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« Bougre d’externaliste ! »

Approches interne et externe du monde de Tolkien

 

Il y a quelques temps, lors d’une discussion passionnée sur un forum tolkiendil, mon adversaire[1], agacé sans doute par le fait que nos deux points de vue tournaient en rond sans jamais se rejoindre, en est venu à traiter – gentiment – un de mes amis et partenaires dans le débat de « bougre d’externaliste », lui-même se plaçant bien sûr dans le camp opposé, celui des « internalistes ». L’expression m’a amusé dans la forme mais le fond nous a troublés, et nous a lancés dans un débat visant à déterminer ce qu’était un internaliste et ce qu’était un externaliste, ce qui nous a quelque peu éloignés de la question d’origine. Finalement, nous en sommes plus ou moins restés à l’idée que ces notions étaient en fin de compte un piège et qu’elles étaient plus un obstacle qu’un atout pour comprendre Tolkien.

Cela m’a paru dommage, car à mon avis cette opposition conceptuelle recouvre une réalité et traduit une divergence de points de vue tangible et tout à fait fructueuse. Cela pourrait sembler évident à ceux qui sont familiers des débats traditionnels de la critique littéraire. En effet, les notions d’approches « externe » et « interne » ont un sens bien précis en analyse classique, et ni leur efficacité ni leur utilité ne sont en général remises en cause. On appelle « analyse interne » une analyse qui étudie le texte seul, en faisant intervenir par exemple ses aspects stylistiques ou poétiques, mais sans faire référence à des éléments qui lui sont extérieurs, comme la biographie de son auteur ou le contexte social, culturel, historique etc. dans lequel il a été rédigé. Inversement, l’approche « externe » désigne dans cette perspective une analyse qui éclaire le texte et le comprend à l’aide de ces éléments de contextualisation.

Cette première opposition, ces premiers outils de travail sont sans aucun doute très utiles pour étudier Tolkien, au même titre que n’importe quel autre auteur, au moins en littérature ; mais il me semble que ce n’est pas là ce à quoi font référence beaucoup de passionnés – ou de spécialistes – de Tolkien quand ils parlent des deux approches. En fait, une grande confusion règne autour de l’emploi de ces termes dans le milieu tolkiendil, certains les employant dans le sens universitaire traditionnel, d’autre dans une toute autre optique, sans toutefois définir clairement ce dont ils parlent. Moi-même je me suis vu reproché de sortir du sens premier (chronologiquement parlant) de ces notions.

Ce reproche me pose un problème, car je n’ai découvert ce sens universitaire que récemment, et jusque là je donnais aux concepts « d’internalisme » et « d’externalisme » une signification toute différente, et qui me semble à la fois partagée par beaucoup et très efficace pour réfléchir sur Tolkien. Il s’agit donc ici de construire ou tout au moins de mieux définir ces nouveaux outils d’analyse permettant de mieux penser cet auteur. Les deux approches, envisagées dans leur acception traditionnelle, sont efficaces mais insuffisantes car elles ne permettent pas de bien rendre compte de la spécificité de l’œuvre de Tolkien à l’intérieur de la littérature, spécificité qui vient de la nature essentiellement mythologique de son Légendaire[2].

On pourrait bien sûr me reprocher – et on l’a d’ailleurs fait – d’embrouiller les choses en utilisant des mots couramment employés dans un autre sens que leur sens classique. Je répondrai que le français est une langue dont la plupart des mots sont polysémiques, et que comme le dit Spinoza « les définitions sont libres ». J’avais pensé à ces termes dans le cadre de la critique de Tolkien avant même de savoir qu’ils avaient une autre définition, plus générale, et je n’en vois pas de meilleurs aujourd’hui. En outre, il semble que mes réflexions aient rejoint celles d’autres personnes qui avaient déjà développé ces notions de la même façon avant moi. L’essentiel, je pense, est de s’entendre pour accepter de sortir, ne serait-ce que provisoirement, des cadres de pensée traditionnels pour faire un peu de hors-piste et envisager de nouveaux outils d’étude, juste au cas où ils seraient fructueux.

Je me demanderai donc en quoi consistent les approches interne et externe de l’œuvre – et du monde – de Tolkien, si elles sont réellement opposées et contradictoires ou au contraire complémentaires, et quelles positions elles peuvent entraîner sur d’autres problèmes liées à cette œuvre. Je précise que je n’ai aucune prétention en écrivant cet essai. La plupart du temps, je ne fais que rappeler ou souligner des évidences ; mais cela ne me semble pas inutile.

