PROMENADES À TRAVERS LA COMTÉ

Quatrième Promenade

De Hobbitebourg à Grand’Cave

Après notre promenade du Pont du Brandevin à Lézeau, nous continuerons notre traversée de la Comté d’est en ouest jusqu’à la haute vallée de l’Eau puis vers ces collines dont on parle souvent, mais qu’on ne connaît que très peu : les Hauts Blancs.

Passé Hobbitebourg, la vallée semble beaucoup moins peuplée et plus sauvage. Cependant, à l’approche des collines crayeuses des Hauts Blancs, les villages sont apparemment plus nombreux. C’est ce que nous allons essayer de découvrir avec les indices des différents textes au cours de cette nouvelle promenade, car une partie de notre randonnée se fera en dehors de la carte de Christopher Tolkien.

Nous partons de l’auberge du Buisson de Lierre (The Ivy Bush). Le réveil a été difficile : C’était hier la grande fête du Mitan de l’année (Mid-year’s Day) à Lézeau. Les réjouissances ont duré une bonne partie de la nuit. Heureusement, un petit déjeuner princier nous donne la force nécessaire pour reprendre notre randonnée.

Nous quittons l’accueillante auberge par la route de Lézeau et nous traversons Hobbitebourg (Hobbiton). Le village, qui s’éveille à peine, semble épouser avec harmonie les formes de la vallée. Autour de la route et sur les rives de l’Eau, les maisons sont en pierres blanches, souvent couvertes de lierres. Leurs jardins sont verdoyants et parsemés de fleurs. On peut reconnaître des gueules-de-loup (snap-dragons), des soleils (sunflowers) et des capucines (nasturtians) [1] , et toutes sortes d’autres plantes qui offrent au regard une joyeuse mosaïque de couleurs variées.

Hobbitebourg est un grand village et un des plus anciens établissements hobbits dans le pays [2] . S’y trouve probablement une forte concentration d’ateliers d’artisans et de boutiques diverses comme les charcuteries [3] ou comme les boulangeries qui bénéficient de la proximité du moulin et qui fabriquent toutes sortes de délicieux gâteaux [4] . On pourrait aussi trouver des magasins, des caves et des entrepôts de nourriture [5] , ainsi que des bâtiments d’administration comme un relais du service des Messagers (Messenger Service), une maison de shirriffs, et le célèbre cabinet de MM. Fouille, Fouille & Fouine (Grubb, Grubb and Burrowes), notaires associés [6] .

Juste à côté du cabinet aux fenêtres raisonnablement rondes pourrait se trouver un petit restaurant dont les cuisiniers ont été autrefois réquisitionnés à l’occasion de la grande réception de l’undécante-unième anniversaire de m. Bilbon Sacquet (Bilbo Baggins) de Cul de Sac [7] . Sur la terrasse du restaurant, un gros hobbit nous fait un signe amical de la main. Il est en train de prendre son deuxième petit déjeuner de la matinée, composé de petits gâteaux et de thé.

Le thé, qui est une boisson fort appréciée des hobbits [8] (au point qu’il existe des bouilloires de voyage pour les randonneurs [9] ), pousse très certainement dans la comté sous des serres ombragées car la Camellia, la plante qui produit le thé, aime l’ombre et déteste les variations climatiques. Ainsi les serres se trouvent-elles très probablement sur des coteaux exposés au nord, c’est à dire sur notre gauche, juste après une rangée d’aimables smials. Les hobbits peuvent consommer le thé nature ou aromatisé avec de la menthe, qui pousse en grande variété sous les ombres des arbres de la vallée de l’Eau. Ils peuvent aussi boire des infusions de mélisse, une plante qui pousse en plein soleil et qui dégage une rafraîchissante odeur citronnée.

