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Archives ; Aurestel, par Celeluwhen


Assis sous les mellyrn, nous écoutions depuis un moment le fluide murmure de Nimrodel. J'avais cessé de jouer de la flûte, et Legolas avait rangé son violon. En silence, je vins me blottir dans ses bras. La nuit nous entourait, fraîche en ces premiers jours de l'hiver, mais pourtant toute bienveillante pour les doux amants que nous étions. Mon bonheur était parfait, et j'espérais qu'il ressentait la même émotion que moi, ce confort indicible et cette affection sans limites.
-Celelu... murmura-t-il dans mon cou. Je fus surprise par son utilisation de mon nom véritable, même abrégé, lui qui m'appelait toujours Niphredil, comme les fleurs délicatement piquées dans mes cheveux.
-Vous ai-je déjà parlé d'Elyendhu et d'Aurestel ? demanda-t-il.
Je me tournai vers lui, espérant une nouvelle histoire, semblable à celles qu'il me racontait toutes les nuits, comme si j'étais une enfant attendant patiemment ses leçons de la part d'un maître enrichi de savoir par les longues années.
Sa voix s'éleva alors, à la fois légère comme une feuille dorée de mellyrn voltigeant dans la brise du printemps et profonde comme la mer de l'Ouest.

Vives sont les cascades
Aux mille arc-en-ciel
Et chantant est le vent
En Rhovanion la belle

Mais tout était bien mieux
Quand la verte forêt
Était enjolivée
Des pas d'Elyendhu

Doux est le papillon
Harmonieuses résonnent
Les claires voix des oiseaux
En Rhovanion la belle

Mais tout était bien mieux
Quand la verte forêt
Résonnait un petit peu
Des chansons d'Aurestel

Voici le récit que Legolas me conta alors, en cette nuit que je n'oublierai jamais;
En l'an 3441 du second Âge eut lieu la Bataille de la dernière Alliance, pendant laquelle se battirent tous les grands seigneurs Hommes et Elfes pour mettre fin au règne de Sauron. Oropher, roi de Rhovanion, se présenta accompagné de Thranduil, son fils unique, et d'une menue mais forte armée de deux cents archers aux yeux perçants. Hélas, Oropher s'élança à l'assaut avant même que Gil-galad eût donné l'ordre de s'avancer. L'armée répugnante à laquelle le roi et ses guerriers s'étaient attaqués se referma sur eux, les entourant de toutes parts. Oropher ordonna à ses archers d'infliger le plus de tort possible à leur ennemi, perçant pour cela tant de boucliers et fendant tant de heaumes que l'on crut un moment l'espoir revenu.

On dit pourtant que dans les rangs de Gil-galad, qui était resté abasourdi par la témérité d'Oropher, on s'étonnait de la passivité de l'armée orque. Elle s'était en effet contentée de parer les coups reçus sans attaquer un tant soit peu.

Un silence suivit le premier assaut des elfes de Rhovanion, qui, épuisés, diminués mais pleins d'espoir, regagnaient leurs bannières. Un cor sinistre retentit soudain de partout à la fois. Les Elfes frémirent tandis que la note stridente se poursuivait. Les visages grimaçants des esclaves du Seigneur ténébreux s'emplirent d'une haine et d'une cruauté sans égales. Une clameur s'éleva alors au-dessus des rangs ennemis, emplissant le cœur de chaque soldat de la dernière Alliance d'une peur traîtresse. Gil-galad puisa ce qui lui restait de courage pour foncer dans les rangs ennemis. Au même moment, une pluie de flèches s'abattit sur l'armée de Rhovanion. Après quelques instants d'horreur et de panique, Oropher et tous ses stratèges et hauts gradés militaires avaient péri. Le jeune Thranduil s'arracha à la désolation et aux larmes pour déposer sur ses cheveux dorés la couronne de sa patrie et reprendre le contrôle de ses troupes en perdition.

Il résista désespérément aux incessants assauts de l'Ennemi pendant un temps indéterminable, jusqu'à ce qu'il chancelle d'épuisement. Des guerriers de la suite d'Elrond se portèrent à son secours et à celui des quelques hommes qui lui restaient et les portèrent en un lieu plus sûr, si lieu sûr il put avoir lors de la Bataille de la dernière Alliance. Par on ne sait quel miracle, il survécut et put rentrer en Rhovanion, la tête haute mais le cœur lourd.

Elyendhu, parente de Gil-galad, retrouva les troupes de son cousin complètement démolies par leur longue marche sans chef pendant des mois avant leur retour au Lindon. Elle chercha vainement ce protecteur et père adoptif, mais il avait péri aux côtés d'Elendil de la main de Sauron. Elyendhu se mit à errer sans but vers l'est, car plus rien ne la retenait plus en Lindon.

Elle vagabonda donc pendant des années, apeurée, sans jamais trouver ce qu'elle cherchait, un peuple qui voudrait bien l'accueillir. Quand elle eut voyagé si loin qu'elle atteignit le Rhovanion, la jeune Elfe s'arrêta, émerveillée par la profonde forêt qui s'y étendait. Elyendhu n'avait jamais vu d'arbres si grands ou des teintes de vert si variées. Elle se promit donc d'y rester, car elle avait trouvé un endroit qui valait encore la peine d'être exilée du Royaume bienheureux. Elle s'étendit sous les branches, enfin rassurée par le chuchotement de l'eau d'une source et par le bruissement des feuilles.

