'(...) Wars are always lost (...)'
The
Letters of J.R.R. Tolkien
lettre
n° 101, p. 116
TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION
PARTIE 1. LA
GUERRE : UN THEME AU CENTRE DETHE LORD OF THE RINGS
1) Affirmation progressive du thème de la guerre
dans la structure du récit
a) Une inquiétude croissante
b) Les escarmouches
c) La guerre à grande échelle
2) 'The utter stupid waste of war'
3) Modernité et ancienneté
: une approche originale
a)'The Machine'
b) Un modèle médiéval
4) Une ouvre manichéenne ?
a) Deux conceptions divergentes de la guerre
b) Les "zones d'ombre"
PARTIE 2. LA GUERRE DE L'ANNEAU
1) 'Tentatio itaque ipsa milita est'
a) Galadriel
b) Gandalf
c) La résistance désespérée de Frodo
d) Une quête intérieure
2) La victoire
au travers de la défaite
a) Importance des valeurs humaines
b) Danger de l'hermétisme
3) Une alternative
au pessimisme ?
a) Les notes d'espoir
b) Un monde tourmenté
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
INTRODUCTION
Some of these thoughts he [Melkor]
now wove into his music, and straightway discord arose about him,
and many that sang nigh him grew despondent, and their thought
was disturbed and their music faltered; but some began to attune
their music to his rather than to the thought which they had at
first. Then the discord of Melkor spread ever wider, and the melodies
which had been heard before foundered in a sea of turbulent sound.
But Ilúvatar sat and hearkened until it seemed that about his
throne there was a raging storm, as of dark waters that made war
upon another in an endless wrath that would not be assuaged.[1]
Avant même la création physique du
monde, dès l'Ainulindalë, qui est la Musique composée par
les dieux suivant laquelle va se dérouler l'histoire d'Arda, apparaît
déjà le thème de la discorde, qui constitue l'un des éléments
caractéristiques de l'ouvre de Tolkien. Si les conflits sont présents
au premier stade de la conception de la Terre du Milieu, les différents
récits qui relatent son histoire vont logiquement se faire le
reflet d'une certaine manière de ce caractère inhérent, qui va
se transmettre à travers les âges. Ceci se vérifie en effet de
diverses façons dans les trois principaux écrits de Tolkien que
sont The Hobbit, The Lord of the Rings et The
Silmarillion.
Les dissensions sont au cour même
de The Lord of the Rings, qui retrace l'opposition et la
guerre qui s'ensuit entre Sauron, qui succède à Melkor en tant
qu'incarnation du mal à partir du Deuxième Âge, et les peuples
libres, unis pour lutter contre un ennemi commun. Une union qui
n'est cependant pas sans faille puisque la discorde se retrouve
aussi à ce niveau, faisant ainsi la preuve de son caractère central.
Tolkien possédant en outre une expérience
réelle de la guerre, sa manière d'aborder le sujet est sans nul
doute riche d'enseignements pour le lecteur. Il peut en effet
être intéressant de voir la place exacte que ce thème occupe dans
le récit ainsi que la manière dont il est envisagé, avant de se
tourner vers la raison d'être de cette guerre, l'Anneau, dont
les implications sont nombreuses et les enjeux de grande envergure.
La preuve nous en est fournie par Tolkien lui-même, qui met l'accent
dans une de ses lettres sur la dualité qui caractérise son récit,
qui traite non seulement de l'impact de la guerre dans l'histoire
de la Terre du Milieu de manière générale, mais aussi de la façon
dont elle affecte les individus au plus profond d'eux-mêmes.[2]
PARTIE 1
La Guerre : Un thème au centre de The Lord of the Rings
1)
Affirmation progressive du thème de la guerre dans la structure
du récit
a) Une inquiétude
croissante
Le thème de la guerre n'apparaît pas
comme un élément structurel fort dès le début du récit, on pourrait
même dire que cette remarque s'applique au premier tome dans son
intégralité, qui traite peu du conflit qui va occuper une part
prépondérante des deux derniers volumes. Les escarmouches mentionnées
dans les chapitres A Knife in the Dark (Livre I, ch. XI)
et The Bridge of Khazad-dûm (Livre II, ch. V) ne sont en
effet pas comparables, en ce qui concerne l'ampleur des forces
engagées, aux batailles qui se déroulent dans les Livres suivants.
Cependant, bien qu'isolés et préliminaires, ces deux affrontements
ne sont pas sans conséquences sérieuses pour la suite des évènements
puisque le premier aboutit à la blessure infligée à Frodo (à l'épaule)
par un Nazgûl, plaie qui le taraudera de plus en plus souvent
par la suite, alors que le second marque la disparition momentanée
(mais néanmoins relativement longue et durement ressentie) du
mentor des forces de l'ouest[3] :
Gandalf.
La guerre n'est donc pas
totalement absente de The Fellowship of the Ring, mais
y est présente en filigrane comme en témoigne les premiers chapitres
consacrés à la Comté (Livre I, ch. I, II, III, IV et V). Si le
conflit n'a pas encore ouvertement éclaté au moment où le narrateur
se penche sur le pays des Hobbits, des tensions sous-jacentes,
traditionnels signes avant-coureurs de troubles, se font déjà
ressentir, et ceci assez fortement puisque la Comté dans son isolement
et son ignorance du monde extérieur commence aussi à en subir
les premiers effets. Par tensions sous-jacentes, il faut comprendre
un malaise à l'égard d'une menace que l'on ressent mais que l'on
ne peut clairement définir. C'est ce sentiment même qui envahit
Frodo et ses compagnons de voyage, Sam et Pippin, au moment où
ils rencontrent l'un des neuf Cavaliers Noirs pour la première
fois :
'Well, I call that very queer, and indeed disturbing,'
said Frodo to himself, as he walked towards his companions. Pippin
and Sam had remained flat in the grass, and had seen nothing;
so Frodo described the rider and his strange behaviour.
'I can't say why, but I felt certain he was looking
or smelling for me; and also I felt certain that I did
not want him to discover me. I've never seen or felt anything
like it in the Shire before.'[4]
Il est intéressant de voir que dans ses premières
impressions Frodo met l'accent sur le fait qu'il est certain que
le Cavalier était une menace pour lui (répétition de "I
felt certain"), mais qu'en même temps il ne peut cerner
avec précision la nature de cette menace ("I can't say
why"). Cette crainte que Frodo n'arrive pas à définir
fait écho à la même appréhension ressentie par le père de Sam
face au Cavalier Noir la veille au soir ("(.)Hissed at
me, he did. It gave me quite a shudder. What sort
of fellow was he? says I to the Gaffer. I don't know,
says he; but he wasn't a hobbit. (.)"[5]).
Les Hobbits qui sont sur le point de s'engager dans la guerre
de l'Anneau (ce dont ils ne sont pas encore conscients) ne sont
donc pas les seuls à ressentir cette crainte qui s'étend au-delà
de Hobbitebourg, comme le prouve le récit du Père Maggotte, originaire
du Buckland, la partie la plus à l'est de la Comté :
'It's lucky for you that I know you. I was just
going out to set my dogs on any strangers. There are some funny
things going on today. Of course, we do get queer folk wandering
in these parts at times. Too near the River,' he said, shaking
his head. 'But this fellow was the most outlandish I have ever
set eyes on. (.)'[6]
Le récit du Père Maggotte s'avère être d'un intérêt
tout particulier en ce qui concerne l'inquiétude croissante qui
s'empare de la Comté. Ce que les Hobbits redoutent, au-delà de
la rencontre d'un sinistre Cavalier Noir, c'est l'intrusion du
monde extérieur dans leur univers clos et paisible. Le vocabulaire
employé par le vieux fermier fait ressortir cette crainte à l'égard
d'une possible menace du monde extérieur en mettant en relief
l'étrangeté de l'émissaire de Sauron avec des mots ou expressions
tels que "strangers", "queer folk wandering"
et "the most outlandish". Il est important de
noter que ces paroles sont proférées par un Hobbit qui vit à la
frontière avec l'extérieur, une personne qui est donc relativement
habituée à côtoyer des étrangers et, l'on peut supposer, peu susceptible
de s'alarmer à l'arrivée de n'importe lequel d'entre eux. Les
craintes de Maggotte ne font que corroborer les déclarations de
l'Elfe Gildor Inglorion que Frodo et ses amis ont rencontrés la
veille sur leur chemin :
'I do not know for what reason the Enemy is pursuing
you,' answered Gildor; 'but I perceive that he is - strange indeed
though that seems to me. And I warn you that peril is now both
before you and behind you, and upon either side.'[7]
'(.) The wide world is all about you: you can
fence yourselves in, but you cannot for ever fence it out.'[8]
Si la Comté est encore un îlot relativement préservé
des soubresauts qui agitent la Terre du Milieu ("of gathering
darkness, the wars of Men, and the flight of the Elves"[9]), ses habitants ressentent déjà les tensions
du monde extérieur qui commencent à l'envahir, et la menace de
la guerre qui se trame pèse également sur le pays des Hobbits.
