Par Simon Ayrinhac, mai 2014 (version revue et augmentée en juin 2014).

Note du webmaster : Les cartes peuvent être visualisées dans une meilleure définition en cliquant sur chacune d’entre elles.

Les références sont données au fil du texte, entre crochets :
[S] Tolkien J.R.R., Le Silmarillon, traduit de l’anglais par Pierre Alien, Paris, Christian Bourgois, illustré par Ted Nasmith (2004).
[P] Pictures by J. R. R. Tolkien, London, George Allen & Unwin, 1979 (réédition, 1992).
[I, II, etc.] Tolkien J.R.R., The History of Middle Earth, vol. 1, 2, etc., edited by Christopher Tolkien, Londres, Harper Collins Publihers (2002).
[atlas] Fonstad K.W., The atlas of Middle-Earth – revised edition, Houghton Mifflin (1991).
Les notes sont données par des numéros et sont rassemblées à la fin de l’essai.[ci-separator type=”lightning”]

INTRODUCTION ET ARGUMENT GÉNÉRAL

La carte des royaumes du Beleriand qui figure dans le chapitre 14 du Silmarillion [S.§14.p114] donne une impression d’un foisonnement sans logique de patronymes et de toponymes [1]. Les frontières ne sont pas marquées, les individus ne sont pas hiérarchisés (qui est le vassal de qui ? qui est l’allié de qui ?) ; cette carte ne facilite pas vraiment la compréhension pour le néophyte. L’atlas géographique de Karen W. Fonstad, et notamment la partie consacrée au Premier Âge [atlas.p19], se révèle donc être un document précieux [2]. Dans cet essai, il ne s’agit pas de reproduire l’excellent atlas de Fonstad, mais de proposer une approche différente : établir un parallèle entre l’histoire et les cartes, faire ressortir les grandes lignes, révéler les clivages, les oppositions et les correspondances entre les territoires et les peuples. Autrement dit, il s’agira de faire un peu de géopolitique [3].
Dans cet essai, nous allons voir de quelle manière Tolkien a construit la Terre du Milieu (et notamment le Beleriand) pour accueillir les récits épiques de son Légendaire. C’est d’autant plus pertinent que, parfaitement maître de son histoire, de ses personnages, de leurs motivations et de leurs antagonismes, Tolkien donne au fil de ses textes des indications claires et cohérentes.

CARTE N°1 – DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES DU BELERIAND

Le Beleriand est une région située au nord-ouest de la Terre du Milieu, d’une superficie équivalente à la France métropolitaine (voir Annexe 1). Il est bordé à l’est par la chaîne des Montagnes Bleues, qui le sépare de l’Eriador et des contrées décrites dans le Seigneur des Anneaux. À l’ouest, le Grand Océan, appelé Belegaer, le sépare du continent d’Aman sur lequel réside les Hauts Elfes et les puissances divines, les Valar. À l’opposé de cette sage féerie, en Beleriand les races s’affrontent, se mélangent et forment au cours du Premier Âge un patchwork complexe de territoires.
À la fin du Premier Âge, le Beleriand est brisé par la longue guerre contre Morgoth et sombre sous les flots, et il ne reste finalement de cette vaste région que des îlots épars au large du Lindon : Tol Fuin, Tol Himling et Tol Morwen [S.§22.p234] (voir [4] et Annexe 2).

 

 

Figure 1. Principales divisions géographiques et politiques du Beleriand.

Figure 1. Principales divisions géographiques et politiques du Beleriand. Certains toponymes ont des variantes dans différents langages : le quenya(Q), le sindarin(S) et un de ses dialectes, le doriathrin(D). En ce qui concerne le code couleur, voir les cartes n°2 et n°3 ci-après. Entre parenthèses sont indiqués les changements de nom.

CARTE N°2 – LES ROYAUMES DES ELFES ÑOLDOR

À première vue, la carte du Silmarillion semble centrée sur le Doriath et le couple Thingol/Melian. En fait, l’histoire du Premier Âge est largement dominée par les conflits qui se déroulent au Nord du Beleriand, à l’intérieur et autour de la plaine d’Ard-Galen, et par la puissance militaire d’Angband. La forteresse noire, située sous les trois pics du Thangorodrim, et qui symbolise toute la puissance de Morgoth en Terre du Milieu, y joue un rôle de premier plan, bien qu’elle ne soit pas représentée [5].
Ce piémont quasi rectangulaire est gardé au nord par Morgoth, à l’ouest par Fingolfin et ses fils, au sud par les fils de Finarfin, et à l’est par les fils de Fëanor [6]. Ces trois seigneurs elfes sont frères, et sont les fils de Finwë, un des « patriarches » des Elfes. Leur peuple constitue l’armée des Ñoldor venus récupérer les Silmarils dérobés par l’Ennemi, des joyaux qui renferment la lumière des Arbres. Tous les princes Elfes sont donc cousins germains, et sont soudés par l’abominable assassinat de leur grand-père Finwë, mort brisé et foudroyé par Morgoth et sa complice arachnéenne, Ungoliant [X.248,X.294] lors du vol des inestimables joyaux.
Mais cette union sacrée est fragile : poursuivant Morgoth fuyant vers la Terre du Milieu, Fëanor traverse l’océan après s’être emparé par la force de la flotte des Teleri pour son seul compte et celui de ses suivants. Débarqué sur la côte nord du Beleriand à Losgar, il incendie les navires et oblige son frère Fingolfin à traverser le terrible chaos de glaces de l’Helcaraxë. Quant à Finarfin, dégoûté par le massacre du peuple de sa femme Eärwen, il renonce et retourne en Valinor. La mort prématurée de Fëanor, et le sauvetage de Maedhros par Fingon apaisent un peu les rivalités nées de la trahison de Losgar. Cependant les fils de Fëanor restent des Ñoldor à part, craints pour leur caractère violent et, amenés par Maedhros, ils quittent Mithrim et vont s’installer loin dans l’est. À partir de leur camp initial au nord du lac Mithrim, Fingolfin et ses fils se répandent dans le nord-ouest en Dor-lómin et en Nevrast. Les fils de Finarfin, qui ne bénéficient plus du soutien de leur père resté en Valinor, s’installent sur les marches les plus exposées, en Dorthonion et dans le Val du Sirion.
Mais cette union sacrée est fragile : poursuivant Morgoth, Fëanor s’empare par la force de la flotte des Teleri pour son seul compte et celui de ses suivants, et traverse la mer. Débarqué sur la côte nord du Beleriand, il incendie les navires et oblige son frère Fingolfin à traverser le terrible chaos de glaces de l’Helcaraxë. Mais la mort prématurée de Fëanor, et le sauvetage de Maedhros par Fingon apaisent un peu les rivalités nées de la trahison de Fëanor. La répartition finale des territoires entre les Ñoldor reflète les affinités : Fingolfin chasse les fils de Fëanor du Hithlum, et ceux-ci vont s’installer loin dans l’est, tandis que les fils de Finarfin s’installent entre les deux.
Les Ñoldor entourent donc l’Ennemi [S.§13.p103], soutenus par les Elfes Gris et les Nains des Montagnes Bleues. Plus tard au cours du Premier Âge, ils enrôlent les hommes fraîchement arrivés en Beleriand.