C'est ainsi que Thranduil la trouva, endormie. Elle était très belle malgré le long voyage. Ses longs cheveux d'or rutilant étaient étalés en cascades autour de sa tête, sa peau blanche comme l'écume d'une mer d'une nuit orageuse, son visage fin et illuminé tel un coquillage à la soleil. Sous le baiser qu'il n'avait pu retenir, elle ouvrit ses grands yeux bleus comme les flots. Alors tout en Elyendhu inspira en son cœur un sentiment si profond qu'il ne reste plus de mots en la langue parlée aujourd'hui pour le décrire.

Ils marchèrent pendant un temps main dans la main, car elle aussi avait été séduite; Thranduil descendait d'une longue lignée de seigneurs, portant en son regard la noblesse de tous ses ancêtres et en ses membres leur courage et leur force légendaires. Elle ne demandait qu'à entendre son chant, lui n'avait besoin que de la voir danser pour sentir naître en lui un bonheur tel qu'on n'en avait ressenti depuis les temps où les vies des Elfes étaient encore éclairées par la lumière des deux arbres.

En l'an 34 du troisième âge, Thranduil roi de Rhovanion et Elyendhu de Lindon furent mariés au milieu des chants et des rires des beaux Elfes de la Grande Forêt.

Ils s'établirent au palais de Thranduil, au cœur de la forêt, là où elle est la plus belle. Elyendhu aimait le Rhovanion de plus en plus profondément au fil des jours qu'elle y passait.Elle apprit à danser avec les oiseaux, qui venaient voleter autour d'elle en pépiant dès qu'elle jouait de ses délicats pieds sur la mousse qui recouvrait le sol. Elle aimait son nouveau peuple, et il le lui rendait bien. Quelques musiciens la suivaient parfois pour accompagner ses pas de leurs jolies mélodies elfiques. Les jeunes filles tissaient pour elle de longues robes aux couleurs de l'arc-en-ciel et on lui forgeait même des bijoux aux reflets de la soleil et du lune.

Thranduil gouvernait son royaume en souverain juste et bon, comme son père Oropher l'avait fait avant lui. Il était fier de sa terre et de son peuple, mais surtout de son épouse, car il y avait longtemps que l'on n'avait plus vu de femme aussi belle en Rhovanion. Les sentiments que lui prêtaient ses sujets n'avaient pas beaucoup changé depuis qu'il avait épousé Elyendhu, ni sa condition de vie, mais il était maintenant beaucoup plus joyeux et il voyait l'avenir d'un meilleur œil. On ne l'avait pas vu si heureux depuis des centaines d'années et la forêt entière sembla plus gaie qu'elle ne l'avait jamais été.

Cependant, quelque chose manquait à Elyendhu ; jeune fille, elle avait longuement rêvé d'avoir un enfant, mais elle avait perdu cet espoir quand elle fut désenchantée par les prétendants qui lui étaient présentés par Gil-galad, en Lindon. Puisqu'elle avait maintenant trouvé celui qui dépassait toutes ses attentes, ce vieux rêve, plus fort que jamais, avait refait surface. Lorsqu'elle fit part de ce désir à Thranduil, il lui sourit tendrement et lui promit de lui donner les plus beaux enfants qu'elle pourrait souhaiter, avant de l'embrasser chaleureusement…

Un an plus tard, en l'an 88, leur naquit un Elfion qui fut appelé Laiqalasse. Il était en effet un très beau nourrisson que tous aimèrent dès son arrivée. Il avait les yeux verts les cheveux blonds comme son père. Laiqalasse grandit lentement, comme ceux de son espèce, et son regard s'approfondit avec les années, tandis que ses traits s'affirmaient à l'instar de son caractère. Thranduil remarqua que son fils avait la vue plus perçante que celle de tous ses archers, même les plus adroits. Ceux-ci l'initièrent donc au tir à l'arc dès qu'il fût en âge de manier les armes. Il avait toutefois l'habitude d'aller trouver sa mère dans les lieux qu'elle chérissait pour admirer ses pas de danse. Il apprit le violon d'un des ménestrels qui la suivaient, et il se révéla un talentueux élève. Des vifs coups de son archet, on pouvait admirer toute la subtilité et la grandeur du Rhovanion les yeux fermés. Laiqalasse faisait la fierté de son père, c'est pourquoi Thranduil tenait à ce qu'il l'accompagne au cours de ses voyages dans les contrées avoisinantes.

On y appelait le jeune prince Legolas.

Legolas devint de jour en jour plus curieux, son plus grand plaisir étant de vagabonder seul jusqu'aux recoins les plus reculés de la forêt. Pour cela, il apprit très jeune à monter à cheval et fut ainsi un des rares cavaliers de Rhovanion, les Elfes sylvains restant peu portés vers l'équitation. Dans ses balades, il rencontrait parfois de vieux sages qui lui transmettaient des notions d'histoire, de poésie et de Sindarin qu'il écoutait avec plus ou moins d'intérêt.

Elyendhu se faisait bien sûr un sang d'encre pour son jeune fils quand il n'était pas de retour à la brunante. Thranduil s'efforçait de la réconforter, mais il leur revenait toujours en tête les contes qui décrivaient de grandes araignées poilues se tapissant dans l'ombre, prêtes à ligoter leur proie. Ce n'était qu'un conte de bonnes Elfes, mais il était suffisamment bien ancré dans les traditions sylvestres pour inquiéter ces parents royaux ! Legolas revenait alors soulager ses parents en les embrassant, et sa mère regardait d'un air découragé ses vêtements déchirés et son visage sali par une aventure trop téméraire…

Plusieurs Elfions étaient nés à la même époque que Legolas, peu de temps après la guerre. Pourtant, il avait peu de compagnons de jeu; la plupart des jeunes Elfes s'intéressaient à des jeux violents, tandis que le petit prince les évitait dans la mesure du possible. Il dut donc s'occuper seul jusqu'à l'arrivée de son frère, en 986.

