PROMENADES AU PAYS DE BREE

Deuxième Promenade

Auberge, colline et botanique

Le soir tombe sur les terres solitaires à l’ouest de la colline de Bree. Notre dernière ligne droite sur la Grande Route de l’est aura passé très vite. Nous réorganisons notre petit groupe de randonneurs et nos robustes montures après une pause-repas pour reprendre les derniers milles du trajet en direction de Bree, afin d’y parvenir avant la tombée de la nuit.

Il semble bien, à cet endroit de son tracé, que la route change sensiblement d’orientation et glisse désormais entre les petites collines vers l’est, puis franchement vers le sud-est.

Les différents cartographes de la Terre du Milieu ne sont pas tous d’accord sur cette étonnante courbe prise par la Grande Route. Il est en effet plus habituel pour une route antique de conserver une certaine rectitude ainsi qu’une orientation relativement stable. C’est ce que semblait vouloir représenter la première carte de cette region, dessinée par J.R.R. Tolkien au début des années 1940, qui indiquait une route relativement droite, de la Comté jusqu’à Bree[ci-tooltip contents=”Voir Treason of Isengard , carte II p. 305.”][1][/ci-tooltip].

La brusque courbe vers le sud-est est pourtant clairement indiquée dès 1954 sur la carte dessinée par Christopher Tolkien pour la première édition du Seigneur des Anneaux[ci-tooltip contents=”Voir la carte General Map of Middle-earth dessinée par Christopher Tolkien, dans The Lord of the Rings, Londres, Allen & Unwin, 1954-1955.”][2][/ci-tooltip]. On la retrouve vingt-cinq ans plus tard pour la carte redessinée à l’occasion de la publication des Contes et Légendes inachevés[ci-tooltip contents=”Voir la carte The West of Middle-earth at the End of the Third Age dessinée par Christopher Tolkien, dans Unfinished Tales of Númenor and Middle-earth, Londres, Allen & Unwin, 1982 (1980).”][3][/ci-tooltip]. Entre-temps, l’illustratrice Pauline Baynes confirmait ce tracé dans sa célèbre affiche représentant la Terre du Milieu, qu’elle réalisa avec le concours de J.R.R. Tolkien lui-même[ci-tooltip contents=”Pauline Baynes, A Map of Middle-earth (poster-map), Londres, Allen & Unwin, 1970.”][4][/ci-tooltip].

Cependant, en publiant ses propres cartes en 1981, Barbara Strachey a souhaité ne s’en tenir qu’à une interprétation restreinte du texte du roman et à la description d’une route orientée vers le nord-est[ci-tooltip contents=”Barbara Strachey, Les Voyages de Frodon, l’Atlas du Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien, Paris, BFB Editions, 2003. Cartes p. 23 et 31 et commentaire p. 30. Voir également SdA (I.8), p. 169.”][5][/ci-tooltip], au moins sur ce tronçon de quelques milles avant l’entrée à Bree. Quant à Karen Fonstad, c’est plutôt une voie médiane qui aura présidé à la réalisation de sa propre carte. Sa route, à l’image de celle autrefois esquissée par J.R.R Tolkien, suit en effet un tracé qui ne tourne pas résolument vers le sud-est, mais qui reste sagement en direction de l’est, laissant la voie libre aux possibles interprétations que permet la petite échelle choisie pour sa carte[ci-tooltip contents=”Karen W. Fonstad, op. cit., p. 75.”][6][/ci-tooltip].

Sur ces réflexions, nous franchissons les derniers milles sous la vigilance des vieux arbres, pour nous retrouver à une croisée de chemins, face à l’imposante colline de Bree, qui semble nous barrer la route, illuminée par une soleil rasante qui a surgi de l’ouest, en passant sous les nuages.

A ce carrefour se rencontrent la Grande route de l’est et l’ancienne chaussée de la route du nord. Celle-ci n’est visiblement plus un lieu de passage depuis de très nombreuses années. Les gens du pays l’appellent le Chemin Vert (the Greenway), en raison de l’herbe qui la recouvre[ci-tooltip contents=”SdA (I.9), p. 174 : « (…) la route du nord était rarement employée ; elle était couverte d’herbe, et les Gens de Bree l’appelaient le Chemin Vert ».”][7][/ci-tooltip]. Il est toutefois fort possible que l’herbe et les dépôts sédimentaires recouvrent un empierrement plus ancien. D’un côté comme de l’autre, ce Chemin Vert disparaît vite entre les courbes du terrain mais présente, si on en croit les cartes déjà évoquées, un tracé relativement droit.