Les ravages que pourraient accomplir les forces
de l'Ombre dans la riante et inoffensive Comté sont suggérés par
l'inquiétante description du Nazgûl, dont l'insistance sur la
stature imposante se pose en menace face à la petitesse et à l'équilibre
fragile de la Comté (sa sécurité étant assurée par les Rôdeurs) :
Round the corner came a black horse, no hobbit-pony
but a full-sized horse; and on it sat a large man,
who seemed to crouch in the saddle, wrapped in a great black
cloak and hood, so that only his boots in the high
stirrups showed below; his face was shadowed and invisible.[10]
Si Frodo avait été un "trespasser"
inoffensif sur les terres du Père Maggotte durant sa jeunesse[11], le verbe "trespass" prend tout son sens ici
pour qualifier cet intrus qui vient chercher bien plus que de
simples champignons (une partie de la définition de l'Oxford
English Dictionary est la suivante: '3 (foll. by against)
literary or archaic offend').
b) Les escarmouches
Cet éveil face à une situation qui se détériore
constitue la première annonce de la guerre qui se prépare en secret,
et si The Fellowship of the Ring ne comporte aucune bataille
à part entière, on y trouve néanmoins deux escarmouches (citées
plus haut) qui peuvent être interprétées comme des éléments précurseurs
des scènes qui vont se dérouler au Gouffre de Helm (Livre III,
ch. VII), aux Champs du Pelennor (Livre V, ch. VI), ainsi qu'au
Morannon (Livre V, ch. X). Les escarmouches représentent donc
le terme suivant dans la gradation et l'escalade vers la guerre
qui s'opèrent au fil du récit. Il suffit pour s'en rendre compte
de regarder en détail le chapitre V du livre I : The Bridge
of Khazad-dûm. La scène qui se déroule dans les entrailles
de la Moria est déjà une annonce des grandes batailles précédemment
énumérées de part l'importance qu'elle accorde au combat. L'affrontement
entre la Compagnie des Neuf et les Orques semble en effet être
le reflet d'une opposition similaire ayant pris part vingt quatre
ans auparavant (en 2944) entre la colonie des Nains dirigés par
Balin et des Orques. La mise en abyme s'effectue non seulement
par la répétition d'un même évènement (une attaque surprise des
Orques provenant des niveaux inférieurs des montagnes), mais aussi
par la reprise d'expressions identiques à celles que l'on peut
lire dans le livre de Mazarboul par Legolas et Gimli :
'(.) We cannot get out. We cannot get out.
They have taken the Bridge and second hall. The last thing
written is in a trailing scrawl of Elf-letters: they are coming.
There is nothing more.'[12]
'They are coming !' cried Legolas.
'We cannot get out,' said Gimli.[13]
L'impression de déjà-vu qui découle de cette
répétition (la Compagnie se situe d'ailleurs à proximité d'un
endroit dont le nom est évocateur a cet égard : Mirrormere)
met en avant la lutte qui se déroule en l'inscrivant dans un cadre
historique plus large, un ancrage qui permet au lecteur de se
rendre compte du caractère central du combat armé dans cette région
de la Terre du Milieu.
La menace semble donc s'être intensifiée par
rapport au début du récit, d'autant plus que l'atmosphère qui
règne dans les cavernes de la Moria en renforce l'effet. Ce décor
de pierre plongé dans l'obscurité et une chaleur de plus en plus
oppressante à mesure que les Neuf compagnons s'enfoncent dans
les profondeurs annonce le suffocant paysage lunaire de Mordor
et la Montagne du Destin.
Cependant, il ne s'agit encore que d'une étape
transitoire vers la guerre comme le démontre non seulement le
nombre limité des forces en jeu (tout du moins en ce qui concerne
la Compagnie des Neuf, puisque l'on ne sait pas combien d'Orques
se lancent à leur poursuite), de même que la tentative de fuir
le combat de la part de Gandalf et ses amis, qui sont minoritaires.
Il en résulte que peu de coups sont échangés entre les deux parties
(seulement lorsque les Neuf sont acculés et ne peuvent pas faire
autrement) et que la seule véritable opposition prend place entre
Gandalf et le Balrog.
c) La guerre à grande échelle
La scène de la Moria ainsi que celle du Mont
Venteux où Frodo est blessé à l'épaule (Livre I, ch. XI) ne sont
encore que des combats isolés entre groupes de tailles réduites ;
la guerre ne prend toute son ampleur qu'à partir du livre III
avec la bataille du Gouffre de Helm, moment à partir duquel elle
ne va plus quitter le devant de la scène jusqu'au dénouement final.
On en arrive à la guerre proprement dite qu'à ce moment de l'histoire :
un tournant qui apparaît dans le vocabulaire même, qui prend un
tour nettement plus militaire (dans le chapitre VII du livre III :
Helm's Deep, on trouve notamment : "host",
"vanguard", "rearguard", "rampart"
et "sortie"). L'escalade vers la guerre a donc
bien suivi son cours pour déboucher finalement sur des batailles
rangées mettant en scène des forces dont le nombre permet de les
qualifier de véritables armées. Tolkien met l'accent sur la taille
impressionnante des troupes de Saruman qui, sur le champ de bataille
du Gouffre de Helm, sont semblables à un champ de blé:
(.) and the men of the Mark amazed looked out,
as it seemed to them, upon a great field of dark corn,
tossed by a tempest of war, and every ear glinted with barbed
light.[14]
L'ampleur des forces que chaque côté déploie
est recensée par Karen Wynn Fonstad[15] qui fait état d'au moins 10 000 combattants
dans les rangs de Saruman (ce qui comprend non seulement des Orques
et des loups mais aussi des hommes - les Dunlendings) et de quelque
3 800 hommes en ce qui concerne les troupes de Rohan (sans compter
les Ents).
Si l'armée de Saruman est si volumineuse, c'est
en partie grâce à l'exploitation que ce dernier a su faire de
la vieille rancour des Dunlendings envers les hommes de Rohan :
Not in half a thousand years have they forgotten
their grievance that the lords of Gondor gave the Mark to Eorl
the Young and made alliance with him. That old hatred Saruman
has inflamed.[16]
Les alliances entre groupes aux motivations parfois
divergentes mais dont l'ennemi s'avère être commun font partie
intégrante de la guerre, et plus particulièrement de son aspect
tactique, une facette que Saruman et ses talents de persuasion
ne pouvait que mettre à profit dans son double conflit contre
Sauron et ses opposants. On remarque d'ailleurs que c'est le jeu
des alliances qui permet aux hommes de Rohan de se sortir d'une
situation qui semblait désespérée grâce à l'aide inattendue des
Ents[17], qui
restent traditionnellement neutres, ne sortant qu'en de rares
occasions de leur forêt.
Il est aussi important de remarquer, pour insister
sur l'entrée de plein pied dans la guerre que représente la bataille
du Gouffre de Helm, que la population civile est à son tour touchée
de plein fouet par les exactions des Orques d'Orthanc :
'They bring fire,' said Théoden, 'and they are
burning as they come, rick, cot, and tree. This was a rich vale
and had many homesteads. Alas for my folk ![18]
Les lamentations du roi de Rohan annoncent l'affliction
qui va s'abattre sur la cité de Gondor à la veille de la bataille
des Champs du Pelennor, affligeant tout autant les défenseurs
de la ville que sa population civile (on peut trouver un aperçu
des difficultés rencontrées par les habitants de Minas Tirith
ainsi que de leurs craintes dans le premier chapitre du Livre
V dans lequel Pippin se lie d'amitié avec le fils d'un des gardes).
Ce dernier affrontement marque encore une étape dans le développement
de la guerre car les armées de Gondor et de Mordor sont pratiquement
quatre fois supérieures en nombre à celles qui ont pris part à
la bataille du Gouffre de Helm (environ 11 250 pour la première
et au moins 45 000 en ce qui concerne les forces des ténèbres[19]).
De plus, elle sera encore suivie de l'assaut du Morannon pendant
que la guerre fera aussi rage dans le nord pour défendre, entre
autres, la Lórien.
Il apparaît donc que sur le plan diachronique
la guerre qui est présente uniquement en germe au départ arrive
à occuper, par paliers successifs, une place de plus en plus prépondérante,
pour finalement devenir l'élément structurel central du récit.
Après le Conseil d'Elrond, et à plus forte raison à partir du
troisième Livre, les évènements ainsi que les actions des différents
personnages s'organisent en fonction de cette guerre imminente.
