NB : Le texte de cet article fut présenté
lors d'une conférence dans le cadre du
Festival Européen
des Mythes et Légendes qui s'est déroulé
à Carcassonne les 16 et 17 mars 2002. Cette première
version est une introduction à ce vaste sujet qu'est
la part du rôle qu'a joué la religion chez Tolkien.
La question sera traitée plus largement dans une prochaine
version de cet article.
1.
Introduction
La lecture de la biographie d'un auteur est bien souvent révélatrice
des sources de son travail d'écrivain, de ses motivations et
objectifs. Pour l'auteur dont nous parlerons, nous nous sommes
intéressés à celle qu'a rédigée Humphrey Carpenter
[1],
à ce jour la biographie de référence incontestable et incontestée
sur Tolkien. Et ce moins parce qu'elle fut construite du vivant
de l'auteur que le fait que Carpenter a pu le rencontrer, ce
dont il est seul à pouvoir se prévaloir. Cette rencontre lui
confère par la même occasion une crédibilité certaine et aboutit
à une meilleure connaissance de l'auteur mais aussi de l'Homme.
Nous y apprenons qu'alors qu'il n'était qu'enfant, Tolkien s'intéressa
très tôt à un certain type de littérature mêlant le Fantastique
et le Merveilleux avec des contes comme
Curdie de George
MacDonald, les légendes du Roi Arthur ou les
Contes de Fées d'Andrew
Lang. Plus tard, adolescent, il découvrit le très célèbre
Beowulf
ou encore
Sire Gauvain et le Chevalier Vert. D'autres
textes l'ont également fascinés comme le
Kalevala finnois
et les
Eddas scandinaves.
L'ensemble de ces textes ont eu pour Tolkien l'effet d'une sorte
de révélation, l'éveil d'un désir particulier pour l'écriture.
Cette résolution fait également écho à sa déception de ne voir
que trop peu de textes de ce genre liés à l'histoire de son
pays. Son grand amour de ces mythologies de pays lointains lui
firent regretter d'autant plus l'absence d'un véritable corpus
mythologique, qui s'il exista peut-être un jour, fut réduit
à néant au fil des diverses invasions de l'Angleterre de conquérants
plus destructeurs les uns que les autres. Les souvenirs, coutumes
et traditions de la population initiale de l'Angleterre furent
alors dissous, absorbés par les différentes tribus barbares,
les romains puis par la christianisation. Il dira d'ailleurs
à ce propos que « ces récits mythologiques sont pleins
de cette culture primitive et souterraine que, dans l'ensemble,
la littérature européenne n'a cessé de réduire et d'éliminer
depuis des siècles, plus ou moins complètement selon les peuples
concernés.
[2] ».
Il est alors venu l'idée à Tolkien de créer une « mythologie
pour l'Angleterre
[3] »
en s'inspirant en partie du
Kalevala dont il disait :
« J'aimerai qu'il nous en reste plus - de ce qui était
de cet ordre et qui appartenait aux Anglais.
[4] ».
Il raconta plus tard son idée initiale (avec quelque moquerie
à son endroit) : « . j'eus l'idée de construire un corps
de légendes plus ou moins reliées, allant des vastes cosmologies
jusqu'aux contes de fées romantiques . et que je pourrais dédier
simplement : à l'Angleterre, à mon pays. Cela devait
pouvoir posséder le ton et la qualité que je voulais, une sorte
de fraîcheur et de clarté, respirer 'notre air' . cette insaisissable
et pure beauté que certains nomment celte . quelque chose de
'haut' . Je développerais certains récits parmi les plus importants,
et pour beaucoup je ne ferais que les esquisser, leur donner
leur place dans l'ensemble. Leurs cycles seraient reliés à un
ensemble plein de majesté tout en laissant place à d'autres
esprits, d'autres talents, qui viendraient apporter la couleur,
la musique et le drame.
[5] ».
De part son éducation et ses convictions futures, Tolkien était
(au contraire de la grande majorité de ses compatriotes) un
catholique fervent et pratiquant. Orphelin très jeune, il fut
alors éduqué par le père Francis Morgan et reçut un enseignement
dans lequel la religion occupait une part non négligeable. Cette
Foi, Tolkien en parle à de nombreuses reprises dans sa correspondance
avec sa famille, ses lecteurs, ses amis
[6]. À son ami Robert Murray il dira par exemple
à propos du
Seigneur des Anneaux qu'il est « une
ouvre fondamentalement religieuse et catholique, inconsciemment
initialement, mais consciemment suite à sa révision.
[7] ».
Même si l'on y retrouve une indéniable profondeur historique,
le
Seigneur des Anneaux n'est pas cette mythologie dont
parlait Tolkien. Cette profondeur, comme lorsque Aragorn parle
de l'histoire de Beren & Lúthien par exemple, fait plutôt
allusion à un texte que nous pouvons retrouver dans le
Silmarillion.
Ce
Silmarillion est un ouvrage posthume publié quelques
années après la mort de J.R.R. Tolkien par son fils Christopher.
Tolkien, outre le médiatique
Seigneur des Anneaux et
divers autres compositions a travaillé à la rédaction de ce
qui deviendra le
Silmarillion pendant une grande partie
de sa vie, de 1916 à 1973, date de sa mort. Autant dire que
nombre de versions (parfois contradictoires) d'un même texte
existent, lesquelles sont pour la plus grande partie publiées
dans la collection
The History of Middle-eath[8]. Étant donné que seul le
Silmarillion
a été traduit
, au contraire de la collection
History
of Middle-eath, nous nous « restreindrons » à
sa seule utilisation sans nous préoccuper des autres versions
des textes que l'on y retrouve, au risque d'élargir considérablement
la quantité de textes à étudier et d'arriver à des conclusions
contraires les unes par rapport aux autres, et ce malgré la
difficulté méthodologique en résultant. Mentionnons enfin que
le
Silmarillion a été compilé arbitrairement par Christopher
Tolkien et qu'il ne restitue donc pas l'ensemble de la mythologie
Tolkienienne.
