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LA PLACE DU DESTIN DANS LE SILMARILLION
Avertissement
: ce texte, présenté
comme dit plus tôt, sur le Forum reste inachevé
à cette heure. Mais, peut-être, propose-t-il
néanmoins une synthèse du sujet évoqué
que, j'espère, vous aurez du plaisir à lire.
Note Liminaire
Tout au long de ces pages, nous citerons abondamment le
Silmarillion. Même si nous tenterons d’en parler
en des termes généraux, nous ne saurons trop vous recommander
de lire ce fabuleux ouvrage. Non seulement pour vous permettre
de mieux appréhender notre discours mais aussi pour le plaisir
que vous éprouverez à la lecture de l’un des sommets de
la littérature de fiction du XXè siècle.
De plus, faut-il le rappeler, le Silmarillion est
un ouvrage posthume publié quelques années après la mort
de J.R.R. Tolkien par son fils Christopher. Tolkien a travaillé
sur la rédaction de ce qui deviendra le Silmarillion
pendant une grande partie de sa vie, de 1916 à 1973, date
de sa mort. Autant dire que nombre de versions (parfois
contradictoires) d’un même texte existent, lesquelles sont
pour la plus grande partie publiées dans la collection The
History of Middle-earth [1].
Nous nous « restreindrons » à la seule étude du
Silmarillion sans nous préoccuper des autres versions
des textes que l’on y retrouve, au risque d’élargir considérablement
la quantité de textes à étudier et d’arriver à des conclusions
contraires les unes par rapport aux autres.
1. Introduction
Tolkien a dépeint un monde, le sien. Son œuvre, et particulièrement
Le Silmarillion, décrit à travers une fibre mythologique
la naissance d’Arda (le Monde, notre Terre a un temps très
reculé), siège des événements décrits dans ce que l’on appelle
le « Légendaire » de l’œuvre de Tolkien.
Une lecture inattentive du Silmarillion pourrait
nous faire perdre de vue que les différentes histoires qu’ont
y lit ne sont pas simplistes, que les évolutions des personnages
ne sont pas toutes libres, qu’en fin de compte tous les
événements pourraient avoir un sens, une finalité commune.
Le type de vocabulaire utilisé est très révélateur de cet
particularité. On trouve en effet de multiples occurrences
de mots comme « sort », « prophétie »,
« pressentiment », « malédiction » et
surtout, et c’est l’objet de ces lignes, « destin »
et « destinée ».
Dans toute mythologie, le Destin prend une place importante,
cela semble aussi vrai chez Tolkien. Le but de ces pages
est de faire l’étude du Silmarillion pour tenter
d’en dégager les grands enjeux qui s’orientent autour de
la place prépondérante qu’y prend le Destin. Elle est avant
tout une synthèse mais tentera également d’apporter une
part d’interprétation que nous livrons et que vous estimerez
peut-être pertinente.[2]
2. Cosmogonie et Théogonie
Le Destin ne peut étudier sans un rappel de deux des aspects
fondamentaux des mythologies : la création du Monde,
les Dieux qui le peuplent.
Ces aspects, nous les retrouvons inévitablement dans la
trame mythologique de Tolkien grâce aux deux premiers chapitres
du Silmarillion. Le premier, L’Ainulindalë
(« la Musique des Ainur ») dépeint la création
du Monde alors que le second, intitulé Valaquenta (« Histoire
des Valar »), s’intéresse aux Dieux en décrivant leurs
pouvoirs et attributs.
Succinctement, nous rappellerons que la création d’Arda
est initiée par Eru Ilúvatar qui donnera la Flamme Immortelle
(la possibilité de Créer) à ses créatures les plus puissantes,
les Ainur (que l’on peut traduire par « Les Bénis »,
ce sont de véritables figures angéliques), lesquels seront
inspirés par les visions Ilúvatar. Ces Ainur sont constitués
de deux « ordres » : les Valar (« les
Puissants ») et les Maiar, créatures « de moindre
rang que les Valar[3] ».
Dans le Silmarillion, nous lisons que les Valar (les
plus puissantes créatures parmi les Ainur) sont considérés
par les hommes comme des Dieux[4],
pour plus de simplicité, nous ferons de même à certaines
occasions sans pour autant perdre de vue que le seul Véritable
Dieu sur Arda est Eru Ilúvatar.