Les titres qui ont été donnés aux trois volumes
de la trilogie[20] sont d'ailleurs le reflet de cette importance structurelle accrue
que prend la guerre au cours de l'évolution du récit. The Fellowship
of the Ring laisse à peine entrevoir l'idée de conflit, pas
de façon évidente en tout cas, même si le terme fellowship
peut déjà évoquer l'idée d'un rassemblement de personnes défendant
des intérêts communs. Les connotations guerrières se précisent
avec le titre du second volume qui mentionne deux tours, bâtiment
militaire par excellence. S'agit-il de Barad-dûr et d'Orthanc,
de Minas Morgul et Minas Tirith ou bien d'une autre possibilité
encore ? Quelque soit les deux tours en question, le titre
évoque dans tous les cas une opposition et même une forte tension
entre deux tours aux intérêts contradictoires qui se dévisagent,
se défient et espèrent prendre le pas sur leur rivale. Quant au
dernier volume, il faut se tourner vers le titre que Tolkien comptait
lui donner en première intention et qu'il préférait (car il ne
dévoilait pas le dénouement) pour se rendre compte de l'importance
accordée au conflit armé dans les deux derniers Livres :
The War of the Ring.[21]
2) 'The utter stupid
waste of war'[22]
Il est aussi possible de se rendre compte du
rôle central qu'occupe la guerre dans The Lord of the Rings
en s'attachant à la pluralité des facettes que ce thème recoupe
tout au long de l'histoire. Il en résulte que ce tableau bigarré
que Tolkien brosse atteint un certain degré de vraisemblance qui
place la guerre au centre de l'ouvre. Les conséquences psychologiques
ont déjà été esquissées en abordant l'appréhension ressentie par
les Hobbits à l'approche d'un conflit imminent. On peut aussi
mentionner la dégénérescence morale que subissent certains personnages,
tels que Saruman et Denethor, deux cas qui seront traités en détail
par la suite. De même, un point sur lequel Tolkien insiste au
travers de son ouvrage est la destruction que la guerre entraîne
inéluctablement, une destruction qui affecte tous et tout comme
le résume cet extrait de dialogue entre Théoden et Gandalf :
'Yet also I should be sad,' said Théoden. 'For
however the fortune of war shall go, may it not so end that much
that was fair and wonderful shall pass for ever out of Middle-earth ?'
'It may,' said Gandalf. 'The evil of Sauron cannot
wholly be cured, nor made as if it had not been. But to such days
we are doomed. Let us now go on with the journey we have begun!'[23]
Cette destruction trouve peut être son expression
la plus marquée dans le chapitre The Scouring of the Shire
(Livre VI, ch. VIII), qui est d'un intérêt tout particulier puisqu'il
met aussi en avant les effets secondaires de la guerre dont les
ravages ne disparaissent pas une fois l'Ennemi vaincu.
L'une des caractéristiques majeures de toute
guerre est l'ampleur des pertes humaines qu'elle occasionne, un
aspect que Tolkien ne saurait passer sous silence, même lorsque
la victoire sourit au Gondor et à ses alliés ("No few
had fallen, renowned or nameless, captain or soldier; for it had
been a great battle and the full count of it no tale has told"[24]).
Non seulement l'attention du lecteur est attirée sur le grand
nombre de ceux qui sont tombés au combat, mais dans cette approche
globale Tolkien n'oublie pas de mettre en exergue la valeur individuelle
de certains des combattants en la consignant dans un chant funèbre :
There Théoden fell, Thengling mighty,
To his golden halls and green pastures
In the Northern fields never returning,
High lord of the host. (.)
Neither Hirluin the Fair to the hills by the sea,
nor Forlong the old to the flowering vales
ever, to Arnach, to his own country
returned in triumph (.)[25]
Il semble en effet que la postérité et le devoir
de mémoire jouent un rôle non négligeable dans The Lord of
the Rings où les éléments rappelant le passé sont présents
en nombre. Le plus frappant est sans doute le Marais des Morts
qui ne partage pas la même glorification des hommes tombés au
combat que le thrène précédemment cité. C'est un type de postérité
tout autre dont il s'agit puisque ici le prestige militaire disparaît
pour laisser place à un vaste charnier où se mélangent les combattants
des deux bords dans leur pourrissement commun, suggérant ainsi
un énorme gâchis qui hante encore le temps présent :
'(.) I saw them: grim faces and evil, and noble
faces and sad. Many faces proud and fair, and weeds in their silver
hair. But all foul, all rotting, all dead. A fell light is in
them.' Frodo hid his eyes in his hands. 'I know not who they are;
but I thought I saw there Men and Elves, and Orcs beside them.'[26]
L'exhaustivité avec laquelle Tolkien traite des
ravages de la guerre est résumée par cette déclaration qu'il fait
à son fils Christopher (alors pilote de l'Armée de l'air britannique
en Afrique du Sud) dans une lettre du 30 avril 1944 : "The
utter stupid waste of war, not only material but moral
and spiritual is so staggering to those who have to endure
it."[27] Le réalisme de son approche
peut être mis en opposition avec la manière dont le combat (à
un contre un ou engageant deux armées) est abordée dans Beowulf
- l'une des sources principales de Tolkien et dans laquelle les
conflits ont une place centrale.
Le poème vieil-anglais ne fait aucun cas de l'impact
psychologique que les affrontements peuvent avoir sur les hommes
puisque Beowulf, guerrier par excellence, ne paraît pas connaître
la peur (pas plus qu'il n'hésite), même lorsque la mère de Grendel
semble prendre l'ascendant ou qu'il succombe aux blessures que
le dragon lui inflige. De même, le narrateur ne s'attarde pas
sur la mort horrible que connaît l'un des compagnons de Beowulf[28]. La différence de traitement peut en partie
s'expliquer par l'époque de composition de chacune des deux ouvres.
Au Moyen Âge, la guerre fait partie intégrante de la vie, se résumant
bien souvent à des querelles entre grandes familles princières,
comme le démontre les nombreuses références à des batailles réelles
qui sont faites dans le poème[29]. La guerre est non seulement
sur un plan personnel un moyen d'ascension social ou de revanche,
mais aussi plus généralement, un instrument politique, une façon
de faire croître un royaume aux dépends de ses adversaires. Le
monde dans lequel vit et écrit Tolkien ne partage plus la même
vision de la guerre, celle-ci ayant en effet pris une toute nouvelle
dimension à la suite du premier conflit mondial dont l'ampleur
sans précédent a occasionné un traumatisme ainsi qu'une interrogation
sur l'aptitude des hommes à commettre le mal que le Moyen Âge
n'a pas connu. Et c'est cette ampleur que l'ouvre de Tolkien reflète
dans son appréhension globale qui ne passe aucun aspect de la
guerre sous silence.
3) Modernité et ancienneté :
une approche originale
a) 'The Machine'[30]
Tolkien ne renonce pas pour autant aux valeurs
de la littérature médiévale dans lesquelles il était si versé,
mais les combine de façon originale avec les évènements et les
innovations techniques propres aux vingtième siècle qu'il a parfois
connu de première main au cours de la Grande Guerre. Cette juxtaposition
n'est d'ailleurs pas le fruit du hasard car les deux ensembles
obéissent à une répartition bien définie qui attribue systématiquement
les avancées techniques liées à la guerre soit au Mordor soit
à Orthanc. Au cours de la bataille du Gouffre de Helm, les troupes
de Saruman sont les seules à se servir de ce qu'Aragorn appelle
a "blasting fire", qui est probablement
produit par un explosif. La force de la détonation et le souffle
sont suggérés par l'allitération produite par les fricatives [f],
[s] et [∫] dans la phrase suivante : "Then
there was a crash and a flash of flame
and smoke."[31]
Aragorn dénonce cette invention qu'il qualifie de "Devilry
of Saruman"[32]
et dont les Orques se servent lâchement pour attaquer les défenses
du roi Théoden par surprise ("They have crept in
the culvert again, while we talked, and they have lit the fire
of Orthanc beneath our feet (.)"[33]).
Il n'est nullement surprenant que cette innovation meurtrière
soit attribuée à Saruman que Sylvebarbe décrit de la façon suivante :
"He has a mind of metal and wheels; and he does
not care for growing things, except as far as they serve him for
the moment."[34] Il suffit de regarder ce qu'il
a fait d'Isengard pour s'assurer de la véracité des dires de l'Ent
:
Once it had been fair and green, and through
it the Isen flowed, already deep and strong before it found the
plains; for it was fed by many springs and lesser streams among
the rain-washed hills, and all about it there had lain a pleasant,
fertile land.
It was not so now. Beneath the walls
of Isengard there still were acres tilled by the slaves of Saruman;
but most of the valley had become a wilderness of weeds and thorns
(.) But no green thing grew there in the latter days of Saruman.
The roads were paved with stone-flags, dark and hard; and beside
their borders instead of trees there marched long lines of pillars,
some of marble, some of copper and of iron, joined by heavy chains
(.) Shafts were driven deep into the ground (.) so that in the
moonlight the Ring of Isengard looked like a graveyard of unquiet
dead.[35]
Cette description qui rend compte de la dénaturation
et de la perversion d'Isengard par Saruman témoigne de son manque
total de considération envers la vie organique. La nature a été
détrônée et réduite à son strict minimum afin de faire place à
un décor quasi lunaire de pierre et d'acier, dont le dénuement
et la froideur lugubre ne sont pas sans rappeler un cimetière,
comme Tolkien le fait remarquer à la fin de l'extrait choisi.
