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Les sources mythologiques - Les Sources d'Inspiration de J.R.R. Tolkien


LES SOURCES D'INSPIRATION DE J.R.R. TOLKIEN

Cet article s'adresse à tous ceux qui s'intéressent aux sources mythologiques de Tolkien, et qui sont prêts à nous suivre dans l'étude et le recensement de ces sources afin d'essayer de mieux comprendre quelle est l'« essence» du monde tolkienien, sa spécificité, quelle est l'idée (philosophique ou autre) qui a été à l'origine de sa création.

Précisons, avant de commencer, que les nombreuses notes du texte ne renvoient qu'à des références bibliographiques, et que par conséquent seuls les passionnés, toujours en quête de nouvelles lectures, trouveront un intérêt à les lire.


Lectures d'un philologue
Il faut d'abord admettre que la mythologie tolkienienne n'est pas née toute seule, et qu'elle à été provoquée par la carrière universitaire de philologue qui fut celle de J.R.R.Tolkien. Il étudia beaucoup de langues, toutes indo-européennes (excepté le finnois), et nombre d'entre elles étaient anciennes. Parmi celles-ci on peut citer le grec ancien, le latin, l'espagnol, le gallois, le vieil-anglais, le norrois, le gothique, etc... Bien souvent ces langues, de par leur ancienneté, étaient le support de mythes et d'histoires légendaires que l'on était forcément amené à lire lorsqu'on les étudiait. Tolkien était un amoureux des langues et des mots, un vrai philologue en soi, et son perfectionnisme convenait bien à la méticulosité de la philologie. Mais son amour des langues avait aussi une dimension poétique, comment le prouvent les contenus de certains de ses cours, et de ses articles universitaires les plus techniques. Ainsi, dans un article philologique sur Ancrene Wisse, un texte d'instruction en vieil-anglais, il déclarait que la langue de ce texte avait « réussi en des temps difficiles à garder un air de gentilhomme, si même de gentilhomme de campagne». Et Humphrey Carpenter dans son livre J.R.R. Tolkien -- une biographie (1), nous précise que « ce style aux images vigoureuses se retrouve dans tous ses articles ou ses cours».

C'est probablement cette dimension poétique de son approche du langage qui amena Tolkien à créer ses propres langues. Le finnois lui inspira une langue qu'il appela le quenya, et il calqua phonétiquement le sindarin, une autre langue de son invention, sur le gallois. Tolkien se retrouvait donc en possession de langues sorties de son imagination, mais il comprit que celles-ci n'auraient pas d'existence propre tant qu'elles ne seraient pas le support de récits. C'est ainsi que les légendes du Silmarillion (2) furent écrites, inspirées des modèles mythiques que Tolkien avait lus en étudiant des langues antiques et médiévales. Les sources mythologiques de Tolkien sont essentiellement celtiques, et surtout germaniques.


Les Sources Celtiques
Pour ce qui est du domaine celtique, Jean Markale remarque entre autres que dans le Seigneur des Anneaux (3) « la recherche de l'Anneau s'apparente étroitement à la quête du Graal, ou à la quête traditionnelle de l'Objet de l'Autre Monde, si fréquente dans les épopées celtiques » (4).

Le poème Sire Gauvain et le Chevalier Vert (5), bien qu'écrit en vieil-anglais, constitue une autre source celtique par le fait qu'il entre dans le cycle du roi Arthur. C'est un poème qui eut une influence non négligeable sur Tolkien, qui en donna une édition savante en 1925 avec la collaboration de E.V. Gordon (6), et qui en fit une traduction, publiée en 1975 dans un recueil rassemblant aussi les poèmes Perle et Sir Orfeo (7). Mais J. Markale reconnait aussi « une part incontestablement germanique dans les schémas » de l'oeuvre de Tolkien.



Les Sources Germaniques

Parmi les sources germaniques, les écrits scandinaves prennent une place importante.

