TABLE DES MATIERES
I. La Pitié contre un Pouvoir irrésistible
II. Les chutes des Enfants d'Ilúvatar
- La tentation des Elfes
- La chute des númenoréens
III. L'Ombre de Morgoth sur la Mort
IV. L'Estel
V. L'Anneau de Morgoth
... la pitié de Bilbon peut déterminer le sort de beaucoup - à
commencer par le vôtre.
L'OMBRE DU PASSÉ - La Communauté de l'Anneau
I. La Pitié contre un Pouvoir irrésistible
L'anneau Unique de Sauron était un instrument de domination qui lui permettait de gouverner
les porteurs des anneaux qui lui étaient liés. Pour cela, Sauron avait dû mettre une partie de son
propre pouvoir dans l'Unique. Par une longue histoire qui est contée dans Le Hobbit et
Le Seigneur des Anneaux, cet anneau arriva entre les mains de Frodon Sacquet, un hobbit
qui devait le détruire pour mettre fin au pouvoir du Seigneur Ténébreux. Mission désespérée non
seulement parce que l'Anneau ne pouvait être défait que dans le feu de la Montagne du Destin, en
plein territoire ennemi, mais surtout parce que l'Anneau exerçait une pression surnaturelle et
irrésistible afin que son porteur ne le détruise pas, ni ne l'abandonne. D'ailleurs, avant même que
son voyage ait commencé, Frodon était déjà dans l'incapacité de le jeter dans le
petit feu de sa cheminée, malgré la demande de Gandalf2
.
Ce geste, ou plutôt l'impossibilité de ce geste, est crucial pour comprendre d'une part la
force surnaturelle et insurmontable de l'Anneau qui défiait toute logique. Frodon, à cet instant,
était pleinement en possession de ses moyens mais même ainsi, il ne pouvait trouver la force de
jeter l'Unique. Notons ses paroles à Sam dans le Sammath Naur (je cite la version originale, ce
passage ayant été traduit différemment en français) :
‘I have come,’ he said. ‘But I do not choose now to do
what I came to do. I will not do this deed. The Ring is mine!’
MOUNT DOOM - The Return of the King
Remarquons la tournure négative de la phrase « Mais je ne choisis pas à présent de faire ce que
j'étais venu faire » Ne serait-il pas plus naturel de dire « Mais je choisis à présent de ne
pas faire... » ? La forme négative ne marque-t-elle pas la contrainte, l'absence de choix de sa
part, de garder l'anneau ?
D'autre part, on comprend que Frodon était condamné à échouer d'avance dans sa mission de
jeter l'anneau. La seule chance de réussite consistait, à première vue, à ce que Frodon se jette
lui même, avec l'Anneau, dans le feu de la Montagne du Destin. Effectivement, sa volonté céda dans
le Sammath Naur. Cet échec, selon les mots de Tolkien, n'était pas un échec
moral3
. Il aurait fallu une force surhumaine pour jeter l'Unique dans le feu dans les mêmes circonstances
et dans le même état d'épuisement que Frodon. Son échec était inévitable mais l'Anneau fut
finalement défait grâce à Gollum dont il avait eu pitié. La pitié, vertu qui avait finalement
rattrapé, corrigé la faiblesse.
Tolkien voulait peut être insister sur ce point au moment, qu'il jugeait être le plus
dramatique de l'histoire, où Sméagol était sur le point de se repentir grâce à la patience et à la
bonté de Frodon4
. Mais celles-ci avaient été anéanties en fin de compte par Sam, qui avait été méfiant et méprisant
envers Gollum5
.
Le comportement de Sam envers Sméagol, qui met en évidence les conséquences de
l'absence de pitié, avait failli être fatal pour le sort de la Terre du Milieu.
On pourrait se demander ce qu'il serait arrivé si Sméagol s'était repenti. Revenons sur ses
motivations : n'avait-il pas juré avant tout d'empêcher Sauron de récupérer l'Unique?
- Et que jureriez-vous? demanda Frodon.
- De me conduire très bien, dit Gollum. Puis, rampant jusqu'aux pieds de Frodon, il
s'aplatit devant lui, murmurant d'une voix rauque : un frisson le parcourait, comme si les mots
même secouaient ses os de peur. - Sméagol jurera de ne jamais, jamais Le laisser
l'avoir. Jamais! Sméagol le sauvera. Mais il doit jurer sur le Trésor.
L'APPRIVOISEMENT DE SMEAGOL - Les Deux Tours
Sméagol aurait compris le but de Frodon de détruire l'Anneau une fois arrivé dans le Sammath Naur.
Son attirance était trop forte, jamais il n'aurait pu s'empêcher de prendre l'Unique par la force.
Mais une fois la possession satisfaite, qu'aurait pu faire Sméagol pour garder « son précieux
» hors de portée de Sauron, qu'il détestait et craignait plus que tout ?
- Non, non, maître! gémit Gollum, le caressant et paraissant dans la plus grande
désolation. C'est inutile de ce côté! -Inutile! Ne Lui apportez pas le
Trésor! Il nous mangera tous s'Il l'a, Il mangera tout le monde. Gardez-le, gentil
maître, et soyez bon pour Sméagol. Ne Le laissez pas l'avoir.
LA PORTE NOIRE EST FERMÉE - Les Deux Tours
Sméagol savait qu'il n'avait pas la force de résister contre Sauron, le seul maître de l'Anneau. Et
comment aurait-il pu respecter son serment ? N'éprouvait-il pas un certain respect pour Frodon ?
La seule solution cohérente aurait été de se jeter dans le feu avec l'Anneau, seule façon de
concilier son désir et tenir sa parole.
Dans les faits, Gollum sembla être tombé accidentellement mais en fin de compte, il avait tenu sa
promesse de ne pas laisser Sauron récupérer l'Unique, et c'est ce dernier point est à souligner.
D'après Tolkien, il était probable que Sméagol se serait jeté de lui même si Sam,
involontairement, ne l'avait pas fait basculer irrévocablement vers la
traîtrise6
. Sam était hélas aveuglé par son amour et sa possessivité pour
Frodon7
.
Il faut comprendre que le pressentiment de Gandalf sur le rôle que Gollum pourrait encore
avoir à jouer n'est pas la raison pour laquelle il avait conseillé à Frodon de l'épargner. Sinon,
ce serait un acte intéressé, calculé et par conséquent, ce ne serait plus de la pitié. Gandalf
invitait les elfes à croire en la guérison de Sméagol.8
Notons que Gandalf avait pitié même des serviteurs de Sauron. La pitié semblait être la vertu
première d'Olórin.9
Il espérait sincèrement que Sméagol pourrait guérir. Il l'avait fait garder par les elfes par
mesure de prudence car il était conscient du danger que Gollum représentait. Finalement, Gollum
avait pu s'échapper mais ce n'était sûrement ni voulu, ni prévu par Gandalf. Frodon disait que
Bilbon aurait mieux fait de tuer Gollum mais Gandalf lui répliqua que c'était parce qu'il ne
l'avait pas vu alors.
(Passage non traduit dans la VF)
Je suis désolé, dit Frodon. Mais j'ai peur et je ne ressens aucune
pitié pour Gollum.
Vous ne l'avez pas vu, interrompit Gandalf.
L'OMBRE DU PASSÉ - La Communauté de l'Anneau
Effectivement, quand Frodon rencontra Gollum, lui aussi eut finalement pitié. Ainsi s'exprimait-il
dans un monologue, en réponse à Gandalf
- Bon, répondit-il à haute voix, abaissant son épée.
Mais, tout de même, j'ai peur. Et pourtant, vous le voyez, je ne toucherai pas à ce
misérable. Car, maintenant que je le vois, j'ai en effet pitié.
L'APPRIVOISEMENT DE SMEAGOL - Les Deux Tours
Ce geste était le même que celui de Bilbon. Pour ma part, je pense qu'il n'avait aucun rapport avec
le fait que Frodon était porteur de l'anneau et qu'il se projetterait éventuellement sur Gollum.
Frodon aurait eut pitié de Sméagol même s'il ne portait pas l'Unique, de même que Bilbon l'avait
épargné, gratuitement, par pure bonté. Cette nuance est importante car Tolkien différenciait
plusieurs raisons à la pitié :
Dans le sens où la « pitié » en tant que vertu
véritable doit avoir pour but le bien de son objet. Elle est dénuée de sens si
elle est exercée uniquement pour se donner bonne conscience, libre de toute haine ou de
toute responsabilité d'injustice, bien que ce soit aussi un bon motif.
Note de la lettre 246
Si la compassion de Frodon envers Sméagol était uniquement motivée par un espoir de se sauver lui
même, ce ne serait plus de la pitié.
Frodon n'était pas trompé par Sméagol, il était conscient du danger que ce dernier
représentait, il savait que Gollum avait sans doute l'intention de récupérer l'Anneau par la
traîtrise mais le fait est qu'au moment où lui et Sam avaient capturé Sméagol, ce dernier n'était
pas encore passé à l'acte.
- Ah, non! dit Sam, se frottant l'épaule. En tout cas, il en avait
l'intention, et il l'a toujours, je gage. Nous étrangler pendant notre sommeil, voilà
ce qu'il projette!.
- Peut-être bien, dit Frodon. Mais son intention est une autre affaire. Il se tut un
moment, réfléchissant...