Ce choix délibéré de l'inorganique de la part
du Chef du Conseil Blanc est révélateur de son abandon des valeurs
humaines auxquelles Gandalf attache tant de prix. Il renonce à
lutter aux côtés des peuples libres contre la tyrannie et la puissance
destructrice de Sauron pour tenter de rivaliser avec ce dernier
sur son propre terrain. Saruman en arrive en effet à ressembler
de plus en plus au Seigneur des Anneaux lui-même dans sa tentative
d'imposer sa volonté par la force et son désir d'accaparer l'Unique.
Le mimétisme se fait ressentir à tous les niveaux puisque le domaine
de Saruman devient une pâle copie de Mordor ("(.) he made .
only a little copy, a child's model or a slave's flattery, of
that vast fortress, armoury, prison, furnace of great power, Barad-dûr,
the Dark Tower (.)"[36]), une enceinte à l'intérieur de laquelle lui
aussi se livre à des expérimentations sur des hommes afin de monter
sa propre armée. Là encore, on peut parler d'innovations techniques
produites à des fins guerrières dont toute l'horreur transparaît
dans la perversion de la nature même des êtres auxquelles se livrent
les deux tyrans, dégradant des Hommes et des Elfes pour en faire
de vils Orques. Les paroles de Frodo à ce sujet sont utiles à
la compréhension des expérimentations auxquelles les forces du
mal s'adonnent :
The Shadow that bred them [Orcs] can only mock,
it cannot make: no real new things of its own. I don't think it
gave life to the orcs, it only ruined them and twisted them (.)[37]
Cette remarque ne s'applique pas uniquement aux
Orques, mais à toutes les "contrefaçons" qui sont engendrées
dans le Mordor ou bien à Isengard ; il s'agit d'images inversées
et perverties des espèces originelles telles qu'elles ont été
crées comme l'explique Sylvebarbe à Merry et Pippin :
Maybe you have heard of Trolls? They are mighty
strong. But Trolls are only counterfeits, made by the Enemy in
the Great Darkness, in mockery of Ents, as Orcs were of Elves.[38]
Sauron et Saruman manipulent et pétrissent les
êtres vivants afin de promouvoir leurs propres desseins, les considérant
comme de simples pions à avancer dans la réalisation de leur plans.
Ils ne sont que des automates dépourvus de la richesse et de la
complexité de leur source première (Homme ou Elfe), des parodies
malveillantes fabriquées dans un seul but : la destruction[39]. Les créatures de diverses natures qui sont
sous leur coupe (les Hommes avec qui ils ont réussis à s'allier
au même titre que les autres) bénéficient du même traitement que
les techniques et les armes qu'ils élaborent (Saruman a mis au
point une race d'Orques qui ne craint pas la lumière du jour :
"But these creatures of Isengard, these half-orcs
and goblin-men that the foul craft of Saruman has bred, they will
not quail at the sun"[40]),
n'ayant aucune véritable valeur humaine à leur yeux. Il n'est
donc nullement surprenant qu'ils soient produits en grande quantité
comme de simples marchandises que l'on peut remplacer à volonté
et que les endroits où ils sont façonnés, Isengard et le Mordor,
soient comparables à des usines. Voici ce que Gandalf dit du domaine
de son vis-à-vis :
I looked on it [the valley] and saw that, whereas
it had once been green and fair, it was now filled with pits
and forges. Wolves and Orcs were housed in Isengard, for Saruman
was mustering a great force on his own account, in rivalry of
Sauron and not in his service yet. Over all his works a dark
smoke hung and wrapped itself about the sides of Orthanc.[41]
Il semble en outre que la Première Guerre Mondiale
à laquelle Tolkien prit part (il servit dans les Lancashire Fusiliers)
ait trouvé une place de choix dans son ouvre et pas uniquement
dans l'épisode de la traversée du Marais des Morts qu'effectuent
Frodo, Sam et Gollum (et dont les nombreux cadavres qui jonchent
les mares peuvent rappeler la bataille de la Somme), mais également,
de façon plus indirecte mais tout aussi révélatrice, au travers
des Nazgûl et leurs montures ailées. Barton Friedman a fait le
rapprochement entre les bruits qu'ils font lorsqu'ils descendent
du ciel et certains passages de romans décrivant les tirs d'obus
de la Grande Guerre.[42] Il établit une comparaison entre cet extrait
de The Lord of the Rings : "Out of the black
sky there came dropping like a bolt a winged shape, rending the
clouds with a ghastly shriek" et ce qu'écrit David Jones
dans In Parenthesis : "Out of the vortex,
rifling the air it came - bright, brass-shod, Pandoran; with all-filling
screaming the howling crescendo's up-piling snapt"[43]. L'analogie semble être d'autant
plus justifiée que les Spectres de l'Anneau produisent un effet
similaire aux obus sur les personnes autour desquelles ils s'abattent
: ils les frappent de commotion. La description que donne Tolkien
des défenseurs de Minas Tirith, qui subissent les attaques et
les cris répétés des Nazgûl, pourrait aussi bien s'appliquer aux
soldats commotionnés au cours des bombardements de la Première
Guerre Mondiale :
(.) their deadly voices rent the air. More unbearable
they became, not less, at each new cry. At length even the stout-hearted
would fling themselves to the ground as the hidden menace passed
over them, or they would stand, letting their weapons fall from
nerveless hands while into their minds a blackness came, and they
thought no more of war; but only of hiding and of crawling, and
of death.[44]
Que ce rapprochement ait été introduit consciemment
ou non par Tolkien, il n'en reste pas moins que toutes les avancées
techniques liées à la guerre, ou ce qui est susceptible de les
rappeler, sont dans tous les cas le fruit des forces du mal, constamment
à la recherche de nouveaux procédés pour arriver à leurs fins
destructrices.
b) Un modèle médiéval
Inversement, les valeurs du monde médiéval sont
toujours à mettre à l'actif de ceux qui défendent la justice.
Certaines nations paraissent même tirer leurs caractéristiques
constitutives d'un modèle médiéval, tels que les Rohirrim qui
en sont sans conteste l'exemple le plus marquant. L'organisation
politique du Rohan peut en effet rappeler le système féodal :
une partie de leur territoire leur a été concédé par leurs voisins
du Gondor ("the lords of Gondor gave the Mark to Eorl
the Young and made alliance with him"[45]), rappelant ainsi les fiefs que les suzerains accordaient à
leurs vassaux pour leur fidélité et leur aide au combat (bien
que le Rohan ne soit pas un état tributaire du Gondor). Le peuple
du roi Théoden est principalement un peuple de guerriers constitué
d'un grand nombre de Cavaliers qui parcourent le Rohan pour en
assurer la protection. Cependant, l'élément le plus représentatif
de ce modèle d'inspiration médiévale est probablement sa forme
de gouvernement : la monarchie. Une monarchie qui, de par son
roi, rappelle celles d'autrefois puisque Théoden possède les pleins
pouvoirs et bénéficie d'une autorité et d'un respect incontestés.
Si celui-ci s'est laissé abusé pendant longtemps par les paroles
fourbes du traître Grima, l'espion de Saruman, endormissant ainsi
la vigilance et le discernement du roi, ceci ne l'empêche pas
de regarder la réalité en face une fois que Gandalf lui ouvre
les yeux ("'Indeed my eyes were almost blind'"[46]).
Il réagit de la plus noble des façons en reconnaissant ses erreurs
("'I owe much to Éomer,' said Théoden. 'Faithful
heart may have forward tongue.' (.) 'Most of all I owe to you,
my guest'"[47])
et en décidant de lever une armée pour lutter contre l'Ombre qui
s'étend. En se redressant le vieux roi redonne du cour à ses sujets
qui vont faire face à Saruman avant d'aller grossir les rangs
de l'armée de l'ouest aux Champs du Pelennor. Et, Théoden lui
même, en tombant dignement lors de cette bataille, fait d'une
certaine façon acte de pénitence pour son aveuglement passé et
se hisse finalement au rang des héros de guerre.
La noblesse morale du vieux monarque s'oppose
au comportement inflexible de Saruman. Ce dernier refuse à plusieurs
reprises la main que Gandalf lui tend, contrairement à Théoden
qui se rend compte de l'opportunité qui lui est offerte, et la
saisit immédiatement. Et de ce choix dépendent leurs fins respectives :
si Théoden meurt dignement ; pour avoir refusé dans son orgueil
de se ranger aux côtés de Gandalf, Saruman connaît la déchéance
à laquelle Grima met un terme (ou un point d'honneur ?) en
assassinant son maître et tortionnaire[48], qui a ainsi refusé toute possibilité
de salut jusqu'au bout.