Les Eddas sont les plus importants d'entre eux. Ils constituent un vaste ensemble mythologique comprenant l'Edda Poétique (ensemble de poèmes anonymes dont certains sont très anciens) et l'Edda prosaïque de Snorri Sturluson, divisé en quatre parties : Prologue, Gylfaginning, Skáldskaparmál, Háttatal. Les Eddas rassemblent des récits mythologiques autour des divinités scandinaves (telles que Thor et Odin), et des récits héroïco-épiques notamment autour du cycle du héros Sigurd (8). Chez Tolkien, tous les noms de Nains apparaissant dans Bilbo le Hobbit (9), ainsi que les noms de Gandalf et de Durin (ce dernier étant, chez Tolkien comme dans les Eddas, l'un des pères du peuple des Nains), tous ces noms sont extraits de la Völupsa, l'un des poèmes de l'Edda Poétique, dont voici un extrait comprenant un certain nombre de ces noms :

Vigg et Gandalf
Vindalf, Thráinn,
Thekk et Thórin,
Thór, Vitr, Litr
Nyr et Nyrád;
Voici les nains
-- Reginn et Rádsvinn --
Justement dénombrés.

Fíli, Kíli,
Fundinn, Nali,
Heptfíli,
Hannarr, Svíurr,
Frár, Hornbori,
Fraegr et Lóni,
Aurvagr, Jari,
Eikinskjaldi.

Notons qu'ici Gandalf est un nom de nain, mais qui en vieil-islandais (ou norrois) signifie « sorcier-elfe ». Le dernier nom cité « Eikinskjaldi » signifie « à l'écu de chêne », et Tolkien l'a refait en « Oakenshield », le deuxième nom de Thorin dans sa mythologie, en anglais. Les Nains chez Tolkien sont plus germaniques que celtiques : bien qu'ils ne soient pas nés du cadavre d'un géant, comme dans la tradition eddique, ils vivent sous terre et travaillent les métaux. Mais Jean Markale remarque aussi qu'ils ressemblent un peu « aux Corannieit de la tradition galloise et aux Korrigared de la tradition bretonne» (10).

Parmi les autres sources scandinaves de Tolkien, il faut citer la Völsunga Saga (11), qui consiste en un ensemble de récits parallèles à ceux des Eddas.

L'oeuvre de Tolkien comprend aussi d'autres sources germaniques, notamment la chanson des Nibelungen (12), poème en haut moyen allemand, écrite vers mille deux cents, et qui constitue la version allemande du cycle de Sigurd (qui s'appelle en allemand Siegfried).

Il y a encore les sources anglo-saxonnes, issues de textes en vieil ou moyen anglais; elles sont nombreuses. Lorsque Tolkien commença à écrire le Silmarillion, il composa d'abord l'histoire d'Earendel le Marin (il est utile de préciser que c'est dans des poèmes qu'apparaît pour la première fois le personnage d'Earendel) qui termine l'ouvrage, et qui est inspiré d'un passage du Christ de Cynewulf, poème chrétien datant du huitième siècle après Jésus-Christ.

Une autre source très importante est Beowulf (13), le célèbre poème épique anglo-saxon : les cours de philologie de Tolkien sur Beowulf ont fait autorité dans le monde universitaire et sa conférence Beowulf : the Monstres and Critics (14) a marqué un tournant décisif dans la perception de l'oeuvre. L'épisode où, dans Bilbo le Hobbit, le dragon Smaug se fait dérober par Bilbo une coupe précieuse qui appartenait à son trésor est peut-être inspiré d'un passage de Beowulf, qui parle :

« d'un dragon, qui dans une altière demeure, veillait sur un trésor, roide citadelle de pierre. A ses pieds passait un sentier que ne frayait aucun humain. C'est là pourtant que pénétra un homme, inconnu, qui, en se faufilant, s'approcha du trésor païen; sa main saisit une coupe rutilante de joyaux.