 

Figure 2. Les Royaumes Elfes du Beleriand.

Figure 2. Les Royaumes Elfes du Beleriand. L’incorporation du soleil dans le blason des trois fils de Finwë montre leur filiation (le dessin des blasons est dû à Måns Björkman [7] d’après des dessins de Tolkien [P.n°47]). Sur cette carte les territoires Sindar sont logiquement en gris, et ceux de Fingolfin sont bleus, car sa bannière était azur et argent. La couronne (et le numéro) indique l’ordre de succession au titre de Haut Roi des Ñoldor en Beleriand. Les fils de Fëanor en furent spoliés après la mort de celui-ci, c’est pourquoi on les appelle les Dépossédés. Quant à Finarfin, il succède à son père Finwë et devint Haut Roi des Ñoldor en Valinor.

CARTE N°3 – LES ROYAUMES DES ELFES SINDAR

Lorsque les Ñoldor arrivent en Beleriand, ces territoires sont occupés par les elfes Sindar, appelés aussi Elfes Gris [S.Index.p362]. Elwë Thingol, frère de Finwë, voit d’un mauvais œil l’arrivée de ses neveux étrangers. Mais après avoir enduré la Première Bataille contre Morgoth qui se solda par la mort de Denethor, Seigneur d’Ossiriand [S.§10.p88], il a tout intérêt à bloquer les attaques venues du Nord. Il accepte donc les nouveaux venus en cédant des terres inhospitalières, comme un suzerain qui distribue ses plus mauvaises marches à des vassaux encombrants.
En Ossiriand demeurent les Elfes Verts, discrets et pacifiques. Très mal équipés pour la guerre [S.§10.p88], ils ont été meurtris par la chute de leur seigneur Denethor. Au contraire, les elfes des Falas, dirigés par le Seigneur Círdan (appelé aussi Nōwë – patronyme qui n’est pas sans rappeler Noé), fortifient la côte ouest du Beleriand et les ports, sans cesse harcelés par des raids orques. Les charpentiers de navire, prélevant la matière première dans les nombreuses forêts côtières, entretiennent une marine de guerre prête en cas de conflit [S.§18.p157].


Figure 3. Royaumes des Elfes Sindar en Beleriand.

Figure 3. Royaumes des Elfes Teleri en Beleriand. Lorsque les Ñoldor arrivent, des elfes Sindar sont déjà établis en Mithrim, autour du lac du même nom [S.§13.p100, XI.410]. Il est probable que cette population, sous la protection de Thingol [S.§13.p105], ne migra pas après l’occupation du Hithlum par les Ñoldor mais s’intégra  au peuple de Fingolfin. Quant aux Sindar du Nevrast, ils suivent Turgon à Gondolin dont ils représentent la majeure population  [S.§15.121]. La forêt de Nan Elmoth habitée par Eöl l’Elfe Noir apparaît enclavée dans les terres d’Amrod et d’Amras. À la mort tragique d’Eöl et Aredhel à Gondolin en 400 du Premier Âge, on ne sait pas ce qu’il advint de ce territoire. Il fut probablement rétrocédé au Roi Thingol de Doriath par les suivants d’Eöl.

CARTE N°4 – LES ROYAUMES DES HOMMES

L’arrivée des Ñoldor en Beleriand inaugure un nouvel ordre du monde.  Jusqu’à présent les Elfes vivaient sous une nuit étoilée perpétuelle (d’où le nom Eldar, peuple des étoiles) ; l’arrivée de Fingolfin en Terre du Milieu voit la Lune se lever pour la première fois à l’Ouest [S.§9.p82, S.§11.p91]. Après sept transits, la Lune fait place au Soleil [S.§13.p101], auréolant Fingolfin et son peuple arrivés en Mithrim, alors que Morgoth se terre en Angband effrayé par cette soudaine et inattendue clarté. Pendant ce temps, loin dans l’est des Terres du Milieu, en Hildórien [IV.249], les hommes s’éveillent. À partir de ce moment, le calendrier se calque sur notre calendrier solaire et les ans ont la même durée que celle que nous connaissons.
À force de pérégrinations, il faut près de trois siècles aux hommes pour parvenir à l’orée des Montagnes Bleues. Ils sont chaudement accueillis en Beleriand par Finrod, Roi de Nargothrond, grand voyageur et sage parmi les sages, puis par les autres Elfes, qui les enrôlent comme serviteurs ou alliés. Ils deviennent ainsi les Edain, les amis des elfes.
Les Maisons de Bëor et de Marach s’installent en Estolad, puis migrent sur invitation des Seigneurs Elfes vers le Ladros et dans les vallées au sud de l’Ered Wethrin [S.§17.p139]. Le peuple des Haladin s’installe dans un premier temps en Thargelion. Assaillis par les orques, ils décident de migrer vers la forêt de Brethil, où on les connaît alors sous le nom de peuple de Haleth. Hador, fils de Hathol et descendant de Marach, reçoit le fief de Dor-Lómin et fonde la Maison du même nom. Des unions à l’intérieur de ces trois maisons donnent naissance aux grands héros du Légendaire : Túrin, son père Húrin, Tuor et Beren.
Peu après la bataille de Dagor Bragollach, un siècle et demi après les Edain, les Orientaux, des tribus d’hommes basanés (ou bistrés, suivant la traduction de Daniel Lauzon), arrivent en Beleriand et s’allient avec les fils de Fëanor. Mais une partie de ceux-ci a été corrompue par Morgoth et collabore à la défaite de la grande bataille suivante, Nirnaeth Arnoediad. En récompense, Morgoth leur livre le Hithlum où ils asservissent les survivants de la Maison de Hador, parmi lesquels figure Túrin Turambar [S.§20.p195].
À la fin du Premier Âge, les Orientaux s’enfuient dans l’est alors que le Beleriand brisé par la Guerre de la Grande Colère sombre lentement sous les flots ; les Valar se désintéressent de leur sort [S.Aka.p268]. Les Edain rescapés, disséminés en Brethil, en Dor-Lómin ou en Estolad [S.§17.p140], ou qui ont accompagné les Elfes dans leur refuge sur l’île de Balar (voir carte n°6), sont relogés sur l’île de Númenor.

