La mystérieuse source à l’origine des informations qui sont apparues sur Internet la semaine dernière s’est tarie, les sites impliqués dans cette fuite (tolkienonline.com) ayant très justement cessé de s’en faire le porte-voix à la demande de New Line et de Peter Jackson. Parmi les extraits du script (antérieur au tournage) qui ont été révélés, une scène qui montre Saruman invoquer une tempête contre le Caradhras des hauteurs d’Orthanc a donné davantage de crédit à ce qui ressemble de plus en plus à une certitude : la version cinématographique de La Communauté de l’Anneau fera une large place à Saruman et ses sbires et plus généralement à la symbolique traditionnelle du mal[1] dans les films d’aventures.

Voici ce que l’on sait : c’est en temps réel que nous verrons la rencontre entre Gandalf et Saruman à Orthanc transformée en un duel de magicien. De nombreuses séquences montreront Saruman donnant des ordres à son armée d’Uruk-Hai, lesquels naissent maintenant dans des cocons et auront à leur tête un certain Lurtz, qui tuera lui-même Boromir à Amon Hen. Le Caradhras n’est plus cette entité naturelle mystérieuse à la terrible colère mais une simple montagne contre laquelle Saruman (et non Sauron, comme la Compagnie de l’Anneau le conjecture dans le livre) invoquera une tempête, une scène qui rappellera à certains Le Magicien d’Oz, à d’autres la reine Bavmorda de Willow. Les cavaliers noirs de Sauron porteront ouvertement les neufs Anneaux des Hommes (que Sauron a gardé par devers lui dans le livre) qui arboreront un oeil rouge. Bref, on devrait assister à un classique allez-retour entre les forces du bien et du mal, un procédé cinématographique qui crée un manichéisme sans appel.

Tolkien dans La Communauté de l’Anneau a choisi de ne montrer ni Sauron, ni Saruman. Après la disparition des Nazgûl au Gué de Bruinen, et si l’on fait exception du Balrog, c’est l’Anneau Unique, symbole de la corruption par le pouvoir, qui incarne le mal et conduit Boromir à sa perte. Un mal intérieur à la Compagnie de l’Anneau en somme, comme si Tolkien s’était incliné devant l’impossibilité de représenter le mal absolu que personnifie Sauron de façon satisfaisante. Dès lors, pourquoi le film devrait-il recourir à un Saruman caricatural et exhibant toute la panoplie du méchant traditionnel ?

Il faut pour tenter de donner un début de réponse à cette question élucider un point liminaire : comment le cinéma américain représente-t-il le mal en général ? Presque toujours par une caricature. De James Cagney dans l’Enfer est à Lui aux nazis des Aventuriers de l’Arche Perdue, de Lee Marvin en Liberty Valance à tous les méchants de James Bond, le mal est très souvent représenté sous les traits d’un déséquilibré plus ou moins ridicule. Faut-il s’en étonner ? La littérature et les témoignages d’après-guerre ont assez montré que le mal est propre à l’homme et que toute croyance en la folie ou l’inhumanité d’un dictateur n’est qu’un procédé de protection propre à éloigner l’insupportable supposition que l’on puisse lui être apparenté. Le cinéma ne fait pas autre chose que perpétuer cette croyance ou cette incapacité à saisir ce qui sous-tend une action chez un être. Comme disait Malraux dans La Condition Humaine, « on ne connaît pas les êtres ».

Il y a bien sûr des exceptions. Le Procès d’Orson Welles, bien qu’impuissant à convoquer l’extraordinaire puissance du roman de Kafka dont il est adapté, réussit à nous faire croire à l’existence d’un être mystérieux qui quelque part a condamné K. à mourir. Joseph Cotten dans L’Ombre d’un doute est bien sympathique et bien humain en oncle assassin et Burt Lancaster en crapule fait tout le charme de Vera Cruz. Mais la caricature reste l’apanage de la représentation du mal dans le cinéma d’aventure, un signal de convenance qui nous permet de nous glisser dans la peau du voyeur en toute sécurité. De cette sécurité du spectateur, Peter Jackson compte s’assurer pleinement, à en juger par sa volonté de faire la lumière sur la tempête du Caradhras et son explication malheureuse, et rassurante par sa filiation avec le cinéma de science-fiction, de la création des Uruk-Hai (création des orcs qui avait causé tant de soucis à Tolkien en raison de sa croyance en l’immortalité de l’âme). John Ford, lui, n’expliquait rien.

On échappe ainsi difficilement à la sur-représentation du mal dans le cinéma américain et Alfred Hitchcock affirmait lui-même que plus un méchant était réussi, plus un film l’était. Faut-il en croire que le mal doit être nécessairement personnifié à l’écran au détriment de l’imagination du spectateur ? Nombre de films de guerre, et plus récemment un film comme Usual Suspects, démentent cette pseudo règle d’or. Et le méchant borgne et vociférant des Sept Samurai d’Akira Kurosawa, grand film épique s’il en est, n’a pas de lignes de dialogue et n’apparait que trois fois (très brièvement) en trois heures vingt, une demi-lune plantée sur le crâne. Peter Jackson aurait-il pu filmer La Communauté de l’Anneau sans montrer Saruman ? Il est difficile de répondre à une telle question. Il n’en demeure pas moins que faire naître des Uruk-Hai dans des cocons est une idée bien singulière et que la volonté de tout expliquer tue dans un film cette part d’ombre et d’espace qu’il revendique. Tolkien, se réferant à Tom Bombadil, a dit dans une de ses lettres que toute mythologie devait avoir son énigme. Bombadil n’étant pas du voyage cinématographique, cette tâche aurait du incomber dans le film à la création des Uruk-Hai, d’ailleurs inexpliquée dans le livre.

Un bref survol des films de fantasy des trente dernières années suscite une certaine inquiétude quant au devenir de Saruman dans le film. Puisse-t-il participer du désir maintes fois affirmé par Peter Jackson de faire un film historique (« to make it feel real ») et non évoquer le triste cortège de méchants au rictus figé auquel les films de fantasy nous ont habitué.

Semprini, le 06/09/2001.

[1] On recourra à ce terme simple et universel pour désigner une notion qui appellerait de longs développements si l’on tentait de la définir plus avant.

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