient pas être prises au sérieux tel qu'ils le faisaient. « C'est étrange que Legolas ait de tels desseins, dit Arwen. - En effet, cela m'intrigue. Mais il semble impossible de les détourner de leur projet. Les Hobbits souffrent de l'absence de leurs amis. Ils vécurent des aventures avec Frodon et Sam qui les lièrent les uns aux autres comme rien d'autre ne saurait le faire. - L'amitié est quelque chose de prodigieux mais la rupture est déchirante. Les Hobbits sont résistants de corps et d'esprit, mais ils ont le cour sensible aux aléas de la vie, dit Arwen. - C'est Legolas qui m'inquiète. Les Elfes passent pour être de la race la plus endurante à tous les maux de la Terre du Milieu. Ils peuvent courir pendant des jours, veiller toute la nuit, subir maints désillusions et maints chagrins et leur volonté est réputée inflexible. Je me demande ce qui le pousse à céder de la sorte à une émotion passagère, dit Aragorn. - Mais laissons-le agir comme il le souhaite. Nous verrons de quelle sorte agiront les Valar. » Puis ils s'endormirent côte à côte, bercé par le bruit du vent dans les sculptures du sommet de la tour d'Echtelion. Le Gondor tout entier dormait d'un sommeil tranquille. Nulle menace, nul danger ne mettait en péril la paix nouvelle que connaissaient les habitants du territoire. Le ciel était encore découvert et ponctué de milliers de pointes brillantes. A l'ouest, une brillait plus que les autres. Selon les légendes de la Terre du Milieu, il s'agissait d'un Silmaril, porté au front de Feanor sur son navire le Vingilot. Il guidait les voyageurs vers les Terres Immortelles, du moins ceux qui en étaient dignes. Loin à l'Est, au-delà de la chaîne de l'Ephel Duath, le Mordor était encore synonyme de crainte et de peur. Pourtant, disait-on, l'herbe verte recommençait d'y pousser, les arbres à nouveau se couvraient de feuilles, les animaux sauvages repeuplaient les plaines dévastées. Oradruin, la Crevasse du Destin, avait peu à peu cessé son activité et le grondement sinistre qui s'élevait chaque journée jadis s'estompait au fil des saisons. Tout cela était signe du retour des jours heureux en Terre du Milieu. Ce qui n'avait pas changé depuis la chute de Sauron était la grande tour d'Orthanc. Elle s'élevait toujours, dans la vallée de l'Isengard, jusqu'à des hauteurs vertigineuses. Ses pointes noires acérées agressaient le ciel clair. Le mal qui avait résidé dans ses murs était par certains côtés bien pire que celui qui occupait les terres du Mordor. Sauron était mauvais dès les premiers jours du monde, mais Saroumane avait été un grand sage dans la jeunesse de la Terre du Milieu et sa trahison avait été bien plus grave que les agissements de Sauron. Depuis lors, Orthanc et ses murs noirs indestructibles gâchaient le paysage de la vallée de l'Isen. A l'approche du petit matin, un grondement sourd agita les herbes qui poussaient tant bien que mal dans les vallées du Mordor. Le sol fut agité comme une mer sous les assauts du vent. Tel une vague, une secousse terrible ébranla les forêts jusqu'aux territoires du Gondor et de l'Ithilien et jusqu'aux frontières australes de la Forêt Noire. Bien que d'une rare violence, ce tremblement de terre ne fut plus qu'un faible grondement quand il atteignit les constructions. Celles-ci, de construction elfique, résistèrent aux mouvances du sol. Dans toute la zone touchée, on se réveilla en sursaut et prêt à prendre les armes au premier appel. Mais il n'y avait cette fois-ci aucun ennemi. La nature s'ébrouait de temps en temps comme un vieillard endormi sur sa chaise au coin du feu. Gimli sauta en bas de son lit, jambes écartées, sa main cherchant avidement la hache qu'il n'avait plus tellement l'habitude de tenir. Il ne l'avait pas oubliée, certes, mais elle attendait bien loin de lui, dans les cales de l'Alquaglar. Il l'avait emportée davantage pour le folklore que dans l'idée de s'en servir. La secousse avait fait trembler les meubles de sa chambre mais rien n'était cassé. Gimli était moins effrayé par le tremblement de terre que par le rêve qu'il faisait avant d'être réveillé. Il se voyait à bord de l'Alquaglar voguant sur nue mer déchaînée, agitée par des vents terribles venus de l'Ouest. Il sortit de sa chambre et croisa Merriadoc dans les couloirs de la Tour d'Echtelion. « Qu'était-ce ceci, Gimli ? demanda Merry. - Que sais-je ? Un tremblement de terre, j'imagine. - Je n'en ai jamais connu de toute mon existence d'aussi violents. - Je n'en ai connu que très peu dans ma vie, et il est vrai que celui-ci fut assez violent. » Ils croisèrent Arwen dans les étages supérieurs. Elle descendait au pied de la tour pour s'assurer que tout allait bien. Elle lança quelques paroles pour les rassurer mais ne s'arrêta pas. Les gens de Minas Anor s'agitaient dans la ville. Il n'y avait rien de grave mais quelques personnes avaient perdu l'équilibre et s'étaient blessés légèrement.

Suite : On ne sait pas quelle est la cause séisme, mais on en vient à savoir qu'il fut plus fort près du Mordor. Les voyageurs de l'Alquaglar y voient un mauvais présage, Aragorn dépêche une patrouille en Mordor pour inspecter les lieux.

Alexandre Vallet, Août 2002.[sws_divider_top]



Une pathologie inédite, mais pas tant que ça...

Autoroute A8, entre Canne et Nice, avril 2000

Le premier souvenir qui me soit revenu de ce jour-là, avant même que je reprenne réellement conscience, c’est la vision des enfants riant au milieu des buissons de cistes. Images surexposées, comme éclairées trop brutalement par le flash du soleil, aux couleurs éclatantes, aux contrastes trop violents... Mouvements au ralenti, cheveux bruns ou blonds qui volent doucement, parabole d’un ballon s’élevant trop lentement dans l’air vibrant de chaleur et de poussière, visages réjouis qui se tournent soudain vers moi avec stupeur... Film qui passe et repasse sans cesse sur l’écran de mes paupières closes. Film muet... Je me souviens de n’avoir entendu que leurs rires trop aigus et le gémissement du vent par ma fenêtre ouverte, rien d’autre, alors que je devais être assourdi par le rugissement du moteur : je me rappelle très nettement avoir rétrogradé plusieurs fois dans les secondes précédentes, pour obtenir un frein-moteur qui me ralentirait un peu. Pourquoi s’était-il arrêté là, cet autocar rempli d’enfants ? Quelle folie ! J’ai su plus tard qu’un des gamins avait vomi sur les sièges et le chauffeur, pour s’éviter un nettoyage approfondi, avait immédiatement stoppé au premier espace dégagé : sur la voie d’accès à cette piste d’arrêt d’urgence, où les véhicules privés de freins peuvent venir s’enliser... où j’avais espéré mettre un terme à la course folle de mon camion, dont le circuit d’air comprimé venait de lâcher dans la descente. Je n’ai vu l’obstacle qu’au dernier moment, après avoir donné le coup de volant qui me précipitait, brinquebalant, sur la piste caillouteuse menant à la tranchée remplie de sable... Trop tard pour continuer sur l’autoroute.

J’ai vu les enfants jouant dans le soleil. Je me suis acharné sur la pédale de frein en sachant que je n’avais aucune chance de m’arrêter