Ces derniers jours ont égrené l’apparition de très nombreuses photos du film, parmi lesquelles on peut voir Aragorn se recueillir sur la tombe de sa mère Gilraen. La musique du film commence à se dévoiler à nous, puisqu’il est maintenant possible d’écouter 30 secondes de chaque morceau de la bande originale, dont la sortie est prévue pour le 20 novembre. Enfin, une nouvelle affiche est apparue. Mais c’est autre chose qui retiendra notre attention.

Depuis un mois, les articles de presse mettant aux prises Le Seigneur des Anneaux et Harry Potter prolifèrent. On s’y demande quel film réclamera le titre de champion du box-office, on y parle de “bataille de sorciers”, on rapproche ces deux romans, si dissemblables, au nom de la sortie presque simultanée (un mois d’intervalle aux Etats-Unis, deux semaines en France) de leur adaptation cinématographique. C’est par opposition, dit-on, que l’on parvient à définir ce que l’on ne connaît que de loin, et c’est d’ailleurs en s’adonnant à l’art de l’antithèse que Lucien fait l’apprentissage du métier de journaliste dans une page admirable des Illusions Perdues de Balzac. Mais comparer ainsi Tolkien et Rowling est moins une mise en perspective qu’une perpétuation des idées reçues sur la fantasy, qui lui refusent une forme multiple et l’appréhendent en un ensemble unique où tout se vaut, puisque seuls comptent, nous dit-on, les chiffres du box-office. Or, il y a autant de points communs entre Le Seigneur des Anneaux et Harry Potter qu’il y en a entre les ouvres de Dostoïevski et celles d’Amélie Nothomb.

Interrogé sur les rapports existant entre son Anneau et celui des Nibelungen, Tolkien répliqua qu’ils étaient tous deux ronds et en or. Mais on ne peut pas même recourir à une boutade lorsqu’il s’agit de comparer Le Seigneur des Anneaux et Harry Potter. Harry Potter est un roman policier pour enfants plaisant, matiné de fantastique et agrémenté d’un humour qui doit sans doute beaucoup à Jane Austen, dont Rowling est une admiratrice avouée ; c’est une mécanique bien huilée mais où l’on cherche en vain l’originalité. A l’inverse, Le Seigneur des Anneaux demeure une énigme littéraire irréductible à toute définition satisfaisante, et ni la connaissance des sources mythologiques de la Terre du Milieu, ni la lecture des lettres de Tolkien n’épuisent le mystère de sa fascination. Là où l’on n’éprouve pour Harry Potter qu’une empathie modérée, qui se mue parfois en excitation passagère, on entre de plein pied, avec Le Seigneur des Anneaux, dans un monde secondaire entièrement réalisé où la Guerre de l’Anneau n’est qu’un évènement historique parmi tant d’autres, un monde situé au confluent de la littérature et de la mythologie, un monde autre qui revêt le manteau d’une réalité presque palpable, une épopée où l’aventure rencontre le tragique, et le thème de la corruption par le pouvoir celui de l’aspiration à l’immortalité. Le Seigneur des Anneaux accomplit le miracle de cette ‘illusion d’historicité‘ que Tolkien appelait de ses voux et que Harry Potter ne parvient pas à suggérer.

Cette difficulté à définir la singularité du Seigneur des Anneaux trouve son prolongement dans les raccourcis et les erreurs que l’on peut lire sur son adaptation cinématographique. D’ailleurs, l’image que le grand public se fait d’un film d’heroic fantasy est à mille lieues de celle d’un film ‘très émouvant‘ et ‘d’une durée de près de 3 heures‘, selon les mots de Mark Ordesky de New Line Cinema qui s’est exprimé récemment sur Le Seigneur des Anneaux, comme si Tolkien avait été trahi par ses héritiers en fantasy. Ce besoin de classification et de catégories étroites s’inscrit hélas sans trêves sur le frontispice de la critique d’art. En d’autres temps, il valut à Kurosawa l’appellation de ‘cinéaste des samouraïs’, alors que plus de la moitié de ses films scrutent le malaise du Japon contemporain de l’après-guerre, figuré dans L’Ange Ivre par ce cloaque bourbeux où s’abîmeront les rêves de grandeur du yakusa tuberculeux joué par Toshiro Mifune.

Dans sa préface à la seconde édition du Seigneur des Anneaux, Tolkien a dénié toute prétention allégorique à son récit, tout en laissant au lecteur la liberté de l’interpréter à sa guise, ce qu’il nommait l’applicabilité. Mais les articles de presse qui nous annoncent, à grand renfort de fanfares, une guerre du box-office entre Le Seigneur des Anneaux et Harry Potter n’interprètent rien, n’éclairent rien. Ils réduisent deux films à l’état de phénomènes de foire, et seul AOL Time Warner, studio producteur de Harry Potter et maison mère de New Line Cinema, qui produit Le Seigneur des Anneaux, y trouvera son compte.

Semprini, le 07/11/2001.

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