L'APPRIVOISEMENT DE SMÉAGOL - Les Deux Tours
Sam aussi avait finalement fait preuve de miséricorde envers Sméagol, après avoir été brièvement
porteur de l'Anneau. Il avait épargné Gollum alors que ce dernier était à sa merci devant l'entrée
du Sammath Naur.10
C'était contre toute logique commune (représentée par Sam, initialement), contre l'apparente
évidence que Gollum allait les trahir, que Frodon l'avait épargné. Une pitié véritable et non un
calcul dû au conseil de Gandalf. Pitié qui, en fin de compte, avait sauvé Frodon lui-même et mis
fin au pouvoir de Sauron et à la guerre de l'Anneau.
La force physique ne pouvait vaincre le Mordor. C'était finalement grâce à l'union des ennemis
de Sauron et surtout, grâce aux hobbits, petits êtres faibles d'apparence que Barad-dûr fût
renversé. La force des humbles n'est pas dans les armes mais dans le courage, la pitié et le
pardon. Gollum avait, certes, trahi Frodon, il lui avait coupé un doigt mais l'Unique
aurait-il pu être détruit sans lui? En fin de compte, Frodon lui accorda son pardon.
- Oui, dit Frodon. Mais te rappelles-tu les mots de Gandalf : Même Gollum
peut encore avoir quelque chose à faire ? Sans lui, Sam, je n'aurais pu détruire
l'Anneau. La Quête aurait été vaine, même à la fin des Fins.
Pardonnons-lui donc !
LA MONTAGNE DU DESTIN - Le Retour du Roi
Et malgré la tentative de Saruman de le poignarder, Frodon avait empêché les autres hobbits de le
tuer. Il avait même proposé l'asile à Grima.
- Non, Sam ! dit Frodon. Ne le tue pas, même maintenant. Et de toute façon, je ne
veux pas qu'il soit mis à mort dans ce mauvais état d'âme. Il fut grand, d'une
noble espèce sur laquelle on ne devrait pas oser lever la main. Il est tombé, et sa
guérison nous dépasse; mais je voudrais encore l'épargner dans l'espoir qu'il
puisse la trouver.
LE NETTOYAGE DE LA COMTÉ - Le Retour du Roi
Frodon espérait la guérison de Saruman. Encore une fois, il avait fait preuve de pitié. Ce face à
face avec lui montre à quel point il a grandi intérieurement alors que Saruman a chuté de très haut.
Sam, Merry et Pippin aussi ont évolué mais différemment : ils étaient devenus des héros alors que
Frodon restait en retrait et tirait peu de gloire de ses actes, il avait payé de sa santé, de sa
vie même, la destruction de l'Anneau.11
Il se culpabilisait d'avoir cédé face à l'Anneau au dernier moment. De plus, il était marqué
par ses anciennes blessures et surtout par l'Unique qu'il regrettait encore. Bilbon non plus
n'était pas complètement débarrassé du désir de l'Anneau.12
C'était dans l'Ouest qu'ils pouvaient être guéris et trouver la paix avant de mourir. Frodon
ne pouvait trouver d'apaisement en Terre du Milieu qu'il avait pourtant sauvé de la domination de
Sauron en se sacrifiant lui même.
- C'est ce que j'ai cru aussi, à une époque. Mais j'ai
été trop grièvement blessé, Sam. J'ai tenté de sauver la
Comté, et elle l'a été, mais pas pour moi. Il doit souvent en être
ainsi, Sam, quand les choses sont en danger ; quelqu'un doit y renoncer, les perdre de façon
que d'autres puissent les conserver. Mais tu es mon héritier : tout ce que j'avais et que
j'aurais pu avoir, je te le laisse.
LES HAVRES GRIS
- Le Retour du Roi
Autour de ces places centraux de la pitié, le pardon, le sacrifice et de « l'anoblissement des
humbles » (pour reprendre les termes de Tolkien), il existe d'autres thèmes moins visibles mais qui
ne sont pas moins primordiaux, selon une critique de Tolkien lui même sur son œuvre. Il
s'était toujours défendu d'avoir voulu mettre, consciemment, un message quelconque dans Le
Seigneur des Anneaux et encore moins de vouloir en faire une allégorie. Le sujet de cette
histoire est l'histoire elle même, expliquait-il. Mais cela ne l'empêche pas d'avoir des sens, de
contenir des idées. C'est donc en relisant son roman que Tolkien, en tant qu'autocritique, avait
trouvé que les thèmes centraux sont en fait la mortalité et
l'immortalité13
. Ils forment le fond de l'histoire et sont d'ailleurs omniprésents dans toute sa mythologie. Ils
peuvent peut être paraître anecdotiques dans Le Seigneur des Anneaux mais ils sont bien
là, et donnent une plus grande profondeur à ce roman, pour peu qu'on le considère comme une
continuité, dans la narration, du Silmarillion (ou plutôt, de ce qu'aurait dû être Le
Silmarillion qui a été publié dans un état d'inachèvement).
Quoi qu'il en soit, tout cela est principalement lié à la Chute, la
Mortalité et la Machine.
Extrait de la lettre 131
II. La chute des Enfants d'Ilúvatar
Non seulement l'Anneau Unique permettait à Sauron (ou à un autre porteur suffisamment puissant
pour le lui contester) de connaître les pensées des porteurs des autres Anneaux et de les contrôler
mais il possédait aussi le pouvoir d'allonger la vie de son porteur ainsi que celui de le rendre
invisible. La longévité et l'invisibilité que donnait l'Unique n'étaient que des effets
secondaires, ce n'était pas pour ces pouvoirs que Sauron l'avait forgé puisqu'il était déjà
« immortel » par son statut de Maïa et cet anneau n'était pas destiné à être porté par un
autre que lui même. Cette longévité était illusoire car l'Anneau ne donnait pas plus de
vie14
.
Il existait des pouvoirs pour soigner, guérir des blessures, comme celui d'Elrond qui l'avait
probablement hérité de son ancêtre Melian, une Maïa. Mais soustraire un être de son destin de
mortel est au-delà même des capacités des Valar. Le pouvoir de Sauron (surnommé aussi « le
nécromancien ») d'empêcher la Mort n'était pas bénéfique. Cette longévité artificielle était plutôt
une malédiction, une torture permanente pour eux.
-
Je suis vieux, Gandalf. Je ne le parais pas, mais je commence à le sentir au
plus profond de mon être. Bien conservé ! grogna-t-il. Mais je me sens tout maigre,
déliré en quelque sorte, si vous voyez ce que je veux dire: comme du beurre qu'on a
gratté sur une trop grande tartine. Ça ne parait pas normal. J'ai besoin d'un
changement, de quelque chose, quoi.
UNE RÉCEPTION DEPUIS LONGTEMPS ATTENDUE
-
La Communauté de l'Anneau
Pendant un instant fugitif, si l'un des dormeurs l'avait observé, il aurait
cru voir un vieux Hobbit fatigué, tassé par les années qui l'avaient
porté bien au-delà de son temps, au-delà de ses amis et de ceux de sa race,
comme des champs et des ruisseaux de sa jeunesse, vieille chose pitoyable et affamée.
LES ESCALIERS DE CIRITH UNGOL - Les Deux Tours
On pourrait croire que ce pouvoir de l'Unique était néfaste parce qu'il venait de Sauron et qu'il
pourrait en exister d'autres qui permettraient d'allonger la vie sans que cela fasse souffrir en
même temps. Avant de répondre à cette question, il faut se demander d'abord ce qu'est vraiment
« l'immortalité », ce qui nous amène à parler des Elfes.
... et bien des yeux étaient fixés sur Elrond avec crainte et
étonnement quand il parla des Forgerons-Elfes d'Eregion, de leurs rapports amicaux avec la
Moria et de leur soif de savoir, grâce à laquelle Sauron les enjôla.
LE CONSEIL D'ELROND -
La Communauté de l'Anneau
La tentation des Elfes
L'étape de la Lothlórien dans
La Communauté de l'Anneau
nous dépeint un sanctuaire caractérisé par une force protectrice15
et surtout par son intemporalité apparente, résultant d'une volonté de l'immuniser contre les
effets du temps. Cette aura protectrice venait de Nenya, l'anneau de
Galadriel16
.
La Lothlórien semblait être une sorte de reproduction des terres bénies des Valar (de même que
Gondolin s'inspirait de Tirion17
) où rien ne fanait. Elle illustre la présence d'une forte nostalgie de Galadriel pour les terres
de l'Ouest et surtout sa volonté de préserver le passé comme Frodon l'avait ressenti
là-bas18
.
Dès qu'il avait posé le pied sur l'autre rive du Cours d'Argent,
il avait éprouvé un sentiment étrange, qui s'approfondissait à mesure
qu'il avançait dans le Naith: il lui semblait avoir passé par un pont de temps dans
un coin des Jours Anciens et marcher à présent dans un monde qui n'était plus.
A Fondcombe, il y avait le souvenir d'anciennes choses; dans la Lôrien les anciennes choses
vivaient encore dans le monde en éveil.
...
Ils le suivirent, tandis qu'il allait d'un pas léger sur les pentes revêtues
d'herbe. Bien qu'il marchât et respirât et qu'autour de lui les feuilles vives et les fleurs
fussent agitées par le même air frais qui éventait le visage de Frodon,
celui-ci sentait qu'il se trouvait dans un pays situe hors du temps, qui ne se
défraîchissait pas, ne changeait pas, ne tombait pas dans l'oubli. Quand il serait
parti et qu'il serait repassé dans le monde extérieur, Frodon, l'errant de la
Comté, marcherait encore là, sur l'herbe parmi l'elanor et le niphredil dans la belle
Lothlôrien.
