'(...) Wars are always lost (...)'
The
Letters of J.R.R. Tolkien
lettre
n° 101, p. 116
TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION
PARTIE 1. LA
GUERRE : UN THEME AU CENTRE DETHE LORD OF THE RINGS
1) Affirmation progressive du thème de la guerre
dans la structure du récit
a) Une inquiétude croissante
b) Les escarmouches
c) La guerre à grande échelle
2) 'The utter stupid waste of war'
3) Modernité et ancienneté
: une approche originale
a)'The Machine'
b) Un modèle médiéval
4) Une ouvre manichéenne ?
a) Deux conceptions divergentes de la guerre
b) Les "zones d'ombre"
PARTIE 2. LA GUERRE DE L'ANNEAU
1) 'Tentatio itaque ipsa milita est'
a) Galadriel
b) Gandalf
c) La résistance désespérée de Frodo
d) Une quête intérieure
2) La victoire
au travers de la défaite
a) Importance des valeurs humaines
b) Danger de l'hermétisme
3) Une alternative
au pessimisme ?
a) Les notes d'espoir
b) Un monde tourmenté
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
INTRODUCTION
Some of these thoughts he [Melkor]
now wove into his music, and straightway discord arose about him,
and many that sang nigh him grew despondent, and their thought
was disturbed and their music faltered; but some began to attune
their music to his rather than to the thought which they had at
first. Then the discord of Melkor spread ever wider, and the melodies
which had been heard before foundered in a sea of turbulent sound.
But Ilúvatar sat and hearkened until it seemed that about his
throne there was a raging storm, as of dark waters that made war
upon another in an endless wrath that would not be assuaged.[1]
Avant même la création physique du
monde, dès l'Ainulindalë, qui est la Musique composée par
les dieux suivant laquelle va se dérouler l'histoire d'Arda, apparaît
déjà le thème de la discorde, qui constitue l'un des éléments
caractéristiques de l'ouvre de Tolkien. Si les conflits sont présents
au premier stade de la conception de la Terre du Milieu, les différents
récits qui relatent son histoire vont logiquement se faire le
reflet d'une certaine manière de ce caractère inhérent, qui va
se transmettre à travers les âges. Ceci se vérifie en effet de
diverses façons dans les trois principaux écrits de Tolkien que
sont The Hobbit, The Lord of the Rings et The
Silmarillion.
Les dissensions sont au cour même
de The Lord of the Rings, qui retrace l'opposition et la
guerre qui s'ensuit entre Sauron, qui succède à Melkor en tant
qu'incarnation du mal à partir du Deuxième Âge, et les peuples
libres, unis pour lutter contre un ennemi commun. Une union qui
n'est cependant pas sans faille puisque la discorde se retrouve
aussi à ce niveau, faisant ainsi la preuve de son caractère central.
Tolkien possédant en outre une expérience
réelle de la guerre, sa manière d'aborder le sujet est sans nul
doute riche d'enseignements pour le lecteur. Il peut en effet
être intéressant de voir la place exacte que ce thème occupe dans
le récit ainsi que la manière dont il est envisagé, avant de se
tourner vers la raison d'être de cette guerre, l'Anneau, dont
les implications sont nombreuses et les enjeux de grande envergure.
La preuve nous en est fournie par Tolkien lui-même, qui met l'accent
dans une de ses lettres sur la dualité qui caractérise son récit,
qui traite non seulement de l'impact de la guerre dans l'histoire
de la Terre du Milieu de manière générale, mais aussi de la façon
dont elle affecte les individus au plus profond d'eux-mêmes.[2]
PARTIE 1
La Guerre : Un thème au centre de The Lord of the Rings
1)
Affirmation progressive du thème de la guerre dans la structure
du récit
a) Une inquiétude
croissante
Le thème de la guerre n'apparaît pas
comme un élément structurel fort dès le début du récit, on pourrait
même dire que cette remarque s'applique au premier tome dans son
intégralité, qui traite peu du conflit qui va occuper une part
prépondérante des deux derniers volumes. Les escarmouches mentionnées
dans les chapitres A Knife in the Dark (Livre I, ch. XI)
et The Bridge of Khazad-dûm (Livre II, ch. V) ne sont en
effet pas comparables, en ce qui concerne l'ampleur des forces
engagées, aux batailles qui se déroulent dans les Livres suivants.
Cependant, bien qu'isolés et préliminaires, ces deux affrontements
ne sont pas sans conséquences sérieuses pour la suite des évènements
puisque le premier aboutit à la blessure infligée à Frodo (à l'épaule)
par un Nazgûl, plaie qui le taraudera de plus en plus souvent
par la suite, alors que le second marque la disparition momentanée
(mais néanmoins relativement longue et durement ressentie) du
mentor des forces de l'ouest[3] :
Gandalf.
La guerre n'est donc pas
totalement absente de The Fellowship of the Ring, mais
y est présente en filigrane comme en témoigne les premiers chapitres
consacrés à la Comté (Livre I, ch. I, II, III, IV et V). Si le
conflit n'a pas encore ouvertement éclaté au moment où le narrateur
se penche sur le pays des Hobbits, des tensions sous-jacentes,
traditionnels signes avant-coureurs de troubles, se font déjà
ressentir, et ceci assez fortement puisque la Comté dans son isolement
et son ignorance du monde extérieur commence aussi à en subir
les premiers effets. Par tensions sous-jacentes, il faut comprendre
un malaise à l'égard d'une menace que l'on ressent mais que l'on
ne peut clairement définir. C'est ce sentiment même qui envahit
Frodo et ses compagnons de voyage, Sam et Pippin, au moment où
ils rencontrent l'un des neuf Cavaliers Noirs pour la première
fois :
'Well, I call that very queer, and indeed disturbing,'
said Frodo to himself, as he walked towards his companions. Pippin
and Sam had remained flat in the grass, and had seen nothing;
so Frodo described the rider and his strange behaviour.
'I can't say why, but I felt certain he was looking
or smelling for me; and also I felt certain that I did
not want him to discover me. I've never seen or felt anything
like it in the Shire before.'[4]
Il est intéressant de voir que dans ses premières
impressions Frodo met l'accent sur le fait qu'il est certain que
le Cavalier était une menace pour lui (répétition de "I
felt certain"), mais qu'en même temps il ne peut cerner
avec précision la nature de cette menace ("I can't say
why"). Cette crainte que Frodo n'arrive pas à définir
fait écho à la même appréhension ressentie par le père de Sam
face au Cavalier Noir la veille au soir ("(.)Hissed at
me, he did. It gave me quite a shudder. What sort
of fellow was he? says I to the Gaffer. I don't know,
says he; but he wasn't a hobbit. (.)"[5]).
Les Hobbits qui sont sur le point de s'engager dans la guerre
de l'Anneau (ce dont ils ne sont pas encore conscients) ne sont
donc pas les seuls à ressentir cette crainte qui s'étend au-delà
de Hobbitebourg, comme le prouve le récit du Père Maggotte, originaire
du Buckland, la partie la plus à l'est de la Comté :
'It's lucky for you that I know you. I was just
going out to set my dogs on any strangers. There are some funny
things going on today. Of course, we do get queer folk wandering
in these parts at times. Too near the River,' he said, shaking
his head. 'But this fellow was the most outlandish I have ever
set eyes on. (.)'[6]
Le récit du Père Maggotte s'avère être d'un intérêt
tout particulier en ce qui concerne l'inquiétude croissante qui
s'empare de la Comté. Ce que les Hobbits redoutent, au-delà de
la rencontre d'un sinistre Cavalier Noir, c'est l'intrusion du
monde extérieur dans leur univers clos et paisible. Le vocabulaire
employé par le vieux fermier fait ressortir cette crainte à l'égard
d'une possible menace du monde extérieur en mettant en relief
l'étrangeté de l'émissaire de Sauron avec des mots ou expressions
tels que "strangers", "queer folk wandering"
et "the most outlandish". Il est important de
noter que ces paroles sont proférées par un Hobbit qui vit à la
frontière avec l'extérieur, une personne qui est donc relativement
habituée à côtoyer des étrangers et, l'on peut supposer, peu susceptible
de s'alarmer à l'arrivée de n'importe lequel d'entre eux. Les
craintes de Maggotte ne font que corroborer les déclarations de
l'Elfe Gildor Inglorion que Frodo et ses amis ont rencontrés la
veille sur leur chemin :
'I do not know for what reason the Enemy is pursuing
you,' answered Gildor; 'but I perceive that he is - strange indeed
though that seems to me. And I warn you that peril is now both
before you and behind you, and upon either side.'[7]
'(.) The wide world is all about you: you can
fence yourselves in, but you cannot for ever fence it out.'[8]
Si la Comté est encore un îlot relativement préservé
des soubresauts qui agitent la Terre du Milieu ("of gathering
darkness, the wars of Men, and the flight of the Elves"[9]), ses habitants ressentent déjà les tensions
du monde extérieur qui commencent à l'envahir, et la menace de
la guerre qui se trame pèse également sur le pays des Hobbits.
Les ravages que pourraient accomplir les forces
de l'Ombre dans la riante et inoffensive Comté sont suggérés par
l'inquiétante description du Nazgûl, dont l'insistance sur la
stature imposante se pose en menace face à la petitesse et à l'équilibre
fragile de la Comté (sa sécurité étant assurée par les Rôdeurs) :
Round the corner came a black horse, no hobbit-pony
but a full-sized horse; and on it sat a large man,
who seemed to crouch in the saddle, wrapped in a great black
cloak and hood, so that only his boots in the high
stirrups showed below; his face was shadowed and invisible.[10]
Si Frodo avait été un "trespasser"
inoffensif sur les terres du Père Maggotte durant sa jeunesse[11], le verbe "trespass" prend tout son sens ici
pour qualifier cet intrus qui vient chercher bien plus que de
simples champignons (une partie de la définition de l'Oxford
English Dictionary est la suivante: '3 (foll. by against)
literary or archaic offend').
b) Les escarmouches
Cet éveil face à une situation qui se détériore
constitue la première annonce de la guerre qui se prépare en secret,
et si The Fellowship of the Ring ne comporte aucune bataille
à part entière, on y trouve néanmoins deux escarmouches (citées
plus haut) qui peuvent être interprétées comme des éléments précurseurs
des scènes qui vont se dérouler au Gouffre de Helm (Livre III,
ch. VII), aux Champs du Pelennor (Livre V, ch. VI), ainsi qu'au
Morannon (Livre V, ch. X). Les escarmouches représentent donc
le terme suivant dans la gradation et l'escalade vers la guerre
qui s'opèrent au fil du récit. Il suffit pour s'en rendre compte
de regarder en détail le chapitre V du livre I : The Bridge
of Khazad-dûm. La scène qui se déroule dans les entrailles
de la Moria est déjà une annonce des grandes batailles précédemment
énumérées de part l'importance qu'elle accorde au combat. L'affrontement
entre la Compagnie des Neuf et les Orques semble en effet être
le reflet d'une opposition similaire ayant pris part vingt quatre
ans auparavant (en 2944) entre la colonie des Nains dirigés par
Balin et des Orques. La mise en abyme s'effectue non seulement
par la répétition d'un même évènement (une attaque surprise des
Orques provenant des niveaux inférieurs des montagnes), mais aussi
par la reprise d'expressions identiques à celles que l'on peut
lire dans le livre de Mazarboul par Legolas et Gimli :
'(.) We cannot get out. We cannot get out.
They have taken the Bridge and second hall. The last thing
written is in a trailing scrawl of Elf-letters: they are coming.
There is nothing more.'[12]
'They are coming !' cried Legolas.
'We cannot get out,' said Gimli.[13]
L'impression de déjà-vu qui découle de cette
répétition (la Compagnie se situe d'ailleurs à proximité d'un
endroit dont le nom est évocateur a cet égard : Mirrormere)
met en avant la lutte qui se déroule en l'inscrivant dans un cadre
historique plus large, un ancrage qui permet au lecteur de se
rendre compte du caractère central du combat armé dans cette région
de la Terre du Milieu.
La menace semble donc s'être intensifiée par
rapport au début du récit, d'autant plus que l'atmosphère qui
règne dans les cavernes de la Moria en renforce l'effet. Ce décor
de pierre plongé dans l'obscurité et une chaleur de plus en plus
oppressante à mesure que les Neuf compagnons s'enfoncent dans
les profondeurs annonce le suffocant paysage lunaire de Mordor
et la Montagne du Destin.
Cependant, il ne s'agit encore que d'une étape
transitoire vers la guerre comme le démontre non seulement le
nombre limité des forces en jeu (tout du moins en ce qui concerne
la Compagnie des Neuf, puisque l'on ne sait pas combien d'Orques
se lancent à leur poursuite), de même que la tentative de fuir
le combat de la part de Gandalf et ses amis, qui sont minoritaires.
Il en résulte que peu de coups sont échangés entre les deux parties
(seulement lorsque les Neuf sont acculés et ne peuvent pas faire
autrement) et que la seule véritable opposition prend place entre
Gandalf et le Balrog.
c) La guerre à grande échelle
La scène de la Moria ainsi que celle du Mont
Venteux où Frodo est blessé à l'épaule (Livre I, ch. XI) ne sont
encore que des combats isolés entre groupes de tailles réduites ;
la guerre ne prend toute son ampleur qu'à partir du livre III
avec la bataille du Gouffre de Helm, moment à partir duquel elle
ne va plus quitter le devant de la scène jusqu'au dénouement final.
On en arrive à la guerre proprement dite qu'à ce moment de l'histoire :
un tournant qui apparaît dans le vocabulaire même, qui prend un
tour nettement plus militaire (dans le chapitre VII du livre III :
Helm's Deep, on trouve notamment : "host",
"vanguard", "rearguard", "rampart"
et "sortie"). L'escalade vers la guerre a donc
bien suivi son cours pour déboucher finalement sur des batailles
rangées mettant en scène des forces dont le nombre permet de les
qualifier de véritables armées. Tolkien met l'accent sur la taille
impressionnante des troupes de Saruman qui, sur le champ de bataille
du Gouffre de Helm, sont semblables à un champ de blé:
(.) and the men of the Mark amazed looked out,
as it seemed to them, upon a great field of dark corn,
tossed by a tempest of war, and every ear glinted with barbed
light.[14]
L'ampleur des forces que chaque côté déploie
est recensée par Karen Wynn Fonstad[15] qui fait état d'au moins 10 000 combattants
dans les rangs de Saruman (ce qui comprend non seulement des Orques
et des loups mais aussi des hommes - les Dunlendings) et de quelque
3 800 hommes en ce qui concerne les troupes de Rohan (sans compter
les Ents).
Si l'armée de Saruman est si volumineuse, c'est
en partie grâce à l'exploitation que ce dernier a su faire de
la vieille rancour des Dunlendings envers les hommes de Rohan :
Not in half a thousand years have they forgotten
their grievance that the lords of Gondor gave the Mark to Eorl
the Young and made alliance with him. That old hatred Saruman
has inflamed.[16]
Les alliances entre groupes aux motivations parfois
divergentes mais dont l'ennemi s'avère être commun font partie
intégrante de la guerre, et plus particulièrement de son aspect
tactique, une facette que Saruman et ses talents de persuasion
ne pouvait que mettre à profit dans son double conflit contre
Sauron et ses opposants. On remarque d'ailleurs que c'est le jeu
des alliances qui permet aux hommes de Rohan de se sortir d'une
situation qui semblait désespérée grâce à l'aide inattendue des
Ents[17], qui
restent traditionnellement neutres, ne sortant qu'en de rares
occasions de leur forêt.
Il est aussi important de remarquer, pour insister
sur l'entrée de plein pied dans la guerre que représente la bataille
du Gouffre de Helm, que la population civile est à son tour touchée
de plein fouet par les exactions des Orques d'Orthanc :
'They bring fire,' said Théoden, 'and they are
burning as they come, rick, cot, and tree. This was a rich vale
and had many homesteads. Alas for my folk ![18]
Les lamentations du roi de Rohan annoncent l'affliction
qui va s'abattre sur la cité de Gondor à la veille de la bataille
des Champs du Pelennor, affligeant tout autant les défenseurs
de la ville que sa population civile (on peut trouver un aperçu
des difficultés rencontrées par les habitants de Minas Tirith
ainsi que de leurs craintes dans le premier chapitre du Livre
V dans lequel Pippin se lie d'amitié avec le fils d'un des gardes).