Sur la droite, une rue passe entre deux longères entourées de haies basses et mène directement au pont de Hobbitebourg. C’est un pont de bois, entièrement peint en blanc, comme l’indique une aquarelle célèbre que Tolkien réalisa pour les premières éditions de The Hobbit (1937) [10] . Son tablier est fait de dix longues planches de bois solide, peut-être du chêne ou plutôt du frêne ou de l’ormeau, plus fréquents dans la région. Elles indiquent en tout cas la présence d’un atelier de charpentiers dans les environs. Ces mêmes charpentiers sont sans doute à l’origine de la roue à aubes du moulin de Hobbitebourg (Hobbiton Mill) qui se trouve juste après le pont et qui brasse bruyamment l’eau de l’étroit bief de dérivation. La roue est en bois de frêne avec des armatures en fer, mais les mécanismes qui actionnent la meule à l’intérieur de l’austère bâtisse sont en bois de cormier, un arbre qui ne pousse que dans les régions à sol calcaire, vers Scary ou vers les Hauts Blancs. L’eau bouillonnante qui s’échappe du bief éclabousse les fondations du moulin puis rejoint calmement le cours de l’Eau en longeant un parterre de joncs qui décorent le pied d’une terrasse en briques rouges [11] . La famille des Rouquin (Sandyman), minotiers de père en fils, approvisionne en farine tous les boulangers des environs.

Le chemin dit de la Colline (Hill Lane) passe sous de grands et beaux châtaigniers [12] , dont les fruits donnent une liqueur réputée et très appréciée dans les auberges du coin. Nous passons ensuite entre une vieille grange (Old Grange) à gauche et une fermette à droite. Le chemin se poursuit en doux méandres à travers des rangées de haies tandis que la Colline domine tout le paysage. Après un virage, une petite allée appelée chemin des trous du talus (Bagshot Row) conduit à une rangée de trois smials modestes. Ces trois habitations ont été autrefois creusées dans le sable, la terre et les graviers qui avaient été excavés lors des travaux de Cul de Sac (Bag End) [13] , la résidence cossue qui se trouve juste au dessus. Chacun des trois smials du chemin des trous du talus dispose d’un jardin potager. On y fait pousser toutes sortes de légumes : des poireaux, des salades, des choux et aussi des herbes diverses et variées comme le laurier, le thym ou la sauge (que Sam reconnaît jusqu’en Ithilien [14] ). Au n°3 du chemin, le vieux Gamegie s’est spécialisé dans la culture des plantes à racines comestibles : carottes, radis ou navets, mais il est surtout réputé pour ses pommes de Terre [15] .

L’allée qui mène à la résidence de Cul de Sac est fermée par une petite grille [16] qui nous rappelle que c’est une propriété privée qui se trouve au-delà. Nous prendrons donc le chemin qui contourne la colline par l’est et qui s’enfonce dans un paysage verdoyant, rustique et légèrement vallonné. Nous passons sans doute au milieu de vergers composés de pommiers et de poiriers ou au coeur d’un aimable bocage où les haies de charmilles et les jeunes hêtres indiquent que nous sommes sur une terre fertile et pour une fois exempte des calcaires qu’on retrouve un peu partout au nord et à l’ouest de la Comté.

Passant entre deux haies, nous rebroussons alors chemin pour rejoindre la vallée de l’Eau en passant derrière la Colline de Hobbitebourg. Nous traversons, sous le soleil de la fin de la matinée, une agréable prairie parsemée de quelques arbres solitaires sous lesquels l’ombre est une véritable bénédiction. Par le versant ouest de la Colline, nous voici revenus à la vallée. Nous croisons un étroit sentier qui s’en va droit vers l’ouest [17] et nous coupons à travers des parcelles en friches séparées par des haies jusqu’à la rivière. Nous trouvons alors un nouveau chemin qui longe les berges et qui mène tout droit à un étroit pont de planches [18] .

La présence de ce pont nous indique qu’ici, le lit de l’Eau est un peu plus encaissé et étroit qu’en aval. Il n’y a pas la possibilité de passer à gué comme à Gué de Budge ou sur la route d’Oatbarton. De vieux aulnes veillent sur ce passage discret.

Le chemin continue en se faufilant vers le sud à travers des rangées de peupliers, puis il croise la route de Lézeau que nous avions abandonnée à Hobbitebourg.