Figure 4. Les Royaumes Humains du Beleriand.

Figure 4. Les Royaumes Humains du Beleriand. Les pointillés représentent les frontières des royaumes Elfes et montre les alliances tissées entre les deux peuples et la part des territoires concédés aux hommes. Le morcellement territorial s’explique par la division initiale des Edain en trois tribus, et par les migrations successives. Remarquons à Himring la cohabitation des Edain et des Orientaux au service de Maedhros, ainsi que la présence des Drúedain parmi le peuple de Haleth [XII.295]. L’arrivée des hommes en Estolad entraîne des frictions avec les Nandor d’Ossiriand et ceux réfugiés en Doriath [XI.112]. De manière curieuse, alors que les sociétés humaines s’implantent toujours près de l’eau, l’Estolad est un vaste territoire qui ne contient aucun cours d’eau répertorié sur la carte ; toutefois cette contrée est verte et fertile [S.§17.p139].

CARTE N°5 – LA PLAINE D’ARD-GALEN

Le Siège d’Angband est une longue période du Premier Âge (quatre siècles environ) qui voit Morgoth assailli par les Elfes Ñoldor établis autour de la plaine d’Ard-Galen.
Cette morne plaine est encadrée sur ses quatre côtés par des montagnes, qui forment autant de remparts naturels. Ces défenses naturelles sont percées de passages étroits qui constituent des positions clefs pour les belligérants. Ces points stratégiques sont renforcés par des tours et des forteresses. Ainsi la forteresse a été construite sur les contreforts des Ered Wethrin, non loin de la Source du Sirion, pour surveiller à la fois la plaine et les nombreux cols vers le Hithlum, et fournir une garnison permanente.
Un peu plus au sud, la tour de Minas Tirith a été édifiée dans le Val du Sirion par Finrod, avant qu’il ne la cède à son frère Orodreth. La Tour défendait le Passage de l’Ouest, et lorsque Sauron s’en empara, celle-ci servit de base avancée pour les raids orques. Un dessin de Tolkien montre le Val du Sirion [P.n°36] et en arrière-plan. Sur ce dessin, on aperçoit au loin les pics du Thangorodrim empanachés de nuages sombres [8]. Un simple pont mène à une colline au milieu du fleuve constellée de cavernes aux ouvertures inondées. Le val semble peu fortifié hormis la tour qui coiffe la colline. Les fortifications sont peut-être inutiles ici, car le val est bloqué en amont par la confluence du Sirion et du Rivil dans les marais de Serech, et en aval par la rivière Lithir [XI.181].
Plus à l’est, une grande forteresse fut bâtie sur la haute colline d’Himring. Celle-ci défendait la Marche de Maedhros et l’entrée de la Passe d’Aglon [9] qui était elle-même fortifiée [S.§14.p118]. Bien que le climat fut rigoureux, la position était parfaite : le Petit Gelion y prenait sa source et pouvait ravitailler la population en cas de siège. Un autre fort fut construit par Caranthir sur le versant occidental du Mont Rerir [10]. Celui-ci était entouré par des sommets de moindre importance qui formaient une muraille naturelle.
À ces ouvrages défensifs s’ajoutent des unités mobiles ou légères : des compagnies à cheval sillonnaient la plaine, et des campements y furent installés pour surveiller de manière permanente les mouvements de l’Ennemi. Les grands Aigles, nichés dans les Crissaegrim, des sommets qui formaient le rempart sud de Gondolin, y prenaient leur part [S.§13.p103]. Pendant toute la durée du Siège d’Angband, le pas de porte de Morgoth fut couvé des yeux par d’innombrables sentinelles.

Figure 5. Situation de la plaine d’Ard-Galen en Beleriand.

Figure 5. Situation de la plaine d’Ard-Galen en Beleriand. Ce lieu stratégique du Premier Âge est entouré de montagnes. Le Val du Sirion et la brèche de Maglor, protégés par des forteresses, sont des objectifs militaires de première importance.

Morgoth se retrouve ainsi encerclé par les Ñoldor et sa zone d’influence ne dépasse pas Ard-Galen. La configuration du terrain ne lui est pas favorable. Il bénéficie cependant d’un atout : sa forteresse inexpugnable d’Angband, enracinée dans ses territoires gelés du Nord. Celle-ci a été construite comme une extension de sa grande forteresse jadis rasée par les Valar, Utumno, celle-ci a été construite sur les ruines de sa grande forteresse jadis rasée par les Valar, Utumno, et elle utilise les Montagnes de Fer comme un rempart. Les tunnels d’Angband débouchent au sud des montagnes par une porte d’airain au-dessus de laquelle il dresse les trois imposants pics du Thangorodrim [S.§9.p72]. Bien que les basses fosses d’Utumno soient mises au jour, elles ne furent pas complètement purgées et il put de nouveau y faire croître ses armées.
Les elfes, affairés dans leurs royaumes, ne purent jamais former une alliance assez solide pour renverser Angband, et le calme relatif du temps de paix sembla meilleur que les affres d’une guerre incertaine [S.§18.p145]. Pendant les quatre cent ans du Siège, les défenses établies autour d’Ard-Galen contiennent les attaques orques, et Morgoth est solidement retranché dans Angband, inaccessible. Le statu quo prend fin lors de la bataille de Dagor Bragollach, prélude aux victoires de Morgoth en Beleriand.

