PROMENADES À TRAVERS LA COMTÉ

Cinquième Promenade

Des Collines Vertes au Quartier du Sud

Les Collines vertes dominent la partie centrale de la Comté. C’est un ensemble très vaste aux paysages certainement variés. Ce n’est pas un hasard si la puissante famille des Touque (Took) s’est établie dans cette région élevée et vallonnée : de ces collines à cheval sur trois quartiers, on domine aussi bien la vallée de l’eau au nord, que les champs de l’ouest, le Maresque et les vastes étendues agricoles du quartier sud.

Notre randonnée nous entraînera justement jusqu’à ce quartier du sud où nous traverserons les riches domaines agricoles qui participent à la prospérité du pays des Hobbits. Il nous faudra alors sortir une fois de plus de la carte de la Comté et essayer de reconstituer ce pays à l’aide des divers indices laissés par J.R.R. Tolkien dans ses textes.

Nous partons du bourg du Carrefour (Waymoot sur la carte, Waymeet dans le texte) un frais matin de début d’automne. C’est le mois de Halimath. En vieil anglais, le mot hālig-mōnað « le mois saint » désignait le le mois de septembre des anglo-saxons. Un mois agréable où l’été tarde à disparaître tandis que l’automne naissant offre ses plus doux atours.

Une brume légère flotte très bas sur les champs des environs et couvre les herbes de rosée. En général, cela annonce une belle journée très ensoleillée.

Nous prenons dés le départ la vieille route pavée du sud, celle qui mène, après de nombreux milles de marche, au gué de Sarn [1] . C’est l’autre grande route importante de la Comté et son empierrement, qui ressemble à celui de la Route de l’Est, nous rappelle que les Hobbits n’ont pas été les premiers habitants de ce beau pays [2] .

Nous la suivons jusqu’à un premier bourg dont le nom n’est pas noté sur la carte. Il semblerait que ce soit un simple hameau certainement composé de plusieurs smials. Nous sommes en effet sur les premiers versants occidentaux de la Colline Verte, il y a donc probablement un beau talus qui domine la route et qui permet d’installer ce type d’habitations typiques. L’Appendice F du Seigneur des Anneaux nous explique que le mot hobbit Hlothran, qui signifierait « petit groupe d’excavations à deux pièces sur le flanc d’une colline », serait un nom commun à plusieurs petits villages de la Comté. Il est traduit par l’anglais cotton. Peut-être le hameau que nous croisons porte-t-il ce nom, ou un dérivé de ce nom. Ce serait alors peut-être le bourg du Cottage (de l’anglais cot « chaumière »), dont l’équivalant en français pourrait être, pourquoi pas, le Mesnil (du latin mansionile « petite maison, métairie »).

Le chemin qui se dirige vers l’est se faufile dans une verdoyante et large vallée cernée par les premières collines. Des deux côtés, nous pouvons remarquer des parcelles en terrasses où sont cultivées diverses céréales. La route va droit à un autre bourg qui s’appelle Coteau de Touque (Tookbank). Le mot anglais bank « talus » évoque bien le paysage vallonné dans lequel nous entrons. Il y a peu d’arbres. Les pentes sont escarpées et des murets de pierre retiennent certaines parcelles herbeuses où paissent tranquillement quelques moutons. Devant l’entrée d’un modeste smial qui fait probablement autant office de bergerie que d’habitation, un jeune pâtre nous fait un signe amical. « Bienvenue sur les terres du clan Touque ! » semble-t-il vouloir dire.

Un chemin quitte le Coteau de Touque en serpentant au coeur de la vallée. Celle-ci devient plus étroite à mesure que l’on avance vers l’est. Le paysage est grandiose et sauvage. Après quelques milles de randonnée sans rencontrer âme qui vive, nous apercevons de nouveaux signes de peuplement. Des cabanes de pierres et des smials modestes font leur apparition sur les versants des collines. De nouvelles parcelles cultivées se distinguent des pentes herbeuses et des pâturages en friches.