Passant la croisée des chemins, sans doute bordée d’arbres aussi vieux que ceux rencontrés sur la route de l’est, nous nous présentons devant l’entrée du village. Celui-ci est ceinturé par une grande haie (hedge) qui pourrait rappeler celle du Pays de Bouc. Un fossé (dike) disposé tout le long de la haie renforce cette protection, qui paraît malgré tout bien illusoire et indique que le pays n’a plus connu de troubles depuis bien longtemps.

Le chemin conduit, par-dessus le fossé, directement à un grand portail avec une loge[ci-tooltip contents=”Ibid. (I.9), p. 174.”][8][/ci-tooltip]. Dans la journée, les portes restent ouvertes. Mais si la présence d’un gardien est la marque d’une sage vigilance de la part des responsables de la sécurité du bourg, elle est aussi la marque, pour les observateurs attentifs, de l’existence d’une institution municipale qui veillerait à ce genre de détail. Sans doute peut-on imaginer qu’une telle institution pourrait ressembler à un conseil de paroisse (parish council) de l’Angleterre historique et traditionnelle, qui associerait aussi bien des représentants des Hommes que ceux des Hobbits. La paroisse regrouperait une ville (borough, du vieil anglais burg « place fortifiée, abri ») ou un village principal (village) et plusieurs lieux-dits (towns). Nous notons que pour désigner le statut de Bree, Tolkien utilise à plusieurs reprises le terme village, ce qui pourrait être une éventuelle indication[ci-tooltip contents=”Ibid. (I.9), p. 173 : « Le village de Bree comptait une centaine de maisons de pierre ». Le terme original village, du vieux français, est majoritairement présent dans les pages concernant Bree. Il est cependant également utilisé occasionnellement pour des bourgs de la Comté. Voir également (II.2), p. 276 : « (…) ou qui réduiraient son petit bourg en ruine s’il n’était gardé sans répit ». Le terme « petit bourg » est l’adaptation de l’anglais little town utilisé spécialement à cette occasion par Tolkien pour désigner Bree dans le discours d’Aragorn au Conseil d’Elrond.”][9][/ci-tooltip]. Mais la somme des indices sur ce sujet est beaucoup trop faible pour que nous nous éternisions dans ces réflexions.

Après quelques questions d’usage, le gardien, un homme petit et brun armé d’un bâton, nous laisse passer, non sans un semblant de méfiance dans le regard car les voyageurs s’adressant à la fin du jour au portail ouest sont sans doute plus rares – et donc plus suspects – que du côté du portail sud, une des deux autres grandes entrées du bourg[ci-tooltip contents=”Ibid. (I.9), p. 206 : « Une autre porte se dressait au coin sud, où la route sortait du village ».”][10][/ci-tooltip]. Mais le fait d’être un groupe de Hobbits avec de tranquilles poneys inspire sans doute moins de soupçons…

Face à nous, la colline domine et s’impose à tout le paysage. On peut noter ici, comme nous l’avons déjà évoqué, que Tolkien a utilisé un terme celtique pour désigner le bourg en référence à son principal relief. Le terme Bree a été en effet choisi à partir du gallois bre « colline »[ci-tooltip contents=”Ibid., Appendice F, p. 1231.”][11][/ci-tooltip]. D’autres toponymes locaux prennent également leur source dans les langues celtiques, tels Combe et Archet, deux localités qui se trouvent de l’autre côté de la grande colline, vers l’est et le nord-est[ci-tooltip contents=”Ibid., Appendice F, p. 1225 et 1231.”][12][/ci-tooltip].

Le talus orienté à l’ouest est couvert d’habitations qui disparaissent dans l’obscurité rougeoyante du soir. Le texte du Seigneur des Anneaux nous précise que celles-ci sont au nombre d’une centaine[ci-tooltip contents=”Ibid. (I.9), p. 173. Dans Return of the Shadow, nous apprenons que Tolkien avait d’abord envisagé un village plus modeste, avec une cinquantaine d’habitations (p. 132)”][13][/ci-tooltip] et qu’elles sont majoritairement situées au dessus de la route qui traverse le village. Les demeures des Hobbits qui vivent à Bree sont plutôt situées sur les pentes supérieures de la colline, au dessus des maisons des hommes[ci-tooltip contents=”Ibid. (I.9), p. 172.”][14][/ci-tooltip].