Cette présentation faite, on peut se demander comment Tolkien
a pu concilier son désir initial de créer une véritable mythologie
pour son pays sans faire entrer en jeu ses convictions religieuses
qui, nous l'avons dit, ont profondément influencé la rédaction
du
Seigneur des Anneaux. Notre but n'est pas d'aborder
dans sa globalité la question de la chrétienté dans l'ouvre
de Tolkien, elle demanderait un livre à elle-seule, mais d'observer
à la lumière de quelques points particuliers qu'elle a toute
sa légitimité.
En choisissant d'étudier les
Eddas, nous pourrons distinguer
ce que le
Silmarillion doit éventuellement aux récits
nordiques et s'il se révèle être une véritable mythologie ou
s'il est plutôt une ouvre chrétienne, à tout le moins s'il véhicule
certains de ses concepts. A cet égard, envisager le rôle que
joue le Destin peut être très instructif. Trouverons-nous en
effet une concurrence entre le Destin, qui est sans aucun doute
l'une des préoccupations majeures des
Eddas, et la Providence,
qui témoigne quant à elle d'une surdétermination du Destin par
un Être Supérieur, Dieu, qui trahira de l'influence de la Foi
de Tolkien sur son discours.
Comment en effet devons-nous
interpréter le rôle que tient Ulmo tout au long des récits,
que dire que la question de la Mort chez les hommes ? Ce
sont là des questions qui se tiennent à la limite d'une frontière
entre la dimension mythologique et religieuse de l'ouvre.
2.
Les Recits Nordiques
Nous mentionnions les
Eddas et le
Kalevala comme
sources d'influence sur l'imagination de Tolkien, même s'ils
ne constituent pas l'intégralité des mythes scandinaves, ils
sont plus que représentatifs de l'esprit et des valeurs que
Tolkien appréciaient. Parce qu'ils sont trop peu connus, nous
prendrons la peine ici de relater les circonstances de leur
découverte et d'évoquer certains de leurs principaux épisodes.
2.1. Les Eddas
C'est grâce à des moines islandais qu'au XIII
è siècle
la littérature orale Viking fut sauvée de l'oubli lorsqu'ils
écrivirent ces grandes ouvres poétiques et récits épiques que
l'on connaît sous le nom de « sagas ».
Le plus connu des personnages à avoir consigné ces récits fut
Snorri Sturluson, auteur d'un livret sur les Dieux nordiques
fournissant des explications détaillées sur les anciens mythes.
Il y rappelait les sagas de l'ère des Vikings (vers 750-1050),
alors qu'une puissante tradition s'était formée autour des exploits
héroïques d'Odin
[9], de Thor et de Freyr quand, encore
épargnés par le Christianisme, les aventureux Normands - Danois,
Norvégiens et Suédois - prirent la mer à la recherche de trésors
et de terres.
Si on lit parfois
Edda au pluriel, c'est qu'il en existe
deux formes.
La première, l'
Edda Poétique (ou
Ancienne Edda),
nous la devons à l'évêque Brynjólfur Sveinsson de Skálholt lorsqu'il
découvrit en 1643 en Islande un manuscrit datant de la seconde
moitié du XIII
è siècle (près de trois cents ans après
la conversion de l'Islande au Christianisme) mais décrivant
des « événements » bien plus anciens, connu sous le
nom de
Codex Regius.
Les textes contenus dans le
Codex Regius sont parmi les
plus précieux, non seulement pour les nations germaniques dans
leur ensemble, mais aussi pour la connaissance de la civilisation
de l'Europe ancienne. Sans eux, on ne saurait que peu de choses
de la mythologie germanique primitive et de l'éthique nordique
ancienne car la tradition était surtout orale. Transmises alors
de génération en génération, ces ouvres, qui comptaient plusieurs
centaines de strophes, étaient colportées et enrichies par les
meilleurs conteurs de la communauté scandinave.
Parmi la trentaine de poèmes plus ou moins courts que constitue
l'
Edda Poétique, plusieurs d'entre eux traitent de sujets
mythologiques, les autres sont plus volontiers classés parmi
les poèmes héroïques ou épiques.
[10]
Plus tardive, l'
Edda en Prose (on dit également l'
Edda
de Snorri), rédigée en islandais par Snorri Sturluson (magistrat
suprême et historien de son île) vers 1220 jusqu'à 1240, est
un manuel d'art poétique énonçant les règles de la poésie scaldique.
On y trouve un prologue et trois sections - la «
Gylfaginning »
(ou « Mystification de Gylfi ») , les «
Skáldskaparmál »
(ou « Traité de poétique ») et le «
Háttatál »
(ou « Dénombrement des mètres ») - et constitue le
recueil de mythologie nordique le plus complet, cohérent et
intelligible que le Moyen Âge scandinave nous ait transmis.