Chacun de ses Dieux, nous le disions plus haut, ont certains
attributs et pouvoirs. Il n’y a pas d’opposition (du moins
dans un premier temps) entre ces Dieux, ni classe, ni famille,
et vivent en parfaite harmonie.
Parmi les Valar, deux retiennent particulièrement notre
attention, il s’agit de Námo et de son épouse Vairë
et pourrait être qualifiés de « Valar du Destin »,
nous en parlerons plus longuement ci-après.
Ce rappel étant fait, nous pouvons entrer plus précisément
dans le sujet et observer de quelle manière le Destin apparaît
et joue un rôle dans la vie sur Arda.
3. Le Destin :
Réalité et Incertitudes
3.1. Une réalité
Le monde de Tolkien est-il vierge de toute prédétermination,
est-ce que les êtres vivants vivent dans une sorte de chaos
organisé, sans aucune notion de Destin ? Indiscutablement,
la réponse est non car l’on trouve de multiples preuves
qui corroborent sa réalité sur Arda.
3.1.1. Ilúvatar et
les Thèmes
Nous le rappelions plus haut, le premier chapitre du Silmarillion
conte la création du Monde au travers de l’Ainulindalë,
la Musique des Ainur. Eru Ilúvatar créa les Ainur, créatures
angéliques, et leur montra la vision d’un monde autour d’un
Thème (une sorte de Symphonie Créatrice) que les Ainur jouèrent
pour lui.
Cette approche très poétique (au contraire d’autres récits
s’appuyant par exemple sur le sacrifice d’un être originel)
doit d’abord être perçue comme un rêve durant lequel on
peut voir les événements se dérouler, loin de toute matérialité
et d’une présence tangible. Et en effet, les Ainur à la
sortie de ce rêve (Tolkien parle de vision, la « Vision d’Arda
») réalisèrent que ce qu’ils avaient vu restait à faire,
que le « Monde n'avait été qu'Annonce et Prophétie qu'ils
devaient désormais accomplir.[5] ».
Ilúvatar fera surgir Arda du Vide, les Ainur n’eurent « plus
qu’à » la modeler, la façonner sur la base de la Musique
qui leur fut soumise.
Puisque Arda en découle, il paraît assuré que la Musique
est synonyme, en tout cas contient, le Destin des êtres
et des choses. La preuve s’il en est de ce que nous avançons
est proposée par la citation suivante « elle [La Musique
des Ainur] […] fixe le destin de tous les autres êtres[6] »,
la Musique dévoile donc le roman déjà écrit de la vie d’un
monde. Qui plus est, parce que les Ainur sont les témoins
de cette Vision et ont entendu les paroles d’Ilúvatar, ils
« connaissent une grande part de ce qui fut, de ce
qui est, de ce qui sera, et peu de choses leur échappent.[7] ».
3.1.2.
Les Valar du Destin
Vairë
Deux des Valar (ils sont quinze au total[8])
ont a priori un regard privilégié de cette vision. L’exemple
le plus frappant est celui de Vairë. Surnommée la Fileuse,
telle Clotho[9],
elle « tisse tous les événements de tous les temps
dans ses toiles historiées qui tapissent le palais de Mandos,
lesquels s'agrandissent avec le temps qui passe.[10] »
Cet extrait est on peut plus clair sur cet ordonnancement
du temps et des événements. Chaque fil de la tapisserie
pouvant être assimilé à l’un des événements qui surgiront
sur Arda mais aussi au fil de la vie des êtres qui l’occupent.
Malheureusement, nous ne pouvons nous appuyer sur Vairë
pour notre étude car c’est à peu tout ce que nous connaissons
d’elle. Cette Vala secrète car nous n’avons connaissance
d’aucune action ou intervention de sa part. Sûrement est-elle
trop occupée à son métier à tisser ou son action tout
simplement inconnue du rédacteur du Silmarillion ?
Mandos
L’époux de Vairë est le Vala Námo (appelé habituellement
Mandos, du nom de sa demeure) et nous apprendra davantage
sur le devenir d’Arda. Appelé le Juge, l’Ordonnateur, il
est celui qui « prononce ses jugements et condamnations[11] »
(à la seule « demande de Manwë[12] »)
dans Máhanaxar : le Cercle du Destin, endroit où sont
installés les trônes des Valar et où ils réunissent en conseil.
