A neuf mois de la sortie des Deux Tours, les rumeurs vont déjà bon train sur la capacité de WETA, la société d’effets spéciaux fondée par Peter Jackson, à mener à bien les travaux dantesques que réclame l’adaptation du deuxième tome du Seigneur des Anneaux. Ce n’est pas sans une certaine inquiétude que l’on peut attendre le résultat de ce travail, d’abord parce que Les Deux Tours comporteront un nombre de plans retouchés numériquement supérieur au nombre de plans à effets spéciaux de La Communauté de l’Anneau, ensuite parce que les incarnations sur grand écran des Ents et, surtout, d’un personnage aussi fondamental que Gollum ne peuvent prétendre à l’à peu près.Une des grandes réussites du Seigneur des Anneaux tient à la force de la créance secondaire que Tolkien parvient à susciter. Le lecteur, soustrait du monde primaire par la grâce d’un imaginaire démiurge, s’immerge alors entièrement  dans un monde secondaire auquel il est prêté vie. Dans Beowulf : The Monsters and the Critics, Tolkien, en prenant avec éloquence la défense de Beowulf, s’attache à démontrer qu’une des critiques les plus souvent faites au vieux poème anglo-saxon est infondée. Beowulf serait un récit qui tient en bordure les évènements les plus intéressants et place en son centre une lutte insignifiante entre Beowulf, Grendel, la mère de Grendel et le dragon (les « monstres »). Mais, répond Tolkien, les évènements historiques figurant en bordure du récit ne sont pas placés là par inadvertance, ils contribuent en réalité à créer l’illusion d’historicité, la créance secondaire.Or, Tolkien dans Le Seigneur des Anneaux semble avoir appliqué ce système décelé dans Beowulf. Les références aux évènements historiques du Silmarillion, qui ne se sont pas encore faits mythes, confèrent au récit une profondeur historique, lui associent ce que l’on a appelé un hors champs narratif. Tout comme chez Balzac, lorsque les personnages entraperçus dans d’autres livres de La Comédie humaine font leur réapparition dans un roman, les évocations des Premier et Second Âges semées dans la narration du Seigneur des Anneaux imprègnent en creux le récit et lui apportent un afflux de forces vives, les senteurs d’un lointain passé.Ici apparaît l’un des aspects les plus étonnants de l’ouvre Tolkienienne, sa dimension réflexive, à la faveur d’une conceptualisation qui a précédé la publication, et parfois l’écriture. La dichotomie monde primaire-monde secondaire, que l’on a évoquée, est tirée de son essai Du Conte de Fées présenté lors d’une conférence début 1939. Le concept de l’évocation d’évènements historiques antérieurs en bordure de narration, avancé dans Beowulf : The Monsters and the Critics, date de 1936. Or, c’est fin 1937 que Tolkien entame la rédaction du Seigneur des Anneaux, qu’il envisage d’abord comme une simple suite de Bilbo le Hobbit, sans lien avec la Terre du Milieu, et c’est fin 1938 qu’il décide de relier les événements qui y sont narrés avec le légendaire qu’il crée depuis 1916, en usant de l’Anneau Unique comme d’un lien, au sens propre comme au figuré, et au moment même donc où il affirme la noblesse de la création secondaire dans Du Conte de Fées. En somme, on a ici l’exemple, rare et remarquable, d’un écrivain commentant et analysant son ouvre avant même de l’avoir écrite. De même, les textes théologiques de Morgoth’s Ring (HoME 10) paraissant affilier la mythologie tolkienienne avec le christianisme ont été écrits après que les échos catholiques du Seigneur des Anneaux, introduits « inconsciemment », aient été comme découverts fortuitement et après coup par Tolkien (Letters, lettre 142 à son ami jésuite Robert Murray).

Peter Jackson dans son adaptation cinématographique n’a pas d’autre tâche que celle que s’est assigné Tolkien lui-même. Il lui faut arracher le spectateur au monde primaire au moyen, notamment, d’effets spéciaux réussis, qui apparaîtraient en bordure du récit et susciteraient la créance secondaire, en renvoyant, pour les Ents et Gollum, pour le Marais des Morts, aux évènements passés de la Terre du Milieu. Dans un film, les effets spéciaux doivent encadrer la dramaturgie, présente au centre, lui offrir leur corps comme appui pour qu’elle puisse se hisser plus haut dans l’imaginaire du spectateur. Les grands cinéastes ont toujours suivi cette règle d’or. Dans son sublime Vertigo et dans La Maison du Docteur Edwards, Hitchcock réussit, en mettant ses trucages au service du récit, à susciter l’atmosphère du rêve. Dans Dodes’caden, Kurosawa, toujours génial et faisant fi des techniques plus modernes, fit repeindre ses décors (y compris le ciel) pour donner à son film les teintes d’un onirisme cru par son propos (les bidonvilles de Tokyo). Dans Jason et les Argonautes, série B si attachante, les superbes effets spéciaux de Ray Harryhausen servent la dramaturgie, et elle seule. Il n’est pas de trucage si mauvais, lorsqu’il est à sa place, qu’un grand film à la narration maîtrisée ne puisse faire ignorer ou oublier.

Or voici, que Peter Jackson, admirateur avoué de Harryhausen pourtant, a décidé de placer un trucage au centre du récit. Gollum sera une créature désincarnée, créée en images de synthèse. Que dire de Gollum qui n’ait déjà été dit ? Double de Frodon, hobbit misérable et déchu que l’on prend en compassion et qui ne quitte le chemin de la rédemption que parce que Sam, démontrant ainsi tout ce qui le sépare de la grandeur d’âme de Frodon, l’en détourne par sa méfiance. On voudrait que le visage de Gollum offre l’expression du combat qu’il livre, en son for intérieur, à soi-même. Des images de synthèse peuvent-elles rendre justice à cette lutte si terrible? Sur la foi des froides images de Final Fantasy et des grimaces du Jar Jar Binks de La Menace Fantôme, on nous permettra d’en douter. L’implication de l’acteur Andy Serkis, voix de Gollum, dans la gestuelle et les dialogues du personnage laisse néanmoins espérer que l’on pourrait échapper au pire.

Il n’en demeure pas moins qu’en faisant d’un effet spécial un des points d’ancrage de la dramaturgie des Deux Tours, et en refusant de croire au talent d’un acteur pour faire exister Gollum, Peter Jackson risque plus que la réputation de WETA. Il met pour de bon la bordure au centre en un pari dangereux et inutile. Tout le mal que l’on puisse lui souhaiter est qu’il réussisse dans ce périlleux exercice aussi bien que Tolkien.

© Semprini, le 15/05/2002.

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