Le dragon ensuite s'aperçut, bien que ce fut en dormant qu'il eût été volé, de l'habileté du voleur. Les gens de la tribu le virent bien, habitants du voisinage, qu'on l'avait mis en furie !»

Parmi les sources anglo-saxonnes il faut encore signaler le poème en vieil-anglais La bataille de Maldon (15), dont Tolkien écrivit une suite imaginaire intitulée « The Homecoming of Beorhtnoth, Beorhthelm's son » (16), non traduite en français.



La Source Finlandaise

Il y a enfin une source très importante à signaler, qui n'est ni germanique ni celtique, pas même indo-européenne, il s'agit du Kalevala, ensemble de poèmes épiques finlandais de tradition orale et rassemblés au siècle dernier par Elias Lönnrot (17). Cette épopée primitive finlandaise avait profondément séduit Tolkien qui en écrivit l'éloge, disant aimer « ce peuple étrange et ces nouveaux dieux, race de héros scandaleux sans hypocrisie et sans intellectualité» (18) et déclarant : « Plus j'en lis, plus je me sens chez moi et m'en réjouis». Il écrivit aussi : « Ces récits mythologiques sont pleins de cette culture primitive et souterraine que, dans l'ensemble de la littérature européenne n'a cessé de réduire et d'éliminer depuis des siècles, plus ou moins complètement selon les peuples concernés» (18); et d'ajouter : « J'aimerais qu'il nous en restât plus -- de ce qui était de cet ordre et qui appartenait aux Anglais». Nous verrons plus loin comment l'on peut interpréter cette dernière phrase.



Les Sources du Mythe de Túrin Turambar

Il est particulièrement intéressant d'étudier les différentes sources de la légende de Túrin Turambar (légende que l'on trouve dans le Silmarillion et dans Contes et Légendes inachevés (19)), car elles sont nombreuses et certaines apparaissent avec évidence.

L'enfance et la jeunesse de Túrin Turambar se déroulent dans une relative obscurité, ceux qui l'entourent ignorent parfois la lignée dont il est issu: il passe son enfance à Doriath, méconnu du peuple, hormis de son entourage immédiat, et lorsque, jeune encore, il part combattre sur les marches septentrionales du royaume portant le Heaume du Dragon issu de ses ancêtres, l'on s'interroge :

« L'esprit de Hador ou de Galdor le Grand, serait-il revenu du séjour des morts ? Ou Húrin de Hithlum s'est-il échappé des mines de l'Angband ?» (20).

Le peuple ne comprend pas qu'il s'agit du fils de Húrin. Lorsque plus tard Túrin se croit proscrit et qu'il se joint à une bande de hors-la-loi, son mode de vie est encore plus obscur et sa lignée parfaitement ignorée, car il porte un autre nom, celui de Neithan (="celui à qui on a fait tort"). Plus tard, à Nargothrond, son rang reste méconnu un certain temps, et Túrin lui-même se fait appeler Agarwaen (="le sanglant"). Ses exploits contre les forces de Morgoth lui valent le surnom de Mormegil (=l'Epée Noire, en sindarin) à cause de la couleur de son épée Gurthang. Mais sa véritable identité demeure longtemps ignorée de la plupart; et cela correspond au mythe indo-européen suivant : il faut que la vie d'un homme passe par une phase d'obscurité nécessaire avant que n'éclate son destin exceptionnel. Plus l'enfance et la jeunesse de cet homme sont obscures et modestes (ou du moins méconnues), plus le destin sera exceptionnel. Nous avons une illustration (partielle) de ce mythe dans le domaine celtique, avec l'histoire de Tristan, le neveu du roi Marc, qui passe sa jeunesse incognito à la cour de son oncle souverain (21). Mais ce mythe est plus généralement indo-européen, et on le retrouve aussi chez les romains avec Rémus et Romulus (petit-fils du roi Numitor détrôné par son frère Amulius, ils vivent chez Faustulus, le chef des bergers du roi); chez les grecs avec l'histoire d'OEdipe (qui, abandonné par son père le roi de Thèbes, est recueilli par des bergers, puis élevé par le roi de Corinthe, chacun ignorant ses origines); etc... Mircea Eliade a interprété ce mythe comme un mythe solaire : il faut que le soleil disparaisse longtemps pour qu'il puisse naître plus tard avec un éclat nouveau (cf. le mythe égyptien d'Osiris). On trouve aussi des traces de ce mythe chez Tolkien dans l'histoire d'Aragorn : celui-ci passe son enfance à Fondcombe, où tout le monde l'appelle Estel (="Espoir"), et lui-même ignore ses origines (22).