Essai de définition

Le débat qui nous opposait portait sur le statut des textes de Tolkien, en particulier ceux qui constituent Le Silmarillion et ceux qui constituent la série The History of Middle-Earth. La définition donnée aux deux notions par nos adversaires se basait justement sur ce problème : selon eux, était internaliste celui qui accordait, à la base, le même rang, le même statut à tous les textes écrits par Tolkien, pour les classer ensuite de façon interne au monde de Tolkien envisagé comme une réalité, c’est-à-dire selon le mode de transmission. Par exemple, un texte écrit par Bilbo, puis transmis par traduction du Livre Rouge, avait plus de crédibilité qu’un autre transmis par un marin anglais du Moyen-Age qui aurait simplement écouté de vieilles légendes à Tol Eressëa, mais les deux textes auraient à la base, pour l’internaliste, le même degré de réalité, c’est-à-dire qu’ils proviendraient tous les deux de la Terre-du-Milieu, par des canaux certes différents mais tous deux authentiques. Inversement, un externaliste serait dans cette perspective quelqu’un qui classerait les textes de Tolkien de façon externe à son monde, c’est-à-dire en n’envisageant celui-ci que comme une œuvre littéraire purement fictionnelle, et donc en n’accordant de crédit – selon les cas – qu’aux textes édités par Tolkien de son vivant, ou qu’aux dernières versions de chaque texte – en tout cas à un nombre limité d’écrits, et donc en jetant, en abandonnant tous les autres textes.

Cette première définition, pour séduisante qu’elle soit, me parait prendre les choses à l’envers, et vouloir définir un concept par ce qui n’est en fait que sa conséquence. Les approches interne et externe de l’œuvre de Tolkien vont beaucoup plus loin que cette question du statut des textes : elles touchent la façon même dont on voit toute l’œuvre de Tolkien, et aussi tout son monde, toute sa mythologie.

Car enfin, une chose que l’on peut remarquer avant même d’avoir posé une définition définitive des deux approches, c’est que de telles questions ne se posent jamais pour d’autres œuvres, par exemple celle de Balzac, de Faulkner[3] etc. Nous avons déjà vu que l’on faisait entrer dans la définition préliminaire l’idée que le monde tolkienien était considéré soit comme une réalité, soit comme une œuvre littéraire et fictionnelle. C’est là que le non averti risque fort de se dire que les amateurs de Tolkien sont des fous. Effectivement, qui douterait du fait que ses livres ne sont que de pures fictions ? Ce qui fonde et légitime la différence entre les deux approches, c’est une particularité de l’œuvre de Tolkien : le fait d’avoir été écrite par son auteur non pas comme un simple roman mais comme une nouvelle mythologie. Il est important de bien saisir cette donnée capitale ainsi que toutes ses nombreuses implications si l’on veut parvenir à cerner les problèmes qu’elle pose.

« The Making of a Mythology »

Tolkien a donc voulu écrire une mythologie. Il a commencé par le faire pour l’Angleterre, puis il a élargi son projet et a écrit un texte qui, même s’il gardait une forte couleur britannique, ne pouvait plus être simplement dédié « à l’Angleterre, à son pays ». Qu’est-ce qu’une mythologie ? Acceptons la définition de ce terme comme « un ensemble de récits racontant l’histoire du monde à des époques très reculées, remontant en général à la création du monde, et s’achevant le plus souvent avec le commencement de l’histoire envisagée comme la période de l’Histoire des hommes dont nous avons conservé des traces ». Une mythologie, de façon générale, est cohérente, car elle traduit une représentation générale du monde et du sens de l’histoire. Jusqu’à Tolkien, aucune mythologie n’avait été l’œuvre d’un homme seul. Toutes s’étaient construites lentement, progressivement, sur de nombreuses générations.

Chez Tolkien, la formation de la mythologie ne se fait bien sûr pas sur un seul roman. Pourtant, toute son œuvre – son œuvre littéraire – ne lui est pas consacrée. De nombreux textes comme Farmer Gilles of Ham, Leaf by Niggle, Smith of Wootton Major et tant d’autres y sont restés parfaitement étrangers. La mythologie tolkienienne est donc composée de l’ensemble des textes qu’il avait réunis et qui parlaient d’Arda. Tolkien a inventé d’autres lieux et temps imaginaires, comme le Petit Royaume, mais ceux-ci sont restés isolés, ils n’ont jamais fait l’objet d’une suite, ils n’ont jamais fait partie d’un ensemble. Les frontières entre ce qu’on peut appeler « sa mythologie » et ses autres textes n’étaient bien sûr pas tout à fait imperméables : ainsi, Tom Bombadil, conçu à l’origine indépendamment du monde d’Arda, y est entré par la suite. Bilbo Baggins lui-même n’était au départ pas perçu par Tolkien comme faisant partie du même monde qu’Eärendil. Parfois des liens entre des textes se créaient petit à petit dans l’esprit de Tolkien. Un ensemble immense s’est ainsi progressivement constitué. Mais certains textes sont toujours restés en dehors : les frontières étaient perméables, mais elles n’en étaient pas moins nettes. La mythologie était d’un côté, le reste de l’autre.