Ce dernier affrontement marque encore une étape dans le développement
de la guerre car les armées de Gondor et de Mordor sont pratiquement
quatre fois supérieures en nombre à celles qui ont pris part à
la bataille du Gouffre de Helm (environ 11 250 pour la première
et au moins 45 000 en ce qui concerne les forces des ténèbres[19]).
De plus, elle sera encore suivie de l'assaut du Morannon pendant
que la guerre fera aussi rage dans le nord pour défendre, entre
autres, la Lórien.
Il apparaît donc que sur le plan diachronique
la guerre qui est présente uniquement en germe au départ arrive
à occuper, par paliers successifs, une place de plus en plus prépondérante,
pour finalement devenir l'élément structurel central du récit.
Après le Conseil d'Elrond, et à plus forte raison à partir du
troisième Livre, les évènements ainsi que les actions des différents
personnages s'organisent en fonction de cette guerre imminente.
Les titres qui ont été donnés aux trois volumes
de la trilogie[20] sont d'ailleurs le reflet de cette importance structurelle accrue
que prend la guerre au cours de l'évolution du récit. The Fellowship
of the Ring laisse à peine entrevoir l'idée de conflit, pas
de façon évidente en tout cas, même si le terme fellowship
peut déjà évoquer l'idée d'un rassemblement de personnes défendant
des intérêts communs. Les connotations guerrières se précisent
avec le titre du second volume qui mentionne deux tours, bâtiment
militaire par excellence. S'agit-il de Barad-dûr et d'Orthanc,
de Minas Morgul et Minas Tirith ou bien d'une autre possibilité
encore ? Quelque soit les deux tours en question, le titre
évoque dans tous les cas une opposition et même une forte tension
entre deux tours aux intérêts contradictoires qui se dévisagent,
se défient et espèrent prendre le pas sur leur rivale. Quant au
dernier volume, il faut se tourner vers le titre que Tolkien comptait
lui donner en première intention et qu'il préférait (car il ne
dévoilait pas le dénouement) pour se rendre compte de l'importance
accordée au conflit armé dans les deux derniers Livres :
The War of the Ring.[21]
2) 'The utter stupid
waste of war'[22]
Il est aussi possible de se rendre compte du
rôle central qu'occupe la guerre dans The Lord of the Rings
en s'attachant à la pluralité des facettes que ce thème recoupe
tout au long de l'histoire. Il en résulte que ce tableau bigarré
que Tolkien brosse atteint un certain degré de vraisemblance qui
place la guerre au centre de l'ouvre. Les conséquences psychologiques
ont déjà été esquissées en abordant l'appréhension ressentie par
les Hobbits à l'approche d'un conflit imminent. On peut aussi
mentionner la dégénérescence morale que subissent certains personnages,
tels que Saruman et Denethor, deux cas qui seront traités en détail
par la suite. De même, un point sur lequel Tolkien insiste au
travers de son ouvrage est la destruction que la guerre entraîne
inéluctablement, une destruction qui affecte tous et tout comme
le résume cet extrait de dialogue entre Théoden et Gandalf :
'Yet also I should be sad,' said Théoden. 'For
however the fortune of war shall go, may it not so end that much
that was fair and wonderful shall pass for ever out of Middle-earth ?'
'It may,' said Gandalf. 'The evil of Sauron cannot
wholly be cured, nor made as if it had not been. But to such days
we are doomed. Let us now go on with the journey we have begun!'[23]
Cette destruction trouve peut être son expression
la plus marquée dans le chapitre The Scouring of the Shire
(Livre VI, ch. VIII), qui est d'un intérêt tout particulier puisqu'il
met aussi en avant les effets secondaires de la guerre dont les
ravages ne disparaissent pas une fois l'Ennemi vaincu.
L'une des caractéristiques majeures de toute
guerre est l'ampleur des pertes humaines qu'elle occasionne, un
aspect que Tolkien ne saurait passer sous silence, même lorsque
la victoire sourit au Gondor et à ses alliés ("No few
had fallen, renowned or nameless, captain or soldier; for it had
been a great battle and the full count of it no tale has told"[24]).
Non seulement l'attention du lecteur est attirée sur le grand
nombre de ceux qui sont tombés au combat, mais dans cette approche
globale Tolkien n'oublie pas de mettre en exergue la valeur individuelle
de certains des combattants en la consignant dans un chant funèbre :
There Théoden fell, Thengling mighty,
To his golden halls and green pastures
In the Northern fields never returning,
High lord of the host. (.)
Neither Hirluin the Fair to the hills by the sea,
nor Forlong the old to the flowering vales
ever, to Arnach, to his own country
returned in triumph (.)[25]
Il semble en effet que la postérité et le devoir
de mémoire jouent un rôle non négligeable dans The Lord of
the Rings où les éléments rappelant le passé sont présents
en nombre. Le plus frappant est sans doute le Marais des Morts
qui ne partage pas la même glorification des hommes tombés au
combat que le thrène précédemment cité. C'est un type de postérité
tout autre dont il s'agit puisque ici le prestige militaire disparaît
pour laisser place à un vaste charnier où se mélangent les combattants
des deux bords dans leur pourrissement commun, suggérant ainsi
un énorme gâchis qui hante encore le temps présent :
'(.) I saw them: grim faces and evil, and noble
faces and sad. Many faces proud and fair, and weeds in their silver
hair. But all foul, all rotting, all dead. A fell light is in
them.' Frodo hid his eyes in his hands. 'I know not who they are;
but I thought I saw there Men and Elves, and Orcs beside them.'[26]
L'exhaustivité avec laquelle Tolkien traite des
ravages de la guerre est résumée par cette déclaration qu'il fait
à son fils Christopher (alors pilote de l'Armée de l'air britannique
en Afrique du Sud) dans une lettre du 30 avril 1944 : "The
utter stupid waste of war, not only material but moral
and spiritual is so staggering to those who have to endure
it."[27] Le réalisme de son approche
peut être mis en opposition avec la manière dont le combat (à
un contre un ou engageant deux armées) est abordée dans Beowulf
- l'une des sources principales de Tolkien et dans laquelle les
conflits ont une place centrale.
Le poème vieil-anglais ne fait aucun cas de l'impact
psychologique que les affrontements peuvent avoir sur les hommes
puisque Beowulf, guerrier par excellence, ne paraît pas connaître
la peur (pas plus qu'il n'hésite), même lorsque la mère de Grendel
semble prendre l'ascendant ou qu'il succombe aux blessures que
le dragon lui inflige. De même, le narrateur ne s'attarde pas
sur la mort horrible que connaît l'un des compagnons de Beowulf[28]. La différence de traitement peut en partie
s'expliquer par l'époque de composition de chacune des deux ouvres.
Au Moyen Âge, la guerre fait partie intégrante de la vie, se résumant
bien souvent à des querelles entre grandes familles princières,
comme le démontre les nombreuses références à des batailles réelles
qui sont faites dans le poème[29]. La guerre est non seulement
sur un plan personnel un moyen d'ascension social ou de revanche,
mais aussi plus généralement, un instrument politique, une façon
de faire croître un royaume aux dépends de ses adversaires. Le
monde dans lequel vit et écrit Tolkien ne partage plus la même
vision de la guerre, celle-ci ayant en effet pris une toute nouvelle
dimension à la suite du premier conflit mondial dont l'ampleur
sans précédent a occasionné un traumatisme ainsi qu'une interrogation
sur l'aptitude des hommes à commettre le mal que le Moyen Âge
n'a pas connu. Et c'est cette ampleur que l'ouvre de Tolkien reflète
dans son appréhension globale qui ne passe aucun aspect de la
guerre sous silence.
3) Modernité et ancienneté :
une approche originale
a) 'The Machine'[30]
Tolkien ne renonce pas pour autant aux valeurs
de la littérature médiévale dans lesquelles il était si versé,
mais les combine de façon originale avec les évènements et les
innovations techniques propres aux vingtième siècle qu'il a parfois
connu de première main au cours de la Grande Guerre. Cette juxtaposition
n'est d'ailleurs pas le fruit du hasard car les deux ensembles
obéissent à une répartition bien définie qui attribue systématiquement
les avancées techniques liées à la guerre soit au Mordor soit
à Orthanc. Au cours de la bataille du Gouffre de Helm, les troupes
de Saruman sont les seules à se servir de ce qu'Aragorn appelle
a "blasting fire", qui est probablement
produit par un explosif. La force de la détonation et le souffle
sont suggérés par l'allitération produite par les fricatives [f],
[s] et [∫] dans la phrase suivante : "Then
there was a crash and a flash of flame
and smoke."[31]
Aragorn dénonce cette invention qu'il qualifie de "Devilry
of Saruman"[32]
et dont les Orques se servent lâchement pour attaquer les défenses
du roi Théoden par surprise ("They have crept in
the culvert again, while we talked, and they have lit the fire
of Orthanc beneath our feet (.)"[33]).
Il n'est nullement surprenant que cette innovation meurtrière
soit attribuée à Saruman que Sylvebarbe décrit de la façon suivante :
"He has a mind of metal and wheels; and he does
not care for growing things, except as far as they serve him for
the moment."[34] Il suffit de regarder ce qu'il
a fait d'Isengard pour s'assurer de la véracité des dires de l'Ent
:
Once it had been fair and green, and through
it the Isen flowed, already deep and strong before it found the
plains; for it was fed by many springs and lesser streams among
the rain-washed hills, and all about it there had lain a pleasant,
fertile land.
It was not so now. Beneath the walls
of Isengard there still were acres tilled by the slaves of Saruman;
but most of the valley had become a wilderness of weeds and thorns
(.) But no green thing grew there in the latter days of Saruman.
The roads were paved with stone-flags, dark and hard; and beside
their borders instead of trees there marched long lines of pillars,
some of marble, some of copper and of iron, joined by heavy chains
(.) Shafts were driven deep into the ground (.) so that in the
moonlight the Ring of Isengard looked like a graveyard of unquiet
dead.[35]
Cette description qui rend compte de la dénaturation
et de la perversion d'Isengard par Saruman témoigne de son manque
total de considération envers la vie organique. La nature a été
détrônée et réduite à son strict minimum afin de faire place à
un décor quasi lunaire de pierre et d'acier, dont le dénuement
et la froideur lugubre ne sont pas sans rappeler un cimetière,
comme Tolkien le fait remarquer à la fin de l'extrait choisi.
Ce choix délibéré de l'inorganique de la part
du Chef du Conseil Blanc est révélateur de son abandon des valeurs
humaines auxquelles Gandalf attache tant de prix. Il renonce à
lutter aux côtés des peuples libres contre la tyrannie et la puissance
destructrice de Sauron pour tenter de rivaliser avec ce dernier
sur son propre terrain. Saruman en arrive en effet à ressembler
de plus en plus au Seigneur des Anneaux lui-même dans sa tentative
d'imposer sa volonté par la force et son désir d'accaparer l'Unique.
Le mimétisme se fait ressentir à tous les niveaux puisque le domaine
de Saruman devient une pâle copie de Mordor ("(.) he made .
only a little copy, a child's model or a slave's flattery, of
that vast fortress, armoury, prison, furnace of great power, Barad-dûr,
the Dark Tower (.)"[36]), une enceinte à l'intérieur de laquelle lui
aussi se livre à des expérimentations sur des hommes afin de monter
sa propre armée. Là encore, on peut parler d'innovations techniques
produites à des fins guerrières dont toute l'horreur transparaît
dans la perversion de la nature même des êtres auxquelles se livrent
les deux tyrans, dégradant des Hommes et des Elfes pour en faire
de vils Orques. Les paroles de Frodo à ce sujet sont utiles à
la compréhension des expérimentations auxquelles les forces du
mal s'adonnent :
The Shadow that bred them [Orcs] can only mock,
it cannot make: no real new things of its own. I don't think it
gave life to the orcs, it only ruined them and twisted them (.)[37]
Cette remarque ne s'applique pas uniquement aux
Orques, mais à toutes les "contrefaçons" qui sont engendrées
dans le Mordor ou bien à Isengard ; il s'agit d'images inversées
et perverties des espèces originelles telles qu'elles ont été
crées comme l'explique Sylvebarbe à Merry et Pippin :
Maybe you have heard of Trolls? They are mighty
strong. But Trolls are only counterfeits, made by the Enemy in
the Great Darkness, in mockery of Ents, as Orcs were of Elves.[38]
Sauron et Saruman manipulent et pétrissent les
êtres vivants afin de promouvoir leurs propres desseins, les considérant
comme de simples pions à avancer dans la réalisation de leur plans.
Ils ne sont que des automates dépourvus de la richesse et de la
complexité de leur source première (Homme ou Elfe), des parodies
malveillantes fabriquées dans un seul but : la destruction[39]. Les créatures de diverses natures qui sont
sous leur coupe (les Hommes avec qui ils ont réussis à s'allier
au même titre que les autres) bénéficient du même traitement que
les techniques et les armes qu'ils élaborent (Saruman a mis au
point une race d'Orques qui ne craint pas la lumière du jour :
"But these creatures of Isengard, these half-orcs
and goblin-men that the foul craft of Saruman has bred, they will
not quail at the sun"[40]),
n'ayant aucune véritable valeur humaine à leur yeux. Il n'est
donc nullement surprenant qu'ils soient produits en grande quantité
comme de simples marchandises que l'on peut remplacer à volonté
et que les endroits où ils sont façonnés, Isengard et le Mordor,
soient comparables à des usines. Voici ce que Gandalf dit du domaine
de son vis-à-vis :
I looked on it [the valley] and saw that, whereas
it had once been green and fair, it was now filled with pits
and forges. Wolves and Orcs were housed in Isengard, for Saruman
was mustering a great force on his own account, in rivalry of
Sauron and not in his service yet. Over all his works a dark
smoke hung and wrapped itself about the sides of Orthanc.[41]
Il semble en outre que la Première Guerre Mondiale
à laquelle Tolkien prit part (il servit dans les Lancashire Fusiliers)
ait trouvé une place de choix dans son ouvre et pas uniquement
dans l'épisode de la traversée du Marais des Morts qu'effectuent
Frodo, Sam et Gollum (et dont les nombreux cadavres qui jonchent
les mares peuvent rappeler la bataille de la Somme), mais également,
de façon plus indirecte mais tout aussi révélatrice, au travers
des Nazgûl et leurs montures ailées. Barton Friedman a fait le
rapprochement entre les bruits qu'ils font lorsqu'ils descendent
du ciel et certains passages de romans décrivant les tirs d'obus
de la Grande Guerre.[42] Il établit une comparaison entre cet extrait
de The Lord of the Rings : "Out of the black
sky there came dropping like a bolt a winged shape, rending the
clouds with a ghastly shriek" et ce qu'écrit David Jones
dans In Parenthesis : "Out of the vortex,
rifling the air it came - bright, brass-shod, Pandoran; with all-filling
screaming the howling crescendo's up-piling snapt"[43]. L'analogie semble être d'autant
plus justifiée que les Spectres de l'Anneau produisent un effet
similaire aux obus sur les personnes autour desquelles ils s'abattent
: ils les frappent de commotion. La description que donne Tolkien
des défenseurs de Minas Tirith, qui subissent les attaques et
les cris répétés des Nazgûl, pourrait aussi bien s'appliquer aux
soldats commotionnés au cours des bombardements de la Première
Guerre Mondiale :
(.) their deadly voices rent the air. More unbearable
they became, not less, at each new cry. At length even the stout-hearted
would fling themselves to the ground as the hidden menace passed
over them, or they would stand, letting their weapons fall from
nerveless hands while into their minds a blackness came, and they
thought no more of war; but only of hiding and of crawling, and
of death.[44]
Que ce rapprochement ait été introduit consciemment
ou non par Tolkien, il n'en reste pas moins que toutes les avancées
techniques liées à la guerre, ou ce qui est susceptible de les
rappeler, sont dans tous les cas le fruit des forces du mal, constamment
à la recherche de nouveaux procédés pour arriver à leurs fins
destructrices.
b) Un modèle médiéval
Inversement, les valeurs du monde médiéval sont
toujours à mettre à l'actif de ceux qui défendent la justice.
Certaines nations paraissent même tirer leurs caractéristiques
constitutives d'un modèle médiéval, tels que les Rohirrim qui
en sont sans conteste l'exemple le plus marquant. L'organisation
politique du Rohan peut en effet rappeler le système féodal :
une partie de leur territoire leur a été concédé par leurs voisins
du Gondor ("the lords of Gondor gave the Mark to Eorl
the Young and made alliance with him"[45]), rappelant ainsi les fiefs que les suzerains accordaient à
leurs vassaux pour leur fidélité et leur aide au combat (bien
que le Rohan ne soit pas un état tributaire du Gondor). Le peuple
du roi Théoden est principalement un peuple de guerriers constitué
d'un grand nombre de Cavaliers qui parcourent le Rohan pour en
assurer la protection. Cependant, l'élément le plus représentatif
de ce modèle d'inspiration médiévale est probablement sa forme
de gouvernement : la monarchie. Une monarchie qui, de par son
roi, rappelle celles d'autrefois puisque Théoden possède les pleins
pouvoirs et bénéficie d'une autorité et d'un respect incontestés.