D’après un plan sommaire de la ville esquissé par Tolkien pendant l’écriture du roman[ci-tooltip contents=”Return of the Shadow, dessin p. 335. Voir également les plans dessinés sur ce modèle par Karen W. Fonstad, op. cit., p. 125.”][15][/ci-tooltip], nous pouvons voir que la Grande Route de l’est longe et contourne la colline par le sud. Juste avant de prendre ce large virage, elle grimpe une légère pente et dépose les voyageurs fatigués que nous sommes, juste devant un grand bâtiment. Nous devinons qu’il s’agit de la célèbre auberge du Poney Fringant (the Prancing Pony), comme l’indique l’enseigne accrochée au dessus du passage voûté sous lequel se trouve l’entrée.

La description de l’auberge dans Le Seigneur des Anneaux, avec ses « nombreuses fenêtres », ses « trois étages », sa « façade sur la route » et ses « deux ailes en retrait », aurait permis d’identifier en 2006 l’établissement qui a pu autrefois servir d’inspiration à J.R.R. Tolkien. L’Auberge de la Cloche (the Bell Inn) à Moreton-in-Marsh dans le comté de Gloucester serait cet établissement. Les promoteurs de cette idée mettent également en avant les possibles connexions entre ce bourg au cœur des verdoyantes collines des Cotswolds et plusieurs lieux imaginaires de la Comté et du Pays de Bree[ci-tooltip contents=”Voir l’article “Landlord of the Rings” dans le journal anglais The Publican du 2 novembre 2006. Au sujet des liens possibles entre Moreton-in-Marsh et la Comté, voir également Jean-Rodolphe Turlin, Promenades au Pays des Hobbits, Itinéraires à travers la Comté de J.R.R. Tolkien, Terre de Brume, 2012, note 32, p. 74.”][16][/ci-tooltip]. Toutefois, l’auberge l’Agneau et le Drapeau (the Lamb and the Flag) à Oxford, répond aussi, en grande partie, à cette description. Elle conserve l’avantage d’avoir été assidûment fréquentée par Tolkien et ses camarades des Inklings pendant de nombreuses années[ci-tooltip contents=”Voir le Dictionnaire Tolkien, sous la direction de Vincent ferré, CNRS Edition, 2012, article « Eagle and child », p. 149.”][17][/ci-tooltip].

L’aubergiste, un gros homme de petite taille (mais plus grand qu’un Hobbit) nous accueille en faisant honneur à la proverbiale courtoisie des gens de Bree[ci-tooltip contents=”SdA (I.9), p. 174 : « Les gens de Bree étaient autrefois courtois envers les voyageurs, à ce que j’ai entendu dire en tout cas ».”][18][/ci-tooltip]. Il fait très certainement partie de la célèbre famille Poiredebeurré (Butterbur), dont le nom est inscrit sur l’enseigne de l’auberge avec de belles lettres en usage dans le pays[ci-tooltip contents=”Les habitants de Bree utilisaient probablement pour l’écriture les tengwar elfique selon un mode dit « nordique », voir Edouard Kloczko, op. cit., “les modes d’écriture de Gondor et d’Arnor”, p. 136 à 139. Voir également SdA, Appendice E, p. 138.”][19][/ci-tooltip]. Comme la plupart des Hommes de Bree, son patronyme est d’inspiration botanique[ci-tooltip contents=”Ibid., (I.9), p. 178.”][20][/ci-tooltip]. Le terme butterbur désigne en français une plante qui apprécie les bords de rivière et les terrains humides, la pétasite[ci-tooltip contents=”Reader’s Companion (Nomenclature), p. 754. – Le choix d’adaptation en français du nom original en Poiredebeurré (les beurrés sont des variétés de poires à chaire fondante), résulte sans doute de la recherche de respect d’allitération du nom de la part du traducteur, Francis Ledoux. Barliman Butterbur devenant ainsi Prosper Poiredebeurré. Dans une discussion sur le forum du site JRRVF (https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=2964), Didier Willis avait proposé de traduire le nom Butterbur par Beurre-Bardane, en respectant littéralement le sens donné par J.R.R. Tolkien dans l’ouvrage The History of Middle-earth, vol. XII : The Peoples of Middle-earth, édité par Christopher Tolkien (Londres, HarperCollins, 1996), p. 52.”][21][/ci-tooltip]. Plante officinale (notamment la variété Petasitus hybridus ou grande pétasite), celle-ci permet de calmer les migraines. Mais l’aubergiste est un homme plus que loquace, et en fin de compte, ses bavardages nous donnent mal au crâne…