La route de Lézeau file en direction de l’ouest, à travers les basses collines des environs. Elle longe tout d’abord la rivière sur quelques milles puis elle s’en éloigne pendant un certain temps.

Le paysage change à nouveau. Au sud, les Collines Vertes sont à présent très éloignées et au premier plan, se sont de vastes champs parsemés de bosquets qui s’étendent jusqu’à la Vieille Route de l’est. Vers l’ouest, la silhouette crayeuse des Hauts Blancs se précise. Vers le nord-ouest la vallée de l’eau s’élargit et les collines s’écartent en direction du nord où se dessine l’ombre des bois de Bindbale (Bindbale Wood).

Lorsque la route de Lézeau rejoint à nouveau la rivière, celle-ci somnole entre les joncs et les tourbes herbeuses. Il est temps pour nous de faire une pause pour déjeuner. C’est l’occasion aussi d’évoquer ces marécages qui s’étendent devant nous et qu’ici on appelle les Marais de Rushock (Rushock Bog). Le mot anglais bog « marécage, tourbière » est d’origine gaélique et évoque un lointain cousinage avec le mot gaulois bauā « boue ». Le mot rushock contient le mot rush « jonc » et le diminutif -ock, d’origine anglo-saxonne. Il nous indique que les terrains humides et boueux auxquels nous avons affaire sont probablement couverts de petites plantes des marais comme la massette, le trèfle d’eau, le plantain, la grenouillette (une variété de renoncule des étangs) ou encore les iris des marais qui fleurissent d’une belle couronne jaune en automne et qu’on trouve également dans les étangs de la Vieille Forêt (The Old Forest) [19] , mais aussi et surtout, de tourbes et de mousses végétales comme les sphaignes ou les funaires.

Comme toutes les zones marécageuses, la traversée de cette tourbière instable peut présenter certains dangers. Aussi la route de Lézeau fait-elle à nouveau un détour de plusieurs milles vers l’ouest jusqu’au carrefour de la route de Petitecave (Little Delving). A cette croisée de chemins, les Hauts Blancs sont tous prêts de nous et dominent le paysage de leurs crêtes calcaires.

Il nous reste à visiter la haute vallée de l’Eau et à essayer de trouver la source de la rivière. Nous remontons alors le chemin qui mène vers le nord-est, au Trou de l’Aiguille (Needlehole). Ce petit bourg se trouve à plusieurs milles en amont des marais de Rushock. En observant la carte de Christopher Tolkien, on constate que le cours de la rivière, en remontant vers le nord, cesse de se promener en paresseux méandres. Ce nouveau tracé presque droit indique que nous sommes très certainement à nouveau en présence d’un paysage vallonné et que le lit de l’Eau suit une pente très légère mais suffisante pour accélérer son cours. Le nom même du bourg peut évoquer une vallée étroite où la rivière passerait sous un petit pont de pierre comme un fil passe à travers le chas d’une aiguille.

Le soir tombe doucement et la soleil est déjà cachée derrière les Hauts Blancs. Au Trou de l’Aiguille, le chemin continue droit vers le nord-est. Mais le cours de l’Eau, à présent plutôt ruisseau que rivière, file vers l’ouest. Un sentier semble le longer sur une dizaine de furlongs. La source de l’Eau n’est indiquée sur aucune carte, aussi est-il difficile d’estimer quelle distance nous devrons parcourir pour trouver la fontaine qui donne naissance à notre rivière. Nous croisons un villageois qui consent à nous indiquer vaguement de la main la direction des sources de l’Eau, « par-là, vers les collines » nous précise-t-il sans grande conviction… Une des cartes publiées par ICE pour les jeux de rôle inspirés par le Seigneur des Anneaux fait courir le ruisseau jusqu’aux promontoires les plus avancés vers le sud des collines d’Evendim (Emyn Uial en Sindarin) [20] . Sans doute est-ce une proposition judicieuse. Malheureusement nous ne pouvons pas en dire plus à ce sujet. Et comme l’obscurité descend doucement sur le pays, nous rebroussons chemin vers le Trou de l’Aiguille. Nous passerons la nuit à la petite auberge du coin. C’était aujourd’hui le dernier des trois jours de sérénité. Les clients sont en effet peu nombreux à s’attarder dans la salle car la Comté reprend dés demain ses activités habituelles, aussi les gens vont-ils se coucher tôt.