CARTE N°6 – LE REFUGE DE L’îLE DE BALAR

Lors de la bataille décisive de Nirnaeth Arnoediad en 472, Morgoth défait les dernières résistances Ñoldor autour d’Ard-Galen et s’enfonce dans le Beleriand (voir carte n°11). Mais d’autres  forces funestes sont à l’œuvre et vont précipiter la chute des royaumes alliés. En effet, sept ans auparavant, Beren a libéré un des Silmarils de la couronne de Morgoth après une épopée homérique, et, pour prix de la belle Lúthien, a donné le joyau à son beau-père Thingol. Celui-ci est donc la cible de l’implacable Serment de Fëanor [X.112]; et pire encore, après le retour de Húrin de captivité, il se trouve mêlé aux machinations de Morgoth. Les conséquences sont dévastatrices : les artisans Nains, avides de récupérer le Silmaril serti dans le Nauglamír, tuent Thingol et déclenchent une série de batailles qui inaugure  une hostilité  durable entre les Elfes et les Nains. Quant au Doriath, il est déserté par Melian, et son Anneau protecteur est dissous. Le Silmaril, récupéré par Beren lors de la Bataille de Sarn Athrad durant laquelle les Ents et les Elfes s’allient contre les Nains [XI.353], échoit finalement à son fils Dior.
Le Doriath est pris d’assaut et détruit par les Fils de Fëanor en 506 lors du Deuxième Fratricide, pendant lequel les pires exactions sont commises. Ils tuent Dior, désormais Seigneur des Elfes de Doriath et des réfugiés de Nargothrond, ainsi que sa femme Nimloth. Leurs fils jumeaux, les demi-elfes Eluréd et Elurín [XI.232], qui n’ont que six ans, sont abandonnés dans la forêt et voués à une mort certaine. Cependant, une partie des Elfes arrive à fuir le massacre. Les survivants du Doriath emportent avec eux la petite Elwing, fille de Dior, âgée de trois ans, et le Silmaril[S.§22.p242], et se réfugient dans les terres désertes de l’embouchure du Sirion protégées par Círdan.
Mais le temps passe, et les fils de Fëanor souhaitent récupérer le Silmaril conservé par Elwing. Las d’être déboutés de leurs exigences, ils attaquent en 538 les Havres du Sirion, dont la prospérité est attribuée au Silmaril [S.§22.p240, S.§24.p255]. Maedhros [XI.348], affligé par le cruel sort réservé aux frères d’Elwing trente-deux ans plus tôt, sauve Elrond et Elros, les jeunes fils d’Elwing et d’Eärendil. Il se prend d’affection pour eux [11] et les retient captifs au mont Dolmed. Le Silmaril est finalement emporté par Eärendil parmi les étoiles, et  échappe de manière définitive à la mainmise des fils de Fëanor. Il reste cependant deux Silmarils, mais, bien qu’exaltés par l’inaliénable Serment, les fils de Fëanor n’osent pas défier Morgoth lui-même, comme Fingolfin l’avait fait après la bataille de Dagor Bragollach, poussé par le désespoir. De plus, ils sont échaudés par l’échec de l’Union de Maedhros contractée avant la Bataille de Nirnaeth Arnoediad.
Les survivants du Troisième Fratricide désertent les Havres et se rassemblent sur l’île de Balar. Dans ce dernier refuge sont rassemblés les héros qui domineront le Second Âge. Aux hommes amis-des-elfes, les Edain, qui ont réalisés tant d’exploits et tant soufferts, et dont tous les royaumes ont été envahis par l’Ennemi ou désertés, les Valar accordent une grande île, Númenor. Dans ce territoire, dont la superficie est équivalente à plus d’un tiers du Beleriand, s’établissent les Hommes de l’Ouest, les Dúnedain, avec à leur tête Elros. Quant à Gil-Galad, il participe en tant que Haut Roi des Ñoldor à la protection de la Terre du Milieu contre Sauron, aidé par Elrond, réfugié dans sa demeure de Fendeval au cœur des Monts Brumeux.

Figure 6. Le dernier refuge.

Figure 6. Le dernier refuge. Les victoires de l’Ennemi après la fin du Siège d’Angband poussent progressivement les peuples alliés vers l’île de Balar. De plus, le Silmaril libéré par Beren entraîne dans son sillage une série de désastres. Les migrations et le trajet du Silmaril de Beren sont montrés par des flèches, avec l’année du Premier Âge correspondante. En noir figurent les Royaumes Humains envahis par Morgoth : les Edain se retrouvent sans terre. De par leur ascendance, Elrond et Elros réalisent l’union des deux races humain-elfe, dont la lignée a commencée par Tuor et Idril, et Beren et Lúthien. Les ronds de couleur symbolisent les trois Silmarils, qui finirent dans l’air (par Eärendil), dans l’eau (par Maglor) et dans le feu (par Maedhros).