Il est bien tard, et sans plus attendre, nous investissons nos chambres du rez-de-chaussée (celles réservées pour les Hobbits)[ci-tooltip contents=”SdA (I.10), p. 199.”][22][/ci-tooltip] pour prendre tout le repos nécessaire.

Au matin du quatrième jour depuis notre départ du Pont du Brandevin, nous profitons d’un copieux déjeuner dans la grande salle de l’établissement de maître Poiredebeurré. Quelques habitués sont venus un peu plus tôt pour observer avec curiosité les hôtes de la Comté.

Laissant nos affaires et nos poneys, nous quittons l’auberge avec quelques provisions pour aller à la découverte des rues de Bree. Celles-ci semblent régulièrement cernées de haies ou de clôtures[ci-tooltip contents=”Ibid. (I.11), p. 206 et (VI.7), p. 1055.”][23][/ci-tooltip], derrière lesquelles se trouvent les maisons des hommes, généralement pourvues d’étages.

Si on en croit le plan succinct laissé par Tolkien et repris par Karen Fonstad[ci-tooltip contents=”Voir supra note 15.”][24][/ci-tooltip], un chemin permet de gagner les hauteurs de la colline, en passant entre les maisons. Ce chemin se trouve un peu au nord de l’auberge, non loin du portail du nord. Nous le suivons tandis qu’il s’avance en pente douce entre les haies et les clôtures des propriétés. Les différentes maisons des hommes ne semblent pas trop proches les unes des autres et les jardins paraissent assez grands. Dans plusieurs d’entre eux, nous pourrions distinguer des rangées de pommiers en fleurs. Peut-être un de ces vergers est-il la propriété de la famille Aballon (Appledore).

Le mot français dialectal et archaïque aballon, issu du gaulois *aballo (pommier)[ci-tooltip contents=”Le gallois afall et le breton avallen (pommier) sont issus du même étymon celtique.”][25][/ci-tooltip], est un choix de Francis Ledoux pour traduire appledore, un ancien mot anglais qui désignait le pommier (du vieil anglais apulder)[ci-tooltip contents=”John R. Clark Hall, A Concise anglo-saxon Dictionary, Cambridge University Press, 1969, p. 21.”][26][/ci-tooltip] et que Tolkien avait choisi comme patronyme pour cette famille du Pays de Bree.

Plus nous grimpons le long des pentes de la colline, plus le chemin pourrait circuler au milieu d’une nature foisonnante et indisciplinée. Entre deux clos, dont on ne sait plus s’il s’agit de propriétés appartenant à des Hommes ou à des Hobbits, nous pourrions parfois avoir l’impression de nous retrouver dans des sous-bois. A la soleil de cette matinée printanière, nous oublions les nuages et les averses des jours précédents et nous profitons du foisonnement des jeunes plantes, du bourdonnement incessant des insectes et du chant des oiseaux. Par-dessus un muret de pierre, nous pourrions profiter d’un agréable vue sur les terres solitaires. Les sinistres galgals et la vieille forêt nous semblent à présent si loin, mais les premières collines, verdoyantes sous la soleil, ne sont pourtant qu’à quelques milles du village et elles ferment l’horizon lorsque le regard se porte vers le sud-ouest.

Les masures occupées par les Hobbits se trouvent sur la partie supérieure de la colline. Bien que ce ne soit pas précisé par Tolkien, certaines familles vivent très certainement dans des smials traditionnels[ci-tooltip contents=”Les smials (du vieil anglais smygel « terrier ») sont les demeures typiques des Hobbits.”][27][/ci-tooltip], creusés à flanc de coteau. C’est sans doute le cas de la grande famille des Talus (Banks), dont le patronyme est également porté dans la Comté[ci-tooltip contents=”La mère de Peregrin Touque était une Talus de la Comté, voir SdA, Appendice C, arbres généalogiques, p. 113.”][28][/ci-tooltip].