Le landemain, nous reprenons notre randonnée de très bonne heure car il nous reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Notre première étape est le bourg de Nobottle, qui se trouve à quelques milles à l’ouest du Trou de l’Aiguille [21] . En passant par les collines à travers champs et prairies, nous évitons le long détour que fait le chemin par le sud.

Nobottle est composé du mot anglais bottle qui est pris ici dans le sens dialectal de « construction, excavation » et d’un mot que nous pouvons comprendre de deux façons différentes. Il s’agirait soit du mot no, une contraction dialectale de new « nouveau », soit de l’expression nob qui signifie « rupin, richard ».

La première interprétation nous fait ainsi traverser un bourg tout à fait typique de la Comté, avec ses charmants smials et ses jolies chaumières aux fenêtres bien rondes. La seconde interprétation nous amène plutôt dans un village résidentiel et huppé aux smials cossus où seraient installées quelques familles aisées. L’inverse, donc, d’un autre bourg qui se trouve quelques furlongs plus à l’ouest (mais hors de la carte de Christopher Tolkien) et qu’on appelle Champtoron (Tighfield).

Ce village, comme son nom l’indique (les torons sont les fils qui forment la corde, du latin torus « corde ») est le site d’une fameuse corderie où travaille, de père en fils, la famille Gamegie [22] . Dans les ateliers de la corderie (the rope-walk) sont fabriquées des cordes, des tissus grossiers pour les torchons ou les sacs, mais aussi probablement des toiles pour les tentes, comme celles qui furent montées pour le fameux anniversaire de Bilbon Sacquet [23] .

Les cordes sont en général fabriquées avec des fibres de chanvre qu’on appelle la filasse. On peut donc certainement imaginer des champs consacrés à la culture du chanvre, des chènevières, dans les proches environs de Champtoron. Dans le nom original du village, Tighfield, nous retrouvons le mot désuet tigh « corde », du vieil anglais tēag « corde, lien » et surtout field « champ » qui pourrait, pourquoi pas, évoquer ces étendues cultivées.

Les cordiers de la famille Gamegie (Gamgee) sont originaire d’un village voisin, Gamwich. On retrouve dans gamwich le mot gam qui signifie « cran, courage » et qui préfigure bien les valeurs dont le plus célèbre représentant de la famille Gamegie, Samsagace, a fait preuve en soutenant Frodon Sacquet lors de l’éprouvante quête de la destruction de l’Anneau. L’autre composante du mot gamwich est l’anglais dialectal wich qu’on retrouve souvent sous la forme wick, du vieil anglais wīc « village, bourg » et au delà, du latin vicus « bourg, métairie ». On peut imaginer que le village n’est pas très grand et qu’il se trouve en quelques sortes aux confins vallonnés du nord-ouest de la Comté. Ce qui peut aussi expliquer son nom évoquant le « cran » de vivre aussi dangereusement loin.

Nous quittons Gamwich par le chemin du sud qui nous amène, par une voie en lacets, sur les premières pentes de Hauts Blancs. Ici, on trouve le même sol parsemé de cailloux blancs que dans la région de Scary. Les coteaux les plus ensoleillés sont plantés d’allées de noyers qui marquent bien la nouvelle nature crayeuse du sol.

Le bourg de Petitecave (Little Delving) se trouve dans un vallon abrité, au pied d’une pente partiellement couverte d’herbes folles et d’arbustes sauvages. De nombreux smials sont creusés dans la roche qui affleure en surface un peu partout. Le mot anglais delving « excavation, cave » indique que le calcaire est de bonne qualité et qu’il peut se creuser avec facilité. Du village, nous avons une vue extraordinaire sur la verdoyante et heureuse Comté. On peut par exemple distinguer les belles Collines Vertes, vers le sud-est, au delà des vastes champs du quartier ouest. A l’est, c’est la tranquille vallée de l’Eau qui paresse dans un riche écrin végétal et vallonné, tandis que devant nous une brume s’élève au dessus des marais de Rushock, écrasés par la soleil.