Snorri exerce dans ce recueil un art poétique d'une grande technicité
dit « poésie scaldique ». Il s'adresse à ceux qui
« aspiraient à maîtriser les règles de l'art poétique en
apprenant un vaste vocabulaire de termes conventionnels, ou
qui souhaitaient pouvoir comprendre les formulations elliptiques
de la poésie ». La mythologie y est donc décrite dans des
termes fourmillant d'allusions à des mythes païens menacés d'oubli
avec l'arrivée du Christianisme. Pour illustrer notre propos
nous pouvons prendre le cas du poète qui veut aborder la question
de l'or. Il devra alors dire « farine de Frodi » plutôt
que d'utiliser le terme dans son acceptation commune. Il était
donc utile d'avoir entendu parler de ce roi du Danemark qui
passait pour avoir été le propriétaire d'un moulin lui dispensant
toutes les richesses qu'il souhaitait. Si Frodi avait besoin
d'or, il lui suffisait d'ordonner à ses esclaves Fenia et Menia
d'utiliser la meule pour remplir ses coffres. D'où la « farine
de Frodi ».
Précisons que la signification du mot « Edda » n'est
pas clairement prouvé même si de nombreuses propositions ont
vu le jour. Pour Régis Boyer, « Edda » signifierait
« art poétique », ce dont les
Eddas sont bien
proches.
La Völupsá
Que l'on considère l'
Edda en Prose ou l'
Edda Poétique,
toutes deux mentionnent l'épisode fondamental de la
Völupsá[11] -
Prophétie de la Voyante - où l'on
découvre la vision dantesque et épique de cette voyante qui
retrace l'histoire du monde et des Dieux et prédit leur avenir,
notamment leur chute au cours du
Ragnarök, synonyme de
la terrible bataille qui secouera le monde et pendant laquelle
la plupart d'entre eux périront. Une note d'espoir subsiste
cependant par l'annonciation de l'arrivée d'un nouvel âge d'or.
Le
Ragnarök, mot que Boyer traduit par « Consommation
du Destin des Puissances »
[12]
(plutôt que par le « Crépuscule des Dieux » wagnérien)
est donc la fin annoncée des Dieux. Ces derniers n'auront alors
de cesse de s'y préparer car cette prédiction a été prise au
sens littéral, comme une vérité, ce qu'elle est en fait.
C'est la
Völupsá qui met incontestablement le Destin
en avant-plan. Les Dieux savent qu'il doit être accepté, embrassé
et assumé. Nul question ici de tenter de s'y soustraire, d'y
trouver une parade, rien ne pourra les sauver. Mais ils ne s'abandonnent
pas à leur sort pour autant et préservent leur honneur en se
préparant à la bataille qui les opposera à ceux qui amèneront
la Mort sur eux. C'est ici par exemple qu'entre en jeu les fameuses
Walkyries, elles qui choisissent (verbe
kjósa, déverbatif
-kyrja )
les occis (
valr ) au combat pour les amener aux
Dieux. Au contraire de ceux qui trépassés de mort « naturelle »,
ce sont ces guerriers qui atteindront le fameux
Walhalla
et viendront grossir les rangs des champions, ou
einherjar .
Appelés au jour du Ragnarök, ils combattront aux côtés des dieux
contre les puissances du désordre. Les autres s'en vont peupler
les lugubres empires de la maîtresse des enfers, Hel.
Les Walkyries sont bien souvent considérées comme des figures
liées au Destin mais ce sont surtout les Nornes qui remplissent
cet office. Communément admises comme étant les Parques du Nord
(on remarquera que chez les qcandinaves, les figures du Destin
sont souvent féminines), elles se nomment Passé, Présent et
Avenir et rendent les arrêts du Destin. Elles habitent sur les
sommets d'Yggdrasil, l'arbre mythique qui soutient le monde.
Les
Eddas parlent en priorité des Dieux mais ils ne sont
pas les seuls à être concernés au premier chef par le Destin.
Chez les hommes, il est là-aussi une obsession, une partie intégrante
et indissociable de leur vie. Eux aussi l'acceptent, ne subissent
pas leur sort mais le prennent en charge. Le fatalisme n'existe
pas et même s'ils ne connaissent pas forcément leur Destin,
ils le veulent exceptionnel et cherchent à s'élever. Par sa
réputation, son honneur et l'estime qu'on lui porte, l'homme
veut attirer la « bonne étoile » sur sa personne,
sa famille et son clan. Pour cela, presque tous les moyens sont
bons pour arriver à cette fin.
2.2. Le Kalevala
C'est grâce au travail d'Elias Lönnrot qui fit paraître la première
version du
Kalevala en 1835 que Tolkien put découvrir
lui-même en 1911 les poèmes populaires que Lönnrot y a rassemblés
et reformulés.
Le
Kalevala (ou Pays des héros) finnois contient l'essentiel
de la mythologie finlandaise et l'amour de Tolkien pour lui
est immédiat. Il y découvre et loue
« ce peuple
étranger et ces nouveaux dieux, race de héros scandaleux, sans
hypocrisie et sans intellectualité
[13] » ...
«
plus j'en lis, plus je m'y sens chez moi et m'en réjouis
[14] ». C'est d'ailleurs la découverte
de ce texte qui l'amène à apprendre le finnois et en venir par
la même occasion à lire le texte dans sa langue originale,
«
ce fut comme de découvrir une cave pleine de bouteilles d'un
vin extraordinaire et d'un goût jusqu'alors inconnu. J'en devins
passablement ivre.
[15] ». Cette apprentissage du finnois
allait d'ailleurs faire germer l'un des langages imaginaires
de Tolkien : le Quenya.
Parmi les différents chants de
Kalevala[16], l'on trouve l'histoire tragique
de Kullervo dont voici un résumé
[17].
Untamo et Kalervo sont deux frères, ils se brouillent et s'opposent
dans une bataille où Untamo extermina la famille de son frère,
laissant comme seul survivant un des fils de Kalervo, Kullervo.