CARTE N°7 – INTERLUDE : ORGANISATION GÉNÉRALE DES ROYAUMES ELFES

Arrivés à ce point de notre exposé, nous pouvons tenter d’esquisser à grands traits l’organisation des royaumes Elfes.
L’Ennemi, qui est le moteur de tous les récits du Légendaire, apparaît central. Autour de lui, les Ñoldor constituent une première ceinture. Une deuxième ceinture comprend les Royaumes Cachés et leurs centres névralgiques : Menegroth, Nargothrond et Gondolin.
Enfin, au plus loin d’Ard-Galen se trouvent les royaumes des Laiquendi et des Falathrim, qui constituent une troisième ceinture. Ces royaumes à la périphérie participent en pointillés à l’histoire du Premier Âge. On constate d’ailleurs en observant la carte du Silmarillion que la densité de toponymes est plus faible dans ces régions que dans la partie centrale. De même, Beren et Lúthien, revenus d’entre les morts et évoluant désormais en marge des contes, à la fois morts et vivants, se « mettent au vert » sur l’île de Tol Galen en Ossiriand, qui se trouve aussi en marge de la carte [S.§20.p188][12].
L’Ennemi gagnant du terrain, les Elfes et les Hommes sont progressivement repoussés du centre vers la périphérie. Ils fuient donc à l’Est, pour se diluer dans le vaste Ossiriand, ou passent au-delà des Montagnes Bleues en Eriador. À l’Ouest, l’Océan est infranchissable et l’île de Balar se révèle être un cul-de-sac. À ce point du récit, les peuples alliés sont donc obligés de se tourner vers l’Ouest et les Valar.  C’est ainsi qu’Eärendil, figure fondatrice du légendaire tolkienien, prend la mer et obtient le pardon des Valar pour les Ñoldor.

Figure 7. Organisation géographique concentrique des Royaumes Elfes autour d’Ard-Galen.

Figure 7. Organisation géographique concentrique des Royaumes Elfes autour d’Ard-Galen, en correspondance avec leur rôle dans l’histoire racontée dans Le Simarillion.

CARTE N°8 – DIVISION EST/OUEST DU BELERIAND

Le Beleriand est naturellement divisé en deux parties Est et Ouest par le cours du fleuve Sirion [S.§14.p113]. Celui-ci prend naissance au nord dans les Ered Wethrin, non loin de la forteresse de Barad Eithel, et se jette dans la baie de Balar au sud après avoir parcouru 660 km [13]. Bien que le Gelion soit aussi un fleuve d’importance avec ses 1500 km, il n’en reste pas moins à l’est du Sirion.
D’un point de vue externe, cette structuration est/ouest est très profonde. Elle est présente dès la conception du Beleriand dans le tracé de la « première carte », avec une partie centrale, et deux extensions est et ouest dessinées sur des feuilles séparées [III.219]. La partie centrale abrite les récits des Grands Contes du Légendaire (Beren et Lúthien, les enfants de Húrin, Tuor) et les trois Royaumes Cachés Menegroth – Nargothrond – Gondolin.
Ces trois lieux sont essentiels, et sont présents dès l’origine dans la partie centrale de la première carte du Silmarillion [IV.225], qui couvre environ le tiers central de la carte finale. Ils constituent les trois royaumes cachés à l’Ennemi qui restèrent intacts après la défaite majeure de Nirnaeth Arnoediad. Le Royaume Caché de Gondolin tomba en dernier, grâce au mystère de sa localisation véritable, et au prix d’une politique autarcique (voir carte n°12).

Figure 8. Zones géographiques couvertes par la « première carte du Silmarillion ».

Figure 8. Zones géographiques couvertes par la « première carte du Silmarillion », comparées à la carte canonique redessinée par Christopher Tolkien.  La carte centrale est accompagnée de deux « extensions ». On constate que la carte centrale constitue le Noyau Géographique du Légendaire.

CARTE N°9 – LE BELERIAND DOMINÉ PAR LE DORIATH

La division Est/Ouest résulte aussi de la position centrale du Doriath en Beleriand, et de sa domination, laquelle se retrouve dans la toponymie de la carte générale. En effet, le toponyme Nevrast (royaume que Turgon délaissa en l’an 116 pour migrer à Gondolin) est issu du mot Nivrost en doriathrin, qui possède la même racine que Nivrim, niv- qui signifie ‘ouest’. Avec la racine rad- ‘est’ ont été forgés les toponymes du Radhrim et du Radhrast [XI.225], qui n’est autre que l’ancien nom du Thargelion [14].

Figure 9. Le Beleriand vu de Doriath.


Figure 9. Le Beleriand vu de Doriath.
La toponymie est structurée en espaces antithétiques : intérieur/extérieur (dû au fort protectionnisme du Doriath) et est/ouest (dû à sa position géographique centrale en Beleriand).

CARTE N°10 – LES GRANDES ROUTES A TRAVERS LE BELERIAND

La division Est/Ouest du Beleriand est renforcée par une barrière géographique formée par des territoires dangereux, inaccessibles ou sauvages qui s’alignent du nord au sud. Cette barrière rend difficile la traversée du Beleriand et distant encore plus les relations entre les royaumes de l’est et de l’ouest. Des conditions de subsistance sédentaires et la menace permanente de raids orques font des voyageurs l’exception plutôt que la règle et certains marquèrent les annales. Les nains, poussés par le commerce, explorèrent le Beleriand [S.§10.p85, XII.300] et tracèrent de nombreuses voies. Finrod Felagund,le Roi Elfe de Nargothrond, grand voyageur, parcourut la route du sud maintes fois pour visiter l’Est, accompagné de gens de sa maison, ce qui lui permit de découvrir l’existence des hommes [S.§17.p135].
Cette barrière réduit le nombre de routes praticables, on peut en dénombrer quatre principales. La route du nord passant par le Dorthonion fut empruntée par les gens qui suivirent Magor [S.§17.p139] et qui s’installèrent sur le versant sud d’Ered Wethrin aux sources du Teiglin [XI.234]. La route passant entre le Doriath et Ered Gorgoroth traverse une série de régions sinistres, universellement redoutée. Le peuple des Haladin, mené par Dame Haleth et migrant de Thargelion en Brethil, souffrit de cette rude traversée [S.§17.p142] dont les Doriathrin et leur politique protectionniste furent indirectement la cause. De la même manière, cette route fut aussi empruntée par Aredhel, la sœur de Turgon, qui souhaitait rendre visite aux fils de Fëanor [S.§16.p126]. Les dangers étaient si grands que sa prestigieuse escorte, composée de seigneurs aguerris (Glorfindel, Echtelion et Egalmoth), faillit périr [XI.328]. Une autre route contourne le Doriath par le sud, en empiétant sur les terres de Finrod, mais se heurte aux marais infranchissables d’Aelin-Uial, sauf pour ceux qui connaissent les bacs cachés parmi les roseaux. Enfin, le grand détour au sud par les régions sauvages et inhabitées de Taur-Im-Duinath et des bouches du Sirion [S.§14.p113] se heurte au Sirion lui-même, devenant plus large près de son embouchure.