Nous croisons un jeune hobbit qui conduit plusieurs chèvres sur le chemin. Un peu plus loin, nous longeons quelques enclos où des moutons pourraient attendre d’être tondus, puisque le printemps est la saison durant laquelle se pratique cette activité. La présence de caprins et d’ovins au Pays de Bree est suggérée par le patronyme Chèvrefeuille (Goatleaf) portés par des Hommes du bourg, mais aussi par celui de Lainechardon (Thistlewool). La plante appelée thistlewool en anglais dialectal est le chardon à foulon (ou cardère), traditionnellement utilisée pour le cardage de la laine. Un tel patronyme, au-delà de l’élevage des moutons, évoque très certainement la présence d’une possible petite industrie textile à Bree ou dans les environs : le chardon à foulon est en effet également utilisé pour la finition à la main des draps de laine.

Après quelques détours, le chemin finit par arriver à ce qui semble être un des sommets de la colline. Nous faisons une halte pour déjeuner car la soleil autant que nos estomacs nous informent qu’il est plus de midi.

Marc T. Hooker note, dans un de ses articles, une possible ressemblance entre notre colline et celle de Bredon sur les confins nord ouest des Cotswolds, dans le sud du comté de Worcester, près de la ville d’Evesham en Angleterre[ci-tooltip contents=”Marc T. Hooker, A Tolkienian Mathomium : A Collection of articles on J.R.R. Tolkien and his Legendarium, Llyfrawr, 2006, p. 8 et p. 11-14. Hooker souligne que la construction étymologique de Bredon associe l’élément gallois bre « colline » (voir aussi le gaélique brae « flanc de colline, hauteur ») et le vieil anglais don, dun « colline, hauteur » (qui est à l’origine de l’anglais down « colline »).”][29][/ci-tooltip], ajoutant que ces paysages agrestes ont pu très certainement inspirer Tolkien. Pourrait-on en déduire que la colline de Bree, à l’image de son modèle réputé, culmine à environ 980 pieds, soit 300 mètres ? Pourrait-on imaginer qu’une alternance harmonieuse de prairies, de haies bocagères et de pâturages pour les moutons dominent les environs ? Que quelques arbres centenaires émergent ici ou là ?

Les paysages que nous pourrions observer depuis notre aimable point de vue  se trouvent plutôt au nord, à l’est et au sud. Ils sont faits de basses collines entrecoupées de vallées souvent boisées. Des ensembles paraissent dominer : au premier plan les étendues forestières du Bois de Chet (Chetwood), sur notre droite les Hauts du Sud (South Downs), et un peu plus loin face à nous, par-dessus de basses terres couvertes d’un voile de brumes légères, les Collines du temps (Weather Hills). Sous nos pieds glisse une pente douce et verdoyante, couverte d’arbres et d’arbustes divers, notamment quelques épineux, aubépines et pruneliers, qui auraient pu être à l’origine d’un autre patronyme d’inspiration botanique, celui de la famille Cueillépine (Pickthorn, qui aurait aussi bien pu être traduit par Grattépine). Cette pente descend jusqu’au village de Staddle, dont on pourrait distinguer au milieu des arbres quelques toits de chaumes.

Les étendues boisées semblent dominer autour de la colline. Elles donnent l’impression que Bree se trouve au milieu d’un vaste ensemble forestier épars, ce qui a pu autrefois être le cas, comme le laisse entendre vaguement une petite phrase de Tolkien dans les Appendices du Seigneur des Anneaux[ci-tooltip contents=”SdA, Prologue, p. 14 : « Il se trouvait à Bree, au milieu du bois de Chet ».”][30][/ci-tooltip], mais surtout l’accumulation des patronymes botaniques portés par les hommes du pays.

La journée passe ainsi. Après une sieste sous l’ombre d’un jeune hêtre,  nous errons agréablement sur les hauteurs de la colline. Mais vient l’heure de regagner l’auberge. Nous décidons de redescendre par le chemin par lequel nous étions venus un peu plus tôt.