A l'aide de ses pouvoirs surnaturels Kullervo gâche toutes les
tâches qui lui sont assignées. Untamo le vend alors en tant
qu'esclave à Ilmarinen. L'épouse de ce dernier envoie Kullervo
garder le troupeau et par pure vilenie lui prépare un pain contenant
une pierre. Kullervo y brise la lame de son couteau. Pour se
venger il perd les vaches dans le marais et ramène à la maison
un troupeau de bêtes sauvages. La patronne se fait alors déchiqueter
en voulant traire le troupeau, Kullervo s'enfuit. Dans la forêt
il retrouve finalement ses parents indemnes mais apprend que
sa sour s'y est perdue
Plus tard, son père envoie Kullervo payer les impôts. Chemin
faisant, Kullervo abuse de sa sour qui lui est inconnue. La
méprise une fois réalisée, elle se jettera dans les rapides.
Kullervo, honteux et se sentant coupable, part pour se venger
d'Untamo et après avoir massacré tous les gens de son domaine
retrouve toute sa famille morte. A cette dernière découverte,
il se suicidera.
Cette histoire prendra une place particulière dans l'ouvre de
Tolkien et revivra sous les traits de Túrin Turambar dans le
Silmarillion.
3.
Une Mythologie Tolkienienne
Nous le disions, Tolkien a eu l'envie de créer une mythologie
pour l'Angleterre. Pour dire s'il y a ou non réussi, nous pourrions
tout d'abord nous interroger sur ce qu'elle doit recouvrir.
Pour cela, nous adopterons une définition non moderne, car trop
restrictive, de « mythologie » auquel cas nous dirons
qu'elle est :
a) L'histoire des personnages divins du polythéisme,
b) La connaissance, l'explication des mystères et des récits
du paganisme,
c) Un récit fabuleux émanant des temps et des idées du polythéisme
[18].
La notion du polythéisme entre donc, nous le voyons, pour une
large part dans la définition de ce que Tolkien a eu à inventer,
écrire et raconter.
Même s'il n'est pas une condition suffisante pour en faire une
mythologie à part entière, il est bien souvent présent dans
toute étude mythologique dans un chapitre intitulé « Théogonie »,
qui en suit généralement un autre appelé « Cosmogonie ».
Ces deux chapitres, respectivement la description hypothétique
de la manière dont l'univers ou un monde en particulier a été
formé et, en quelque sorte, la généalogie des Dieux, nous les
retrouvons dans le
Silmarillion avec l'
Ainulindalë
(« la Musique des Ainur ») et la
Valaquenta (« Histoire
des Valar »).
Les Valar, à traduire chez Tolkien par « les Puissants »
témoignent indubitablement du paganisme des premiers temps du
monde de Tolkien. Ces quinze Valar
[19],
dont le rôle, les fonctions et attributs sont explicités dans
les chapitres que nous indiquons sont d'ailleurs appelés Dieux
par les Humains
[20],
autant de points qui vont à la rencontre de notre définition.
Cette première remarque étant faite, nous pouvons nous intéresser
plus précisément à la façon dont le Destin apparaît et agit
sur les événements qui surviennent sur Arda.
3.1.
Le Destin , une réalité
Le monde de Tolkien est-il vierge de toute prédétermination,
est-ce que les êtres vivants évoluent dans une sorte de chaos
organisé, sans aucune notion de Destin ? Indiscutablement,
la réponse est non car l'on trouve de multiples preuves qui
corroborent sa réalité sur Arda.
Une simple lecture attentive suffit à montrer que les différentes
histoires qu'ont y lit ne sont pas simplistes, que les évolutions
des personnages ne sont, a priori, pas toutes libres et qu'en
fin de compte tous les événements pourraient avoir un sens,
une finalité commune.
Nous le rappelions plus haut, le premier chapitre du
Silmarillion
conte la création du Monde au travers de l'
Ainulindalë,
la « Musique des Ainur ». Nous apprenons y qu'Eru
Ilúvatar créa les Ainur (« l'ordre des
Valar et des
Maiar[21] »), créatures angéliques, et leur montra
un monde autour d'un Thème (une sorte de Symphonie Créatrice)
que les Ainur jouèrent pour lui.
Cette approche très poétique (au contraire d'autres récits s'appuyant
par exemple sur le sacrifice d'un être originel) doit d'abord
être perçue comme un rêve durant lequel on peut voir les événements
se dérouler mais loin de toute matérialité et d'une présence
tangible. Et en effet, les Ainur à la sortie de ce rêve (Tolkien
parle de
Vision, la « Vision d'Arda ») réalisèrent
que ce qu'ils avaient vu restait à faire, que le « Monde
n'avait été qu'Annonce et Prophétie qu'ils devaient désormais
accomplir.
[22] ».
Ilúvatar fera surgir Arda du Vide, les Ainur n'eurent « plus
qu'à » la modeler, la façonner sur la base de la Musique
qui leur fut soumise, de leur esprit créatif et de leurs pouvoirs
respectifs.
Puisque Arda en découle, il paraît assuré que la Musique est
synonyme, en tout cas contient, le Destin des êtres et des choses.
La preuve s'il en est de ce que nous avançons est proposée par
les Valar, qui, parce qu'ils ont été les témoins de cette vision
et ont entendu les paroles d'Ilúvatar, « connaissent une
grande part de ce qui fut, de ce qui est, de ce qui sera, et
peu de choses leur échappent.
[23] ».
Les Valar du Destin
Nous avons cités les Nornes présentes chez nos cousins du
Nord, or il se trouve que nous trouvons leur équivalent dans
le panthéon Tolkienien. Deux des Valar ont en effet un regard
privilégié de cette vision et par conséquent du Destin.