Figure 10. Division est-ouest du Beleriand par les territoires inhospitaliers ou sauvages.

Figure 10. Division est-ouest du Beleriand par les territoires inhospitaliers ou sauvages (en rouge). Il en découle quatre principales routes possibles à travers le Beleriand (en pointillés).

CARTE N°11 – LES CONQUÊTES MILITAIRES DE L’ENNEMI

Figure 11. Territoires conquis par l’Ennemi après la fin du Siège d’Angband.

Figure 11. Territoires conquis par l’Ennemi après la fin du Siège d’Angband. La progression de l’Ennemi vers le sud, inexorable, est aidée par les ravages du dragon Glaurung  Celui-ci aurait pu accélérer la capitulation du Beleriand, mais ayant sa propre volonté [V.254], il ne participe pas à toutes les batailles voulues par Morgoth. Les troupes ennemies, envahissant l’est jusqu’à Amon Ereb puis l’ouest jusqu’au Sirion, viennent buter sur le Doriath et l’Anneau de Melian.

Bien qu’assiégé et retranché derrière les remparts d’Angband, la puissance de Morgoth ne fit que croître, emplissant les fosses souterraines de créatures nouvelles et mortelles. Les elfes captifs servaient d’esclaves et d’espions. Loin de se tarir, les ressources et la malice de Morgoth augmentèrent au cours du temps. Morgoth n’était pas un fin stratège, et il préférait plutôt la conquête brute et la domination. Il déléguait la tactique à ses commandants, des balrogs pour la plupart [15].
Malgré tout, le terrain s’imposant aux belligérants, la division est/ouest du Beleriand est sans conteste un élément stratégique majeur. Morgoth doit répartir ses troupes sur deux fronts pour forcer le Val du Sirion et la Passe de Maglor, qui sont des positions clefs, et pénétrer dans l’arrière pays. Celui-ci s’ouvre par deux « couloirs », défendus par les fils de Fëanor du côté est, et les fils de Finarfin du côté ouest. Le dragon Glaurung, l’atout majeur de Morgoth, est envoyé d’abord dans l’Est en 455 [S.§18.p147], puis dans l’Ouest cinquante ans plus tard [S.§21.p217]. À chaque fois, il participe au succès des offensives, si l’on excepte sa sortie prématurée d’Angband en 260 [S.§13.p109].
Cette avancée inexorable s’explique par les capacités redoutables du dragon. Il crache du feu, bien sûr, mais il ne vole pas. Il faut attendre la fin du Premier Âge pour voir les premiers dragons voler. Il possède aussi un regard hypnotique et sa conversation est envoûtante, comme celle de son lointain rejeton Smaug. Agile malgré sa corpulence, aucun terrain ne lui résiste. Il brûle les terres sur son passage et ébouillante les rivières, produisant un brouillard pestilentiel qui terrifie les bêtes et les hommes.
Tué par Túrin Turambar, Glaurung est remplacé par ses nombreux rejetons qui participent à la destruction de Gondolin[S.§23.p250]. Cependant, même au plus fort de leur domination, les forces de Morgoth n’arrivent jamais en Taur-Im-Duinath : à l’Est Amon Ereb reste inébranlable, et à l’Ouest le Sirion bloque toute avancée, protégé par Ulmo (dieu des eaux) [S.§20.p195, S.§23.p252]. Celui-ci protège aussi les exilés de Gondolin menés par Tuor et Idril, venus se reposer dans Nan Tathren, alors que le pays est sillonné par les troupes de l’Ennemi.
Le royaume de Doriath se retrouve régulièrement attaqué sur deux fronts au cours de son histoire. Pendant la Première Bataille, avant le Siège, Thingol est encerclé par des raids orques [S.§10.p87]. Mais par la suite, l’arrivée des Ñoldor et la défaite de Dagor Aglareb [S.§13.p108] bloque Morgoth dans Ard-Galen. La fin du Siège d’Angband, et la Prise de Minas Tirith par Sauron, ouvre le Beleriand aux orques qui encerclent à nouveau le Doriath [S.§18.p152]. Il en est de même après la Bataille des Larmes Innombrables [S.§20.p195]. Mais le Royaume tient bon tant que l’Anneau de Melian demeure. À la mort de Thingol, l’Anneau de Melian est dissous et le Doriath est finalement ravagé, non par les orques, mais par les fils de Fëanor venus récupérer le Silmaril volé par Beren et Lúthien.