Aragorn est indiscutablement le personnage dans
The Lord of the Rings qui incarne au mieux les valeurs
médiévales auxquelles Tolkien attachait tant d'importance, des
valeurs qu'il côtoyait de près dans des écrits tels que Sir
Gawain and the Green Knight et Beowulf. R.E. Kaske
fait remarquer dans "The Governing Theme of Beowulf"[49]
que deux des caractéristiques fondamentales du Gète sont sapientia
et fortitudo, deux qualités qui forment un idéal héroïque
répandu dans la littérature médiévale, et que l'on peut retrouver
dans l'unique descendant de l'ancienne lignée d'Isildur, qui semble
tout droit surgit d'un passé lointain et glorieux ("he
looked as if some king out of the mists of the sea had stepped
upon the shores of lesser men"[50]).
Les définitions que Kaske donne de sapientia et fortitudo
sont respectivement les suivantes : "practical cleverness,
skill in words and works, knowledge of the past, ability to predict
accurately, and ability to choose rightly in matters of conduct"
et "physical might and courage". A travers le
récit, Aragorn ne se départit jamais de ces deux valeurs dont
son comportement en est une démonstration constante.
Sa sapientia transparaît principalement
dans ses deux actions de renonciation. Au Conseil d'Elrond, il
a en effet la sagesse de refuser de prendre la charge de l'Anneau
Unique et de sa destruction car il est conscient du risque qu'il
ferait encourir à tous en s'emparant de cet artefact. Aragorn
sait pertinemment que malgré la noblesse de sa lignée il est néanmoins
susceptible de succomber à la tentation de l'Anneau, et cette
descendance, qui lui confère sa grandeur et sa puissance, serait
à même de faire de lui une menace aussi inquiétante que Sauron.
C'est ce qu'Elrond tente d'expliquer à Boromir qui ne comprend
pas pourquoi ils devraient se priver d'une telle arme :
Its strength, Boromir, is too great for anyone
to wield at will, save only those who have already a great power
of their own. But for them it holds an even deadlier peril. The
very desire of it corrupts the heart. Consider Saruman. If any
of the Wise should with this Ring overthrow the Lord of Mordor,
using his own arts, he would then set himself on Sauron's throne,
and yet another Dark Lord would appear.[51]
La sapientia d'Aragorn est ici mise en
valeur par son contraste avec Boromir, qui doit être raisonné,
alors que l'héritier d'Isildur connaît le danger potentiel que
représente l'Anneau et sait refuser de lui-même de courir le risque
de le prendre avec lui.
Le second acte de renonciation qui démontre la
sapientia d'Aragorn est sa capacité à ne pas révéler prématurément
son véritable rang. Il a la patience et la sagesse de taire sa
légitimité au trône de Gondor et de rester humblement le chef
des Rôdeurs le temps que cela est nécessaire, bien que cela lui
vaille parfois de susciter les doutes des plus méfiants comme
Boromir lors du Conseil d'Elrond :
'(.) the Sword of Elendil would be a help beyond
our hope - if such a thing could indeed return out of the shadows
of the past.' He looked again at Aragorn, and doubt was in his
eyes.[52]
Quant à son courage et ses qualités de guerrier
(fortitudo) il en fait la preuve de façon éclatante par
au moins deux fois. Lors de la bataille du Gouffre de Helm, Aragorn
se rend immédiatement compte du danger que représente l'arrivée
des deux béliers et, accompagné d'Éomer ainsi que de quelques
hommes, il se précipite à l'extérieur de l'enceinte pour affronter
les porteurs des armes de siège qu'ils mettent rapidement en fuite :
(.) and then in a sudden flash of light they
beheld the peril at the gates.
'Come !' said Aragorn. 'This is the
hour when we draw swords together!'
(.) Together Éomer and Aragorn sprang through
the door, their men close behind.
(.) Charging from the side, they hurled themselves
upon the wild men. Andúril rose and fell, gleaming with white
fire.
(.) Dismayed the rammers let fall the trees and
turned to fight; but the wall of their shields was broken as by
a lightning-stroke, and they were swept away, hewn down, or cast
over the Rock into the stony stream below.[53]
L'épisode du Chemin des Morts témoigne aussi
du grand courage d'Aragorn qui n'hésite pas à traverser cet endroit
qui suscite l'effroi même des plus courageux :
But it seemed to him that he dragged his feet
like lead over the threshold; and at once a blindness came upon
him, even upon Gimli Glóin's son who had walked unafraid in many
deep places of the world.[54]
De plus, il ne se contente pas de passer par
ces terres lugubres pour atteindre le Gondor plus rapidement mais
se doit aussi de rallier l'armée fantomatique des parjures à sa
cause ("'Let us pass and then come! I summon
you to the stone of Erech!'"[55])
que la légende nimbe d'une aura mystérieuse et terrifiante.
Cette épisode rappelle assez fortement un conte
folklorique médiéval répandu en Europe sous diverses versions,
et principalement en Normandie et en Angleterre, la "Chasse
Hellequin" ou "Mesnie Hellequin"[56]. Cette légende traite d'une troupe de cavaliers
maudits, des âmes en repentance ou bien échappées de l'enfer,
qui chevauchent la nuit lors des tempêtes, et qui dans la version
d'Ordéric Vital (historien du douzième siècle) sur laquelle se
base Bouet, attendent d'être délivrées de leurs supplices. Le
parallélisme des deux récits laisse supposer que Tolkien ait pu
s'inspirer de cette légende médiévale qui lui permet de faire
ressortir la noblesse d'Aragorn lorsqu'il prend la tête de cette
cavalcade spectrale. Il ne s'agit pas uniquement du courage qu'il
démontre, comme cela a été dit, mais aussi des conséquences positives
que cela entraîne pour toute l'armée de l'ouest. Grâce aux terrifiants
cavaliers fantomatiques qu'il mène, Aragorn va mettre en fuite
les troupes de Sauron qu'ils vont rencontrer sur leur chemin et
ainsi s'emparer des navires de ces derniers qui vont leur permettre
d'atteindre les Champs du Pelennor à temps pour livrer bataille.
De plus, il ne faut pas oublier que c'est aussi grâce à Aragorn
que la malédiction d'Isildur qui pèse sur ces êtres damnés depuis
de nombreuses années est enfin levée ("(.) this curse
I lay upon thee and thy folk: to rest never until your oath is
fulfilled"[57]) leur apportant une rédemption
longuement attendue dont il lui sont reconnaissants :
'Hear now the words of the Heir of Isildur! Your
oath is fulfilled. Go back and trouble not the valleys ever again!
Depart and be at rest!'
And thereupon the King of the Dead stood out
before the host and broke his spear and cast it down. Then he
bowed low and turned away (.)[58]
Il semble donc que non seulement le traitement
du thème de la guerre que Tolkien propose dans The Lord of
the Rings soit original de par sa combinaison d'ingrédients
médiévaux et contemporains, mais qu'il soit de même l'expression
d'une pensée bien précise de la part de son auteur. Les progrès
techniques, dans le cadre du conflit qui se déroule, sont vus
négativement car il s'agit généralement de l'invention d'instruments
nouveaux qui ont pour but d'amplifier la mort et la destruction.
La proposition corollaire de cette amplification de la sauvagerie
de la guerre est l'abandon de l'organique et de l'humain. Sauron
et Saruman eux-mêmes apparaissent fortement déshumanisés à travers
les descriptions que le narrateur en donne. Le premier ne constitue
plus un tout organique à part entière n'étant devenu qu'un immense
oil inquisiteur. Le second fait, quant à lui, l'objet d'une réification
puisqu'il devient pratiquement une machine ("He
has a mind of metal and wheels"). Les valeurs
que les peuples de l'ouest déploient sont à l'opposé de cette
déshumanisation car eux puisent au contraire leur force dans l'union
et les valeurs humaines qui, malgré la menace qui pèse, leur donnent
le courage nécessaire pour continuer à lutter. En résumé, si les
forces du mal sont caractérisées par un morcellement et une recherche
technique qui mutile les êtres humains physiquement et psychologiquement,
Aragorn et ses amis se tournent à l'inverse en direction du regroupement
auquel la valeur individuelle de chacun ne donne que plus de cohérence
et de force.
4) Une ouvre manichéenne ?
a) Deux conceptions divergentes
de la guerre
Cette lecture de l'ouvre va à l'encontre des
propos de certains critiques qui reprochent à The Lord of the
Rings de verser dans le manichéisme, montrant notamment une
opposition entre deux blocs, l'un bon l'autre mauvais, mais qui
ne se différencient que par leurs motivations car les méthodes
auxquelles ils recourent sont prétendument les mêmes. Edwin Muir,
critique littéraire pour The Observer, avançait ces idées
à la sortie de The Lord of the Rings au milieu des années
cinquante :
[Tolkien's] good people are consistently good,
his evil figures immutably evil; and he has no room in his world
for a Satan both evil and tragic.