L'exemple le plus frappant est celui de Vairë. Surnommée la
Fileuse, telle Clotho
[24],
elle « tisse tous les événements de tous les temps dans
ses toiles historiées qui tapissent le palais de Mandos, lesquels
s'agrandissent avec le temps qui passe.
[25] » Cet extrait est on peut plus clair sur un ordonnancement
précis du temps et des choses, chaque fil de la tapisserie pouvant
aisément être assimilé à l'un des événements qui surgiront sur
Arda mais aussi au fil de la vie des êtres qui l'occupent.
Malheureusement, nous ne pouvons nous appuyer sur Vairë plus
longuement car c'est à peu près tout ce que nous savons d'elle.
Cette Vala s'avère plutôt secrète car nous n'avons connaissance
d'aucune action ou intervention de sa part tout au long du
Silmarillion.
Sûrement est-elle trop occupée à son métier à tisser, ou
son action tout simplement inconnue du rédacteur du
Silmarillion
?
Plus intéressant est l'époux de Vairë, le Vala Námo (appelé
habituellement Mandos, du nom de sa demeure) qui nous en apprend
davantage sur le devenir d'Arda. Appelé le Juge, l'Ordonnateur,
il est celui qui « prononce ses jugements et condamnations
[26] » (à la seule « demande de Manwë
[27] ») dans Máhanaxar : le Cercle du
Destin, endroit où sont installés les trônes des
Valar et où ils se réunissent en conseil. En outre, Mandos
est « le gardien de la Maison des Morts
[28],
celui qui convoque les âmes de ceux qui sont tués.
[29] ».
Nous savons par ailleurs qu'il « n'oublie rien et connaît
toutes les choses à venir, sauf ce qui est resté du domaine
d'Ilúvatar
[30] », preuve incontestable de son pouvoir
et des connaissances dont il est titulaire. Mais Mandos semble
par contre souffrir d'une variation du syndrome de Cassandre
[31]
car si ses prophéties sont prises pour vraies, rarement les
intéressés en tiendront compte. C'est là une marque d'orgueil
qui causera bien souvent leur chute.
Ce ne sont là que deux exemples les plus évidents de la présence
du Destin sur Arda car tout au long du
Silmarillion,
les différents héros et personnages y font souvent mention,
que ce soit en se référant au serment de Fëanor, à la Malédiction
de Mandos ou à celle de Melkor.
Le choix du vocabulaire utilisé est d'ailleurs très caractéristique
avec de multiples occurrences de mots comme « sort »,
« prophétie », « pressentiment », « malédiction »
et surtout « destin » et « destinée ».
Nous ferons une dernière remarque pour dire que les Valar, acteurs
omniprésents du Destin, semblent n'y être aucunement soumis.
Aucune prophétie ni pressentiment d'aucune sorte ne les concernent
si ce n'est leur appartenance à Arda à laquelle leur destin
est lié. Le
Silmarillion nous dit que « leurs pouvoirs
seraient limités au Monde et contenus par lui, et ils y resteraient
éternellement, jusqu'à sa fin, de sorte qu'ils en seraient la
vie et qu'il serait leur vie même
[32]. »
Ici, aucune voyante ne vient troubler leur quiétude mais ils
savent qu'un jour viendra la « Dernière Bataille »,
et ce même si les circonstances des événements ne leur sont
pas connues et que son déroulement ne dépend pas d'eux. Ce sera
le Ragnarök Tolkienien.
4.
Un Silmarillion Chrétien
Pour convenir que derrière le
Silmarillion se cache la
Chrétienté, nous pouvons tenter de trouver les endroits où nous
trouvons une concurrence entre le Destin, d'une portée mythologique,
et la Providence, signe de l'intervention de Dieu. Comme nous
allons le voir, les exemples qui témoignent d'une surdétermination
chrétienne ne manquent pas.
Le plus évident est celui de la présence d'Ulmo qui est, rappelons-le,
un Vala, le « Seigneur des Eaux et Roi de la Mer
[33] ». Il a participé à la
Musique et représente l'une des incontestables Puissances d'Arda
en y jouant un rôle affirmé. Rôle qu'il peut vouloir « discret »
lorsqu'il envoie aux hommes « des messagers dans les rivières
ou les inondations
[34] » même si leurs destinataires ne les comprennent
pas car ils sont peu « doués pour ce langage
[35] ».
Ulmo use d'autres moyens tout aussi subtils pour prévenir ceux
qu'ils protégent comme le cas de Turgon et Finrod sur qui il
« jeta [.] un profond sommeil troublé de rêves pesants
[36] ».
Mais Ulmo sait être plus explicite lorsque les rêves et les
pressentiments ne sont pas suffisants devant l'urgence et la
gravité de la situation. Les cas les plus remarquables (et visibles)
de cette intervention se trouvent dans les chapitres XXIII &
XXIV (respectivement
Tuor et la Chute de Gondolin et
Le Voyage d'Eärendil et la Guerre de la Grande Colère)
avec son concours direct et sans équivoque à propos des cités
elfiques de Gondolin et de Nargothrond. A propos de Gondolin
avec son apparition devant Turgon pour lui indiquer l'endroit
où créer sa cité ainsi que ses multiples interventions pour
la préserver de la haine de Morgoth comme l'envoi d'un messager
en la personne de Tuor, Nargothrond avec ses conseils à Círdan.
Ulmo n'a jamais délaissé les habitants de la Terre du Milieu
et notamment les humains dont il est dit qu'il « se pencha
sur leur sort
[37] »,
suivant en cela « le conseil et le désir de Manwë
[38] ».