Plusieurs chemins quittent le bourg dans diverses directions. Nous prenons l’allée du sud qui serpente au milieu d’un paysage de rocailles fleuries. Les primevères, les véroniques, les campanules, le thym, la joubarbe et la potentille semblent apprécier la région car elles prospèrent et dégringolent en cascades multicolores le long du talus tout en se faufilant entre des bosquets de petits cyprès ou des noyers sauvages et solitaires. Nous croisons un modeste hameau perdu où trône un beau moulin dans lequel les hobbits des environs fabriquent une délicieuse huile de noix.

Peu après, nous entrons dans un nouveau vallon. Les pentes des collines s’assombrissent car la soleil est passée de l’autre côté. Des hautes falaises calcaires dominent à présent le paysage sur notre droite. Pendant un moment, nous suivons un dallage de grandes pierres blanches qui se perd dans la végétation. Ici, la pente est très raide, et les pluies de printemps provoquent des coulées de boues crayeuses qui rendaient autrefois le chemin glissant et dangereux. Avec le récent dallage posé par les ouvriers de la voierie du quartier de l’ouest, on peut marcher sans crainte jusqu’à Grand’Cave (Michel Delving), la capitale de la Comté.

Passé un éperon rocheux, le chemin descend vers le fameux village. A première vue, celui-ci est enchâssé au creux d’une large vallée ouverte sur l’est et dominée par de hauts escarpements crayeux. On peut imaginer que sur les flancs nord et sud de la vallée se trouvent de nombreux smials. Les plus cossus, sur les versants exposés au soleil, et les plus modestes dans les endroits ombragés. Entre les deux, des dizaines de maisons, hangars, ateliers et boutiques au milieu desquels se faufile la Grand Route de l’Est.

Grand’Cave est un village ancien, probablement au même titre que Hobbitebourg et Bourg de Touque (Tuckborough) [24] . Mais les escarpements rocheux portent encore les traces d’une occupation plus ancienne. En effet, tout comme à Scary, le royaume des homme d’Arthedain a autrefois récolté ici la robuste pierre blanche pour ses châteaux du nord. Le nom original du bourg, Michel Delving, évoque bien l’extraction à grande échelle de la pierre : le mot moyen anglais michel signifie « grand, beaucoup » et a donné l’anglais dialectal mickle « grand, vaste », et le mot delving signifie, comme on l’a déjà vu « excavation ».

Les festivités des jours de sérénité sont terminées depuis la veille, mais le village est encore en pleine effervescence. Chaque année a lieu sur la grande place et tout le long des rues principales du bourg, la fameuse Foire Libre (Free Fair) des Hauts Blancs [25] . Outre un événement politique (on y élit tous les sept ans le maire de Grand’Cave et de la Comté), la Foire Libre est avant tout un événement économique majeur. C’est une sorte d’immense marché annuel qui permet à de nombreux paysans, éleveurs et artisans de la Comté de faire la démonstration de leurs savoirs-faire traditionnels et de présenter et vendre toutes sortes de produits. Ainsi, les éleveurs de porcs comme le fermier Goret (Hogg, d’un mot vieil anglais signifiant « cochon » [26] ) font des dégustations de leurs fameux pâtés [27]  ; les éleveurs de caprins du Quartier Nord vendent leurs plus belles bêtes aux acheteurs du quartier ouest tandis que les bouchers affûtent leurs couteaux [28] . Des enfants goûtent des tasses de lait [29]  ; Il y a aussi de nombreux acheteurs de poules et d’oeufs [30] .

Les maraîchers, les herboristes, les viticulteurs du sud et les marchands d’herbe à pipe participent aussi activement à la grande fête. Les producteurs de fromages ne sont pas en reste. Leurs produits sont vendus à travers la Comté [31]  ! Il est fort probable que Grand’Cave abrite des caves d’affinage réputées le long de son talus crayeux.