En outre, Mandos est « le gardien de la Maison des
Morts[13],
celui qui convoque les âmes de ceux qui sont tués.[14] ».
Nous savons par ailleurs que Mandos « n'oublie rien
et connaît toutes les choses à venir, sauf ce qui est resté
du domaine d'Ilúvatar[15] »,
preuve incontestable de son pouvoir et des connaissances
dont il est titulaire.
Mais Mandos, nous le verrons, semble souffrir d’une variation
du syndrome de Cassandre[16]
car si ses prophéties sont prises pour vraies, rarement
les intéressés en tiendront compte. C’est là une marque
d’orgueil qui causera bien souvent leur chute.
Nous ferons une dernière remarque pour dire que les Valar,
acteurs omniprésents du Destin, semblent n’y être aucunement
soumis. Aucune prophétie ni pressentiment d’aucune sorte
ne les concernent si ce n’est leur appartenance à Arda.
Leur destin lui est intimement liée car « leurs pouvoirs
seraient limités au Monde et contenus par lui, et ils y
resteraient éternellement, jusqu'à sa fin, de sorte qu'ils
en seraient la vie et qu'il serait leur vie même[17]. ».
3.1.3.
Le Destin, affaire de Techniques
Cicéron distingue deux procédés divinatoires[18]
: d’une part, ceux qui se rapportent à la divination artificielle,
« les pronostics tirés des intestins des animaux, des prodiges
ou des éclairs, les prédictions des augures, des astrologues,
des sorts » ; d’autre part, les procédés « qui nous viennent
de la nature », « les vaticinations et les songes », effets
de la divination naturelle.
Nous énonçons cette classification reprise de Platon[19]
pour faire une parenthèse et préciser que chez Tolkien,
la connaissance du Destin n’est aucunement affaire de « technique ».
Parmi ceux qui s'appliquent à l’énonciation de l’avenir,
qu’il soit Vala ou simple humain, nous ne trouvons ni voyant,
interprète des songes ou d’équivalent des sibylles ou pythies.
La tradition écrite n’est guère plus présente, on ne recense
aucune annale ni de manuscrit rendant compte des Temps Anciens[20].
Cicéron mentionne l’astrologie, si nous rejetons son acceptation
moderne, nous ne devons de mentionner Valarcirca (équivalent
de la Grande Ourse) par Varda qu’elle fit « comme un
défi à Melkor[21]
[…], ronde de sept étoiles majeures, Valacirca, la Faucille
des Valar, comme l'annonce de sa ruine.[22] ». Beren
y fera référence[23]
lorsqu’il affrontera Morgoth[24].
Du reste, l’interprétation de la présence de Valarcirca
est difficile car nous ne trouvons pas de véritable réponse
pour dire en quoi cette Faucille est le signe du destin
de Morgoth.
3.2. Les Incertitudes
Les quelques éléments développés dans le précédent chapitre
pourraient nous faire croire que toute la Vie sur Arda est
prédéterminée, que tous les événements qui s’y dérouleront
ne sont que l’accomplissement d’une volonté supérieure,
celle d’Ilúvatar.
Pourtant, derrière cette apparente certitude se cache bien
des incertitudes et à nos précédentes affirmations plutôt
péremptoires, nous devons opposer des objections qui viennent
teinter de doutes notre propos. Si elles ne réfutent par
l’existence du destin, elles apportent une nuance non négligeable
qui avancent sans doute possible que le destin, certes existe,
mais n’est pas connu dans son entier.
Le premier bémol vient de la perception imparfaite que les
Valar ont eu de la Musique. À cela, il y a plusieurs raisons.
Les premières tiennent aux Valar eux-mêmes alors que Ilúvatar
a lui aussi une part de « responsabilité ».
3.2.1.
La perception de la Musique
Pour avoir une connaissance parfaite de l’avenir d’Arda
il faut avoir la pleine perception et interprétation de
la Musique. La Musique est la pensée d’Ilúvatar, on ne peut
la connaître qu’à une seule condition, être Ilúvatar. Chose
évidemment impossible car il ne peut y avoir qu’un seul
Dieu. Notre première conclusion implique donc que nul ne
connaît la Musique dans son entier.