Malheureusement, Anorhun naquit aveugle. Tous en furent attristés, mais on découvrit que cette infirmité ne le gênait pas le moins du monde. Elyendhu, quand à elle, remercia les Valar d'avoir accordé la vie à son fils, car sa mise au monde avait été difficile et laborieuse, et elle avait bien cru avoir perdu l'enfant à plusieurs reprises durant la grossesse.

Dès qu'il fut en âge de s'exprimer clairement, Anorhun insista pour être traité comme s'il voyait aussi bien que les autres Elfions. Il n'était pas aussi adroit que son frère pour ce qui est de courir, de monter à cheval ou de se battre à l'épée ou à l'arc, mais il était tout de même d'une habileté impressionnante compte tenu de son infirmité. Par contre, il apprit rapidement tout ce qui concernait l'histoire d'Arda et maîtrisa toutes les langues qu'on put lui apprendre, si bien qu'il dépassa bientôt ses maîtres en matière de connaissances. Il était de plus un chanteur talentueux.

On dit que lorsque Legolas et Anorhun interprétaient ensemble les plus beaux airs elfiques chantés en Rhovanion, tous les êtres vivants à portée de voix et d'archet interrompaient leurs occupations pour prêter l'oreille à leurs princes.

Legolas passait maintenant tout son temps avec Anorhun, qui tenait à le suivre dans toutes ses explorations, même les plus dangereuses. Il l'aidait à se déplacer d'une clairière à l'autre, d'un ruisseau à l'autre, d'un bosquet à l'autre, et lui décrivait le paysage dans ses moindres détails, si bien qu'Anorhun finit par connaître toute la forêt aussi bien que son frère. Il ne se déplaçait plus avec l'hésitation et la lenteur de ses premiers siècles, mais avec une certaine assurance que ses parents ne tardèrent pas à remarquer.

Legolas dressa un cheval à se diriger presque seul, sans l'intervention de son cavalier, et à se montrer particulièrement docile et doux afin d'aider Anorhun à mieux maîtriser l'équitation. Il était déjà assez à l'aise en cette discipline, mais il aurait pu laisser son cheval prendre plus de vitesse et être moins tendu s'il avait eu un animal plus calme que ceux qu'on lui offrait à ses débuts. C'est ce qu'il avait désormais à sa disposition, et il rivalisa bientôt avec Legolas en ce qui est de faire danser son cheval et de lui accorder des allures ainsi qu'une liberté semblables à celles qu'il adopte quand il n'est pas soumis à une autre volonté que la sienne.

Bien qu'ils auraient dû se marier dès leur cinquantième année, les garçons refusèrent de prendre parti, car ils voulaient goûter encore la jeunesse folle qu'ils vivaient et qu'ils chérissaient tant sans avoir à subir les liens étouffants d'une union matrimoniale. Malgré tout, les jeunes filles Elfes ne savaient détourner leurs yeux du beau visage et du corps parfait de leurs princes, d'autant plus qu'ils étaient doués de tous les talents, même celui de provoquer l'amour fou sans s'en rendre compte.

Elyendhu était plus qu'heureuse de sa nouvelle vie ; elle avait un excellent mari, deux fils exceptionnels et tout un peuple de gens joyeux et presque insouciants. Elle était née et avait vécu sa jeunesse en un pays où les gens étaient toujours nostalgiques et se lamentaient sans cesse sur leur exil de Valinor et où sa main avait été promise à un Elfe dur et froid qui l'ennuyait au plus haut point et qui ne lui aurait probablement pas donné d'enfants. Tous les matins, en contemplant le lever du soleil, elle remerciait Elbereth de son destin imprévu mais tout à l'image de ses rêves d'évasion les plus fous.

Lorsque Elyendhu s'aperçut qu'elle était enceinte pour la troisième fois, en 1543, son émoi fut grand. Non seulement elle ne s'y attendait pas du tout, mais aussi les guérisseurs lui avaient recommandé de ne plus avoir d'enfant en raison de ses difficultés à la naissance de son dernier fils. Thranduil s'inquiéta au plus haut point et il eut tôt fait d'avertir les garçons du danger qui pesait sur leur mère ainsi que sur le nouvel Elfion.

L'état d'Elyendhu empirait à mesure que le jour prévu pour la naissance de l'enfant approchait. Elle était faible et pâle, malgré les bons soins et l'attention de Thranduil et de ses fils. Le peuple entier s'inquiétait pour sa reine, mais les hérauts ne pouvaient qu'annoncer à tous les jours son malaise grandissant, ce qui ne le rassurait guère.

Les guérisseurs s'accordaient à dire qu'Elyendhu avait peut-être des chances de se relever de cette période très difficile, mais l'Elfion aurait probablement du mal à survivre, et s'il le faisait, il garderait probablement des séquelles semblables ou pires que celles de son frère cadet. On priait sans grand espoir les Valar d'accorder à cette triste situation le dénouement le plus heureux possible.