Au détour d’un virage apparaît Bourg de Touque (Tuckborough). C’est un des plus grands villages de la Comté et aussi un des plus anciens [3] . Il semble s’étendre sur tout le fond de la vallée, cerné par les imposantes pentes herbeuses des collines. Mais ce qui peut tout d’abord frapper le visiteur, c’est l’aspect monumental des Grands Smials (Great Smials) qui couvrent toute la base du flanc nord de la vallée et dont les centaines de fenêtres rondes dominent le reste du village. Les Smials, excavés pour la première fois à la lointaine époque du Thain Isengrim II [4] , sont réputés pour la profondeur de leurs galeries [5] et leur grand nombre d’habitants, toutes générations confondues et tous issus la famille Touque [6] . Cette accumulation d’habitants dans ces galeries peut parfois faire penser à une vaste « lapinière » comme le suggère l’étymologie du mot smial qui vient du vieil anglais smygel « terrier ». D’ailleurs, la version française du Seigneur des Anneaux met ce lapsus dans la bouche de Pippin lorsqu’il évoque certaines vieilles salles sombres et étouffantes des Grands Smials avec Merry, dans la forêt de Fangorn [7] .

D’autres types d’habitations et de constructions occupent le bas du talus et le reste de la vallée. C’est un village très vivant et les rues, où s’activent de nombreux hobbits, se faufilent entre des ateliers d’artisans, des hangars ou de simples maisons [8] , et bien entendu une auberge où nous pouvons nous restaurer.

Bourg de Touque est, après Grand’Cave (Michel Delving), une sorte de seconde capitale de la Comté ; le mot borough « municipalité » évoque un grand village doté d’une indépendance administrative, il provient du moyen anglais burwe, lui même issu du mot burg « château, abri ». Le personnage principal du village, chef du clan Touque, porte le titre de Thain, comme ses ancêtres avant lui, depuis de nombreuses générations.

Ce titre est de nos jours purement honorifique. A l’origine, le Thain était le maître de l’assemblée de la Comté et le capitaine de l’ost des hobbits [9] . La thanerie était une dignité et une fonction probablement inspirée par l’organisation administrative des rois de l’Arthedain. Le mot thain (on peut trouver aussi thane dans les dictionnaires d’anglais) vient du vieil anglais þegn « intendant, soldat, servant » et indique bien que les premiers titulaires du titre, dont le célèbre Bucca du Maresque, s’inscrivaient dans une fidélité et une loyauté sans faille envers le souvenir récent des rois disparus. Cependant, ni l’assemblée ni l’ost ne se réunissent plus depuis bien longtemps. Et la difficulté avec laquelle le thain Paladin II (le père de pippin) a essayé d’imposer son autorité à Lothon pendant la Guerre de l’Anneau [10] montre bien que la thanerie n’est plus que symbolique, voire folklorique.

Le Touque a pourtant toujours été un meneur de hobbits. Peut-être tient-il ce charisme de ses ancêtres pâles (fallowhides) qui étaient, dit-on, parmi les plus hardis et les plus aventureux des Hobbits [11] . Le britannique David Day, auteur de plusieurs ouvrages sur JRR. Tolkien, a essayé dans une démonstration intéressante de reconstituer le nom de l’ancêtre fondateur de la maison des Touque. On sait que Bucca du Maresque est très certainement l’ancêtre éponyme pâle des Brandybuck (en français : Brandebouc), la famille principale du pays de Bouc (Buckland). De la même façon, un certain Tucca pourrait être à l’origine des Tuck (une forme archaïque du nom Took que nous retrouvons dans Tuckborough). David Day évoque également un lien de parenté entre les deux hobbits qui serait l’écho des deux frères Marcho et Blanco, les fondateurs de la Comté [12] .

Outre un personnage fameux par son titre et son charisme, Le Touque est aussi un grand propriétaire terrien. A l’époque de la Guerre de l’Anneau, le Thain Paladin II possède des terres près de Bourg de Touque, dans les environs du village de Blanche Source (Whitwell) [13] . A première vue, c’est peu de choses. Cependant le reste de son vaste domaine est certainement affermé en différentes métairies gérées par d’autres familles ou par des branches cadettes du clan Touque. Toutes les transactions foncières de la famille, ainsi que les événements marquants de la vie des Touque sont consignés dans un grand Livre de Raison appelé Peaujaune (Yellowskin), sans doute à cause de sa vieille reliure en cuir de mouton [14] . Il figure en bonne place dans la bibliothèque des Grands Smials [15] .