De retour au Poney Fringant, nous faisons connaissance avec des Hobbits du pays et nous dégustons une excellente bière[ci-tooltip contents=”Ibid., (I.9), p. 177.”][31][/ci-tooltip] avant notre repas du soir. Celle-ci est certainement brassée dans le village[ci-tooltip contents=”Le prénom de l’aubergiste du Poney Fringant dans le récit du Seigneur des Anneaux, Barliman, provient des éléments barley « orge » et man « homme » et suggère fortement le métier de brasseur (voir Reader’s Companion (Nomenclature), p. 755) et supra note 21.”][32][/ci-tooltip]. Sans doute l’aubergiste conserve-t-il dans sa réserve quelques spiritueux, comme pourrait le suggérer le patronyme Larmoise (Mugwort), courant dans le Pays de Bree. Le terme botanique mugwort désigne en effet l’armoise[ci-tooltip contents=”Reader’s Companion (Nomenclature), p. 760.”][33][/ci-tooltip], une plante de la famille des artemisiae, dont on peut faire divers usages culinaires comme parfumer la viande où la bière et extraire une essence qui une fois distillée et mélangée à d’autres saveurs végétales (fenouil, mélisse…) donne l’absinthe. Le vin est quant à lui très certainement une boisson rare et luxueuse. Il est sans doute importé très occasionnellement du Quartier sud de la Comté, mais la façon dont Prosper Poiredebeurré en parle dans Le Seigneur des Anneaux en l’associant à une « boisson de roi » indique que la consommation du vin à Bree doit être assez exceptionnelle et sans doute réservée à des visiteurs prestigieux[ci-tooltip contents=”SdA, (VI.7), p. 1059 : « Et en train de boire du vin dans une coupe d’or ». Lors de la réception inattendue chez Bilbo, Gandalf et Thorin Ecu-de-Chêne demande que leur soit servi du vin (cf. Hobbit, p. 22). On peut imaginer qu’il ait fait une commande similaire lors de son passage à Bree évoqué par Tolkien dans d’autres textes (cf. SdA, Appendice A, p. 1153 et CLI3, p. 91)”][34][/ci-tooltip].

Ce n’est donc pas en quête d’hypothétiques et improbables vignes que nous partirons demain, après une bonne nuit de sommeil. Mais le Pays de Bree réserve sans doute bien d’autres découvertes…

 

Jean-Rodolphe Turlin,

août 2013.

NOTES

[1] Voir Treason of Isengard, carte II p. 305.

[2] Voir la carte General Map of Middle-earth dessinée par Christopher Tolkien, dans The Lord of the Rings, Londres, Allen & Unwin, 1954-1955.

[3] Voir la carte The West of Middle-earth at the End of the Third Age dessinée par Christopher Tolkien, dans Unfinished Tales of Númenor and Middle-earth, Londres, Allen & Unwin, 1982 (1980).

[4] Pauline Baynes, A Map of Middle-earth (poster-map), Londres, Allen & Unwin, 1970.

[5] Barbara Strachey, Les Voyages de Frodon, l’Atlas du Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien, Paris, BFB Editions, 2003. Cartes p. 23 et 31 et commentaire p. 30. Voir également SdA (I.8), p. 169.

[6] Karen W. Fonstad, op. cit., p. 75.

[7] SdA (I.9), p. 174 : « (…) la route du nord était rarement employée ; elle était couverte d’herbe, et les Gens de Bree l’appelaient le Chemin Vert ».

[8] Ibid. (I.9), p. 174.

[9] Ibid. (I.9), p. 173 : « Le village de Bree comptait une centaine de maisons de pierre ». Le terme original village, du vieux français, est majoritairement présent dans les pages concernant Bree. Il est cependant également utilisé occasionnellement pour des bourgs de la Comté. Voir également (II.2), p. 276 : « (…) ou qui réduiraient son petit bourg en ruine s’il n’était gardé sans répit ». Le terme « petit bourg » est l’adaptation de l’anglais little town utilisé spécialement à cette occasion par Tolkien pour désigner Bree dans le discours d’Aragorn au Conseil d’Elrond.

[10] Ibid. (I.9), p. 206 : « Une autre porte se dressait au coin sud, où la route sortait du village ».

[11] Ibid., Appendice F, p. 1231.

[12] Ibid., Appendice F, p. 1225 et 1231.

