1°) Un imaginaire conscient et religieux
Un arrêt momentané sur le problème de définition
est nécessaire afin de clarifier la lecture. Nous évoquerons donc
ici notre approche des mots “ imaginaire ” et “ mythe ”
avant d’aller plus loin. A la fin de notre étude nous réévaluerons
ces définitions au regard d’autres auteurs qui, comme Tolkien,
s’y sont consacrés.
L’IMAGINAIRE :
Du nom commun français “ imaginaire ”,
il n' y a pas d'équivalent littéral en anglais. Le mot “ imaginary ”,
par exemple, n'a qu'une fonction adjectivale. Et si l’imaginaire
doit être considéré comme l’expression d’une imagination particulière,
les définitions de la fantasy et de l'imagination proposées
par Tolkien dans sa théorie du conte de fées doivent être appréhendées
avec une attention toute particulière pour la compréhension générale
de l'œuvre. Il décrit d’abord l'imagination simplement comme “ the
mental power of image-making ” (On Fairy-stories,
in Essais, p.138) en dénonçant tacitement, sans nul doute,
la dérive de sens récente qui tend à définir une littérature dite
d'imagination, alors qu'au sens strict toute littérature est par
définition “ littérature d'imagination ”.
En ce sens, ce n'est pas à ses yeux une faculté
artistique, mais naturelle à tout homme, en dehors de tout travail
conscient. Ensuite, peut émerger l’Art sans lequel l’Imagination
ne peut contenir “ the power of giving to ideal creations
the inner consistency of reality ” (ibid). Le concept
de fantasy, permet de donner à l'imagination un
souffle et une architecture consciente, une certaine indépendance
vis-à-vis du “ monde primaire ”
[5] . L'entreprise de la fantasy selon Tolkien est
donc l'opposé de celle du surréalisme. Si Breton appelait à la
création d'un conte de fées pour adulte, Le Seigneur des Anneaux
en est, sans l'ombre d'un doute, un parfait exemple - mais dans
une optique radicalement différente de celle qu’il envisageait.
Le mépris de celui-ci pour la vraisemblance n'a d'égal que la
force avec laquelle Tolkien s'y consacra dans son approche du
merveilleux [6] .
L'imagination d'un homme étant conditionnée par
sa culture, celle d'un professeur d'anglo-saxon maîtrisant le
vieux norrois et ayant des connaissances de gallois ancien a de
fortes chances d'être orientée sur un imaginaire hérité de ces
cultures indo-européennes. Mais quand ce même homme est un fervent
catholique (en pays protestant) ayant contribué à une traduction
de la Bible en anglais, on peut suspecter que sa culture spirituelle
influe également sur son imagination.
Ensuite, si cet homme est écrivain et considère
son domaine d'écriture, la fantasy - “ the most nearly
pure form [of Art] ” -, comme un travail conscient, on peut
supposer que le rapport entre l'imagination de l'auteur et son
œuvre tient d'une forme de polyphonie où s'harmonisent les différentes
lignes mélodiques de sa culture. Mais, plus qu'une simple construction
architecturale, la relation de ces différents imaginaires doit
également prendre en compte un autre facteur et être perçue sous
cet autre angle: celui de la foi. Selon un témoignage rapporté
par son biographe Humphrey Carpenter, cet auteur aurait dit un
jour “ Les mythes que nous tissons, même s'ils renferment
des erreurs, reflètent inévitablement des fragments de la vraie
lumière, cette vérité éternelle qui est celle de Dieu ” [7] . Que la véracité de cette citation, de par son caractère oral,
ne puisse être vérifiée importe finalement peu quand on comprend
que l'œuvre elle-même est le témoin et l’illustration de cette
foi dans les mythes. Et cette foi, alliée à une conception particulière
de la mythopoeia, souligne encore autre chose : on
se situe ici dans une œuvre qui, malgré son caractère rationnel,
se veut inspirée – et donc religieuse.
L'imaginaire tolkienien est définitivement ancré dans une tradition
européenne médiévale où la culture chrétienne se mêle aux dernières
braises d'une culture plus ancienne. Mais sa sub-création [8] se développe en miroir de cette tradition :
la Terre du Milieu est un monde dont l’ancienne culture dominante
laisse percer au fur et à mesure les prémices d’une culture chrétienne
à venir.
LE MYTHE :
Si un mot vient immédiatement à l’esprit quant
à l’œuvre de Tolkien, c’est bien celui de mythe. L’auteur le
revendique avec force en écrivant, par exemple, que le mythe est
son moyen d’expression artistique naturel, ou en comparant son
Silmarillion [9]
à de vastes créations antérieures telles que les Eddas
[10] . Or mythe est un mot qui prête à confusion. La multitude
de contextes variés et contradictoires dans lesquels il est utilisé
pousse souvent au malentendu. Il n’est pas de notre intérêt de
prendre en compte le mot mythe dans l’acceptation qu’en
donne Roland Barthes, car il n’est guère question, ici, du Tour
de France ou du métalangage de la petite bourgeoisie. Plus intéressante
pour notre étude est l’approche du mythe dans le sens que lui
donnent les chercheurs de mythologie comparée. Même si Tolkien
s’écarte d’un regard ethnologique du mythe, la considération structurelle
des anciennes religions indo-européennes doit être prise en compte
pour l’étude de cette œuvre.
Les critiques modernes ont fort tendance à strictement vouloir
délimiter des frontières artificielles entre mythe et domaine
littéraire. Vincent Ferré est ainsi amené à considérer “ la
sortie du mythe ” dans le Seigneur des Anneaux comme
justificatif d’une entrée dans la “ littérature ”
[11] . Nous ne partageons pas cette lecture. La “ sortie
du mythe ”, dans toute sa dimension mélancolique, est pour
son auteur bien davantage une expression de la Chute qu’une entrée
dans la littérature. L’idée neuve de Tolkien est au contraire
que le mythe serait une forme littéraire religieuse – non
uniquement la création d’un peuple, mais aussi celle de poètes.
Rappelons que l’adjectif mythologique vient du grec muthologikos
qui signifie “ habile à composer des fables ”. Cette
habileté n’est-elle pas en soi un art de la langue ?
Joseph Pearce exprima particulièrement clairement la théorie tolkienienne
du mythe dans son essai Tolkien : Man and Myth. Après
s’être arrêté sur la soirée du 19 septembre 1931 où Hugo Dyson
et Tolkien, après une interminable discussion furent à l’origine
de la reconversion de C.S. Lewis, il explique cette idée du “ True
Myth ” :
“Now, five years later, it seems that Tolkien was making sense
of it all. He had shown that pagan myths were,in fact, God expressing
Himself through the minds of poets, using the images of their
‘mythopoeia’ to reveal fragments of His eternal truth. Yet, most
astonishingly of all, Tolkien maintained that Christianity was
exactly the same except for the enormous difference that the poet
who invented it was God Himself, and the images He used were real
men and actual history. The death and resurrection of the Christ
was the old ‘dying god’ myth except that Christ was the real Dying
God, with a precise and verifiable location in history and definite
historical consequences. The old myth had become a fact while
still retaining the character of a myth” [12]
2°) problématique générale
A un homme hors du temps correspond une œuvre intemporelle. Quand
dans le sillage de la Grande Guerre, sur une vague de nihilisme
croissant, s’ouvrait une ère de rupture esthétique avec des œuvres
de rébellion diverses, l’ancien soldat Tolkien, qui perdit deux
de ses trois meilleurs amis lors de cette entrée dans le nouveau
siècle, s’attacha à ne pas laisser celui-ci dicter son œuvre.
Il commença alors à écrire Le Livre des Contes Perdus [13] . Sa rébellion fut unique :
elle ne se tourna pas vers Dieu, mais contre l’homme à venir [14] . Au doute ambiant, il opposa la foi. Une foi imprégnant l’œuvre
de considérations sur la beauté qui fut et celle qui sera par-delà
la blessure béante de l’Histoire ; une foi qui n’oublie jamais
d’évoquer la nature souillée de cette terre et de ses habitants,
tout en l’aimant avec passion pour ce qu’elle conserve, par visions
éphémères ou incomplètes, d’un passé béni
[15] .
Ses efforts se tournèrent alors vers une création artistique visant
à célébrer la création divine, en toute conscience de l’imperfection
obligatoire que doit assumer une telle entreprise [16] . Et qu’est finalement plus à même d’évoquer l’indicible grandeur
de la Création, sinon une mythologie [17] dont les vérités imparfaites – que Tolkien ne saurait accuser
de mensonges –permettent de faire sentir un souffle et une grandeur
dépassant les œuvres des hommes ?
La littérature anglaise du Moyen-Âge antérieure à Chaucer (c’est-à-dire
sa quasi-totalité) était encore considérée à l’époque de Tolkien
comme le produit d’un âge sombre de décadence culturelle situé
entre les souvenirs de l’Antiquité et l’avènement de la Renaissance
élisabéthaine. L’étude de la littérature en vieil anglais à Leeds
ou Oxford était alors regardée comme une tâche purement linguistique,
avec bien peu d’intérêt du point de vue strictement littéraire.
Et Tolkien fut parmi les principaux érudits à s’opposer à cette
vision. Par sa réforme à l’université de Leeds, puis par ses travaux
académiques, il chercha constamment à montrer la qualité artistique
des œuvres anglo-saxonnes.
Il y avait bien dans cette ère baptisée “ Dark Ages ”
quelque chose d’unique dans l’histoire de l’Europe et qui allait
influencer toute son œuvre de fiction : la coexistence passagère,
dans l’Angleterre de l’époque – et plus encore dans des lieux
tels que l’Islande ou l’Irlande -, des vieilles croyances indo-européennes
et du christianisme qui s’installe. Une coexistence faite de conflits
et de récupérations [18] , mais qui n’en était pas moins
réelle, et où se manifestait une richesse dans l’écriture mythique.
Au sein de la littérature de cette époque, on trouve deux manières
d’aborder les œuvres mythologiques des cultures mourantes de cette
Europe préchrétienne. L’une (celle de Beowulf [19] , des Mabinogi
[20] , de la quasi-totalité des poèmes eddiques [21] et surtout de l’Edda
de Snorri Sturluson) cherche à relater ces œuvres païennes d’origine
orale avec une admiration et une complicité certaine, comme témoignage
de ce que Tolkien nomme “ a noble but heathen past ”.
L’autre attitude, celle de la majorité des œuvres dites arthuriennes,
est d’intégrer ces légendes indo-européennes dans un christianisme
qui les étouffera finalement pour souvent les décreter sataniques
[22] .
C’est au rebours de cette littérature d’inspiration mythique qui
s’en détache progressivement, et dans une optique inversée à celle-ci
(retrouver un paganisme noble où affleure parfois de valeurs chrétiennes
suggérées tandis que l’évolution générale des récits arthuriens,
dans la France médiévale, va de plus en plus vers un dénigrement
de ses valeurs païennes originelles [23] ) que Tolkien trouva les moyens
de célébrer la Création par le biais d’un imaginaire secondaire,
en l’occurrence, la mythopoeia ou façonnage de mythes,
dont il devait devenir l’un des maîtres incontestés au vingtième
siècle.
Notre étude visera donc à cerner en premier lieu l’influence d’un
fonds médiéval du Nord-ouest de l’Europe sur cette œuvre et
la relation (parodique, idéalisante…) qu’elle y entretient ;
puis, nous noterons les particularités de la création mythologique
propre (non simplement un relevé de ses sources, mais surtout
une analyse de la méthode linguistique de mythopoeia adoptée
par l’auteur, et un relevé de structures mythiques indo-européennes) ;
enfin, nous nous attacherons à mettre en lumière le syncrétisme
de cette mythologie par l’empreinte du christianisme de l’auteur.