Si celui-ci s'est laissé abusé pendant longtemps par les paroles
fourbes du traître Grima, l'espion de Saruman, endormissant ainsi
la vigilance et le discernement du roi, ceci ne l'empêche pas
de regarder la réalité en face une fois que Gandalf lui ouvre
les yeux ("'Indeed my eyes were almost blind'"[46]).
Il réagit de la plus noble des façons en reconnaissant ses erreurs
("'I owe much to Éomer,' said Théoden. 'Faithful
heart may have forward tongue.' (.) 'Most of all I owe to you,
my guest'"[47])
et en décidant de lever une armée pour lutter contre l'Ombre qui
s'étend. En se redressant le vieux roi redonne du cour à ses sujets
qui vont faire face à Saruman avant d'aller grossir les rangs
de l'armée de l'ouest aux Champs du Pelennor. Et, Théoden lui
même, en tombant dignement lors de cette bataille, fait d'une
certaine façon acte de pénitence pour son aveuglement passé et
se hisse finalement au rang des héros de guerre.
La noblesse morale du vieux monarque s'oppose
au comportement inflexible de Saruman. Ce dernier refuse à plusieurs
reprises la main que Gandalf lui tend, contrairement à Théoden
qui se rend compte de l'opportunité qui lui est offerte, et la
saisit immédiatement. Et de ce choix dépendent leurs fins respectives :
si Théoden meurt dignement ; pour avoir refusé dans son orgueil
de se ranger aux côtés de Gandalf, Saruman connaît la déchéance
à laquelle Grima met un terme (ou un point d'honneur ?) en
assassinant son maître et tortionnaire[48], qui a ainsi refusé toute possibilité
de salut jusqu'au bout.
Aragorn est indiscutablement le personnage dans
The Lord of the Rings qui incarne au mieux les valeurs
médiévales auxquelles Tolkien attachait tant d'importance, des
valeurs qu'il côtoyait de près dans des écrits tels que Sir
Gawain and the Green Knight et Beowulf. R.E. Kaske
fait remarquer dans "The Governing Theme of Beowulf"[49]
que deux des caractéristiques fondamentales du Gète sont sapientia
et fortitudo, deux qualités qui forment un idéal héroïque
répandu dans la littérature médiévale, et que l'on peut retrouver
dans l'unique descendant de l'ancienne lignée d'Isildur, qui semble
tout droit surgit d'un passé lointain et glorieux ("he
looked as if some king out of the mists of the sea had stepped
upon the shores of lesser men"[50]).
Les définitions que Kaske donne de sapientia et fortitudo
sont respectivement les suivantes : "practical cleverness,
skill in words and works, knowledge of the past, ability to predict
accurately, and ability to choose rightly in matters of conduct"
et "physical might and courage". A travers le
récit, Aragorn ne se départit jamais de ces deux valeurs dont
son comportement en est une démonstration constante.
Sa sapientia transparaît principalement
dans ses deux actions de renonciation. Au Conseil d'Elrond, il
a en effet la sagesse de refuser de prendre la charge de l'Anneau
Unique et de sa destruction car il est conscient du risque qu'il
ferait encourir à tous en s'emparant de cet artefact. Aragorn
sait pertinemment que malgré la noblesse de sa lignée il est néanmoins
susceptible de succomber à la tentation de l'Anneau, et cette
descendance, qui lui confère sa grandeur et sa puissance, serait
à même de faire de lui une menace aussi inquiétante que Sauron.
C'est ce qu'Elrond tente d'expliquer à Boromir qui ne comprend
pas pourquoi ils devraient se priver d'une telle arme :
Its strength, Boromir, is too great for anyone
to wield at will, save only those who have already a great power
of their own. But for them it holds an even deadlier peril. The
very desire of it corrupts the heart. Consider Saruman. If any
of the Wise should with this Ring overthrow the Lord of Mordor,
using his own arts, he would then set himself on Sauron's throne,
and yet another Dark Lord would appear.[51]
La sapientia d'Aragorn est ici mise en
valeur par son contraste avec Boromir, qui doit être raisonné,
alors que l'héritier d'Isildur connaît le danger potentiel que
représente l'Anneau et sait refuser de lui-même de courir le risque
de le prendre avec lui.
Le second acte de renonciation qui démontre la
sapientia d'Aragorn est sa capacité à ne pas révéler prématurément
son véritable rang. Il a la patience et la sagesse de taire sa
légitimité au trône de Gondor et de rester humblement le chef
des Rôdeurs le temps que cela est nécessaire, bien que cela lui
vaille parfois de susciter les doutes des plus méfiants comme
Boromir lors du Conseil d'Elrond :
'(.) the Sword of Elendil would be a help beyond
our hope - if such a thing could indeed return out of the shadows
of the past.' He looked again at Aragorn, and doubt was in his
eyes.[52]
Quant à son courage et ses qualités de guerrier
(fortitudo) il en fait la preuve de façon éclatante par
au moins deux fois. Lors de la bataille du Gouffre de Helm, Aragorn
se rend immédiatement compte du danger que représente l'arrivée
des deux béliers et, accompagné d'Éomer ainsi que de quelques
hommes, il se précipite à l'extérieur de l'enceinte pour affronter
les porteurs des armes de siège qu'ils mettent rapidement en fuite :
(.) and then in a sudden flash of light they
beheld the peril at the gates.
'Come !' said Aragorn. 'This is the
hour when we draw swords together!'
(.) Together Éomer and Aragorn sprang through
the door, their men close behind.
(.) Charging from the side, they hurled themselves
upon the wild men. Andúril rose and fell, gleaming with white
fire.
(.) Dismayed the rammers let fall the trees and
turned to fight; but the wall of their shields was broken as by
a lightning-stroke, and they were swept away, hewn down, or cast
over the Rock into the stony stream below.[53]
L'épisode du Chemin des Morts témoigne aussi
du grand courage d'Aragorn qui n'hésite pas à traverser cet endroit
qui suscite l'effroi même des plus courageux :
But it seemed to him that he dragged his feet
like lead over the threshold; and at once a blindness came upon
him, even upon Gimli Glóin's son who had walked unafraid in many
deep places of the world.[54]
De plus, il ne se contente pas de passer par
ces terres lugubres pour atteindre le Gondor plus rapidement mais
se doit aussi de rallier l'armée fantomatique des parjures à sa
cause ("'Let us pass and then come! I summon
you to the stone of Erech!'"[55])
que la légende nimbe d'une aura mystérieuse et terrifiante.
Cette épisode rappelle assez fortement un conte
folklorique médiéval répandu en Europe sous diverses versions,
et principalement en Normandie et en Angleterre, la "Chasse
Hellequin" ou "Mesnie Hellequin"[56]. Cette légende traite d'une troupe de cavaliers
maudits, des âmes en repentance ou bien échappées de l'enfer,
qui chevauchent la nuit lors des tempêtes, et qui dans la version
d'Ordéric Vital (historien du douzième siècle) sur laquelle se
base Bouet, attendent d'être délivrées de leurs supplices. Le
parallélisme des deux récits laisse supposer que Tolkien ait pu
s'inspirer de cette légende médiévale qui lui permet de faire
ressortir la noblesse d'Aragorn lorsqu'il prend la tête de cette
cavalcade spectrale. Il ne s'agit pas uniquement du courage qu'il
démontre, comme cela a été dit, mais aussi des conséquences positives
que cela entraîne pour toute l'armée de l'ouest. Grâce aux terrifiants
cavaliers fantomatiques qu'il mène, Aragorn va mettre en fuite
les troupes de Sauron qu'ils vont rencontrer sur leur chemin et
ainsi s'emparer des navires de ces derniers qui vont leur permettre
d'atteindre les Champs du Pelennor à temps pour livrer bataille.
De plus, il ne faut pas oublier que c'est aussi grâce à Aragorn
que la malédiction d'Isildur qui pèse sur ces êtres damnés depuis
de nombreuses années est enfin levée ("(.) this curse
I lay upon thee and thy folk: to rest never until your oath is
fulfilled"[57]) leur apportant une rédemption
longuement attendue dont il lui sont reconnaissants :
'Hear now the words of the Heir of Isildur! Your
oath is fulfilled. Go back and trouble not the valleys ever again!
Depart and be at rest!'
And thereupon the King of the Dead stood out
before the host and broke his spear and cast it down. Then he
bowed low and turned away (.)[58]
Il semble donc que non seulement le traitement
du thème de la guerre que Tolkien propose dans The Lord of
the Rings soit original de par sa combinaison d'ingrédients
médiévaux et contemporains, mais qu'il soit de même l'expression
d'une pensée bien précise de la part de son auteur. Les progrès
techniques, dans le cadre du conflit qui se déroule, sont vus
négativement car il s'agit généralement de l'invention d'instruments
nouveaux qui ont pour but d'amplifier la mort et la destruction.
La proposition corollaire de cette amplification de la sauvagerie
de la guerre est l'abandon de l'organique et de l'humain. Sauron
et Saruman eux-mêmes apparaissent fortement déshumanisés à travers
les descriptions que le narrateur en donne. Le premier ne constitue
plus un tout organique à part entière n'étant devenu qu'un immense
oil inquisiteur. Le second fait, quant à lui, l'objet d'une réification
puisqu'il devient pratiquement une machine ("He
has a mind of metal and wheels"). Les valeurs
que les peuples de l'ouest déploient sont à l'opposé de cette
déshumanisation car eux puisent au contraire leur force dans l'union
et les valeurs humaines qui, malgré la menace qui pèse, leur donnent
le courage nécessaire pour continuer à lutter. En résumé, si les
forces du mal sont caractérisées par un morcellement et une recherche
technique qui mutile les êtres humains physiquement et psychologiquement,
Aragorn et ses amis se tournent à l'inverse en direction du regroupement
auquel la valeur individuelle de chacun ne donne que plus de cohérence
et de force.
4) Une ouvre manichéenne ?
a) Deux conceptions divergentes
de la guerre
Cette lecture de l'ouvre va à l'encontre des
propos de certains critiques qui reprochent à The Lord of the
Rings de verser dans le manichéisme, montrant notamment une
opposition entre deux blocs, l'un bon l'autre mauvais, mais qui
ne se différencient que par leurs motivations car les méthodes
auxquelles ils recourent sont prétendument les mêmes. Edwin Muir,
critique littéraire pour The Observer, avançait ces idées
à la sortie de The Lord of the Rings au milieu des années
cinquante :
[Tolkien's] good people are consistently good,
his evil figures immutably evil; and he has no room in his world
for a Satan both evil and tragic.
Throughout the book the good try to kill the
bad, and the bad try to kill the good. We never see them doing
anything else. Both sides are brave. Morally there seems nothing
to choose between them.[59]
Muir semble donc ne faire aucun cas de la répartition
des avancées techniques et des valeurs positives de la littérature
médiévale opérée par Tolkien, qui contredit son assertion selon
laquelle il serait difficile de différencier les deux camps. Il
oublie également que l'attitude des forces de l'ouest vis-à-vis
de la guerre est diamétralement opposée à celle de Sauron et ses
serviteurs. Si le comportement de ces derniers correspond effectivement
à la description que Muir en donne ("the bad try
to kill the good") l'inverse n'est pas vrai. Le
Seigneur Ténébreux monte une armée gigantesque pour rivaliser,
s'imagine-t-il, avec celui qui va s'emparer de l'Anneau Unique
et tenter, avec sa propre armée, de renverser ses anciens alliés
dans un premier temps, puis Sauron lui-même ("(.) he
will look for a time of strife, ere one of the great among us
makes himself master and puts down the others."[60]).
Les batailles qui se déroulent avant la destruction de l'Anneau
ne sont pour lui que le lancement de la guerre, ayant de nombreuses
troupes en réserve, alors que les forces de l'ouest subissent
de lourdes pertes qui ne pourront être remplacées. Le Gondor et
les nations qui lui sont ralliées ont des effectifs qui sont moindres,
et ceci pour diverses raisons. En premier lieu, elles ne commencent
à se préparer au conflit que bien plus tard que Sauron, et aussi
parce que Gandalf et la plupart des acteurs principaux savent
que leur salut, si il doit y en avoir un, ne viendra pas du champ
de bataille. Leurs espoirs reposent entièrement sur le Porteur
de l'Anneau et l'accomplissement de sa tâche. Cependant, il ne
peuvent pas pour autant négliger totalement l'aspect militaire,
et ceci pour deux raisons au moins.
Si jamais Frodo et Sam réussissaient à jeter
l'Anneau Unique dans le feu de la Montagne du Destin, quel serait
la portée de leur exploit dans un monde désolé, ravagé par l'Ennemi
dont on n'aurait pas tenté d'endiguer la folie destructrice ?
("(.) Gondor must be protected. I would not have
us return with victory to a City in ruins and a land ravaged behind
us."[61]).
De même, la lutte armée est nécessaire afin de détourner l'attention
de Sauron de son propre territoire à l'intérieur duquel Frodo,
Sam et Gollum s'enfoncent. La guerre n'est donc en résumé qu'un
leurre destiné à tromper Sauron à propos des véritables intentions
de ses opposants en le confortant dans sa propre opinion (sc.
utiliser l'Anneau pour le renverser). C'est cette tactique que
Gandalf expose, et qui est acceptée, lors du conseil de guerre
qui suit la bataille des Champs du Pelennor (Livre V, ch. IX) :
We cannot achieve victory by arms, but by arms
we can give the Ring-bearer his only chance, frail though it be.
(.) We must push Sauron to his last throw. We
must call out his hidden strength, so that he shall empty his
land. We must march out to meet him at once. We must make ourselves
the bait, though his jaws should close on us.[62]
Les intentions de Gandalf et des chefs des divers
groupes armés sont donc l'inverse de ce que Muir imagine ("Throughout
the book the good try to kill the bad") puisque
qu'ils s'apprêtent à essuyer les assauts adverses de la manière
la plus brave mais sans réel espoir de victoire tant les forces
en jeu sont disproportionnées. C'est dans cet état d'esprit qu'ils
s'en vont livrer combat au Morannon.
Il est aussi important de remarquer que lors
des deux grandes batailles qui ont précédé, au Gouffre de Helm
et aux Champs du Pelennor, ce sont à chaque fois les forces de
l'ouest qui sont assiégées par les troupes d'Orthanc et du Mordor.
Ce sont toujours ces dernières qui déclenchent les hostilités,
alors que les armées du Gondor et du Rohan adoptent une attitude
plus défensive, se résignant uniquement au combat lorsque cela
devient inévitable. Il apparaît donc que les deux groupes antagonistes
ont des conceptions divergentes de la guerre et de ce qu'elle
peut leur apporter, contrairement à ce que Muir pense.
En ce qui concerne le manichéisme, ce terme ne
peut être employé, au mieux, que dans son acception moderne et
affaiblie (par extension) pour définir The Lord of the Rings.
Il s'agit en effet d'une opposition entre forces du bien et forces
du mal, mais celle-ci n'est ni absolue ni rigide puisque de nombreux
personnages semblent fluctuer dans une zone intermédiaire qui
va à l'encontre de la doctrine manichéenne dans son sens plein,
historique. Il n'empêche qu'une opposition entre deux blocs distincts
reste incontournable dans une ouvre dans laquelle la guerre occupe
une place centrale. C'est ce que Tolkien explique dans une lettre
à Naomi Mitchison du 25 septembre 1954 :
But in any case this is a tale about a war, and
if war is allowed (at least as a topic and a setting) it is not
much good complaining that all the people on one side are against
those on the other. Not that I have made this issue quite so simple:
there are Saruman and Denethor, and Boromir; and there are treacheries
and strife even among the Orcs.[63]
b) Les "zones d'ombre"
Si d'une manière globale, The Lord of the
Rings représente un conflit entre deux groupes aux motivations
et aux méthodes bien distinctes, les choses se compliquent sensiblement
lorsque l'on s'approche pour regarder de plus près les individus
de chaque camp. La frontière entre les deux se brouille alors
révélant ainsi de nombreuses zones d'ombre. Certains personnages
échappent en effet à cette définition binaire comme le fait remarquer
Tolkien dans la citation ci-dessus, oscillant entre les deux pôles
que représentent le bien et le mal.