Le matin du jour tant appréhendé, Elyendhu s'éveilla en pleurs. Sa douleur était alors telle qu'elle gémissait sans cesse et délirait dans sa fièvre. On fit venir les guérisseurs, qui demandèrent à rester seuls avec elle toute la journée. Thranduil, ne pouvant de toute façon plus supporter de la voir souffrir, se retira à l'extérieur du palais. Il trouva Legolas et Anorhun serrés l'un contre l'autre dans une clairière qu'ils fréquentaient particulièrement souvent. Ils tentaient de se réconforter l'un et l'autre dans leur inquiétude et leurs larmes. Il vint attendre avec eux le dénouement de ce funeste moment.

Ce fut Anorhun qui se décida à aller prendre des nouvelles, au coucher de la Soleil. Les guérisseurs avaient tout tenté pour garder Elyendhu en vie, mais les Valar n'en avaient pas voulu ainsi, car elle fut appelée aux cavernes de Mandos vers le milieu de la journée. On avait toutefois, contre tout espoir, réussi à sauver l'Elfion. C'était une parfaite fillette qu'Anorhun portait dans ses bras lorsqu'il rejoignit Thranduil et Legolas. Leur chagrin d'avoir perdu Elyendhu était au-delà des larmes, mais la joie de voir vivre et non mourir cette belle petite princesse était tout aussi forte.

Quand les Elfes de Rhovanion prirent connaissance des dernières nouvelles de la famille royale, ils furent attristés du décès d'Elyendhu. Ils se vêtirent de noir et se préparèrent pour son enterrement en pleurant chaudement pour elle. On tint une grande cérémonie funèbre en son honneur. Il semblait que chaque animal, chaque arbre était sensible à la perte de cette grande reine et qu'ils sympathisaient avec Thranduil, ses enfants et avec tous ceux qui l'avaient connue, de près ou de loin, en tant qu'amie, confidente, maîtresse ou même comme flamme secrète. Les pleurs résonnaient continuellement entre les fûts des arbres qui avaient étrangement perdu leurs feuilles plus tôt cet automne-là. La forêt semblait toutefois vide et silencieuse, car les oiseaux ne chantaient plus tant Elyendhu leur manquait. Quand un musicien tentait d'exprimer son angoisse à travers son instrument, ses premières notes restaient suspendues un instant dans l'air à présent immobile, puis il s'arrêtait, découragé par l'impuissance de son interprétation pour traduire ce qu'il ressentait vraiment. Seul Legolas parvenait à jouer quelques mélodies qui poignaient au coeur quiconque les entendait.

La petite princesse fut malgré tout bien accueillie. Les plus observateurs avaient remarqué la ressemblance frappante entre les yeux de l'Elfion et ceux de sa mère, d'un bleu magnifique, contrairement à ceux de tous les autres Elfes, qui étaient verts. On se consolait de la mort de la reine par la naissance de la princesse, malgré la désapprobation de Thranduil. Il savait que c'étaient deux personnes tout à fait différentes et que l'une ne remplacerait jamais l'autre dans son cœur. Cependant, il donna à sa fille un nom presque semblable à celui de sa mère ; Aurestel, Espoir du Jour, s'approchant en effet un peu d'Elyendhu, Rêve de la Nuit.

Le deuil passa très lentement sans vraiment s'effacer pour laisser place à la joie de vivre et à la jeunesse d'Aurestel. Elle réjouissait chaque Elfe qu'elle croisait dès son plus jeune âge. Elle riait de tout et de rien, attitude qui surprenait ceux qui la croyaient liée à jamais aux circonstances de sa naissance, dont en fait elle s'attristait sans pourtant en empoisonner sa vie. Ceux-ci eurent tôt fait de changer d'avis, la voyant sautiller sans cesse, faisant onduler ses jolies boucles blondes. Elle avait un sourire de Maia et sa peau était soyeuse comme une aile d'oiseau.

Après quelques années, elle montra un vif enthousiasme pour toutes les activités de ses frères. Ceux-ci n'hésitaient jamais à l'emmener avec eux. Thranduil exprimait toutefois toujours son inquiétude face aux dangers qu'elle affrontait en leur compagnie, car elle était encore très jeune, à peine sortie de son enfance. En fait, il tenait à la protéger envers et contre tout. Aurestel se moquait gentiment des avertissements de son père car elle n'y voyait aucune utilité. Legolas dressa un cheval à se diriger presque seul, sans l'intervention de son cavalier, et à se montrer particulièrement docile et doux afin d'aider Aurestel à maîtriser l'équitation. Elle était déjà assez à l'aise en cette discipline, mais il aurait pu laisser son cheval prendre plus de vitesse et être moins tendu s'il avait eu un animal plus calme que ceux qu'on lui offrait à ses débuts. C'est ce qu'il avait désormais à sa disposition, et elle rivalisa bientôt avec Legolas en ce qui est de faire danser son cheval et de lui accorder des allures ainsi qu'une liberté semblables à celles qu'il adopte quand il n'est pas soumis à une autre volonté que la sienne.

Elle tint à être aussi habile que Legolas et à savoir se défendre comme lui. Très jeune, elle devint une fine lame que peu osaient défier, même en plaisanterie. Malgré son caractère d'aventurière, elle était merveilleusement habile de ses mains et dessinait parfaitement tout ce qui l'entourait.