Chaque partie sera donc une mise en évidence d’un aspect de cet
imaginaire tolkienien, hommage à l’Angleterre autant que “ créance
secondaire ” qui se veut célébration du “ Monde primaire ”,
c’est-à-dire l’œuvre de Dieu.
PREMIÈRE PARTIE
Le fonds médiéval
“It is an interesting question : what is this flavour, this
atmosphere, this virtue that such rooted works have”
J.R.R. Tolkien, sur Sir Gawain
and the Green Knight.
LE CHOIX D'UN IMAGINAIRE MÉDIÉVAL : DES RAISONS
ESTHÉTIQUES ET ÉTHIQUES
Si le dix-neuvième siècle marque un regain d'intérêt
pour la littérature médiévale (particulièrement avec le développement
des études philologiques), c'est aussi un siècle qui s'en écarte
plus encore que les précédents par le développement d'une obsession
tout à fait anti-médiévale : l'obsession de la modernité. Le vingtième
siècle en poésie comme en prose n'a vu que la consécration, ou presque,
des écrivains qui ont poussé cette conception de l’art à son acmé.
La nécessité de modernité semble même si importante aux yeux de
la critique qu'une œuvre qui ne trouve pas sa finalité dans ce concept
est obligée de se légitimer en rapport - comme c'est le cas du “ postmodernisme ”
- pour être considérée. Si elle l'ignore - comme c'est le cas de
l'œuvre de Tolkien - elle se retrouve sans alliés, mésestimée en
dépit d’une postérité déjà assurée. Patrick Curry s'est essayé à
trouver un pont entre Tolkien et le post-modernisme
[24] . C'est non seulement un anachronisme conséquent, mais cela
dénote surtout combien il est pratiquement impensable pour un auteur
clairement passéiste qui se revendique comme tel
[25] de trouver une reconnaissance littéraire tant les concepts
liés à la modernité sont unilatéralement considérés comme des valeurs
absolues, alors qu'elles ne sont guère inhérentes qu'à la société
occidentale actuelle.
Il est intéressant de noter qu'au contraire de toutes
les idéologies modernes où l'on a tenté de ranger le
Seigneur
des Anneaux, la notion de progrès, l'utopie d'un monde meilleur
à venir (commun aux différentes idéologies politiques modernes
[26] ) est absente de la pensée tolkienienne qui s'inscrit dans
une tradition classique et plus ancienne d'éloignement progressif
d'un âge d'or idéalisé. Laissons de côté le manque de reconnaissance
à l'égard de l'oeuvre de Tolkien, car notre propos n'est pas ici
de débattre du dénigrement général des critiques anglo-saxons vis-à-vis
d'une littérature qu’ils nomment “ escapiste ” - c'est-à-dire
revendiquant l'Evasion. Bien plus importante pour l'étude de l'oeuvre
de Tolkien est la compréhension de la valeur littéraire de ce concept
d’Evasion aux yeux de l'auteur, ainsi que son choix d'une esthétique
médiévale dans la perspective de l'opposition au Progrès.
Dans son essai sur les contes de fées, Tolkien revendique
la valeur de l'évasion: “I have claimed that Escape is one of the
main functions of fairy-stories and since I do not disapprove of
them, it is plain that I do not accept the tone of scorn or pity
with which 'Escape' is now so often used” (. Son opinion selon laquelle
l'Evasion est indubitablement liée au conte de fées, trouve crédit
dans les récits médiévaux d'inspiration celtique, où l'aventure
est placée sous le signe du départ vers l'Autre Monde, bâti par
opposition au monde de la cour arthurienne (elle-même ne pouvant
pas pour autant être considérée comme “ réelle ”, car
partie inhérente du tout
Faërie). Il en va de même avec le
Seigneur des Anneaux, où la Comté, qui évoque volontairement
l'Angleterre laisse peu à peu place à un monde véritablement ancré
dans la légende
[27] .
Le refus du progrès n'est pas chez Tolkien le fruit
d'une attitude réductrice et fermée sur soi, conservatrice au sens
politique du terme. On doit comprendre l'absence totale de références
directes à une société industrielle
[28] dans ses œuvres majeures comme l'expression du choix de
l'Evasion, en opposition à cette société (il écrit que le mépris
à l'égard de cette optique littéraire provient des critiques confondant
la désertion du soldat avec l'évasion du prisonnier
[29] ). Seule la fable autobiographique
Feuille,
de Niggle [30]
se situe dans une période contemporaine de son auteur et elle évoque
la vie moderne, mais sur une tonalité d'amertume certaine ; le fait
que dans son œuvre le progrès technique soit associé à la vanité
de l'homme, ne l'empêche pas d'avoir pu apprécier des œuvres qui
en traitent sous un angle féerique
[31] plus ambiguë.
Il faut avant tout noter qu'il existe dans la littérature et la
pensée médiévale, un large courant beaucoup moins matérialiste et
autotélique que la majorité de la littérature contemporaine. La
place de l'oralité dans un conte gallois comme
Kulwch et Olwen,
a un rôle capital dans la flamboyance - parfois excessive, mais
toujours volontaire - du merveilleux de l’intrigue : elle montre
que l'intérêt d'une oeuvre n'était alors pas uniquement tourné vers
l'idée de dépeindre l'homme, mais aussi vers
ce qui n'est pas
l'homme et se situe dans le mouvement de l'imagination, la peinture
de l’inconnu, en un mot l’aventure. Car l'oralité sert avant tout
un art tourné vers l'imaginaire : déjà chez Homère, c'est pour la
grandeur féerique de son récit qu'Ulysse est applaudi par le roi
Alcynoos et sa cour comme un narrateur virtuose, un poète.
L'aventure en soi, (véhicule d'innombrables contes
médiévaux comme celui des oeuvres de Tolkien) tout autant qu'initiation
pour un personnage, est l'ouverture à toutes les possibilités d'évasion
du domaine restreint du “ réel ” humain, auquel l’auteur
de
Kulhwch et Olwen n'attache pas plus d'intérêt qu’un penseur
chrétien comme Saint Augustin, bien que dans une perspective différente
[32] . L'extravagance des demandes du Géant Yspaddaden à Olwen
pour obtenir la main de sa fille est une célébration et affirmation
de ce monde féerique, dans toute son indépendance (certes partielle,
mais qui ne doit point être négligée pour autant) vis-à-vis de ce
que Tolkien nomme le “ monde primaire ”, c'est-à-dire
le réel en dehors de la littérature.
On a souvent évoqué une irréversible décadence de
la civilisation dans cette oeuvre, et si l'on ne peut nier la part
de véracité que contient cette lecture du mythe tolkienien, une
affirmation trop générale nous semble vouée à l'échec, car la situation
est encore une fois bien plus complexe. Il serait plus judicieux
de nuancer cette idée commune en insistant davantage sur la nostalgie
d'un Age d'or perdu que sur une décadence totale - que l'on peut
parfaitement remettre en cause, dans la mesure où au moins le concept
d'
eucatastrophe s’y oppose clairement. Ce terme que Tolkien
définit comme l’aspiration définitive du conte de fées
[33] est primordial pour comprendre sa théorie de la
fantasy.
Plutôt qu’une simple “ happy ending ”, ce néologisme fait
référence à l’idée d’une bonne catastrophe, c'est-à-dire un tournant
inattendu de l’histoire produisant une Joie supérieure – d’ordre
religieuse en ce qu’elle est fondée sur le principe de la
bonne
nouvelle [34] . Ainsi, le temps linéaire est l’expression
d’une longue défaite historique, mais éclairé par des victoires
ponctuelles donnant un aperçu d’une éradication du mal par-delà
les limites du monde et de l’histoire.
Un exemple évident de cette double nature de l'écoulement du temps
est la restauration de l'ancien Royaume Perdu de l'Arnor ainsi que
sa réunification au Gondor à la fin du
Seigneur des Anneaux qui
entre en fort contraste avec le mélancolique départ des Elfes (et
avec eux celui de leur culture) pour l'Ouest aux Havres Gris, annoncé
dès les premiers chapitres comme inéluctable. C'est ici que se situe
une spécificité tolkienienne de la perception du destin: s'il y
a nostalgie d'un Âge d'or, (et pas uniquement chez les Elfes
[35] ) c'est dans une perspective
chrétienne très répandue au Moyen-Âge liée à la Chute plutôt que
sous l'angle décadent de la littérature de l'Antiquité. Parallèlement,
l'eucatastrophe au centre de la théorie littéraire de Tolkien est
la preuve que la Chute n'est pas unilatérale ni
ad vitam eternam.
La renaissance d'un arbre sacré à Minas Tirith et l'épanouissement
du plus beau
mallorn à l'est de Valinor en la Comté sont
symboliques du caractère cyclique des époques d'ombre et de lumière
en Terre du Milieu. Et si l'ombre doit prendre peu à peu le dessus
c'est pour être finalement éradiquée à l'image de la venue de la
Jérusalem nouvelle sur la nouvelle Terre d’après l'apocalypse dans
la pensée chrétienne.
Mais sur l'ensemble de la création et de l'histoire
du monde tolkienien, si l'on s'en tient à son échelle préchrétienne,
c'est bien de chute qu'il s'agit. Car si l'Ombre revient toujours
sous une forme ou une autre, elle souille Arda (la Terre) et la
mélancolie elfique naît principalement de l'observation de cette
dégradation d'une terre à laquelle ils sont liés
[36] . Et si cette idée de chute
est avant tout philosophique et religieuse, elle s'accompagne de
choix esthétiques tels que la notion de beauté liée à l'immobilité
(on pense au caractère intemporel de la Lorien) et de l'aspect souvent
négatif du changement. Quelques exemples célèbres sont l'industrialisation
néfaste de la Comté, les conséquences du développement des mines
toujours plus profondes de la Moria ou encore, dans le conte
Aldarion
et Erendis [37] , le thème de la déforestation de la Terre du Milieu par
les Numénoréens pour la construction à outrance de bateaux - symboles
de leur ambition et de leur démesure. Cette idée que le progrès
est une conception erronée se retrouve à maintes reprises dans la
littérature médiévale chrétienne
[38] . Cela rejoint, bien sûr, l'esthétique de Tolkien lui-même
qui oppose à la modernité la valeur de l'intemporalité universelle
: "The electric street-lamp may indeed be ignored, simply because
it is so insignificant and transient. Faery-stories, at any rate,
have many more permanent and fundamental things to talk about. Lightning,
for example" ou plus loin évoquant le légendaire de l'
Edda:
"the bridge of platform 4 is to me less interesting than Bifröst
guarded by Heimdall with the Gjallarhorn" (Cf.
Essais,
p.149)
La littérature médiévale possède un certain nombre
d'autres caractéristiques qui avaient beaucoup pour plaire à Tolkien.
D'abord, il est farouchement opposé à la prééminence de l'auteur
sur le texte qui commencera à se développer avec la Renaissance
[39] et sur le même plan il est particulièrement
sensible à une souplesse de définition des genres propre à cette
époque: les limites sont volontairement floues chez Tolkien entre
poèmes et chansons, entre le Conte et l'Histoire interne (la
Croisade
des albigeois [40] est un exemple occitan
de la cohabitation de ces genres dans l'usage médiéval). Puis,
comme il le souligne lui-même indirectement, c'est une époque où
le récit féerique n'a pas encore été infantilisé. Ensuite, - et
peut-être en conséquence de cela - c'est aussi une période où une
certaine littérature féerique trouve une légitimité en soi, une
valeur intrinsèque qui ne laisse pas une place centrale pour l'allégorie.