En effet, la nature même des Valar ne leur permet pas en
effet d’avoir une pleine compréhension de l’avenir « car
chacun [des Ainur] ne comprenait que cette part de l'esprit
d'Ilúvatar[25] ».
On peut alors supposer (sûrement à juste titre) que chaque
Vala n’a une vision claire de l’avenir que pour ce qui le
préoccupe directement. Ulmo, « Seigneur des Eaux et
Roi de la Mer[26] »
même s’il fut « plus que tout autre pénétré de sa [à
Ilúvatar] musique[27] »
s’est a priori surtout intéressé à la partie de la Musique
qui montrait les rivières, les mers et les océans, aux pluies
et aux tempêtes. Nous avons un autre témoignage qui montre
que tous les Valar n’ont pas la même connaissance du Destin
et de l’avenir des choses grâce à Yavanna. C’est en effet
d’Aulë que celle-ci apprendra que la venue des Enfants d’Ilúvatar
mettra en péril certaines de ses créations (on peut citer
notamment les arbres) du fait de leurs besoins, ce dont
elle ne se doutait aucunement[28].
Cette perception partielle a abouti à ce que les Ainur n’ont
compris « qu'imparfaitement le thème qui les avait
introduits dans la Grande Musique[29] ».
Une autre des raisons vient des « fautes d’inattention »
des Valar tel Manwë qui « eut l'impression que la Musique […]
chargée de significations […] qu'il avait jusqu'alors entendues
sans y prendre garde.[30] ».
Ici, il nous plaît à croire que les Valar étaient plus absorbés
par la contemplation du Thème magnifique qu’ils entendaient
qu'à essayer de le décrypter mais cette « inattention »
participe à certaines lacunes des connaissances des Valar.
L’autre preuve de leur méconnaissance tient à ce que malgré
la connaissance que les Valar ont d’Arda, la réalisation
des événements prédits leur apparaît toujours comme un miracle
et sauront toujours s’étonner de la beauté du monde, de
leurs habitants, mais aussi de leur propre création. Cela
est particulièrement vrai à propos de leur découverte des
Elfes comme Oromë qui « resta émerveillé en regardant
les Elfes, comme s'ils étaient apparus de manière soudaine
et inattendue[31] ».
Les Valar semblent ne pas réaliser la portée et la réalité
de leur œuvre. Pour eux « tout ce qui a pu être prédit
avant le Monde par la Musique ou prévu grâce à une vision,
quand cela arrive véritablement sur Eä, paraît alors quelque
chose de nouveau et d'imprévu.[32] ».
Ils paraissent, tout comme pour la Musique, se délecter
de la beauté d’Arda.
Concluons pour dire que la somme des savoir de chacun des
Valar ne leur confère pas toute la sagesse possible et qu’il
demeure certains événements « qu'ils ne peuvent voir,
pas même rassemblés en conseil[33] ».
3.2.2. Les secrets d’Ilúvatar
Plus que quiconque, c’est incontestable, c’est à Ilúvatar
qu’incombe la faute des insuffisances de la connaissance
du Destin.
Nous parlions de la mauvaise perception des Valar par leur
seule faute mais nous pouvons leur trouver des « circonstances
atténuantes » car Ilúvatar n’a pas permis que cela
soit autrement : la vision qu’il leur a proposé « fut
brève et trop tôt disparue[34] ».
Vous l’aurez remarqué dans une précédente citation, même
Mandos ne connaît pas tout car il « connaît toutes
les choses à venir sauf ce qui est resté du domaine
d'Ilúvatar. ». C’est un autre élément qui abonde dans
notre sens, il y en a de nombreux autres car on peut lire
par ailleurs, même s’il est vrai qu’il a révélé la Musique,
que Ilúvatar garde par-devers lui un certain nombre d’éléments
car il « n'a révélé à personne ce qu'il garde en réserve[35] ».
Du moment où la Musique s’arrête, la seule indication que
nous ayons est celle qui précise « que la vision s'arrêta
avec l'accomplissement de la Domination des Humains et l'effacement
des Premiers-Nés, et c'est pourquoi, bien que la Musique
enveloppe toutes choses, les Valar n'ont pas vu de leurs
yeux les Derniers Temps ni la fin du Monde.[36] ».