Parmi d'autres sources de la légende de Túrin, on peut rapprocher l'épisode du meurtre du dragon Glaurung par Túrin du récit des exploits de Beowulf abattant lui aussi un dragon. Les descriptions du dragon chez Tolkien sont similaires aux descriptions de la bête dans Beowulf. Mais c'est surtout dans les mythes scandinaves, dans le combat de Sigurd contre le dragon Fáfnir, qu'il faut chercher les origines de cette histoire. Dans le mythe tolkienien, Túrin se dissimule au sommet d'une gorge étroite du fleuve Teiglin, espérant tuer par en-dessous Glaurung le dragon lorsque celui-ci tentera de franchir la gorge. Puis lorsque Glaurung passe enfin au-dessus de sa tête :

« [Túrin] seul en-dessous du dragon [...] tira son épée Gurthang et l'enfonça dans le ventre mou du Ver avec toute la force de son bras et de sa haine, jusqu'à la garde. Glaurung hurla, sentant la mort venir, [...] roula et déroula ses anneaux dans les sursauts de son agonie» (23).

Dans le Fáfnismal, l'un des poèmes de l'Edda Poétique scandinave, il est dit que:

« Sigurd creusa un grand trou dans le chemin et entra dedans [...]. Lorsque Fáfnir rampa au-dessus du trou, Sigurd le transperça jusqu'au coeur de son épée. Fáfnir se convulsa, tordant la tête et la queue» (24).

L'analogie entre les deux légendes n'est certainement pas un hasard. Quand à l'inceste involontaire de Túrin et les suicides de sa soeur et de lui-même qui s'ensuivirent, ils sont inspirés du mythe de Kullervo, recouvrant les chants trente et un à trente six du Kalevala finlandais. Dans la légende de Tolkien, c'est le dragon Glaurung qui révèle à Níniel, l'épouse de Túrin, qu'elle est en fait Nienor, la soeur de Túrin. Apprenant qu'elle a épousé son frère,

« [Nienor] saisie d'horreur et de peur, arriva au bord de Cabed-en-Aras (le nom des gorges du fleuve auprès duquel elle se trouve) et se jeta dans le gouffre, où les eaux l'engloutirent» (25).

Dans le Kalevala, c'est Kullervo qui annonce à la fille qu'il vient de déflorer qu'il est le fils de Kalervo. Celle-ci comprend alors qu'ils sont frère et soeur et révèle à Kullervo leur lien de parenté; et

« Dès qu'elle eut prononcé ces mots, A peine eut-elle ainsi parlé, Qu'elle bondit hors du traîneau Courut se jeter dans le fleuve, Dans l'écume du fort rapide, Dans l'impétueux tourbillon.»

La similitude des récits de la mort du frère est encore plus frappante lorsque Túrin apprend que Níniel était sa soeur et qu'elle est morte, il refuse de le croire. Mais lorsque cela lui est confirmé, il s'enfuit vers les gorges du torrent où :

« Il tira son épée, le seul bien qui lui restait et s'écria : -- Salut Gurthang! Tu ne connais ni maître ni loyauté, sauf la main qui te tient. Aucun sang ne te fait peur. Veux-tu prendre alors celui de Túrin Turambar, veux-tu me tuer sans attendre? Et une voix froide lui répondit, venue de l'épée : -- Oui, je boirais ton sang avec joie pour oublier le sang de Beleg mon maître, et le sang de Brandir, tué injustement. Je te tuerai promptement.» Túrin posa la poignée sur le sol et se jeta sur la pointe. L'épée noire prit sa vie.» (25).