Certes, nombre de contes ou récits, au Moyen-Âge, utilisent l'allégorie
- mais ce sont des œuvres qui n'appartiennent aucunement à la tradition
féerique. Les lais d'origine celte - dont la mise par écrit se multiplie
à cette période - y proposent un Autre Monde sur le modèle du
sidh
irlandais qui trouve son sens profond dans l'indépendance de ses
valeurs vis-à-vis du monde humain (c'est le terrain des résidus
des anciennes croyances indo-européennes) : ainsi, interpréter les
transformations mensuelles de Mélusine dans le lai du même nom comme
une manifestation de la peur masculine des menstruations tient sans
doute une part de vérité inconsciente qui s'est glissée dans la
légende, mais c'est malgré tout une interprétation qui restreint
le sens de la féerie originelle de la même façon qu'il y a beaucoup
plus qu'une représentation du péché capital de l'avarice dans le
dragon de
Beowulf réveillé par le vol d'une coupe de son
trésor. En effet, la force de ces œuvres féeriques tient en premier
lieu dans le merveilleux en lui-même, en ce qu'il possède de vérité
cachée, religieuse même, avant d'être un regard sur ce qu'il peut
mettre en valeur sur la société humaine du monde de son auteur.
Il suffit de lire
The Faerie Queene [41] pour comprendre que Spenser
n'a aucunement écrit un conte de fées, car en faisant de l'allégorie
le centre de son œuvre, il a volontairement fermé la porte à l’Autre
Monde celte des véritables légendes arthuriennes. En multipliant
les allusions à Elisabeth dans le personnage de Gloriana, en baptisant
des chevaliers ou des monstres aux noms des vices (Despair, Error,
Sansfoy), il empêche la création d'un monde secondaire (pour reprendre
l'expression de Tolkien) propre à une certaine littérature médiévale.
En ce sens, Spenser est emblématique de la Renaissance anglaise
à venir qui tournera le dos à la narration en tant qu'art de haut
rang - car là où Tolkien voit dans la sub-création un don de Dieu,
une manière indirecte et humble de célébrer le monde primaire (la
seule véritable Création), Spenser voit un mensonge, un détournement
de la vérité chrétienne
[42] . Cela se remarque aisément
à la critique négative de l'imagination lorsque Sir Guyon traverse
“ The Bowre of Blis ”
[43] .
Néanmoins Spenser a encore les traces de cette littérature
qu'il cherche à effacer. Tolkien écrit de lui “ So that Spenser
was in the true tradition when he called the knights of his Faërie
by the name of Elfe ” le reconnaissant ainsi dans une certaine
mesure, et l'opposant par là même à la tradition d'une
Faërie
pervertie ensuite par Shakespeare et Drayton. Et l'on touche par
cette reconnaissance à quelque chose d'important: son inlassable
combat contre l'allégorie en
fantasy est donc de moindre
importance que son dégoût pour la conception moderne infantilisante
des elfes (“ As for diminutive size: I do not deny that the
notion is a leading one in modern use ”). Le sérieux - non
seulement dans le nécessaire aspect majestueux de la
Faërie
pour le propre respect de celle-ci, mais aussi dans le ton et l'implication
morale - est pour Tolkien la valeur primordiale du récit féerique
qu'il retrouve en particulier au Moyen-Âge : “ Of this seriousness
the medieval
Sir Gawain and the Green Knight is an admirable
example ” (
On Fairy-stories, in
Essais, p. 114).
Le lai de
Sir Orfeo [44] (que Tolkien traduisit en vers modernes)
tout comme ceux de Marie de France, laisse au monde secondaire ses
propres règles, sa propre valeur en dépit de ses liens avec notre
monde. Tolkien n'est pas moins intéressé que Spenser par le lien
entre sa sub-création et notre monde; les problèmes moraux sont
au centre de son oeuvre
[45] , mais il condamne de manière générale l'intention didactique,
la prétention à se poser en instructeur de la Morale vis-à-vis du
lecteur
[46] qui est très claire chez Spenser
autant que chez Dante.
Tolkien considérait que les “ tranches de vies ”
de la littérature dite réaliste n'était pas moins, sinon plus, une
illusion que les contes féeriques. L'Autre Monde des
fairies
peut en ce sens être regardé comme une image altérée (mais cependant
porteuse de sens) de la Vérité chrétienne, un monde ne prenant pas
son sens vis-à-vis du nôtre - contrairement aux réinvestissements
humanistes de ce sujet par la Renaissance anglaise. Le poème du
quatorzième siècle
Sir Gawain and the Green knight qui captiva
l'attention de Tolkien durant toute sa carrière académique et influença
fortement son approche est important pour comprendre le lien des
deux mondes: Le poète de
Sir Gawain, tout comme Spenser,
met son héros en face d'obstacles moraux et les valeurs louées sont
chrétiennes, mais - et c'est une différence capitale -, le monde
arthurien (ou le monde féerique) garde ici sa cohérence, et surtout
il n'est pas un prétexte narratif, mais une fin en soi.
La préface de l’édition de 1966 du
Seigneur des
Anneaux est frappante en ce qu'elle est pratiquement l'antithèse
de celle du poème épique de Spenser. Tolkien insiste sur le fait
que son œuvre n'est pas allégorique avec autant de conviction que
Spenser pour l'idée inverse. Pourtant, tous deux s'inscrivent dans
une tradition épique, et c'est là qu'il faut s'arrêter attentivement
pour comprendre que cette œuvre se déjoue des genres officiels de
son époque dans la mesure où elle s'inscrit dans une tradition beaucoup
moins récente que la plupart de ses équivalents contemporains -
en n'hésitant pas à soigneusement éviter de prendre en compte un
certain nombre de critères de valeurs postérieurs à l'époque de
Chaucer.
Dans une période où l'on catalogue immédiatement
une œuvre dans des casiers définis de manière rustre, il n'est pas
étonnant que le
Magnum Opus de Tolkien ait été appréhendé
comme un roman, ce qu'il n'est pas, tout au moins dans le sens traditionnel
du terme, pas plus qu'il n'est une trilogie
[47] . L'auteur insiste pourtant à plusieurs reprises (il écrit
qu’il ne s'agit pas d'un roman – “ novel ” - mais d'une “ heroic
romance ”) mais le malentendu reste. Bien qu'il ne soit pas
en vers dans sa globalité,
Le Seigneur des Anneaux est au
moins partiellement une œuvre mêlant le mythique et l’épique dans
l’acception médiévale de ces termes. Sa construction enchevêtrant
de nombreux extraits d'une tradition versifiée antérieure
[48] tient moins de la tradition moderne de citations et d' intertextualité
pratiquée par Borgès que de
l'Edda prosaïque (que personne
ne songerait à considérer comme appartenant au genre romanesque)
et de ses références constantes aux vers de la
Völuspa. Chez
Tolkien comme chez Snorri, ces citations poétiques servent de sortes
de justificatifs, de preuves pour la prose de l'existence de ce
passé mythique afin de donner une profondeur culturelle et un crédit
à son verbe.
Certes, on retrouve des procédés d'écriture typiquement
modernes tels que le
stream of consciousness initié par Joyce
[49] , mais Tolkien réinvestit également
des techniques littéraires proprement médiévales comme l'entrelacement
(souligné à la fois par V. Ferré et T.A. Shippey
[50] ) des différentes aventures dans
le Seigneur des Anneaux
qui rappellent les découpages en “ branches ” de beaucoup
d'oeuvres du Moyen-Âge (
Première continuation de Perceval [51] ; Roman de Renart [52] ; ou encore l’ensemble des
Mabinogi gallois)
.
DE LA POPULATION FÉÉRIQUE TOLKIENIENNE VIS-A-VIS
DE SES ANTÉCÉDENTS MÉDIÉVAUX
On peut lire dans une étude de F. Léaud que le monde
tolkienien est “ aménagé de façon que les archétypes s'y meuvent
à l'aise, du Dragon aux Elfes ” afin de “ rendre le naturel
à la mythologie sans ironie ni condescendance ”
[53] . Si effectivement Tolkien traite la
mythologie sur une tonalité diamétralement opposée à celle de ses
contemporains en y incluant un respect proprement religieux, l'idée
d' “ archétypes ” concernant les populations de la Terre
du Milieu est beaucoup moins évidente qu'elle n'y parait. La perception
générale que l'on a des elfes ou des nains aujourd'hui est très
fortement conditionnée par l'œuvre de Tolkien (mais parfois aussi
déviée de celle-ci par le pseudo-tolkienisme de l'
heroic fantasy),
dans la mesure où la réécriture de ces êtres mythiques est beaucoup
plus souvent de l'ordre de la transgression que de celui du décalque.
Nous ne noterons ici qu’un nombre mineur de ces relations afin
d’entrevoir différents processus de création de notre auteur.
Les orcs, par exemple, sont chez Tolkien la matérialisation
la plus commune du mal ; et si le mot
orc signifie “ démon ”
en vieil anglais, ils ne possèdent pas pour autant d'antécédents
médiévaux directs en tant que race, alors que c'est le cas pour
les elfes ou les nains. Edouard Kloczko souligne que son origine
provient de la divinité infernale latine Orcus, “ représentée
sur les fresques funéraires romaines comme un géant barbu ”
[54] et directement associée la mort. Le mot français
ogre
en est dérivé. Mais si les légendes d’ogres pullulent, le concept
de l’anglais
orc comme une race précise d’êtres démoniaques
ne naquit qu’avec l’œuvre de Tolkien. En un sens, même s'ils doivent
superficiellement quelque chose aux gobelins de l’écrivain George
MacDonald
[55] , on peut les considérer comme une invention
tout à fait personnelle.
A l'opposé, les nains abondent dans la littérature
médiévale, mais Tolkien est loin de ne faire que les réutiliser
car s'il garde une partie des caractéristiques des anciennes légendes,
il les transforme très largement. Tolkien puise certes dans le fonds
scandinave lorsqu'il décrit les nains comme des êtres troglodytes
et comme des forgerons, travailleurs inlassables
[56] . Mais c'est surtout par le biais de la nomenclature qu'il
fait directement allusion à la tradition scandinave : les noms des
treize nains de
Bilbo le Hobbit
[57] (mais aussi ceux de Gimli, et de Gandalf) viennent
d’une
thula, aujourd’hui énigmatique, tirée de la
Völuspa
(strophes 11, 12 et 13). Ces listes de noms qui restent en partie
hermétiques aux spécialistes du vieux norrois, Tolkien décida de
montrer qu'il fallait tenter de leur redonner une profondeur -
en les utilisant, il permet alors de recréer un sens perdu, une
vision d'un passé où ces noms auraient pu signifier, être porteurs
d’une légende aujourd’hui oubliée.
Les nains tolkieniens ont en commun avec la tradition
celte l'aspect rustre : si les nains des contes d’inspiration celtique
sont laids
[58] ,
ceux de Tolkien ont une langue dure à l'oreille pour les autres
peuples et leurs femmes même ont de la barbe
[59] ; et surtout ils ne sont pas des enfants “ directs ”
du dieu créateur Iluvatar, ayant été créés par le Vala Aulë. Mais
bien plus déterminant est le fait que les nains de Tolkien font
partie des peuples libres qui combattent contre l'Ombre à l'opposé
de ceux de la tradition celte qui sont définis comme des êtres maléfiques
[60] par essence.