Parmi les autres grandes familles du pays, peut-être pouvons nous citer les Boulot (Chubb) qui sont alliés de longue date aux Touque [16] . Le mot chubb, qui est dérivé de l’adjectif chubby « joufflu, grassouillet » [17] , peut faire penser à l’opulence dont pourrait jouir une famille fortunée.

Nous quittons Bourg de Touque en milieu d’après-midi par un chemin qui s’en va vers l’est en suivant le cour de la vallée. Quelques milles de marche plus loin, nous découvrons le village de Blanche-Source. C’est en fait un hameau de quelques maisons basses. Au milieu coule très certainement un petit ruisseau qui prend sa source quelque part sur les proches pentes crayeuses d’une des collines vertes et qui va se jeter quelques milles plus au nord, dans le tranquille cours de l’Eau. Bien que le village ne soit qu’à peine mentionné par Tolkien [18] et par Robert Foster [19] , on peut y trouver tout de même une petite auberge aux fenêtres fleuries dont le propriétaire accepte de nous héberger pour la nuit.

Le landemain, baignés par la douceur de la matinée, nous tentons de trouver un sentier qui remonte la pente en direction de la route de Stock. Cette route est bien connue. Elle est représentée sur la carte de Christopher Tolkien comme reliant Bourg de Touque à Stock, et elle est le premier trajet suivi par Frodon, Pippin et Sam au premier jour de leur grande aventure dans la Communauté de l’Anneau. Robert Foster pense que cette route prend naissance à une intersection à l’ouest de Lézeau, sur la Grande route de l’Est [20] . Cependant, dans la Communauté de l’Anneau ou le retour du Roi, les allusions au parcours de cette route étroite sont plutôt rares [21] et en contradiction avec le tracé de la carte de Christopher Tolkien [22] .

Nous retrouvons donc cette route de Stock qui serpente tranquillement en épousant les rondeurs de la côte. En continuant vers l’est, le chemin se faufile au creux de profonds talus dominés par de sombres arbres. Puis après quelques milles, nous traversons un bois de sapins [23] , avant-garde de la forêt du Bout de Bois (Woody End). Notre arrivée sous les sombres frondaisons odorantes fait fuir des nombreux petits animaux. Nous surprenons par exemple un téméraire renard qui s’était approché tout près de nous et qui s’enfuit à présent en virevoltant entre les troncs. Le sentier est peu fréquenté et trop étroit pour permettre la circulation de véhicules lourds [24] . Cela indique sans doute que le Bout des bois est une forêt assez peu exploitée par les Hobbits. Tolkien nous précise d’ailleurs lui-même que ces bois sont un « coin sauvage du quartier de l’Est [25]  ». Peut-être certains des Touque y pratiquent-ils la chasse à l’arc comme le faisaient leurs ancêtres pâles [26] . Cependant, il n’est pas certain que nous soyons encore sur un des domaines du clan Touque car Pippin, qui est tout de même l’héritier du Thain, ne semble pas tout savoir de ces bois [27] . Ce pays forestier est de toute façon relativement préservé, en tout cas dans la partie qui couvre les Collines Vertes. C’est ce qui explique sans aucun doute qu’il soit un lieu d’errance favori pour les compagnies d’Elfes qui cherchent à rejoindre les Havres Gris à l’ouest [28] .

La route se poursuit vers l’est mais nous arrêterons là notre progression. Quelques milles après notre bois de sapins, nous savons qu’elle se partage en deux sentiers. Celui de Castelbois (Woodhall) qui traverse une sombre forêt de chênes [29]  ; et celui de Stock, en contrebas duquel la vallée s’étend, harmonieuse et apaisante. Puis notre bonne route de Stock serpentera au milieu de champs de céréales avant de rejoindre quelques milles plus loin, les toits de chaume du bourg du Val (The Yale) [30] . Le nom original yale choisi par JRR.Tolkien est un forme désuète du mot ale (bière) qui n’est plus utilisé en anglais que dans certains dialectes campagnards [31] . Ale et yale viennent tous deux du vieil anglais ealu (bière). Ils permettent de deviner qu’on cultive dans les environs un orge de bonne qualité et que les potagers du bourg sont riches d’un houblon qui donne cet arôme si particulier et une si bonne réputation à la bière du pays [32] . Peut-être ce bourg est-il aussi le site d’une fameuse malterie [33] .