Le meilleur démenti au manichéisme que l'on puisse
trouver dans le récit est probablement le couplage qui est fait
entre certains personnages. Trois "paires" attirent
principalement l'attention, deux desquelles ont déjà été rapidement
mentionnées : Gandalf et Saruman, Aragorn et Boromir ainsi
que Frodo et Gollum. Gandalf et Saruman sont des êtres de même
nature puisqu'ils sont deux des cinq Istari envoyés sur la Terre
du Milieu pour guider les peuples libres dans leur lutte contre
Sauron. Aragorn et Boromir sont deux guerriers de grande lignée
ayant des aspirations au trône de Gondor. Quant à Frodo et Gollum
ce sont de simples Hobbits qui menaient une vie paisible jusqu'à
ce que l'Anneau Unique fasse irruption. Le rapprochement est parfois
poussé jusqu'au point où il est difficile de les distinguer l'un
de l'autre :
'(.) Was it you, Gandalf, or Saruman that we
saw last night?'
'You certainly did not see me,' answered
Gandalf, 'therefore I must guess that you saw Saruman. Evidently
we look so much alike that your desire to make an incurable dent
in my hat must be excused.'[64]
Ces paires sont importantes car elles démontrent
qu'il n'y a pas une opposition tranchée entre deux principes mutuellement
exclusifs, le bien et le mal, et que les personnages ne sont pas
irrémédiablement destinés à lutter d'un côté ou de l'autre. Il
n'y a pas de prédétermination qui vaille sur la Terre du Milieu,
un personnage doté de bonnes intentions peut parfois tomber dans
l'erreur et même le mal, tandis qu'un autre corrompu peut être
amené à se repentir. Ce qui détermine la ligne de conduite d'un
personnage, c'est avant tout les choix personnels qu'il fait et
non pas son appartenance initiale à l'un ou l'autre groupe. Les
trois paires précédemment citées montrent comment des personnages
avec des qualités intrinsèques quasi identiques se comportent
de façon radicalement opposée. La différence tient en grande partie
à leur capacité et leur volonté à résister à la tentation et à
la facilité. La tâche de Gandalf, qui doit tenter de persuader
les peuples libres de se préparer à une guerre dont les espoirs
de victoire sont ténus, semble en effet à première vue bien plus
ardue que celle de Saruman, qui s'apprête à faire déferler des
vagues d'Orques sur le Rohan. Le Chef du Conseil Blanc a donc
abandonné la mission qui lui avait été assignée, laissant ainsi
Gandalf palier son manquement ("'Yes, I am white
now ,' said Gandalf. 'Indeed I am Saruman, one might
almost say, as he should have been.'"[65]).
Cependant, succomber au mal, ou tout du moins
être prêt à recourir à des moyens qui sont ceux de l'Ennemi, n'empêche
pas un sincère repentir par la suite. Boromir en fournit la preuve
puisqu'il cède à la tentation de l'Anneau dont il cherche à s'emparer,
avant de regretter son geste et de tomber sous les flèches des
Orques en défendant Merry et Pippin ("'I tried
to take the Ring from Frodo,' he said. 'I am sorry. I have
paid.' His glance strayed to his fallen enemies; twenty at least
lay there."[66]).
Ce personnage nous montre donc la richesse et la profondeur psychologique
des protagonistes de l'histoire ainsi que la lutte intérieure
qu'ils mènent et qui exclut toute doctrine manichéiste. La guerre
dans The Lord of the Rings n'a pas uniquement lieu sur
le champ de bataille mais, avant toute chose, dans chacun des
personnages pour résister au pouvoir de corruption de l'Anneau,
source de conflit à divers niveaux.
PARTIE 2
La Guerre de l'Anneau
1) 'Tentatio itaque
ipsa milita est'[67]
La lutte intérieure est aussi généralisée que
celle qui se déroule sur le champ de bataille, car elle non plus
n'épargne personne. Tous les personnages, aussi puissants soient-ils,
ressentent le pouvoir d'attraction de l'Anneau Unique, et doivent
le maîtriser en réfrénant leurs propres instincts afin de ne pas
y céder. Il semblerait d'ailleurs que ce soit les individus les
plus majestueux qui seraient les plus tentés par la corruption
que recèle l'artefact malfaisant.
a) Galadriel
Pour s'en assurer il suffit de prendre l'exemple
de Galadriel, l'un des êtres les plus importants de la Terre du
Milieu (parmi les Elfes) en termes de pouvoir et d'influence,
lorsque celle-ci a la possibilité de s'emparer de l'Anneau, que
Frodo propose de lui remettre (à la fin du ch. VII du Livre II :
The Mirror of Galadriel) :
'You are wise and fearless and fair, Lady Galadriel,'
said Frodo. 'I will give you the One Ring, if you ask for it.
It is too great a matter for me.'
Galadriel laughed with a sudden clear laugh.
'Wise the Lady Galadriel may be,' she said, 'yet here she has
met her match in courtesy. Gently are you revenged for the testing
of your heart at our first meeting. You begin to see with a keen
eye. I do not deny that my heart has greatly desired to ask what
you offer. For many long years I had pondered what I might do,
should the Great Ring come into my hands (.)[68]
En dépit de sa grande sagesse et de sa noblesse
morale, Galadriel ne peut nier qu'elle aussi a connu la tentation
de l'Anneau Unique. Comme d'autres, elle n'est pas restée insensible
aux visions enjôleuses que celui-ci suggère, et dont Sam fournit
un échantillon :
'(.) I wish you'd take his [Frodo's] Ring. You'd
put things to rights. You'd stop them digging up the Gaffer and
turning him adrift. You'd make some folk pay for their dirty work.'[69]
Mais contrairement à la plupart des êtres qui
ont une connaissance profonde de l'Anneau (comme Saruman) ou qui
l'ont porté (Gollum, Frodo), Galadriel a la force et la clairvoyance
d'y résister. Elle sait en effet que le pouvoir que lui conférerait
l'Anneau ne se limiterait pas uniquement à remettre de l'ordre
en Terre du Milieu comme elle le souhaite ("'That is how
it would begin. But it would not stop with that, alas!
(.)'"[70]),
mais qu'il finirait par remplacer un tyran par un autre, bien
que totalement différent par leur nature et leurs intentions initiales :
'(.) In place of the Dark Lord you will set up
a Queen. But I shall not be dark but beautiful and terrible as
the Morning and the Night! Fair as the Sea and the Sun and the
Snow upon the Mountain! Dreadful as the Storm and the Lightning!
Stronger than the foundations of the earth. All shall love me
and despair!'[71]
Il est possible de se représenter la lutte intérieure
qui a dû prendre part chez la Dame des Galadhrim pour résister
à l'influence corruptrice de l'Anneau en s'attachant à ses paroles
ainsi qu'à son comportement envers les huit Marcheurs. Elle avoue
à Frodo que la tentation de l'Anneau Unique fut pour elle une
épreuve aussi difficile à endurer que celle qu'elle leur a fait
passer par l'intermédiaire de son regard à leur arrivée. On comprend
alors tout l'aspect introspectif que la tentation de l'Anneau
suscite puisque Sam explique que c'était comme si le regard pénétrant
de Galadriel l'avait mis à nu et avait lu au plus profond de lui-même,
lui offrant ainsi un choix tentateur entre poursuivre la quête
et ce qui lui tient le plus à cour, retourner jardiner dans la
Comté :
'(.) I felt as if I had got nothing on, and I
didn't like it. She seemed to be looking inside me and
asking me what I would do if she gave me the chance of flying
back home to the Shire to a nice little hole with - with a bit
of garden of my own.'
'That's funny,' said Merry. 'Almost exactly what
I felt myself (.)'[72]
Il est ainsi possible de s'imaginer l'âpreté
du conflit que Galadriel a dû mener avec elle-même pour ne pas
succomber au pouvoir de l'Anneau, de la même manière que les Marcheurs
doivent résister à la tentation à laquelle Galadriel les soumet,
et qui n'est autre que leurs propres désirs.
Dans ces circonstances, son regard ressemble
fortement à l'oil inquisiteur de Sauron, mais à cette différence
près que Galadriel ne cherche pas à briser la volonté des huit
compagnons mais plutôt à la tester, et éventuellement à la raffermir.
Qu'il s'agisse de l'Anneau Unique ou du regard de Galadriel, la
lutte est toujours intérieure et prend part entre deux facettes
de la personnalité des individus : entre leur devoir moral
et leur propres envies (ou comme le dit Galadriel à Frodo "testing
of your heart"[73]).
Une partie du pouvoir de tentation de l'Anneau
réside justement dans la confusion qu'il crée dans l'esprit des
personnages entre leur devoir moral et leurs désirs personnels.
S'il exerce un attrait si fort pour les plus vertueux, c'est justement
parce que son influence prend tout d'abord appui sur leur altruisme,
qui les pousse à vouloir restaurer la paix et l'ordre sur la Terre
du Milieu. Cependant, il est impossible de résister au pouvoir
de l'Anneau, qui corrompt inexorablement (plus ou moins rapidement
selon la force morale de son Porteur), et en arrive finalement
à transformer celui qui l'utilise en despote, à savoir en une
personne qui gouverne de façon absolue et arbitraire.
b) Gandalf
Si le cas de Galadriel confirme cette hypothèse
(dans les raisons qu'elle donne de son refus de prendre l'Anneau),
Gandalf en fournit un exemple encore plus frappant au début du
récit, lorsque Frodo pense qu'il serait plus judicieux que l'Anneau
soit confié au magicien (Livre I, ch. II The Shadow of the
Past). Ce dernier rejette alors l'idée avec une violence et
une agitation qui lui sont habituellement étrangères. Lui qui
semble ne jamais perdre pied dans les différents évènements qu'il
traverse, même lorsque les choses paraissent compromises, se montre
grandement alarmé par cette déclaration du futur Porteur de l'Anneau :
'(.) You are wise and powerful. Will you not
take the Ring?'
'No!' cried Gandalf, springing to his feet. 'With
that power I should have power too great and terrible. And over
me the Ring would gain a power still greater and more deadly.'
His eyes flashed and his face was lit as by a fire within. 'Do
not tempt me! For I do not wish to become the Dark Lord himself.
Yet the way of the Ring to my heart is by pity, pity for weakness
and the desire of strength to do good. Do not tempt me! . The
wish to wield it would be too great for my strength.'[74]
L'inquiétude du vieux sage provient non seulement
de l'immense pouvoir que renferme l'Anneau, mais aussi, et surtout,
de la grande tentation qu'il exerce sur lui (visible dans la répétition
de "Do not tempt me!"). Gandalf est conscient
des grandes possibilités que l'Anneau Unique lui offrirait, notamment
pour mettre fin à la guerre, mais il sait aussi l'emprise que
celui-ci aurait sur son esprit, et dont il ne pourrait se défaire,
devenant alors un simulacre du Seigneur Ténébreux. Le combat psychologique
que mène Gandalf transparaît à la fois dans son regard et dans
son visage tout entier, qui semblent être le reflet d'un feu intérieur
("His eyes flashed and his face was lit as by a
fire within"). Est-ce le désir de s'emparer de
l'Anneau qui brûle (en) Gandalf, et contre lequel il lutte si
farouchement ? On peut en effet le supposer.
c) La résistance
désespérée de Frodo
On en arrive donc à mieux comprendre les raisons
qui ont incité les personnages réunis au Conseil d'Elrond à accepter
que l'Anneau soit confié à un Hobbit pour l'emmener vers le Mordor,
de même que les raisons pour lesquelles Frodo a résisté pendant
si longtemps à son pouvoir alors que celui-ci s'intensifiait à
mesure que l'objet maléfique se rapprochait de son créateur.
Comme on vient de le voir, plus un personnage
est majestueux, plus le pouvoir ou la puissance de corruption
de l'Anneau est grand. Il trouve en effet un terrain propice à
exploiter puisque les grands personnages du récit sont déjà naturellement
dotés d'un certaine puissance sur laquelle la tentation peut prendre
appui. L'Anneau leur fournit alors la possibilité de l'augmenter
et par conséquent de concrétiser leurs visées plus rapidement
et plus facilement. Mais le pouvoir appelant le pouvoir, ils se
mettraient rapidement à ne plus désirer celui-ci que comme une
fin en soi et non plus comme un simple moyen à des fins altruistes.
Confier l'Anneau à un Hobbit serait par conséquent
le choix de la sagesse, en dépit des apparences, puisque c'est
incontestablement chez un représentant de cette race que l'Anneau
trouvera la nature la moins réceptive à son pouvoir corrupteur.
Les Hobbits apparaissent en effet comme le type de personnages
qui ont les ambitions les plus modestes, lorsqu'ils en ont. Les
premiers chapitres du roman en sont la preuve même puisque Tolkien
y dépeint un peuple paisible, qui sort rarement de son propre
pays dans lequel il mène une vie simple qui suffit à son bonheur.
Les Hobbits vivent selon un modèle rural immuable sans hiérarchie
où la joie de vivre est la seule ambition que la plupart d'entre
eux cherchent à réaliser. On peut donc supposer que c'est une
des raisons principales qui rendent compte de la surprenante résistance
de Frodo, qui ne cède au pouvoir de l'Anneau Unique qu'au moment
de le détruire (à savoir lorsqu'il ne peut plus s'y opposer).
S'il réussit effectivement à résister aussi longtemps c'est grâce
à sa nature de Hobbit dépourvue de grandes aspirations.
Mais si Frodo est capable de contenir de façon
remarquable la tentation de l'Unique, il y est néanmoins sujet
et se doit de livrer un combat avec lui-même pour ne pas y succomber.
Comme cela a été dit l'Anneau fait s'affronter deux aspects de
la personnalité de ceux qui ressentent son pouvoir, et cette dissociation
de la conscience (aux sens moral et psychologique du terme, qui
se recouvrent ici) et des instincts plus sombres et inavoués fait
irruption dans le comportement de Frodo lorsque Sam vient le délivrer
dans la Tour de Cirith Ungol, alors que son caractère semblait
jusqu'à présent être marqué par l'équanimité :
'You've got it?' gasped Frodo. 'You've got it
here? Sam, you're a marvel!' Then quickly and strangely his tone
changed. 'Give it to me!' he cried, standing up, holding out a
trembling hand. 'Give it to me at once! You can't have it!'
[Sam] '(.) If it's too hard a job, I could share
it with you, maybe?'
'No, no!' cried Frodo, snatching the
Ring and chain from Sam's hands. 'No, you won't, you thief!' He
panted, staring at Sam with eyes wide with fear and enmity. Then
suddenly, clasping the Ring in one clenched fist, he stood aghast.
A mist seemed to clear from his eyes, and he passed a hand over
his aching brow.[75]
Cette accès de colère et de jalousie qui s'empare
soudainement de Frodo est le résultat de l'influence néfaste de
l'Anneau, et l'on ressent bien toute la tension qui habite Frodo
dans les regrets sincères qu'il exprime par la suite, redevenant
l'affable Hobbit qu'il est habituellement tout aussi subitement
qu'il s'était emporté ("'O Sam!' cried Frodo. 'What
have I said? What have I done? Forgive me! After all you have
done. It is the horrible power of the Ring (.)'"[76]). On peut d'ailleurs se demander si, dans cet
épisode de lutte intérieure qu'il mène, Frodo parvient véritablement
à surmonter le pouvoir de l'Anneau. Il serait également possible
d'interpréter son retour au calme comme une marque de domination
de l'Anneau, qui a obtenu ce qu'il voulait, à savoir retrouver
son Porteur.
La seconde hypothèse expliquerait son incapacité
finale à jeter l'Anneau Unique dans le feu de la Montagne du Destin,
et remplirait les propos suivants de Frodo d'une ironie dramatique
révélatrice : "'I have come,' he said.
'But I do not choose now to do what I came to do. I will not do
this deed. The Ring is mine!'"[77].
Frodo semble en effet croire qu'il choisit de conserver l'Anneau
("choose", "will", "mine"),
alors qu'il n'y a au contraire absolument aucun choix de sa part ;
il est tombé sous l'influence de l'Anneau et est désormais soumis
à son pouvoir qui l'aveugle. Frodo échoue finalement dans sa lutte
intérieure pour résister à la tentation de l'artefact corrupteur.
Il est intéressant de voir que Frodo est incapable
de se résoudre à supprimer l'Anneau, et que sa destruction finale
n'intervient que par inadvertance :
'Precious precious, precious!' Gollum cried.
