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Apparence  

 

Inspiration

Dans cette page, Séverine Pineaux, artiste de talent nous décrit sa passion pour Tolkien et la manière dont son oeuvre a pu l'inspirer.
Visitez son site officiel à l'adresse suivante : http://www.pineaux.com/

Je m’appelle Séverine Pineaux et je suis illustratrice et peintre. J’ai illustré des couvertures de livres de science-fiction, de fantasy et de fantastique et j’ai créé des illustrations pour des magazines de jeux de rôles.

En peinture, j’explore depuis 1997 une « forêt magique » où l’humain et le végétal se mêlent pour donner naissance à des créatures hybrides. Ces tableaux ont étés rassemblés et mis en scène dans un livre, « Ysambre », accompagnés de nombreux dessins sur une histoire de M. Ivorra. J’expose régulièrement en France et à l’étranger.

J’ai découvert l’œuvre de Tolkien grâce à mon père, pendant mon adolescence. J’ai adoré ses livres, l’émerveillement a été d’autant plus grand qu’il était inattendu : j’étais une lectrice de science-fiction, mais à la fin des années 70 la fantasy était un genre peu représenté dans les éditions françaises. L’histoire de Bilbon et du Seigneur des Anneaux est restée longtemps pour moi quelque chose d’unique, un conte de fées dépoussiéré, une saga idéale pour l’époque contemporaine… Au fil des années, j’ai relu ces livres au moins une dizaine de fois et j’ai dévoré toutes les éditions qui ont suivi, du Silmarillion aux Contes Inachevés. L’univers créé par Tolkien est puissamment incrusté dans mon imaginaire.

Les êtres-arbres que je peins me sont aussi venus à l’adolescence. Parmi différents thèmes fantastiques et surréalistes, mes premiers essais en peinture représentaient des arbres à forme humaine ou des hommes enracinés à la peau d’écorce. Vers dix-huit ans j’ai arrêté la peinture et, pendant une quinzaine d’années, j’ai fait de l’illustration sur commande, avec une préférence pour le merveilleux.

Quand j’ai recommencé à peindre, j’ai retrouvé naturellement le thème des hommes-arbres et, de tableau en tableau, il s’est révélé très riche pour moi, se croisant avec d’autres sujets comme la famille, l’écologie ou la spiritualité.

Contrairement à l’illustration, ma peinture ne suit pas un texte précis, même si un fond littéraire ou mythologique peut en être l’inspiration. En fait, l’origine mentale d’un tableau est multiple : pour une part, purement plastique, né d’une envie de formes et de couleurs, pour une autre part, d’éléments plus narratifs traduisant un message plus ou moins complexe et enfin, de toutes sortes de remontées inconscientes, qui relèvent de l’écriture automatique ou de l’association d’idées, que je ne maîtrise pas et que je ne cherche pas à maîtriser, car, souvent, le tableau y puise sa force d’expression.

Je travaille à l’huile, sur toile, après avoir réalisé des dessins préparatoires fouillés, en m’aidant de l’ordinateur pour affiner la composition et faire différents essais.

Ma technique est traditionnelle, plutôt lisse, par couches successives de plus en plus chargée en résines, pour donner luminosité et profondeur à la couleur, c’est une technique de peinture en glacis.

Alors ces Sylphes et ces Dryades m’ont-ils été inspirés par les Ents que j’ai rencontrés avec Merry et Pippin au cœur de Fangorn ? De façon consciente, non. Je n’ai même jamais tenté de représenter un Ent.

Les êtres-arbres que je peins plongent leurs racines dans la mythologie, principalement grecque, mais aussi celtique. J’ai figuré plusieurs couples reliés par leur ramure, qui m’ont été partiellement inspirés par l’histoire de Philèmon et Baucis, ce couple de vieillards qui, en récompense de leur hospitalité, se voient transformés par Zeus en arbres entrelacés, dont l’amour restera éternel. Les métamorphoses humain-végétal se rencontrent couramment dans les mythes et légendes : Narcisse devient fleur, la nymphe Daphné se change en laurier…

Les esprits et gardiens des arbres, dryades et divinités sylvestres ont certainement inspiré Tolkien dans sa construction des Ents. Ils font partie des briques, matériaux de base du monument mythologique contemporain qu’il a voulu créer.