Conséquences de la nature mythologique des textes

Cette nature essentiellement mythologique d’une partie des écrits de Tolkien est un pilier central de son œuvre, et donc un élément-clef pour le comprendre. Certes, le projet initial de « mythologie pour l’Angleterre » a été abandonné au moins en partie ; certes, Tolkien n’a pas achevé les cadres qui décrivent la façon dont les événements supposés réels qu’il décrit lui sont parvenus – que ce soit par un marin anglais, par le « rêve vrai » ou par de vieux textes. Mais l’essence même de son projet est demeurée la même. Il y a là une différence fondamentale avec toutes les autres œuvres littéraires. Cette différence est prouvée à deux niveaux : d’abord par l’attitude de Tolkien lui-même, qui a passé sa vie entière à corriger les incohérences à l’intérieur de ses textes publiés, entre les différents romans publiés et dans les manuscrits qu’il n’avait pas encore suffisamment revus pour les livrer au public ; ensuite par la réception de l’œuvre par le public. Rares sont en effet les romans dans lesquels les lecteurs s’impliquent au point de passer une grande partie de leur temps simplement à essayer de savoir ce qui se passe dans le monde décrit par le roman. Cette double différence nous prouve, sans même avoir à faire appel au « degré d’inventivité » de Tolkien, à la question de savoir s’il a plus ou moins inventé que Balzac par exemple – question qui n’a pas beaucoup de sens à mon avis –, la différence de nature entre cette partie de l’œuvre de Tolkien (car répétons-le, toute l’œuvre littéraire de Tolkien n’est pas mythologique) et toutes les autres œuvres littéraires.

La principale caractéristique d’une mythologie vécue – et non pas étudiée, a posteriori, par des historiens ou des ethnologues – c’est qu’on y croit ; d’où la nécessité de la cohérence. On y croit comme à un passé, très lointain certes, mais pas moins réel pour autant. Dans le christianisme, par exemple, la mythologie de l’Ancien Testament, à laquelle en général on n’accorde qu’une vérité symbolique, est moins vivante que celle du Nouveau Testament, en laquelle on croit à la lettre. C’est là surtout qu’il y a spécificité pour le cas de Tolkien. Car son œuvre est justement, avant toute autre chose, une mythologie vécue. Elle peut être étudiée, ensuite, par des universitaires, mais ce n’est pas là son rôle premier – Tolkien lui-même n’approuvait pas les études universitaires de son œuvre, ce qui bien sûr ne doit pas nous empêcher d’en mener –, et ce n’est pas non plus ce qui se passe en premier lieu, chronologiquement parlant. En général, ceux qui étudient Tolkien sont des gens qui ont commencé par aimer Tolkien. Et parmi toutes les bonnes raisons qu’il y a d’aimer Tolkien, l’achèvement de sa mythologie, sa complexité en même temps que son immensité sont sans doute parmi les plus couramment répandues.

Ce qui est parfaitement normal, puisque Tolkien, qui voulait consciemment créer une mythologie, savait très bien qu’une mythologie n’est vivante que si l’on y croit. Aujourd’hui, l’écrasement du rêve, du mystère et de l’étrange par une certaine forme de science rend toute croyance véritable difficile ; aussi Tolkien a-t-il forgé le concept de « créance secondaire » (« secondary belief ») attachée à une sous-création (« sub-creation ») : la créature qu’est l’homme est à son tour capable de créer à l’intérieur de l’univers auquel elle appartient (c’est la sous-création, à la fois comme acte et comme résultat) ; puis l’homme est capable d’accorder à ce « monde secondaire » une « créance secondaire » par la « suspension volontaire de son incrédulité ». Bien sûr, il n’est pas question d’y accorder une créance « primaire » ou « première », c’est-à-dire de croire que toutes ces choses se sont réellement passées ; mais il faut accepter de rentrer suffisamment dans le monde secondaire pour accepter de le juger selon ses propres lois et non plus selon les lois du monde primaire, réel.

Il découle très logiquement de ces conceptions de l’œuvre d’art que pour Tolkien une des qualités essentielles d’une bonne œuvre littéraire est la cohérence, sans laquelle la créance secondaire, la suspension volontaire de l’incrédulité, est impossible. C’est pourquoi Tolkien a, durant toute sa vie, recherché la plus grande cohérence possible non seulement à l’intérieur de ses romans mais également entre les différents romans qui constituaient sa mythologie. Il regardait ainsi ses textes non pas comme des écrits littéraires mais comme des traductions de livres anciens, et se voyait lui-même non pas comme un auteur mais comme un rapporteur, un traducteur. Il avait donc une approche historique, ou au moins pseudo historique, de son œuvre : quand il découvrait une incohérence, c’est-à-dire de son point de vue une erreur, il ne s’agissait pas pour lui de savoir ce qu’il allait bien pouvoir dire pour la réparer, mais de savoir ce qui s’était réellement passé. Il ne s’agit pas ici d’entrer dans le débat concernant le statut des textes de Tolkien et ce qu’il convient d’en faire, mais simplement d’accepter une évidence (la recherche de cohérence par Tolkien) et ses conséquences (le point de vue historique adopté par Tolkien à l’égard de sa mythologie) pour mieux comprendre les différentes approches possibles de son œuvre.

De ce point de vue, en effet, l’œuvre de Tolkien est à ma connaissance unique. Je ne connais aucun autre ensemble littéraire qui ait autant eu à la fois la volonté et le pouvoir de faire aussi bien croire à sa propre réalité[4]. Beaucoup parmi les Tolkiendili, « ceux qui aiment Tolkien », considèrent d’abord l’œuvre de Tolkien comme une réalité, au moins au plan secondaire. La meilleure preuve en sont les discussions farouches visant à déterminer « en quelle année a eu lieu la naissance de Silmarien », « où sont allés les Mages Bleus », ou encore la très fameuse « qui était Tom Bombadil », discussions qui sidèrent ceux qui ne font pas partie du cercle des initiés car elles leur apparaissent totalement vides de sens : de toute façon, c’est de la fiction ; pourquoi discuter de la façon dont est arrivé ce qui, en fait, n’est pas arrivé du tout ?