Manwë est non seulement le Roi d'Arda mais il est aussi celui
qui est directement inspiré par Eru Ilúvatar et a parfois recours
à son jugement et conseil, on peut alors se demander si les
apparitions d'Ulmo ne sont pas « dirigés » par la
volonté de Dieu, via Manwë. Ulmo serait en quelque sorte son
« instrument ».
On pourrait ajouter que si la Musique peut-être conçue comme
une représentation de l'ordre naturel des choses, les multiples
interventions d'Ulmo tout au long du
Silmarillion font
office de Miracles qui mettent en exergue une certaine part
de surnaturel qui est en l'espèce le signe de l'intervention
divine. Comment expliquer sinon qu'Ulmo agisse à l'encontre
des choses prévues par la Musique ? Il agit là dans un
domaine qui se trouve alors « au-delà de la nature ».
C'est dans ce genre de cas que la Providence entre sans contestation
possible en concurrence, sinon en conflit, avec le Destin.
4.1. Le Rôle
d'Ilúvatar
Il est indéniable qu'incombe à Ilúvatar la faute des insuffisances
de la connaissance du Destin. Ces lacunes sont dues à la perception
incomplète qu'ont eu les Valar de la Musique car Ilúvatar n'a
pas permis que cela soit autrement ; la vision qu'il leur
a proposée fut en effet « brève et trop tôt disparue
[39] ».
Même Mandos n'a pas l'apanage du savoir car s'il « connaît
toutes les choses à venir
[40] », il est des exceptions pour « ce qui est resté du
domaine d'Ilúvatar.
[41] ».
La surdétermination chrétienne et le rôle d'Ilúvatar n'apparaissent
nulle part aussi bien que dans les éléments « qu'il garde
en réserve
[42] »
qui sont parmi les fondamentaux de la Foi de Tolkien.
Parmi ceux-là, on trouve les différences qui opposent les Elfes
aux Hommes. Alors que le Destin des Elfes paraît écrit d'avance
(notamment grâce à la Prophétie de Mandos) et qu'il semble impossible
qu'ils puissent s'y soustraire, celui des hommes nous est inconnu,
ce qui est confirmé quand on lit que la « Musique des Ainur
[.] fixe le destin de tous les autres êtres
[43] ». Par cette inconnue,
Eru Ilúvatar (ou Tolkien) tranche avec les préceptes mythologiques
que nous avons explicités en introduisant les notions du Libre-Arbitre
et de la Mort qui réfèrent plus directement à une dimension
chrétienne.
L'absence des Humains de la Musique s'accompagne de qualités
que les Elfes a priori n'ont pas (en tout cas non affirmées
aussi nettement), Ilúvatar souhaita en effet qu'ils « soient
toujours en quête des limites du monde et au-delà
[44] »
et surtout « qu'ils aient le courage de façonner leur vie,
parmi les hasards et les forces qui régissent le monde
[45] ».
Les Elfes ont eux-aussi leur libre-arbitre mais leurs gestes
seraient, dirait-on, davantage ancrés dans un ordre naturel
des choses, celui de la Musique. Impression qui sera confirmée
plus tard par la voix de Mandos par sa Prophétie. L'utilisation
de termes comme « façonner » et « hasards »
évoquent incontestablement l'idée d'une évolution plus libre
des hommes alors que « les forces qui régissent le monde »
font sûrement référence au Destin. Que ce soit parce que les
humains n'ont jamais été au contact des Valar, que le destin
soit en effet tout à fait absent de leur vie ou qu'Ilúvatar
ne permette pas que l'on révèle ce qui les attend, toujours
est-il que Mandos n'aura pas de parole prophétique les concernant.
Cette liberté d'évolution des humains s'accompagne d'une « contrepartie »,
que les Humains finiront par regretter et que l'on appelle le
« Don d'Ilúvatar
[46] »,
synonyme d'une présence limitée dans le temps des Humains sur
Arda, autrement dit la Mort. Alors que les Elfes « restent
et resteront jusqu'à la fin des Temps
[47] »
et « ne meurent pas que ne meure le monde
[48] », pour les Humains, « la
mort est leur destin
[49] ».
Les Elfes ne se sentent pas concernés par la Mort mais elle
deviendra l'une des préoccupations majeures des hommes car Melkor
a fait se « confondre la mort avec les ténèbres
[50] » dans leur esprit. Elle est d'autant
plus redoutée qu'ils ne savent quel est leur sort une fois leur
temps sur Arda écoulé, au contraire des Elfes qui « se
retrouvent à Valinor, dans les Palais de Mandos, d'où ils peuvent
sortir au bout d'un certain temps
[51] ».
Le dernier point qui reste à examiner est celui de la Fin d'Arda.
Le Silmarillion ne laisse entrevoir que de rares mentions
de la fin d'Arda. Tout au plus, y trouvons-nous quelques occurrences
de termes comme « Fin des Temps
[52] »
qui attestent, même si l'heure et les circonstances sont inconnues,
qu'un
Ragnarök[53]
Tolkienien aura finalement lieu. La fin du monde apparaît comme
une chose certaine mais on ne sait quand elle interviendra,
ce qui en fait ce que nous pourrions appeler « une incertitude
annoncée ».
La fin du monde est-elle aussi du ressort d'Ilúvatar ?
Certainement, quand on sait que « les Valar n'ont pas vu
de leurs yeux les Derniers Temps ni la fin du Monde
[54] ».