Ce dernier extrait soulève plusieurs inconnues importantes
que nous allons observer plus en détail.
Les Enfants d’Ilúvatar
Les Ainur ont vu dans la Musique la présence des Enfants
d’Ilúvatar et leur venue prochaine sur Arda. Même si « aucun
des Ainur ne prit part à leur création[37] »
proprement dite puisqu’ils « ne furent conçus que par
Lui[38] »,
ce sont eux qui prirent la plus grande part à « la
création de leur demeure[39] ».
Pourtant, ils ne purent « prédire au jour près le moment[40] »
qu’Ilúvatar a choisi pour leur arrivée sur Arda. Cette ignorance
les fera partir en guerre contre Melkor pour éviter qu’ils
ne tombent sous sa domination.
Les Enfants d’Ilúvatar sont, nous le savons, les Elfes et
les Hommes. On le verra, leur destin est différent en bien
des points.
Le Destin des Enfants d’Ilúvatar
Le chapitre XII du Silmarillion, Les Humains,
donne quelques indications ce que sera le destin des « Nouveaux
Venus ». Nous apprenons par exemple que la « Musique
des Ainur […] fixe le destin de tous les autres êtres[41] »,
par conséquent, au contraire des Elfes, les Humains n’y
sont pas sujets, ou tout au moins il est inconnu d’eux.
Cette spécificité fait apparaître une caractéristique majeure
du genre humain : le Libre-Arbitre et la Mort.
a) Le Libre-Arbitre
L’absence des Humains de la Musique s’accompagne de qualités
que les Elfes a priori non pas, en tout cas non affirmées
aussi nettement. Ilúvatar souhaita en effet que les humains
« soient toujours en quête des limites du monde et
au-delà[42] »
et surtout « qu'ils aient le courage de façonner leur
vie, parmi les hasards et les forces qui régissent le monde[43] ».
Bien évidemment, les Elfes ont eux-aussi leur libre-arbitre
mais leurs gestes seraient, dirait-on, davantage ancrés
dans un ordre naturel des choses, que leurs actions seraient
pratiquement sans surprise. Impression qui sera confirmée
plus tard par la voix de Mandos, nous en reparlerons.
Revenons maintenant sur une précédente citation à propos
des humains : « […] aient le courage de façonner
leur vie, parmi les hasards et les forces
qui régissent le monde[44] ».
L’utilisation de termes comme « façonner » et
« hasards » évoquent incontestablement l’idée
d’une évolution plus libre des hommes. Mais que représente
donc ces « forces » si ce n’est la Musique elle-même
et ce que les Valar y ont vu ?
Peut-on alors se poser la question de savoir si nous ne
devrions pas opposer « forces » et « hasards »
comme on le ferait pour « destin » et « libre-arbitre » ?
Que ce soit parce que les humains n’ont jamais été au contact
des Valar, que le destin est effectivement tout à fait absent
de leur vie ou qu’Ilúvatar ne permet pas que l’on révèle
ce qui les attend, toujours est-il que Mandos n’aura pas
de parole prophétique les concernant.
Nous reviendrons plus en détail sur cet aspect fondamental
de la vie des Enfants d’Ilúvatar pour tenter de savoir dans
quelle mesure le libre-arbitre guide ou non leurs actions.
b) La Mort
Cette liberté d’évolution des Humains s’accompagne d’une
« contrepartie » que les Humains finiront par
regretter. C’est le « Don d’Ilúvatar[45] »,
synonyme pour eux d’une présence limitée dans le temps sur
Arda, autrement dit, la Mort.
Alors que les Elfes « restent et resteront jusqu'à
la fin des Temps[46] »
et « ne meurent pas que ne meure le monde[47] »,
la mort des Humains « est leur destin[48] ».
Les Elfes ne se sentent pas concernés par la Mort mais elle
deviendra l’une des préoccupations majeures des hommes car
Melkor a fait se « confondre la mort avec les ténèbres[49] »
dans leur esprit. Elle est d’autant plus redoutée qu’ils
ne savent quel est leur sort une fois mort, au contraire
des Elfes qui « se retrouvent à Valinor, dans les Palais
de Mandos, d'où ils peuvent sortir au bout d'un certain
temps[50] ».