Dans le Kalevala, Kullervo, après avoir abusé de sa soeur, a perdu toute sa famille. Il retourne sur le lieu de son forfait, et là :

Kullervo, fils de Kalervo,
Dégaina son glaive acéré,
Le regarda, le retourna,
Lui demanda quelque conseil;
Il interrogea son épée,
Si le glaive avait le désir
De manger la chair du coupable,
De boire le sang criminel.

Le glaive comprit le projet,
Devina l'idée du héros;
Il lui répondit en ces termes:
« Pourquoi ne mangerais-je pas
Avec plaisir la chair coupable,
Avec joie le sang criminel ?
Je mange la chair innocente,
Je bois bien le sang non fautif.

Kullervo, fils de Kalervo
Le jeune garçon aux bas bleus,
Planta la garde dans le sol,
Enfonça la poignée en terre,
Tourna la pointe contre lui,
Puis il se jeta sur la pointe
Pour y rencontrer le trépas
Et pour recevoir la mort.

On voit que ces récits de la mort des deux frères et soeurs sont très similaires chez Tolkien et dans le Kalevala. Les deux légendes marquent, tant l'une que l'autre, l'inéluctable destinée d'une famille, et comment l'homme ne parvient pas à échapper à son destin tragique.



Une mythologie Chrétienne

Essayons maintenant de voir quel est le fond religieux du monde tolkienien. Tolkien était un anglais catholique, ce qui peut expliquer en partie la teneur de sa foi: les groupes religieux qui sont minoritaires dans un pays sont bien souvent plus engagés dans leur vie religieuse que ne l'est le groupe minoritaire. En France, les évangélistes vivent davantage leur chrétienté que les catholiques*. Dans The road goes ever on (26), Donald Swann remarque « un lien entre les croyants catholiques de Tolkien [...] et le monde féodal mais noble dans lequel vivaient ses créatures de la Terre du Milieu» (c'est moi qui traduit). Et en effet, dans son essai Du conte de fée (27) Tolkien affirme que le chrétien put « supposer à juste titre que dans la Fantaisie il aide peut-être positivement à l'effeuillaison et au multiple enrichissement de la création». Dans une lettre à Robert Murray, datée du 2 décembre 1953, il écrit même : « Le Seigneur des Anneaux est bien sûr une oeuvre fondamentalement religieuse et catholique» (28) (je traduis). Lors de la conversion de son ami C.S. Lewis, il aurait aussi déclaré : « les mythes que nous tissons, même s'ils renferment des erreurs, reflètent inévitablement un fragment de la vraie lumière, cette vérité éternelle qui est avec Dieu. Et ce n'est qu'en créant des mythes, en devenant un « sous-créateur» et en inventant des histoires, que l'homme peut tendre à l'état de perfection qu'il a connu avant la chute» (29). L'aspect chrétien de l'oeuvre de Tolkien n'est donc pas négligeable. Et nous ne le négligerons pas.

Et en effet, une lecture attentive de l'ensemble de l'oeuvre tolkienienne permet de dégager cet aspect religieux. Dans Ainulindale, la première partie du Silmarillion, la tradition biblique apparaît avec évidence : Eru est le Yahvé de l'Ancien Testament, et les Ainur sont les Elohims de la Génèse qui, sous l'inspiration de Dieu, vont donner naissance au Monde à condition bien sûr de considérer les Elohims comme des créatures angéliques, et non comme une entité inséparable qui ne serait autre que Yahvé). Les Ainur seraient donc des Anges, les premières créatures de Dieu, mais des Anges en puissance, qui par leurs multiples pouvoirs auraient la possibilité de veiller sur le Monde. Melkor est Satan, le premier des Anges à vouloir créer par lui-même et non sous la dictée de Dieu.

