Il est impossible d’imaginer les grands films d’Alfred Hitchcock sans la musique de Bernard Herrmann ou le cinéma de Spielberg sans la musique de John Williams, impossible d’imaginer les comédies musicales de Jacques Demy sans les chansons de Michel Legrand. Et lorsque Nino Rota place au cour de Huit et Demi de Fellini une ritournelle aux accents de fête triste, il crée l’univers sonore de l’homme absurde qui ressent le besoin de porter un masque de clown pour vivre. La musique dans un film est fondamentale. Elle ne doit pas être comprise comme un simple élément dramaturgique soutenant la structure narrative, mais comme un reflet et une partie intégrante du style du réalisateur et du monde secondaire dans lequel le spectateur pénètre. Aussi bien le style d’un cinéaste se définit autant par la composition de ses plans et les thèmes qui l’obsèdent que par les collaborateurs dont il s’entoure. La manière autocratique de Kurosawa et de Chaplin n’a jamais mieux transpiré que dans le fait que le premier ne laissait à personne d’autre le soin de monter ses films tandis que le second en composait lui-même la musique.

On comprend donc la lourde tâche qui incombe à Howard Shore choisi par Peter Jackson pour composer la bande originale du Seigneur des Anneaux, c’est-à-dire créer la partition de la Terre du Milieu, elle-même imaginée dans la musique des Ainur. A bien y réfléchir et puisque la réussite du film procèdera de la capacité du spectateur à imaginer lui-même ce monde secondaire, on demande en vérité à Shore de composer la musique des Ainur elle-même. Howard Shore, connu pour ses bandes originales du Silence des Agneaux et de Seven, est le compositeur attitré de David Cronenberg. Il possède un éclectisme certain et la qualité de doter ses orchestrations de nuances répondant précisément à l’univers visuel des cinéastes, comme l’attestent deux de ses dernières compositions : Esther Kahn d’Arnaud Depleschin lui inspire un son baroque, accordé aux états d’âme de l’héroïne, qui semble sorti du Londres du 18e siècle ; dans le beau The Yards de James Gray, il convoque le tragique de violons funèbres pour accompagner les soubresauts d’une famille qui se déchire.

Shore s’est exprimé sur la musique qu’il avait composée pour le film. Il s’est essayé à imaginer le son des instruments que connaissait notre terre il y a 7000 ans. Il a aussi précisé qu’un chour de 300 maoris avait été utilisé pour les séquences du film se déroulant dans la Moria et que certains poèmes du livre se trouveraient réintroduits dans la bande originale. Une grande ombre, hélas, est venue recouvrir, momentanément on l’espère, l’espérance d’une musique appropriée, quand les titres du CD de la bande originale du film, qui sera disponible le 20 novembre 2001, sont apparus sur Internet. On y trouve deux chansons de l’artiste irlandaise Enya, en vogue aux Etats-Unis. L’une va être commercialisée sous la forme d’un single, l’autre, qui s’appelle ‘Aniron’ (‘Je veux’ en Sindarin), correspond au passage du film où Aragorn et Arwen se retrouveront après le Conseil d’Elrond en un interlude romantique dont on a pu apercevoir un bref extrait dans les deux dernières bandes annonces. Doit-on croire que cette chanson sera le commentaire inutile de leur amour lors de cette scène ? Ce serait recourir au vain procédé dont usent les studios hollywoodiens pour masquer la pauvreté de cour et la pauvreté scénaristique de certains de leurs films, et assurer la vente des albums des artistes se prêtant au jeu.

Le Seigneur des Anneaux comporte des poèmes dits ou chantés par les personnages qui apportent au lecteur la conscience d’une profondeur historique et d’un hors champ narratif. La musique dans un film remplit la même tâche ; elle relève du hors champ cinématographique, suggère ce qui n’est pas dit visuellement au spectateur. Dans une adaptation, la musique participe ainsi de la tentative désespérée de la fidélité au livre, qui, si on a pu dire qu’elle était impossible, se doit d’être approchée autant que possible.

Inclure dans le film une chanson pop chantée par un tiers risque de fouler aux pieds les efforts consentis par le cinéaste pour faire sortir le monde secondaire de terre, et ce faisant le livre à notre jugement. Car c’est au hors champ du top 50 que renvoie une chanson pop. Aussi, si d’aventure, la présence de ces deux chansons dans la bande originale du Seigneur des Anneaux devait préluder à leur apparition au sein même de sa structure narrative (ce dont on ne peut être certain pour l’instant), je sais, pour ma part, que, arraché au monde secondaire et rejeté dans ma salle de cinéma, je contemplerai l’écran avec effarement.

Semprini, le 16/10/2001.

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