Son plus grand talent était toutefois la maîtrise des beaux mots. Elle aimait passer de longues journées à lire les grands écrits des seigneurs des temps jadis. Elle en vint à si bien comprendre leur art qu'elle l'égala bientôt, puis le dépassa, à la surprise de ceux qui prêtaient une oreille attentive à ses poèmes. Jamais l'art de la chanson n'atteignit une perfection telle que celle qu'elle toucha quand Anorhun interprétait les écrits d'Aurestel accompagné par Legolas.

Quand elle eut cinquante ans, Thranduil lui proposa de prendre un mari parmi les nobles du royaume, mais elle refusa. Elle donna comme raison que ses frères n'avaient pas pris parti dès leur cinquantième anniversaire, et qu'elle n'avait pas de raison de se marier plus tôt qu'eux. Ils comprirent toutefois qu'elle souhaitait rester encore libre de toute entrave à son bonheur innocent, à sa joie de vivre et à sa jeunesse exubérante.

Thranduil fit rencontrer à Aurestel des prétendants qui avaient été envoûtés par l'éclat des yeux de leur jeune princesse. Comme elle les refusait tous, il invita de jeunes hommes de Lothlórien, de Foncombe et même de Lindon à faire connaissance avec sa fille, rien n'y fit. Un jour, découragé, il lui demanda pourquoi elle se montrait si capricieuse. Surprise, elle répondit ;
" Capricieuse ? Vous m'avez présenté les plus beaux Elfes de Terre du Milieu, et vous croyez que je puis les refuser par caprice ? Ils sont si merveilleux ! Oserais-je repousser ces Galadhrim aux yeux de mithril, ces gens si mystérieux et nostalgiques du pays de ma propre mère, ou ces combattants vagabonds au courage sans faille ? Sachez, mon père, que si je n'ai pas su choisir un mari parmi les galants seigneurs que vous m'avez présentés, c'est que je les aime tous d'amour, et que je ne saurais n'en prendre qu'un seul parmi eux ! Capricieuse ? Mais non ! Éternellement indécise entre une dizaine d'amants !"
Thranduil, bouche bée, encaissa cette étrange explication de l'attitude de sa fille et se résolut à ne jamais plus tenter de la marier. Anorhun et Legolas convinrent qu'ils étaient heureux qu'aucun Elfe n'eût à supporter une femme comme leur sœur, qui se comportait plus comme une gamine espiègle que comme une grande dame…

Aurestel, fière de sa petite tirade devant son père, continua à faire voltiger son cœur comme un papillon au-dessus des Elfes qui la courtisaient, des jeunes filles lui portant une grande admiration et de ses chers livres et poèmes. Jamais n'eut-elle un amoureux, une meilleure amie ou un livre favori, car elle préférait porter son amour à tout plutôt que de le rendre exclusif, et cette entité qu'elle aimait le lui rendait bien. C'est pourquoi elle fut, dit-on, l'être le plus aimé qui ait existé en Terre du Milieu.

1Un jour de 2829, Legolas vagabondait au sud de la forêt, puisant de l'inspiration pour quelque mélodie de son invention dans les chants des oiseaux, bien que ceux-ci soient devenus rares dans cette région où les arbres avaient étrangement dépéri depuis quelques années. Laissant son compagnon d'aventures errer seul sous les feuillages, Anorhun passait désormais son temps avec Finmaliel, une jolie Elfe qu'il avait remarquée lors d'une fête au palais. Elle l'aimait depuis sa plus tendre enfance, mais jamais auparavant n'avait-il posé son regard sur elle. Legolas enviait quelque peu leur frère d'avoir trouvé l'âme sœur et il lui souhaitait tout le bonheur possible, tandis que Thranduil se réjouissait qu'un de ses enfants envisage enfin de se marier. Alors que Legolas se plaisait à imaginer celle qu'il aimerait un jour, il entendit des sanglots se mêler aux faibles pépiements des oiseaux.

Il aperçut Aurestel qui pleurait doucement, assise près d'un jeune arbre qui perdait une à une ses feuilles, et à qui il ne restait manifestement que peu de temps à vivre. Il observa sa soeur pendant un moment, et constata avec tristesse que c'était la première fois qu'il la voyait verser des larmes.

" Aurestel, mon petit papillon, à quoi bon ce chagrin ? "
Elle baissa la tête et ferma les yeux. Legolas s'assit à son côté et la prit par les épaules.
" J'ai peur, commença-t-elle en un murmure.
-Pourquoi ?
-Vous savez, cette forteresse qui se construit, là-bas... Vous pouvez la voir, et en voir les effets ?
-Oui, bien sûr, Dol Guldur emmène quelque chose de mauvais avec elle, les oiseaux l'évitent, et les arbres sont plus faibles dans ses environs.
-Moi, je la sens, ainsi que l'horrible pouvoir qui grandit en elle. Elle est froide comme la glace et brûlante comme le feu, et elle afflige mon coeur comme elle effraie mon esprit.
-Vous semblez pourtant toujours vive, joyeuse... "