Les deux approches

Mais il se trouve que cette perspective « historique » ou tout au moins « pseudo historique » était celle de Tolkien lui-même. Elle peut sembler parfaitement ridicule, ou infructueuse, mais ce simple fait suffit à la rendre possible. Pour unique qu’elle soit, elle n’en est pas moins légitime. Mais bien sûr elle n’est pas la seule envisageable.

Nous voyons en effet à présent nettement se détacher deux approches de l’œuvre de Tolkien : la première, l’approche interne ou internaliste, qui, voyant le monde de Tolkien de l’intérieur (d’où le nom…), accepte le présupposé selon lequel ce qui est décrit est effectivement arrivé en l’an X avant Jésus-Christ, accepte cet univers comme étant un passé réel ; la seconde, l’analyse externe ou externaliste, qui, se plaçant à l’extérieur de l’univers tolkienien, ne voit dans l’œuvre de Tolkien qu’une simple œuvre littéraire comme les autres, qu’il voit par rapport à notre monde et comme un simple présent fictif, un « monde possible » si l’on veut. Voici la base de la séparation entre les deux approches. Ce fondement a un corollaire immédiat : les deux approches n’étudient pas la même chose. Relève de l’analyse interne toute question qui concerne le monde de Tolkien pour lui-même, considéré d’une façon ou d’une autre comme une réalité, sans poser de lien avec le nôtre. Ce qui pourrait sembler paradoxal à certains, puisque nous venons de dire qu’en analyse interne le monde de Tolkien était considéré comme notre propre passé. Mais un parallèle historique est ici très éclairant : celui qui approche l’univers tolkienien de façon interne est comme un historien qui étudie par exemple l’Egypte ancienne, sans lien avec le présent, tout en sachant que le monde d’aujourd’hui n’est pourtant que la lointaine suite de l’époque qu’il étudie. Inversement, relève de l’analyse externe toute question qui considère les œuvres de Tolkien par rapport à notre monde, quel que soit le degré de réalité accordé à la mythologie tolkienienne. En général, l’analyse externe refuse la suspension de l’incrédulité ; mais on peut pourtant accorder la créance secondaire au monde de Tolkien, au moins pour le temps de la lecture, tout en menant une analyse externe, parce qu’en fait on adopte une approche externaliste dès lors que l’on traite des questions qui ne nécessitent pas cette créance – mais qui ne l’interdisent pas pour autant. L’analyse interne étudie donc essentiellement un monde, celui qui est contenu dans les textes de Tolkien ; l’analyse externe, elle, étudie avant tout une œuvre, son auteur, et leur rapport au monde actuel.

Il me parait bien plus intéressant de situer la différence à ce niveau plutôt que de conserver simplement le sens traditionnel des deux analyse ou bien de se baser sur la question du statut des textes, parce qu’elle rend ainsi bien mieux compte de la façon dont les Tolkiendili voient Tolkien. La question du statut des textes, difficile, est loin d’intéresser tout le monde ; en revanche, presque tout le monde commence par se demander « qui est Tom Bombadil ? » avant de se demander « quel statut accorder aux différents textes ? » ou même « qu’est-ce que Tolkien a voulu dire ? ». Certains en restent à la première question. Beaucoup de passionnés, de « fans », disent en effet ne pas s’intéresser au « message » que Tolkien a pu vouloir faire passer dans son œuvre, pas plus qu’à des questions littéraires ou philosophiques le concernant, mais uniquement au monde qu’il a créé. Phénomène à peu près unique dans la littérature : beaucoup délaissent complètement l’homme pour ne se pencher que sur l’œuvre, ou plus précisément sur ce qu’elle contient (puisqu’ils avouent ne pas se poser de questions littéraires ; d’où l’utilité de changer le sens classique des notions en question). Ils se plongent dans cet univers et s’interrogent sur lui sans jamais en sortir. Mais il faut également remarquer que même ceux qui passent ce premier cap et commencent à se pencher sur l’homme, sur la signification de l’œuvre, sur des problèmes littéraires etc., n’arrêtent pas pour autant, de manière générale de se poser des questions purement internes du type « qui est Tom Bombadil ? ». Cette définition de l’internalisme et de l’externalisme a donc un double avantage : tout d’abord elle permet de séparer la position de Tolkien lui-même et celle d’un universitaire « normal » l’étudiant comme un auteur « normal » – et ainsi elle souligne la spécificité de l’œuvre de Tolkien – mais encore elle rend compte de ce qui est le comportement habituel, depuis la publication des livres jusqu’à ce jour – et, n’en doutons pas, cela continuera – du passionné de Tolkien.