'My Precious! O my Precious!' And with that, even as his eyes
were lifted up to gloat on his prize, he stepped too far, toppled,
wavered for a moment on the brink, and then with a shriek he fell.
Out of the depths came his last wail Precious, and he was
gone.[78]
Frodo peut être excusé pour son échec au moment
crucial puisqu'il est fort probable qu'aucun être de la Terre
du Milieu n'eût été capable de surmonter le pouvoir de l'Anneau
afin de le jeter dans le seul brasier qui le puisse fondre. La
raison en est que celui-ci dérive sa force de tentation du goût
pour le pouvoir que chacun possède naturellement. Cette propension
existe à divers degrés selon les individus, mais est présente,
ne serait-ce qu'en germe, chez tous les êtres. Même les Hobbits,
qui sont sans conteste ceux chez qui la soif du pouvoir est la
moins exprimée, connaissent eux aussi la tentation de l'Anneau,
comme le démontrent les rêves de grandeur de Sam (il songe à un
jardin immense pour remplacer la désolation de Mordor[79]) et de Gollum (du poisson frais
en abondance[80]). Bien que risibles et limitées,
les aspirations que l'Anneau suscite chez eux sont néanmoins la
preuve que même les modestes Hobbits (et peut être le plus modeste
d'entre tous avec Sam) sont susceptibles de succomber à la soif
de pouvoir que l'Anneau éveille.
À travers les exemples de deux personnages majestueux
(Gandalf et Galadriel) et ceux des rustiques Hobbits, Tolkien
démontre que tous les êtres sans exception aucune possèdent au
plus profond d'eux-mêmes cette faillibilité susceptible de les
faire céder à la corruption du pouvoir et ainsi à commettre le
mal. Il en résulte donc que personne n'est en mesure de détruire
l'Anneau Unique de son plein gré puisqu'il fait appel à une caractéristique
inhérente aux hommes (au sens large), que ces derniers ne peuvent
pas nier ni ignorer. Il faut un concours de circonstances favorable
pour que l'Anneau soit accidentellement détruit, car si
la décision de son anéantissement est un acte délibéré, un choix
en d'autres termes, sa destruction ne l'est pas et ne peut en
aucun cas l'être.
d) Une quête intérieure
La quête qu'entreprennent les Neufs Marcheurs
s'apparente de très près aux quêtes de types médiévales (notamment
arthuriennes), telle que celle que l'on peut trouver dans Sir
Gawain and the Green Knight (poème moyen-anglais). Au cours
du récit, il y a généralement un glissement qui s'opère de la
quête proprement dite, qui se déroule dans le monde extérieur,
vers un autre type de quête dans lequel le protagoniste descend
en lui-même. La première peut en quelque sorte être vue comme
un prétexte ou un point de départ au voyage introspectif.
Dans Sir Gawain and the Green Knight,
le héros Gawain, chevalier de la Table Ronde, part en quête du
Chevalier Vert, qu'il est censé rencontrer en son domaine le premier
jour de la nouvelle année afin que ce dernier lui rende le coup
que Gawain lui a asséné un an auparavant (il avait ni plus ni
moins tranché la tête du géant). À l'approche de la fin de l'année,
il se met donc en route vers la Chapelle Verte, et trouve sur
son chemin le château de Sir Bertilak. C'est à ce moment que l'histoire
bascule d'une quête vers l'autre, sans que Gawain s'en rende compte.
Ce sont désormais ses qualités chevaleresques qui vont être mises
à l'épreuve lors des trois scènes de tentation par la châtelaine.
De son comportement au cours de ces trois jours va dépendre sa
rencontre avec le Chevalier Vert, laquelle ouvrira les yeux de
Gawain quant à sa propre imperfection. La peur de la mort l'amène
en effet à convoiter la ceinture censée rendre immortel que la
femme de Bertilak lui propose, et par conséquent à se montrer
déloyal envers Bertilak lui-même en ne respectant pas leur engagement.
C'est ce manquement qui lui vaudra de recevoir une égratignure
au cou de la part du Chevalier Vert.
Un schéma similaire peut être appliqué à The
Lord of the Rings qui présente aussi une quête (l'artefact
n'est pas à recouvrer mais à détruire ici) qui se transforme progressivement
en un voyage introspectif (principalement pour Frodo mais aussi
pour d'autres à divers degrés) occasionné par l'Anneau Unique.
Son Porteur va devoir lutter pour résister à l'influence de l'objet
maléfique, qui réveille et exacerbe en lui le goût du pouvoir
(sa propension au mal en d'autres termes) pour finalement échouer
à un niveau personnel et se rendre compte, tout comme Gawain,
de son imperfection. Frodo n'est plus jamais le même après cette
prise de conscience (il ne retrouve pas la joie de vivre qui l'animait
auparavant[81]) ; il a acquis une certaine gravité qui
le démarque de ses autres compagnons, tout comme le chevalier
de la Table Ronde :
'See! my lord,' said the knight, touching the
girdle, 'this is the blazon of this guilty scar I bear in my neck,
this is the badge of the injury and the harm which I have received
because of the cowardice and covetousness to which I there fell
prey.(.)' The king consoled the knight, and all the court likewise
laughed loudly over it (.)[82]
Les deux oeuvres démontrent aussi que la valeur
du groupe ne peut se vérifier qu'à travers la valeur de chaque
individu, qui donne sa cohérence et sa force à l'ensemble. Avant
d'être un groupe, les Neufs Marcheurs sont d'abord des êtres animés
par une commune envie de faire le bien et de vivre en paix. De
la sorte, les qualités personnelles de l'un peuvent compenser
les imperfections de l'autre et ainsi renforcer l'unité du groupe.
Ce mode de fonctionnement des forces de l'ouest
représente l'antithèse de celles de Mordor et d'Isengard puisque
ces dernières sont basées sur la domination d'une volonté unique
à laquelle sont soumis tous ses combattants, relégués au rang
de simples serviteurs (il est intéressant à ce propos de remarquer
que les puissants Nazgûl ne sont que "the Nine Servants
of the Lord of the Rings"[83]).
La différence des liens qui donnent leur cohésion à chacun des
deux groupements transparaît assez clairement dans la manière
spécifique dont ils réagissent à la disparition de leur principal
élément fédérateur, respectivement Gandalf et l'Anneau.
À la suite de la chute de Gandalf dans les profondeurs
de la Moria avec le Balrog (Livre II, ch. V), les huit Marcheurs
qui ont survécu restent unis car ils ne sont pas que de simples
accompagnateurs du magicien (qui se disperseraient une fois leur
principe unificateur disparu), mais des personnages autonomes
ayant la qualité et les capacités de poursuivre leur chemin seuls[84]. Ils sont animés d'une force fraternelle unificatrice
qui s'oppose à l'éparpillement qui frappe les rangs de Mordor
lorsque l'Anneau Unique est détruit par le feu :
(.) behold! Their enemies were flying and the
power of Mordor was scattering like dust in the wind. As when
death smites the swollen brooding thing that inhabits their crawling
hill and holds them in sway, ants will wander witless and purposeless
and then feebly die, so the creatures of Sauron, orc or troll
or beast spell-enslaved, ran hither and thither mindless; and
some slew themselves, or cast themselves in pits, or fled wailing
back to hide in holes and dark lightless places far from hope.[85]
La débandade de l'armée de Sauron révèle la soumission
totale de celle-ci à l'Anneau Unique ("holds them
in sway", "spell-enslaved"),
et une fois qu'il disparaît il ne reste donc plus rien pour unir
ces troupes qui ont été uniquement galvanisées par la puissance
de l'objet magique. Tolkien compare les créatures de Sauron à
des fourmis qui auraient perdu leur reine, autour de laquelle
tout s'organise, se réveillant soudainement hébétées et impuissantes.
Les forces de l'ouest sont au contraire liées entre elles par
des valeurs humaines (amitié, respect, courage...) qui leur permettent
de résister au épreuves difficiles, de ne pas perdre espoir et
ainsi de triompher contre toute attente.
2) La victoire
au travers de la défaite
a) Importance des
valeurs humaines
Si l'on veut comprendre les raisons de la victoire
finale des forces de l'ouest, il faut en effet se tourner vers
les valeurs humaines que celles-ci démontrent plutôt que dans
la direction du champ de bataille, contrairement à ce que Nicolas
Bonnal semble penser[86].
Les victoires que les armées de Rohan et de Gondor remportent
au Gouffre de Helm et aux Champs du Pelennor ne suffisent pas
à renverser ni Saruman ni le Seigneur Ténébreux, pour qui les
pertes subies à ces deux occasions ne sont pas significatives
en nombre (à l'inverse des troupes de Théoden et de Denethor pour
qui le coût est élevé). En outre, comme le fait remarquer Jenny
Smith, le rédacteur en chef de Amon Hen, à propos de la
seconde bataille mentionnée : "There doesn't
seem to be a single military explanation for the Victory of the
West!"[87] ; une déclaration qui reflète
effectivement le déséquilibre des forces en jeu. On peut par conséquent
déduire que des considérations autres que militaires doivent entrer
en ligne de compte pour expliquer non seulement l'issue favorable
du conflit mais aussi la surprenante résistance d'une coalition
apparemment plus faible.
L'une des raisons pour lesquelles Sauron ne peut
venir à bout rapidement de ses opposants est l'union que Gandalf
arrive à instaurer, ou bien à raviver, entre des peuples que l'Ennemi
(Sauron et Saruman) s'efforçait de diviser (il aurait été plus
simple pour eux de les soumettre séparément plutôt que d'affronter
une alliance). Le rôle fédérateur du magicien est crucial en ce
qui concerne la prise de conscience et l'engagement au niveau
militaire du royaume de Rohan. Avant l'arrivée salvatrice de Gandalf,
celui-ci sombrait progressivement dans l'isolement à la suite
des mensonges de l'obséquieux conseiller Grima, qui éloignait
le roi de ses alliés du Gondor tout en minimisant la menace d'Orthanc.
Jusqu 'au dernier moment, Grima tentera de détourner l'attention
de Théoden du danger qui plane sur son royaume en insistant lourdement
sur son prétendu affaiblissement physique, espérant ainsi que
le roi s'enferme dans un repli sur soi qui le rendrait aveugle
aux évènements extérieurs ("'I care for you and
yours as best I may. But do not weary yourself, or tax
too heavily your strength. Let others deal with these irksome
guests (.)'"[88]).
De cette manière, l'espion de Saruman espérait affaiblir le Rohan
afin que son véritable maître à Isengard puisse envahir ce pays
sans grande difficulté.
Il échoue dans sa perfide entreprise grâce aux
conseils avisés de Gandalf. Le magicien réussit à ce que le vieux
roi sorte de sa torpeur et se décide à agir en levant son armée
qui ira rejoindre les troupes de Gondor. On peut aisément imaginer
les talents de persuasion ainsi que la patience dont Gandalf doit
faire preuve pour amener Théoden à ne plus regarder la réalité
à travers le filtre gauchissant des mensonges de Langue de Serpent.
Le monarque est encore sous l'influence des paroles fallacieuses
de son serviteur lorsque Gandalf arrive à Meduseld (ch. VI, Livre
III), où il reçoit un accueil glacial à travers lequel transparaît
toute la défiance du roi envers le magicien, et dont Grima est
sans aucun doute le principal instigateur :
'I greet you,' he said, 'and maybe you look for
welcome. But truth to tell your welcome is doubtful here, Master
Gandalf. You have ever been a herald of woe. Troubles follow you
like crows, and ever the oftener the worse. I will not deceive
you: when I heard that Shadowfax had come back riderless, I rejoiced
at the return of the horse, but still more at the lack of the
rider (.) Why should I welcome you, Gandalf Stormcrow? Tell me
that.'[89]
Cependant, à force de persévérance, Gandalf parvient
à triompher de ces préjugés et à montrer au vieux roi ce que la
situation est réellement.
Il est important de remarquer que Gandalf ne
recoure jamais aux dons que son rang supérieur d'Istari lui confère,
au contraire de Saruman qui se sert de sa voix pateline pour abuser
ceux qu'il cherchait précédemment à passer au fil de l'épée[90]. Il se contente uniquement d'éclairer
de sa sagesse et de ses connaissances ceux qui sont dans l'obscurité.
Le pouvoir de Gandalf n'est pas coercitif, il ne fait que guider
les peuples libres dans leur lutte contre Sauron, même si cela
prend parfois du temps à certains pour regarder la réalité en
face. Il ne faut pas oublier que Théoden a déjà rejeté les conseils
de Gandalf une fois auparavant. On est alors appelé à se remémorer
les paroles que l'Elfe Gildor Inglorion adresse à Frodo lors de
leur rencontre dans la Comté, en ce qui concerne le risque qu'on
encoure à donner des conseils ("'advice is a dangerous
gift'"[91]), principalement à ceux qui ne sont pas encore
prêts à entendre la vérité.
Le rôle que joue Gandalf auprès des autres personnages
est résumé dans ce passage de la longue lettre que Tolkien écrivit
à Milton Waldman en 1951 :
Their [the Wizards'] powers are directed primarily
to the encouragement of the enemies of evil, to cause them to
use their own wits and valour, to unite and endure. (.) Gandalf
whose function is especially to watch human affairs (Men and Hobbits)
(.)[92]
Sa tâche est avant tout celle d'un formateur,
d'un guide qui aide les autres personnages à se maintenir ou à
regagner le droit chemin ainsi qu'à exploiter au mieux les qualités
qu'ils possèdent dans la lutte contre Sauron (la vaillance et
sa capacité à galvaniser ses troupes en ce qui concerne Théoden).
L'un des atouts majeurs des meneurs des forces
de l'ouest est la confiance qu'ils inspirent à leurs hommes ainsi
que la motivation qu'ils leur insufflent. Gandalf et Théoden en
sont deux exemples, mais la meilleure illustration reste sans
conteste Aragorn, qui incarne ce rôle au cours de la majeure partie
du récit : à la tête de la Compagnie de l'Anneau dans un
premier temps, puis des Dúnedain. L'héritier d'Isildur, notamment
par son courage et sa bienveillance naturels, s'attire le respect
et un attachement profond de ses compagnons de route à tel point
que ces derniers en arrivent parfois à dépasser leurs limites
personnelles grâce à la force qu'ils tirent de la grandeur d'Aragorn.
C'est le cas de Gimli qui l'accompagne sur le Chemin des Morts,
au prix d'une peur panique ("he must either find
an ending and escape or run back in madness to meet the following
fear"[93]),
mais qu'il maîtrise néanmoins grâce, peut-on le supposer, aux
nobles sentiments qu'Aragorn lui inspire. Juste avant leur départ
pour le Chemin des Morts, Eowyn rappelle à ce dernier l'indéfectible
amitié que ces compagnons lui témoigne :
'Therefore I say to you, lady: Stay! For you
have no errand to the south.'
'Neither have those others who go with thee.
They go only because they would not be parted from thee - because
they love thee.'[94]
Les sentiments qu'Aragorn suscite au sein de
ses troupes s'opposent à la terreur qui envahit les cohortes de
Mordor à l'arrivée de leurs capitaines, les Spectres de l'Anneau.
L'autorité (en termes d'influence) d'Aragorn, ainsi que celle
de Gandalf, ne sont pas basées sur une relation de domination
comme cela peut l'être pour les serviteurs de Mordor. Des liens
humains (respect, confiance), que l'adversité ne fait que renforcer,
et non de subordination se tissent entre Aragorn et ceux qui combattent
à ses côtés. L'héritier d'Isildur n'est donc pas un chef qui impose
sa volonté mais un homme que l'on choisit de suivre de son plein
gré ("'But those who follow me do so of their free will;
and if they wish now to remain and ride with the Rohirrim, they
may do so.'"[95]).
Par conséquent c'est grâce à ces valeurs que
les forces de l'Ouest, en dépit de leur infériorité numérique,
parviennent à résister aux assauts de Sauron le temps que l'Anneau
Unique soit emmené en Mordor et jeté dans le feu de la Montagne
du Destin. Pour Gandalf et ses compagnons l'issue du conflit dépend
entièrement de la réalisation de cette dernière action, ce qui
tend à prouver que le véritable enjeu ne se situe pas sur le champ
de bataille, même si ce dernier occupe une position à ne pas négliger.