On peut imaginer aussi que des commerçants et des négociants itinérants parcourent la Comté le reste de l’année depuis Grand’Cave pour valider des achats de terre ou de bêtes négociés au cours de la Foire ou pour promouvoir leurs produits [32] . Cela expliquerait qu’on fume de l’herbe à pipe au Pays de Bouc ou à Lézeau et qu’on trouve du vin du sud dans les magasins de Cul-de-Sac.

Au coeur des jours de sérénité, alors que le grand marché bat son plein, des animations musicales sont proposées au centre du bourg, avec danses folkloriques, concerts improvisés… ces réjouissances pourraient se dérouler devant la Maison des Mathoms (Mathom-House), le musée de Grand’Cave où sont exposés de nombreux objets que les hobbits ont pour coutume de s’offrir en cadeaux et qu’on appelle donc des mathoms, un mot d’ailleurs inspiré du vieil anglais māðom « objet précieux ». Non loin de là, au pied d’un escarpement, des caves et d’étroits tunnels abritent des magasins d’entreposage. Pendant la présence des brigands de Sharcoux (Sharkey) dans la Comté ces mêmes caves furent détournées de leur usage habituel, comme le pense Robert Foster dans son guide [33] , et servirent de prisons sous le sinistre nom de trous-prisons (Lockholes) [34] . Plusieurs personnalités du bourg, au même titre que d’autres courageux contestataires à travers la Comté, eurent alors la malchance d’y faire un séjour prolongé. Citons par exemple une figure visiblement célèbre, le Vieux Croquette (Old Flourdumpling) dont le nom original indique qu’il fut probablement un boulanger-pâtissier réputé du village [35] . Le mot anglais flourdumpling signifie en effet « biscuit à la farine » avec dumpling « boulette, pâte cuite ».

La tradition de la boulange à Grand’Cave semble confirmée à la fois par la légende de Perry le Bigorneau (Perry the Winkle) qui avait autrefois, dit-on, appris son art gastronomique d’un troll gourmand [36] et par le nom de la famille Bunce [37] . Le mot bunce peut a pu être en effet inspiré à Tokien par l’expression dialectale bunce , du verbe vieil anglais bonten « enfariner, saupoudrer » ; mais aussi par le mot bun « petite patisserie » (de la même racine germanique que les mots français bugne et beignet ) ou en fin par le mot anglais désuet bunch « protubérence, bedonnement », qui pourrait évoquer un gros mangeur de patisserie [38] .

L’Hôtel de Ville de Grand’Cave est installé dans une excavation du talus. L’actuel Maire, Will Piedblanc (Will Whitfoot), qualifié lui aussi de boulette enfarinée (floured dumpling) à l’occasion de l’effondrement du plafond crayeux de l’Hôtel de Ville qui l’avait recouvert de poussière blanche [39] , a également connu les trous-prisons pendant l’occupation de la Comté par les brigands. Sa fonction de Maire (Mayor) de Grand’Cave (et par extension, de la Comté) en fait un personnage important, à la fois Maître des postes (Postmaster) et Premier Shirriff [40] , un titre inspiré de l’anglais sheriff ( de shire  « comté » et reeve « premier magistrat »). D’autres Maires célèbres, comme le vieux Pot (Old Pott, du moyen anglais pot « trou ») [41] et Samsagace Gamegie, le successeur de Will Piedblanc, ont probablement eu les mêmes responsabilités.

Nous gagnons la Grande Route de l’Est qui traverse le village. La nuit est en train de tomber et les Hauts Blancs se couvrent d’ombres. Malgré tout, la blancheur farineuse de ses coteaux crayeux, dont la description se retrouve par allusions jusque dans le nom de ses habitants, reste immaculée. Les premières étoiles apparaissent dans le ciel limpide de l’Après serein (Afterlithe).