L’un des secrets d’Ilúvatar concerne donc le devenir des
Humains après la mort, ce que le chroniqueur du Silmarillion
confirme :
Le Silmarillion, p. 132
« Peut-être que le sort des hommes après la mort n'est
pas dans la main des Valar, qu'il ne fut pas même prédit
par la Musique des Ainur. »
Les humains n’ont qu’une seule certitude : qu’ils mourront.
En réalité, le Mort est le seul élément connu de leur destin.
Pour les Elfes, c’est l’inverse, ils ne connaissent pas
leur fin ni quand elle interviendra, non plus que le
rôle qu’ils auront à tenir.
Une Incertitude Annoncée : la
Fin du Monde
Une autre réserve qui ne concerne qu’Ilúvatar concerne la
fin du monde. Le Silmarillion ne laisse entrevoir
que de rares mentions de la fin d’Arda. Tout au plus, nous
trouvons ça et là quelques allusions avec des termes comme
« Fin des Temps[51] »
qui attestent, même si l’heure et les circonstances sont
inconnues, qu’un Ragnarök[52]
Tolkienien aura finalement lieu. La fin du monde est chose
certaine mais on ne sait quand elle interviendra, ce qui
en fait ce que nous avons appelé « une incertitude
annoncée ».
La fin du monde est elle aussi du ressort d’Ilúvatar :
« les Valar n'ont pas vu de leurs yeux les Derniers
Temps ni la fin du Monde[53] ».
Les rares indications que nous ayons parlent d’une « Dernière
Bataille » qui se déroulera sur Arda où d’ailleurs
les Nains auront à jouer un rôle et « servir Aulë[54]
pour l'aider à reconstruire Arda après la Dernière Bataille[55] ».
Une phrase qu’il est difficile d’interpréter donne confirmation
de cette Dernière Bataille. Elle concerne Varda qui créa
« Menelmacar[56]
avec sa ceinture étincelante qui annonce l'ultime bataille
de la fin des temps.[57] ».
En quoi cette constellation annonce l’ultime bataille, nous
sommes bien incapables de le dire à la seule lecture du
Silmarillion.
Pour en apprendre plus sur le devenir d’Arda, nous devons
examiner d’autres écrits de Tolkien comme sa correspondance
qui laisse entrevoir ce que sera cette apocalypse. Une nouvelle
fois, ce sont les paroles de Mandos qui nous donnerons une
indication des plus instructives. Si vous voulez satisfaire
votre curiosité, nous vous renvoyons à la lecture de The
Shapping of Middle-Earth[58],
où vous pourrez (re)découvrir ce que nous pourrions appeler
la « Seconde Prophétie de Mandos »[59].
Pourtant, le monde renaîtra de la même manière qu’il a vu
initialement le jour car il est dit qu’« une musique
encore plus grande, celle des chœurs des Ainur et des Enfants
d'Ilúvatar, doive s'élever devant Eru après la fin des temps[60] ».
A ce moment seulement, « tous […] comprendront pleinement
la partie qu'il leur a destinée, chacun atteindra à la compréhension
des autres[61] ».
Peut-être alors que les acteurs de ce monde nouveau atteindront
la plénitude du savoir et, contrairement à leur prédécesseurs,
connaîtront leur Destin ?
Naturellement, c’est Ilúvatar qui conclura nos différentes
questions en restituant l’une de ses paroles à Manwë
lorsqu’il lui dit : « Un seul des Valar croirait-il
que je n'ai pas entendu la Musique tout entière, jusqu'au
moindre soupir de la plus faible voix ? »[62].
Ce témoignage rapporté par Manwë est la preuve, difficilement
contestable, que le Destin existe bel et bien sur Arda,
même si les Valar et encore moins les principaux intéressés
ne le connaissent pas.
5. UN DESTIN ALTERE
Dans cette nouvelle partie de notre étude, nous devons
considérer une autre définition du Destin et accepter
que celui-ci peut ne pas être immuable, que son cours
peut être dévié, que (pour reprendre l'analogie du métier
à tisser de Vairë) de nouveaux fils peuvent être insérés
dans la trame initiale du Destin.