En outre, c'est uniquement grâce à la longanimité
de Frodo que la destruction de l'Anneau peut se produire. Le Porteur
de l'Anneau prend en effet pitié de Gollum et lui laisse la vie
sauve, bien que celui-ci représente une menace potentielle pour
sa propre survie et celle se Sam. La preuve en est qu'à leur arrivée
en Mordor, il livre ses deux compagnons d'infortune à l'araignée
géante Arachne ; Gollum est tellement obnubilé par son Trésor
qu'il ne peut s'empêcher de tenter de le récupérer tôt ou tard,
et à n'importe quel prix. La miséricorde du Hobbit, qui va à l'encontre
de toute prudence, peut être vue comme l'antithèse même du caractère
impitoyable que la guerre réveille ou permet de laisser libre
cours chez certains hommes. Les temps de guerre ne sont généralement
pas des moments propices à la pitié, surtout lorsque cela est
susceptible d'être une source de danger par la suite.
Frodo lui-même, dans un premier temps, est aussi
guidé par ce principe de prudence qui aurait voulu que Gollum
soit mis hors d'état de nuire, quitte à le tuer le cas échéant :
'(.) What a pity that Bilbo did not stab that
vile creature, when he had a chance!'
'Pity? It was Pity that stayed his hand. Pity,
and Mercy: not to strike without need. And he has been well rewarded,
Frodo. Be sure that he took so little hurt from the evil, and
escaped in the end, because he began his ownership of the Ring
so. With Pity.'
'(.) Now at any rate he is as bad as an Orc,
and just an enemy. He deserves death.'
'(.)My heart tells me that he has some part to
play yet, for good or ill, before the end; and when that comes,
the pity of Bilbo may rule the fate of many - yours not least.'[96]
Frodo en vient cependant à se ranger à l'avis
de Gandalf lorsqu'il rencontre lui-même Gollum (Livre IV, ch.
I : The Taming of Sméagol), et les paroles du vieux
magicien lui reviennent alors en tête[97], retenant ainsi sa main, de
même que celle de Sam, de frapper la créature recroquevillée à
leurs pieds. Frodo fera constamment par la suite, et jusqu'au
dénouement final, preuve d'une grande magnanimité envers Gollum,
sentiment qu'il essaiera de faire partager à Sam (sans grand succès),
contrôlant toujours ce dernier dans ses accès de colère envers
Sméagol. C'est sans aucun doute la voix du bon sens qui parle
à travers Sam, qui est désireux de se débarrasser de leur guide
sournois ; et cependant, conscient du danger qu'il représente,
Frodo se refuse à toute action contre Gollum, dont il pense qu'il
a aussi un rôle à jouer dans la réalisation de leur quête. Prémonition
qui s'avère effectivement être fondée puisqu'au moment où Frodo
cède au pouvoir de l'Anneau, c'est Gollum qui prend le relais
et le détruit, bien que cela se produise contre son gré.
Sans cette miséricorde de la part du Porteur
de l'Anneau, l'artefact maudit n'aurait pu être détruit et le
destin des peuples libres aurait rapidement été scellé par le
déferlement des innombrables troupes à la solde de Mordor. Si
la guerre est abrégée et connaît un dénouement favorable, c'est
grâce au refus de Frodo de céder à la violence. La renonciation
et la retenue sont donc, étrangement et de façon originale, les
moyens (les seuls et uniques) par lesquelles la victoire peut
s'accomplir. Ainsi apparaît toute l'importance des relations humaines
pour les forces de l'ouest, qui luttent avec les valeurs qu'elles
cherchent à défendre ; il n'y a pas de cette façon de dichotomie
entre la fin envisagée et les moyens employés (contrairement à
ce que Saruman tente de faire accepter à Gandalf[98]), contenant de la sorte tout glissement vers
le désir du pouvoir de l'Anneau comme fin en soi (comme le démontre
l'exemple de Saruman).
Frodo devient un parangon du refus de la violence
puisque lors du Nettoyage de la Comté, qui consiste à chasser
Saruman et ses hommes de main du pays des Hobbits qu'ils étaient
en train de défigurer, il se fait encore l'apôtre de la non-violence.
Il laisse en effet la tâche militaire d'organiser la défense et
l'expulsion des ruffians aux héros de guerre que sont Merry et
Pippin, qui s'acquittent de cette mission avec diligence et efficacité.
Frodo préfère rester en retrait des combats, regrettant les morts
qu'ils occasionnent de chaque côté :
'Fight ?' said Frodo. 'Well, I suppose it
may come to that. But remember: there is to be no slaying of hobbits,
not even if they have gone over to the other side. Really gone
over, I mean; not just obeying ruffians' orders because they are
frightened. No hobbit has ever killed another on purpose in the
Shire, and it is not to begin now. And nobody is to be killed
at all, if that can be helped. Keep your tempers and hold your
hands to the last possible minute!'[99]
b) Danger de l'hermétisme
Le danger pour les forces de l'ouest peut aussi
provenir "de l'intérieur", de ceux qui sont hermétiques
aux valeurs humaines que déploient notamment les membres de la
Compagnie de l'Anneau. Le personnage le moins ouvert à l'amitié,
la confiance en les autres et l'espoir que cultivent Gandalf et
ses compagnons est indiscutablement Denethor. Ce dernier ne croit
pas en la fraternité qui doit s'instaurer entre les peuples libres
pour résister à l'Ennemi. Il ne croit qu'en son propre royaume
dont il pense être le chef légitime. Un chef qui est d'un style
bien différent de celui d'Aragorn, puisque si ce dernier tire
son autorité de l'attachement que ses hommes lui témoignent, l'Intendant
de Gondor est quant à lui beaucoup plus rigide dans sa manière
de concevoir le rôle d'un meneur. Il insiste sur l'importance
de la hiérarchie à laquelle il est convaincu qu'il ne faut pas
déroger :
'But I say to thee, Gandalf Mithrandir, I will
not be thy tool! I am Steward of the House of Anárion. I will
not step down to be the dotard chamberlain of an upstart. Even
were his claim proved to me, still he comes but of the line of
Isildur. I will not bow to such a one, last of a ragged house
long bereft of lordship and dignity.'[100]
Ce passage est révélateur de l'impression de
supériorité de Denethor de sa lignée sur celle d'Aragorn en raison
de la présence au pouvoir de cette première depuis de longues
années. Denethor, dans son immense fierté, considère que cela
serait dégradant pour lui de remettre son royaume à l'héritier
d'Isildur. Il est en effet trop attaché au pouvoir pour être capable
d'y renoncer. Tolkien, dans une lettre à W.H. Auden, le décrit
comme un politicien, avec toutes les connotations négatives que
ce terme implique[101]. Son royaume, qui se confond
parfois avec ses intérêts personnels, est sa principale préoccupation,
il est donc hors de question en ce qui le concerne de "s'abaisser"
en se mettent au service d'un autre ("I will not be thy
tool !"). Sur ce point l'Intendant de Gondor se
tient donc à l'opposé de l'altruisme et du dévouement d'Aragorn,
qui tait son rang pour se mettre humblement au service de la lutte
contre l'Ennemi, qui se nourrit des dissensions que peut générer
l'hybris de certains.
Si son orgueil le fait s'éloigner d'Aragorn,
il le rapproche au contraire de Saruman. Les deux vieillards sont
en effet bien trop fiers pour accepter le compromis et le pardon
de leurs fautes que Gandalf leur propose. La ressemblance est
frappante puisque les deux personnages semblent marquer un temps
d'hésitation à la suite de l'offre de Gandalf avant de sombrer
irrémédiablement dans le mal et la folie[102]
(Denethor a succombé à ce que la critique de Beowulf qualifie
de malitia, à savoir "inner growth of pride
and avarice (.), perversion of the mind and will"[103]).
Denethor refuse par fierté mais aussi parce qu'il
a regardé dans le Palantir qu'il a en sa possession, et par l'intermédiaire
duquel le Seigneur Ténébreux a pu lui montrer l'imposante armée
qu'il est sur le point de faire déferler sur les territoires de
l'ouest, à commencer par le Gondor ("'To this City
only the first finger of its hand has been stretched. All the
East is moving.'"[104]). On comprend alors le désespoir
qui a envahi Denethor, qui ne croit pas qu'il soit possible de
triompher autrement que par la guerre. Il ne porte absolument
aucun espoir en la réussite de la tâche de Frodo ; il doute
même du bien-fondé de cette entreprise, regrettant que Boromir
n'ait pu acquérir l'Anneau pour le mettre à profit :
'(.) He [Boromir] would have remembered his father's
need, and would not have squandered what fortune gave. He would
have brought me a mighty gift.'
'(.) To use this thing is perilous. At this hour,
to send it in the hands of a witless halfling into the land of
the Enemy himself, as you have done, and this son of mine, that
is madness.'[105]
Son hermétisme aux valeurs humaines, que Gandalf
essaie en vain de lui faire perdre, conduit cet homme que l'orgueil
a rendu inflexible ("'But if doom denies this to me, then
I will have naught: neither life diminished, nor love halved,
nor honour abated.'"[106])
à mettre fin à ses jours. L'Intendant est incapable de s'adapter
aux exigences de la situation (contrairement à Frodo dont on a
vu le changement d'attitude à l'égard de Gollum - avec les résultats
positifs que cela entraîne), il vit par conséquent dans un passé
qu'il ne peut se résoudre à voir disparaître ("'I
would have things as they were in all the days of my life,' answered
Denethor, 'and in the days of my longfathers before me (.)'"[107]),
et il ne lui reste par conséquent d'autre choix que de partir
avec ce monde qui prend fin.
Ce type de comportement représente donc bien
un danger pour les forces de l'ouest car il sème la discorde parmi
des hommes qui se devraient de lutter ensemble et non les uns
contre les autres. Et comme le fait remarquer Gandalf, ceci fait
le jeu de Sauron puisque le temps passé à régler ces querelles
intestines est autant de temps perdu dans le combat contre l'Ennemi,
qui ne peut que profiter de l'affaiblissement de l'opposition
qu'il rencontre ("'Work of the Enemy!' said Gandalf.
'Such deeds he loves: friend at war with friend; loyalty divided
in confusion of hearts.'"[108]).
3) Une alternative
au pessimisme ?
a) Les notes d'espoirs
Il semble que la sympathie (au sens d'approbation,
de bienveillance) de Tolkien ne soit pas dirigée vers Denethor
mais plutôt en direction de Gandalf ainsi que de tous les autres
personnages qui ne cèdent pas au désespoir, et qui, sans gage
de victoire finale, continuent à lutter contre l'Ennemi. Toute
la réprobation de Tolkien envers la résignation de Denethor apparaît
dans le suicide par le feu que commet ce dernier (il est important
de souligner qu'il est le seul personnage de l'histoire à mettre
fin à ses jours) - acte inacceptable pour un fervent catholique
comme Tolkien (il s'agit d'une atteinte contre la vie que Dieu
donne étant donné que ce n'est pas du ressort de l'homme de décider
quand celle-ci doit prendre fin). Les convictions de Tolkien sont
exprimées par Gandalf, qui manifeste directement sa désapprobation
en admonestant l'Intendant de Gondor à ce sujet :
'Authority is not given to you, Steward of Gondor,
to order the hour of your death,' answered Gandalf. 'And only
the heathen kings, under the domination of the Dark Power, did
thus, slaying themselves in pride and despair, murdering their
kin to ease their own death.'[109]
Tolkien ne peut en effet que condamner ce défaitisme
et cette attitude démissionnaire qui va à l'encontre de l'une
des idées fortes que The Lord of the Rings semble porter,
de manière intentionnelle ou non, (et l'on est apparemment en
droit de chercher certaines des convictions de Tolkien dans son
ouvre puisqu'il dit lui-même : "So something
of the teller's own reflections and 'values' will inevitably get
worked in"[110]),
et qui est l'alternative qu'il offre au pessimisme que la guerre
est susceptible d'engendrer.
Cette alternative s'incarne dans le personnage
de Frodo, qui démontre qu'il est possible de résister au mal environnant,
même lorsque celui-ci est endémique, par l'effort personnel (dans
le sens fort du terme en tant qu'action qui oblige à prendre sur
soi). De par son admirable abnégation, qui ressemble pratiquement
à un sacrifice avant son sauvetage in extremis par les
Aigles, qui le trouvent inconscient (de même que Sam) sur les
pentes de la Montagne du Destin, Frodo fait la démonstration qu'il
ne faut jamais perdre espoir (bien qu'il doute fortement à certains
moments) et qu'à force de persévérance il est toujours possible
de se sortir des situations les plus délicates.
Les qualités qui permettent à Frodo de surmonter
l'adversité semblent se résumer en la charité chrétienne telle
qu'elle est décrite dans la Première épître aux Corinthiens[111] :
La charité est longanime ; la charité est
serviable ; elle n'est pas envieuse ; la charité ne
fanfaronne pas, ne se gonfle pas ; elle ne fait rien d'inconvenant,
ne cherche pas son intérêt, ne s'irrite pas, ne tient pas compte
du mal ; elle ne se réjouit pas de l'injustice, mais elle
met sa joie dans la vérité. Elle excuse tout, croit tout, espère
tout, supporte tout.
(1 Cor 134-7).
C'est parce qu'il est capable de supporter le
fardeau physique et psychologique de l'Anneau ainsi que d'épargner
Gollum, qui mériterait effectivement la mort[112] que Frodo parvient à aller
jusqu'au bout de lui-même et à ne céder à la corruption de l'objet
néfaste que lorsque son pouvoir devient totalement irrésistible
(son apostasie ne peut lui être reproché car elle est tout simplement
inéluctable[113]). Cependant, son échec personnel est racheté
par les qualités qu'il a démontré auparavant[114]. Son manquement final n'est
pas de son ressort, contrairement à son parcours pour en arriver
jusqu'au Mordor, qui est le produit de ses choix, seuls faits
sur lesquels il peut donc être jugé :
But we can at least judge them by the will and
intentions with which they entered the Sammath Naur; and
not demand impossible feats of will, which could only happen in
stories unconcerned with real moral and mental probability.[115]
Si son comportement passé à un effet rédempteur
sur sa personne ("By a situation created by his
'forgiveness', he was saved himself, and relieved of his burden"[116]),
il faut se tourner vers le destin pour trouver l'élément extérieur
qui va venir "sauver" la cause et les valeurs pour lesquelles
le Hobbit a donné le meilleur de lui-même[117].
Les circonstances peuvent en effet prendre le
relais pour pallier l'imperfection humaine, comme on peut le constater
au cours de la scène de la destruction de l'Anneau Unique. Frodo
ayant succombé à son pouvoir, le conserve plutôt que de le jeter
dans le feu, occasion dont profite Gollum pour récupérer son Trésor
en sectionnant le doigt auquel le Porteur de l'Anneau l'a glissé.
Mais en sautant de joie sur les bords du gouffre, il chute dans
la fournaise, parachevant la mission personnelle de Frodo et apportant
aussi par conséquent la victoire finale des peuples libres dans
leur guerre contre Sauron.
Les circonstances finales, bien que plausibles,
ne sont pas neutres, car elles penchent ostensiblement en faveur
de Frodo et de ses compagnons en mettant un terme au mal contre
lequel ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir. Le destin
apporte la touche finale à des efforts qui tendaient à cette conclusion
même, et que lui seul en définitive rend possible. Les circonstances
salutaires qui amènent la destruction de l'Anneau compensent la
faillibilité humaine en s'apparentant aux principes de la justice
divine, qui récompense le bien (Frodo en achevant sa quête et
les forces de l'ouest en leur apportant la victoire) et punit
le mal (Gollum et Saruman)[118].
Cependant, il faut se garder de conclure hâtivement à une intervention
divine directe puisque dans The Lord of the Rings Tolkien
ne fait référence qu'en de rares occasions (et généralement de
façon allusive) à la théologie de la Terre du Milieu où les peuples
semblent livrés à eux-mêmes. Il faut se contenter d'avancer que
le principe de la justice divine peut aider à expliquer le dénouement
et paraît s'accorder avec la vision que Tolkien nous offre de
son monde imaginaire (et qui s'inspire de la réalité) :
All we do know, and that to a large extent by
direct experience, is that evil labours with vast power and perpetual
success - in vain: preparing always the soil for unexpected good
to sprout in. So it is in general, and so it is in our own lives.[119]
L'exemple de Frodo est donc porteur d'espoir
puisqu'il démontre qu'en dépit de l'imperfection humaine il reste
néanmoins possible de résister au mal. Son cas facilite d'autant
plus l'empathie du lecteur étant donné que Frodo n'est pas un
personnage doté de pouvoirs extraordinaires (comme Gandalf) ni
le descendant d'une grande lignée de rois (comme Aragorn). Les
Hobbits ne semblent pas provenir d'un lointain passé mythique
comme bon nombre de personnages du récit, mais paraissent au contraire
plus proche de notre temps par leur nature et leur comportement[120], ce qui explique pourquoi
il s'agit sans aucun doute du type de personnages avec lequel
il est le plus facile de s'identifier.