Aussi, je dirais que, partis des mêmes origines et cheminant sur des sentiers différents, peinture et littérature, nous arrivons au terme du voyage dans le même pays et certains de mes hommes-arbres pourraient servir d’illustration aux Ents.

Cependant, je n’ai pas exploré « le côté obscur » des arbres, là où Tolkien a inventé le Vieil Homme-Saule et ses chansons maléfiques et les Huorns au cœur noir et sauvage. C’est sans doute que je n’éprouve pas le besoin de faire des tableaux « sombres » qui, pour l’instant, n’ont pas d’échos dans mon esprit. Je nourris aussi mon inspiration dans la nature elle-même et je n’ai jamais ressenti dans les arbres vivants l’aspect sinistre que Tolkien a attribué à certains d’entre eux. Mais je pense que sa création mythologique nécessitait la mise en scène du «  bon » et du « mauvais » dans tous les constituants de son univers pour une dynamique narrative à laquelle je ne suis pas astreinte.

Lire Tolkien suscite un profond désir, désir de continuer indéfiniment l’aventure, désir de vivre soi-même dans ce monde enchanté et de voir ses merveilles. Ce désir est du même ordre que celui, qui, dans les contes saisit le simple mortel à la vision du royaume des fées…

Le dessin et la peinture ont toujours été pour moi une manière de « réalisation » du désir. Ce qui est désiré se concrétise en partie par sa représentation. Et, en effet, j’ai beaucoup dessiné des Elfes, des réunions elfiques et certaines scènes comme le départ de Havres Gris ou le Miroir de Galadriel, car c’était ce que mon cœur d’adolescente « désirait » le plus. Cependant, ces dessins se sont noyés dans une difficulté que j’ai parfois rencontrée à nouveau dans mon travail d’illustratrice : quand le livre vous a passionné, la richesse des sensations qu’il a fait naître est trop grande et leur traduction dans l’espace réduit de la feuille à dessin est décevante, incomplète. Cette « mise à plat » m’a fait renoncer à illustrer Tolkien, sauf pour un cas que j’évoquerai plus loin.

J’ai illustré de la fantasy mais, le plus souvent, pour des univers de jeux de rôles où l’aspect littéraire, bien que présent, n’a pas la charge émotionnelle du pur roman. Je crois d’une manière générale être plus peintre qu’illustratrice, mon imaginaire visuel fonctionne mieux sur des sensations globales, des ambiances que sur la scène précise qu’on extrait d’un récit pour en faire la représentation. Je travaille d’ailleurs de plus en plus en peinture et comme dans le livre « Ysambre » ou celui que je prépare en ce moment, en faisant en sorte que ce soit la narration qui illustre mes images.

Pour autant, mon travail de peintre est-il complètement indépendant de l’œuvre d’un auteur qui a, à ce point, accompagné ma vie ? Je pense que son influence est présente mais de façon subtile. J’aime la magie à bas bruit chez Tolkien, la magie elfique n’est que la simple magie de la nature mais magnifiée, mise en évidence. Ce traitement de l’enchantement jette un pont entre le monde de la Terre du Milieu et le nôtre. La magie réside dans l’acuité du regard, qui sait la reconnaître dans la brume de pluie sur l’herbe ou la lumière à travers les feuilles.

Or un peintre ne travaille pas autrement. Son regard détache du réel des éléments et ses mains les mettent en valeur sur la toile pour les faire ressentir au spectateur. Les impressions de sagesse, de lenteur et de bienveillance intemporelle que j’éprouve en regardant certains arbres ont donné naissance à beaucoup de mes tableaux et ce regard particulier sur le paysage m’a été enseigné par les Ents de Fangorn.

Une œuvre moins connue de Tolkien m’a fortement marquée : la nouvelle « Feuille de Niggle » dans le recueil «  Faërie «  Elle me touche car elle met en scène un peintre, modeste, et ses difficultés à se détacher de l’hypnose des détails pour dominer son sujet. Comme lui, je me suis retrouvée à tenter de peindre chaque feuille d’un arbre, entreprise vaine s’il en fut, et, comme lui mes plus beaux projets de tableaux ont tendance à se noyer dans les sables mouvants de la vie quotidienne.

Cette nouvelle traite aussi de mystique puisque, sans que ce soit jamais explicite, son héros meurt et part pour un purgatoire où il finira de se développer spirituellement avant de continuer sa route.