Notons enfin que le monstre féerique emblématique
est pour Tolkien le dragon. Aussi, nous nous consacrerons avec plus
de détails à son traitement particulier de cet animal mythique dans
le dernier chapitre de cette étude.
Les mages tolkieniens, ou
Istari, sont des
créations typiques dont l'origine médiévale ou mythique est davantage
perceptible dans leur nomenclature personnelle qu'au travers l'inscription
de leur caste dans la tradition des magiciens médiévaux
[61] . Ruth S. Noël en fait une analyse dont nous
retiendrons quelques points. Le personnage de Radagast, bien qu'à
peine évoqué, a un nom fortement connoté, venant du dieu slave “ Radegast ”
associé à Mercure dans la mythologie romaine, qui était le dieu
des alchimistes. Noël note qu'il s'agit d'un “ god of bliss
[...] described as a sure counsellor, as a god of strength and honour ”
[62] et tente le rapprochement avec le mage tolkienien
sur la notion d'honneur dans la mesure où Saruman n'essaye pas même
de le corrompre. Mais il nous semble que le lien ne doit pas être
pris comme une évidence, car Radagast n'a aucun rapport avec la
force, ni même avec “ a personnification of wish ”. Plus
important est l'ancien anglais “ searuman ” (qui donne
Saruman dans le
Seigneur des Anneaux), correspondant presque
exactement du quenya “ Curunir ” (son autre nom) tous
deux renvoyant à un homme de talent dans la création.
Enfin vient Gandalf, dont le nom, comme on l'a dit, provient
de la même liste que celle des nains de
Bilbo le Hobbit,
mais dont la signification (“ elfe-sorcier ”) est à mettre
en relation avec sa condition de magicien. L'apparence elfique du
personnage est également soulignée à plusieurs reprises. Son autre
nom, Olorin, serait lié à l’ancien allemand “ Alarûn ”
et au vieux norrois “ Ölrun ” qui signifie “ esprit
prophétique ou diabolique ”. Si le caractère diabolique est
l'antithèse même de Gandalf/Olorin, l'idée d' “ esprit prophétique ”
comme nous le verrons dans un autre chapitre, est plus que recevable.
En dehors du cadre purement linguistique, la correspondance
entre Gandalf et le personnage de Merlin a été souvent mise en avant,
particulièrement dans leurs rapports respectifs à Aragorn et Arthur.
Ruth Noel, encore une fois, remarque que la disparition de Gandalf
au pont de la Moria peut être mise en parallèle avec celle de Merlin
dans la première partie du poème anglais
La Morte Darthur,
ainsi que son rôle majeur dans le dernier débat
[63] comparable à celui de Merlin avant la dernière grande
bataille d’Arthur
[64]
.
Beaucoup plus développée, et véritable centre d'intérêt
de premier ordre pour son créateur, est la tentative de réhabilitation
des elfes en tant qu'habitants de Faërie (Tolkien définit le
Silmarillion
comme une mythologie centrée sur les elfes
[65] ) déjà évoquée dans le chapitre précédent. Toute la création
tolkienienne majeure (principalement dans le
Silmarillion
mais également dans le
Seigneur des Anneaux) cherche à redonner
la grandeur perdue de cette race féerique, réduite à l'équivalent
de lutins par Shakespeare et dont l'image puérile s'est propagée
jusqu'à culminer entre le dix-neuvième et le vingtième siècle. Tolkien
lui-même, dans ses premiers contes sera encore partiellement sous
l'influence de ce traitement post-médiéval
[66] , mais très vite on n'en trouvera plus le
moindre écho dans ses oeuvres (on peut supposer sans trop se hasarder
que l’empreinte de cette conception des elfes sur
Bilbo est
l'une des raisons majeures qui empêcheront ce livre de trouver grâce
à ses yeux lorsqu'il le relira pour les modifications de la seconde
édition
[67] ).
Si Tolkien n'opte pas pour l'idée des elfes en tant
que créatures viscéralement démoniaques comme c'est le cas dans
Beowulf [68] , il dit cependant préférer
cette tradition à celle qui les infantilisera par la suite. D'ailleurs,
contrairement aux idées préconçues (développées par une certaine
critique considérant l'oeuvre de Tolkien comme manichéenne), les
elfes tolkieniens ne sont pas moralement connotés: si leur sont
attribués une beauté et un talent supérieurs à ceux des humains,
la
Quenta Silmarillion n'en est pas moins l'histoire de leur
Chute et la description des conséquences désastreuses de leur fierté
démesurée - illustrée aussi bien par la malédiction qui pèse sur
les Noldor que par l'égoïsme isolationniste du roi Thingol de Doriath
[69] . De la même manière, les elfes de la tradition celte ne
sont généralement pas définis comme “ bons ” ou “ mauvais ”,
mais comme habitants de l'Autre Monde (ou Faërie) synonymes des
êtres
fae qui peuvent apparaître pour les humains, aussi
bien origine de bonheur (c'est bien ce qu'apporte la demoiselle
fae au chevalier Lanval dans le lai de Marie de France qui
porte son nom) que de malheur (la capture de la reine Heurodis dans
Sir Orfeo). Certains critiques ont également interprété les
Calaquendi et Moriquendi comme directs descendants des elfes de
lumières et elfes noirs de la mythologie scandinave
[70] , mais Verlyn Flieger a prouvé dans
Splintered
Light [71] combien
le symbolisme de la lumière est autrement plus personnel et complexe
qu'il n'y paraît dans l'oeuvre de Tolkien
[72] .
Ce sont les Ents que l’auteur considérait, avec
les Hobbits
[73] ,
comme sa création la plus originale. Ces bergers d’arbres qui en
ont pris partiellement l’aspect n’ont pas d’antécédents du même
ordre dans l’histoire de la littérature, mais on ne doit point en
conclure pour autant qu’aucune origine en dehors du légendaire n’ait
pu influer de manière indirecte sur la création de ses êtres. Tolkien
écrivait qu’il avait probablement été inconsciemment poussé à créer
leurs fameuses marches sur le Gouffre de Helm et Isengard après
le profond dégoût que lui avait causé une piteuse version de la
scène de la marche de la forêt dans une représentation de
Macbeth.
Tolkien souligne dans l’introduction à son essai sur
Sir Gawain
and the Green Knight que certaines pièces de Shakespeare comme
Le roi Lear plongent leurs racines dans un passé et une tradition
plus lointaine que ne pouvait le percevoir l’auteur lui-même. Il
en va de même avec
Macbeth et la marche de la forêt qui est
en fait héritière du
Kat Bodeu attribué à Talieslin, le légendaire
poète gallois du sixième siècle. Ainsi, sans remettre en cause l’originalité
de la création des Ents, on peut retrouver en eux des réminiscences
plus ou moins conscientes de légendes celtes.
Pour conclure cette partie de notre étude, rappelons
surtout la prudence nécessaire dans le traitement du rapport des
populations de la Terre du Milieu à leurs pendants féeriques scandinaves
ou celtes, car la réutilisation d'un motif ancien ne doit pas être
interprétée instinctivement comme une relation directe ou un emprunt
pur et simple étant donné la différence de sens de chaque motif
dans leur contexte respectif. Prenons un exemple concret : si l'on
saisit immédiatement qu'il y a un rapport, à la lecture du chapitre
16 du
Silmarillion, entre la scène où Beren perd sa main
dans la gueule du loup Carcharoth et celle de l'
Edda prosaïque
où Tyr laisse la sienne sous les crocs du loup Fenrir, doit-on
en conclure pour autant que Carcharoth est une simple imitation
de Fenrir? La façon dont il dévaste le royaume de Doriath le rapproche
pourtant plus du Twrch Trwyth, le sanglier mythique du conte gallois
Kulhwch et Olwen qui détruisit le Pays de Galles avec la
même folie rageuse (et qui est également en possession d’objets
que les héros doivent dérober). Tolkien avait une idée bien précise
de l'obsession des folkloristes et mythologues à trouver des liens
entre différents thèmes ancestraux souvent sans rendre justice aux
textes et à leur spécificité propre. Il exprime cela dans son essai
On Faery-Stories:
“We read that
Beowulf 'is only a version of
Dat Erdmänneken';
that
The Black Bull of Norroway is
Beauty and the Beast,
or 'is the same story as
Eros and Psyche'; that the Norse
Mastermaid (or the Gaelic
Battle of the Birds and
its many congeners and variants) is 'the same story as the Greek
tale of Jason and Medea'. Statements of that kind may express (in
undue abbreviation) some element of truth; but they are not true
in a fairy-story sense, they are not true in art or literature.
It is precisely the colouring, the atmosphere, the unclassifiable
individual details of a story, and above all the general purport
that informs with life the undissected bones of the plot, that really
count.”
[74]
Ce jugement est important pour comprendre l'utilisation de matériaux
antérieurs par Tolkien au sein de son propre univers, que ce soit
pour les “ bones of the plot ” (comme il le fait avec
l'histoire de Turin Turambar vis-à-vis de la légende finnoise de
Kullervo et de celle, eddique, de Sigurdr) ou pour le bestiaire
féerique : la ressemblance de Carcharoth et Fenrir permet d'ancrer
dans une tradition littéraire et mythique, mais reste superficielle
car souvent une autre tradition (ici galloise) peut s'y mêler ;
enfin les contextes légendaires utilisent respectivement le loup
dans un propos tout à fait différent : Fenrir, à qui Tyr donne son
bras de manière volontaire et sacrificielle, permet au héros de
prendre le rôle mythique du “ contrat ”
[75] ; à l'opposé, Beren tend son bras muni du Silmaril afin
de repousser le loup Carcharoth (“ 'Get you gone, and fly!'
cried Beren; 'for here is a fire that shall consume you, and all
evil things'. And he thrust the Silmaril before the eyes of the
wolf. ”) et ce n'est que contre son gré que son bras est emporté
dans l'engrenage de la malédiction de Mandos - s'il y a sacrifice
chez Beren, c'est uniquement pour l'objet de son amour, Luthien,
et non pour un contrat de paix de type indo-européenne. Beren n'est
pas plus Tyr que ce que Carcharoth n'est Fenrir, le Twrch Trwyth,
Garmr ou Cerbère. L'influence (surtout dans une telle multiplicité)
ne doit pas être confondue avec une simple réécriture sans signification
personnelle, ni être
assimilée à une création ou mythologie
extérieure.
L'IMAGINAIRE AMOUREUX TOLKIENIEN VIS-A-VIS DE LA LITTÉRATURE
COURTOISE
Il est immédiatement perceptible après la lecture
des différentes versions du
Conte de Beren et Luthien [76] tout comme dans les passages du
Seigneur
des Anneaux concernant les relations Galadriel/Gimli, Aragorn/Eowyn,
Eowyn/Faramir et surtout Aragorn/Arwen (relatée dans l'appendice
A) qu'un lien existe entre une certaine conception médiévale de
l'amour et l'oeuvre de Tolkien. Néanmoins, ce lien est assez difficile
à cerner, et ce pour plusieurs raisons. Tout d'abord on doit garder
à l'esprit que s'il y a clairement un rapport d'influence et partiellement
de réécriture, on ne saurait considérer le
Lay of Leithian comme
un véritable lai. Environ huit à neuf cent ans séparent Tolkien
de la période où fleurissait la littérature dite courtoise. Le chapitre
Of Beren and Luthien du
Silmarillion n'est pas un
récit courtois, dans la mesure où il fut composé par un auteur du
vingtième siècle et que la littérature courtoise est ancrée dans
son rapport à la société de son époque, comme cela est souligné
par le chercheur allemand E. Köhler. Celui-ci notait également que
la vision de la lyrique courtoise était une “ projection sublimée
de la situation matérielle et sociale de la basse noblesse ”
[77] . On peut donc parfaitement considérer (bien que pour Kohler
ce ne soit qu'une imagination d'ordre sociale) qu'il existait un
imaginaire courtois.