LA LOTHLORIEN -
La Communauté de l'Anneau
- Et peut-être en était-il ainsi, dit Frodon. Dans ce
pays-là, il se peut que nous fussions en un temps qui ailleurs était depuis longtemps
passé. C'est seulement quand le Cours d'Argent nous eut ramenés à l'Anduin, je
crois, que nous sommes revenus au temps qui s'écoule par les terres de mortels vers la
Grande Mer. Et je ne me rappelle aucune lune, nouvelle ou vieille, dans le Caras Galadhon : il n'y
avait que des étoiles la nuit et le soleil le jour.
LE GRAND FLEUVE -
La Communauté de l'Anneau
Il est un pouvoir comparable, mais bien moins marqué, à Rivendell, une place sous la protection
d'Elrond qui détenait Vilya, un autre des trois Anneaux Elfiques. Rivendell semblait avoir un effet
curatif, qui effaçait toute trace de fatigue et de chagrin.19
Rappelons que c'était Sauron, durant le Deuxième Âge, qui avait amené les elfes
à vouloir recréer la beauté de Valinor en Terre du Milieu. Ainsi, sous le nom d'Annatar, il
leur avait dit :
- Hélas, les Grands ont leurs faiblesses ! Car Gil-galad est un puissant
roi, Maître Elrond est sage et très savant, pourtant ils ne veulent pas aider mes
entreprises. Se peut-il qu'ils ne veuillent pas voir d'autres royaumes connaître le
même bonheur qu'eux ? Pourquoi les Terres du Milieu resteraient-elles à jamais sombres
et désertes si les Elfes peuvent les rendre aussi belles qu'Eressëa, non, que Valinor
elle-même ? Et puisque vous n'êtes pas retournés là-bas, comme vous
l'auriez pu, je sens que vous aimez cette terre-ci comme je l'aime. Notre devoir alors n'est-il pas
de travailler à l'enrichir et d'amener toutes les races d'Elfes qui vivent dans l'ignorance
au même niveau de connaissance et de puissance que ceux qui vivent au-delà de la Mer
?
LES ANNEAUX DU POUVOIR ET LE TROISIÈME ÂGE - Le Silmarillion
Après son passage dans la Lothlórien, Legolas avait évoqué le rapport des Elfes avec le temps qui
est différent de celui des hommes.
- Non, le temps ne dure pas toujours, dit-il; mais le changement et la
croissance ne sont pas semblables en toutes choses et en tous lieux. Pour les Elfes, le monde
bouge, et il bouge en même temps très vite et très lentement. Vite, parce
qu'eux-mêmes changent peu et tout passe rapidement; ce leur est un chagrin. Lentement, parce
qu'ils ne comptent pas les années qui s'écoulent, en ce qui les concerne
eux-mêmes.
LE GRAND FLEUVE -
La Communauté de l'Anneau
Afin de comprendre la manière dont
le temps est perçu par les Elfes, il faut commencer par saisir
leur lien avec Arda (voir à ce sujet l'article : «
Les Elfes : une expression du lien à Arda » sur http://www.jrrvf.com/essais/essais.html).
Les Elfes sont dits « immortels » mais ce terme est fallacieux. Cette ambiguïté illustre la
mécompréhension des Hommes de la condition des Elfes et par là même, de la leur.
Il faut d'abord savoir que les enfants d'Eru (Elfes et Humains) sont composés de deux entités
: fëa (pluriel : fëar) et hröa (pluriel : hröar) qu'on peut
traduire approximativement par « esprit » et « corps ». Les fëar viennent d'Eru et sont
indestructibles tandis que les hröar sont faites des substances d'Arda et peuvent être
détruits. Les Elfes vieillissent (très lentement mais inéluctablement20
), peuvent être tués (quand leurs corps subissent trop de blessures) ou mourir de chagrin. Mais
parce que leur destin est lié à celui d'Arda, leurs fëar restent sur cette terre après leur « mort
», dans les cavernes de Mandos et peuvent être réincarnés sous certaines conditions.
Tolkien avait émis deux possibilités de réincarnation pour un elfe : soit il renaît, soit il
se réincarne dans un corps refait à l'identique. La première solution a été abandonnée car fëa et
hröa sont intimement liés et un fëa par conséquent ne peut s'adapter à un hröa qui serait différent
de celui auquel il était rattaché21
.
En d'autres termes, si on considère la Mort comme la séparation du fëa du
hröa, les Elfes sont mortels comme les Hommes. Mais si on définit la Mort comme la
séparation d'avec Arda, elle est impossible pour les Premiers-Nés qui ne peuvent la quitter tant
qu'elle demeurera. Les Elfes ont donc, plus précisément, une vie (ou une succession de vies) qui
durera tant qu'Arda existera, mais aussi longue qu'elle soit, elle a une limite, celle d'Arda. Par
conséquent, ils ne sont pas « immortels », encore moins « éternels ». Ce qui leur adviendra après
la fin d'Arda, on ne peut le savoir avec certitude. Sans Arda, il ne peut y avoir de hröa.
Il se pourrait donc que les fëar restent sans corps ou que les fëar des Elfes
disparaissent tout simplement avec elle22
.
Ces deux hypothèses sont difficiles à accepter pour les Elfes car elles signifient leur
disparition, leur fin. De plus, comme l'avait prédit Mandos, les elfes exilés étaient condamnés à
se lasser du monde23
. Enfin, au fil des Âges, les fëar des Elfes deviennent dominants et finissent par
consumer littéralement et physiquement leurs corps qui ne resteront que dans la mémoire de leurs
esprits. Tolkien avait précisé que ce phénomène de dissipation avait déjà
commencé24
. Ainsi, les Elfes déclineront et deviendront des purs esprits, invisibles aux yeux des hommes.
En outre, leur corps et leur esprit ne sont pas séparés mais cohérents. Le
poids des âges, avec tous leurs changements de désir et de pensée,
s'accumule dans l'esprit des Eldar, et il en va de même pour les impulsions et leurs humeurs
sur les changements de leur corps. C'est ce que désignent les Eldar quand ils parlent de
leur esprit les consumant; et ils disent qu'à la fin d'Arda, tous les Eldalie sur terre
seront devenus comme des esprits invisibles aux yeux des mortels, sauf s'ils veulent être vus
par certains parmi les Hommes dans l'esprits desquelles ils peuvent entrer directement.
DES LOIS ET COUTUMES DES ELDAR... - The History of Middle-Earth Vol
10
La mémoire des Elfes est beaucoup plus importante que celle des Mortels. Pour ces derniers, la
mémoire n'est qu'une sorte d'image figée, issue du passé. Mais les Elfes sont capables de « vivre
», d'une certaine manière, dans leur mémoire25
.
- Peut-être, dit Gimli, et je vous remercie de ces paroles. Des paroles
vraies, sans doute; mais un tel réconfort est froid. Le souvenir n'est pas ce que le coeur
désire. Ce n'est qu'un miroir, fût-il aussi clair que le Khelcd-zâram. Tout au
moins est-ce ce que dit le coeur de Gimli le Nain. Les Elfes peuvent voir les choses autrement. En
vérité, j'ai entendu dire que pour eux le souvenir ressemblait davantage au monde qui
s'éveille qu'au rêve. Il n'en est pas de même pour les Nains.
ADIEU A LA LORIEN -
La Communauté de l'Anneau
Au fil des âges, les Elfes deviennent affligés par leur mémoire. Pour des êtres qui vivent durant
des millénaires, les changements et les évolutions du monde sont innombrables et deviennent
difficiles à supporter.
Dans les premiers jours les enfants elfes s'épanouissaient encore dans
le monde et le feu de leur esprit ne les consumaient pas, et le poids de la mémoire leur
était encore léger.
DES LOIS ET COUTUMES DES ELDAR... - The History of Middle-Earth Vol
10
Lors des premières années de la vie d'un elfe, sa mémoire est légère mais il deviendra fardeau avec
le temps. Ainsi le pressentait Finrod :
Au delà de la fin du Monde, nous ne devons pas changer; et la mémoire
est notre grand talent, comme il apparaît plus clairement au fil des âges d'Arda : elle
deviendra un lourd fardeau, je le crains.
ATHRABETH FINROD AH ANDRETH - The History of Middle-Earth Vol 10
C'est seulement sur les terres bénies de l'Ouest où les choses changent très lentement que les
Elfes supportent mieux l'écoulement du temps. Mais même là bas, ils n'échappent pas complètement à
la lassitude de la vie, comme l'illustre l'histoire de Míriel, la femme de Finwë, Seigneur des
Noldor en Aman:
Après avoir donné naissance à Fëanor, leur premier enfant, elle se sentit extrêmement lasse.
Manwë la confia alors aux soins d'Irmo en Lórien. Mais sa lassitude était trop grande et son fëa
quitta son hröa pour aller chez Mandos : Míriel sentait qu'elle n'avait plus la force de vivre car,
selon elle, toute sa vitalité serait passée dans Fëanor. Elle s'était donc laissé « mourir »
(suivant la façon des Elfes) et ne voulut plus revenir parmi les vivants d'une manière ou d'une
autre.