Ces deux approches sont elles contradictoires ? Bien entendu pas, au sens où chacun peut adopter l’une, puis l’autre, sans pour autant se contredire. L’approche interne est, nous l’avons vu, justifiée par la nature mythologique des textes de Tolkien, par la volonté de Tolkien lui-même et par le comportement de tous ses lecteurs assidus, mais la créance qu’elle implique n’est qu’une créance secondaire, c’est-à-dire que ce n’est pas une foi – ou pas nécessairement une foi. Comme le lecteur n’accorde pas à ce monde une créance primaire, rien ne l’empêche, une fois sa lecture finie, de revenir à une conception externe selon laquelle ces livres ne sont qu’une fiction comme les autres. La créance secondaire n’exige du lecteur la suspension de son incrédulité que durant le temps de la lecture, pas au-delà.

Il est donc tout à fait possible d’adopter successivement les deux approches : se demander pendant la lecture – ou même après – qui était Tom Bombadil – question qu’on ne peut pas se poser sans un minimum de créance secondaire, car alors elle n’aurait pas le moindre sens – et se demander ensuite ce que Tolkien a voulu dire à tel endroit, ou bien de quels textes il s’est inspiré pour tel passage – ce qu’on ne peut pas se demander pendant la lecture, ou dans une discussion interne, sans détruire la fragile crédulité consentie du lecteur.

Les deux approches ne sont donc pas contradictoires, mais elles ne sont pas compatibles pour autant. Elles sont – nous commencions à nous en rendre compte – incompatibles en ce qu’on ne peut pas les adopter en même temps, ou dans une même discussion. Pour qu’un débat puisse aboutir à quelque chose, il faut que tous les participants adoptent la même approche, même si ce n’est que provisoirement. Une discussion dans laquelle ce principe n’est pas respecté tourne systématiquement à l’impasse – j’en ai maintes fois fait l’expérience. Ce seul fait devrait d’ailleurs suffire à nous convaincre que la division conceptuelle traduit une différence bien réelle.

Les deux approches sont-elles aussi fructueuses l’une que l’autre ? Nul je pense ne songe à remettre en cause l’intérêt de l’approche externe, qui est en fait celle de toute critique littéraire. Analyser le texte en tant qu’objet littéraire, se demander comment il s’est construit, se demander pourquoi il a été écrit, autant de choses dont personne ne nie l’intérêt, même ceux qui ne les pratiquent pas. Le fait que Tolkien n’aimait pas la critique littéraire, qu’il n’avait pas lui-même ce point de vue sur son œuvre, ne doit bien entendu, je le répète, pas nous empêcher de l’adopter nous-même : il n’a pas le monopole de son œuvre. Mais l’approche interne est-elle véritablement justifiée ? Je crois très profondément que oui, et ce pour trois raisons.

La première, c’est qu’il me semble qu’une bonne analyse interne est chez Tolkien le préalable indispensable à une bonne analyse externe. Il voulait avant tout, non pas faire passer un message, mais raconter une histoire. Cela, bien sûr, ne veut pas dire qu’il n’y ait aucun « message » à chercher, mais il faut se souvenir que ce n’est pas là le but premier de Tolkien. Ce qui vient d’abord, c’est le récit, la mythologie. Or cette mythologie, ces histoires, sont vastes et complexes. Le « message » est toujours extrêmement diffus, fondu dans le conte et dans sa structure même, réparti sur l’ensemble des romans et textes divers qui constituent le grand cycle, la grande saga, ce qu’on appelle parfois le Légendaire. Pour le découvrir, il faut donc parcourir inlassablement l’univers de Tolkien, se plonger complètement dans cet autre monde, et se poser les questions internes qui paraissent absurdes aux non initiés. Impossible de répondre à une question sur la religion ou la théologie chez Tolkien si on n’a pas d’abord étudié la mythologie qu’il créé en tant que réalité. Impossible de répondre à une question sur la politique chez Tolkien sans avoir au préalable étudié les multiples formes de gouvernement qui apparaissent en Arda. Autrement dit, impossible de mener une analyse externe sérieuse sans avoir mené une analyse interne détaillée.

On pourrait me rétorquer que c’est la même chose pour n’importe quel auteur ; mais ce n’est pas véritablement le cas. Pour la plupart des écrivains, les romans étudiés sont relativement (je dis bien relativement) courts, et il est possible de se plonger dans leur « univers secondaire » de façon assez simple, d’autant plus que ces univers secondaires sont rarement aussi fertiles en véritables énigmes. C’est d’autant plus vrai lorsque l’univers secondaire reste fictionnel (puisque ce qu’il raconte n’est pas arrivé), mais prend pour cadre le réel, c’est-à-dire lorsque l’univers secondaire reprend à son compte l’immense majorité des lois et faits de l’univers primaire ou premier. Il n’y a pas véritablement d’inconnu dans Balzac : lorsqu’il décrit une rue de Paris, il ne décrit pas forcément tout Paris ; mais cette lacune n’est pas une énigme. Pour la combler, il suffit de prendre un livre d’histoire et de regarder à quoi ressemblait Paris à cette époque[5]. Impossible d’avoir la même réponse pour, mettons, Minas Tirith. Le seul et unique moyen d’avoir une vue complète – la plus complète possible – du monde de Tolkien, c’est donc de connaître tous ses écrits. En fait, la nécessité de l’analyse interne vient de ce que la séparation qui existe de fait entre Le Hobbit, Le Seigneur des Anneaux, Le Silmarillion, Les Contes Inachevés etc. est purement accidentelle, c’est une nécessité historique et éditoriale, et rien de plus. En réalité il ne faudrait pas les considérer comme une suite de romans mais comme un seul long roman, une seule saga au sens médiéval du terme. La seule séparation naturelle qui existe à l’intérieur des textes de Tolkien est celle qui passe entre ceux qui parlent de sa mythologie, ceux qu’on peut appeler le Légendaire, et les autres, écrits scientifiques ou textes littéraires non intégrés à sa mythologie. Cette intertextualité fondamentale a été maintes fois soulignée par Tolkien lui-même ; et l’ensemble mythologique qu’est le Légendaire est plus, bien plus que la simple somme des textes qui le composent.