Ensuite, l'une des erreurs principales consiste
à partir de l’idée qu'il existe une vision monolithique de l'amour
au Moyen-Âge qui serait nommé “ amour courtois ” et comporterait
un code unique et précis, serait fondée sur des règles strictes,
auxquelles les auteurs de l'époque se référaient comme à une doctrine.
Cette attitude est vouée à l'échec car elle juge la littérature
médiévale
a posteriori de l'effet qu'elle a eu sur une autre
période. Les clichés que l'on retrouve même dans des textes critiques
prétendument sérieux trouvent souvent leur origine dans le fait
que c'est à travers l'image que Pétrarque, Dante ou Malory ont immortalisée
de la vision troubadouresque ou arthurienne que l'amour courtois
(si variable dans ses formes réelles, il est en réalité particulièrement
difficile à définir) est perçu. Revenons un peu en arrière et gardons
à l'esprit que la conception de l'amour courtois des troubadours
compte nombre de voix discordantes qui heurtent les
topoï
sans pour autant en être nécessairement une satire cynique; que
la
fin'amor troubadouresque bien qu'influente n'est pas l'unique
conception de l'amour au Moyen-Âge : la conception de l'amour développée
dans le
Tristan de Béroul n'est pas la même que dans celui
de Thomas; la partie du
Roman de la Rose composée par Jean
de Meun avec son approche goliardesque et ironique, constitue encore
une autre approche qui, si elle ne peut aucunement être considérée
comme courtoise, n'en développe pas moins une conception personnelle
de l’amour se moquant autant de la vision chrétienne que courtoisie
; enfin le “ courtly love ” de Chaucer dans
Troilus
et Cryseide, n'est pas exempt d’une distance parodique vis-à-vis
de l'idée que s'en fait Pétrarque.
En tant que spécialiste de la littérature médiévale,
Tolkien était parfaitement conscient de la complexité et de la diversité
des aspects de la notion d'amour courtois au Moyen-âge et insiste
sur le fait qu'il n'est pas question de “ courtly love ”
dans son oeuvre. Il ne peut s'approprier une littérature indubitablement
liée à une époque et une société particulière. Il préfère, par exemple,
évoquer l'histoire de Beren et Luthien sous l'appellation “ romantic
tale ”
[78] . Néanmoins, il joue avec des références aux
grandes lignes de l'amour courtois, dans la perception commune et
déformée du lecteur du vingtième siècle.
Si l'on considère l'amour courtois dans la littérature
arthurienne de la tradition du
Chevalier à la charrette ou
du cycle appelé le
Lancelot-Graal, on est tout de suite mis
en face d'une différence radicale: la glorification de l'adultère,
fleurissante autour de ce couple symbolique est complètement absente
de l'oeuvre tolkienienne. C'est une différence cependant assez compréhensible
à la lumière du fervent catholicisme de Tolkien. Un indice concret
du refus de Tolkien quant à l'amour adultère en tant que valeur
est présent dans le poème encore inédit qu'il écrivit nommé
The
Fall of Arthur, et qui est son unique intrusion dans la tradition
arthurienne. Il y peint la Reine Guenièvre comme cruelle et froide
(cf. H. Carpenter,
bio, p.189-190) très loin de la dame qui
avait l'assentiment de Chrétien de Troyes ou de Malory. Dans la
préface à sa traduction de
Sir Gawain and the Green Knight,
il développe le thème de la résistance à la tentation de l'adultère.
Parlant de l'auteur, il écrit: “His major point is the rejection
of unchastity and adulterous love, and this was an essential part
of the original tradition of
amour courtois or 'courtly love';
but this he has complicated again, after the way of morals in real
life, by involving it in several minor problems of conduct, or courtly
behaviour to women and fidelity to men, of what we might call sportsmanship
or playing the game.” A n'en pas douter, c'est aussi l'opinion de
Tolkien.
L'amour vu comme la satisfaction d'un plaisir uniquement
physique à la manière des fabliaux ou de certains récits arthuriens
est également en contradiction avec la conception de l'amour en
Terre du Milieu. Il est vrai qu'Aragorn en face d'Eowyn offerte
(
SdA, V, ii, p.817: “Then she fell on her knees, saying:
‘I beg you’”) ne réagit pas (“[...] taking her by the hand he raised
her. Then he kissed her hand, and sprang into the saddle, and rode
away”) comme l'aurait sans doute fait le Gauvain de la
Première
Continuation. En effet, ce dernier se trouve au début du poème
anonyme dans une situation assez commune: une demoiselle dans une
tente, admiratrice du célèbre neveu d'Arthur (elle tissait un portrait
de Gauvain au moment où elle le rencontre), s'offre à lui. Gauvain
profite de la demoiselle et s'en va poursuivre ses aventures en
l'oubliant aussitôt. L'opinion de Tolkien sur cette conception de
l'amour courtois est connue. Il l'exprime dans une lettre sur les
relations amoureuses des personnages dans le
Seigneur des Anneaux:
“ This tale does not deal with a period of 'courtly love' and
its pretences; but with a culture more primitive (sc. less corrupt)
and nobler. ” (
Letters, p.324).
L'utilisation de l'expression “ courtly love ”,
est un choix de Tolkien pour répondre à une lettre de manière claire,
mais il avait parfaitement conscience que l'idée de courtoisie pouvait
être valorisante, même en Terre du Milieu, mais dans une autre perception
du terme. Car c'est bien d'amour courtois qu'il est question dans
la verve soudaine de Gimli, seul nain à qui il fut accordé de pénétrer
en Lorien, quand il fait preuve de suffisamment de virtuosité verbale
pour nommer et obtenir une mèche de cheveux de la Reine Galadriel
(devant le Roi) et laquelle lui répond : “ It is said
that the skill of dwarves is in their hands rather than in their
tongues[...] but that is not true of Gimli. For none ever
have made to me a request so bold and yet so
courteous”.
Ainsi, Tolkien ne fait donc pas un rejet total du concept
de “ courtly love ”. Il ne condamne pas le fait d'aimer
la Dame d'un roi, comme le montre l'attitude de Gimli, mais il considère
que si l'amour est en conflit avec l'éthique (en l'occurrence chrétienne,
car la Terre du Milieu, est fondée sur des valeurs chrétiennes,
bien qu' “ historiquement ” préchrétienne) il ne doit
pas demander un retour. En ce sens “ sportsmanship or playing
the game ” définit bien l'attitude de Gimli. Le peuple des
Nains, en Terre du Milieu, est réputé pour son caractère extrêmement
bourru et reclus, ainsi que pour une pudeur sentimentale telle qu'ils
ne permettent pas de dévoiler leurs véritables noms, cachent leurs
femmes et sont généralement opposés à l'idée de faire connaître
leur langue. Aussi, quand en quittant la Lorien, “ Gimli wept
openly ”, c'est du point de vue littéraire, une brillante manière
de suggérer en trois mots une intensité de douleur amoureuse qui
aurait demandé - vainement - une
canso de la part de n'importe
quel humain dans la littérature médiévale occitane. Il existe cependant
quelques nuances au caractère platonique ou pétrarquien de la relation
Galadriel/Gimli. Tout d'abord il y a la mèche. Malgré la condamnation
morale de Tolkien, il est difficile de ne pas faire de lien même
inconscient avec la scène du
Chevalier à la charrette ou
Lancelot retrouve une mèche de la reine Guenièvre et la presse contre
son coeur pour entrer aussitôt dans un état "pensif" c'est-à-dire
de mélancolie. Quant à Gimli, il s'écrit “ 'Henceforward I will
call nothing fair unless it be her gift' He puts his hand to his
breast.” Et la mèche de cheveux est un symbole d'allégeance plus
charnelle que spirituelle. Sans extrapoler, le fait que Gimli soit
accepté à partir pour Valinor ne peut être réduit à son amitié pour
Legolas: il est le “ servant ” de Galadriel
[79] et c'est bien à cause de la
distance physique – et non spirituelle - qui le sépare d'elle qu'il
accepte de quitter la Terre du Milieu (les nains n'ayant aucune
attache avec l'ouest des Valar, ni aspiration à y aller).
Mais c'est sur le personnage de Gauvain, qu'il est
sans doute le plus intéressant de s'arrêter pour cerner le rapport
de Tolkien à la thématique de l'amour au Moyen-âge. Gauvain était
déjà un personnage polémique au XIIème siècle, de part sa complexité
et comme le montre l'extrême diversité de son traitement d'un texte
médiéval à un autre (comparativement, Perceval ou Lancelot sont
des personnages assez stable). Le Gauvain de tradition littéraire
française est généralement le représentant de l'art du verbe et
de l'attitude courtoise en tant qu'outil pour le prestige et l'obtention
d'avantages surtout matériels. Les auteurs du treizième siècle visant
à augmenter la portée religieuse de la littérature arthurienne l'on
souvent malmené.
Pourtant, le poète anonyme anglais de
Sir Gawain
and the Green Knight présente le personnage dans une toute autre
optique. Bien que champion de courtoisie, Gauvain n'est pas dénigré
pour autant sur le plan spirituel (alors qu'il devient “ serjant
du diable ” chez l'auteur cistercien de la
Queste del saint
graal) et est surtout mis en valeur pour sa résistance à la
tentation : une perspective qui le rapproche plus de certains traitements
du Perceval de la tradition française (car la force de son caractère
humain ne permet pas de le lier à Galahad, chevalier céleste
pratiquement désincarné et création chrétienne sans véritable antécédent
celte)
[80] . Il
est significatif de remarquer que Tolkien consacra une étude à cette
thématique particulière dans
Sir Gawain and the Green Knight
(il en fit une conférence à l'université de Glasgow en 1953).
La notion de serment, la parole donnée, est chez
Tolkien d'une importance capitale. Elle appartient toujours au sacré
que ce soit dans un cadre militaire (le serment qui lie le peuple
de Rohan à aider Gondor) dans celui d'une fierté (le serment de
Feänor et de ses sept fils) ou d'un amour. Quel que soit le cas,
la force du lien au serment est telle que la rupture est souvent
impossible (c'est le cas des fils de Feänor), mais lorsqu'elle est
avérée (les morts de Dunharrow qui trahirent le Gondor), elle entraîne
des conséquences terribles (en l'occurrence pas de repos de l'âme).
Dans le cas d'un serment amoureux, comme celui qui lie Aragorn à
Arwen, il n'est pas envisageable qu’il soit rompu. L'intransigeance
morale d'Aragorn vis-à-vis d'Eowyn offerte, est toute proportion
gardée
[81] , celle
de Sir Gauvain chez le “ Perilous Host ”. Toute proportion
gardée en effet, car la tentation de Gauvain est exprimée alors
que celle d'Aragorn ne tient que dans deux phrases, qui peuvent
encore être interprétées pour une pitié dénuée de tentation (bien
que ce ne soit point notre avis): “ but as he took the cup,
his hands met hers, and he knew that she trembled at the touch.[...]'Hail
Lady of Rohan!' he answered, but his face now was troubled and he
did not smile ” (
SdA; p.545).