Ce fut le premier décès dans les Terres
bénies. Les Valar ne s'y attendaient pas car ils croyaient qu'Aman
était préservé des méfaits de Melkor mais ce décès leur avait
fait prendre conscience que rien sur Arda, ni même les enfants
d'Ilúvatar dont les corps viennent de cette Terre, n'échapperont
à l'influence de Melkor26 . Les
Elfes peuvent mourir de lassitude, même en Aman. Comme ils n'étaient
pas destinés au trépas, il leur était interdit de se remarier.
La mort de Míriel et le désir de Finwë d'avoir une autre compagne
nécessitèrent une modification des lois. Les Valar avaient donc
statué sur leur cas. Ce débat fit l'objet d'un texte nommé The
Statue of Finwë and Míriel que nous ne détaillerons pas ici
(voir à ce sujet sur Hisweloke l'article Míriel,
ou la confrontation de la lune et du soleil http://www.jrrvf.com/hisweloke/site/articles/mythes/miriel/index.html).
En fin de compte, il fut accordé aux elfes de se remarier s'il y avait décès d'un des deux
parties auquel cas, le décédé ne pourrait plus revenir à la vie. Finwë pouvait donc avoir une autre
femme puisque Míriel était certaine de ne plus vouloir revivre. Il épouse alors Indis et ils eurent
plusieurs enfants. Certains pensèrent que si Míriel ne s'était pas éteinte ou que si Finwë ne
s'était pas remarié, Fëanor ne serait pas devenu ce qu'il a été et beaucoup de méfaits auraient pu
être évités. Mais n'oublions pas que les descendants de la lignée d'Indis étaient aussi les auteurs
des plus grands exploits de toute l'Histoire d'Arda.
Les elfes exilés, comme Galadriel, étaient partagés, déchirés, entre leur amour pour la Terre
du Milieu et leur désir que cette dernière n'évolue pas, reste inchangée. Ainsi l'illustre le texte
sur l'Elessar :
Et Galadriel dit : « Où est la pierre d'Eärendil à
présent ? Et Enerdhil n'est plus qui le fabriqua. » « Comment savoir ? » dit Olórin.
« Ils s'en sont allé outre-mer assurément, dit Galadriel, comme presque toutes les
uvres de Beauté. Et la Terre du Milieu doit-elle donc se flétrir et
périr à jamais ? » « Tel est son destin, dit Olórin. Et cependant, un temps
encore, on pourrait y remédier, si l'Elessar nous était rendu. Quelque temps encore,
jusqu'à ce que vienne le jour des Hommes. » « Si - mais comment cela se pourrait-il, dit
Galadriel. Car les valar s'en sont allés ; et la Terre du Milieu est bien loin de leurs
pensées, et l'Ombre offusque tous ceux qui y restent attachés. »
L'ELESSAR - Contes et Légendes Inachevés, Deuxième
Âge
Il existe plusieurs versions différentes sur l'origine de cette pierre, mais Galadriel la désirait
dans tous les cas pour la même raison : arrêter le déclin des choses en Terre du Milieu (ou du
moins, ce qui apparaît pour elle comme tel alors que cela pourrait n'être que de l'évolution
naturelle des choses.)
Même si le désir de préserver n'est pas un mal en soi, il avait mené les elfes d'Eregion à la
tentation d'utiliser la « magie » pour arriver à leur fin et à entraver la
marche de l'Histoire.27
Note sur la magie chez Tolkien
Tolkien distinguait deux types de « magie » (terme qui est en fait inapproprié) : la
magia et la goeteia 28
. Aucune n'est mauvaise intrinsèquement. La magia est un moyen d'agir sur le monde
physiquement. Par exemple, Gandalf y avait recours en allumant un feu sur les pentes du Caradhras. L'ennemi
s'en servait pour raser les forêts. La goeteia permet de créer des illusions. Alors que
l'ennemi s'en servirait pour tromper et effrayer, les Elfes et Gandalf s'en serviraient pour créer
des illusions dans un but artistique, telles des statues ou des tableaux et non dans le but de
tromper les autres. La « magie », en général, est un moyen plus rapide, plus efficace, pour
concrétiser les désirs et des idées. Ainsi, les machines et la technologie sont en tout points
comparables à la « magie » en tant que moyen29
.
Pour les Elfes, elle est donc un art alors que pour Sauron (et ses alliés), elle est un moyen
de domination et de Pouvoir.
- Et vous? demanda-t-elle, se tournant vers Sam. Car c'est là ce que vous
autres appelleriez de la magie, je pense: encore que je ne comprenne pas très bien ce que
vous entendez par là; et vous semblez aussi user du même mot pour les fourberies de
l'Ennemi. Mais ceci, si vous le voulez bien, est la magie de Galadriel. N'avez-vous pas dit que
vous aimeriez voir de la magie elfique ?
LE MIROIR DE GALADRIEL
-
La Communauté de l'Anneau
Le problème de la « magie » est qu'avec des moyens trop aisés pour combler ses désirs, on peut
tomber dans l'excès et l'abus. Enfin, la « magie » est aussi un talent naturel, inhérent aux êtres
capables de la pratiquer, elle ne s'apprend pas.
Lors du deuxième âge, Sauron avait réussi à convaincre les elfes de forger des anneaux de Pouvoir,
ils étaient séduits par ses paroles qui avaient probablement abusé de leur faiblesse : l'envie de
rester dans le passé.
Les anneaux détenus par Elrond et Galadriel leur permettaient de créer des terres immuables,
les elfes qui s'y trouvaient devenaient insensibles à la lassitude et à l'écoulement des
âges30
. Un pouvoir somme toute comparable à celui des anneaux des Nazgûls par certaines facettes, en tant
que moyen de conservation. Même si Sauron n'avait jamais touché aux trois anneaux elfiques (et
c'est sans doute cela qui avait évité aux Elfes de tomber sous sa domination), ceux-ci étaient liés
irrémédiablement à l'Unique puisqu'ils avaient été forgés suivant les instructions de Sauron. La
destruction de l'Unique impliquait la fin des pouvoirs des trois grands anneaux elfiques. Les
Elfes, durant la guerre de l'anneau, étaient prêts à ce sacrifice, prêts à mettre fin à la
sauvegarde, l'isolement de leurs foyers et à subir les effets du flot du temps qui emportera leurs
Havres dans l'oubli, ce qui entraînera leur disparition en fin de compte la Terre du Milieu d'une
manière ou d'une autre.
Ne voyez-vous pas à présent pourquoi votre venue est pour nous comme
le premier pas de l'accomplissement du Destin? Car si vous échouez, nous sommes
livrés sans défense à l'Ennemi. Mais si vous réussissez, notre pouvoir
n'en sera pas moins diminué, la Lothlôrien s'affaiblira et les marées du Temps
l'emporteront. Il nous faut partir vers l'ouest, ou être réduits à
l'état de lourdauds habitant les combes et les cavernes et condamnés à oublier
et être oubliés peu à peu.
LE MIROIR DE GALADRIEL -
La Communauté de l'Anneau
L'histoire de la guerre de l'anneau montre l'erreur des Elfes de vouloir rester dans le passé. Elle
n'était pas tant le fait qu'ils avaient écouté Sauron mais plutôt dans leur volonté d'empêcher la
marche de l'Histoire d'Arda pour leur propre plaisir (Tolkien qualifiait les Elfes d'« embaumeurs
»). Sauron n'avait fait que profiter de cette tentation des Elfes31
.
La longévité ou l'immortalité contrefaite (la vraie
immortalité est au delà de l'Ëa) est le domaine de prédilection de
Sauron. Elle transforme le faible en Gollum et le puissant en spectre de l'Anneau..
Extrait de la lettre 212
La chute des númenoréens
La mort était toujours présente, du fait que les Numénoriens,
comme dans leur ancien royaume qu'ils avaient ainsi perdu, étaient toujours assoiffés
d'une vie éternellement invariable. Les rois édifiaient des tombeaux plus splendides
que les maisons des vivants, et ils attachaient plus de prix aux vieux noms de leur lignée
qu'à ceux de leurs propres fils. Des seigneurs sans enfants se tenaient dans d'antiques
châteaux, à ne penser qu'à l'héraldique; dans des cabinets secrets, des
hommes desséchés composaient des élixirs puissants ou, dans de hautes et
froides tours, ils interrogeaient les étoiles. Et le dernier roi de la lignée
d'Anarion n'avait pas d'héritier.
LA FENETRE DE L'OUEST
- Les Deux Tours
C'est ainsi que parla Faramir des Númenoréens à Frodon. De nombreux références à ce peuple et à
Númenor se trouvent dans Le Seigneur des Anneaux . Qui étaient-ils ? En récompense aux
hommes des Trois Maisons des Edains qui étaient alliés avec les Elfes contre Morgoth durant le
Premier Âge, les Valar avaient élevé une terre entre la Terre du Milieu et Valinor
(ains que Tol Eressëa) pour eux. Aux enfants d'Ëarendil, Elrond et Elros, il était accordé de
pouvoir choisir leurs destins. Elrond avait choisi la destiné des Elfes et Elros, celle des mortels
et devint le premier roi de Númenor.