Elle secoua la tête. Des larmes perlaient encore sur ses joues.
" Je ne voulais pas vous inquiéter, vous, papa et Anorhun, il est si heureux, avec Finmaliel ! Vous ne souffrez pas ce que je souffre, et vous ne le comprendrez probablement jamais.
-Pourquoi est-ce uniquement vous qui vivez cette angoisse ?
-J'ai appris, entre les lignes des livres les plus éclairés, à comprendre ce que chante la forêt, à l'aube, quand tout est silencieux, et à déchiffrer les runes de la face cachée du Lune. Tandis que ce que j'aimais, les arbres, les fleurs, les Elfes et les animaux, était en paix, les sages conseils que ces messagers me faisaient comprendre étaient d'aimer sans mesure tout ce qui m'est donné de rencontrer. À présent, ils me recommandent de prendre garde de l'appel de l'Ombre et de protéger ce qu'elle a envahi. Mais je m'affaiblis ; la tâche est trop lourde. Voyez ce qu'elle lui a fait, s'écria-t-elle en montrant l'arbrisseau, lui qui serait devenu si fort et si grand, il mourra bientôt. Les autres aussi dépérissent, et dans de nombreuses années, rien ne sera épargné si l'Ombre n'est pas détruite à jamais.
-Aurestel ! Une si lourde tâche... À vous seule... Comment pourrais-je vous aider ?
-Vous ne pouvez pas, il est trop tard, déjà."

Après un temps de silence entrecoupé de sanglots, Legolas prit son violon et entonna une berceuse lente mais pleine d'espoir. Quand sa dernière note eut fini de vibrer, Aurestel se leva et prononça un bref "Merci pour tout" en souriant calmement. Il l'embrassa sur le front, puis elle s'enfonça dans les boisés jusqu'à ce que même sa jolie robe de fleurs bleues ait disparu aux yeux entraînés de Legolas.

Legolas rentra au palais bouleversé par son entretien avec Aurestel, dont il ne souffla pourtant pas mot. Son sommeil fut troublé par sa nouvelle conscience de l'affliction de sa chère soeur, qui avait caché sa douleur et ses épreuves pour préserver l'insouciance et le bonheur de son peuple et de sa famille. Comment pourrait-il l'aider ? Son violon avait semblé la rassurer, la détendre, mais serai-ce suffisant pour la supporter dans sa lutte contre l'Ombre ?

Une vague inquiétude naquit en lui alors qu'il se levait, au matin ; il devait parler à Aurestel, ou seulement la voir pour s'assurer qu'elle ne manquait de rien qu'il pouvait lui offrir. Il constata qu'elle n'avait pas passé la nuit au palais, comme à son habitude, car elle avait toujours aimé regarder les étoiles, ou simplement errer dans le clair de lune. Anorhun affirma aussi ne pas avoir rencontré sa soeur depuis la veille. Il partit avec Finmaliel pour une promenade le long de la rivière de la forêt, laissant Legolas attendre Aurestel avec une angoisse toujours grandissante.

Il était près de midi lorsque Legolas aperçut le cheval d'Aurestel à travers les branchages. Puisqu'il voyait là un signe du retour de sa soeur, il se précipita à sa rencontre, mais il ne portait pas de cavalière. Comme elle ne cessait de le répéter, c'était sans conteste le plus beau cheval de la forêt ; ses membres et ses sabots étaient délicats mais solides, sa queue ainsi que sa crinière merveilleusement longues, ses allures rapides, mesurées et élégantes. Le cheval frotta son chanfrein contre la poitrine de son dresseur et ses grands yeux intelligents le dévisagèrent intensément. Legolas glissa ses doigts dans la douce crinière grise et appuya sa tête contre le cou chaud et rassurant de l'animal, comme sa cavalière le faisait si souvent. Mais où pouvait-elle bien être, cette jolie cavalière ?

Anorhun arriva soudain en courant, guidé par Finmaliel, s'approcha de son frère et saisit son bras. Il serrait dans sa main un lambeau d'étoffe bleue fleurie.
" Je l'ai trouvé au bord de la rivière, là où une falaise la surplombe et que ses eaux se déchaînent. Finmaliel m'a dit qu'Aurestel avait une robe de ce tissu, et sa texture m'est familière...
-Cette robe, elle la portait hier ! "

Anorhun frissonna sous les sous-entendus qu'impliquaient ces paroles. Legolas sauta sur le cheval d'Aurestel et se précipita vers l'endroit indiqué par l'aveugle. Il mit pied à terre quand il arriva au torrent qui mugissait au pied de la falaise. Après un bref coup d'œil, il remarqua d'autres pièces de tissu déchirées, en effet de la robe d'Aurestel. À quelques pas, il trouva un bracelet de sa mère dont elle ne se séparait jamais et, plus loin, une mèche de cheveux. À travers ses larmes, il distingua d'autres fleurs bleues déchirées sur des rochers acérés qui émergeaient au milieu des rapides. Il pria alors pour que les Valar la protègent, où qu'elle soit, son amie, sa soeur, sa chérie, son petit papillon...

Quand le peuple apprit la triste nouvelle, une vague d'incrédulité se répandit d'abord. Comment serai-ce possible qu'Aurestel, celle qui riait sans cesse et qui avait toujours été plus vivante que la vie même, ait été happée à jamais par les méandres ténébreuses de la mort ? Puis, au fil des jours, à mesure qu'on réalisait qu'elle ne reviendrait jamais, une tristesse sans nom s'installa et affligea tout, ce qui l'avait aimée et ce qu'elle avait aimé. La perte de la petite princesse apportait non seulement deuil et désespoir, mais elle impliquait, en plus, la perte d'un bonheur auquel tout s'était accoutumé, les arbres, les animaux et les Elfes. Aurestel avait répandu sur chaque être autour d'elle une joie qu'on ne pourrait plus jamais retrouver maintenant qu'elle était disparue et qui avait éveillé même en les êtres les moins animés une âme capable, tout au moins, d'aimer.