Quittant la route, nous choisissons de traverser le bois de sapins en direction du sud-ouest. Le parcours est beaucoup moins facile mais il reste agréable. Le soleil de midi cogne sur les collines mais les branches épaisses des conifères nous couvrent d’ombres apaisantes. Partout autour de nous chantent des oiseaux invisibles et sous nos pas silencieux, les aiguilles et la mousse forment un tapis des plus doux. Par ici, un écureuil s’enfuit avec son butin : une pomme de pin aussi grosse que lui. Par là, une envoûtante senteur de résine nous enivre. Ailleurs, de luxuriantes fougères nous ouvrent aimablement un sentier vers une large vallée cachée nimbée de couleurs irréelles. Les verts sombres et les verts lumineux dominent, jouant harmonieusement avec les bruns, les ocres, les vermillons et les jaunes pâles annonciateurs de l’automne.

Après une solide collation, nous reprenons notre randonnée à travers les bois. Le chemin est de moins en moins facile car au coeur des Collines Vertes, les pentes sont rudes et les fourrés sont épais. Et la journée avance ainsi tandis que nous jouons des pieds et des mains pour progresser. Passée une crête caillouteuse, nous redescendons le long du versant sud. Les conifères sont toujours là mais ils ne sont plus les mêmes : ce sont à présent les pins qui dominent. Les versants sud des Collines Vertes sont en effet arrosés de soleil toute la journée, les terrains y sont secs et acides. Les sources qui donnent naissance aux petites rivières du sud du Maresque se trouvent beaucoup plus à l’est.

Devant nous, en contrebas, s’étend l’immensité des champs du quartier du sud. Vers l’ouest, ce sont les crêtes herbeuses de la partie occidentale des collines qui ondulent jusqu’à l’horizon. Le soleil couchant donne à ces vastes paysages une coloration presque vineuse.

Un petit sentier nous mène à un hameau discret appelé en anglais Pincup [34] . Ce nom pourrait être traduit éventuellement par « Coupe d’Aiguilles ». Il évoquerait alors la présence des bois de conifères environnants et des sols couverts de corolles d’aiguilles de pins. Une autre traduction pourrait peut-être prendre en compte le mot vieil-anglais penn « clos », qu’on retrouve dans l’anglais dialectal pen « enclos à animaux », et l’anglais cop « hauteur, sommet, monticule ». Soit, pourquoi pas, « Mont Clos ».

Nous croisons sur le chemin un apiculteur qui termine sa journée de travail. Il accepte de nous héberger pour la nuit. Dans sa modeste masure très confortable, il nous invite à boire en sa compagnie un sirop de pin qu’il fabrique lui-même. Il obtient cette boisson particulièrement aromatique et rafraîchissante en alternant dans un bocal des aiguilles de pins tachées de résine avec des croûtes de miel séché. Après une fermentation d’une quinzaine de jour en plein soleil, un liquide sirupeux et verdâtre se forme. Coupé avec de l’eau fraîche, il donne cet excellent sirop de pin.

Les hobbits sont très friands de miel. Un peu partout dans la Comté, on peut trouver des producteurs qui font profiter à tous du délicieux produit de leur ruches [35] . Notre hobbit prend une fois par semaine une route qui gagne le sud à travers la campagne pour aller vendre son miel dans les villages du Quartier du Sud. Cette route n’est visible que sur la carte dessinée par Christopher Tolkien.

Au petit matin, prenant congé de notre hôte, nous suivons cette route du sud pour la seconde partie de notre randonnée. Elle descend en pente douce le long des coteaux de la colline. Les pins se font plus rares, cédant vraisemblablement la place à de petites parcelles maraîchères entourées de murets de pierres. Ici, les paysans de Pincup pourraient cultiver des prunes et des abricots.