La suite de l'histoire de Númenor nous est succinctement contée par Faramir qui critiquait leur
refus de la mortalité. Il y a plus de détails dans les appendices du Seigneur des
Anneaux et surtout, dans l'Akallabêth. Faramir soulignait que la recherche de l'immortalité
des Númenoréens était une obsession qui n'avait conduit que vers un savoir pour la conservation des
corps puis dérivée vers une culture mortuaire et, indirectement, contribuée à leur déclin.
Certains hommes de Númenor refusaient leur condition de mortel. Trompé par Sauron, le roi
Númenoréen Ar-Pharazôn avait lancé une attaque contre Valinor, croyant qu'en Aman résidait le
pouvoir de les rendre immortels.
Lorsqu'ils se firent puissants, ils contestèrent le choix de leurs ancêtres,
désirant jouir de cette immortalité au sein du monde vivant, qui était le
destin dévolu aux Eldar, et ils murmurèrent contre l'interdit. Ainsi prit feu la
rébellion, qui, attisée par les enseignements maléfiques de Sauron, devait
amener le submersion de Númenor et la ruine du monde ancien, comme il est relaté dans
l'Akallabêth.
LES ROIS NUMENOREENS, APPENDICE A - Le Retour du Roi
Cette recherche de l'immortalité était une folie. Peu avant la révolte des Númenoréens, un messager
des Valar avait tenté de les raisonner:
Nous qui portons le fardeau sans cesse croissant des années, nous le
comprenons mal, mais si cette peine est revenue vous troubler, comme vous le dites, alors nous
craignons qu'une fois de plus l'Ombre se relève et grandisse dans vos curs. C'est
pourquoi, bien que vous soyez les Dúnedain, les plus beaux des Humains, ceux qui ont fui
l'Ombre de jadis et combattu vaillamment contre elle, nous vous disons : prenez garde ! Nul ne peut
s'opposer à la volonté d'Eru, et les Valar vous demandent fermement de ne pas vous
refuser à la charge qui vous est dévolue de peur qu'elle ne redevienne bientôt
la chaîne qui vous liera. Ayez plutôt l'espoir que le terme assigné verra
satisfaits les moindres de vos désirs. L'amour d'Arda fut semé en vos curs par
Ilúvatar, et il ne plante pas sans but. Pourtant des siècles et des
générations d'hommes passeront peut-être avant que ce but soit connu, et c'est
à vous alors qu'il sera révélé, non aux Valar.
AKALLABÊTH - Le Silmarillion
Ainsi, ce messager, probablement elfique, ne comprenait pas que les hommes refusent leur condition car la « mort » est un moyen de quitter Arda et d'échapper au fardeau du temps et de la mémoire32
. La Mort est le don d'Ilúvatar aux Hommes, don que même les Valar devraient envier. Ainsi, on
retrouve cette occurrence dans l'Ainulindalë33
:
Il va cependant de pair avec ce don de liberté que les enfants des Hommes
ne demeurent en vie que peu de temps dans le monde, qu'ils ne soient pas non plus liés
à lui et s'en aillent vers un lieu que nous ignorons. Tandis que les Eldar restent
jusqu'à la fin des jours, et leur amour du monde est plus profond et par là
même plus douloureux.
...
Mais les enfants des Hommes meurent vraiment et quittent le Monde, Ainsi sont-ils
appelés les « invités » ou les « étrangers ». La mort
est leur destin, le don qu'Illuvatar leur a fait, et qu'au fil du Temps même les Puissants
leur envieront. Mais Melkor a jeté son Ombre dessus, et l'a confondu avec les
ténèbres, et dès lors a perverti quelque chose de bon, et a changé l'espoir en
peur.
AINULINDALË, VERSION C -
The History of Middle-Earth Vol 10
Mais les Hommes l'avaient oublié. Le « don » était appelé par la suite « destin des Hommes » («
Doom of Men » dans la version originale). Ce changement d'appellation marque l'oubli des Hommes sur
la nature bénéfique de la Mort.
Car bien que leur eût été allouée une durée
de vie qui, au commencement, était trois fois plus longue que celle des Hommes moindres, il
leur fallait demeurer de condition mortelle, les Valar n'étant point autorisés
à leur retirer le don des Hommes (où ce que plus tard on devait nommer la Noire
Fatalité des Hommes).
LES ROIS NUMENOREENS, APPENDICE A - Le Retour du Roi
Ce que les hommes appellent la « mort » est en réalité la Délivrance34
. Personne ne sait ce qu'Eru leur a réservé au delà. Le messager disait que la Mort était
considérée comme un mal à cause de l'ombre de Morgoth.
et le destin des Humains, comme quoi ils doivent partir, fut au départ un
don d'Ilúvatar. Ce n'est une peine pour eux que depuis qu'ils sont passés sous
l'ombre de Morgoth. Ils se sont cru entourés de ténèbres dont ils ont eu peur,
puis certains ont eu l'orgueil obstiné de ne pas céder jusqu'à ce que la vie
leur fût arrachée..
AKALLABÊTH, LA CHUTE DE NÚMENOR - Le Silmarillion
L'erreur des númenoréens, qui avait conduit à la submersion de leur terre, n'était que la
répétition de leur première chute, elle-même due à leur croyance erronée sur la mortalité depuis
leur réveil (voir plus loin). De plus, l'interdiction aux hommes d'aller en Valinor était
interprétée à tort comme une punition. Si ces terres étaient bénies par les Valar, ces derniers ne
pouvaient retirer le don d'Eru (la mortalité) aux hommes et ces terres ne conféraient aucunement
l'immortalité.
Que se passerait-il si les hommes habitaient en Aman ?
Là bas, chaque être et chaque chose qui poussent sont faits pour vivre au rythme d'Aman et
vieillissent avec Arda. Du point de vue des Hommes, tout semble immuable et immortel. La durée de
vie des hommes paraîtrait alors, comparativement, très éphémère. Et les hommes ressentiraient comme
injuste leur condition de mortel, estimant qu'ils quitteraient Arda toujours trop tôt.
Tolkien avait émis l'hypothèse qu'Aman aurait le pouvoir de les empêcher de dépérir. Que se
passerait-il alors ? Leur corps ne vieilliraient pas mais leurs fëar voudraient malgré
tout partir au terme de leur temps. Les fëar voudraient alors quitter des corps en pleine
forme mais ces derniers ne voudraient pas « mourir ». Soit le fëa ne serait pas assez fort
pour quitter le hröa et il serait alors prisonnier du corps, tel un animal en cage qui
voudrait constamment s'échapper. Soit le fëa serait assez fort pour quitter le
hröa, laissant un corps vide, sans esprit mais vivant, ce qui serait une
monstruosité35
.
Cette interdiction était donc faite dans l'intérêt des hommes. Elle est comparable à la raison
pour laquelle les lembas étaient rarement donnés aux mortels : la consommation des lembas chasse la
lassitude et un mortel qui en abuserait ne voudrait plus mourir36
.
Même sans connaître les Terres immortelles de l'Ouest, il peut être périlleux pour les mortels
d'être proches des Premier-Nés comme le pensait Faramir. Son avis rappelle celui de Sador, l'ami de
Túrin, qui disait qu'il aurait mieux valu que les Hommes n'aient jamais rencontré les Elfes car le
destin des mortels n'en paraît que plus difficile à porter.
Il en est pourtant encore parmi nous qui entretiennent des rapports avec les
Elfes quand ils le peuvent, et de temps à autres certains vont en secret en Lorien,
d'où il est rare qu'ils reviennent. Pas moi. Car je considère qu'il est à
présent dangereux pour un mortel de rechercher volontairement les Anciennes Gens..
LA FENETRE DE L'OUEST - Les Deux Tours
C'est un peuple de beauté et de grâce, et ils ont pouvoir sur le cur des
Hommes. Et cependant je me prends parfois à penser qu'il aurait peut-être mieux valu
que nous ne les ayons jamais rencontré, et ayons persisté dans notre humble voie. Car
ils détiennent un savoir déjà ancien ; et ils sont fiers et endurants. A leur
lumière, nous paraissons ternes ou nous brûlons d'une flamme trop vive et qui trop
rapidement se consume, et le poids de notre destinée pèse sur nous d'autant.
NARN I HÎN HÚRIN - Contes et Légendes Inachevés, Premier
Age
Les Nazgûls étaient des hommes, qui avaient succombés aux pouvoirs des neufs anneaux. Ces hommes
avaient obtenu puissance et gloire et surtout, l'immortalité. Connaissaient-ils pour autant le prix
de cette dernière ou savaient-ils même que ces anneaux allaient allonger leur vie ?
Les Humains tombèrent plus aisément dans le piège. Ceux qui se servirent
des Neuf anneaux devinrent les puissants de leur époque : rois, sorciers et guerriers
d'antan, ils gagnèrent la gloire et la richesse, mais cela se retourna contre eux. Il
semblait que leur vie n'avait pas de fin mais la vie leur semblait insupportable, ils pouvaient
parcourir le monde invisible à tous, même sous le soleil et voir ce qui restait
invisible aux mortels, mais ils ne voyaient trop souvent que les fantômes et les illusions de
Sauron.
LES ANNEAUX DU POUVOIR ET LE TROISIÈME ÂGE - Le Silmarillion
Faramir avait raconté à Frodon que des seigneurs de Númenor avaient accepté ces anneaux de Pouvoir.
S'ils connaissaient l'immortalité que conféraient ces Anneaux, nul doute que cela n'avait fait que
les attirer plus encore, au vue de leur obsession de fuir la Mort.