D'autre part, l'ordre cosmique du Seigneur des Anneaux est tout entier orienté vers une conception théologique du Monde. Par exemple, chacun des personnages de l'histoire dispose d'un libre-choix face aux actes qui sont les siens. La liberté des individus évoluant dans le monde tolkienien consiste dans ce libre-choix. La conscience (chrétienne) de chacun des personnages est libre de choisir la voie qu'elle veut entre le bien et le mal. Ainsi, à chaque fois que Frodo Sacquet demande à un haut dignitaire de la terre quelque conseil concernant ce qu'il doit faire de l'Anneau, on lui répond toujours que c'est à lui de décider, qu'il est libre d'accepter ou de rejeter la charge de l'Anneau. Gandalf lui dira : « La décision est entre vos mains».

Mais malgré la liberté dont chacun dispose face à ses actes, le monde tolkienien est aussi l'objet de l'intervention de forces supérieures dans les affaires de la Terre du Milieu. La liberté de conscience dont jouit chaque individu étant souvent mal utilisée, la Providence s'efforce de redresser vers un dénouement heureux la situation négative qui peut résulter d'un mauvais choix. Cette Providence est l'action voilée de créatures supérieures, les Valar (les plus grands des Ainur qui veillent sur le monde), ou parfois même le tout puissant Ilúvatar. Ainsi, toute l'oeuvre des forces du mal est détournée à l'avantage du bien par la Providence. Paul H. Kocher, dans son essai Les clés de l'oeuvre de J.R.R. Tolkien fait merveilleusement ressortir cet état de choses (sans pour autant en déduire clairement l'aspect chrétien).
D'autre part, dans ce monde chrétien qu'est la Terre du Milieu, chacun est prédestiné à accomplir quelque-chose, à remplir une fonction particulière. Ainsi pendant longtemps les Hobbits ont été un peuple ignoré des autres peuples, et seul Gandalf a compris que s'ils étaient là c'est qu'ils avaient un rôle à jouer dans les affaires du Monde, et que ce rôle n'était peut-être pas des moindres. Cette idée de prédestination des peuples et des individus est particulièrement visible dans l'histoire de Tuor au cours du Premier Age, où il apparaît aussi que les forces de la Providence ne cessent d'intervenir pour amener Tuor vers son destin. Et autant le mythe de Túrin Turambar est celui de la tragédie du destin, autant celui de Tuor est celui de la prédestination (30).

Cette idée de prédestination de chaque individu est également perceptible, entre autres, dans les propos qu'adresse Galadriel aux Huit des Neuf Marcheurs qui l'ont rejointe en Lothlórien : « Peut-être les chemins que foulera chacun de vous sont déjà tracés devant vos pieds, bien que vous ne le voyiez pas» (31). Ainsi Tolkien est tout à fait dans la logique apparemment paradoxale de l'idéologie chrétienne lorsqu'il insiste à la fois sur nos libre-choix et sur notre prédestination. Nous sommes appelés à faire quelque chose, mais cela se fera selon nos libre-choix. La Providence s'efforcera de rétablir la situation lorsque nous aurons fait le mauvais choix : Sarouman, par exemple, a pu se détourner de sa mission, et oeuvrer librement pour le mal; toutefois, son oeuvre maléfique, comme celle de Sauron, n'aura finalement contribué qu'à l'éclatement victorieux des forces du bien.



Une mythologie anglaise

Tolkien a donc essayé de composer une mythologie d'inspiration chrétienne, et cela explique le manichéisme quasi-absolu de son oeuvre. Mais il a aussi essayé de créer une mythologie qui soit typiquement anglaise, et qui convienne au peuple anglais.