Throughout the book the good try to kill the
bad, and the bad try to kill the good. We never see them doing
anything else. Both sides are brave. Morally there seems nothing
to choose between them.[59]
Muir semble donc ne faire aucun cas de la répartition
des avancées techniques et des valeurs positives de la littérature
médiévale opérée par Tolkien, qui contredit son assertion selon
laquelle il serait difficile de différencier les deux camps. Il
oublie également que l'attitude des forces de l'ouest vis-à-vis
de la guerre est diamétralement opposée à celle de Sauron et ses
serviteurs. Si le comportement de ces derniers correspond effectivement
à la description que Muir en donne ("the bad try
to kill the good") l'inverse n'est pas vrai. Le
Seigneur Ténébreux monte une armée gigantesque pour rivaliser,
s'imagine-t-il, avec celui qui va s'emparer de l'Anneau Unique
et tenter, avec sa propre armée, de renverser ses anciens alliés
dans un premier temps, puis Sauron lui-même ("(.) he
will look for a time of strife, ere one of the great among us
makes himself master and puts down the others."[60]).
Les batailles qui se déroulent avant la destruction de l'Anneau
ne sont pour lui que le lancement de la guerre, ayant de nombreuses
troupes en réserve, alors que les forces de l'ouest subissent
de lourdes pertes qui ne pourront être remplacées. Le Gondor et
les nations qui lui sont ralliées ont des effectifs qui sont moindres,
et ceci pour diverses raisons. En premier lieu, elles ne commencent
à se préparer au conflit que bien plus tard que Sauron, et aussi
parce que Gandalf et la plupart des acteurs principaux savent
que leur salut, si il doit y en avoir un, ne viendra pas du champ
de bataille. Leurs espoirs reposent entièrement sur le Porteur
de l'Anneau et l'accomplissement de sa tâche. Cependant, il ne
peuvent pas pour autant négliger totalement l'aspect militaire,
et ceci pour deux raisons au moins.
Si jamais Frodo et Sam réussissaient à jeter
l'Anneau Unique dans le feu de la Montagne du Destin, quel serait
la portée de leur exploit dans un monde désolé, ravagé par l'Ennemi
dont on n'aurait pas tenté d'endiguer la folie destructrice ?
("(.) Gondor must be protected. I would not have
us return with victory to a City in ruins and a land ravaged behind
us."[61]).
De même, la lutte armée est nécessaire afin de détourner l'attention
de Sauron de son propre territoire à l'intérieur duquel Frodo,
Sam et Gollum s'enfoncent. La guerre n'est donc en résumé qu'un
leurre destiné à tromper Sauron à propos des véritables intentions
de ses opposants en le confortant dans sa propre opinion (sc.
utiliser l'Anneau pour le renverser). C'est cette tactique que
Gandalf expose, et qui est acceptée, lors du conseil de guerre
qui suit la bataille des Champs du Pelennor (Livre V, ch. IX) :
We cannot achieve victory by arms, but by arms
we can give the Ring-bearer his only chance, frail though it be.
(.) We must push Sauron to his last throw. We
must call out his hidden strength, so that he shall empty his
land. We must march out to meet him at once. We must make ourselves
the bait, though his jaws should close on us.[62]
Les intentions de Gandalf et des chefs des divers
groupes armés sont donc l'inverse de ce que Muir imagine ("Throughout
the book the good try to kill the bad") puisque
qu'ils s'apprêtent à essuyer les assauts adverses de la manière
la plus brave mais sans réel espoir de victoire tant les forces
en jeu sont disproportionnées. C'est dans cet état d'esprit qu'ils
s'en vont livrer combat au Morannon.
Il est aussi important de remarquer que lors
des deux grandes batailles qui ont précédé, au Gouffre de Helm
et aux Champs du Pelennor, ce sont à chaque fois les forces de
l'ouest qui sont assiégées par les troupes d'Orthanc et du Mordor.
Ce sont toujours ces dernières qui déclenchent les hostilités,
alors que les armées du Gondor et du Rohan adoptent une attitude
plus défensive, se résignant uniquement au combat lorsque cela
devient inévitable. Il apparaît donc que les deux groupes antagonistes
ont des conceptions divergentes de la guerre et de ce qu'elle
peut leur apporter, contrairement à ce que Muir pense.
En ce qui concerne le manichéisme, ce terme ne
peut être employé, au mieux, que dans son acception moderne et
affaiblie (par extension) pour définir The Lord of the Rings.
Il s'agit en effet d'une opposition entre forces du bien et forces
du mal, mais celle-ci n'est ni absolue ni rigide puisque de nombreux
personnages semblent fluctuer dans une zone intermédiaire qui
va à l'encontre de la doctrine manichéenne dans son sens plein,
historique. Il n'empêche qu'une opposition entre deux blocs distincts
reste incontournable dans une ouvre dans laquelle la guerre occupe
une place centrale. C'est ce que Tolkien explique dans une lettre
à Naomi Mitchison du 25 septembre 1954 :
But in any case this is a tale about a war, and
if war is allowed (at least as a topic and a setting) it is not
much good complaining that all the people on one side are against
those on the other. Not that I have made this issue quite so simple:
there are Saruman and Denethor, and Boromir; and there are treacheries
and strife even among the Orcs.[63]
b) Les "zones d'ombre"
Si d'une manière globale, The Lord of the
Rings représente un conflit entre deux groupes aux motivations
et aux méthodes bien distinctes, les choses se compliquent sensiblement
lorsque l'on s'approche pour regarder de plus près les individus
de chaque camp. La frontière entre les deux se brouille alors
révélant ainsi de nombreuses zones d'ombre. Certains personnages
échappent en effet à cette définition binaire comme le fait remarquer
Tolkien dans la citation ci-dessus, oscillant entre les deux pôles
que représentent le bien et le mal.
Le meilleur démenti au manichéisme que l'on puisse
trouver dans le récit est probablement le couplage qui est fait
entre certains personnages. Trois "paires" attirent
principalement l'attention, deux desquelles ont déjà été rapidement
mentionnées : Gandalf et Saruman, Aragorn et Boromir ainsi
que Frodo et Gollum. Gandalf et Saruman sont des êtres de même
nature puisqu'ils sont deux des cinq Istari envoyés sur la Terre
du Milieu pour guider les peuples libres dans leur lutte contre
Sauron. Aragorn et Boromir sont deux guerriers de grande lignée
ayant des aspirations au trône de Gondor. Quant à Frodo et Gollum
ce sont de simples Hobbits qui menaient une vie paisible jusqu'à
ce que l'Anneau Unique fasse irruption. Le rapprochement est parfois
poussé jusqu'au point où il est difficile de les distinguer l'un
de l'autre :
'(.) Was it you, Gandalf, or Saruman that we
saw last night?'
'You certainly did not see me,' answered
Gandalf, 'therefore I must guess that you saw Saruman. Evidently
we look so much alike that your desire to make an incurable dent
in my hat must be excused.'[64]
Ces paires sont importantes car elles démontrent
qu'il n'y a pas une opposition tranchée entre deux principes mutuellement
exclusifs, le bien et le mal, et que les personnages ne sont pas
irrémédiablement destinés à lutter d'un côté ou de l'autre. Il
n'y a pas de prédétermination qui vaille sur la Terre du Milieu,
un personnage doté de bonnes intentions peut parfois tomber dans
l'erreur et même le mal, tandis qu'un autre corrompu peut être
amené à se repentir. Ce qui détermine la ligne de conduite d'un
personnage, c'est avant tout les choix personnels qu'il fait et
non pas son appartenance initiale à l'un ou l'autre groupe. Les
trois paires précédemment citées montrent comment des personnages
avec des qualités intrinsèques quasi identiques se comportent
de façon radicalement opposée. La différence tient en grande partie
à leur capacité et leur volonté à résister à la tentation et à
la facilité. La tâche de Gandalf, qui doit tenter de persuader
les peuples libres de se préparer à une guerre dont les espoirs
de victoire sont ténus, semble en effet à première vue bien plus
ardue que celle de Saruman, qui s'apprête à faire déferler des
vagues d'Orques sur le Rohan. Le Chef du Conseil Blanc a donc
abandonné la mission qui lui avait été assignée, laissant ainsi
Gandalf palier son manquement ("'Yes, I am white
now ,' said Gandalf. 'Indeed I am Saruman, one might
almost say, as he should have been.'"[65]).
Cependant, succomber au mal, ou tout du moins
être prêt à recourir à des moyens qui sont ceux de l'Ennemi, n'empêche
pas un sincère repentir par la suite. Boromir en fournit la preuve
puisqu'il cède à la tentation de l'Anneau dont il cherche à s'emparer,
avant de regretter son geste et de tomber sous les flèches des
Orques en défendant Merry et Pippin ("'I tried
to take the Ring from Frodo,' he said. 'I am sorry. I have
paid.' His glance strayed to his fallen enemies; twenty at least
lay there."[66]).