On dit que leurs seigneurs étaient des hommes de Númenor,
tombés dans une sombre méchanceté; l'Ennemi leur avait donné des
anneaux de puissance, et il les avait dévorés : ils étaient devenus des
spectres vivants, terribles et pernicieux.
LE LAC INTERDIT - Les Deux Tours
La Mort est une délivrance mais il ne faut pas se méprendre : si la mort naturelle, conséquence de
la mortalité, est bien un don d'Eru (et, par conséquent, doit être acceptée), la vie sur Arda est
aussi un don du Créateur qu'il ne faut pas rejeter par désespoir. Ainsi, le suicide de Denethor
était une folie, un abandon et non un acte de foi :
- Vous le pouvez, dit Gandalf. Mais d'autres peuvent contester votre
volonté, quand elle tourne à la démence et au mal. Où est votre fils,
Faramir ?
...
- Il ne se réveillera plus, dit Denethor. La bataille est vaine. Pourquoi
désirerions-nous vivre plus longtemps? Pourquoi n'irions-nous pas à la mort
côte à côte ?
- Vous n'avez pas autorité, Intendant de Gondor, pour ordonner l'heure de votre mort,
répliqua Gandalf. Et seuls les rois païens, sous la domination de la Puissance
Ténébreuse, le firent, se tuant dans leur orgueil et leur désespoir, et
assassinant leurs proches pour faciliter leur propre mort.
LE BUCHER DE DENETHOR - Le Retour du Roi
Tous les Elfes « mourraient » donc à la Fin d'Arda. Ce que cela
pouvait signifier, ils l'ignoraient. C'est pourquoi ils disaient que les Hommes avaient une ombre
derrière eux, mais que les Elfes avaient une ombre devant eux.
ATHRABETH FINROD AH ANDRETH - The History of Middle Earth Vol 10
III. L'Ombre de Morgoth sur la Mort
La considération de la Mort par les Hommes est traitée en détail dans Athrabeth Finrod Ah
Andreth, un débat entre Finrod Felagund et Andreth, descendante de Bëor l'Ancien et parente de
Beren Erchamion.
Durant cette discussion, Finrod apprit d'Andreth que les hommes croyaient être immortels à
l'origine, tout comme les Elfes, et que ce serait Melkor qui les auraient maudits en les rendant
mortels. Cela étonna Finrod car si la corruption des choses et des êtres était indéniable, Melkor
ne pouvait avoir la capacité de changer l'uvre d'Eru au point que ce changement soit
héréditaire, comme le fait de rendre mortel tout un peuple qui ne l'était pas. De plus, la
mortalité est ce qui différencie les Hommes des Elfes. Si les Hommes n'étaient pas mortels, cela
voudrait dire qu'ils auraient été elfiques. Finrod pensait qu'Andreth (et les hommes en général)
confondait la Mort avec son Ombre. Le premier est un don d'Eru aux Hommes et le deuxième, est une
uvre de Melkor, pour détourner les Hommes d'Ilúvatar.
-
Mais qui vous avait fait ce mal ? Qui vous a imposé la Mort? Melkor, me
répondras-tu sans doute ou n'importe quel nom que tu lui connais en secret. Tu parles de la
Mort et de son Ombre comme si elles étaient une seule et même chose; et comme si
échapper à l'Ombre signifiait aussi échapper à la Mort.
Mais ce sont deux choses distinctes, Andreth. C'est ce que je crois, sinon la Mort ne se
retrouverait pas partout dans ce monde qui n'est pas de lui, mais d'un Autre. Non, la Mort n'est
autre que le nom que nous donnons à quelque chose qu'il a souillé, ainsi
résonne-il comme quelque chose de mauvais; mais non corrompu ce nom serait beau.
ATHRABETH FINROD AH ANDRETH -
The History of Middle Earth Vol 10
Dans la lettre 131, Tolkien avait écrit que la première chute des Hommes n'apparaît pas dans son
mythe
Donc, pour continuer, les elfes chutent, avant que leur « histoire »
puisse entrer dans le récit. (La chute originelle de l'Homme, n'apparaît nulle part
pour les raisons indiquées - les Hommes n'entrent en scène que lorsque tout ceci
n'est plus qu'un lointain passé, et il y a seulement une rumeur selon laquelle, pendant un
certain temps, ils ont été soumis à la domination de l'Ennemi, et que certains
se sont repentis.)
...
La chute est en partie le résultat d'une faiblesse inhérente aux Hommes -
consécutive, si vous voulez, à la première chute ( non rapportée dans
ces légendes), objet repentir sans être définitivement guérie.
Pourtant, nous avons quelques indices dans le Quenta Silmarillion qui parlait d'une ombre
derrière les Hommes et de Morgoth qui était prévenu de leur réveil :
Mais quand il posait des questions sur l'origine des Humains ou sur leurs voyages,
Bëor ne disait presque rien et, de fait, il en savait peu car les anciens de son peuple
n'avaient légué que peu de récits de leur passé et un silence
était tombé sur leur mémoire.
- Derrière nous c'est la nuit, dit Bëor. Nous lui avons tourné le dos et
nous ne voulons pas y retourner, même en pensée. Nous avons tourné nos
curs vers l'ouest et nous croyons que nous y trouverons la Lumière.
Mais on dit plus tard, parmi les Eldar, que lorsque les Humains s'éveillèrent
à Hildórien, au lever du Soleil, ils étaient guettés par les espions de
Morgoth qui rapportèrent bien vite la nouvelle à leur maître à qui
l'affaire parut d'une telle importance qu'il quitta lui-même Angband en grand secret, sous le
couvert de l'ombre, et retourna sur les Terres du Milieu en laissant à Sauron la conduite de
la Guerre. De ses rapports avec les Humains, les Eldar en vérité ne savaient rien
à cette époque et n'en apprirent guère plus ensuite, sinon qu'une ombre pesait
sur le cur des Humains (comme celle du massacre et de la Malédiction de Mandos pesait
sur les Noldor), ce qu'ils avaient clairement senti même chez les amis des Elfes qu'ils
avaient connus en premier..
LA VENUE DES HUMAINS DANS L'OUEST- Le Silmarillion
Dans le texte Narn I Hîn Húrin, Sador avait raconté une histoire similaire à Túrin, les
hommes semblaient vouloir oublier leur passé, se rappelant uniquement de la « peur de l'Obscurité
» à laquelle ils ne pouvaient échapper, même dans le Beleriand.
« Et cela a toujours été comme cela ? Ou souffrons-nous de la
malédiction du mauvais Roi, peut-être, comme du souffle pernicieux »
« Je ne sais pas. Derrière nous s'étendent les ténèbres, et de ces
ténèbres, peu de récits ont émergé. Les pères de nos
pères ont pu avoir des choses à raconter, mais ils n'ont rien dit. Leur nom
même est oublié. Les Montagnes se dressent entre nous et la vie dont ils sont issus,
fuyant on ne sait quoi. »
« Est-ce qu'ils avaient peur ? » dit Tùrin.
« Peut-être, dit Sador, il peut se faire que nous ayons fui le peur de l'Obscur,
seulement pour le retrouver ici bas devant nous, et nulle part où fuir ailleurs, sinon vers
la Mer. »
NARN I HÎN HÚRIN - Contes et Légendes Inachevés, Premier
Âge
A ce stade, nous pouvons supposer que Morgoth était à l'origine de l'ombre qui poursuivait les
Hommes et qui fut à l'origine de leur première chute qu'évoquait Tolkien. Andreth refusait d'en
parler à Finrod durant leur discussion mais il existe pourtant un texte sur cette épisode : Le
Conte d'Adanel, dans une version de l'Athrabeth où Andreth avait accepté de révéler
le passé des Hommes à Finrod. On apprend qu'une voix guidait les Hommes dès leur réveil. Cette voix
que les hommes entendaient en pensée était probablement celle d'Eru. Elle leur enseignait mais pas
aussi vite qu'ils l'auraient voulu. Puis, Melkor leur était apparu en personne et s'était présenté
comme le
« Donneur de Dons » : il offrait diverses choses qui amélioraient la vie des Hommes mais
les rendaient désireux et dépendants aussi. Melkor commanda aux Hommes de ne plus écouter la voix
et les obligea à le révérer en tant que Seigneur et à renier la voix qu'il associa aux ténèbres. Il
les encourageait à devenir cruels et à s'entretuer.
- Puis nous avons parlé de la Voix. Mais son visage devint terrible; car
il était en colère. « Fous! » dit il. « C'est la voix de l'Obscur
(NdT: Dark)
. Elle veut vous séparer de moi; car elle a faim de vous. »
...
Nous nous prosternâmes. « Il y en a parmi nous qui écoutent encore la Voix
de l'Obscur» dit il, « et cela l'attire. Choisissez à présent! vous
pouvez avoir l'Obscur pour Seigneur, ou vous pouvez m'avoir moi. Mais à moins que vous ne Me
considériez comme votre Seigneur et juriez de Me servir, je partirai et je vous laisserai;
car j'ai d'autres royaumes et lieux de résidence, et je n'ai besoin ni de la Terre, ni de
vous. »
...
« Á présent, vous m'appartenez et devez accomplir ma volonté
», dit il. « Je ne vois pas d'inconvénient à ce que certains d'entre vous
meurent et aillent apaiser la faim de l'Obscur; car sinon, vous serez bientôt trop nombreux,
rampant comme des poux sur la Terre. Mais si vous ne respectez pas ma volonté, nous sentirez
ma colère et vous mourrez plus tôt car je vous tuerai.»