Pourtant, le monde renaîtra de la même manière qu'il a vu initialement
le jour car il est dit qu'« une musique encore plus grande,
celle des chours des Ainur et des Enfants d'Ilúvatar [qui, rappelons-le,
n'étaient pas présents lors de la première Musique], doive s'élever
devant Eru après la fin des temps
[55] ».
A ce moment seulement dira Ilúvatar, « tous [.] comprendront
pleinement la partie qu'il leur a destinée, chacun atteindra
à la compréhension des autres
[56] ».
On réalise le rôle, discret mais on ne peut plus important,
qu'Ilúvatar tiendra au fil du temps. Les différents citations
que nous donnions montrent une certaine omnipotence et omniscience
d'Ilúvatar renforcées assurément par l'assurance donnée par
lui car le libre-arbitre donné aux hommes et les actions (bonnes
ou mauvaises) qui en découlent contribuent elles-aussi à son
dessein : « Ceux-là aussi découvriront en leur temps que
tout ce qu'ils font ne contribue en fin de compte qu'à la gloire
de mon ouvre.
[57] ».
Nous sommes ici bien loin du polythéisme omniprésent des Premiers
Temps d'Arda.
5.
Conclusion
Si nous reprenons notre question initiale, on doit s'interroger
sur les influences et l'apport des récits nordiques chez
Tolkien ? Aux
Eddas tout d'abord, on dénombre des emprunts
évidents où on reconnaît notamment celui des noms des Nains
compagnons de Bilbo dans
Bilbo le Hobbit. Ainsi, dans
la
Völupsá de l'
Edda Poétique, nous relevons les
noms de Durinn, Bífurr, Bömbur, Nóri mais aussi d'autres noms
célèbres comme Thrór ou Gandalf. Divers indices montrent également
une ressemblance entre
Midgard dont la traduction pourrait
tout à fait donner
Terre du Milieu ou la parenté entre
Sleipnir, le cheval à huit pattes d'Odin et le
Gripoil
de Gandalf.
Nous parlions tantôt du
Kalevala et nous savons, de l'aveu
de Tolkien, qu'il constitue le germe original du
Silmarillion[58]. Il est évident également
que l'histoire de Kullervo que nous avons résumée à été réécrite
pour constituer le
Narn i Hîn Húrin ou
Le Lai des
Enfants de Húrin dans lequel nous retrouvons aussi des éléments
d'Odipe et de la saga de Sigurd
[59].
La présence du Destin dans le
Silmarillion doit sûrement
beaucoup à ces cycles scandinaves et contribue en grande partie
à lui donner cette profondeur mythologique. Il est aussi une
base que Tolkien n'a jamais reniée alors que l'on observe une
progression certaine du
Silmarillion entre les débuts
de son écriture jusqu'aux ultimes années de sa vie, près de
soixante ans plus tard. Dans les premiers textes du
Silmarillion,
commencés en 1916 et publiés dans
Le Livre des Contes Perdus,
les Valar sont appelés « Gods » (remarquez le G majuscule)
puis, dans les années 30, les Valar deviennent les « gods »
(g minuscule) et l'on voit l'arrivée d'Ilúvatar. Le développement
d'un
Silmarillion se poursuivra au fil des années pour
aboutir en 1977 (sa date de publication) à un ensemble nettement
plus chrétien.
Cette présence d'un Dieu chrétien n'est pourtant pas mise en
évidence ni expliquée en détail, au contraire elle se retrouve
dans une symbolique plus subtile. Pour le
Seigneur des Anneaux
par exemple, Tolkien veillera à n'insérer aucune trace de cultes
et/ou de pratiques religieuses
[60]. Cela est aussi vrai pour le
Silmarillion où ne l'on remarque qu'une trace marginale
d'un culte pratiqué par les hommes de Númenor.
Le Libre-Arbitre et la Mort que nous avons évoqués tendent à
nous faire penser que les Elfes relèvent avant tout de la mythologie
alors que les hommes appartiennent davantage à une dimension
chrétienne. La disparition annoncée des Elfes de la Terre du
Milieu au profit de l'avènement et la domination des Hommes
est annonciatrice d'un glissement progressif de la mythologie
vers un monde plus moderne, ressemblant au notre, chrétien.
De même, le rôle fondamental des Valar à la création d'Arda
diminuera pour finalement laisser la place à Ilúvatar, processus
qui débute d'ailleurs avec la dissimulation de Valinor (la demeure
des Valar) de la surface d'Arda, contribuant à une altération
du savoir de leur présence sur Arda puis, en fin de compte,
de leur existence.
A propos des hommes, il demeure cependant une exception notable
qui infirme notre idée, celle du cycle de Túrin qui a une vie
relativement stable tout au long de l'ouvre de Tolkien et n'a
été finalement que peu révisé. Plusieurs explications sont possibles
mais on peut supposer qu'il a pu être trop difficile à « christianiser »,
qu'il ait été simplement jugé « parfait » tel
quel ou alors que la « régression » vers un
Silmarillion
chrétien aurait été trop évidente.
L'utilisation de la Notion de Destin dans le
Silmarillion
inscrit la mythologie de Tolkien dans le fil des vieilles mythologies
nordiques (au sein desquelles le destin est fondamental), et,
partant lui confère son caractère de mythologie indiscutable.
Tolkien en cela a réussi son pari, il a créé une mythologie
pour l'Angleterre.
Mais la particularité de la notion de Destin chez Tolkien, en
faisant se rejoindre les mythes païens et chrétiens et en s'attaquant
à la question (moderne) du libre-arbitre, de la vie après la
mort ou encore de la responsabilité et du mal dans une destinée,
fait que le
Silmarillion se révèle être une mythologie
originale et singulière. C'est un syncrétisme mythologique,
une création résolument moderne qui a parti lié avec le XX
è
siècle.
