Il y a trois mois de cela, lors d’une rencontre avec le public organisée dans un Barnes & Nobles new-yorkais, Peter Jackson, a révélé quelques-uns des choix de narration qu’il avait fait pour Les Deux Tours et Le Retour du Roi. Deux informations retiendront notre attention, la suppression du Nettoyage de la Comté et, surtout, la décision de faire de l’attaque d’Arachne, qui clôt le second tome, un élément dramaturgique du Retour du Roi.

Un roman n’est autre qu’un corps en mouvement à qui la succession des évènements confère un pouvoir croissant. L’impact des scènes finales peut dès lors se prévaloir, comme un fleuve de ses affluents, de l’accumulation des péripéties narratives qui crée peu à peu le lien intime qui unit le lecteur aux personnages et fait que celui-ci, à l’issue de son voyage dans ce monde secondaire, s’appartient moins qu’il n’appartient au récit. Julien Gracq dans En lisant, en écrivant, a parlé mieux que personne de ce mouvement qui préside à la narration romanesque. L’apparition d’Arachne et, dans une moindre mesure, le Nettoyage de la Comté, sont de ces scènes qui puisent leur raison d’être et leur force dans les évènements qui les précèdent, mais elles diffèrent par leur nature, et cette différence commande le jugement que l’on peut porter sur les choix de Peter Jackson.

Dans le Seigneur des Anneaux, le Nettoyage de la Comté prenait la forme d’une excroissance narrative, de ces épilogues dont la littérature peut s’autoriser, qui permettait à Tolkien de porter ce regard sans complaisance sur l’industrialisation des campagnes qui était le sien, tout en évoquant le retour triomphal de Sam, Merry et Pippin, et la coupe amère qui était le lot de Frodon. Mais ce présage de ce que le passage du mythe à l’histoire réserverait à la Comté, était en porte-à-faux avec une des règles d’or du cinéma classique. ” Don’t hang out ! “, disait Billy Wilder récemment disparu : une fois l’arc narratif d’un film parvenu à son terme, le cinéaste devait conclure son propos, sans relancer de fil narratif. Seuls les films dont l’intrigue réelle était cachée (Wilder s’y essaya d’ailleurs avec succès dans Témoin à charge), où les révélations successives tiennent souvent du carnaval, et dont une mode que l’on espère éphémère fait aujourd’hui les beaux jours, étaient en droit d’avoir des fausses fins. Les films ne relevant pas de cette dernière catégorie et prenant pourtant le parti des fins successives ont ainsi souvent été vilipendés par la critique. Si tant est que Jackson ait un temps décidé d’inclure le Nettoyage de la Comté dans son film, les railleries et les sévères critiques, de journalistes faisant mine d’ignorer que Kubrick avait écrit la scène, que l’épilogue d’A.I. valut à Spielberg, l’auront dissuadé d’en faire autant.

Si triste soit-elle, la suppression du Nettoyage de la Comté, qui aurait sans doute nécessité d’y consacrer trente minutes pour être bien traité à l’écran, nous paraît relever d’une juste conception de l’adaptation cinématographique, celle qui considère la réalisation d’un bon film comme la mission première de l’adaptateur. Or, La Communauté de l’Anneau de Peter Jackson comporte certaines ruptures narratives par trop marquées et ne parvient que rarement à suggérer cette suspension et cette élasticité du temps dont est imprégnée l’épopée tolkienienne. On souhaiterait donc que Peter Jackson prenne le soin de raconter la suite de son récit avec la profondeur temporelle qu’il mérite, fut-ce en coupant certains passages.