L'amour chez Tolkien n'est pourtant que rarement
un amour impossible, et quand il traite de celui-ci, ce n'est pas
un thème central, il ne sert que de prétexte à un autre sujet (la
non-histoire entre Turin et Finduilas accentue la malédiction qui
pèse sur Turin; celle entre Andreth et Aegnor relatée dans l'
Athrabeth
Finrod Ah Andreth met en lumière le rapport à la mort des elfes
et des humains ; en ce sens,
Aldarion et Erendis est particulièrement
marginal en se centrant sur la
dyscatastrophe amoureuse).
On ne retrouve en effet de la
fin'amor [82] ou de l'esprit de la lyrique courtoise
que des influences éparses, ponctuelles, visant certes à développer
une tension semblable
[83] mais qui n'est pas ici la
finalité littéraire du texte. Bien au contraire il s'agit d'un moyen
pour mettre en valeur l'aspect eucatastrophique de la réunion des
amoureux.
Nous sommes alors aux antipodes de l'amour tragique
traditionnel qui dans les grandes légendes indo-européennes trouve
généralement sa raison d'être dans le fait qu'Eros finisse chez
Thanathos. Tolkien considérant que l'Evasion suprême, dans le cadre
d'un conte de fées, est celle de la mort, on ne s'étonnera pas de
retrouver dans ce conte des situations où la mort, qui semble inéluctable
est écartée
in extremis ou même traversée
[84] . On trouve une flagrante illustration
de cette idée dans la mise en parallèle de l'histoire de Beren et
Luthien avec l'un de ses modèles grecques : l'histoire d'Orphée
et d'Eurydice
[85] dont les rapports sont ici semblables à des
jeux de miroirs. Là où Orphée descend au royaume des morts et échoue
à l'ultime instant dans son entreprise de ramener sa bien aimée
dans le monde des vivants, on trouve l'exacte situation inverse
dans le conte de Tolkien. C'est Luthien qui entre aux caves de Mandos,
gardien des morts, pour y chercher l’objet de son amour. Tout comme
Orphée, elle utilise l'art des mots, pour tenter de vaincre la mort,
mais alors qu'Orphée, est mis en face d'un dernier obstacle qui
montre la faiblesse de sa condition humaine, (en se retournant malgré
la malédiction il inscrit ainsi son histoire dans le registre tragique),
Luthien à l'opposé - peut-être en ce qu'elle est un être supérieur
à l'homme par son sang elfe mais surtout divin
[86] - réussit dans son entreprise uniquement par la perfection
de son chant : Mandos, pour la seule fois de l'Histoire est ému
jusqu'à la pitié, et Beren est ramené à la vie. Bien qu'elle se
condamne par son acte à une mort à laquelle sa nature n’était pas
vouée, on ne peut parler ici de situation tragique, tant la réunion
des amants constitue le point d'orgue du conte
[87] (Ce qui n’empêche que la mort
soit encore écartée en de nombreux endroits du conte : ainsi, Beren
blessé par la flèche de Curufin puis sauvé par Luthien ; c'est encore
le cas après son amputation du bras).
Contrairement à nombre de poèmes médiévaux, héritiers
de la grande tradition tragique de l'amour chez les peuples indo-européens
(de Sophocle à Dante - pensons au sort de Paolo et Francesca, érigé
en anti-thèse de l’amour chrétien -, de Petrarque à Chaucer lui-même
[88] , la tradition littéraire européenne semble
lier l’amour au malheur) il y a donc chez Tolkien une célébration
d'un amour qui se matérialise et prospère. C'est le cas, comme on
l’a vu, dans l'histoire de Beren et Luthien mais aussi dans celle
de Tuor et Idril : dans le conte de
La chute de Gondolin,
si Tuor et Idril ne traversent pas la mort comme le font Beren et
Luthien, ils en sont par contre entourés, assistant à la chute du
roi Turgon et au sac de la ville, se sauvant
in extremis.
Comme à Troie, c'est la beauté d'une femme qui est l'origine du
drame collectif - mais la comparaison s’arrête là, car il n’est
pas question ici d’un vol d’Idril (en aucun cas on ne peut faire
de Maeglin un Ménélas ou de Tuor un Pâris) et l’amertume du sort
d’Hélène n’a d’égal que le caractère
eucatastrophique de
celui d’Idril : elle s’évade pour le pays sacré en compagnie
de son amant Tuor .
Pour finir, ajoutons qu'il n'y a pas uniquement
l'amour qui soit lié à un imaginaire sentimental tiré du Moyen-Âge.
L'extériorisation directe des sentiments est une caractéristique
médiévale, propre en tout cas à une période de la littérature “ moins
corrompue ” que la nôtre selon l’auteur où l'introspection
des personnages n'est pas révérée, comme le souligne le Professeur
T.A. Shippey
[89] .
On ne trouve guère dans
le Seigneur des Anneaux des pensées
de personnages qui ne soient pas liées et motivées à une action.
Comme dans une grande proportion d'œuvres médiévales, c'est ce qui
se passe qui compte. Une originalité de l'écriture de Tolkien provient
justement du fait qu'elle n'est pas une réaction par rapport à la
littérature psychologique de son temps (songeons qu’il est contemporain
de Virginia Woolf et écrit le
Livre des contes perdus à la
période où elle écrit
Mrs Dalloway) qui ne le touche aucunement,
mais plutôt sa négation presque totale en se référant à une esthétique
littéraire d'une toute autre culture. Prenons un exemple: ce qui
intéresse Tolkien en décrivant les souffrances de Frodo en tant
que “ Ring-bearer ” et son détachement progressif du monde,
n'est pas très différent du propos de Sartre (avec qui il n'a aucun
point commun) dans certains passages de la nouvelle
le Mur :
montrer combien le chemin de celui qui s'est trop approché de la
Mort ne peut plus vivre comme un humain de la “ norme ”.
Mais si Sartre nous fait entrer dans les pensées tourmentées de
son personnage, Tolkien choisit à l'opposé de nous faire voir Frodo
par son attitude, ses actes - tout au plus par les pensées de Sam.
Ceci écarte plus encore l'idée de l'introspection, car un personnage
ne peut faire l'introspection d'un autre à moins d'être omniscient,
ce qui est loin d'être le cas de Sam (dont le nom entier, Samwise,
vient de l'ancien anglais “ Samwis ”, qui signifie simple
d'esprit ; malgré l'aspect initiatique du voyage, il ne pourra
être considéré comme un sage - et ce de manière partielle - qu'à
la toute fin de l'oeuvre). Les pensées de Sam sont tournées vers
la réalité extérieure : s’il sent que Frodo n'est plus le même,
c'est son aspect extérieur qui le trouble le plus : (IV; iv, p.
679 : “ Too thin and drawn he is [...] Not right for a hobbit. ”)
Que Frodo et Sam marchent en Mordor main dans la
main, n'est aucunement, malgré ce qu'ont pu écrire quelques critiques
peu inspirés, une preuve d'homosexualité sous-jacente. Dans une
scène du
Conte du Graal, Gauvain et Perceval arrivent également
à la cour d'Arthur la main dans la main. L'expression des sentiments,
dans une manière plus proche du Moyen-Âge que de notre époque, est
souvent plus directe ainsi que le montrent les nombreuses scènes
où des hommes - guerriers comme Eomer ou Gimli, hobbit bon vivant
comme Merry, ou roi comme Aragorn - pleurent ouvertement comme Arthur
et ses chevaliers
[90] . Certes, on n’assiste pas à des scènes où des femmes se labourent
le visage à la manière des veuves en proie au tourment de l'Antiquité
et du Moyen-Âge, mais il en va de même de la
Chanson de Roland
où comme ici la narration est focalisée sur l'action héroïque. C'est
pourquoi on n'évoque pas ce qui se passe en dehors - les douleurs
des familles exilées de Minas Tirith durant les combats. L'aspect
traditionnel, voire rituel du deuil est cependant présent, et il
y a une réécriture évidente du
planctus médiéval
[91] . On peut le noter, par exemple, à l'enterrement de Théoden
(
SdA, p. 1013: “ When the burial was over and the weeping
of the women was stirred [...] ”) qui s'étend sur plus de la
moitié du
Retour du Roi depuis l’entrée de son cortège funéraire
à Minas Tirith (V/6)jusqu’à son enterrement à Edoras (VI/6) avec
un respect du cérémonial évident.
RÉÉCRITURES DE BEOWULF
On sait combien Tolkien fut marqué par le poème
épique fondateur de la littérature anglaise et le rôle qu'il eut
dans sa réhabilitation en temps qu'œuvre littéraire à part entière.
Mais ce poème anonyme n'est pas seulement une source d'admiration
pour Tolkien; c'est aussi et surtout un modèle littéraire, et l'on
retrouve le spectre de Beowulf derrière nombre de ses propres créations,
particulièrement dans
Bilbo Le Hobbit,
Le Seigneur des
Anneaux et
Le Fermier Gilles de Ham [92] .
Les aventures de Bilbo, bien que peu empreintes
de l'esthétique médiévale du
Seigneur des Anneaux, s’inscrivent,
en un sens, dans la tradition des
sagas et n'en sont pas
moins riches en allusions diverses à
Beowulf. Si le
topos
littéraire du dragon dormant sur un trésor est réutilisé ici, c'est
surtout vis-à-vis de la dernière partie de
Beowulf, comme
le montre, par exemple, la réutilisation - via Bilbo lors de sa
“ conversation avec Smaug ” - du réveil et de la colère
du dragon par le vol d'une coupe dans son trésor. Mais Tolkien se
réfère également au poème dans des détails plus subtils : la structure
même de
Bilbo montre les confrontations du hobbit, dans la
première partie avec Gollum (chapitre V, “ riddles in the dark ”)
et dans la seconde avec le dragon. On peut aisément voir un parallèle
parodique entre Grendel et Gollum : le géant – eoten – du poème
épique anglo-saxon est remplacé ici par une “ miserable wicked
creature ”. Son goût pour la viande humaine est revu à échelle
ridicule dans ce petit être qui se cache des gobelins et se nourrit
de poissons, mais sans pour autant dédaigner la possibilité de goûter
du hobbit (“ is it juicy ? is it scrumptiously crunchable ? ” ;
Cf .
Bilbo, p.71). Le lac obscur où il vit est peut-être
allusif à la demeure aquatique de Grendel et de sa mère.
On trouve également le personnage de Beorn (mot
de vieil anglais signifiant “ guerrier ” mais dont le
sens premier était “ ours ”) qui rappelle le poème anglo-saxon
dans la mesure où le nom Beowulf signifie “ bee-wolf ”,
une manière métaphorique de désigner l'ours (considéré comme le
loup des abeilles, puisqu'il est le prédateur de leur miel) convenant
parfaitement au personnage - que la force physique, les qualités
surnaturelles de nageur et le goût pour les combats manuels rapprochent
de la figure de l'ours.
Beorn est donc mis, dès son nom, en parallèle à
Beowulf, et le fait qu'il se transforme régulièrement en ours redouble
l'allusion simplement linguistique. Sa halle également n'est pas
sans évoquer Heorot
[93] ou celle de Hygelac. L'illustration
qu'en fit Tolkien est d'ailleurs probablement influencée par la
reconstitution picturale “
Interior of a Norse Hall ”
de son collègue E.V.Gordon. Dans
Le Fermier Gilles de Ham,
Tolkien reprend le topos beowulfien du dragon au trésor, mais cette
fois-ci dans une perspective parodique. Certains critiques ont également
vu dans ce conte des allusions aux fabliaux du Moyen-Âge
[94] .