Ce personnage nous montre donc la richesse et la profondeur psychologique
des protagonistes de l'histoire ainsi que la lutte intérieure
qu'ils mènent et qui exclut toute doctrine manichéiste. La guerre
dans The Lord of the Rings n'a pas uniquement lieu sur
le champ de bataille mais, avant toute chose, dans chacun des
personnages pour résister au pouvoir de corruption de l'Anneau,
source de conflit à divers niveaux.
PARTIE 2
La Guerre de l'Anneau
1) 'Tentatio itaque
ipsa milita est'[67]
La lutte intérieure est aussi généralisée que
celle qui se déroule sur le champ de bataille, car elle non plus
n'épargne personne. Tous les personnages, aussi puissants soient-ils,
ressentent le pouvoir d'attraction de l'Anneau Unique, et doivent
le maîtriser en réfrénant leurs propres instincts afin de ne pas
y céder. Il semblerait d'ailleurs que ce soit les individus les
plus majestueux qui seraient les plus tentés par la corruption
que recèle l'artefact malfaisant.
a) Galadriel
Pour s'en assurer il suffit de prendre l'exemple
de Galadriel, l'un des êtres les plus importants de la Terre du
Milieu (parmi les Elfes) en termes de pouvoir et d'influence,
lorsque celle-ci a la possibilité de s'emparer de l'Anneau, que
Frodo propose de lui remettre (à la fin du ch. VII du Livre II :
The Mirror of Galadriel) :
'You are wise and fearless and fair, Lady Galadriel,'
said Frodo. 'I will give you the One Ring, if you ask for it.
It is too great a matter for me.'
Galadriel laughed with a sudden clear laugh.
'Wise the Lady Galadriel may be,' she said, 'yet here she has
met her match in courtesy. Gently are you revenged for the testing
of your heart at our first meeting. You begin to see with a keen
eye. I do not deny that my heart has greatly desired to ask what
you offer. For many long years I had pondered what I might do,
should the Great Ring come into my hands (.)[68]
En dépit de sa grande sagesse et de sa noblesse
morale, Galadriel ne peut nier qu'elle aussi a connu la tentation
de l'Anneau Unique. Comme d'autres, elle n'est pas restée insensible
aux visions enjôleuses que celui-ci suggère, et dont Sam fournit
un échantillon :
'(.) I wish you'd take his [Frodo's] Ring. You'd
put things to rights. You'd stop them digging up the Gaffer and
turning him adrift. You'd make some folk pay for their dirty work.'[69]
Mais contrairement à la plupart des êtres qui
ont une connaissance profonde de l'Anneau (comme Saruman) ou qui
l'ont porté (Gollum, Frodo), Galadriel a la force et la clairvoyance
d'y résister. Elle sait en effet que le pouvoir que lui conférerait
l'Anneau ne se limiterait pas uniquement à remettre de l'ordre
en Terre du Milieu comme elle le souhaite ("'That is how
it would begin. But it would not stop with that, alas!
(.)'"[70]),
mais qu'il finirait par remplacer un tyran par un autre, bien
que totalement différent par leur nature et leurs intentions initiales :
'(.) In place of the Dark Lord you will set up
a Queen. But I shall not be dark but beautiful and terrible as
the Morning and the Night! Fair as the Sea and the Sun and the
Snow upon the Mountain! Dreadful as the Storm and the Lightning!
Stronger than the foundations of the earth. All shall love me
and despair!'[71]
Il est possible de se représenter la lutte intérieure
qui a dû prendre part chez la Dame des Galadhrim pour résister
à l'influence corruptrice de l'Anneau en s'attachant à ses paroles
ainsi qu'à son comportement envers les huit Marcheurs. Elle avoue
à Frodo que la tentation de l'Anneau Unique fut pour elle une
épreuve aussi difficile à endurer que celle qu'elle leur a fait
passer par l'intermédiaire de son regard à leur arrivée. On comprend
alors tout l'aspect introspectif que la tentation de l'Anneau
suscite puisque Sam explique que c'était comme si le regard pénétrant
de Galadriel l'avait mis à nu et avait lu au plus profond de lui-même,
lui offrant ainsi un choix tentateur entre poursuivre la quête
et ce qui lui tient le plus à cour, retourner jardiner dans la
Comté :
'(.) I felt as if I had got nothing on, and I
didn't like it. She seemed to be looking inside me and
asking me what I would do if she gave me the chance of flying
back home to the Shire to a nice little hole with - with a bit
of garden of my own.'
'That's funny,' said Merry. 'Almost exactly what
I felt myself (.)'[72]
Il est ainsi possible de s'imaginer l'âpreté
du conflit que Galadriel a dû mener avec elle-même pour ne pas
succomber au pouvoir de l'Anneau, de la même manière que les Marcheurs
doivent résister à la tentation à laquelle Galadriel les soumet,
et qui n'est autre que leurs propres désirs.
Dans ces circonstances, son regard ressemble
fortement à l'oil inquisiteur de Sauron, mais à cette différence
près que Galadriel ne cherche pas à briser la volonté des huit
compagnons mais plutôt à la tester, et éventuellement à la raffermir.
Qu'il s'agisse de l'Anneau Unique ou du regard de Galadriel, la
lutte est toujours intérieure et prend part entre deux facettes
de la personnalité des individus : entre leur devoir moral
et leur propres envies (ou comme le dit Galadriel à Frodo "testing
of your heart"[73]).
Une partie du pouvoir de tentation de l'Anneau
réside justement dans la confusion qu'il crée dans l'esprit des
personnages entre leur devoir moral et leurs désirs personnels.
S'il exerce un attrait si fort pour les plus vertueux, c'est justement
parce que son influence prend tout d'abord appui sur leur altruisme,
qui les pousse à vouloir restaurer la paix et l'ordre sur la Terre
du Milieu. Cependant, il est impossible de résister au pouvoir
de l'Anneau, qui corrompt inexorablement (plus ou moins rapidement
selon la force morale de son Porteur), et en arrive finalement
à transformer celui qui l'utilise en despote, à savoir en une
personne qui gouverne de façon absolue et arbitraire.
b) Gandalf
Si le cas de Galadriel confirme cette hypothèse
(dans les raisons qu'elle donne de son refus de prendre l'Anneau),
Gandalf en fournit un exemple encore plus frappant au début du
récit, lorsque Frodo pense qu'il serait plus judicieux que l'Anneau
soit confié au magicien (Livre I, ch. II The Shadow of the
Past). Ce dernier rejette alors l'idée avec une violence et
une agitation qui lui sont habituellement étrangères. Lui qui
semble ne jamais perdre pied dans les différents évènements qu'il
traverse, même lorsque les choses paraissent compromises, se montre
grandement alarmé par cette déclaration du futur Porteur de l'Anneau :
'(.) You are wise and powerful. Will you not
take the Ring?'
'No!' cried Gandalf, springing to his feet. 'With
that power I should have power too great and terrible. And over
me the Ring would gain a power still greater and more deadly.'
His eyes flashed and his face was lit as by a fire within. 'Do
not tempt me! For I do not wish to become the Dark Lord himself.
Yet the way of the Ring to my heart is by pity, pity for weakness
and the desire of strength to do good. Do not tempt me! . The
wish to wield it would be too great for my strength.'[74]
L'inquiétude du vieux sage provient non seulement
de l'immense pouvoir que renferme l'Anneau, mais aussi, et surtout,
de la grande tentation qu'il exerce sur lui (visible dans la répétition
de "Do not tempt me!"). Gandalf est conscient
des grandes possibilités que l'Anneau Unique lui offrirait, notamment
pour mettre fin à la guerre, mais il sait aussi l'emprise que
celui-ci aurait sur son esprit, et dont il ne pourrait se défaire,
devenant alors un simulacre du Seigneur Ténébreux. Le combat psychologique
que mène Gandalf transparaît à la fois dans son regard et dans
son visage tout entier, qui semblent être le reflet d'un feu intérieur
("His eyes flashed and his face was lit as by a
fire within"). Est-ce le désir de s'emparer de
l'Anneau qui brûle (en) Gandalf, et contre lequel il lutte si
farouchement ? On peut en effet le supposer.
c) La résistance
désespérée de Frodo
On en arrive donc à mieux comprendre les raisons
qui ont incité les personnages réunis au Conseil d'Elrond à accepter
que l'Anneau soit confié à un Hobbit pour l'emmener vers le Mordor,
de même que les raisons pour lesquelles Frodo a résisté pendant
si longtemps à son pouvoir alors que celui-ci s'intensifiait à
mesure que l'objet maléfique se rapprochait de son créateur.
Comme on vient de le voir, plus un personnage
est majestueux, plus le pouvoir ou la puissance de corruption
de l'Anneau est grand. Il trouve en effet un terrain propice à
exploiter puisque les grands personnages du récit sont déjà naturellement
dotés d'un certaine puissance sur laquelle la tentation peut prendre
appui. L'Anneau leur fournit alors la possibilité de l'augmenter
et par conséquent de concrétiser leurs visées plus rapidement
et plus facilement. Mais le pouvoir appelant le pouvoir, ils se
mettraient rapidement à ne plus désirer celui-ci que comme une
fin en soi et non plus comme un simple moyen à des fins altruistes.
