Harry Knowles et Moriarty, les sympathiques compères du site aint-it-cool-news sont célèbres sur Internet pour leur inépuisable enthousiasme pour le cinéma et particulièrement pour ce qu’on appelle outre-atlantique les films pour “geeks“. Si les épanchements de Harry font figure de rituel savoureux, Moriarty sait souvent garder la tête froide. Tous deux ont pourtant versé en ce début de semaine dans une hystérie certaine, de celle dont on peut dire qu’elle est une profession de foi (Harry, Moriarty). A les entendre, La Communauté de l’Anneau dont ils n’ont vu que vingt minutes, sera un chef-d’ouvre inoubliable, une date dans l’histoire du cinéma. Pour celui qui s’est aventuré dans cette toile d’articles où les dithyrambes succèdent à l’espérance d’une révélation quasi-religieuse, c’est à peine s’il peut réfléchir, dans les accalmies de cette rumeur propageant la nouvelle précoce d’un chef d’ouvre. Et pourtant, il faut bien s’arrêter ici quelques instants. Car quels films ont révolutionné l’histoire du cinéma tout en connaissant un succès populaire? Naissance d’une Nation de Griffith, M le Maudit de Lang, La Grande Illusion de Renoir, Les Raisins de la Colère de Ford, Citizen Kane de Welles, et pour raccourcir la liste, le Kurosawa néo-réaliste et virtuose de l’Ange Ivre et de Chien Enragé, le Hitchcock des années cinquante, Truffaud,  le Kubrick de 2001, le Coppola du Parrain ou encore le Spielberg des Dents de la Mer, une liste non exhaustive. On attendrait donc de Peter Jackson, talentueux réalisateur issu du cinéma d’horreur, de faire un film qui devrait à la fois se mesurer sans rougir aux films précités, satisfaire ceux pour qui l’attrait majeur de l’ouvre de Tolkien réside dans la construction minutieuse d’une mythologie cohérente, et succéder à Star Wars au panthéon des blockbusters ? Jackson qui aura consacré sept ans de sa vie à cette adaptation du Seigneur des Anneaux se trouve au pied d’une montagne. On lui demande l’impossible et on espère sans doute trop.

La réussite encore incertaine de La Communauté de l’Anneau dépendra d’un vaste écheveau d’éléments au nombre desquels peut être rangé le traitement de la magie dans le film. Les films de fantasy du passé ont souvent souffert d’une utilisation par trop spectaculaire de la magie et Peter Jackson a déclaré vouloir y recourir avec parcimonie, dans un souci de réalisme qui lui fait honneur. A cet égard, deux informations sur le film méritent d’être regardées de près. Tout d’abord, selon le Calendrier 2002 du film, Gandalf, emprisonné sur le toit d’Orthanc, requiert l’aide d’un papillon de nuit auquel il confie l’importante mission d’aller prévenir Gwaihir, Seigneur des Aigles.  Mais il y autre chose, qui n’a pas filtré à ma connaissance sur Internet, et qui ne semble avoir été discuté que sur le forum de tolkienonline : Il y a trois semaines, lorsque New Line somma Leonides de cesser de poster des extraits de script, il s’y conforma, mais non sans faire une dernière révélation quelques jours plus tard : Arwen ne fait pas que remplacer Glorfindel au gué de Bruinen. C’est aussi elle qui déclenche par une incantation la crue du fleuve qui emporte les Nazgûl, celle-là même qu’Elrond ordonne dans le livre. On postulera que cette scène a été tournée conformément au script. Que cela laisse-t-il présager quant au traitement de la magie dans le film ?