Le paysage change à nouveau après deux ou trois milles. Quelques fermettes isolées font leur apparition. On y remarque de modestes clos consacrés à quelques plants de vignes. Plus au sud, le terrain devient vallonné et les talus exposés au sud se couvrent de cépages chargés de raisins. Les parcelles sont un peu plus vastes et parcourues de groupes de vendangeurs. Nous sommes en effet au début de la saison des vendanges. Le travail de ces braves hobbits est harassant. Certains avancent courbés ou à genoux entre les ceps, d’autres sont debout et versent les seaux remplis de grains dans les hottes portées par les plus robustes. Malgré tout, certains prennent le temps de nous faire des signes amicaux.

La terre douce, légère et sèche de la région, mêlée à des petits cailloux de calcaire, convient parfaitement pour la culture de la vigne. La pente est exposée au sud et au sud-est, une orientation idéale qui permet aux cépages de profiter du soleil du matin pour compenser les fraîcheurs nocturnes, puis de s’inonder de la chaleur et de la lumière tout au long de la journée. Les raisins deviennent ainsi plus savoureux et le vin encore meilleur.

Cette culture est ancienne et très certainement antérieure à l’arrivée des Hobbits. On raconte que les rois de l’Arthedain possédaient déjà des pieds de vignes dans le pays [36] .

Entre les cépages, nous distinguons des cabanes de vignerons en pierres. Un peu plus loin, c’est un vieux et rustique pressoir à vin qui se dresse au milieu des vignes. Le vin produit dans la région est probablement peu varié, mais certains crus se démarquent tout de même. On peut ainsi citer le Vieux Clos (Old Winyards) un vin réputé qui fait la richesse des caves des connaisseurs de toute la Comté [37] . Le mot winyard est inspiré par le vieil anglais wīnegeard « vignoble, clos » qui a donné le mot anglais vineyard « vignoble ». Ce vin est produit par les cépages qui entourent le village du même nom [38] .

La route continue de filer vers le sud au milieu de ces paysages inondés du doux soleil d’automne. A l’ombre d’une cabane de pierre, nous prenons un copieux casse-croûte arrosé bien entendu, d’un petit vin du pays à la saveur fruitée. C’est un vin plutôt jeune. D’autres vins sont conservés plus longtemps dans des fûts de chêne à l’ombre des caves de certaines grandes propriétés appartenant aux riches familles de la région.

Les Sonnecor (Hornblower) forment une de ces grandes familles. Ils possèdent probablement des pieds de vignes dans les environs. Mais la culture qui a fait leur fortune au cours des siècles est celle de l’herbe à pipe (pipe-weed).

Ce fut l’ancêtre des Sonnecor, un certain Tobold dit Vieux Tobie (Old Toby) qui fut le premier à faire pousser et à commercialiser l’herbe à pipe à une époque où les hobbits fumaient déjà toutes sortes d’herbes [39] parmi lesquelles pouvait-on sans doute trouver la lobelia, une plante aux fleurs colorées et aux vertus curatives dont le souvenir est resté dans le prénom de certaines femmes du pays [40] .

L’herbe à pipe actuellement consommée dans la Comté est essentiellement cultivée dans des endroits très ensoleillés et abrités du vent. La route de Pincup nous amène justement à un de ces vallons exposés au sud où l’herbe pousse en abondance dans des petites parcelles séparées par des murets ou des petites masures de pierres. Cette variété-ci est appelée Etoile du Sud (Southern Star) [41] car au début de l’été, elle est couronnée d’une grande fleur blanche ou jaune à cinq pétales.

Sous la soleil de l’automne, l’air est encore chargé des senteurs estivales : le thym et le serpolet sauvage, le romarin et les petits buissons de lavande poussent au pied des murs de façon tout à fait anarchique. Mais il ajoutent à l’harmonie du décors. Un journalier qui fait une pause à l’ombre d’un pan de mur nous apprend que les Sanglebuc (Bracegirdle) sont les propriétaires de ces parcelles [42] . Cependant, quelques furlongs plus à l’est, les plantations appartiennent aux Sonnecor de Longoulet (Longbottom) et surtout à leurs alliés les Sacquet de Besace (Sackville-Baggins) [43] , des gens très riches qui vivent dans un village plus loin vers le nord et qui ne viennent que très rarement visiter leurs possessions…

Cependant, les raisins et l’herbe à pipe ne sont pas les seules cultures des environs. On peut ainsi voir de part et d’autre de la route quelques champs d’orge ou de blé et, au fond des vallées, des potagers où de tranquilles jardiniers font pousser tomates, aubergines, sauge, mélisse ou laurier mais aussi de l’aneth, de la pimprenelle, du fenouil et de la badiane avec lesquels les hobbits obtiennent toutes sortes de saveurs anisées pour parfumer boissons et pâtisseries [44] .