En effet, il ne voulait pas que son oeuvre soit perçue comme une allégorie (de la Seconde Guerre mondiale par exemple) et il déclarait même : « L'allégorie sous toutes ses formes me déplaît franchement»(32). Il voulait que son oeuvre remplisse les véritables fonction d'un mythe : qu'elle soit l'image des schémas mentaux et des traditions ethniques du peuple anglais, et qu'elle apporte son enseignement (chrétien) à ce peuple de façon voilée, tout comme les contes de fées participent à l'élaboration de l'esprit des jeunes enfants (33). Et si parfois Tolkien se laissait un peu trop emporter par l'aspect « ludo-historique» de son oeuvre, celle-ci n'en est pas moins une mythologie réussie, car son objectif est atteint : c'est une oeuvre toute anglaise et chrétienne à la fois. Il voulait que cette création mythique permette au peuple anglais de retrouver son identité à travers ce mythe, de reprendre contact avec son passé et ses traditions.

Lorsque, en lisant le Kalevala, il disait désirer qu'il « en restât plus -- de ce qui était de cet ordre et qui appartenait aux Anglais », il reconnaissait l'insuffisant numérique des rares textes de littérature primitive qui restent aux Anglais, et à travers son oeuvre c'est un « Kalevala anglo-saxon» qu'il a voulu leur offrir. Le monde moderne a tendance a tuer les mythes (que je définis ici d'après leur sens traditionnel, et non d'après le sens sémiologique leur a donne Roland Barthes (34)); ils sont pourtant indispensables a toute société, et d'ailleurs présents dans toutes les ethnies. Il en résulte que les jeunes générations ont un profond besoin de mythes, et c'est cette mythologie nouvelle que J.R.R Tolkien a voulu écrire, nouvelle car elle a su se détacher de ses sources et de ses influences, et être pour le peuple Anglais une mythologie à son image.



Notes

(1) Publié par Christian Bourgois éditeur, Evreux,1980.
(2) Publié aux éditions Presses Pocket, N*2276
(3) Publié aux éditions Presses Pocket.
(4) Jean Markale : « Les sources mythologiques de Tolkien», préface au livre de Paul H. Kocher : « Les clés de l'oeuvre de J.R.R Tolkien» éditions Retz, Mayenne,1981. Pour ce qui est de la quête du Graal voir la version française médiévale de l'histoire par Chrétien de Troyes : « Perceval ou le conte du Graal» édité par F. Lecoy, classiques français du moyen-âge, Paris, Champion 2 volumes, traduit en français moderne par Jean Ribard chez Champion.
(5) Traduit en Français par E. Pons chez Aubiet Montaigne.
bibliothèque de philologie Germanique, tome 9, Paris,1945.
(6) Publié à Oxford, Clarendon presse,1925.
(7) Publié à Londres, George Allen & Unwin éditeurs,1975.
(8) L'Edda poétique est intégralement traduite dans : « Les religions de l'Europe du Nord», par Régis Boyer et Evelyne Lot-Falk, Paris, Fayard-Denoël, 1974. On y trouve aussi des extraits de l'Edda Prosaïque de Snorri Sturlusson. La Giflaginning, la première partie (si on ne compte pas le Prologue) de l'Edda Prosaïque, a été intégralement traduite par F.G. Bergmann sous le titre : « La fascination de Gulfi», Strasbourg 1861. C'est une traduction qui, bien qu'ancienne, reste fidèle au texte et donne toujours à la fois en français et en vieil-islandais les noms de lieux et de personnages.
(9) Publié chez le Livre de Poche-Jeunesse, N*155.
(10) Jean Markale : article cité supra, in op.-cit.
(11) Traduite par F. Wagner : « La saga des Volsungar», aux PUF.
(12) Traduite par M. Colleville et E. Tonellat chez Aubier Montaigne, bibliothèque de philologie Germanique, tome 6, Paris 1944.
(13) On en trouve une traduction intégrale dans « Poèmes héroïques vieil-anglais»