Avec le
Seigneur des Anneaux, Tolkien réinvestit
sous d'autres angles, sa lecture de
Beowulf. On y trouve
un certain nombre de scènes en écho : il semble a priori difficile
de comprendre le sens du lac maléfique de la Porte Ouest de la Moria
dans son rapport à l'immense corpus des légendes tolkieniennes où
l'eau sous toutes ses formes est un élément pur
[95] , inaccessible à la souillure du Mal. La réponse est très
probablement dans le fait qu'il s'agit d'une réécriture du passage
de
Wudu Wyrtum Faest
[96] , le terrible lac habité par des monstres aquatiques
où loge la mère de Grendel. On y trouve à la fois l'aspect sombre
du lac, les falaises qui l'encerclent, et les plateaux y sont hantés
par des loups. Autant de points communs que souligne l'étude de
l'art pictural de Tolkien : son dessin
Moria Gate
[97] et ses deux versions du lac de Grendel sont étonnamment
proches - l'aspect désolé, le caractère pernicieusement statique
de l'eau, la présence d'arbres morts sont quelques uns des rapports
évidents.
Egalement significatif est la mémoire des très importants
vers 1387/89 de
Beowulf (“For every one of us, living in
this world / means waiting for our end. Let whoever can / win glory
before death. ”) qui définissent parfaitement l'éthique de
Theoden une fois qu'il décide de venir aider le Gondor. Ce personnage
rappelle Beowulf assez clairement: il est comme lui un vieux roi
qui va chercher la gloire tout en sachant qu'il ne reviendra pas,
et c'est pour une histoire de fraternité entre son peuple et celui
de Gondor qu'il va combattre aux champs de Pelennor, tout comme
les deux premiers exploits de Beowulf (la victoire sur Grendel et
sa mère) sont des conséquences de la complexe amitié
[98] qui unit les “ Geats ” et les “ Danes ”.
Néanmoins, il faut noter une différence majeure entre eux : Theoden
meurt dans l'héroïsme de cette marque d'amitié, en Gondor et donc
loin de son pays, tandis que Beowulf tombe sur ses propres terres,
son aide au peuple de Hrothgar désignant le temps glorieux de sa
jeunesse. Les deux personnages ont des funérailles longuement développées,
et si Theoden n'est pas incinéré contrairement à Beowulf, le besoin
d'associer le roi mort à son pays n'est pas moins fort : malgré
la proposition d'Aragorn d'enterrer Theoden dans le prestigieux
cimetière des rois de Gondor à Minas Tirith, Eomer, héritier de
Theoden ne peut accepter et le corps du roi est ramené en Rohan
où s'achèvent ses funérailles. Le château doré
[99] d'Edoras rappelle le château de Beowulf jusque dans
son nom (“ Meduseld ”) plus encore que ne le faisait la
halle de Beorn dans
Bilbo le Hobbit.
La plus précise des réécritures de
Beowulf
a été remarquée par le Professeur Shippey. Il s'agit de l'arrivée
de Beowulf au pays de Hrothgar, depuis la décision personnelle du
gardien des côtes de laisser passer les Geats, et l'entrée à Heorot
où le gardien de la porte leur demande de déposer les armes à l'entrée,
jusqu'à l'entrevue avec le roi assombrie par les sarcasmes du conseiller
Unferth. Cela correspond exactement à la situation du chapitre “ The
King of the Golden Hall ”, lorsqu'un garde extérieur décide
de les accompagner à la porte du château où le gardien Hamà ne permet
à Aragorn et ses compagnons de pénétrer dans la demeure qu'après
la remise de leurs armes. La scène des sarcasmes du conseiller du
roi (provenant d'un schéma indo-européen très ancien que nous évoquerons
plus loin) est répétée par le personnage de Grima dit “ Wormtongue ”
qui tout comme Unferth est assis au pied du roi qu'il sert
[100] . Certaines phrases énoncées par des personnages renvoient
même directement au texte de
Beowulf.
La réécriture, ici, n'est pas un simple décalque
de Beowulf sans signification : si elle est évidemment un clin d'oeil
visant à faire des Rohirrim les représentants de l'esprit et de
la culture nordique en Terre du Milieu, c'est surtout pour mieux
en marquer le contraste avec le Gondor, pays de tradition écrite,
aux règles strictes et rituelles qui ne peuvent être entravées sans
entraîner des conséquences gravissimes, et ce, même lorsque le sens
s'y oppose (ainsi l'attitude de Beregond qui est obligé de se battre
contre ses propres collègues de la garde de Minas Tirith afin de
sauver Faramir d'être emporté par la folie suicidaire de l'Intendant
Denethor). Ce que Tolkien cherche à montrer est clairement le fait
qu'une culture orale telle que celle du Rohan ou des Danes de
Beowulf
permet une flexibilité militaire nécessaire - liée à la conscience
que, dans certaines cas, il est des règles qui doivent être brisées.
Or une culture “ administrative ” à la manière de Gondor
(renvoyant très certainement à la civilisation latine sur ce point)
ne peut se le permettre. Tolkien sanctifie, en quelques sortes,
une culture du serment, de la parole tenue plutôt que de faire allégeance
à la civilisation bien plus prestigieuse du Gondor.
Enfin, comme l'a remarqué Vincent Ferré,
on peut souligner le fait que “ la traversée de la mer marque
le début (comme dans
Beowulf) et la fin de l'aventure ”.
Le “ début ” renvoyant ici à l’exil des Noldor par
les Havres d’Alqualondë, au Premier Âge – début de l’Histoire, on
entre dans la temporalité, en ce qu’elle est une chute et donc ouverture
possible sur “ l’aventure ”. (Cf.
Silm ; p.
78-91).
C'est l'essence de l'esprit anglo-saxon, son fier
face-à-face avec la mort bâti sur une conception particulière du
courage - ce désespoir actif d’ordre religieux - que Tolkien chercha
à prendre de
Beowulf pour l'installer dans son oeuvre et
introduire dans la littérature contemporaine une certaine spécificité
de l'esprit anglais, une sorte de grandeur engloutie par la conquête
normande et son cortège de culture latine.
DEUXIEME PARTIE
Mythopoeia : méthodes, structures et traditions
“ Blessed are the legend-makers with their rhyme
Of things not found within recorded time.
It is not they that have forgot the Night,
Or bid us flee to organized delight
In lotus-isles of economic bliss
Forswearing souls to gain a Circe-kiss.”
J.R.R. Tolkien, in Mythopoeia.
LA DIMENSION LINGUISTIQUE ET LA PROFONDEUR HISTORICO-LÉGENDAIRE
“Legend and history have met and fused.”
[101]
C'est ainsi que Tolkien décrit la Vérité qu'offrent
les Evangiles. Son oeuvre littéraire, constamment tournée vers ce
modèle, cherchera à s'en approcher par diverses techniques littéraires
et linguistiques visant à “ suspendre l'incrédibilité ”
pour se rapprocher du sentiment mystique de l'
eucatastrophe.
Primordiale dans toute approche critique de l'œuvre
de Tolkien, est la prise en compte de la façon dont l'auteur exprimait
l'origine de son inspiration dans une lettre à l'éditeur américain
Houghton Mifflin : "the remark about 'philology' was intended
to allude to what is I think a primary ' fact' about my work, that
is all of a piece, and
fundamentally linguistic in inspiration
[...] The invention of languages is the foundation. The 'stories'
were made rather to provide a world for the languages than the reverse.
To me a name comes first and the story follows."
L’auteur fait évidemment ici référence au
Quenya
et au
Sindarin, les deux langues elfiques (structurées et
cohérentes à tel point que des maîtrises et des thèses de linguistique
furent soutenues sur ce sujet) à l'origine des légendes du
Silmarillion.
Mais c'est dans un sens beaucoup plus large et unilatéral qu'il
faut comprendre l'utilisation de l'inspiration linguistique chez
Tolkien. Un exemple concret se trouve dans le petit univers qui
s'étend de la Comté aux Hauts des Galgal, en apparence plus proche
de notre monde que le reste de la topographie d'Arda, et où les
noms de lieux et de personnages sont traduits
[102] par des noms d'anglais. En réalité, Tolkien
n'a pas simplement créé la Comté et ses environs en la décalquant
(comme d'aucuns l'ont souligné à tort) sur l'Angleterre de son enfance.
Il en fait une re-création beaucoup plus complexe et véritablement
personnelle, encore une fois par le biais d’une imagination linguistique
dont T.A. Shippey donne de nombreux exemples. Nous en retiendrons
quelques uns.
Certes Tolkien écrit lui-même: "The toponymy
of the Shire, to take first, is a 'parody' of that of rural England
in much the same sense as are its inhabitants" (
Letters
p.250). Retenons ici l’aspect parodique revendiqué qui cautionne
l’idée de recréation. Mais s’il y a parodie, ce n’est jamais avec
une distance cynique vis-à-vis de sa création, car la Comté est
davantage que cela : on y trouve également une sacralisation
des paysages de cette Angleterre rurale. Le Professeur Shippey considère
la description poétique de Withywindle
[103] comme une recréation linguistique d’un
lieu précis de la campagne environnante d’Oxford
[104] .
C'est assez souvent par l'effet de mystérieuses phrases anglo-saxonnes
que son imagination est stimulée. Tolkien écrit dans une lettre
à W.H. Auden que les Ents lui sont venus d'un vers “
eald
enta geworc ” (
The Wanderer; v.87) qui signifie
“ les anciennes constructions des géants ”. Shippey suggère
que Tolkien ait pu également avoir à l'esprit l'expression de vieil
anglais “
orthanc enta geweorc ” (“ les oeuvres
talentueuses des géants ”) qu'il aurait transformé en “ Orthanc,
forteresse des Ents ” comme peut le laisser suggérer la fin
du
Seigneur des anneaux, qui voit la tour de Saruman récupérée
par les Ents.
Les Hauts des Galgal (en anglais “ Barrows-Down ”)
sont un exemple typique, toujours selon Shippey, de l'utilisation
de l'imaginaire médiéval norrois que l'auteur ré-anglicise : les
cercles de pierres de Berkshire Downs dans l'Oxfordshire ne sont
pas - ou plus - intégrés dans un légendaire contenant l'idée de
“ Barrow-wights ”, êtres qui hantaient ces tombes préhistoriques;
par contre ces croyances existent bel et bien dans les sagas scandinaves,
et Tolkien utilise à la fois l'évocation de l'Angleterre et de ces
légendes de pays cousins pour donner subtilement des éléments d'une
mythologie propre à son pays
[105] . Car c'est bien l'idée d'un manque de légendaire comparable
à celui des celtes, des scandinaves ou des finnois qui a motivé
Tolkien à écrire ses premiers contes.
[106]
Ce concept ambitieux de “ mythologie pour l'Angleterre ”
n'est pas suffisamment perceptible au lecteur qui ne connaît que
les oeuvres publiées du vivant de Tolkien ou même le
Silmarillion
dans la version choisie par Christopher Tolkien, mais elle est évidente
à tout lecteur des oeuvres posthumes contenues dans les douze volumes
de
The History of Middle-Earth. La Terre du Milieu n'est
aucunement un autre monde (à la manière des romans de
fantasy
auquel Tolkien est comparé pour en être très souvent l'initiateur)
mais plutôt comme l'écrit Edouard Kloczko une “ uchronie ”
[107] . Le mot “ Middle-Earth ” comme l'explique l'auteur
dans la lettre déjà citée plus haut à l'éditeur américain Houghton
Mifflin, vient du moyen anglais “
middel-erde (or
erthe),
altered from Old English
middangeard ” (que Tolkien
emprunte au
Crist de Cynewulf) et n'est autre que “ the
name for the inhabited lands of men 'between the seas' ” (
letter
165; p.220). On retrouve aussi cette idée du monde fini, délimité,
des hommes dans l'ancienne religion scandinave - à laquelle est
indirectement liée l’expression de vieil anglais - avec le serpent
de
Midgaard qui, en se mordant la queue, encercle le monde
et constitue les frontières de celui-ci.