La route de Pincup s’évade en dehors de la carte de Christopher Tolkien. Elle croise probablement très vite la route de Longoulet. Cette route passe tranquillement au creux des coteaux du sud endormis au soleil de la fin de l’après-midi. Nous y croisons quelques groupes de paysans qui rentrent du travail, outils sur l’épaule, et qui regagnent les petites fermettes isolées. D’autres, tout comme nous, se dirigent vers le bourg de Longoulet qui n’est plus très loin.

Sur le versant sud qui domine la route, les champs d’herbe à pipe se font plus nombreux et plus grands. Ici on cultive le Vieux Tobie (Old Toby), une variété très ancienne baptisée du nom de son premier producteur. Et au milieu des plantations trône la ferme des Sonnecor, une longue bâtisse en pierre entourée de cyprès et de jardins fleuris.

Les premières maisonnettes du bourg de Longoulet apparaissent au bout du chemin. Ce village est le plus important du Quartier du Sud. Comme dans d’autres grands bourgs du pays, nous trouvons là toutes sortes de boutiques d’artisans et de commerçants et des bâtiments des services officiels de la Comté. Et bien entendu, plusieurs auberges…

En cherchant un établissement susceptible d’accueillir un groupe de randonneurs assoiffés, nous constatons que le village est curieusement agencé le long d’une étroite vallée, à la fois abritée du vent et ouverte au soleil [45] . L’association, dans le nom Longbottom, du mot long « long » et du mot bottom « creux » qui vient du moyen anglais botme « creux, fond » et qui désigne parfois le fond d’une vallée, confirme cette particularité géographique.

Une auberge se trouve sur le bord de la route. Un gros hobbit au visage sympathique nous y accueille. Il n’est sans doute que le simple gérant de l’établissement car les lieux appartiennent sans doute, comme beaucoup d’autres auberges de la région, à la famille des Sacquet de Besace [46] . En entrant dans la pièce principale, nous sommes tout de suite frappés par les odeurs d’herbe à pipe et de café, dont les meubles, les boiseries et les tapisseries sont imprégnés. Ici les habitués fument de la feuille de Longoulet (Longbottom leaf), produite sur les coteaux du bourg [47] . Le café, une boisson connue à la fois des hobbits et des nains [48] , est peut-être obtenu par la torréfaction de faines de hêtre grillées ou de glands de chêne préalablement désamérisés. En effet, le climat du sud de la Comté ne se prête pas à la pousse des caféiers, des plantes qui sont d’ailleurs certainement inconnues des Hobbits et non répertoriées dans l’Herbier de la Comté (Herblore of the Shire), le célèbre ouvrage de Meriadoc Brandebouc.

Le soir tombe doucement sur le pays. Il fait encore bon, aussi sommes-nous installés à l’extérieur de l’auberge. Le patron nous sert un cordial au parfum agréable d’anis. Non loin de l’auberge, dans un canal qui longe la rue, un petit ruisseau fuit discrètement en direction de l’est. Quelques milles plus loin, il se jettera probablement dans le Brandevin (Brandywine), à moins qu’il ne dévie sa course vers le nord-est pour se perdre dans le bourbier fétide du Marais de sur la Rivière (Overbourn Marshes).

Vers le sud et le sud-est, les frontières de la Comté sont imprécises, peut-être longent-elles l’antique route qui mène au Gué de Sarn (Sarn Ford). Mais au sud de Longoulet, à part quelques rares fermes et des champs souvent en friches, il n’y a plus grand chose à explorer.

La route est quand même depuis quelques années régulièrement fréquentée par des convois de marchandises diverses, et notamment d’herbe à pipe, que conduisent des étrangers, des grandes gens venus du sud [49] .