ATHRABETH FINROD AH ANDRETH - The History of Middle-Earth Vol 10
Eru aurait raccourci la vie des Hommes car ils l'avaient renié. Ensuite, certains s'étaient
rebellés contre Melkor et avaient fuis vers l'ouest et c'est ainsi que les Edain rencontrèrent les
Elfes. Bien qu'intéressant, ce texte est sujet à caution car Tolkien ne voulait pas raconter de la
première chute des Hommes.
La première Voix, nous ne l'entendîmes plus jamais hormis une fois.
Dans le calme de la nuit, elle parla, en disant « Vous m'avez renié mais vous restez
miens. Je vous ai donné la vie. A présent, elle sera raccourcie, et chacun de vous
viendra à Moi sous peu, pour apprendre qui est votre Seigneur, celui que vous
vénérez ou moi qui l'ai crée. »
Alors notre terreur de l'Ombre fut accrue; car nous croyions que la Voix était l'Obscur
(NdT: Dark) derrière les étoiles. Et certains d'entre nous commencèrent
à mourir dans l'horreur et l'angoisse, craignant de partir dans l'Obscur.
ATHRABETH FINROD AH ANDRETH - The History of Middle-Earth Vol 10
Cette « punition » d'Eru ressemble aux chutes des Hommes dans des mythes de certaines
religions. C'était peut-être pour cela que Tolkien ne l'avait pas inclus dans ses légendes. Mais
notons que la vie allongée des númenoréens apparaît sous une autre lumière : elle pourrait n'être
que le redressement de cette chute. Mais les Hommes étaient bel et bien mortels dans leur nature
même.
Dans ce cas, je ne suis intéressé que par la Mort en tant que nature, physique et
spirituelle, de l'Homme et par l'espoir sans garanties.
.
Lettre 181
IV. L'Estel
Les Elfes ne savent pas ce qui les attend au delà de la fin d'Arda mais ils gardent
l'Estel, qui veut dire « confiance » (sous entendu, envers en Eru), comme
l'expliquait Finrod en ces termes dans l'Athrabeth :
- ... Estel
nous l'appelons, qui est la « confiance ». Il n'est pas défait
par les aléas du monde car il ne naît pas de l'expérience mais de notre nature
et de notre conception première. Si nous sommes en effet les Eruhin, les Enfants de
l'Unique, alors Il ne pourra tolérer d'être privé de ce qui vient de lui, par
un quelconque ennemi, non plus que par nous-même. C'est le dernier fondement de l'
Estel
, que nous gardons même quand nous sommes face à la Fin: De tous ses
desseins, la conclusion sera nécessairement pour la joie de ses enfants.
ATHRABETH FINROD AH ANDRETH -
The History of Middle Earth Vol 10
Alors que le mot
«
Espoir
»
semble convenir pour traduire l'Amdir, car il est basé sur l'expérience, il faudrait plutôt
parler d'
«
Espérance
»
pour être plus proche de l'Estel.
Ni les Elfes, ni les Valar ne savent ce qui est destiné aux mortels au delà de la Mort. Leurs
fëar restent un moment dans les cavernes de Mandos avant de quitter les cercles du Monde,
seul Eru connaît leur destin. Mais les Hommes aussi devraient avoir l'Estel car ce que
réserve Eru à ses enfants ne peut être mauvais même si cela est inconnu et que rien n'est garanti.
Les Mortels doivent accepter leur condition, ainsi que l'illustre la mort d'Aragorn. Ce dernier,
appelé aussi Estel par sa mère car elle avait le pressentiment qu'il devait apporter
l'espoir aux hommes, avait pleinement accepté sa « mort » au terme de son temps. Il avait
choisi de s'endormir, en paix. C'était ainsi que les rois Númenoréens, restés fidèles, mourraient,
de plein gré.
Et jusqu'au temps de Tar-Atanamir, se perpétua désormais la coutume
qui voulait que le Roi cédât la sceptre à son successeur avant de mourir; et
les Rois mourraient de leur plein gré et en pleine lucidité d'esprit.
LA LIGNÉE; D'ELROS : LES ROIS DE NÙMENOR - Contes et Légendes
inachevés, Deuxième Âge
Et les derniers mots d'Aragorn à Arwen montrent qu'il avait gardé jusqu'à la fin confiance en Eru. Il
avait l'espoir, aussi mince soit-il, dans la destruction de l'anneau, mais plus encore, il avait
conservé l'Estel dans ce qu'Eru prédestine aux Hommes après leur existence sur Arda. Ne
disait il pas qu'il y a plus que le souvenir, au delà des cercles du monde? En cela, Aragorn
exemplifiait l'Estel ultime, il portait l'espérance.
Nous devons partir dans la tristesse, mais non dans le désespoir. Voyez !
Nous ne sommes pas liés à jamais aux cercles de ce monde et, au delà, il y a
plus que le souvenir. Adieu ! »
FRAGMENT DE L'HISTOIRE D'ARAGORN ET D'ARWEN, APPENDICE A - Le Retour du Roi
Cette acceptation d'Aragorn ne doit pas être confondue avec la mort recherchée de Denethor, ni une
résignation car cette dernière était née du désespoir total. Aragorn, au contraire, était parti
dans l'espoir qu'il y a une existence au delà de l'Eä, là où réside la vraie immortalité.
C'est à travers les mots de Finrod que nous comprenons pleinement le sens de l'Estel.
Aragorn l'illustrait parfaitement à travers sa mort. C'est encore Finrod qui prédisait que les
unions entre les Elfes et les Hommes feraient sans doute partie d'un plan divin afin que les Elfes
continuent d'exister à travers l'humanité. Et l'union d'Aragorn et Arwen était la concrétisation de
cette prédiction. (Avec celle de Beren et Lúthien à laquelle Finrod lui même avait contribué en
donnant sa vie).
Si un quelconque mariage pouvait avoir lieu entre les miens et les tiens,
Ce serait pour quelque grand dessein du Destin. Bref il sera, et dur à la fin. Oui, le sort
le moins cruel qui pourrait advenir serait que la mort y mette fin promptement.
ATHRABETH FINROD AH ANDRETH -
The History of Middle Earth Vol 10
Remarquons que par la terre offerte par Galadriel répandue par Sam, il restera toujours un peu de
la Lothlórien dans la Comté, de même qu'il restera une parcelle de sang elfique chez les Hommes.
Le problème de la mortalité des hommes rejoint ainsi le thème de l'espérance car pour accepter leur
condition, les Hommes doivent faire confiance à Eru, garder l'espérance.
Cette dernière semble donc occuper une place centrale dans l'Histoire d'Arda. Ainsi, Manwë le
plaçait comme la plus importante des vertus.
Mais la Guérison doit toujours conserver lidée de l'Arda Immarrie
qui, même si elle ne peut être atteinte, doit perdurer dans la patience. C'est cela
lEspérance qui est, j'estime, de toutes les autres vertus, la plus belle des Enfants
dEru (mais on ne peut lui ordonner de venir en cas de besoin : la patience doit souvent
l'attendre longtemps)
SUR LA RUPTURE DU MARIAGE -
The History of Middle Earth Vol 10
Par opposition, le désespoir et la peur sont les armes les plus redoutables de l'Ennemi,
bien plus que sa puissance militaire. On peut remarquer que le pouvoir principal des Nazgûls
est de provoquer ces sentiments.
Roi d'Angmar depuis longtemps, Sorcier, Esprit Servant de l'Anneau, Seigneur des Nazgûl,
lance de terreur dans la main de Sauron, ombre de désespoir.
LE SIEGE DE GONDOR
- Le Retour du Roi
Et de l'obscurité grandissante sortirent les Nazgûl, qui criaient de leur voix
froide des paroles de mort; et alors, tout espoir s'éteignit.
LA PORTE NOIRE S'OUVRE
- Le Retour du Roi
C'est pourquoi le devoir premier des Istari est d'encourager les Elfes et les Hommes de bonne
volonté à résister contre Sauron, et non pas de les commander. Et c'est aussi
pour cela que Círdan avait donné à Gandalf Narya, l'anneau de feu, qui avait
le pouvoir de raviver l'espoir dans les coeurs. La guerre contre le Seigneur
Ténébreux est avant tout un combat contre le désespoir.
L'avoir trouvée tourne le mal en un grand bien.
VOYAGE A LA CROISEE DES CHEMINS - Les Deux Tours
V. L'Anneau de Morgoth
Melkor, bien qu'étant le plus puissant de tous les Ainur, n'avait pas le pouvoir de créer, de
donner vie. Il ne pouvait que corrompre comme expliquait Frodon à Sam :
- Non, ils mangent et ils boivent, Sam. L'Ombre qui les a produits peut
seulement imiter, elle ne peut fabriquer : pas de choses vraiment nouvelles, qui lui soient
propres. Je ne crois pas qu'elle ait donné naissance aux Orques; elle n'a fait que les
abîmer et les dénaturer, et pour vivre, ils doivent faire comme toutes les autres
créatures vivantes.
LA TOUR DE CIRITH UNGOL - Le Retour du Roi
Lors du jugement du cas de Míriel, certains Valar se demandaient si sa lassitude
n'avait pas pour origine le marrissement d'Arda par Melkor ("marrissement"
est la traduction de "marring", voir à ce sujet
sur Hisweloke l'article Le marrissement d'Arda http://www.jrrvf.com/hisweloke/site/articles/langues/traduction/marrissement.pdf).