Tolkien a donc une triple spécificité, qui est constituée de la longueur de son récit (compris comme un ensemble de romans et d’écrits divers qu’il faut relier entre eux par une intertextualité qui cesse presque d’en être une tant le lien est évident), du caractère hétéroclite des textes qui le composent (conséquence immédiate de la première caractéristique), et de la nature entièrement fictionnelle de son œuvre (puisqu’elle ne se place pas dans le cadre du réel), qui rend l’analyse interne plus nécessaire que pour toute autre œuvre littéraire, exception faite des autres mythologies. On pourrait d’ailleurs établir un nouveau parallèle intéressant avec l’histoire, en particulier l’histoire religieuse (qui confine au domaine de la mythologie) : John Scheid par exemple a très bien montré que pour comprendre la signification d’un rite religieux, la première chose à faire est d’établir, avec la plus grande précision, ce qui se passe pendant ce rite, car ce sont les paroles mais aussi les gestes qui disent la foi.

Il faut enfin remarquer que, de même qu’une analyse interne poussée est nécessaire chez Tolkien à une bonne analyse externe, cette dernière est également nécessaire pour mener une bonne étude interne. En effet, l’immense masse des textes que Tolkien a laissé derrière lui (qu’il ait ou non voulu qu’ils soient tous publiés change de facto peu de choses puisque, que cela soit bon ou mauvais, ou un peu des deux, la plupart des textes qu’il n’a pas détruits sont aujourd’hui à disposition du public, au moins du public anglophone) est très souvent contradictoire. Pour déterminer, comme Tolkien l’aurait fait, « ce qui s’est passé », il faut alors mener une analyse externe pour déterminer le texte à retenir sur un point précis de l’histoire. Les deux approches sont donc nécessaires l’une à l’autre.

Outre cette nécessité de l’analyse interne pour la compréhension externe, la seconde raison qui justifie la première est qu’elle est, je pense, le seul moyen de garder les textes de Tolkien vivants. On ne le répétera jamais assez : les textes de Tolkien sont certes des textes littéraires, mais ils ne sont pas que cela. Leur nature est essentiellement mythologique et non pas littéraire. C’est en ce sens que les détracteurs de Tolkien n’ont pas tout à fait tort – même s’ils n’ont pas tout à fait raison non plus – de parler des fans de Tolkien comme d’une secte ; ils ont tort en ce que la créance qu’ils accordent aux écrits de Tolkien n’est que créance secondaire, mais ils ont raison en ce que cette créance n’en est pas moins réelle. Les textes de Tolkien sont plus qu’un ensemble de romans, ils sont une mythologie, et pas seulement une mythologie étudiée, disséquée comme le sont aujourd’hui les mythologies antiques, mais une véritable mythologie vécue. Cette particularité n’existe que grâce à la suspension volontaire de l’incrédulité, c’est-à-dire grâce à ce qui est l’essence et la base de l’analyse interne. La mythologie de Tolkien peut continuer à vivre, à vivre véritablement, même si des universitaires la dissèquent et l’étudient en tant qu’œuvre littéraire, mais uniquement si elle est protégée par la façon contraire de l’aborder. Si l’analyse interne vient à disparaître au seul profit de l’étude externe, scientifique, la spécificité de Tolkien disparaîtra avec elle. La seule façon de faire vivre Tom Bombadil est de se demander qui il était vraiment.