Il ne faut d'ailleurs pas croire que Tolkien ait
limité les références linguistiques directes à son pays dans les
seuls alentours de la Comté. Plus loin dans l'oeuvre, on retrouve
un pays où l'imaginaire est encore plus clairement médiéval (car
la Comté est aussi porteuse de réminiscences anglaises beaucoup
plus récentes) et renvoie délibérément au passé de l'Angleterre:
il s'agit du royaume de Rohan, allusion non cachée au royaume anglo-saxon
de Mercie, qui correspond géographiquement aux West Midlands chers
à l’auteurs. Les noms de tous les Rohirrim (Eowyn, Grimbold, etc...)
sont des noms typiques de l'Angleterre anglo-saxonne. Le nom de
Theoden est déjà garant de la fonction du personnage (il signifie
“ seigneur ” ou “ prince ”). Certains même,
comme Eomer, portent des noms qu'on retrouve dans des poèmes épiques
anglo-saxons (en l'occurrence, un Eomer est mentionné dans
Beowulf).
Tout comme les Merciens, les Rohirrim sont un peuple guerrier, considéré
comme peu civilisé - ou tout au moins en retard - par ses voisins
du Gondor (c'est aussi la réputation qu'avait l'Angleterre dans
l'Europe médiévale).
L'histoire de Helm Hammerhand, neuvième roi de la
Marche, relatée dans les appendices, offre d'autres détails rattachant
les Rohirrim à ce passé mythique de l'Angleterre. Il est dit de
ce roi “He would go out by himself, clad in white, [...] and slay
many men with his hands. It was believed that if he bore no weapon
no weapon would bite on him” (
SdA; p. 1104). En dehors de
Beorn, direct héritier de Beowulf, on ne retrouve presque aucun
autre exemple de guerrier se battant à mains nues dans l'oeuvre
de Tolklien. Il faut voir ici un clin d'oeil à l’esprit de
Beowulf,
dont l'héroïsme est, entre autres, mis en valeur par le fait que
le héros décide de combattre Grendel uniquement avec ses poings.
La formulation “ It was believed ” est également un indice
de la mythification interne au légendaire : c'est le moment où l'histoire
rencontre la légende, constante de l'esthétique féerique chez Tolkien
comme il le mentionne lui-même dans son essai
On Fairy-Stories
dans la citation que nous donnons en épigraphe de ce chapitre.
La moquerie, sous forme de défi verbal préfigurant
un combat, est un aspect de la littérature épique (aussi bien valable
chez les méditerranéennes que les peuples germaniques) que l'on
ne retrouve guère chez les guerriers tolkieniens. Pourtant, il l'utilise
lorsque Helm s'adresse à son ennemi Freca: “you have grown big since
you were last here; but it is mostly fat, I guess” ou plus loin
“Freca, your folly has grown with your belly. You talk of a staff!
If Helm dislikes a crooked staff that is thrust on him, he breaks
it. So! ” (
SdA ; p.1103)
Enfin, on peut noter que Tolkien utilise parfois
son légendaire comme une réponse ironique à une situation historique
de l'Angleterre. Ainsi en est-il de l'importance des chevaux dans
l'armée et la culture du Rohan. Si le peuple de Théoden est inspiré
de l'Angleterre anglo-saxonne (et constitue en quelque sorte un
vibrant hommage à cette civilisation), il n'en demeure pas moins
que l'une des grandes carences des guerriers anglais de cette époque
fut leur incapacité à utiliser le cheval comme une arme militaire
- et ce fait est d'ailleurs considéré comme une raison plausible
de la défaite de Maldon
[108] . On voit donc combien la réécriture du passé de l'Angleterre
est à la fois idéalisée et ironisée par un détail qui s'avère capital :
les Rohirrim sont appelés les “ Maîtres des chevaux ” et
leur étendard montre un cheval blanc sur un fond vert.
La recherche de profondeur qui lie la légende à
notre histoire n'est pas seulement développée dans son conte de
fées pour adultes,
Le Seigneur des Anneaux, mais aussi dans
une oeuvre de littérature enfantine comme
Bilbo le Hobbit.
Le pont se trouve ici par l'ancrage dans une tradition littéraire
si ancienne (peut-être la plus vieille tradition littéraire qui
soit) qu'elle est partie inhérente de l'histoire de la culture humaine
dans son ensemble : celle des énigmes. Le concours auquel se livrent
Bilbo et Gollum dans le chapitre V (
Riddles in the Dark)
est décrit comme “ as old as the hills ”. En effet,
lorsqu'on sait que la culture mésopotamienne comme anglo-saxonne,
biblique comme scandinave, chacune a sa propre littérature d'énigmes,
le texte prend alors une ampleur tout autre en s’inscrivant dans
l’histoire même de la culture humaine. Ainsi le principe de mettre
la vie de Bilbo en jeu dans un concours d'énigmes est hérité d'une
longue tradition que Tolkien connaissait parfaitement. En tant que
spécialiste de l'anglo-saxon, il cite dans ses lettres le
livre
d'Exeter, et s'il souligne que les énigmes de
Bilbo le Hobbit
sont des créations personnelles dans leur grande majorité, il n’oublie
pas de préciser : “ their styles and methods is that of
old literary (but not 'folk-lore') riddles ”. De cette ancienne
littérature d’énigmes, il ne fait guère de doute que la tradition
eddique est influente. Les
dits de Vafthrudhnir et les
énigmes
de Gestumblindi (contenues dans
l’Edda poétique) partagent
nombre de points de structure avec celles qu’échangent Bilbo et
Gollum
[109] . Il en va de même de la tradition en vieil
anglais, celle de
Salomon et Saturne et du
livre d’Exeter
(Cf.
Letters, p. 66 et 102-3).
Dans cette tentative de présenter un lien historico-légendaire
à notre monde, la dimension linguistique a encore un rôle capital.
Nous étudierons ici deux “ portes ” qui connectent particulièrement
la Terre du Milieu à notre réel. C'est d’abord par les lacunes de
connaissances historiques du début des “ Dark Ages ” de
l'Angleterre que Tolkien trouva le pont pour créer la légende. C'est
aussi une époque qui l'attirait tout particulièrement pour être
antérieure à la conquête normande, véritable drame avant tout linguistique
pour un auteur qui chérissait particulièrement les langues germaniques
et détestait les sonorités du français
[110] . Le roman inachevé
The
Notion Papers Club [111] , ainsi qu'Aelfwine,
personnage-clef du légendaire tolkienien sont des évocations de
ce pont “ historico-légendaire ”. Ils seront maintenant
les deux objets d’une analyse succincte.
1°) “ Aelfwine of England ”
Dans le manuscrit inachevé
The Lost Road
[112] , un père explique à son fils pourquoi il l'a prénommé
Alboin en lui disant que cela signifie
Elf-friend : "I
might have called you Aelfwine, of course; that is the Old English
form of it. I might have called you that [...] after Aelfwine, King
Alfred's grand son, who fell in the great victory in 937, and Aelfwine
who fell in the famous defeat of Maldon".
Il est question de deux Aelfwine dans l'
Anglo-saxon
England [113]
de Frank Stenton. Si l'un n'est qu'un simple nom qui apparaît
dans les listes de la cour de Cnut entre les années 1033 et 1035,
l'autre en revanche est recensé comme le “ faithful writer ”
du roi Aethelred II en 984. Tolkien a peut-être été inspiré par
ce personnage réel dont on ne connaît que la fonction, dans la mesure
où son Aelfwine fictif est décrit dès les premiers textes (
The
Book of lost tales remonte à 1916-25) et jusqu'à sa dernière
période (
Dangweth Pengoloth [114] en 1959) comme un scribe
humain
par qui nous sont parvenues les légendes des Anciens Jours des royaumes
elfiques.
Néanmoins - et même si le lien avec son personnage
est moins clair - il existe un autre Aelfwine d'importance pour
Tolkien et il le nomme dans
The Lost Road: c'est un guerrier
anglais qui meurt dans la
Bataille de Maldon [115] au côté de son maître le baron Birhtnoth.
Dans la suite imaginaire
(The homecoming of Beorhtnoth) que
Tolkien écrivit de ce fragment à la fois historique et épique, ses
protagonistes, en revenant chercher le corps du baron, reconnaissent
parmi les morts l'Aelfwine en question qu'ils nomment et dont Tidwald
loue la mémoire
[116] .
Dans l'œuvre tolkienienne, il n'est guère de personnage
ayant un certain degré d'importance qui ne possède au moins deux
noms et Aelfwine ne fait pas exception. Il porte également, tout
au moins dans les premiers textes, le nom d'
Eriol qui signifie
en quenya tardif “ celui qui rêve seul ” (cette solitude
étant peut-être un élément - avec sa curiosité, mentionnée dans
les contes - de son élection). L'apposition d'un nom quenya à son
nom ancien anglais est une manière d'insister sur le caractère intermédiaire
du personnage. Il
est entre deux mondes, celui du Moyen-Âge
anglais et celui de l'univers tolkienien dont la frontière est volontairement
indéfinie, et auxquels il appartient. La signification de l'ancien
anglais Aelfwine (> “ ami des elfes ”) est en
soi une autre manière de souligner ce statut : la racine
-wine
indique qu'il n'est pas un elfe (en l'occurrence il est un marin
anglais) mais qu'il est accepté par ce monde. Il en sera le chroniqueur
et traducteur auprès des détenteurs de la sagesse elfique
[117] , et donc la source fictive
de Tolkien pour les récits du Premier âge, tout comme Bilbo, Frodo
et Sam le seront pour les évènements de la fin du Troisième âge.
On possède des
Annales de Valinor ainsi que de
Beleriand
écrites en ancien anglais “ par Aelfwine ”
[118] . Notons l'importance de
l'écart linguistique : l'ancien anglais est beaucoup plus éloigné
de l'anglais moderne du point de vue linguistique - comme du point
de vue historique - que ne l'est l'ancien français de notre langue
actuelle. Les grandes connaissances de Tolkien dans la langue ancêtre
de l'anglais lui permirent donc de donner une solide consistance
à son personnage-lien par l'invention d'archives qui donnent une
profondeur
historique a son témoignage. Le voyage d'Aelfwine
d'Angleterre à Tol Eressëa n'a beau être attesté que dans le
Livre
des Contes Perdus (Tolkien ayant décidé ensuite de supprimer
l'influence de William Morris, claire dans la structure de ses premières
légendes), les versions postérieures des légendes du Premier Age
gardent toujours l'idée que les textes sont recueillis par ce personnage.
Les références directes au début ou à la fin des textes (
Quenta
Silmarillion de 1937;
Ainulindalë de 1951) ainsi que
les notes sur les manuscrits précisant “ quoth Aelfwine ”
prouvent que Tolkien tient à l'idée du rôle de ce personnage. On
n’a certes plus de références à celui-ci après 1959, mais Tolkien
ne le rejeta jamais expressément. Pourtant, Christopher Tolkien
ne conservera aucune de celles-ci dans l'édition publiée du
Silmarillion,
ce qui altère la perception du texte chez le lecteur qui peut croire
que l'univers de Tolkien est un “ Ailleu