C'est grâce aux qualités de l'un de ses êtres
à première vue banals et peu concernés par les tenants et les
aboutissants des affaires des Grands de la Terre du Milieu, que
le monde que ces derniers tentent désespérément de préserver,
et dans lequel les Hobbits mènent une existence insouciante, peut
être sauvé ("'salvation' of the world and Frodo's own
'salvation' is achieved by his previous pity and forgiveness
of injury"[121]).
Le message d'espoir semble par conséquent être
double. L'exemple de Frodo nous laisse entrevoir que les efforts
qu'il fournit sont accessibles à tous (il est bon de se rappeler
que lui-même ne se croit pas capable de mener sa tâche à bien,
mais l'accepte malgré tout car il a l'intime conviction que ce
devoir lui incombe[122]),
et que la capacité à résister au mal et au désespoir n'est pas
réservée à une élite aux qualités morales exceptionnelles :
on a en effet vu que les plus grands sont souvent les plus faillibles.
En outre, The Lord of the Rings démontre
aussi l'importance de l'union qui doit s'instaurer pour pouvoir
résister au mal de façon effective (le mal sème la discorde et
en tire profit). Cet aspect apparaît assez clairement dans l'interdépendance
qui s'établit entre les puissants et les humbles. Les plans des
chefs de file des forces de l'ouest (Gandalf, Elrond, Galadriel.)
reposent sur la réussite de la mission assignée au Hobbit Frodo,
qui paraît bien impuissant (physiquement) et inexpérimenté pour
aller s'enfoncer dans le territoire de l'Ennemi. Cependant, sans
ce petit personnage ordinaire (en apparence tout du moins) les
puissants guerriers et les sages n'auraient aucun espoir de victoire
face au Mordor. Inversement, sans la diversion créée par la résistance
des peuples libres (non seulement par leurs forces armées, mais
aussi en regardant dans le Palantir d'Orthanc pour Aragorn), qui
détourne l'attention du Seigneur Ténébreux, Frodo et Sam n'auraient
probablement pas bénéficié de la même opportunité pour s'infiltrer
aussi loin en territoire adverse.
Les liens étroits qui unissent les deux groupes
se trouvent résumés dans ces lignes extraites de la longue lettre
que Tolkien écrivit à Milton Waldman :
(.) the last Tale is to exemplify most clearly
a recurrent theme: the place in 'world politics' of the unforeseen
and unforeseeable acts of will and deeds of virtue of the apparently
small, ungreat, forgotten in the places of the Wise and Great
(good as well as evil). A moral of the whole is the obvious one
that without the high and noble the simple and vulgar is utterly
mean; and without the simple and ordinary the noble and heroic
is meaningless.[123]
Ce serait cependant une erreur d'aller aussi
loin que de qualifier The Lord of the Rings d'ouvre optimiste.
On y trouve effectivement des notes d'espoirs, mais celles-ci
sont mitigées.
b) Un monde tourmenté
La première nuance apparaît dans le coût personnel
que Frodo doit payer pour avoir emmené l'Anneau jusque la Montagne
du Destin. Dans son cas, on pourrait même parler de contrecoup,
que le Hobbit subit à la suite de la destruction de l'artefact
qu'il a (sup)porté de longs mois durant. Vincent Ferré fait remarquer
dans son ouvrage Tolkien : sur les rivages de la Terre
du Milieu[124] que Frodo connaît une mort métaphorique à travers l'anéantissement
de l'Anneau, événement qui le modifie radicalement car il ne sera
plus jamais le même par la suite (ne serait-ce que physiquement
puisqu'il a perdu un doigt)[125]. Si l'on a vu que la "charité"
dont il fait preuve a un effet rédempteur sur lui, il n'en reste
pas moins qu'une forte sensation de manque s'empare de Frodo (comparable
à celle qui habite l'autre personnage qui a longtemps porté l'Anneau :
Gollum), il faut en effet se souvenir qu'il n'a pas abandonné
l'Anneau de son plein gré mais qu'il en a été dépossédé. À son
retour dans la Comté, Frodo devient alors l'ombre du Hobbit qu'il
a été : il n'a plus goût à la vie ("'It is
gone for ever,' he said, 'and now all is dark and empty.'"[126]) et a perd toute consistance
en menant une existence terne et retirée. Son attachement pour
la Comté et la vie qu'elle offre ont disparu, remplacés par le
souvenir douloureux et obsédant de l'Anneau que ses doigts continuent
à chercher (illusion des amputés) :
On the thirteenth of that month Farmer Cotton
found Frodo lying on his bed; he was clutching a white gem that
hung on a chain about his neck and he seemed half in a dream.[127]
Le prix à payer pour avoir pu rendre
la victoire possible est élevé sur le plan personnel pour Frodo,
dont la désaffection générale est si grande qu'il finit par prendre
la mer en direction de l'Ouest, vers Valinor, quittant à jamais
sa terre natale.
Le constat global est plus lourd encore étant
donné que le "dépérissement" propre à Frodo n'est pas
isolé, il est le reflet du dépérissement général qui sévit en
Terre du Milieu. Le récit prend place à une période charnière
de son histoire : la fin du Troisième Âge, qui marque la conclusion
d'un monde et l'avènement prochain d'un nouveau. C'est le terme
du règne des Elfes, qui vont partir en masse en direction de l'Ouest,
au delà de la mer, pour rejoindre le séjour des dieux. Cela va
désormais être au tour des Hommes de régir la Terre du Milieu.
Cette fin d'ère est placée sous le signe de la
perte irrémédiable, une impression qui n'est pas uniquement due
au départ des Elfes dont les efforts fournis pour conserver et
protéger la Terre du Milieu du mal vont progressivement s'éteindre.
Le destin des Ents contribue également à alimenter ce sentiment.
La lueur d'espoir que ces derniers entretiennent au sujet de leurs
femmes, qu'ils recherchent depuis de nombreuses années, s'éteint
un peu plus au cours du récit, car aucun des personnages qu'ils
côtoient, d'où qu'il vienne, ne les a vues ni n'en a entendu parler.
Il semble donc que les Ents soient irrémédiablement condamnés
à décroître jusqu'à leur disparition totale : demeurant pour un
temps indéfini un vestige du passé dans un monde où ils n'ont
plus leur place.
L'effet destructeur du temps est renforcé par
la guerre, qui met un terme au Troisième Âge. Si certaines choses
sont appelées à disparaître au cours de l'évolution du temps,
la guerre a pour effet non seulement d'accélérer ce processus,
mais aussi de détruire de nombreuses personnes et choses de qualité
qui n'étaient pas censées périr. On comprend alors pleinement
la nostalgie prégnante dont est pénétrée la Terre du Milieu. Gandalf
et ses compagnons luttent contre un ennemi dont l'ouvre de destruction,
commencée des centaines d'années auparavant, ne peut être totalement
endiguée, mais uniquement minimisée. De là découle l'impression
diffuse que le nouveau monde qui va éclore aura beaucoup perdu
de la beauté et de la majesté de son prédécesseur, il sera en
effet construit à partir de ce qui aura pu être préservé de la
malfaisance et de la nocivité de Sauron. La nostalgie qui caractérise
The Lord of the Rings est restitué dans cet extrait de
dialogue entre Gandalf et Théoden :
'Yet also I should be sad,' said Théoden. 'For
however the fortune of war shall go, may it not so end that much
that was fair and wonderful shall pass for ever out of Middle-earth?
'It may,' said Gandalf. 'The evil of Sauron cannot
wholly be cured, nor made as if it had not been. But to such days
we are doomed. Let us now go on with the journey we have begun!'[128]
La Terre du Milieu n'aura plus jamais la même
saveur pour ceux qui ont connu la guerre de l'Anneau et qui voient
partir les derniers représentants du Troisième Âge en direction
de l'Ouest, comme le fait remarquer Gimli à Legolas lorsque ce
dernier ressent l'appel du large ("'There are countless
things still to see in Middle-earth, and great works to
do. But if all the fair folk take to the Havens, it will be a
duller world for those who are doomed to stay.'"[129]). Un avis similaire avait déjà été exprimé
par Gandalf lors du Conseil d'Elrond : "'But maybe when
the One has gone, the Three will fail, and many fair things will
fade and be forgotten. This is my belief.'"[130]
Le monde sera peut être plus terne mais il faudra
néanmoins continuer à rester vigilant. Sauron a bien été vaincu
et ne reparaîtra plus jamais sous une forme incarnée sur la Terre
du Milieu, mais le mal lui-même n'est pas complètement éradiqué.
Il resurgira en effet par la suite ("'Always after a defeat
and a respite, the Shadow takes another shape and grows again.'"[131])
comme le démontre le texte que Tolkien avait commencé, The
New Shadow, qui se déroule cent ans après la chute de Sauron
et qui voit le retour du mal. Cette conception cyclique s'accorde
en effet avec les phases de lutte pour supprimer le mal (ses incarnations
tout du moins) et sa résurgence régulière au cours des trois premiers
Âges de la Terre du Milieu dont l'histoire est recensée dans The
Silmarillion.
Cette façon de concevoir le mal relativise donc
la victoire des forces de l'ouest, qui, bien que remarquable et
nécessaire, mais n'est pas finale. La destruction de l'Anneau
ne correspond donc pas à l'élimination définitive du mal.
Conclusion
Cette vision d'un mal vu comme indéracinable
que Tolkien développe dans son ouvre est en adéquation avec sa
conception personnelle de l'histoire humaine, qui prend appui
sur ses croyances religieuses (à savoir l'homme est imparfait
et vit dans un monde déchu), qu'il se représente comme une défaite
continuelle :
Actually I am a Christian, and indeed a Roman
Catholic, so that I do not expect 'history' to be but a 'long
defeat' - though it contains (and in a legend may contain more
clearly and movingly) some samples or glimpses of final victory.[132]
L'ambivalence que l'on a pu constater entre les
notes d'espoirs suscitées par le comportement de certains personnages
et un monde où le mal ne peut être éradiqué, et que l'on retrouve
de même dans cette citation, est un trait caractéristique de la
personnalité de Tolkien (ce qui confirme donc la citation de The
Letters of J.R.R. Tolkien faite plus haut : 'So
something of the teller's own reflections and "values"
will inevitably get worked in'). C'est ce balancement
constant entre espoir et sentiment de désespérance qui amène Verlyn
Flieger dans Splintered Light à qualifier Tolkien de "a
man of antitheses".[133] On comprend alors que les
nombreux conflits (intérieurs ou sur les champs de bataille) que
l'on retrouve dans son ouvre vont plus loin que la fiction et
sont peut être le reflet de la propre nature de Tolkien.
Qu'il s'agisse de luttes à un niveau personnel
ou bien de réelles batailles, il démontre une grande compréhension
et une perspicacité affinée des enjeux impliqués. On a en effet
vu que The Lord of the Rings s'approche d'un certain réalisme
de par la richesse thématique qu'il développe autour de la guerre.
On pourrait même aller jusqu'à parler d'une certaine assimilation
du traumatisme de la guerre chez Tolkien, une tâche dont on peut
imaginer la difficulté pour un homme qui a vécu les deux Guerres
Mondiales de manière intense (la Première en tant que soldat envoyé
au front dans le nord de la France et la Seconde en tant que père
dont l'un des fils servait dans l'Armée de l'air britannique).
Ceci transparaît dans l'équilibre fragile qui caractérise son
ouvre, qui oscille entre la reconnaissance et l'acceptation du
mal comme élément inhérent de l'histoire humaine et l'espoir qu'il
conserve en l'homme (bien qu'il soit imparfait) pour le combattre
et le refouler. Le mal qui apparaît donc comme l'enjeu majeur
de la guerre chez Tolkien puisqu'il est la raison même de tous
les conflits qui secouent Arda.
Tolkien est d'autant plus conscient et se sent
concerné par la guerre et ses conséquences qu'elle constitue une
grande menace pour les valeurs auxquelles il est si attaché ;
une tension que Charles Williams a bien ressentie comme étant
au cour de The Lord of the Rings :
C. Williams who is reading it all [The Lord
of the Rings] says the great thing is that its centre
is not in strife and war and heroism (though they are depicted
and understood) but in freedom, peace, ordinary life and good
liking.[134]
Tolkien ne fait effectivement pas
l'apologie de la guerre (ni ne la valorise, comme l'ont dit certains
critiques, qui ont parfois qualifié Tolkien de fasciste) comme
on a pu le voir, mais est profondément concerné par ce mal qui
a marqué son siècle au fer rouge. Sa réflexion sur la guerre est
donc présente dans ses écrits majeurs, qui abordent tous, bien
que différemment, ce problème.
Il serait par conséquent approprié
de regarder la façon dont il le traite dans The Hobbit
(qui présente une seule grande scène de bataille, mais qui représente
néanmoins une charnière structurelle du récit) et The Silmarillion
dont la guerre semble être l'un des fils conducteurs. En outre,
l'étude gagnerait en pertinence grâce aux douze volumes de The
History of Middle-earth, qui nous offrent une perspective
critique intéressante en nous livrant différentes versions retraçant
l'évolution des textes (et donc de la pensée) de Tolkien.
Bibliographie
I. Ouvres de Tolkien
The Hobbit: or There and Back Again. 1937.
Londres : HarperCollinsPublishers, 1996.
The Letters of J.R.R. Tolkien, éd. de
H. Carpenter. 1981. Londres : HarperCollinsPublishers,
1995.
The Lord of the Rings. Londres : HarperCollinsPublishers,
1999.
éd. originale en trois volumes :
The Fellowship of the Ring. Londres :
Allen & Unwin, 1954.
The Two Towers. Londres : Allen &
Unwin, 1954.
The Return of the King. Londres : Allen
& Unwin, 1955.
The Silmarillion, éd. de Ch. Tolkien.
1977. Londres : HarperCollinsPublishers, 1999.
II. Ouvrages consacrés à Tolkien
FERRÉ, V., Tolkien : sur les rivages
de la Terre du Milieu. Christian Bourgois, 2001.
FLIEGER, V., Splintered Light: Logos and Language
in Tolkien's World. Grand Rapids : Eerdmans, 1983.
FONSTAD, K.W., The Atlas of Middle-earth.
Boston : Houghton Mifflin, 1991.
SHIPPEY, T., J.R.R. Tolkien. Author of the
Century. Londres : HarperCollinsPublishers,
2000.
III. Articles consacrés à Tolkien
BELL, D., "The Battle of the Pelennor Fields:
An Impossible Victory." Mallorn: The Journal of the Tolkien
Society, 1982 Dec, 19, pp. 25-28
BONNAL, N., "Tolkien, héraut du cyberespace."
Famille Chrétienne, n° 1187 du 12 octobre 2000, pp. 50-53
CLARK, C., "Problems of Good and Evil in
Tolkien's The Lord of the Rings." Mallorn: The
Journal of the Tolkien Society, 1997 Sept, 35, pp. 15-19
ELLISON, J. A., "'The Legendary War and
the Real One': The Lord of the Rings and the Climate of
its Times." Mallorn: The Journal of the Tolkien Society,
1989 Sept, 26, pp. 17-20
FRIEDMAN, B., "Tolkien and David Jones:
The Great War and the War of the Ring." Clio, 1982
Winter, 11:2, pp. 115-136
LEWIS, A., "Boromir's Journey." Inklings,
1992, 10, pp. 135-143
-, "Arma Virumque Cano (Aeneid i.
1): Of Wars Real and Imaginary." Amon Hen, 1996 Mar,
138, pp. 10-11
LISNAK, L., "Influences of the Germanic
and Scandinavian Mythology in the Works of J.R.R. Tolkien."
Toid Romaani Filoloogia Alalt. / Acta et Comentationes Universitatis
Tartuensis Tartu, 1983, 646, pp. 77-91
SHIPPEY, T., "Tolkien as a Post-War Writer."
Mallorn: The Journal of the Tolkien Society, 1996 Winter,
21, pp. 84-93
YATES, J., "Tolkien the Anti-Totalitarian."
Mallorn: The Journal of the Tolkien Society, 1996 Winter,
21, pp. 233-45
IV. Autres textes
Ouvres
Beowulf, éd. de J. Tuso. New York : Norton
Critical Editions, 1975
La Bible, traduite en français sous la
direction de l'École Biblique de Jerusalem. Paris : Desclee
de Brouwer, 1975.