Le deuil fut particulièrement dur pour la famille royale, ou plutôt ce qui en restait. Anorhun, ainsi que la majorité des sujets de son père, pensait qu'une chute de cheval, ou tout autre accident, avait pu lui être fatal s'il avait eu lieu au sommet de la falaise. Thranduil crut au début qu'un des prétendants de sa fille s'était impatienté de son indécision et l'avait poussée dans le torrent, mais comme il ne voyait pas qui aurait pu commettre un acte pareil, il opta pour l'explication de l'accident. Legolas, quant à lui, croyait que ce n'était ni la mauvaise volonté d'autrui, ni un simple hasard qui avait précipité sa soeur en bas du précipice ; elle était bien trop aimée, bien trop agile. Selon lui, elle n'avait pu supporter de voir sa forêt détruite à petit feu par l'Ombre son ennemie à cause de sa force insuffisante. Peut-être avait-elle abandonné de plein gré la vie cruelle qui n'offrait aucun résultat à ses efforts de protection les plus ardents ? Il se garda toutefois d'exprimer son hypothèse et feignit de se ranger à l'avis de son frère.

Son cheval sembla la chercher pendant quelques jours, mais il finit par comprendre que celle qu'il préférait ne le monterait plus jamais. Il se mit à suivre Legolas partout où il allait. L'Elfe s'y attacha rapidement, et il en vint à ne monter plus que lui, sentant comme un reflet de sa soeur disparue dans cette monture affectueuse et vive.

Thranduil fut abattu par la mort de sa fille, d'autant plus que le deuil d'Elyendhu et celui d'Oropher avaient refait surface pendant ces moments difficiles. S'il s'accrochait malgré tout à la vie, c'est qu'il se disait que tant que ses fils vivraient, il devrait être à leurs côtés pour les protéger, bien qu'ils soient depuis longtemps capables de se défendre seuls. En fait, il souhaitait les protéger des durs coups de la vie dont les Valar n'ont pas voulu les épargner, même s'il ne pouvait faire grand chose de plus que de vivre ces affronts avec eux.

Finmaliel fit de son mieux pour réconforter son amant éprouvé, ce qu'il apprécia beaucoup. Elle était toujours à ses côtés pour écouter les beaux airs dans lesquels il exprimait sa peine, et elle en comprenait la profondeur, elle-même étant une fervente admiratrice d'Aurestel. Faute de pouvoir apprécier son fin visage, Anorhun adorait la voix de son aimée, même si elle n'était pas aussi mélodieuse que la sienne. Il hésitait à la demander en mariage, bien que l'amour qu'ils vivaient était presque parfait, car une grande célébration serait peu appropriée en ces moments de deuil. Il n'en abandonnait pas pour autant le rêve de convoler un jour avec celle qu'il chérissait.

Comme, malgré les recherches poussées qu'on ordonna, on ne retrouva pas le corps d'Aurestel, on consacra le torrent où elle avait disparu son tombeau, et on donna son nom à ce lieu. On découvrit de nombreux poèmes de sa main délicatement calligraphiés sur des parchemins glissés dans des livres qu'elle avait parcourus. Certains parlaient de beauté, d'autres de liberté, quelques uns d'amour même, mais la plupart chantaient l'espoir dans les difficultés. Le plus célèbre et le plus beau, un texte sindarin, scintillait encore sur les lèvres des ménestrels elfiques des siècles plus tard ;

A Elbereth Gilthoniel,
Silivren penna míriel
O menel aglar elenath
Na-chaered palan-díriel!
O galadhremmin ennorath,
Fanuilos le linnathon
Nef aer, sí nef aearon!

À l'automne, les feuilles tombaient souvent plus tôt qu'auparavant, et les fleurs fanaient prématurément après n'être restées que petites et falotes, si toutefois elles fleurissaient. On s'inquiétait pour les plus vieux et les plus jeunes arbres, car ils étaient nombreux à ne pas bourgeonner à nouveau au printemps, à se dessécher, puis à se couvrir de plantes grimpantes crochues et laides. On constata rapidement que certaines parties de la forêt devenaient sombres, la Soleil ne frayant plus son chemin entre les feuilles désormais noires et sèches. Des créatures étranges peuplaient les buissons et les cachettes obscures, s'y réfugiant dès qu'un Elfe approchait, si bien que de plusieurs d'entre elles on n'aperçut que les yeux luisants à travers les branchages dans la nuit noire devenue impénétrable. On comprenait bien sûr que c'était l'Ombre qui s'installait lentement au sud qui provoquait ces mauvais changements et qui attirait ces êtres mystérieux, mais on s'en étonnait aussi, autant qu'on s'en attristait et s'en apeurait. Cette détérioration et cette obscurité firent que le nom de Rhovanion fut presque oublié et qu'on donna à la forêt le nom de Mirkwood.

Les habitants de Mirkwood eurent du mal à accepter leur sort, soit la perte simultanée de leur princesse adorée et de la splendeur de leur forêt. Personne n'arrivait à faire de lien entre ces événements, sauf Legolas, que l'image du jeune arbre mourant devant lequel Aurestel s'était agenouillée hantait sans cesse. Si elle avait encore été là à marcher entre les fûts des arbres et à chanter doucement pour eux et pour les oiseaux, et si elle avait été assez forte pour combattre l'Ombre qui les assaillait, peut-être le Rhovanion serait-il resté fort et vif. Mais elle n'avait pas été pas de taille à combattre ce pouvoir envahissant, et nul être vivant seul ne le serait jamais.