Mais il est temps de goûter au repos et à la détente d’une bonne soirée entre amis. Il se fait tard : réfugions nous dans l’auberge la plus proche ! Nous surprenons un magnifique croissant de lune au dessus de nous. Il nous inspire un fameux chant que nous reprenons en coeur : « Il est une auberge, une joyeuse et vieille auberge, en bas d’une colline vieille et grise, et on y brasse une bière si brune que l’Homme dans la Lune lui-même y descendit une nuit pour boire son content » [42] .

Jean-Rodolphe Turlin (alias Isengar),

avril 2003.

Lire la cinquième promenade
NOTES
[1] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 43.
[2] ibid. p 16.
[3] JRR Tolkien, Bilbo le Hobbit, Hachette, Paris 1980 (Livre de Poche, 1993), p 21.
[4] ibid. p 16-17 et p 21.
[5] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 47.
[6] JRR Tolkien, Bilbo le Hobbit, Hachette, Paris 1980 (Livre de Poche, 1993), p 397.
[7] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 44.
[8] JRR Tolkien, Bilbo le Hobbit, Hachette, Paris 1980 (Livre de Poche, 1993), p 14 à 17, p 387.
[9] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 267.
[10] W.G. Hammond et C. Scull, JRR. Tolkien, Artiste et Illustrateur, Christian Bourgois éditeur, Paris 1996, illustrations p 106.
[11] ibid. p 106.
[12] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi, Christian Bourgois éditeur, 1972 (Presse-pocket, 1986), p 406.
[13] Jared Lobdell, A Tolkien Compass, JRR. Tolkien’s guide to the names in “The Lord of the Rings”, Open Court Publishing Company, 1975.
[14] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Les Deux Tours, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 349.
[15] ibid. p 349.
[16] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 44.
[17] ibid. p 102.
[18] ibid. p 103.
[19] ibid. p 175.
[20] J. Ruemmler, P. Fenlon, Rangers of the North, The Kingdom of Arthedain, ICE, 1987. Carte par Peter Fenlon.
[21] JRR Tolkien, The Lord of the Rings, BCA, Londres 1991. Carte p 30.
[22] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Les Deux Tours, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 289 ; et Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi, Christian Bourgois éditeur, 1972 (Presse-pocket, 1986), appendices, arbres généalogiques, p 487.
[23] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 44.
[24] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 16.
[25] ibid. p 22.
[26] JRR Tolkien, Les Aventures de Tom Bombadil, Christian Bourgois éditeur, Paris 1975 (Collection bilingue 10/18, 1991), « Perry the Winkle » pp 92-93 et 98-99.
[27] JRR Tolkien, Bilbo le Hobbit, Hachette, Paris 1980 (Livre de Poche, 1993), p 21.
[28] JRR Tolkien, Les Aventures de Tom Bombadil, Christian Bourgois éditeur, Paris 1975 (Collection bilingue 10/18, 1991), « Perry the Winkle » pp 92-93 et 98-99.
[29] JRR Tolkien, Bilbo le Hobbit, Hachette, Paris 1980 (Livre de Poche, 1993), p 22.
[30] ibid. p 21.
[31] ibid. p 21.
[32] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 40.
[33] Robert Foster, The Complete Guide to Middle-Earth, George Allen & Unwin, Londres 1978, p 235.
[34] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi, Christian Bourgois éditeur, 1972 (Presse-pocket, 1986), p 395 et p 413-414.
[35] ibid. p 385.
[36] JRR Tolkien, Les Aventures de Tom Bombadil, Christian Bourgois éditeur, Paris 1975 (Collection bilingue 10/18, 1991), « Perry the Winkle » pp 90 à 101.
[37] ibid. pp 92-93 et 98-99.
[38] The Oxford English Dictionnary, vol. I (A-B), Oxford University Press, Londres 1933.
[39] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 213.
[40] ibid. p 22.
[41] JRR Tolkien, Les Aventures de Tom Bombadil, Christian Bourgois éditeur, Paris 1975 (Collection bilingue 10/18, 1991), « Perry the Winkle » pp 92-93 et 98-99.

[42] ibid. « The Man on the Moon Stayed up Too Late ».

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