On raconte aussi que des mystérieux hommes errants, des « rôdeurs », surveilleraient discrètement les gués [50] , empêchant ainsi de nombreux indésirables de venir troubler la quiétude du pays. On ne s’en plaindra pas, cela facilite grandement le travail des frontaliers (bounders) qui parcourent les confins du Quartier du Sud [51] .

Sur ces réflexions, nous dégustons notre anisette. La nuit qui vient doucement fait taire les rumeurs du jour. Les gens rentrent chez eux et, un par un, les oiseaux cèdent la place au chant des cigales et au concert des grenouilles dans le petit ruisseau. Loin vers le sud, un chien solitaire aboie. Et l’écho de se perdre dans l’immensité de la Terre du Milieu.

Jean-Rodolphe Turlin (alias Isengar),

juin 2003.

Lire la sixième promenade
NOTES
[1] JRR Tolkien, The Lord of the Rings, BCA, Londres 1991. Cartes p 30 et p 1196.
[2] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 14.
[3] ibid. p 16.
[4] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi, Christian Bourgois éditeur, 1972 (Presse-pocket, 1986), appendices, chronologie, p 458.
[5] ibid. 396.
[6] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 17-18.
[7] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Les Deux Tours, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 79.
[8] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 16.
[9] ibid. p 22.
[10] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi, Christian Bourgois éditeur, 1972 (Presse-pocket, 1986), p 396.
[11] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 13.
[12] David Day, Le Bréviaire du Hobbit, Glénat, Grenoble 1997, p 32.
[13] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi, Christian Bourgois éditeur, 1972 (Presse-pocket, 1986), p 47.
[14] ibid. p 500.
[15] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 29.
[16] ibid. p 47.
[17] Jared Lobdell, A Tolkien Compass, JRR. Tolkien’s guide to the names in “The Lord of the Rings”, Open Court Publishing Company, 1975.
[18] ibid.
[19] Robert Foster, The Complete Guide to Middle-Earth, George Allen & Unwin, Londres 1978, p 426.
[20] ibid. p 365.
[21] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 103.
[22] JRR Tolkien, The Lord of the Rings, BCA, Londres 1991. Cartes p 30.
[23] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 104.
[24] ibid. p 107.
[25] ibid. p 103.
[26] ibid. p 12.
[27] ibid. p 106.
[28] ibid. pp 114 à 117.
[29] ibid. p 110.
[30] JRR Tolkien, The Lord of the Rings, BCA, Londres 1991. Cartes p 30.
[31] The Oxford English Dictionnary, vol. XII (V-Z), Oxford University Press, Londres 1933.
[32] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 125.
[33] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi, Christian Bourgois éditeur, 1972 (Presse-pocket, 1986), p 400.
[34] JRR Tolkien, The Lord of the Rings, BCA, Londres 1991. Cartes p 30.
[35] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 98.
[36] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 14.
[37] ibid. p 59-60.
[38] Jared Lobdell, A Tolkien Compass, JRR. Tolkien’s guide to the names in “The Lord of the Rings”, Open Court Publishing Company, 1975.
[39] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 19.
[40] ibid. p 59.
[41] ibid. p 19.
[42] JRR Tolkien, Contes et Légendes Inachevés, Le Troisième Age, Christian Bourgois éditeur, Paris 1982 (Presse-pocket, 1988), p 120.
[43] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi, Christian Bourgois éditeur, 1972 (Presse-pocket, 1986), p 399-400.
[44] JRR Tolkien, Bilbo le Hobbit, Hachette, Paris 1980 (Livre de Poche, 1993), p 17.
[45] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 20.
[46] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi, Christian Bourgois éditeur, 1972 (Presse-pocket, 1986), p 400.
[47] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 19.
[48] JRR Tolkien, Bilbo le Hobbit, Hachette, Paris 1980 (Livre de Poche, 1993), pp 19 et 21.
[49] JRR Tolkien, Contes et Légendes Inachevés, Le Troisième Age, Christian Bourgois éditeur, Paris 1982 (Presse-pocket, 1988), p 120.
[50] ibid. p 110 et 120.

[51] JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l’Anneau, Christian Bourgois éditeur, Paris 1972 (Presse-pocket, 1986), p 23.

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