Malgré ces difficultés et cette crainte, Anorhun et Finmaliel s'aimaient toujours autant, sinon plus. Ils formaient un couple magnifique, unis dans les épreuves. Anorhun se décida enfin, en 2926, à demander la main de Finmaliel, qu'elle et ses parents lui accordèrent avec joie. Ils se marièrent l'été suivant, dans une des dernières clairières qui n'avaient pas été atteintes par la mystérieuse désolation, celle où Elyendhu et Thranduil s'étaient rencontrés un soir d'hiver presque trois millénaires auparavant. Une grande fête qui réjouit les Elfes de Mirkwood et leur fit oublier un court moment leurs soucis fut donnée en l'honneur des jeunes tourtereaux.

En 2941, plusieurs Elfes suivirent Thranduil à la bataille des cinq armées. Anorhun dut attendre au palais plutôt que d'aller à la Montagne Solitaire, car Thranduil ne voulait pas l'engager dans un féroce combat où même ses longues années passées à s'entraîner avec son frère à agir comme un habile homme voyant ne serviraient à rien. Finmaliel fut rassurée de l'attitude de son mari de ne pas insister à aller combattre des gobelins et des loups sauvages qu'il ne pouvait même pas voir. Il resta donc derrière et remplaça son père pendant sa courte absence. Legolas accompagna Thranduil et se battit à ses côtés avec un courage et une habileté remarquables dont Thranduil fut surpris, bien qu'il s'attendait déjà à beaucoup de la part de son fils. Ils se tirèrent du combat sans blessures graves, contrairement à de trop nombreux archers de leur armée qui périrent.

C'est avec cette confiance qu'il avait gagnée auprès de son père lors de la bataille des cinq armées que, en 3018, Legolas put en obtenir la mission de partir seul, au loin, à Imladris, pour annoncer à Elrond qu'un certain Sméagol s'était échappé de la grande vigilance des gardes royaux. Il voulait aussi découvrir enfin par lui-même un monde qu'il n'avait jusqu'alors que parcouru sous l'escorte astreignante et inutile des officiers de Thranduil, et contribuer de son mieux à la destruction de l'Ombre, celle qui lui avait ravi trop tôt sa chère petite Aurestel.

Il se tut alors dans un long sanglot. J'essuyai la larme qui glissait sur sa joue.

" Comme c'est triste ! Soupirai-je. Et vous vivez ces souvenirs et ce deuil sans jamais en parler, tous les jours ? Vous cachez votre tristesse ?
- Un peu, sans l'oublier toutefois. Aurestel et Elyendhu sont toujours dans ma pensée. Elles n'auraient pas voulu être oubliées.
- Elles ne le méritent pas, non plus."

Pauvre chéri ! Moi qui croyais le connaître, sans savoir son histoire ! Je ne connaissais rien ou presque de son passé. Que pouvais-je faire pour calmer une si grande peine ? Rien, tout simplement, ou encore pleurer avec lui. Mais comment pleurer sans mentir, moi qui n'avais jamais eu aucune famille, pauvre petite orpheline que je suis, et qui ne pouvais donc rien comprendre de son malheur ? Quiconque n'ayant entendu son histoire n'aurait pu deviner quelles épreuves il avait subies, tant il était fier et majestueux, et tant il émanait de lui une aura de confiance et de puissance ! J'entendais de mon oreille contre sa poitrine ses lents soupirs et son coeur qui battait toujours aussi fort pour celles qu'il avait aimées.

" Comment pourrais-je vous aider ?
-Vous ne pouvez pas... "

Les mêmes paroles que lors de son dernier entretien avec sa soeur... Qu'avait-il fait pour la réconforter ? De la musique ! Je saisis ma flûte et soufflai une petite mélodie toute simple, sa préférée. Au début, mes notes sonnaient toutes frêles et hésitantes à cause de mon souffle encore entrecoupé de sanglots, mais je réussis à les faire vibrer comme ses doigts et son archet savaient si bien le faire. Il reconnut la scène et sourit faiblement depuis ses larmes.

" Ma petite Celeluwhen ! "

Il m'enlaça et me serra, plus fort que jamais. Un moment passa, rythmé par le flot incessant de Nimrodel, ou par le roucoulement soudain de quelque mystérieux oiseau de nuit parmi le bruissement des mellyrn caressés par la brise. Alors que mes paupières s'alourdissaient peu à peu grâce à ce calme merveilleux et malgré ma tristesse pour mon cher Legolas, il murmura :

" Vous comprenez, maintenant ?
- Quoi donc ?
- Vous comprenez ? Elyendhu a été mise sur le chemin de mon destin, et je l'ai perdue. Aurestel s'est présentée à moi comme un miracle, et elle s'est échappée de notre monde. Maintenant, je vous ai, dans mes bras, la troisième et dernière femme qu'il m'ait été donné d'aimer. Je vous aime, ma Niphredil. Jamais je ne laisserai quoi que ce soit nous séparer. "

Rien n'avait changé autour de nous. Ni la pleine lune qui se reflétait dans le ruisseau, ni le souffle frais qui nous entourait, ni les étoiles qui scintillaient dans nos yeux. Sauf qu'au-delà des mots, au-delà du monde de ceux qui se font la guerre, au-delà de tout ce qui se comprend, Legolas, Laiqalasse, prince de Rhovanion, m'avait, à sa façon, demandée en mariage.