Chez Tolkien la magie procède de l’idée d’une symbiose des elfes et des Ainur avec la nature. Il est raconté dans le Silmarillion comment Eru Ilúvatar créa le monde et plaça en son sein la Flamme Impérissable, celle-là même qui lui conférait le don de création des choses et des êtres. La Flamme Impérissable se trouvait donc au cour de toutes choses sur Arda et une partie s’en trouvait dans les Kelvar (les insectes et les animaux) et les Olvar (le monde végétal et minéral), que les elfes, eux-même issus de la pensée d’Eru, pouvaient plus ou moins soumettre à leur volonté. Cette manifestation de volonté était donc un phénomène naturel, que les hommes ont appelé magie. Chez Tolkien, cette magie est un art et une sous-création, comme il le dit lui-même dans une lettre célèbre (Lettre n° 131 du recueil de lettres de Humphrey Carpenter). Elle n’a donc rien de spectaculaire. En réalité, elle ne devrait pas s’appeler magie, ce que semblent suggérer Galadriel et les elfes de Lórien dans le Seigneur des Anneaux, lorsqu’ils parlent, l’une de son miroir, les autres des manteaux elfiques donnés aux membres de la Communauté de l’Anneau. A ce titre l’utilisation dans le film d’un papillon de nuit par Gandalf, un maïa, illustre assez bien cette définition.

Qu’en est-il d’Arwen et quelles sont les raisons qui ont incité Peter Jackson à lui conférer le pouvoir de commander aux flots ? D’un point de vue purement cinématographique, le déclenchement de la crue de Bruinen par Arwen, ôte à Jackson le souci de devoir expliquer après coup l’intervention conjuguée d’Elrond et de Gandalf. On pourrait presque dire qu’il fait d’une pierre deux coups en renforçant la fluidité narrative du film et en faisant l’économie d’une explication confuse et peut-être un peu tirée par les cheveux. Mais en fin de compte, il court le risque bien plus grand de tomber dans le travers d’un fantastique peu crédible, ce à quoi il clame vouloir échapper, et de transformer un élément anecdotique de La Communauté de l’Anneau en pierre philosophale qui ferait de la fille d’Elrond une sorcière aux immenses pouvoirs. Car ce n’est plus Arwen que nous allons voir dans cette scène semble-t-il, mais Lúthien Tinuviel, la fille du Roi Thingol et de Melian, la puissante maïa qui créa l’infranchissable anneau de Doriath. Lúthien, la plus belle et peut-être la plus puissante de tous les enfants d’Ilúvatar, capable de défaire les sortilèges qui font tenir debout Tol-in-Gaurhoth (un temps la forteresse de Sauron au premier âge), capable d’endormir Morgoth et sa cour par la puissance de son chant, ou encore de tisser de ses cheveux un manteau qui plonge tout être dans le sommeil. Arwen est une ‘enfant’ de Lúthien de par son père Elrond, mais ce n’est certes pas lui faire injure de penser qu’elle ne possède pas les dons uniques que possédait son aïeule. En outre, chez Tolkien, la plupart des phénomènes magiques proviennent d’objets dont le pouvoir reflète la pensée de leur créateur (les Silmarils, les Anneaux de Pouvoir ou Anglachel, par exemple). La Terre du Milieu ne trouve donc guère son compte dans cette Arwen sorcière.

Par un curieux hasard, il semble exister une accointance dans le film entre le recours à la magie et les décisions de Jackson de couper un personnage du livre. Là où Jackson coupe le personnage de Radagast, il fait appel à un papillon de nuit pour remplir les bons offices du mage brun. Là où il coupe Glorfindel, il confère à Arwen des pouvoirs magiques. Ces inévitables changements en chaîne donnent la mesure de l’extrême difficulté qu’il y a à adapter Le Seigneur des Anneaux où même tout autre livre. Toute scène dans un film, qui est une expérience visuelle très courte, se fixe dans la mémoire du spectateur, là où cette même scène dans un livre n’était qu’un élément parmi d’autres, noyé dans la nasse narrative créée par le romancier. Cette complexité du processus d’adaptation d’un livre à l’écran rend en tout cas périlleuses les prédictions d’Harry tant que le film n’aura pas été vu en son entier. Et s’il est vrai que l’on peut faire un grand film d’un livre tout en prenant des libertés avec celui-ci, on préfèrera émettre quelques réserves à l’endroit de la scène du gué de Bruinen, ne fut-ce que pour s’épargner une possible déception.

 

Semprini,
le 13/09/2001.

 

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