Il en est de même pour la cause de la dissipation progressive
des corps des Elfes au fil des âges : certains elfes pensaient
que Melkor était à l'origine de cette faillite de leurs enveloppes
charnelles37 .
Morgoth avait dépensé son pouvoir dans la substance même d'Arda, altérant indirectement les
hröar des Elfes et les Hommes. De plus, il avait jeté une ombre sur la Mort, inculqué le refus de
la mortalité aux Hommes.
Sauron avait mis son pouvoir dans un anneau, trompé les Elfes et les Hommes en profitant de la
lassitude des premiers et de la peur de la Mort des seconds. En fin de compte, il avait récolté les
graines que Morgoth avait semées.
On notera ce parallèle entre Morgoth et Sauron : le premier distilla son pouvoir dans Arda
pour la posséder et le second mit son pouvoir dans l'anneau pour dominer la Terre du Milieu. Arda
est, d'une certaine manière, l'anneau de Morgoth comme Tolkien l'avait écrit :
Le pouvoir de Sauron, relativement moindre, était concentré. Les
vastes pouvoirs de Morgoth étaient disséminés. La « Terre du Milieu
» toute entière était lanneau de Morgoth.
NOTES SUR LES MOTIFS DU SILMARILLION -
The History of Middle Earth Vol 10
Mais ici s'arrête l'analogie entre Morgoth et Sauron. Le premier était un néantiste, un « nihiliste
» alors que le deuxième était un dominateur comme l'avait expliqué Tolkien38
.
Arda a été souillée par Melkor mais pouvait-il réellement aller à l'encontre de la volonté
d'Eru? N'avait il pas prévenu Melkor avant même l'Eä, que nul ne pouvait altérer la Grande
Musique contre sa volonté ?
- Et toi, Melkor, tu verras qu'on ne peut jouer un thème qui ne prend pas sa
source ultime en moi, et que nul ne peut changer la musique malgré moi. Celui qui le tente
n'est que mon instrument, il crée des merveilles qu'il n'aurait pas imaginées
lui-même!
AINULINDALË
-
Le Silmarillion
Melkor, comme tous les enfants d'Eru, était doté d'une volonté libre. Ses actes n'étaient ni
commandés, ni voulus par Eru mais par une grâce de ce dernier, des méfaits de Melkor naîtront de
belles choses en fin de compte.
Le mal absolu n'existe pas dans la mythologie de Tolkien car rien n'était mauvais au
commencement, ni Saruman, ni Sauron, ni même Melkor.
Et c'est encore une raison pour la destruction de l'Anneau; tant qu'il sera en
ce monde, il représentera un danger même pour les Sages. Car rien n'est mauvais au
début. Même Sauron ne l'était pas.
LE CONSEIL D'ELROND -
La Communauté de l'Anneau
Le « mal » réside dans le désir d'imposer sa volonté à autrui, même dans son intérêt (ou
plutôt, pour ce qui semble l'être aux yeux des tyrans). Ainsi, au tout début Melkor pensait-il (ou
feignait-il de le croire) œuvrer pour le bien des enfants d'Ilúvatar.
Il sembla, et lui-même commença par le croire, qu'il voulait se
rendre en cette demeure et y ordonner toutes choses pour le bien des Enfants d'Ilúvatar, et
contrôler les tourbillons de chaleur et de glace qui le traversaient, alors qu'il
désirait plutôt soumettre à sa volonté les Elfes et les Humains: il
enviait les dons qui leur avaient été promis par Ilúvatar, il voulait pour
lui-même avoir des serviteurs et des sujets, s'entendre appeler Seigneur et se sentir le
maître d'autres volontés.
AINULINDALË
-
Le Silmarillion
Saruman avait aussi failli pour cela. Les Istari devaient conseiller et encourager, jamais
contraindre ou utiliser la force. Saruman avait pour but de vaincre Sauron mais cet objectif avait
fini par l'aveugler, il devenait prêt à tout pour l'atteindre. Il était persuadé qu'avec son
immense sagesse et ses connaissances étendues, il pouvait et devait ordonner la Terre du Milieu et
régner sur les hommes pour leur « bien ».
Ainsi parlait-il à Gandalf:
« ... le monde des Hommes, que nous devons gouverner. Mais il nous faut le
pouvoir, le pouvoir de tout ordonner comme nous l'entendons pour le bien que seuls les Sages
peuvent voir.
...
Nous pouvons attendre notre heure, conserver nos pensées dans notre coeur,
déplorant peut-être les maux infligés en passant, mais approuvant le but
élevé et ultime: la Connaissance, la Domination, l'Ordre;
...
Il ne serait point besoin, il n'y aurait point de véritable modification de nos
desseins, mais seulement des moyens. »
LE CONSEIL D'ELROND
-
La Communauté de l'Anneau
C'est ainsi que non seulement les choses peuvent être corrompues, mais le mal peut aussi naître de la volonté de faire le bien. C'est pour cette raison que Gandalf (tout comme Galadriel et Faramir) avait refusé d'utiliser l'Unique, bien qu'il eût sans doute la capacité de le maîtriser pour l'emporter contre Sauron. D'après Tolkien, Gandalf, en tant que Seigneur des Anneaux, aurait été pire que Sauron car il aurait conservé sa sagesse et imposé ce qui lui semblait être le bien le rendant ainsi détestable39
.
A l'opposé, un bien peut aussi venir d'un mal, en fin de compte. La traîtrise de Saruman avait
contribué, malgré lui, à la défaite de Sauron. La Comté ravagée, finit par être plus belle et
fertile qu'elle ne l'avait jamais été. Qu'en sera-t-il pour Arda Marrie ?
Après la guerre de l'Anneau, les Elfes avaient accepté de disparaître de la Terre du Milieu et
de laisser place au Temps des Hommes. Ces derniers auront-ils un rôle à jouer pour délivrer Arda
des maux de Melkor? Les Elfes ont foi qu' Arda sera guérie de sa souillure et plus belle encore
qu'Arda immarrie, celle qu'elle aurait dû être sans les méfaits de
Melkor40
. Ainsi se réalisera Arda Envinyanta, Arda restaurée (Arda Healed en anglais). Telle
est la volonté d'Ilúvatar et en fin de compte, un plus grand bien naîtra d'un mal.
Comme disait l'Ancien, le père de Sam :
- A quelque chose malheur est bon, comme je l'ai toujours dit. Et Tout est bien qui finit
Mieux!
LES HAVRES GRIS - Le Retour du Roi
Stéphane Lay,
avril 2004.
Notes
1
Je ne pense même pas que le Pouvoir ou la Domination soit le centre
véritable de mon histoire. Cela amène le thème d'une Guerre, c'est à
dire quelque chose de suffisamment sombre et terrifiant pour sembler être à cette
époque d'une importance capitale, mais il s'agit principalement d'un « contexte
» pour mettre en valeur les personnages. Le thème principal, pour moi, aborde quelque
chose de beaucoup plus intemporel et délicat : la mort et l'immortalité : le
mystère de l'amour du monde dans les curs d'une race « condamnée »
à le quitter et selon tout vraisemblance à le perdre; l'angoisse dans les curs
d'une race condamnée à ne pas le quitter, tant que la totalité de son histoire
du réveil du mal ne sera pas accomplie.
Extrait de la lettre 186
Mais je pourrais éventuellement dire que si ce conte est « à propos » de
quelque chose (d'autre que lui-même), il ne s'agit pas, contrairement à ce que
beaucoup de gens supposent, du « pouvoir ». La recherche du pouvoir est seulement le
moteur qui permet aux événements de se produire, et n'a pas énormément
d'importance, je crois. La considération principale concerne la mort et
l'immortalité; et les « moyens » d'y échapper : longévités en
série et accumulation de souvenirs.
Extrait de la lettre 211
Mais si on me le demandait, je pourrais dire que le sujet de ce conte n'est pas vraiment le
Pouvoir et la Domination. Ils n'en sont que les rouages; le sujet est la Mort et le désir de
non-mortalité. Ce qui revient à peu près à dire que c'est un conte
écrit par un Homme !
Extrait de la lettre 203
2
- Essayez donc ! dit Gandalf. Essayez tout de suite.
Frodon tira de nouveau l'Anneau de sa poche et le regarda. Il paraissait à
présent lisse et uni, sans aucune marque ou devise visible. L'or semblait très clair
et très pur, et Frodon admira la richesse et la beauté de sa couleur, la perfection
de sa rondeur. C'était un objet admirable et grandement précieux. En le sortant,
Frodon se proposait de le jeter loin de lui dans la partie la plus chaude du feu. Mais il
s'aperçut alors qu'il ne pouvait le faire sans grande lutte. Il soupesa l'Anneau dans sa
main, hésitant et s'efforçant de penser à tout ce que lui avait dit Gandalf;
et puis, par un effort de volonté, il fit un mouvement, comme pour le jeter, mais il
s'aperçut qu'il l'avait remis dans sa poche.
Gandalf eut un ricanement sinistre: - Vous voyez ? Déjà vous aussi, Frodon, vous
ne pouvez l'abandonner facilement, et vous n'avez pas la volonté nécessaire pour
l'endommager. Et je ne pourrais pas vo