Le thème du paradis, que je n’ai pas encore peint, m’a toujours intriguée. A quoi donc pourrait ressembler le paradis ? J’ai conçu quelques variantes de cet endroit mais la version qu’en offre Tolkien est une de mes préférées. La modeste feuille, seule trace terrestre de l’œuvre du petit peintre amateur de la nouvelle a donné naissance de « l’autre côté » à un arbre magnifique, et même, à un pays entier…

Quand je peindrai le paradis, je penserai beaucoup à celui de Tolkien, et il me plairait de m’y promener après ma mort avec l’espoir, peut-être, d’y croiser Tolkien au détour d’un sentier…

Un autre point de rencontre entre mon univers et celui de Tolkien est incarné par Eowyn. Les personnages féminins ont du pouvoir chez Tolkien, mais c’est un pouvoir passif. Galadriel et, à plus forte raison, Arwen, agissent peu physiquement. Elles sont inspiratrices, source d’influence, elles peuvent conférer du pouvoir à des objets mais ce sont les héros masculins qui les utilisent. Dans le Silmarillion, les choses sont moins nettes, Lúthien agit, mais seulement quand Beren est impuissant, même si c’est elle qui met à bas Morgoth. Le Silmarillion est une base mythologique globale de l’univers de Tolkien et les éléments féminins devaient y avoir une fonction plus active.

Dans le Seigneur des Anneaux, seule Eowyn, en révolte contre le rôle pré-établi qu’on attend de lui voir jouer, est active. Ce personnage est celui auquel la jeune fille que j’étais s’identifiait le plus et, ce qui est amusant, est que son évolution dans le livre, vers la paix et, disons, une forme élevée de jardinage, me permet de continuer à m’en sentir proche car ma propre vie s’est aussi modifiée dans ce sens…. C’est sans doute pour cela que la seule illustration que j’ai faite de Tolkien, à mes débuts, figure Eowyn face au Seigneur des Nazgûl.

Les Ents, créations féminines de Yavanna, ne nous sont connus que par le masculin, les Ents-femmes qui se sont séparées d’eux, ont disparu. Ce manque est infiniment poétique, différenciant radicalement les Ents des autres habitants de la terre du milieu. Malgré leur longue vie, leur disparition complète, et non leur simple départ, est déjà inévitable.

J’apprécie l’évocation des Ents liés à la nature primitive séparés des Ents-femmes amoureuses de leurs jardins. Je ne l’exprimerai cependant pas en peinture car, pour moi, la nature sauvage peut se percevoir, même à moindre échelle, dans un jardin et je ne ressens pas de rupture (et, en ce sens je suis bien une femme…-Ent ?)

J’apprécie beaucoup le travail des illustrateurs anglo-saxons sur Tolkien, particulièrement celui de John Howe et d’Alan Lee. Je leur suis reconnaissante d’avoir mis en images un univers que j’aimais trop pour y parvenir moi-même et, avec à présent trois films très réussis, d’amplifier mon rêve intérieur dans le monde du Seigneur des Anneaux. Bien sûr, certaines visions intérieures sont très différentes de celles proposées par les films, mais c’est sans importance, ma construction mentale autour de Tolkien s’abreuve à de multiples sources ; par exemple, ma représentation préférée de Frodon est un dessin noir et blanc de Frazetta, bien plus que le visage d’Elijah Wood dans le film. Peut-être le risque que la puissance des images de cinéma ne limite le rêve des spectateurs est-il plus grand pour ceux qui verront les films avant d’avoir lu les livres.

Nourris aux même sources (mythes arthuriens, sagas nordiques…), les chemins d’Alan Lee et de John Howe ont su rejoindre ceux de l’univers de Tolkien et en donner une visualisation cohérente, crédible et séduisante et l’un des mérites du film est d’avoir su respecter ces images pour nous offrir le plus magique des dioramas.

Je souhaite, quant à moi, continuer à pouvoir distinguer l’enchantement dans le spectacle du monde et à le traduire du mieux que je pourrai sur mes toiles. Je suis depuis longtemps admirative de la peinture classique, principalement du Moyen Age au XVIIIème siècle et j’aimerais en retrouver la magie pour mon époque, comme Tolkien a su nous offrir une saga et une mythologie de notre temps.


Séverine Pineaux,
novembre 2005.