CARTE N°12 – GONDOLIN

La localisation de la Cité de Gondolin demeure un secret pendant environ quatre siècles, grâce à de nombreux stratagèmes : de grands aigles à la vue perçante nichant dans les hauteurs [S.§22.p233,S.§23.p249], un cercle de « collines enchantées et vierges de tout chemins » [S.§23.p247] et la protection du puissant Ulmo, guide et inspirateur. À cette discrétion s’ajoute une volonté de ne pas interférer avec les affaires des Ñoldor et de vivre en autarcie. Mais les Gondolindrim sortirent plusieurs fois de leur réserve, discrètement ou au grand jour, pour sauvegarder des intérêts supérieurs.
Cependant cet isolement est brisé à plusieurs reprises, et en deux occasions l’Ennemi  va glisser ses griffes dans la cité cachée. Une première fois lorsque Húrin, seigneur des hommes de Dor-Lómin, capturé et torturé par Morgoth, est libéré après vingt-huit ans de captivité. Rejeté par tous, il demande l’aide de Turgon mais dévoile l’emplacement de la Cité Cachée aux espions de l’Ennemi. Une deuxième fois lorsque Aredhel, sœur de Turgon, s’unit avec Eöl, l’Elfe Noir de Nan Elmoth, et engendre Maeglin. Ce dernier, brillant citoyen mais amoureux éconduit, cède à Morgoth sous la torture et le moment venu, aide les troupes de Morgoth à prendre la ville [S.§23.p250, XI.302].
On voit donc que l’Ennemi a profité de la moindre faille. Bien que cachée, Gondolin n’a pas su s’isoler parfaitement de l’extérieur. Les paroles de l’elfe Gildor, prononcées bien longtemps après, illustrent cela parfaitement :  « le vaste monde vous entoure de tous côtés: vous pouvez vous enclore, mais vous ne pouvez éternellement le tenir en dehors de vos clôtures » [Le Seigneur des Anneaux.I.§3]. Supposons que Gondolin soit restée définitivement close, l’histoire du Beleriand aurait-elle été bouleversée ? Morgoth aurait eu le champ libre, laissant les peuples Elfes dans le désespoir, et, inévitablement, Turgon et son peuple auraient quitté les contes. Nous pouvons reprendre cet adage de la physique des particules : interagir, c’est exister.
Quelle fut donc l’influence effective de Gondolin sur le Beleriand ? La destinée de la Cité Cachée et de son roi s’inscrit dans les plans indéchiffrables d’Ulmo contre Morgoth. La remarquable sortie de l’armée de Turgon lors de Nirnaeth Arnoediad est un demi-échec, car son armée ne renverse pas le cours de la bataille mais réussit à s’échapper – et ainsi ne fait que retarder l’inévitable. Puis Gondolin se ferme et attend son heure [S.§23.p247],  demeurant le dernier royaume Ñoldor encore debout en 510. Le Royaume Caché semble préparer patiemment la fin du Premier Âge et l’avènement d’Eärendil.
C’est ce rôle central dans le Légendaire, et cet isolement qui expliquent la position particulière de Gondolin sur la carte : à la fois proche de l’Ennemi géographiquement, mais inaccessible par celui-ci. La Cité de Gondolin est comme « la lettre volée » d’Edgard Allan Poe, proche mais pourtant insoupçonnable.

Figure 12. Reconstruction tridimensionnelle de la Première Carte du Silmarillion à partir des courbes de niveau.

Figure 12. Reconstruction tridimensionnelle de la Première Carte du Silmarillion à partir des courbes de niveau. Les principales caractéristiques de la carte finale sont présentes, bien que les proportions soient exagérées (par exemple, si on compare la cuvette de Mithrim avec le dessin de Tolkien [P.n°32]). Certaines courbes de niveau sont incohérentes sur la carte originale et expliquent  certaines caractéristiques topographiques particulières.


Figure 13. Zoom sur la région de Gondolin.

Figure 13. Zoom sur la région de Gondolin.

Gondolin, coincée dans un territoire réduit entre la forêt de Brethil, le Val du Sirion et le Dorthonion, surgit comme une excroissance. Son intégration harmonieuse dans le Beleriand telle qu’elle apparaît sur la carte finale du Silmarillion résulte d’ajustements successifs. Dans la première carte du Silmarillion [IV.241], Gondolin a été ajoutée sur les contreforts du plateau de Dorthonion et d’un massif disparu qui occupait le Dimbar. Une ligne de niveau circulaire marquée « 6 » et identifiée comme les Echoriath entoure Gondolin. Celle-ci se retrouve dominée par les massifs environnants proches qui culminent à la ligne de niveau « 8 ».  Dans la seconde carte [V.407], Gondolin est désormais entourée de montagnes, mais celles-ci sont dessinées comme de modestes collines, comme si la dissimulation magique supplantait la dissimulation physique. La carte « officielle » du Silmarillion rectifie le tir en proposant des proportions plus cohérentes, en figurant des montagnes moins nombreuses, mais plus imposantes. Peut-être cela reflète-t-il un mouvement vers une cosmogenèse plus réaliste et moins empreinte de magie qui dominait dans les derniers temps de l’écriture du Silmarillion.

CONCLUSION ET SYNTHESE

La plaine d’Ard-Galen au nord du Beleriand est donc un territoire central du Premier Âge. Les Elfes Ñoldor venus d’Aman, souhaitant venger leur aïeul et patriarche Finwë assassiné par Morgoth, assiègent l’Ennemi puissamment retranché dans Angband. Pour Morgoth, il s’agit dans un premier temps de gagner la bataille d’Ard-Galen en attaquant des points géographiques clés contrôlés par des forteresses elfes. Une fois Ard-Galen conquise, le Beleriand, peu militarisé par endroits, morcelé, s’ouvre naturellement à travers deux « couloirs » à l’est et à l’ouest. Pour les Elfes et leurs alliés (humains et nains), il s’agit de s’unir pour maintenir fermement l’étau autour de la plaine, malgré un territoire fragmenté géographiquement et politiquement. La montée en puissance régulière de Morgoth et la fragile position des Elfes rend donc leur défaite inévitable, ce qui conduit à l’intercession capitale d’Eärendil auprès des Valar, véritable acmé de l’histoire du Premier Âge.
D’un point de vue externe, l’arrangement des montagnes en barrière autour d’Ard-Galen au nord du Beleriand reflète le Siège d’Angband, une période de paix relative qui perdure pendant les deux tiers du Premier Âge. Trois  lieux relativement proches, connus comme les Royaumes Cachés (Gondolin – Nargothrond – Menegroth), forment un noyau géographique autour desquels gravitent les Grands Contes du Légendaire. Dans cet espace central et restreint, la cité cachée de Gondolin demeure à la fois terriblement apparente pour le cartographe et étrangement invisible pour l’Ennemi, destinée à être le berceau d’Eärendil, figure rédemptrice du Légendaire.

ANNEXE 1 : DISTANCES EN BELERIAND

L’échelle des cartes présentées dans cet essai est basée sur le texte du Silmarillion, qui contient neuf indications précises de distance (aux pages suivantes : [S.§11.p87, S.§14.p112-116, S.§21.p219]). De fait, notre échelle est en accord avec l’atlas de K.W.Fonstad [atlas.p3]. Nous proposons dans la carte ci-dessous une comparaison entre le Beleriand et la France.