[13] Ibid. (I.9), p. 173. Dans Return of the Shadow, nous apprenons que Tolkien avait d’abord envisagé un village plus modeste, avec une cinquantaine d’habitations (p. 132)

[14] Ibid. (I.9), p. 172.

[15] Return of the Shadow, dessin p. 335. Voir également les plans dessinés sur ce modèle par Karen W. Fonstad, op. cit., p. 125.

[16] Voir l’article “Landlord of the Rings” dans le journal anglais The Publican du 2 novembre 2006, disponible sur internet : https://www.morningadvertiser.co.uk/Article/2006/11/02/LandLord-of-the-Rings. Au sujet des liens possibles entre Moreton-in-Marsh et la Comté, voir également Jean-Rodolphe Turlin, Promenades au Pays des Hobbits, Itinéraires à travers la Comté de J.R.R. Tolkien, Terre de Brume, 2012, note 32, p. 74.

[17] Voir le Dictionnaire Tolkien, sous la direction de Vincent ferré, CNRS Edition, 2012, article « Eagle and child », p. 149.

[18] SdA (I.9), p. 174 : « Les gens de Bree étaient autrefois courtois envers les voyageurs, à ce que j’ai entendu dire en tout cas ».

[19] Les habitants de Bree utilisaient probablement pour l’écriture les tengwar elfique selon un mode dit « nordique », voir Edouard Kloczko, op. cit., “les modes d’écriture de Gondor et d’Arnor”, p. 136 à 139. Voir également SdA, Appendice E, p. 138.

[20] Ibid., (I.9), p. 178.

[21] Reader’s Companion (Nomenclature), p. 754. – Le choix d’adaptation en français du nom original en Poiredebeurré (les beurrés sont des variétés de poires à chaire fondante), résulte sans doute de la recherche de respect d’allitération du nom de la part du traducteur, Francis Ledoux. Barliman Butterbur devenant ainsi Prosper Poiredebeurré. Dans une discussion sur le forum du site JRRVF (https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=2964), Didier Willis avait proposé de traduire le nom Butterbur par Beurre-Bardane, en respectant littéralement le sens donné par J.R.R. Tolkien dans l’ouvrage The History of Middle-earth, vol. XII : The Peoples of Middle-earth, édité par Christopher Tolkien (Londres, HarperCollins, 1996), p. 52.

[22] SdA (I.10), p. 199.

[23] Ibid. (I.11), p. 206 et (VI.7), p. 1055.

[24] Voir supra note 15.

[25] Le gallois afall et le breton avallen (pommier) sont issus du même étymon celtique.

[26] John R. Clark Hall, A Concise anglo-saxon Dictionary, Cambridge University Press, 1969, p. 21.

[27] Les smials (du vieil anglais smygel « terrier ») sont les demeures typiques des Hobbits.

[28] La mère de Peregrin Touque était une Talus de la Comté, voir SdA, Appendice C, arbres généalogiques, p. 113.

[29] Marc T. Hooker, A Tolkienian Mathomium : A Collection of articles on J.R.R. Tolkien and his Legendarium, Llyfrawr, 2006, p. 8 et p. 11-14. Hooker souligne que la construction étymologique de Bredon associe l’élément gallois bre « colline » (voir aussi le gaélique brae « flanc de colline, hauteur ») et le vieil anglais don, dun « colline, hauteur » (qui est à l’origine de l’anglais down « colline »).

[30] SdA, Prologue, p. 14 : « Il se trouvait à Bree, au milieu du bois de Chet ».

[31] Ibid., (I.9), p. 177.

[32] Le prénom de l’aubergiste du Poney Fringant dans le récit du Seigneur des Anneaux, Barliman, provient des éléments barley « orge » et man « homme » et suggère fortement le métier de brasseur (voir Reader’s Companion (Nomenclature), p. 755) et supra note 21.

[33] Reader’s Companion (Nomenclature), p. 760.

[34] SdA, (VI.7), p. 1059 : « Et en train de boire du vin dans une coupe d’or ». Lors de la réception inattendue chez Bilbo, Gandalf et Thorin Ecu-de-Chêne demande que leur soit servi du vin (cf. Hobbit, p. 22). On peut imaginer qu’il ait fait une commande similaire lors de son passage à Bree évoqué par Tolkien dans d’autres textes (cf. SdA, Appendice A, p. 1153 et CLI3, p. 91).

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