Quoiqu'il en soit, cet ensemble que recouvre le
Silmarillion
ressemble davantage à l'esprit de Tolkien et à ses aspirations.
Alors que le
Seigneur des Anneaux est finalement une
commande de son éditeur pour donner une suite à
Bilbo le
Hobbit, le
Silmarillion est l'ouvre d'une vie, le
reflet des préoccupations et des questions parfois existentielles
de Tolkien qui évolueront tout au long de sa vie. On peut en
juger par exemple avec le tardif
Athrabeth Finrod Ah Andreth[61] (littéralement « Le débat de Finrod et
Andreth ») où Finrod et Andreth, un elfe et une humaine,
dissertent de la mort.
La mythologie d'un peuple traduit sa conception du monde, le
Silmarillion fournit les clefs qu'en eut Tolkien, c'est
la mythologie d'un homme qui s'est fait peuple. Une création
artificielle, car sans fondement historique aucun, un passé
réinventé et rêvé (l'Angleterre sans l'invasion normande), une
création nationaliste en somme, mais transcendée par le génie
de son auteur
[62].
Cédric Fockeu,
Mars 2002.
[1]
J.R.R. Tolkien - Une Biographie, par Humphrey Carpenter,
éditions Pocket.
[6]
The Letters of J.R.R. Tolkien, J.R.R. Tolkien, London,
HarperCollinsPublishers, 1999, edited by Humphrey.
Carpenter with Christopher Tolkien, non traduit.
[7]
Lettre 142 à Robert Murray du 2 décembre 1953 : « The
Lord of the Rings is of course a fundamentally religious
and Catholic work; unconsciously so at first, but consciously
in the revision ».
[8]
Partiellement traduite en France sous le nom L'Histoire
de la Terre du Milieu dont les deux premiers tomes ont
été traduits sous le titre Le Livre des Contes Perdus
aux éditions Christian Bourgois.
[9]
Par souci de simplicité, l'orthographe des noms présentés
ici sera « francisée ».
[10]
De larges extraits de ces textes sont accessibles dans L'Edda
poétique, Régis Boyer, Paris, Fayard - L'Espace intérieur,
1992. L'intérêt de cet ouvrage réside également dans les nombreux
commentaires et analyses que proposent Régis Boyer.
[11]
L'Edda Poétique, pp. 532-549
[13]
Une Biographie, p. 65
[16]
Que l'on peut retrouver dans : Le Kalevala, Épopée
des Finnois, Tome I & II, par Elias Lönnrot ; traduit
du finnois, présenté et annoté par Gabriel Rebourcet, Gallimard
- L'Aube des peuples, 1991.
[17]
Le Kalevala, Tome II, Chants 31 à 36 (pp. 125-208)
[18]
Définition issue du dictionnaire d'Emile Littré, édition
de 1872.
[19]
Avant qu'on « ne compte plus Melkor parmi les Valar »,
on n'en comptera alors plus que quatorze.
[20]
Le Silmarillion, p. 36 « Les plus grands de ces
esprits furent appelés par les Elfes les Valar, les Puissances
d'Arda, et les Humains souvent les appelèrent des Dieux. »
[21] cf. l'entrée « Ainur » dans l'index
du Silmarillion.
[22]
Le Silmarillion, p. 21
[24]
Clotho (dont le terme est dérivé du verbe grec « filer »)
est l'une des Parques de la mythologie romaine. Nous rappellerons
que les Parques sont les trois Déesses qui filaient, dévidaient
et coupaient le fil de la vie des hommes. Les Parques sont
Clotho qui file, Lachésis qui dévide, et Atropos qui coupe
le fil de la vie (définition extraite du Littré, édition
de 1872).
[25]
Le Silmarillion, p. 29
[28]
Mandos pourrait être assimilé (avec toutes les réserves d'usage)
au Hadès grec, le gardien des enfers.
[29]
Le Silmarillion, p. 29
[31]
Dans la mythologie « classique », Cassandre est
la fille de Priam et d'Hécube et avait le don de la prophétie,
mais ses prédictions étaient condamnées à n'être jamais prises
en considération. Elle avait reçu ce don d'Apollon à qui elle
avait promis son amour. Mais elle manqua à sa parole et Apollon
la punit en décrétant que personne ne croirait jamais à ses
prophéties (extrait de l'Encyclopédie de la Mythologie,
éditions Celiv).
[32]
Le Silmarillion, p. 21
[33]
cf. l'index du Silmarillion
[34]
Le Silmarillion, p. 131
[52]
Ibid., pp. 14, 49, 52, 58, 82, 104 et 111
[53]
On trouve ce mot (que Régis Boyer traduit par « Consommation
du Destin des Puissances ») dans la correspondance de
Tolkien : cf. The Letters of J.R.R. Tolkien, la
lettre 83 et la très intéressante lettre 131.
[54]
Le Silmarillion, p. 17
[58]
The Letters of J.R.R. Tolkien, lettre 75.
[60]
Ibid., lettre 142 : « I have not put in, or have cut
out, practically all references to anything like 'religion',
to cults or practices, in the imaginary world. For the religious
element is absorbed into the story and the symbolism. »
[61]
Paru dans le dixième tome de la collection The History
of Middle-earth : Morgoth's Ring - The Later Silmarillion,
Part I · The Legends of Aman, HarperCollins, 1993.
[62]
Nous tenons à remercier Michaël Devaux et Semprini
pour leurs conseils avisés et la motivation qu'ils ont su
m'insuffler tout au long de la rédaction de cet article.