Beleriand_map13

Figure 14. Superposition de la carte du Beleriand et de la carte physique de la France. Cette superposition [16] permet de mieux se rendre compte des distances en Beleriand. L’échelle a été déterminée grâce aux indications données dans le Silmarillion. À cette échelle, toute représentation cartographique est liée au choix d’une projection, c’est-à-dire la façon dont une sphère est représentée sur un plan [atlas.p2]. On constate que la forêt de Doriath couvre environ une superficie de 4-5 départements français. Le Sirion et le Narog ont respectivement des longueurs proches de la Garonne (645 km) et de la Charente (381 km). Le Delta du Sirion a environ la même étendue que le Delta du Rhône. De Vinyamar aux Montagnes Bleues, le Beleriand est aussi large que la France de Brest à Strasbourg, et le Golfe du Lion est comparable à la Baie de Balar.


ANNEXE 2 : QUE RESTE-T-IL DU BELERIAND APRES LE PREMIER ÂGE ?

 

Figure 15. Essai de superposition du Beleriand et de la Terre du Milieu au Troisième Âge.

Figure 15. Essai de superposition du Beleriand et de la Terre du Milieu au Troisième Âge. Après le Premier Âge, seuls subsistent quelques îlots, une partie du Thargelion et d’Ossiriand. Pour une discussion plus détaillée de la question du recollage des cartes, voir les travaux de Didier Willis [4].

 

NOTES ET RÉFÉRENCES

[1] Cette impression est particulièrement vive dans l’édition de poche noir & blanc : les patronymes marqués originellement en rouge ne se distinguent pas du reste, et cette édition ne comporte pas la carte du Beleriand redessinée par Christopher Tolkien.
[2] Les cartes de l’atlas de KW.Fonstad sont reprises dans le superbe « Silmarillion Reader’s Guide » (http://askmiddlearth.tumblr.com/guides).
[3] En ce qui concerne la géopolitique du second âge, voir l’essai intitulé « Geopolitics at the tend of the second age », par Mardil (janvier 2003) sur le site Henneth Annun.
[4] Voir l’article Du Beleriand aux confins de Rhûn – Collages et reconstructions géographiques de Didier Willis, dans Tolkien, le façonnement d’un monde – Vol. 2 (2014), pages 197-230.
[5] À cause de divergences dans les indications laissées par son père, ne sachant pas où le situer exactement, Christopher Tolkien a préféré ne pas représenter le nord d’Ard-Galen [XI.112]. Le problème peut être résumé de la manière suivante : le Thangorodrim figure comme un sommet isolé dans la deuxième carte du Beleriand [XI.181], alors que celui-ci se trouve au point le plus au sud des Ered Engrin, chaîne de montagnes faisant une courbure de l’Est vers l’Ouest dans la carte IV de l’Ambarkanta [IV.248].
[6] La « deuxième carte » du Simarillion [XI.183] montre que la plaine de Lothlann était parcourue par des cavaliers du peuple des fils de Fëanor et peut être considérée comme un de leurs territoire. Dans l’atlas de Fonstad, l’influence des fils de Fëanor s’arrête au sud de Lothlann (voir [atlas.p19] et  [atlas.p187-189]), , ce qui rend le siège d’Angband par l’Ouest discutable, contrairement aux indications précises du Silmarillion [S.§13.p103].
[7] Les dessins des blasons proviennent de « Emblems and Heraldry » de Måns Björkman http://www.forodrim.org/gobennas/heraldry/heraldry.htm (traduit sur Tolkiendil http://www.tolkiendil.com/essais/divers/armoiries-blasons)
[8] Sur le dessin, la source du Sirion semble se trouver dans le Val lui-même, alors qu’elle se trouve bien plus au nord.
[9] Voir le texte « Les marches médiévales dans l’imaginaire moderne : enquête sur les origines » de Florence Plet, mai 2004 (https://www.jrrvf.com/precieux-heritage/essais/articles-de-portee-generale/les-marches-medievales-dans-limaginaire-moderne-enquete-sur-les-origines/)
[10] Une erreur s’est glissée dans la traduction du Silmarillion par Pierre Alien. On peut lire, chapitre 18,  « Ils [les orques] prirent ensuite le fort construit sur le versant oriental du Mont Rerir et dévastèrent Thargelion tout entier ». On voit mal pourquoi Caranthir aurait construit une forteresse sur le versant oriental, alors que le danger vient constamment d’Ard-Galen, à l’ouest. Et en effet, le texte original est le suivant : « And the Orcs took the fortress upon the west slopes of Mount Rerir, and ravaged all Thargelion ».
[11] J’attribue ici le rôle de Maglor à Maedhros. En effet, il semble logique que ce soit Maedhros qui sauve Elrond et Elros, souhaitant racheter l’abandon d’Eluréd et Elurín dans les bois, et qu’il rechercha en vain [S.§22.p241]. Il est fort possible qu’il y ait une inversion entre Maglor et Maedhros dans le Silmarillion publié. Voir cet excellent article « Take Pity upon Him: Did Maedhros Really Threaten to Kill Elrond and Elros at the Third Kinslaying? » écrit par Dawn : http://themidhavens.net/heretic_loremaster/2008/11/take-pity-upon-him/
[12] L’île de Tol Galen était initialement rejetée très loin à l’est en dehors de la carte, elle fut ensuite ramenée en Ossiriand [IV.229].
[13] Voir cet essai sur les distances en Beleriand : http://www.henneth-annun.net/stories/chapter_view.cfm?stid=1128&spordinal=1
[14] Ces toponymes proviennent du doriathrin, la langue du Doriath. Leur origine est explicitée dans les Etymologies [V.341-400]. Ils sont contruits sur la racine niv (de la racine NIB-, face, devant  [V.377]), radh (racine RAD-, arrière, retour [V.382], rim (de la racine RI-, bord, bordure [V.382]), et rost (de la racine –ROS, plaine [V.384]). Pour plus de détails, voir le site Ardalambion sur le doriathrin (http://folk.uib.no/hnohf/doriath.htm) ou sa traduction en français (http://www.ambar-eldaron.com/ardalambion/doriath.htm).
[15] Une analyse du système autoritaire instauré Morgoth est disponible sur le site Ardalië par Guilhemette Ambroise (http://ardalie.faerylands.eu/index.php?action=artikel&cat=4&id=369&artlang=fr)
[16] Le fond de carte est issu du site : http://www.cartesfrance.fr/geographie/

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