La troisième raison qui justifie l’analyse interne est que Tolkien a cru à son monde dans une plus grande mesure que beaucoup de gens ne le pensent. Certes, comme le remarque son biographe, il ne pensait pas que des Elfes et des Orcs avaient à un moment donné du passé parcouru véritablement la Terre. Mais il pensait son livre doté d’une vérité plus grande qu’une simple vérité symbolique. Il raconte à ce propos dans une lettre un épisode assez intéressant, dans lequel un personnage vient le voir et lui pose des questions tout à fait dans la manière de Gandalf. Entre autre, cet homme lui demande : « bien sûr, vous ne croyez pas avoir écrit tout ça tout seul ? ». Et Tolkien répond non, bien sur. Il est clair que Tolkien se considérait comme « inspiré » d’une certaine manière : non pas le rédacteur et rapporteur d’une vérité absolue, d’une pure parole de Dieu, mais tout de même le médiateur d’une vérité qui dépassait le niveau purement symbolique. La conséquence immédiate de ce point de vue, c’est qu’il y a bel et bien une vérité a chercher dans son œuvre, même si elle n’est pas de nature allégorique. Et si cette vérité peut être diverse et même peu sûre par endroit, elle n’en est pas moins une : Tolkien a mis sa vision des choses dans son œuvre, aussi complexes soient-elles toutes les deux. Ce fait rend l’analyse interne pleinement pertinente, car au-delà de la recherche de la vérité historique ou pseudo historique, c’est une autre vérité, plus profonde, qu’elle permet de découvrir. Quand Tolkien parle de Morgoth par exemple, il ne le fait pas que pour dénoncer le mal à l’œuvre dans le monde, ni même seulement pour représenter un personnage maléfique ou pour des besoins littéraires (même si ces trois raisons jouent, bien sûr). Quand Tolkien parle de Morgoth, il pense très fort à quelqu’un dont l’existence, pour lui, ne fait pas le moindre doute : le Diable. Morgoth et Satan ne sont pas un seul et même personnage, bien sûr, car l’œuvre de Tolkien n’est pas allégorique. Mais ils ont des points communs nombreux, et Tolkien pensait sans doute en décrivant les agissements du premier montrer aussi les voies du second. Que Melkor, par l’applicabilité, puisse aussi représenter dans certains cas tout personnage maléfique, opposé à la volonté de Dieu, n’empêche pas qu’à la base, pour Tolkien, Melkor existe. La vérité du mythe de Tolkien n’est donc pour lui ni purement primaire (car il ne pensait pas que les choses se fussent passées « comme ça »), ni purement symbolique (car les êtres, ou certains des êtres, qu’il décrivait, avaient pour lui une existence réelle). Il est essentiel de bien comprendre cela : l’approche interne est en fait une approche a plusieurs niveaux. La recherche de la vérité pseudo historique cache la recherche de la vérité mythologique, théologique ou philosophique.

Mais inversement, l’univers de Tolkien est vide de sens si l’analyse interne reste seule, si elle n’est pas complétée par l’analyse externe. Que l’on considère Tolkien comme un auteur ou comme un simple rapporteur, sans les deux approches ses écrits resteront comme un arbre qui aurait pu porter des fruits mais n’en a donné aucun, pour reprendre l’expression de C. S. Lewis. Car à quoi bon se demander qui est Tom Bombadil si on ne se demande pas ce qu’il peut nous apprendre sur notre monde, et quels conseils il peut nous donner ? En se posant ces questions, on sort autant de l’analyse interne que l’on sort de l’histoire en se demandant quelles leçons on peut tirer aujourd’hui de l’impérialisme romain. Cette question n’est pas historique, mais elle n’en est pas moins intéressante pour autant. Et même si le véritable but de l’histoire n’est pas l’utilité pour le présent mais la connaissance par seul amour de la connaissance de ce qui est différent, la question de son éventuelle utilisation pour les problèmes contemporains ne nous est pas interdite. Il en va de même pour Tolkien, avec ceci de plus que, alors que les Romains n’ont pas vécu pour nous donner des leçons, les textes écrits ou rapportés par Tolkien (selon le camp dans lequel on se place en dernière analyse) l’ont été pour une raison. Pour plusieurs raisons, en fait. La première, nous l’avons dit, est de nous raconter une histoire. Mais Tolkien, qu’il le veuille ou non, a aussi, par cette histoire, un discours sur le monde. Aimer Tolkien, c’est reconnaître non seulement son immense talent de conteur, mais c’est aussi trouver dans ses écrits une sagesse à appliquer. Or, la découverte de cette sagesse relève de l’analyse externe, non pas parce qu’elle nécessiterait de considérer le monde de Tolkien comme une fiction, mais parce qu’elle le regarde en tant qu’œuvre (écrite ou traduite) et par rapport à notre monde.

On pourrait donc parler d’une double approche nécessaire de l’univers de Tolkien : les deux analyses sont complémentaires et non pas contradictoires. Mais elles ne sont pas la même chose pour autant, et elles ne sont pas strictement compatibles. La différence entre les deux est solidement fondée, elle recouvre une réalité et les deux points de vue ne peuvent pas véritablement dialoguer ensemble. Ils peuvent et doivent construire quelque chose, chacun de leur côté. Chacune des constructions est tout aussi valable que sa voisine. Souvent l’une s’appuie sur l’autre. Mais on ne peut pas être à la fois dans les deux bâtiments.