Le Clos du Cotentin, éd. par R. Lepelley
et M. Léon. Presses Universitaires de Caen, 1985
Sir Gawain and the Green Knight, éd. de
W.R.J. Barron. Manchester University Press, 1974
GRAVES, R., Goodbye to All That. 1929.
London : Penguin Modern Classics, 1973.
Article
KERLOUÉGAN, F., "La Mesnie Hellequin et
le Fantastique au Moyen Âge", éd. par D. Conso, N. Fick et
B. Poulle. Annales Littéraires de l'Université de Besançon,
1994, pp. 61-78
V. Site Internet
http://www.jrrvf.com
David Ledanois.
[*]
Note du webmaster : Cet article est le mémoire de DEA
de David Ledanois a bien voulu me confier pour vous le faire
découvrir. Je ne saurai trop l'en remercier. Comme à
chaque fois, je vous invite à faire part de vos réactions
sur le
Forum.
[1] J.R.R. Tolkien,
The Silmarillion. 1977. (Londres : HarperCollins
Publishers,
1999) p. 4.
[2] Humphrey Carpenter
(ed.),
The Letters of J.R.R. Tolkien. 1981. (Londres :
HarperCollins
Publishers, 1995) lettre n° 181, p. 233 :
'
The view, in the terms of my story, is that (.) every event
or situation has (at least) two aspects: the history and development
of the individual (it is something out of which he can get good,
ultimate good, for himself, or fail to do so), and the history
of the world (which depends on his action for its own sake)
(.).'
[3] L'ouest (sans
majuscule) est un terme générique qui s'applique aux territoires
de la Terre du Milieu qui ne sont pas sous la coupe de l'Ennemi,
tandis que l'Ouest (avec majuscule) décrit le séjour des dieux
au-delà de la mer.
[4] J.R.R. Tolkien,
The Fellowship of the Ring. 1954. (London : HarperCollins
Publishers,
1999) p. 100.
[5] Op. cit.,
p. 100.
[6] Op. cit.,
p. 122.
[7] Op. cit.,
p. 110.
[8] Op. cit.,
p. 111.
[9] Op. cit.,
p. 110.
[10]
Op. cit., p. 99 (nous soulignons).
[11] Op.
cit., pp. 121-122 : '
He caugt me several times trespassing
after mushrooms, when I was a youngster at Brandy Hall.'
[12] Op.
cit., p. 423.
[13] Op.
cit., p. 424.
[14] J.R.R.
Tolkien,
The Two Towers. 1954. (London : HarperCollin
sPublishers,
1999) p. 163 (nous soulignons).
[15] Karen Wynn
Fonstad,
The Atlas of Middle-Earth (Boston :
Houghton Mifflin Company, 1991) p. 148.
[16] The
Two Towers, p. 168.
[17] Op.
cit., p. 174 :
'The land had changed. Where before the
green dale had lain, its grassy slopes lapping the ever-mounting
hills, there now a forest loomed.'
[18] Op.
cit., p. 159.
[19] The
Atlas of Middle-Earth, p. 151.
[20] La parution
de
The Lord of the Rings sous forme de trilogie est une
concession faite aux éditeurs de la part de Tolkien, qui aurait
voulu qu'il soit publié en un seul volume (avec
The Silmarillion
si possible). Voir
The Letters of J.R.R. Tolkien, lettre
n° 126, p. 139 : '
I noted that the mass naturally divides
only between The Silmarillion
and The Lord
(each
about 600, 000 words), but the latter is not divisible except
into artificial fragments.'
[21] Op.
cit., lettre n° 140, pp. 170-71 : '
On reflection I prefer
for Vol. III The War of the Ring, since it gets in the Ring
again; and also is more non-committal, and gives less hint about
the turn of the story: the chapter titles have been chosen also
to give away as little as possible in advance.'
The War of the Ring est par ailleurs le titre que Christopher
Tolkien a donné au sixième volume de
The History of Middle-earth.
[22] Op.
cit., lettre n° 64, p. 75.
[23] The
Two Towers, p. 185.
[24] The
Return of the King, p. 139.
[25]
Op. cit., p. 140.
[26] The
Two Towers, p. 288.
[27] The
Letters of J.R.R. Tolkien, lettre n° 64, p. 75 (nous soulignons).
[28] Joseph
Tuso (ed.),
Beowulf (New York : A Norton Critical Edition,
1975) :
'(.) he suddenly seized a sleeping man, tore at him
ravenously, bit into his bone-locks, drank the blood from his
veins, swallowed huge morsels; quickly he had eaten all of the
lifeless one, feet and hands.' p. 13.
[29] Voir dans
l'édition critique de Tuso,
The Geats and the Swedes
par E.V.K. Dobbie pp. 178-180.
[30] The
Letters of J.R.R. Tolkien, lettre n° 131, pp. 145-46 :
'
By the last I intend all use of external plans or devices
(apparatus) instead of development of the inherent inner powers
or talents - or even the use of these talents with the corrupted
motive of dominating: bulldozing the real world, or coercing
other wills. The Machine is our more obvious modern form though
more closely related to Magic than is usually recognised.'
[31] The
Two Towers, p. 169.
[32] Op.
cit., p. 169 Il dit aussi un peu plus tard p. 171 '
But
the Orcs have brought a devilry from Orthanc'.
[33] Op.
cit., p. 169.
[34] Op.
cit., p. 84.
35] Op. cit.,
pp. 190-191.
[36] Op.
cit., p. 192.
[37] The
Return of the King, p. 223.
[38] The
Two Towers, p. 101.
[39] Op.
cit., p. 172 : '
We are the Uruk-hai: we do not stop the
fight for night or day, for fair weather or for storm. We come
to kill, by sun or moon.'
[40] Op.
cit., p. 168.
[41] The
Fellowship of the Ring, p. 341 (nous soulignons).
[42] Friedman,
Barton. "Tolkien and David Jones: The Great War and the
War of the Ring."
Clio vol. 11 n° 2 Winter 1982.
[43] "Tolkien
and David Jones", p. 121.
[44] The
Return of the King, p. 105.
[45] The
Two Towers, p. 168.
[46] Op.
cit., p. 149.
[47] Op.
cit., p. 149.
[48] The
Return of the King, p. 363 :
'(.) suddenly Wormtongue
rose up, drawing a hidden knife, and then with a snarl like
a dog he sprang on Saruman's back, jerked his head back, cut
his throat (.)'.
[49] Beowulf,
pp. 118-131.
[50] The
Two Towers, p. 121.
[51] The
Fellowship of the Ring, p. 351.
[52] Op.
cit., p. 324.
[53] The
Two Towers, p. 164.
[54] The
Return of the King, p. 58.
[55] Op.
cit., p. 59.
[56] Voir
"La
Cache Hèle-Tchyin / La Chasse Hellequin" pp. 120-125
dans l'ouvrage de R. Lepelley et M. Léon (ed.)
Le Clos du
Cotentin (Presses Universitaires de Caen, 1985) ainsi que
l'article de F. Kerlouégan "La Mesnie Hellequin et le Fantastique
au Moyen Age" pp. 61-78 dans les
Annales Littéraires
de l'Université de Besançon, 1994 (éditées par D. Conso,
N. Fick et B. Poule).
[57] The
Return of the King, p. 52.
[58] Op.
cit., p. 175.
[59] Shippey,
Tom. "Tolkien as a Post-War Writer."
Mythlore
1996, pp. 84-93.
[60] The
Return of the King, p. 179.
[61] Op.
cit., p. 181.
[62] Op.
cit., pp. 179-180.
[63] The
Letters of J .R.R. Tolkien, lettre n° 154, p. 197.
[64] The
Two Towers, p. 118.
[65] Op.
cit., p. 113.
[66] Op.
cit., p. 6.
[67] Beowulf,
pp. 143-44 :
'"and temptation itself is warfare."'
[68] The
Fellowship of the Ring, p. 480.
[69] Op.
cit., p. 481.
[70] Op.
cit., p. 481.
[71] Op.
cit., p. 480.
[72] Op.
cit., p. 469 (nous soulignons).
[73] Op.
cit., p. 480.
[74] Op.
cit., p. 81.
[75] The
Return of the King, pp. 220-221.
[76] Op.
cit., 221.
[77] Op.
cit., p. 265.
[78] Op.
cit., p. 266.
[79] Op.
cit., p. 206 :
'(.) and at his command the vale of Gorgoroth
became a garden of flowers and trees and brought forth fruit.
He had only to put on the Ring and claim it for his own, and
all this could be.'
[80] The Two
Towers, p. 296 :
'"(.) See, my precious: if we
has it, then we can escape, even from Him, eh? Perhaps we grows
very strong, stronger than Wraiths. Lord Sméagol? Gollum the
Great ? The
Gollum! Eat fish every day, three times
a day, fresh from sea. Most precious Gollum! Must have it. We
wants it, we wants it, we wants it!'
[81] The
Return of the King, p. 371 : '
One evening Sam came into
the study and found his master looking very strange. He was
very pale and his eyes seemed to see things far away. "What's
the matter, Mr. Frodo?" said Sam. "I am wounded,"
he answered, "wounded; it will never really heal."'
[82] W.R.J.
Barron, (éd.),
Sir Gawain and the Green Knight (Manchester
University Press, 1974), p. 161.
[83] The
Fellowship of the Ring, p. 289 (nous soulignons).
[84] Op.
cit., p. 436 :
'"(.) Let us gird ourselves
and weep no more! Come! We have a long road, and much to do."'
[85] The
Return of the King, p. 271.
[86] Bonnal,
Nicolas. "Tolkien, héraut du cyberespace."
Famille
Chrétienne, n° 1187 du 12 octobre 2000, pp. 50-53 :
"La fine équipe, digne héritière des clubs anglo-saxons
ou des confréries médiévales, parvient ensuite à rassembler
suffisamment de troupes pour anéantir les cohortes du mal."
p. 52.
[87] Bell, David.
"The Battle of the Pelennor Fields: An Impossible Victory?"
Mallorn Dec. 1982, p. 25.
[88] The
Two Towers, p. 145.
[89] Op.
cit., p. 137.
[90] The
Two Towers, p. 222 : '
The Riders stirred at first, murmuring
with approval of the words of Saruman; and then they too were
silent, as men spell-bound. (.) And over their hearts crept
a shadow, the fear of a great danger: the end of the Mark in
a darkness to which Gandalf was driving them, while Saruman
stood beside a door of escape, holding it half open so that
a ray of light came through.'
[91] The
Fellowship of the Ring, p. 111.
[92] The
Letters of J.R.R. Tolkien, lettre n° 131, p. 159, note *.
[93] The
Return of the King, p. 59.
[94] Op.
cit., p. 55.
[95] Op.
cit., p. 54.
[96] The
Fellowship of the Ring, pp. 78-79.
[97] The
Two Towers, p. 271 : '
It seemed to Frodo then that he
heard, quite plainly but far off, voices out of the past:
What a pity Bilbo did not stab the vile creature, when he had
a chance! (.) "
For now that I see him, I do pity him."'
[98] The
Fellowship of the Ring, p. 340 : '"(.)
There need
not be, there would not be, any real change in our designs,
only in our means."'
[99] The
Return of the King, p. 345.
[100] Op.
cit., p. 146.
[101] The
Letters of J.R.R. Tolkien, lettre n° 183, p. 241 : '
Denethor
was
tainted with mere politics (.) It had become for
him a prime motive to preserve the polity of Gondor, as it was,
against another potentate, who had made himself stronger and
was to be feared and opposed for that reason rather than because
he was ruthless and wicked. (.) He had become a 'political'
leader: sc. Gondor against the rest.'
[102] Comparer
le passage suivant du ch.
The Voice of Saruman (
The
Two Towers, pp. 227-28) :
'"(.) Would it
not be well to leave it [Isengard] for a while? To turn to new
things, perhaps? Think well, Saruman! Will you not come down?"
(.) For a second he hesitated, and no one breathed. Then he
spoke, and his voice was shrill and cold. Pride and hate were
conquering him.' avec ces lignes du ch.
The Pyre of Denethor
(
The Return of the King, pp. 145-46) : '
And for a
moment, while all were silent and still, watching the Lord in
his throes, he wavered. "Come!" said Gandalf. "We
are needed. There is much that you can yet do." Then suddenly
Denethor laughed. (.) "The West has failed."'
[103]
Beowulf, pp. 125-26.
[104]
The Return of the King, p. 145.
[105] Op.
cit., pp. 91-92.
[106] Op.
cit., p. 146.
[107] Ibid.
[108]
Op. cit., p. 143.
[109] Op.
cit., p. 145.
[110] The
Letters of J.R.R. Tolkien, lettre n° 181, p. 233.
[111] Ce qui
démontre, soit dit en passant, que les convictions religieuses
de Tolkien ne sont pas totalement absentes de
The Lord of
the Rings, comme s'en étonnent certains critiques ;
elles n'y sont simplement pas présentes de manière explicite.
[112] Frodo
se souvient et pèse le poids des mots que Gandalf prononce à
ce sujet au début du récit (
The Fellowship of the Ring,
p. 79) : '"
Deserves it! I daresay he does. Many
that live deserve death. And some that die deserve life. Can
you give it to them? Then do not be too eager to deal out death
in judgement."'
[113] The
Letters of J.R.R. Tolkien, lettre n° 181, p. 233 :
'(.)
demand a strength of body and mind which he does not possess:
he is in a sense doomed to failure, doomed to fall to temptation
or be broken by pressure against his "will"
(.).'
Il n'échoue pas à cause d'une quelconque faiblesse qu'un autre
ne posséderait pas, mais en raison de sa faillibilité humaine
:
'Frodo was in such a position: an apparently complete trap:
a person of greater native power could probably never have resisted
the Ring's lure so long; a person of less power could not hope
to resist it in the final decision.' Voir aussi le début
de la lettre n° 191 :
'(.) was it quite impossible for him
to surrender the Ring, in act or will, especially at its point
of maximum power (.)' ainsi que la fin
'(.) the power
of Evil in the world is not
finally resistible by incarnate
creatures, however "good"
(.)'.
[114]
1 Corinthiens 10
13 :
"(.)
mais, avec la tentation, il vous donnera le moyen d'en sortir
et la force de la supporter." Voir aussi
The Letters
of J.R.R. Tolkien, lettre n° 191, p. 252 en particulier
'"
bearing temptation" is taken to mean resisting
it while still a free agent in normal command of the will.'
[115] Ibid.
[116] Op.
cit., lettre n° 181, p. 234.
[117] Op.
cit., lettre n° 191, p. 251 :
'(.) had then done
all that was within his utmost physical and mental strength
to do.'
[118] Françoise
Grellet,
A Handbook of Literary Terms (Paris : Hachette,
1996), p. 59 :
'(.) the 17th century critical
phrase POETIC JUSTICE, which describes the necessity of rewarding
virtue and of punishing evil.'
[119] The
Letters of J.R.R. Tolkien, lettre n° 64, p. 76.
[120] Tolkien
les a en effet modelés sur la population rurale anglaise, et
ils présentent de même de nombreux parallèles avec leur créateur.
Voir à ce sujet
The Letters of J.R.R. Tolkien, lettre
n° 213, pp. 288-89 : '
I am in fact a Hobbit
(in
all but size). I like gardens, trees and unmechanized farmlands;
I smoke a pipe and like good plain food (.) I like, and even
dare to wear in these dull days, ornamental waistcoats. I am
fond of mushrooms (.); have a very simple taste of humour; (.)
I go to bed late and get up late (when possible). I do not travel
much.'
[121] Op.
cit., lettre n° 181, p. 234.
[122] The
Fellowship of the Ring, p. 355 : '"
I will take the
Ring," he said, "though I do not know the way."'
[123] The
Letters of J.R.R Tolkien, lettre n° 131, p. 160.
[124] p. 239
sqq.
[125] The
Return of the King, p. 323 : '"
Though I may come
to the Shire, it will not seem the same; for I shall not be
the same. Where shall I find rest?'"
[126] Op.
cit., p. 369.
[127] Ibid.
[128] The
Two Towers, p. 185.
[129] The
Return of the King, p. 171.
[130] The
Fellowship of the Ring, p. 353.
[131] Op.
cit., p. 67
[132] The
Letters of J.R.R. Tolkien, lettre n° 195, p. 255.
[133] Verlyn
Flieger,
Splintered Light: Logos and Language in Tolkien's
World (Grand Rapids : Eerdmans, 1983), ch. I :
A Man
of Antitheses, pp. 1-11.
[134] The
Letters of J.R.R. Tolkien, lettre n° 93, p. 105.