À cette condition seulement, nous pourrons croire que
les points que nous développerons ci-après ne sont pas
l'œuvre consciente d'Ilúvatar. Mais adopter cette définition
revient à dire qu'Ilúvatar n'est pas le Dieu omniscient
et omnipotent, ce que l'on peut tout à fait contester.
Cette précaution prise, nous croyons que certains " parasites
" viennent perturber le Destin, sauf bien sûr de ce qui
relève des certitudes que nous avons développées plus
tôt.
5.1. Melkor
Le premier élément qui viendra troubler la beauté et
la sérénité de la Musique est la part dans sa composition
que prendra Melkor, l'un des Valar, " le plus puissant
d'entre eux "63. Melkor a
introduit ses propres notes et accords et a altéré la
symphonie initiale quand " il [lui] vint au cœur d'y mêler
des thèmes venus de ses propres pensées et qui ne s'accordaient
pas au thème d'Ilúvatar64.
".
Malgré l'intervention d'Ilúvatar pour corriger les imperfections
de Melkor, la Musique en sortira troublée, irrémédiablement
corrompue. Plus que cette intrusion dans cette harmonie,
Melkor deviendra l'incarnation du Mal sur Arda, déclencheur
des malheurs à venir. Par sa propre interprétation de
la Musique il fera douter certains Ainur qui se rallieront
à lui, concourrant eux-aussi à ne pas interpréter la Musique
dans son originalité, amenant la corruption là où elle
n'existait pas.
Par la suite, Melkor n'aura de cesse de défaire ce qui
a été fait, de détruire ce qui a été construit, de s'opposer
aux Valar et finalement de provoquer la ruine des Elfes.
Si le Destin est contenu dans son entier dans la Musique
originale, les discordances qu'y a apporté Melkor contribuent
certainement à une modification de celle-ci, et par voie
de conséquence, à une altération du Destin des Enfants
d'Ilúvatar, ou plutôt comme nous le disions plus haut,
de celui des Elfes en particulier.
Melkor, s'il trouble l'esprit et le destin des autres,
est également victime d'une certaine inquiétude à son
propre endroit car il connaît celui qui précipitera sa
fin. De son combat avec Fingolfin, et même s'il en sorti
victorieux, il garde le souvenir cuisant d'une lourde
blessure65. Melkor n'aura
plus de cesse de haïr ceux de la maison de Fingolfin "
parce qu'elle avait l'amitié de son ennemi Ulmo66
" mais aussi et surtout parce que Turgon était celui qu'il
craignait le plus " car il l'avait déjà remarqué à Valinor
: chaque fois qu'il s'approchait de lui une ombre venait
peser sur son esprit, annonçant que, dans un avenir encore
inconnu, c'est de Turgon que viendrait sa ruine.67
".
En tentant de modifier le destin de ceux de la maison
de Fingolfin - c'est à dire précipiter leur mort - il
espère pouvoir transformer le sien et contredire cet ombre
qui annonce sa ruine. Cette appréhension, surprenante
de la part d'une des créatures les plus puissantes d'Arda,
montre bel et bien que le destin est une réalité, que
l'on peut y croire et s'en préoccuper, que l'on peut essayer
de le dévier.
À SUIVRE...
[1]
Partiellement traduite en France sous le nom L’Histoire
de la Terre du Milieu dont les deux premiers tomes ont
été traduits sous le titre Le Livre des Contes Perdus
aux éditions Christian Bourgois.
[2]
Toutes les citations du Silmarillion données ci-après
sont issues de la version publiée aux éditions Pocket.
[3]
cf. l’index du Silmarillion.
[4]
Le Silmarillion, éditions Pocket, p. 36 « Les
plus grands de ces esprits furent appelés par les Elfes
les Valar, les Puissances d'Arda, et les Humains souvent
les appelèrent des Dieux. »
[5]
Ibid., p. 21
[6]
Ibid., p. 48
[7]
Ibid., p. 17
[8]
Avant qu’on « ne compte plus Melkor parmi les Valar »
[9]
Clotho (dont le terme est dérivé du verbe grec « filer »)
est l’une des Parques de la mythologie romaine. Nous rappellerons
que les Parques sont les trois Déesses qui filaient, dévidaient
et coupaient le fil de la vie des hommes. Les Parques sont
Clotho qui file, Lachésis qui dévide, et Atropos qui coupe
le fil de la vie (définition extraite du Littré,
édition de 1872).