Confier l'Anneau à un Hobbit serait par conséquent
le choix de la sagesse, en dépit des apparences, puisque c'est
incontestablement chez un représentant de cette race que l'Anneau
trouvera la nature la moins réceptive à son pouvoir corrupteur.
Les Hobbits apparaissent en effet comme le type de personnages
qui ont les ambitions les plus modestes, lorsqu'ils en ont. Les
premiers chapitres du roman en sont la preuve même puisque Tolkien
y dépeint un peuple paisible, qui sort rarement de son propre
pays dans lequel il mène une vie simple qui suffit à son bonheur.
Les Hobbits vivent selon un modèle rural immuable sans hiérarchie
où la joie de vivre est la seule ambition que la plupart d'entre
eux cherchent à réaliser. On peut donc supposer que c'est une
des raisons principales qui rendent compte de la surprenante résistance
de Frodo, qui ne cède au pouvoir de l'Anneau Unique qu'au moment
de le détruire (à savoir lorsqu'il ne peut plus s'y opposer).
S'il réussit effectivement à résister aussi longtemps c'est grâce
à sa nature de Hobbit dépourvue de grandes aspirations.
Mais si Frodo est capable de contenir de façon
remarquable la tentation de l'Unique, il y est néanmoins sujet
et se doit de livrer un combat avec lui-même pour ne pas y succomber.
Comme cela a été dit l'Anneau fait s'affronter deux aspects de
la personnalité de ceux qui ressentent son pouvoir, et cette dissociation
de la conscience (aux sens moral et psychologique du terme, qui
se recouvrent ici) et des instincts plus sombres et inavoués fait
irruption dans le comportement de Frodo lorsque Sam vient le délivrer
dans la Tour de Cirith Ungol, alors que son caractère semblait
jusqu'à présent être marqué par l'équanimité :
'You've got it?' gasped Frodo. 'You've got it
here? Sam, you're a marvel!' Then quickly and strangely his tone
changed. 'Give it to me!' he cried, standing up, holding out a
trembling hand. 'Give it to me at once! You can't have it!'
[Sam] '(.) If it's too hard a job, I could share
it with you, maybe?'
'No, no!' cried Frodo, snatching the
Ring and chain from Sam's hands. 'No, you won't, you thief!' He
panted, staring at Sam with eyes wide with fear and enmity. Then
suddenly, clasping the Ring in one clenched fist, he stood aghast.
A mist seemed to clear from his eyes, and he passed a hand over
his aching brow.[75]
Cette accès de colère et de jalousie qui s'empare
soudainement de Frodo est le résultat de l'influence néfaste de
l'Anneau, et l'on ressent bien toute la tension qui habite Frodo
dans les regrets sincères qu'il exprime par la suite, redevenant
l'affable Hobbit qu'il est habituellement tout aussi subitement
qu'il s'était emporté ("'O Sam!' cried Frodo. 'What
have I said? What have I done? Forgive me! After all you have
done. It is the horrible power of the Ring (.)'"[76]). On peut d'ailleurs se demander si, dans cet
épisode de lutte intérieure qu'il mène, Frodo parvient véritablement
à surmonter le pouvoir de l'Anneau. Il serait également possible
d'interpréter son retour au calme comme une marque de domination
de l'Anneau, qui a obtenu ce qu'il voulait, à savoir retrouver
son Porteur.
La seconde hypothèse expliquerait son incapacité
finale à jeter l'Anneau Unique dans le feu de la Montagne du Destin,
et remplirait les propos suivants de Frodo d'une ironie dramatique
révélatrice : "'I have come,' he said.
'But I do not choose now to do what I came to do. I will not do
this deed. The Ring is mine!'"[77].
Frodo semble en effet croire qu'il choisit de conserver l'Anneau
("choose", "will", "mine"),
alors qu'il n'y a au contraire absolument aucun choix de sa part ;
il est tombé sous l'influence de l'Anneau et est désormais soumis
à son pouvoir qui l'aveugle. Frodo échoue finalement dans sa lutte
intérieure pour résister à la tentation de l'artefact corrupteur.
Il est intéressant de voir que Frodo est incapable
de se résoudre à supprimer l'Anneau, et que sa destruction finale
n'intervient que par inadvertance :
'Precious precious, precious!' Gollum cried.
'My Precious! O my Precious!' And with that, even as his eyes
were lifted up to gloat on his prize, he stepped too far, toppled,
wavered for a moment on the brink, and then with a shriek he fell.
Out of the depths came his last wail Precious, and he was
gone.[78]
Frodo peut être excusé pour son échec au moment
crucial puisqu'il est fort probable qu'aucun être de la Terre
du Milieu n'eût été capable de surmonter le pouvoir de l'Anneau
afin de le jeter dans le seul brasier qui le puisse fondre. La
raison en est que celui-ci dérive sa force de tentation du goût
pour le pouvoir que chacun possède naturellement. Cette propension
existe à divers degrés selon les individus, mais est présente,
ne serait-ce qu'en germe, chez tous les êtres. Même les Hobbits,
qui sont sans conteste ceux chez qui la soif du pouvoir est la
moins exprimée, connaissent eux aussi la tentation de l'Anneau,
comme le démontrent les rêves de grandeur de Sam (il songe à un
jardin immense pour remplacer la désolation de Mordor[79]) et de Gollum (du poisson frais
en abondance[80]). Bien que risibles et limitées,
les aspirations que l'Anneau suscite chez eux sont néanmoins la
preuve que même les modestes Hobbits (et peut être le plus modeste
d'entre tous avec Sam) sont susceptibles de succomber à la soif
de pouvoir que l'Anneau éveille.
À travers les exemples de deux personnages majestueux
(Gandalf et Galadriel) et ceux des rustiques Hobbits, Tolkien
démontre que tous les êtres sans exception aucune possèdent au
plus profond d'eux-mêmes cette faillibilité susceptible de les
faire céder à la corruption du pouvoir et ainsi à commettre le
mal. Il en résulte donc que personne n'est en mesure de détruire
l'Anneau Unique de son plein gré puisqu'il fait appel à une caractéristique
inhérente aux hommes (au sens large), que ces derniers ne peuvent
pas nier ni ignorer. Il faut un concours de circonstances favorable
pour que l'Anneau soit accidentellement détruit, car si
la décision de son anéantissement est un acte délibéré, un choix
en d'autres termes, sa destruction ne l'est pas et ne peut en
aucun cas l'être.
d) Une quête intérieure
La quête qu'entreprennent les Neufs Marcheurs
s'apparente de très près aux quêtes de types médiévales (notamment
arthuriennes), telle que celle que l'on peut trouver dans Sir
Gawain and the Green Knight (poème moyen-anglais). Au cours
du récit, il y a généralement un glissement qui s'opère de la
quête proprement dite, qui se déroule dans le monde extérieur,
vers un autre type de quête dans lequel le protagoniste descend
en lui-même. La première peut en quelque sorte être vue comme
un prétexte ou un point de départ au voyage introspectif.
Dans Sir Gawain and the Green Knight,
le héros Gawain, chevalier de la Table Ronde, part en quête du
Chevalier Vert, qu'il est censé rencontrer en son domaine le premier
jour de la nouvelle année afin que ce dernier lui rende le coup
que Gawain lui a asséné un an auparavant (il avait ni plus ni
moins tranché la tête du géant). À l'approche de la fin de l'année,
il se met donc en route vers la Chapelle Verte, et trouve sur
son chemin le château de Sir Bertilak. C'est à ce moment que l'histoire
bascule d'une quête vers l'autre, sans que Gawain s'en rende compte.
Ce sont désormais ses qualités chevaleresques qui vont être mises
à l'épreuve lors des trois scènes de tentation par la châtelaine.
De son comportement au cours de ces trois jours va dépendre sa
rencontre avec le Chevalier Vert, laquelle ouvrira les yeux de
Gawain quant à sa propre imperfection. La peur de la mort l'amène
en effet à convoiter la ceinture censée rendre immortel que la
femme de Bertilak lui propose, et par conséquent à se montrer
déloyal envers Bertilak lui-même en ne respectant pas leur engagement.
C'est ce manquement qui lui vaudra de recevoir une égratignure
au cou de la part du Chevalier Vert.
Un schéma similaire peut être appliqué à The
Lord of the Rings qui présente aussi une quête (l'artefact
n'est pas à recouvrer mais à détruire ici) qui se transforme progressivement
en un voyage introspectif (principalement pour Frodo mais aussi
pour d'autres à divers degrés) occasionné par l'Anneau Unique.
Son Porteur va devoir lutter pour résister à l'influence de l'objet
maléfique, qui réveille et exacerbe en lui le goût du pouvoir
(sa propension au mal en d