Conséquences sur d’autres questions

A présent que les définitions sont posées, nous pouvons revenir à d’autres questions, et plus particulièrement à celle du statut des textes de Tolkien. Je rappelle qu’une certaine définition de l’internalisme et de l’externalisme voulait que l’internaliste gardât le moindre des écrits de Tolkien, pour les classer ensuite selon le mode de transmission. La définition que nous avons donné des deux notions implique-t-elle ce comportement ? Pas du tout, même si elle ne l’empêche pas. L’internaliste, nous l’avons vu, considère le monde de Tolkien comme une réalité, et il l’étudie pour lui-même. Par conséquent, il considère Tolkien comme un simple rapporteur, comme le traducteur de textes préexistants. Mais cela ne veut pas dire que le moindre mot écrit par Tolkien doive être considéré comme une traduction. La meilleure preuve en est que nul ne songe à attribuer de « vérité », ou même de « pseudo-vérité » (dans le cadre du monde inventé par Tolkien), à des textes comme le Fermier Giles ou Leaf by Niggle, ou encore moins – pour aller encore plus loin – à ses écrits scientifiques, à ses lettres d’amour etc. Même celui qui accorde la plus grande créance possible à l’univers de Tolkien reconnaît donc que le moindre de ses mots n’en parle pas pour autant. Puisqu’il fait ce premier tri, il peut tout aussi bien effectuer un tri dans les écrits mythologiques, d’autant plus que Tolkien lui-même effectuait ce tri. Lorsqu’une version de l’histoire ne lui plaisait pas, il arrivait – même si ce n’était pas toujours le cas – qu’il le rejetât purement et simplement comme un brouillon, une erreur. Puisque Tolkien, qui était certainement le premier et le plus grand internaliste, faisait un tri à l’intérieur même de ses écrits mythologiques, rien n’empêche les internalistes d’aujourd’hui de faire ce même tri. Bien entendu ils ne sont pas obligés de le faire ! Il est tout à fait possible de considérer tous les textes parlant d’Arda, y compris les brouillons, comme a priori valides ; je le répète, il n’est pas question de vouloir régler ici la problématique question du statut des textes. Mais il est très important de bien comprendre que la position qui consiste à garder tous les écrits mythologiques, qu’il s’agisse de brouillons ou de textes achevés, n’est pas une conséquence de l’internalisme. Un externaliste peut très bien tenir le même discours. Il a même tout intérêt à le faire. Il y a donc une grande pluralité de démarches et d’opinions : chacune des approches peut mener à chacune des positions, même si le chemin de la pensée sera différent dans chaque cas.

L’internalisme et l’externalisme ne sont donc pas des carcans qui déterminent toute la pensée d’un individu sur Tolkien. Les deux notions sont bien définies, elles recouvrent une réalité et sont fructueuses, en particulier dans leur complémentarité, mais elles comportent aussi une part de flou. En effet, l’internalisme, le fait de considérer le monde de Tolkien pour lui-même et comme une réalité passée, est toujours très ambigu, du fait que la plupart du temps, la suspension de l’incrédulité n’est jamais que provisoire, et donc au fond factice. Elle existe mais n’est en général pas destinée à durer. Un même individu a donc sur Tolkien une pensée riche s’il jongle entre les deux approches, puisqu’il ne peut pas les adopter en même temps et puisqu’elles sont toutes les deux aussi nécessaires à une compréhension fine de cet auteur. Personne n’est uniquement internaliste ou uniquement externaliste, même si chacun est toujours plutôt l’un ou l’autre. Par conséquent, ces approches réellement différentes n’impliquent pas pour autant des pensées obligées sur d’autres problématiques liées à Tolkien, comme la question du statut des textes. Toute la finesse réside dans la capacité à bien utiliser les deux approches, à savoir bâtir par l’une en s’appuyant sur l’autre. Tout en reconnaissant la primauté de l’analyse interne, qu’elle soit chronologique – tout le monde commence par entrer dans cet univers avant d’étudier cette œuvre littéraire – ou d’importance – car l’approche interne est la véritable vie de la Terre-du-Milieu.

 Meneldil,
avril 2005.
NOTES
[1] L’emploi de ce terme m’a beaucoup été reproché, mais il ne me semble nullement choquant – si on le comprend bien. Nous ne sommes pas (pas encore) en situation de guerre, mais simplement de débat d’idées. Je peux donc avoir des adversaires ; pour autant je n’ai pas d’ennemis.
[2] Ce point ne constituant pas le cœur de la présente recherche, il ne sera qu’abordé très brièvement. Il soulève de nombreuses questions que je débattrai dans une étude à venir.
[3] On pourrait peut-être faire une exception pour certaines œuvres d’héroïc-fantasy contemporaines comme celles de Rowling, Eddings etc. Mais ces œuvres dépendent elles-mêmes largement de Tolkien, en particulier sur ce point.
[4] Encore une fois, il faudrait faire une exception pour d’autres œuvres d’héroïc-fantasy.
[5] Bien entendu, ce raisonnement implique que Balzac ait voulu faire une retranscription véridique de la rue à l’époque, ce qui est loin d’être évident. Mais même si ce n’est pas le cas, l’abîme demeure entre l’univers balzacien et l’univers tolkienien, car le premier rappelle au lecteur quelque chose qu’il connaît et qu’il aura donc instinctivement, que l’auteur le veuille ou non, tendance à plaquer sur le strict « monde secondaire » tel qu’il est décrit dans le texte ; à l’inverse, le monde décrit par Tolkien est fondamentalement inconnu, et le lecteur n’a aucun moyen, même inconscient, de remplir les vides. Un monde fantastique reste donc toujours largement plus mystérieux qu’un monde réaliste.
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