[10]
Ibid., p. 29
[11]
Ibid., p. 29
[12]
Ibid.
[13]
Mandos pourrait être assimilé (avec toutes les réserves
d’usage) au Hadès grec, le gardien des enfers.
[14]
Ibid., p. 29
[15]
Ibid., p. 29
[16]
Dans la mythologie « classique », Cassandre est
la fille de Priam et d'Hécube et avait le don de la prophétie,
mais ses prédictions étaient condamnées à n'être jamais
prises en considération. Elle avait reçu ce don d'Apollon
à qui elle avait promis son amour. Mais elle manqua à sa
parole et Apollon la punit en décrétant que personne ne
croirait jamais à ses prophéties (extrait de l’Encyclopédie
de la Mythologie, éditions Celiv).
[17]
Ibid., p. 21
[18]
Renseignement repris de l’EncyclopædiaUniversalis.
[19]
Exposée dans le Phèdre.
[20]
Rappelons que nous ne fions ici qu’au seul Silmarillion
où Christopher Tolkien, dans cette « compilation »,
ne rend pas compte d’une tradition d’élaboration et de transmission
des événements d’Arda. Mais d’autres textes de Tolkien disent
qu’elle existe bel et bien et constitue même un problème
épineux pour assurer la cohérence de l’équilibre interne
des récits.
[21]
Melkor est l’équivalent chez Tolkien du Satan chrétien,
l’ange déchu. Il est l’un des Valar venus sur Arda et jouera
un très grand rôle dans les événements contés dans le Silmarillion.
[22]
Le Silmarillion, p. 58
[23]
Ibid., p. 228 : « [Beren] entonna en réponse
un chant de défi qu'il avait fait en l'honneur des Sept
Étoiles, la Faucille des Valar que Varda avait suspendue
au nord pour annoncer la chute de Morgoth »
[24]
Morgoth est l’autre nom de Melkor que lui donna le premier
Fëanor après le vol des Silmarils (cf. l’index du Silmarillion).
Nous y reviendrons.
[25]
Ibid., p. 13
[26]
cf. l’index du Silmarillion
[27]
Ibid., p. 19
[28]
Ibid., p. 53-55
[29]
Ibid., p. 48
[30]
Ibid., p. 54
[31]
Ibid., p. 59
[32]
Ibid., p. 59
[33]
Ibid., p. 17
[34]
Ibid., p. 57
[35]
Ibid., p. 17
[36]
Ibid., p. 20
[37]
Ibid., p. 17
[38]
Ibid., p. 17
[39]
Ibid., p. 17
[40]
Ibid., p. 57
[41]
Ibid., p. 17
[42]
Ibid., p. 48
[43]
Ibid., p. 48
[44]
Ibid., p. 48
[45]
Ibid., p. 49
[46]
Ibid.
[47]
Ibid.
[48]
Ibid.
[49]
Ibid.
[50]
Ibid.
[51]
Ibid., pp. 14, 49, 52, 58, 82, 104 et 111
[52]
On trouve ce mot (que Régis Boyer traduit par « Consommation
du Destin des Puissances ») dans la correspondance
de Tolkien : cf. The Letters of J.R.R. Tolkien,
la lettre 83 et la très intéressante lettre 131.
[53]
Le Silmarillion, p. 17
[54]
Un autre des Valar qui conçut les Nains.
[55]
Le Silmarillion, p. 52
[56]
Une constellation d’étoile, la constellation d'Orion (cf.
l’index du Silmarillion)
[57]
Le Silmarillion, p. 58
[58]
The Shapping of Middle-Earth, George Allen &
Unwin, 1986 (non traduit) : quatrième tome de The History
of Middle-earth.
[59]
The Shapping of Middle-Earth, pp. (40-1, 73), 165,
205, 253
[60]
Le Silmarillion, p. 14
[61]
Ibid., p. 14
[62]
Ibid., p. 54-55
[63]
Ibid., p. 16
[64] Ibid., p. 14
[65] Ibid., p. 200 : " Fingolfin
lui trancha le pied de son épée Ringil et un sang noir et
fumant jaillit qui remplit tous les cratères creusés par
Grond. "
[66] Ibid., p. 259
[67] Ibid.
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