C’est avec moins de bienveillance que l’on regardera la suppression annoncée de la traversée de l’antre d’Arachne dans Les Deux Tours au profit du Retour du Roi. Comme de bien entendu, il ne saurait être question de prédire quel impact réel ce choix aura à l’écran, mais on nous permettra de nous livrer aux conjectures suivantes. Voici avec l’apparition d’Arachne, l’aboutissement d’une errance, la dislocation d’une collaboration forcée, mais si riche d’enseignement pour le lecteur, entre Frodo, Sam et Gollum, bref, l’exemple type d’une scène scellant un fil narratif et profitant de sa dynamique. C’est que d’un point de vue purement romanesque, le livre 4 du Seigneur des Anneaux est une réussite remarquable, dont émane ce sentiment de torpeur et de fatalité qui étreint les hobbits et Gollum tant et si bien que le lecteur s’en trouve lui-même engourdi, et qui est prodigue d’une subtilité dans l’analyse psychologique des personnages, ainsi cette jalousie et cette méfiance excessives de Sam à l’endroit de Gollum, que l’on cherchera en vain dans le reste de l’épopée. Faisant suite aux paysages enténèbrés et aux miasmes délétères des marais des morts, et à l’apparition furtive, presque fantomatique, de Faramir, la trahison de Gollum, l’antre d’Arachne, et la charge désespérée de Sam contre la dernière progéniture d’Ungoliant sont un soudain appel du clairon qui éveille toute l’anxiété longtemps contenue du lecteur et lui fait tourner les pages comme un forcené. Et voilà de quelle dynamique se prive Peter Jackson. Car en faisant se dérouler la rencontre des Hobbits et d’Arachne au début du Retour du Roi, et non à la fin des Deux Tours, il est à craindre qu’il appauvrisse la force émotionnelle de ces scènes où le désespoir est si patent et l’héroisme si beau. Jackson s’en est expliqué en indiquant que ” Frodon et Sam n’avaient pas assez à faire dans Le Retour du Roi “, en contrepoint du siège de Minas Tirith et de la bataille du Morannon, mais peut-être aura-t-il aussi préféré faire la part belle à la bataille du gouffre de Helm dans Les Deux Tours, on ne sait, qui a nécessité trois mois de tournage de nuit et dont on dit qu’elle sera la pièce de résistance du film.

A tout le moins, cette place nouvelle qu’occupera Arachne dans le récit changera en profondeur l’accueil qui lui sera fait par le spectateur, dont l’oil blasé ou exercé sait que rien de si grave qu’il ne bouleverse ses certitudes n’arrivera à ce point de la narration. Le passage de la mort apparente de Frodon, si poignant dans le livre, pourrait ainsi s’en trouver affecté, voire même être sacrifié, si les scénaristes du Retour du Roi poussent leur logique jusqu’au bout. Non pas que l’on dénie la possibilité pour un film de débuter par ce qui constitue la fin d’un fil narratif. La scène d’ouverture de La Comtesse aux pieds nus de Mankiewicz, où Bogart est seul dans ce cimetière, inconnu et courbé sous la pluie, celle de Dersou Ouzala de Kurosawa où Arseniev cherche en vain la tombe de son ami perdu, celle de L’Homme qui tua Liberty Valance de Ford, où un sénateur vient assister à l’enterrement d’un vagabond, abandonné de tous, dont il racontera l’histoire, fichent dans le cour du spectateur une tristesse qui se changera peu à peu en amertume. Mais quant à faire mourir, comme Frodon, le protagoniste principal d’un récit au tiers ou au milieu de celui-ci, c’est une autre histoire.

On voit encore ici la difficulté d’adaptation d’un roman dont la structure est maintenant étoilée, qui fait écho aux soucis de structure que Tolkien évoquait lui-même dans une lettre du 16 octobre 1944 adressée à son fils Christopher, et l’on ne s’étonnera pas de ces changements que l’on nous promet. La technique de l’entrelacement, éminemment cinématographique par le sentiment d’attente qu’elle éveille chez le lecteur1, auquel a eu recours Tolkien à partir de la dissolution de la Communauté, et la division imposée du récit en trois films, exigent de la part de Peter Jackson la plus grande rigueur, en particulier dans le découpage des scènes. En 1924, André Breton, dans son Manifeste du Surréalisme, chanta les louanges du ” merveilleux “, notamment du Moine de Lewis, et appela de ses voux, prémonitoires, l’écriture d’un conte de fées pour adultes. Mais bien que Le Seigneur des Anneaux ait rempli cet office avec panache, la structure rigoureuse que Tolkien adopta dans Les Deux Tours et Le Retour du Roi, et qui n’est pas pour rien dans leur réussite, était sans doute à mille lieues de ce qu’avait imaginé Breton, qui vouait aux gémonies, en surréaliste un peu sectaire, toute la littérature réaliste soumise à la minutie de la vraisemblance. Conserver à l’écran ce mouvement d’une narration rigoureuse, et tirer au mieux parti de son entrelacement, tout en laissant respirer son film, voilà le vrai défi qui attend Peter Jackson avec Les Deux Tours.

© Semprini, le 15/05/2002.

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